{"id":19407,"date":"2026-10-22T02:36:10","date_gmt":"2026-10-22T02:36:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=achromatisme-perception-visuelle"},"modified":"2026-10-22T02:36:10","modified_gmt":"2026-10-22T02:36:10","slug":"achromatisme-perception-visuelle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=achromatisme-perception-visuelle","title":{"rendered":"Achromatisme : Voir le monde en nuances de gris"},"content":{"rendered":"<h2>Achromatisme et Achromatopsie : La perception visuelle priv\u00e9e de couleur<\/h2>\n<p>L&rsquo;exploration des m\u00e9canismes de la vision humaine r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point notre exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique du r\u00e9el repose sur des processus neurobiologiques d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse. Parmi les alt\u00e9rations sensorielles les plus fascinantes \u00e9tudi\u00e9es en psychologie cognitive, en psychophysique et en neuropsychologie clinique figure l&rsquo;achromatisme, \u00e9galement d\u00e9nomm\u00e9 dans sa manifestation clinique sous le terme d&rsquo;achromatopsie. Cette condition se caract\u00e9rise par l&rsquo;impossibilit\u00e9 totale ou quasi totale de discriminer les teintes du spectre lumineux, r\u00e9duisant l&rsquo;univers visuel du sujet \u00e0 une gamme achromatique compos\u00e9e exclusivement de nuances de gris, de noir et de blanc. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple curiosit\u00e9 perceptive, l&rsquo;achromatisme offre une fen\u00eatre inestimable sur la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit, l&rsquo;organisation fonctionnelle du cortex visuel extrastri\u00e9 et l&rsquo;int\u00e9gration sensorielle dans la conscience visuelle.<\/p>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>achromatisme<\/strong> d\u00e9signe, sur le plan psychophysique et sensoriel, l&rsquo;absence compl\u00e8te de perception des couleurs chez un individu dont le syst\u00e8me visuel est incapable de coder les longueurs d&rsquo;onde du spectre visible. Dans le champ de la psychologie de la perception et de la neuro-ophtalmologie, cette anomalie fonctionnelle aboutit \u00e0 une vision strictement monochromatique, o\u00f9 seuls les contrastes de luminance, la texture, le mouvement et la forme spatiale sont pr\u00e9serv\u00e9s pour structurer le champ perceptif.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neuropsychologique, il convient de distinguer la forme cong\u00e9nitale, issue d&rsquo;une dysfonction r\u00e9tinienne touchant l&rsquo;ensemble de la population des c\u00f4nes photor\u00e9cepteurs, de la forme acquise, dite <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/a>. Cette derni\u00e8re r\u00e9sulte d&rsquo;une l\u00e9sion circonscrite des aires visuelles corticales sp\u00e9cialis\u00e9es, en particulier le gyrus fusiforme et le gyrus lingual (aire V4), d\u00e9montrant que la couleur n&rsquo;est pas une propri\u00e9t\u00e9 physique inh\u00e9rente aux objets mais une construction psychobiologique active g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par des r\u00e9seaux neuronaux d\u00e9di\u00e9s.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab achromatisme \u00bb tire son origine du grec ancien. Il est form\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab sans \u00bb ou \u00ab absence de \u00bb, et de la racine nominale <em>khr\u00f4ma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1), qui d\u00e9signe la couleur, le teint ou la pigmentation de la peau. Le suffixe <em>-isme<\/em> (-\u03b9\u03c3\u03bc\u03cc\u03c2) renvoie traditionnellement \u00e0 une condition, un \u00e9tat m\u00e9dical, un syst\u00e8me th\u00e9orique ou une caract\u00e9ristique constitutive.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences, le mot \u00ab achromatisme \u00bb est initialement apparu au XVIIIe si\u00e8cle dans le vocabulaire de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Optique\">optique<\/a> g\u00e9om\u00e9trique et physique pour qualifier des syst\u00e8mes dioptriques (lentilles et t\u00e9lescopes) corrig\u00e9s contre l&rsquo;aberration chromatique, con\u00e7us pour transmettre la lumi\u00e8re blanche sans d\u00e9composer les rayons lumineux en franges iris\u00e9es. C&rsquo;est au cours du XIXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;influence croissante de la physiologie sensorielle et de la nosologie m\u00e9dicale fran\u00e7aise et allemande, que le terme a \u00e9t\u00e9 import\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;appareil oculaire humain pour caract\u00e9riser l&rsquo;absence de sensibilit\u00e9 chromatique, avant de coexister et parfois de s&rsquo;effacer au profit du terme clinique plus sp\u00e9cifique d&rsquo;achromatopsie (du grec <em>ops<\/em>, \u1f64\u03c8, la vue ou l&rsquo;\u0153il).<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, \u00ab achromatisme \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement [a.k\u0281\u0254.ma.tism] (a-kro-ma-tisme). La consonne \u00ab ch \u00bb se prononce ici avec une occlusion v\u00e9laire sourde [k], conform\u00e9ment \u00e0 son \u00e9tymologie grecque, \u00e0 l&rsquo;instar de termes tels que \u00ab chromatographie \u00bb, \u00ab anachronisme \u00bb ou \u00ab chronom\u00e8tre \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif masculin singulier. Ses d\u00e9clinaisons adjectivales courantes comprennent \u00ab achromatique \u00bb ([a.k\u0281\u0254.ma.tik]), employ\u00e9 indiff\u00e9remment pour qualifier un stimulus d\u00e9pourvu de tonalit\u00e9 chromatique (comme une \u00e9chelle de gris) ou un syst\u00e8me perceptif d\u00e9ficient. On rencontre \u00e9galement l&rsquo;adjectif \u00ab achromate \u00bb pour d\u00e9signer le sujet lui-m\u00eame. Dans la nomenclature nosologique contemporaine, le terme d&rsquo;achromatopsie est souvent pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 dans les \u00e9crits cliniques francophones pour sp\u00e9cifier le trouble neurologique ou ophtalmologique, tandis qu&rsquo;achromatisme demeure usit\u00e9 en psychophysique pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9tat ph\u00e9nom\u00e9nologique ou l&rsquo;invariance sensorielle face aux longueurs d&rsquo;onde.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;achromatisme en profondeur, il est imp\u00e9ratif de d\u00e9construire le postulat na\u00eff selon lequel la couleur appartiendrait au monde mat\u00e9riel externe. Dans l&rsquo;environnement physique n&rsquo;existent que des ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques caract\u00e9ris\u00e9es par des longueurs d&rsquo;onde, des fr\u00e9quences et des amplitudes vari\u00e9es. L&rsquo;achromatisme met en lumi\u00e8re la rupture entre cette r\u00e9alit\u00e9 physique objective et la construction ph\u00e9nom\u00e9nologique interne du sujet perceptif. Chez une personne pr\u00e9sentant un achromatisme total, les objets n&rsquo;ont pas perdu leur pigmentation mat\u00e9rielle, mais le processeur biologique charg\u00e9 d&rsquo;extraire la chromaticit\u00e9 est structurellement inop\u00e9rant.<\/p>\n<p>Le champ perceptif de l&rsquo;achromate s&rsquo;articule exclusivement autour des gradients de luminance et des informations \u00e0 haute fr\u00e9quence spatiale. La distinction entre les objets ne s&rsquo;op\u00e8re pas par la juxtaposition de teintes compl\u00e9mentaires (telles que le contraste rouge-vert ou bleu-jaune), mais par la r\u00e9flectance diff\u00e9rentielle des surfaces. Ainsi, deux objets pr\u00e9sentant des couleurs spectrales distinctes mais une r\u00e9flectance rigoureusement identique sous un \u00e9clairage donn\u00e9 deviendront rigoureusement indiscernables pour un individu achromate, se confondant dans le m\u00eame niveau de gris neutre.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de l&rsquo;achromatisme sur la cognition visuelle s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 de la simple privation esth\u00e9tique. La couleur remplit chez l&rsquo;\u00eatre humain normo-voyant une fonction adaptative cruciale de segmentation visuelle pr\u00e9coce (pop-out effect). Elle permet d&rsquo;extraire instantan\u00e9ment une cible dissimul\u00e9e dans un fond encombr\u00e9, de d\u00e9tecter des fruits m\u00fbrs parmi un feuillage dense ou d&rsquo;interpr\u00e9ter des expressions faciales modul\u00e9es par la microcirculation sanguine cutan\u00e9e. L&rsquo;achromate doit par cons\u00e9quent d\u00e9ployer des strat\u00e9gies compensatoires intenses, mobilisant davantage les voies c\u00e9r\u00e9brales d\u00e9volues au traitement des contours, du parallaxe de mouvement et de l&rsquo;int\u00e9gration contextuelle descendante (top-down).<\/p>\n<p>Dans sa forme c\u00e9r\u00e9brale, l&rsquo;achromatisme pose une \u00e9nigme fascinante quant \u00e0 la nature de la m\u00e9moire visuelle et de l&rsquo;imagerie mentale. Plusieurs cas document\u00e9s rapportent que certains patients devenus subitement achromates \u00e0 la suite d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral perdent non seulement la perception instantan\u00e9e de la couleur, mais \u00e9galement la capacit\u00e9 de se rem\u00e9morer mentalement les couleurs des objets familiers ou de concevoir la couleur en r\u00eave, sugg\u00e9rant que les structures corticales sous-tendant la perception directe sont intimement coupl\u00e9es aux substrats mn\u00e9siques de l&rsquo;\u00e9vocation chromatique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la th\u00e9orisation de l&rsquo;achromatisme s&rsquo;entrelace avec les jalons majeurs de la physiologie de la vision et de la naissance de la neuropsychologie moderne. Bien que des anomalies partielles de la couleur aient \u00e9t\u00e9 document\u00e9es d\u00e8s la fin du XVIIIe si\u00e8cle par le chimiste britannique John Dalton (qui donna son nom au daltonisme), l&rsquo;achromatisme total a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme une pathologie exceptionnelle et myst\u00e9rieuse.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, les pionniers de la physiologie sensorielle tels que Thomas Young et Hermann von Helmholtz ont jet\u00e9 les fondations th\u00e9oriques du trichromatisme. D\u00e8s lors que la vision normale fut comprise comme la combinaison tripartite de r\u00e9cepteurs distincts, les chercheurs ont pu \u00e9mettre l&rsquo;hypoth\u00e8se de d\u00e9ficits majeurs caus\u00e9s par la d\u00e9faillance simultan\u00e9e de ces trois r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens. Des ophtalmologistes du tournant du XXe si\u00e8cle, notamment en Allemagne et en France, ont commenc\u00e9 \u00e0 isoler cliniquement l&rsquo;achromatopsie cong\u00e9nitale, la d\u00e9crivant comme un tableau associant c\u00e9cit\u00e9 chromatique, nystagmus pendulaire, photophobie s\u00e9v\u00e8re et acuit\u00e9 visuelle drastiquement r\u00e9duite.<\/p>\n<p>La seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle a marqu\u00e9 un tournant conceptuel r\u00e9volutionnaire avec l&rsquo;identification de l&rsquo;achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale. Pendant des d\u00e9cennies, le dogme dominant issu de l&rsquo;\u00e9cole anatomique classique consid\u00e9rait que l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale visuelle primaire (aire stri\u00e9e V1) transmettait une image brute et non diff\u00e9renci\u00e9e au reste du cerveau, sans s\u00e9gr\u00e9gation modulaire pr\u00e9coce. En 1888, le neurologue suisse Louis Verrey avait pourtant d\u00e9crit le cas princeps d&rsquo;une patiente ayant perdu la vision des couleurs dans son h\u00e9michamp visuel gauche \u00e0 la suite d&rsquo;un infarctus c\u00e9r\u00e9bral focal touchant la r\u00e9gion temporo-occipitale ventrale. Cependant, les th\u00e8ses de Verrey furent rejet\u00e9es avec v\u00e9h\u00e9mence par des figures dominantes de l&rsquo;\u00e9poque, qui refusaient d&rsquo;admettre l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab centre de la couleur \u00bb distinct.<\/p>\n<p>Il fallut attendre les travaux pionniers du neurobiologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Semir_Zeki\">Semir Zeki<\/a> dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 sur les primates non humains, suivis par l&rsquo;essor de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), pour r\u00e9habiliter d\u00e9finitivement cette d\u00e9couverte. Zeki a mis en \u00e9vidence le r\u00f4le sp\u00e9cifique de l&rsquo;aire V4 dans le traitement chromatique, confirmant la modularit\u00e9 fonctionnelle du cortex visuel. La publication par le neurologue Oliver Sacks du cas c\u00e9l\u00e8bre du peintre devenu aveugle aux couleurs (Jonathan I.) a ensuite popularis\u00e9 aupr\u00e8s de la communaut\u00e9 scientifique et du grand public la r\u00e9alit\u00e9 tragique et bouleversante de l&rsquo;achromatisme central.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;achromatisme s&rsquo;appuie sur deux \u00e9difices th\u00e9oriques majeurs qui d\u00e9crivent le traitement visuel : la th\u00e9orie trichromatique et la th\u00e9orie des processus antagonistes, compl\u00e9t\u00e9es par le paradigme contemporain des voies visuelles parall\u00e8les de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<p>Au niveau de la photor\u00e9ception, la th\u00e9orie de Young-Helmholtz stipule que la discrimination des teintes repose sur l&rsquo;absorption diff\u00e9rentielle de photons par trois populations distinctes de c\u00f4nes r\u00e9tiniens : les c\u00f4nes S (ondes courtes, bleu), M (ondes moyennes, vert) et L (ondes longues, rouge). L&rsquo;achromatisme cong\u00e9nital complet trouve ici sa justification la plus directe : si une anomalie g\u00e9n\u00e9tique emp\u00eache la diff\u00e9renciation ou la fonction de ces trois sous-types de c\u00f4nes, la vision est prise en charge de mani\u00e8re exclusive par le syst\u00e8me des b\u00e2tonnets, optimis\u00e9 pour la vision scotopique (nocturne). Cette situation, connue sous le nom de monochromatisme \u00e0 b\u00e2tonnets, prive m\u00e9caniquement le syst\u00e8me nerveux de tout diff\u00e9rentiel d&rsquo;excitation requis pour encoder la teinte.<\/p>\n<p>Au niveau sous-cortical et cortical, la th\u00e9orie des processus antagonistes formul\u00e9e par Ewald Hering, puis formalis\u00e9e math\u00e9matiquement par Hurvich et Jameson, explique comment les signaux r\u00e9tiniens sont convertis en canaux d&rsquo;opposition : un canal de luminance achromatique (noir vs blanc), un canal chromatique rouge vs vert, et un canal chromatique bleu vs jaune. Ces informations sont v\u00e9hicul\u00e9es le long du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral \u00e0 travers deux voies primordiales : la voie magnocellulaire (sensible au contraste de luminance, au mouvement et aux basses fr\u00e9quences spatiales) et la voie parvocellulaire (porteuse des d\u00e9tails fins et des contrastes chromatiques).<\/p>\n<p>Sur le plan du mod\u00e8le des voies parall\u00e8les de Ungerleider et Mishkin (\u00ab quoi \u00bb et \u00ab o\u00f9 \u00bb), les attributs de couleur cheminent au sein de la voie ventrale occipito-temporale (\u00ab voie du quoi \u00bb). L&rsquo;achromatisme c\u00e9r\u00e9bral s&rsquo;explique ainsi par une d\u00e9sactivation s\u00e9lective des modules sp\u00e9cialis\u00e9s (blobs de V1, bandes fines de V2, et noyaux de V4 \/ cortex fusiforme post\u00e9rieur) au sein de ce flux ventral. L&rsquo;individu conserve les flux de traitement magnocellulaires intacts (capacit\u00e9 \u00e0 localiser des objets dans l&rsquo;espace, \u00e0 d\u00e9tecter leur cin\u00e9tique et \u00e0 percevoir leur silhouette), mais le module de synth\u00e8se chromatique est an\u00e9anti.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;achromatisme ne constitue pas une entit\u00e9 monolithique ; il se d\u00e9cline en diff\u00e9rentes formes \u00e9tiologiques, physiologiques et s\u00e9miologiques qu&rsquo;il est indispensable de cat\u00e9goriser :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie cong\u00e9nitale compl\u00e8te (Monochromatisme \u00e0 b\u00e2tonnets) :<\/strong> Anomalie g\u00e9n\u00e9tique autosomique r\u00e9cessive caract\u00e9ris\u00e9e par une absence totale de fonctionnement des trois types de c\u00f4nes. Les patients pr\u00e9sentent une triade symptomatique indissociable : une vision strictement monochrome d\u00e8s la naissance, une photophobie s\u00e9v\u00e8re (\u00e9blouissement invalidant \u00e0 la lumi\u00e8re du jour en raison de la saturation permanente des b\u00e2tonnets) et un nystagmus cong\u00e9nital avec acuit\u00e9 visuelle tr\u00e8s r\u00e9duite (souvent de l&rsquo;ordre de 1\/10e ou 20\/200).<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie cong\u00e9nitale incompl\u00e8te :<\/strong> Forme dans laquelle subsiste une fonction r\u00e9siduelle minime d&rsquo;une fraction de la population conique. Les sujets per\u00e7oivent des contrastes de couleur tr\u00e8s t\u00e9nus sous des conditions lumineuses sp\u00e9cifiques et conservent g\u00e9n\u00e9ralement une meilleure acuit\u00e9 visuelle que dans la forme compl\u00e8te.<\/li>\n<li><strong>Monochromatisme \u00e0 c\u00f4nes bleus (S-cone monochromacy) :<\/strong> Pathologie r\u00e9cessive li\u00e9e au chromosome X o\u00f9 seuls les c\u00f4nes sensibles aux courtes longueurs d&rsquo;onde et les b\u00e2tonnets sont fonctionnels, les c\u00f4nes L et M \u00e9tant absents ou non fonctionnels. La perception des couleurs est quasi nulle, mais les manifestations diff\u00e8rent subtilement des formes autosomiques pures.<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale acquise :<\/strong> Perte de la vision des couleurs cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion structurelle du cortex occipito-temporal ventral (le plus souvent des gyrus lingual et fusiforme, correspondant \u00e0 l&rsquo;homologue humain de l&rsquo;aire V4). Les photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens demeurent parfaitement sains, l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle et la vision spatiale peuvent \u00eatre remarquablement conserv\u00e9es, mais la perception consciente de la couleur est totalement effac\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9miachromatopsie c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> Forme unilat\u00e9rale remarquable de l&rsquo;achromatopsie corticale cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion unilat\u00e9rale de l&rsquo;aire V4. Le patient per\u00e7oit le monde en couleur dans un h\u00e9michamp visuel (par exemple droit) et rigoureusement en niveaux de gris dans l&rsquo;h\u00e9michamp oppos\u00e9, constituant l&rsquo;une des preuves les plus \u00e9clatantes de la lat\u00e9ralisation et de la localisation modulaire du percept chromatique.<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie hyst\u00e9rique ou fonctionnelle (trouble de conversion) :<\/strong> Cas rarissimes r\u00e9pertori\u00e9s dans la litt\u00e9rature psychiatrique classique (notamment par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean-Martin_Charcot\">Jean-Martin Charcot<\/a> et Pierre Janet) o\u00f9 la perte de la vision des couleurs survient sans substrat l\u00e9sionnel organique d\u00e9celable, sous l&rsquo;effet de facteurs psychodynamiques ou dissociatifs aigus.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9cier la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de cette condition, le cas historique document\u00e9 par Oliver Sacks et Robert Wasserman dans leur essai consacr\u00e9 \u00e0 \u00ab Jonathan I. \u00bb, un artiste peintre abstrait devenu subitement achromate \u00e0 la suite d&rsquo;un traumatisme cr\u00e2nien mineur ayant entra\u00een\u00e9 une isch\u00e9mie corticale s\u00e9lective, demeure une r\u00e9f\u00e9rence inestimable. D\u00e8s son r\u00e9veil, le patient a rapport\u00e9 une exp\u00e9rience terrifiante : son atelier, ses toiles et le monde ext\u00e9rieur avaient perdu toute teinte pour \u00eatre remplac\u00e9s par des surfaces ternes, \u00ab sales \u00bb et m\u00e9talliques. Les visages humains lui apparaissaient d&rsquo;une teinte gris cadav\u00e9rique r\u00e9pugnante, et la nourriture (telle que la viande rouge devenue gris cendre) suscitait chez lui un d\u00e9go\u00fbt visc\u00e9ral. Ce cas illustre le fait que l&rsquo;achromatopsie acquise n&rsquo;est pas simplement une \u00ab photo en noir et blanc \u00bb, mais une alt\u00e9ration qualitative profonde de la perception affective de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Un autre exemple anthropologique et g\u00e9n\u00e9tique exceptionnel est celui de l&rsquo;atoll de Pingelap, situ\u00e9 en Micron\u00e9sie, immortalis\u00e9 par Sacks dans son ouvrage <em>L&rsquo;\u00cele des sans-couleur<\/em>. En raison d&rsquo;un goulet d&rsquo;\u00e9tranglement de population survenu vers 1775 apr\u00e8s un typhon d\u00e9vastateur ayant laiss\u00e9 une vingtaine de survivants, un g\u00e8ne mut\u00e9 responsable de l&rsquo;achromatopsie compl\u00e8te s&rsquo;est diss\u00e9min\u00e9 \u00e0 travers la consanguinit\u00e9 insulaire. Pr\u00e8s de 10 % de la population locale est n\u00e9e totalement achromate. Dans cet \u00e9cosyst\u00e8me socioculturel singulier, les achromates ont d\u00e9velopp\u00e9 une adaptation communautaire admirable : incapables de travailler en plein jour en raison de leur photophobie extr\u00eame, ils deviennent les p\u00eacheurs les plus habiles de l&rsquo;\u00eele la nuit, leur vision par les b\u00e2tonnets surpassant largement celle des individus normo-voyants pour d\u00e9tecter les mouvements subtils des poissons dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans un contexte de laboratoire, un patient pr\u00e9sentant une h\u00e9miachromatopsie c\u00e9r\u00e9brale droite illustre une dissociation exp\u00e9rimentale remarquable. Pr\u00e9sent\u00e9 avec un \u00e9cran divis\u00e9 o\u00f9 un objet rouge vif traverse le centre de part en part, le patient d\u00e9crit l&rsquo;objet comme un disque rubis \u00e9tincelant lorsqu&rsquo;il se trouve dans son champ visuel gauche, mais affirme qu&rsquo;il se m\u00e9tamorphose subitement en une ombre grise homog\u00e8ne d\u00e8s qu&rsquo;il franchit le m\u00e9ridien vertical pour entrer dans son champ visuel droit, sans alt\u00e9ration de sa vitesse ni de sa nettet\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychophysique<\/h3>\n<p>Le diagnostic, la quantification et la caract\u00e9risation diff\u00e9rentielle de l&rsquo;achromatisme exigent un protocole m\u00e9thodologique rigoureux combinant tests psychophysiques, enregistrements \u00e9lectrophysiologiques et imagerie structurelle.<\/p>\n<p>Au niveau clinique primaire, les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_d%27Ishihara\">planches pseudo-isochromatiques d&rsquo;Ishihara<\/a> ou de Hardy-Rand-Rittler (HRR) sont universellement employ\u00e9es. Ces planches exploitent des matrices de pastilles color\u00e9es dissimulant des chiffres ou des formes g\u00e9om\u00e9triques perceptibles uniquement si les canaux de chromaticit\u00e9 sont op\u00e9rationnels. Un sujet atteint d&rsquo;achromatisme complet \u00e9choue \u00e0 discriminer l&rsquo;ensemble des motifs chromatiques et ne parvient \u00e0 lire que les planches d&rsquo;apprentissage dont le trac\u00e9 est fond\u00e9 exclusivement sur un contraste de luminance.<\/p>\n<p>Pour une analyse quantitative d&rsquo;une plus haute r\u00e9solution, les tests de rangement de teintes constituent l&rsquo;\u00e9talon d&rsquo;excellence en psychophysique sensorielle. Le test <em>Farnsworth-Munsell 100 Hue<\/em> invite le patient \u00e0 classer chronologiquement une s\u00e9rie de quatre-vingt-cinq pastilles formant un cercle chromatique \u00e0 niveau de luminance constant. Le profil d&rsquo;erreur g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par un sujet achromate montre une d\u00e9sorganisation totale : les pastilles sont positionn\u00e9es de fa\u00e7on al\u00e9atoire le long du spectre, confirmant l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue \u00e0 hi\u00e9rarchiser les longueurs d&rsquo;onde. Le test simplifi\u00e9 de Farnsworth D-15 permet une cat\u00e9gorisation rapide au chevet du patient.<\/p>\n<p>L&rsquo;exploration objective des composantes r\u00e9tiniennes requiert imp\u00e9rativement un \u00e9lectror\u00e9tinogramme (ERG) standardis\u00e9 selon les normes de l&rsquo;ISCEV (<em>International Society for Clinical Electrophysiology of Vision<\/em>). L&rsquo;enregistrement des potentiels d&rsquo;action r\u00e9tiniens en r\u00e9ponse \u00e0 des stimulations lumineuses permet de dissocier les r\u00e9ponses scotopiques (d\u00e9pendantes des b\u00e2tonnets) et photopiques (d\u00e9pendantes des c\u00f4nes). Chez l&rsquo;achromate cong\u00e9nital typique, l&rsquo;ERG scotopique est rigoureusement normal, tandis que l&rsquo;ERG photopique et la r\u00e9ponse au scintillement \u00e0 haute fr\u00e9quence (flicker \u00e0 30 Hz) sont totalement abolis ou plats, confirmant l&rsquo;ag\u00e9n\u00e9sie fonctionnelle de l&rsquo;appareil des c\u00f4nes.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;on suspecte une achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire, un traumatisme ou une enc\u00e9phalite, l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) enc\u00e9phalique \u00e0 haute r\u00e9solution, coupl\u00e9e \u00e0 des protocoles de cartographie r\u00e9tinotopique fonctionnelle, est indispensable. Elle permet de localiser pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;infarctus ou la n\u00e9crose tissulaire au sein du gyrus lingual et fusiforme ventral, validant l&rsquo;origine centrale de l&rsquo;achromatisme face \u00e0 un appareil r\u00e9tino-oculaire intact.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude approfondie de l&rsquo;achromatisme rec\u00e8le des retomb\u00e9es directes dans les domaines de l&rsquo;ergonomie, de l&rsquo;accessibilit\u00e9 visuelle, de la r\u00e9adaptation basse vision et de la conception de technologies d&rsquo;assistance :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Am\u00e9nagement de l&rsquo;accessibilit\u00e9 num\u00e9rique :<\/strong> L&rsquo;analyse des contraintes v\u00e9cues par les personnes achromates a conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de directives internationales incontournables au sein des normes WCAG (<em>Web Content Accessibility Guidelines<\/em>). Tout environnement informatique, interface graphique ou application logicielle moderne doit imp\u00e9rativement veiller \u00e0 ce que l&rsquo;information v\u00e9hicul\u00e9e ne repose jamais uniquement sur un code couleur (par exemple, afficher une pastille verte ou rouge sans texte d&rsquo;accompagnement ou sans variation d&rsquo;ic\u00f4ne graphique distincte).<\/li>\n<li><strong>Optique de r\u00e9adaptation et filtres s\u00e9lectifs :<\/strong> Pour les sujets porteurs d&rsquo;achromatopsie cong\u00e9nitale, le d\u00e9fi clinique quotidien majeur r\u00e9side dans la gestion de la photophobie aveuglante. La prescription de verres teint\u00e9s sp\u00e9ciaux ou de lentilles de contact corn\u00e9ennes filtrantes (notamment des verres \u00e0 dominante rouge ou ambre bloquant les courtes longueurs d&rsquo;onde et r\u00e9duisant la transmission globale du flux lumineux) permet de pr\u00e9venir la saturation pr\u00e9matur\u00e9e des b\u00e2tonnets et de restaurer un confort visuel fonctionnel en plein jour.<\/li>\n<li><strong>Psychologie de l&rsquo;art et neuro-esth\u00e9tique :<\/strong> L&rsquo;achromatisme a offert un terrain d&rsquo;investigation conceptuelle fascinant aux neuro-esth\u00e9ticiens. L&rsquo;observation d&rsquo;artistes confront\u00e9s \u00e0 la perte de couleur montre comment l&rsquo;esprit humain r\u00e9investit la composition spatiale, le clair-obscur, le relief et la texture dynamique pour transcender la carence sensorielle et b\u00e2tir un univers expressif singulier.<\/li>\n<li><strong>Diagnostic diff\u00e9rentiel en neurologie d&rsquo;urgence :<\/strong> La survenue brutale d&rsquo;un achromatisme partiel ou d&rsquo;une h\u00e9miachromatopsie constitue un signe d&rsquo;alerte neurologique d&rsquo;une valeur diagnostique inestimable. Elle oriente imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale vers un accident isch\u00e9mique vert\u00e9bro-basilaire mena\u00e7ant le territoire de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure, acc\u00e9l\u00e9rant la prise en charge th\u00e9rapeutique de thrombolyse.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, la recherche biom\u00e9dicale et translationnelle a accompli des progr\u00e8s spectaculaires dans l&rsquo;\u00e9lucidation g\u00e9n\u00e9tique et la th\u00e9rapie cellulaire de l&rsquo;achromatopsie cong\u00e9nitale. Les investigations mol\u00e9culaires ont permis d&rsquo;isoler plusieurs g\u00e8nes cardinaux dont les mutations inactivatrices compromettent la cha\u00eene de phototransduction des c\u00f4nes : principalement <em>CNGA3<\/em> et <em>CNGB3<\/em> (qui codent pour les sous-unit\u00e9s des canaux cationiques r\u00e9gul\u00e9s par le GMPc dans les c\u00f4nes), ainsi que <em>GNAT2<\/em>, <em>PDE6C<\/em> et <em>ATF6<\/em>.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont ouvert la voie \u00e0 des protocoles de th\u00e9rapie g\u00e9nique pionniers. Des \u00e9quipes de recherche internationales ont mis au point des vecteurs viraux ad\u00e9no-associ\u00e9s (AAV) transportant des copies saines de ces g\u00e8nes afin de les injecter directement dans l&rsquo;espace sous-r\u00e9tinien. Des essais pr\u00e9cliniques concluants chez des mod\u00e8les animaux (chiens et moutons achromates naturels) ont d\u00e9montr\u00e9 une restauration sans pr\u00e9c\u00e9dent de l&rsquo;activit\u00e9 photopique et de la discrimination comportementale des couleurs. Des essais cliniques chez l&rsquo;\u00eatre humain sont actuellement en cours dans plusieurs centres hospitaliers universitaires mondiaux, rapportant chez certains jeunes patients une r\u00e9activation partielle des voies de transmission coniques et une diminution sensible de la photophobie.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re de la neuropsychologie cognitive fondamentale, les protocoles men\u00e9s par Semir Zeki et d&rsquo;autres neurobiologistes contemporains sur des patients achromates c\u00e9r\u00e9braux ont permis d&rsquo;explorer la dissociation fine entre la couleur, le mouvement et la forme (probl\u00e8me du \u00ab binding \u00bb ou de la liaison des attributs visuels). Des paradigmes d&rsquo;amor\u00e7age subliminal ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que chez certains achromates c\u00e9r\u00e9braux, des stimuli chromatiques peuvent encore moduler inconsciemment les temps de r\u00e9action \u00e0 des t\u00e2ches perceptives, attestant de l&rsquo;existence d&rsquo;un traitement r\u00e9siduel implicite analogue au ph\u00e9nom\u00e8ne de vision aveugle (<em>blindsight<\/em>), m\u00e9di\u00e9 par des connexions sous-corticales reliant directement le colliculus sup\u00e9rieur aux aires associatives sans passer par la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale de V4.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>La mani\u00e8re dont l&rsquo;achromatisme est per\u00e7u, interpr\u00e9t\u00e9 et v\u00e9cu varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une culture \u00e0 une autre, refl\u00e9tant la place qu&rsquo;occupent les couleurs dans l&rsquo;univers symbolique et linguistique des diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s humaines. L&rsquo;hypoth\u00e8se de la relativit\u00e9 linguistique (dite de Sapir-Whorf) s&rsquo;est longtemps nourrie des d\u00e9bats autour de la cat\u00e9gorisation des couleurs initi\u00e9s par Brent Berlin et Paul Kay. Alors que la vaste majorit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s s&rsquo;accorde sur des terminologies d\u00e9signant les teintes primaires, l&rsquo;achromatisme confronte les syst\u00e8mes lexicaux \u00e0 une absence radicale de r\u00e9f\u00e9rent exp\u00e9rientiel partag\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales hautement industrialis\u00e9es, la saturation visuelle des environnements urbains, publicitaires et technologiques rend le d\u00e9ficit particuli\u00e8rement p\u00e9nalisant. Les feux de signalisation routi\u00e8re, la cartographie des transports m\u00e9tropolitains, les infographies scolaires et professionnelles imposent une norme implicite de trichromatie. L&rsquo;achromate s&rsquo;y trouve confront\u00e9 \u00e0 des barri\u00e8res d&rsquo;accessibilit\u00e9 invisibles mais constantes, le contraignant \u00e0 m\u00e9moriser l&rsquo;agencement spatial des signaux lumineux plut\u00f4t que leur chromaticit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;exemple de l&rsquo;atoll de Pingelap montre comment une pr\u00e9valence exceptionnellement \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;achromatisme au sein d&rsquo;un groupe humain a neutralis\u00e9 la stigmatisation sociale traditionnellement attach\u00e9e au handicap sensoriel. Les insulaires ont int\u00e9gr\u00e9 cette variante g\u00e9n\u00e9tique au sein de leur mythe fondateur et de leur organisation du travail : les personnes atteintes ne sont nullement marginalis\u00e9es mais valoris\u00e9es pour leurs comp\u00e9tences nyctalopes sp\u00e9cifiques, illustrant la mani\u00e8re dont un contexte \u00e9cologique et social red\u00e9finit la fronti\u00e8re entre pathologie et diversit\u00e9 fonctionnelle adaptative.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;achromatisme a aliment\u00e9 des controverses scientifiques et philosophiques majeures qui touchent aux fondements m\u00eames de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la m\u00e9taphysique de la conscience. L&rsquo;un des d\u00e9bats les plus c\u00e9l\u00e8bres est incarn\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab chambre de Marie \u00bb formul\u00e9e par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frank_Cameron_Jackson\">Frank Jackson<\/a> en 1982. Marie est une brillante scientifique qui conna\u00eet absolument tout sur la physique et la neurobiologie de la vision des couleurs, mais qui a v\u00e9cu enferm\u00e9e depuis sa naissance dans une chambre rigoureusement achromatique (en noir et blanc) via des moniteurs monochromes. Jackson posait la question suivante : le jour o\u00f9 Marie est lib\u00e9r\u00e9e de sa chambre et voit pour la premi\u00e8re fois une rose rouge, acquiert-elle une connaissance nouvelle ? L&rsquo;existence irr\u00e9ductible de l&rsquo;achromatisme est au c\u0153ur de ce dilemme : elle d\u00e9montre que la saisie ph\u00e9nom\u00e9nologique brute (les <em>qualia<\/em>) ne peut \u00eatre int\u00e9gralement d\u00e9duite d&rsquo;un savoir propositionnel ou mat\u00e9riel impersonnel.<\/p>\n<p>Sur le versant strictement neurophysiologique, un d\u00e9bat passionn\u00e9 a longtemps oppos\u00e9 les tenants d&rsquo;un modularisme strict \u00e0 ceux d&rsquo;un traitement distribu\u00e9 en r\u00e9seaux. Alors que les premi\u00e8res publications sur l&rsquo;aire V4 la pr\u00e9sentaient de mani\u00e8re quelque peu simpliste comme \u00ab le \u00bb centre exclusif et autonome de la couleur, des \u00e9tudes ult\u00e9rieures en neuro-imagerie ont complexifi\u00e9 ce sch\u00e9ma. Certains chercheurs ont soulign\u00e9 que des l\u00e9sions limit\u00e9es \u00e0 V4 n&rsquo;abolissent pas toujours l&rsquo;ensemble des dimensions de la perception chromatique et que l&rsquo;aire V4 participe \u00e9galement \u00e0 la perception de la forme complexe, de la texture et de la constance perceptive des objets. L&rsquo;achromatisme c\u00e9r\u00e9bral pur, isol\u00e9 de tout d\u00e9ficit spatial ou gnosique concomitant, s&rsquo;av\u00e8re dans la pratique clinique une entit\u00e9 d&rsquo;une grande raret\u00e9, car les l\u00e9sions vasculaires englobent fr\u00e9quemment les territoires d\u00e9volus \u00e0 la reconnaissance faciale (provoquant une prosopagnosie associ\u00e9e) ou \u00e0 la lecture (alexie pure).<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions terminologiques<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil s\u00e9mantique, il est capital de diff\u00e9rencier l&rsquo;achromatisme d&rsquo;une s\u00e9rie de concepts affins de l&rsquo;ophtalmologie et de la neuropsychologie visuelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie :<\/strong> Terme clinique m\u00e9dical d\u00e9signant express\u00e9ment la pathologie de la perception des couleurs (qu&rsquo;elle soit r\u00e9tinienne ou c\u00e9r\u00e9brale). Alors qu&rsquo;achromatisme peut s&rsquo;appliquer m\u00e9taphoriquement ou au domaine de l&rsquo;optique des instruments, achromatopsie d\u00e9signe sans \u00e9quivoque la condition sensorielle de l&rsquo;observateur.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie :<\/strong> Alt\u00e9ration partielle de la vision des couleurs. Le sujet dyschromate per\u00e7oit les teintes, mais son spectre de discrimination est anormalement comprim\u00e9 ou d\u00e9vi\u00e9 selon un axe pr\u00e9cis, \u00e0 la diff\u00e9rence de l&rsquo;achromate dont le d\u00e9ficit est total.<\/li>\n<li><strong>Daltonisme :<\/strong> Forme la plus fr\u00e9quente et b\u00e9nigne de dyschromatopsie h\u00e9r\u00e9ditaire li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;axe rouge-vert. Il regroupe le dichromatisme (deut\u00e9ranopie, protanopie) et le trichromatisme anomal (deut\u00e9ranomalie, protanomalie). Les daltoniens voient le monde en couleur, mais confondent certaines nuances sp\u00e9cifiques le long d&rsquo;un axe spectral donn\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Agnosie des couleurs :<\/strong> Trouble cognitif d&rsquo;acc\u00e8s aux connaissances s\u00e9mantiques relatives \u00e0 la couleur survenant \u00e0 la suite d&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale. Le patient atteint d&rsquo;agnosie chromatique discrimine parfaitement les teintes sur un test de Farnsworth (sa perception est donc normale), mais s&rsquo;av\u00e8re incapable de nommer une couleur pr\u00e9sent\u00e9e, de d\u00e9signer la couleur caract\u00e9ristique d&rsquo;un citron ou d&rsquo;associer un concept d&rsquo;objet \u00e0 sa coloration prototypique.<\/li>\n<li><strong>Anomie des couleurs :<\/strong> Incapacit\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 \u00e9voquer verbalement le nom linguistique des couleurs en pr\u00e9sence d&rsquo;une perception et d&rsquo;une reconnaissance s\u00e9mantique parfaitement pr\u00e9serv\u00e9es, fr\u00e9quemment cons\u00e9cutive \u00e0 une d\u00e9connexion entre le cortex visuel et les aires du langage de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;achromatisme demeure l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus \u00e9clairants des neurosciences cognitives contemporaines. L&rsquo;analyse synth\u00e9tique de cette condition permet de d\u00e9gager plusieurs constats essentiels :<\/p>\n<ul>\n<li>Il s&rsquo;agit d&rsquo;une condition ph\u00e9nom\u00e9nologique o\u00f9 la vision est int\u00e9gralement d\u00e9pourvue de sensation chromatique, restreignant le monde per\u00e7u aux gradients d&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse et aux textures spatiales.<\/li>\n<li>Deux origines physiopathologiques majeures se distinguent radicalement : l&rsquo;achromatopsie cong\u00e9nitale (anomalie g\u00e9n\u00e9tique des photor\u00e9cepteurs \u00e0 c\u00f4nes de la r\u00e9tine) et l&rsquo;achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale (l\u00e9sion acquise du cortex occipito-temporal ventral incluant l&rsquo;aire V4).<\/li>\n<li>Dans sa forme cong\u00e9nitale compl\u00e8te, l&rsquo;achromatisme s&rsquo;accompagne syst\u00e9matiquement d&rsquo;une photophobie invalidante et d&rsquo;un nystagmus dus au fait que la vision diurne repose exclusivement sur les b\u00e2tonnets scotopiques satur\u00e9s de lumi\u00e8re.<\/li>\n<li>L&rsquo;investigation clinique s&rsquo;appuie sur une d\u00e9marche int\u00e9gr\u00e9e combinant tests de pastilles (Ishihara, Farnsworth-Munsell 100 Hue), \u00e9lectrophysiologie r\u00e9tinienne (ERG photopique plat) et neuro-imagerie c\u00e9r\u00e9brale cibl\u00e9e.<\/li>\n<li>Sur les plans philosophique et th\u00e9orique, l&rsquo;achromatisme prouve que la couleur est un produit computationnel interne de l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale et alimente les r\u00e9flexions les plus stimulantes sur la nature intime de la conscience subjective humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Boucart, M., &amp; Despretz, P. (2018). <em>Neuropsychologie de la perception visuelle<\/em>. De Boeck Sup\u00e9rieur.<\/li>\n<li>Jackson, F. (1982). Epiphenomenal qualia. <em>The Philosophical Quarterly<\/em>, 32(127), 127-136. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2960077\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2960077<\/a><\/li>\n<li>Sacks, O. (1997). <em>L&rsquo;\u00cele des sans-couleur<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Sacks, O., &amp; Wasserman, R. (1987). The case of the colorblind painter. <em>The New York Review of Books<\/em>, 34(18), 25-33.<\/li>\n<li>Zeki, S. (1990). A century of cerebral achromatopsia. <em>Brain<\/em>, 113(6), 1721-1777. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/113.6.1721\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/113.6.1721<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;achromatisme d\u00e9signe l&rsquo;incapacit\u00e9 totale \u00e0 percevoir les couleurs, r\u00e9duisant le champ visuel \u00e0 des nuances de gris. D\u00e9couvrez ses origines r\u00e9tiniennes ou c\u00e9r\u00e9brales, son histoire clinique et ses fondements neuropsychologiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,4562,647],"tags":[31335,31326,31337,31336,6779,1127,6762],"class_list":["post-19407","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-perception-sensorielle","category-psychologie-cognitive","tag-achromatisme","tag-achromatopsie","tag-aire-v4","tag-neuroscience-visuelle","tag-perception-sensorielle","tag-psychophysique","tag-vision-des-couleurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19407","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19407\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19407"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19407"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19407"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}