{"id":19401,"date":"2026-10-22T02:19:01","date_gmt":"2026-10-22T02:19:01","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=achirie-trouble-lateralite-schema-corporel"},"modified":"2026-10-22T02:19:01","modified_gmt":"2026-10-22T02:19:01","slug":"achirie-trouble-lateralite-schema-corporel","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=achirie-trouble-lateralite-schema-corporel","title":{"rendered":"Achirie : Trouble de la Lat\u00e9ralit\u00e9 et Sch\u00e9ma Corporel"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;achirie constitue une anomalie neuropsychologique et somatosensorielle singuli\u00e8re caract\u00e9ris\u00e9e par la perte de la perception de la lat\u00e9ralit\u00e9 corporelle ou, sur le plan structural et d\u00e9veloppemental, par l&rsquo;absence cong\u00e9nitale de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 distale du membre sup\u00e9rieur. \u00c0 la crois\u00e9e de la s\u00e9miologie neurologique classique, de la neuropsychologie cognitive et de la psychopathologie de l&rsquo;incarnation corporelle, ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9claire les m\u00e9canismes sous-jacents par lesquels le cerveau construit la repr\u00e9sentation de soi dans l&rsquo;espace. Comprendre l&rsquo;achirie offre un \u00e9clairage clinique capital sur les dissociations somatosensorielles, la proprioception et la gen\u00e8se du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_corporel\">sch\u00e9ma corporel<\/a>.<\/p>\n<h2>Achirie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En neuropsychologie classique, l&rsquo;<strong>achirie<\/strong> d\u00e9signe une forme sp\u00e9cifique de dyschirie caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;un individu \u00e0 attribuer une lat\u00e9ralit\u00e9 gauche ou droite \u00e0 un stimulus sensoriel per\u00e7u ou \u00e0 une partie de son propre corps, bien que la sensibilit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire demeure fonctionnellement pr\u00e9serv\u00e9e. Sur le versant anatomique et embryologique, le terme s&rsquo;applique \u00e0 l&rsquo;ag\u00e9n\u00e9sie totale ou \u00e0 l&rsquo;absence cong\u00e9nitale d&rsquo;une ou des deux mains, impliquant des r\u00e9percussions neurod\u00e9veloppementales majeures sur la cartographie sensorimotrice corticale.<\/p>\n<p>Au sens neuropsychologique, l&rsquo;achirie repr\u00e9sente le premier stade du syndrome dyschirique tel que formalis\u00e9 au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle par la neurologie et la psychanalyse naissante. Le sujet ressent parfaitement le contact, la piq\u00fbre ou la pression exerc\u00e9e sur son t\u00e9gument, mais le concept m\u00eame de \u00ab c\u00f4t\u00e9 \u00bb (gauche ou droite) s&rsquo;av\u00e8re aboli de son champ perceptif et conscient. Cette perte de l&rsquo;indice de lat\u00e9ralisation isole le signal sensoriel de son ancrage somatotopique dans l&rsquo;h\u00e9micorps correspondant.<\/p>\n<p>Dans la perspective de la psychologie contemporaine et des neurosciences cognitives, l&rsquo;achirie incarne un mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9tude privil\u00e9gi\u00e9 des perturbations de l&rsquo;agentivit\u00e9, de l&rsquo;asomatognosie et de la conscience corporelle. Qu&rsquo;elle r\u00e9sulte d&rsquo;une d\u00e9saff\u00e9rentation fonctionnelle, d&rsquo;une rupture neuropsychologique centrale cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale ou d&rsquo;un trouble conversif dissociatif, elle confronte le clinicien \u00e0 la fragilit\u00e9 des m\u00e9canismes int\u00e9gratifs qui unifient le corps ressenti et le corps agissant.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable <em>achirie<\/em> trouve son origine \u00e9tymologique directe dans le grec ancien. Il est form\u00e9 \u00e0 partir du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab sans \u00bb, \u00ab absence de \u00bb ou \u00ab n\u00e9gation \u00bb, et du substantif <em>cheir<\/em> (\u03c7\u03b5\u03af\u03c1, transcrit en <em>kh\u00e9ir<\/em> ou <em>chir<\/em>), qui d\u00e9signe la main. Sur le plan morphologique et s\u00e9mantique, le mot signifie donc litt\u00e9ralement \u00ab sans main \u00bb ou \u00ab privation de la main \u00bb.<\/p>\n<p>Bien que le radical grec renvoie explicitement \u00e0 la structure anatomique de la main, son acception a rapidement d\u00e9pass\u00e9 le cadre squelettique au fil de l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine. Introduit initialement dans les trait\u00e9s de t\u00e9ratologie et d&#8217;embryologie pour qualifier les amputations cong\u00e9nitales terminales, le mot a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 au domaine de la neurologie fonctionnelle au cours du XIXe si\u00e8cle par des ali\u00e9nistes et neurologues francophones et anglophones. Ce glissement s\u00e9mantique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 par m\u00e9tonymie : la main repr\u00e9sentant le principal vecteur de la lat\u00e9ralit\u00e9 gestuelle et tactile (\u00ab chiralit\u00e9 \u00bb), la perte du sentiment d&rsquo;appartenance lat\u00e9rale a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e achirie.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 de mani\u00e8re p\u00e9renne au lexique neuropsychologique par le psychiatre et psychanalyste gallois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ernest_Jones\">Ernest Jones<\/a> dans ses monographies s\u00e9minales sur les dyschiries publi\u00e9es entre 1907 et 1909. Jones y conceptualise l&rsquo;achirie comme l&rsquo;extinction pathologique du \u00ab sentiment de c\u00f4t\u00e9 \u00bb (<em>feeling of sidedness<\/em>), rattachant ainsi l&rsquo;\u00e9tymon de la main \u00e0 l&rsquo;orientation spatiale intrins\u00e8que de l&rsquo;appareil somatosensoriel.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le mot s&rsquo;\u00e9crit <strong>achirie<\/strong> (variante orthographique : <em>ach\u00e9irie<\/em> ou <em>acheirie<\/em>, principalement usit\u00e9e dans les contextes g\u00e9n\u00e9tiques et p\u00e9diatriques) et se prononce phon\u00e9tiquement [a.\u0283i.\u0281i] ou parfois [a.ki.\u0281i] chez les praticiens privil\u00e9giant la prononciation savante \u00e9tymologique issue du grec. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif f\u00e9minin singulier du registre m\u00e9dical et neuropsychologique sp\u00e9cialis\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le terme engendre le d\u00e9riv\u00e9 adjectival <em>achirique<\/em> (au pluriel : <em>achiriques<\/em>), qualifiant un comportement, un sympt\u00f4me ou un tableau clinique d\u00e9pourvu d&rsquo;orientation lat\u00e9rale (par exemple, \u00ab un d\u00e9ficit achirique \u00bb, \u00ab une r\u00e9ponse tactile achirique \u00bb). Le terme anglais \u00e9quivalent est <em>achiria<\/em> ou <em>acheiria<\/em>, parfois d\u00e9sign\u00e9 sous l&rsquo;appellation de <em>simple allochiria<\/em> dans la litt\u00e9rature classique anglo-saxonne.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage diagnostique acad\u00e9mique, le terme s&#8217;emploie principalement en apposition avec un d\u00e9terminant qualifiant le syst\u00e8me concern\u00e9 : achirie sensorielle (atteinte des voies aff\u00e9rentes perceptives), achirie motrice (d\u00e9ficit de la commande volontaire unilat\u00e9rale sans guidage visuel) ou achirie introspective (abolition de l&rsquo;image mentale de l&rsquo;h\u00e9micorps). L&rsquo;usage de ce terme impose une distinction claire d&rsquo;avec l&rsquo;h\u00e9mipl\u00e9gie ou l&rsquo;anesth\u00e9sie pure, car l&rsquo;achirie d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9vanouissement d&rsquo;une dimension cognitive de la sensation plut\u00f4t que la disparition du potentiel d&rsquo;action sensoriel ou moteur.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;achirie dans toute son \u00e9paisseur conceptuelle, il convient de diss\u00e9quer la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me nerveux central traite un \u00e9v\u00e9nement sensoriel. Lorsqu&rsquo;un individu neurotypique re\u00e7oit une stimulation tactile sur la main gauche, son cerveau ne se contente pas d&rsquo;enregistrer la nature m\u00e9canique du stimulus (pression, vibration, temp\u00e9rature). Il lui attribue instantan\u00e9ment des coordonn\u00e9es spatiales : une somatotopie locale (le doigt concern\u00e9) et une lat\u00e9ralit\u00e9 globale (le c\u00f4t\u00e9 gauche de l&rsquo;enveloppe corporelle). L&rsquo;achirie correspond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la rupture s\u00e9lective de cette seconde op\u00e9ration cognitive.<\/p>\n<p>Chez le patient pr\u00e9sentant une achirie, la perception primaire de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est op\u00e9rationnelle : le sujet avertit l&rsquo;examinateur qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9, d\u00e9crit avec pr\u00e9cision la texture ou l&rsquo;intensit\u00e9 du stimulus, mais il se montre rigoureusement incapable d&rsquo;\u00e9noncer si ce contact s&rsquo;est produit \u00e0 droite ou \u00e0 gauche. L&rsquo;information sensorielle parvient aux aires corticales somatosensorielles primaires, mais son int\u00e9gration au sein des r\u00e9seaux pari\u00e9taux post\u00e9rieurs responsables de la spatialisation corporelle fait d\u00e9faut. Le stimulus est v\u00e9cu comme un \u00e9v\u00e9nement flottant, d\u00e9tach\u00e9 de la dualit\u00e9 gauche-droite qui structure l&rsquo;exp\u00e9rience somatognosique normale.<\/p>\n<p>Cette dissociation pose des fronti\u00e8res conceptuelles nettes. L&rsquo;achirie ne rel\u00e8ve ni d&rsquo;une h\u00e9mi-anesth\u00e9sie banale (o\u00f9 le signal p\u00e9riph\u00e9rique ne franchit pas les relais thalamo-corticaux), ni d&rsquo;une confusion mentale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou d&rsquo;une aphasie nominale (le sujet comprenant parfaitement les mots \u00ab gauche \u00bb et \u00ab droite \u00bb pour d&rsquo;autres objets ext\u00e9rieurs). Elle se caract\u00e9rise par l&rsquo;extinction isol\u00e9e du sentiment interne de lat\u00e9ralit\u00e9 appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anatomie propre. Le patient observe sa main stimul\u00e9e avec une neutralit\u00e9 d\u00e9sarmante, t\u00e9moignant de ce que les auteurs classiques ont d\u00e9crit comme une lacune fonctionnelle de la conscience d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la modalit\u00e9 tactile cutan\u00e9e, l&rsquo;achirie s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 la proprioception, \u00e0 l&rsquo;imagination kinesth\u00e9sique et \u00e0 l&rsquo;action motrice. L&rsquo;individu atteint d&rsquo;achirie motrice est incapable d&rsquo;initier un mouvement cibl\u00e9 avec le membre affect\u00e9 en r\u00e9ponse \u00e0 une consigne purement verbale ou mentale (\u00ab levez la main gauche \u00bb), sauf si un contr\u00f4le visuel direct vient compenser la carence de la m\u00e9moire motrice lat\u00e9ralis\u00e9e. Le membre existe physiquement, mais il a disparu de la carte d&rsquo;adressage proprioceptive interne du sujet.<\/p>\n<p>Enfin, sur le versant t\u00e9ratologique et d\u00e9veloppemental, l&rsquo;achirie (ag\u00e9n\u00e9sie de la main) illustre la fa\u00e7on dont l&rsquo;absence physique primitive d&rsquo;un segment corporel red\u00e9finit l&rsquo;organisation du cerveau. L&rsquo;enfant n\u00e9 avec une achirie unilat\u00e9rale grandit sans disposer du mod\u00e8le eff\u00e9rent et aff\u00e9rent classique. Son cerveau d\u00e9ploie alors une plasticit\u00e9 vicariante ph\u00e9nom\u00e9nale, d\u00e9montrant que la lat\u00e9ralit\u00e9 psychologique s&rsquo;ajuste dynamiquement aux contraintes de la morphologie somatique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;achirie s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des controverses neurologiques et psychiatriques du tournant du XIXe et du XXe si\u00e8cle, \u00e9poque o\u00f9 la fronti\u00e8re entre l\u00e9sions organiques c\u00e9r\u00e9brales et troubles psychog\u00e8nes \u00e9tait l&rsquo;objet d&rsquo;intenses d\u00e9bats. C&rsquo;est \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re, sous l&rsquo;\u00e9gide de Jean-Martin Charcot, puis \u00e0 travers les travaux fondamentaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Janet\">Pierre Janet<\/a> sur la dissociation de la conscience, que les premi\u00e8res descriptions cliniques d&rsquo;anesth\u00e9sies partielles avec perte de la notion de membre ont \u00e9merg\u00e9 dans les ann\u00e9es 1890.<\/p>\n<p>En 1881, le neurologue autrichien Heinrich Obersteiner avait d\u00e9crit le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;allochirie chez des patients atteints de tab\u00e8s dorsal (neurosyphilis touchant les cordons post\u00e9rieurs de la moelle \u00e9pini\u00e8re), observant que la stimulation d&rsquo;un membre \u00e9tait rapport\u00e9e sur le membre controlat\u00e9ral sym\u00e9trique. Cependant, les cas o\u00f9 le patient ne rapportait aucune localisation lat\u00e9rale demeuraient mal cat\u00e9goris\u00e9s, souvent assimil\u00e9s \u00e0 des simulations ou \u00e0 des baisses globales de vigilance.<\/p>\n<p>Le tournant th\u00e9orique d\u00e9cisif survient en 1907 avec les publications du neurologue gallois Ernest Jones. Disciple enthousiaste de Sigmund Freud et clinicien rigoureux, Jones r\u00e9\u00e9value les observations de Janet, de William Hammond et d&rsquo;Albert Weiss. Il publie dans <em>The Lancet<\/em> et <em>Brain<\/em> une s\u00e9rie d&rsquo;articles magistraux introduisant le concept englobant de \u00ab syndrome dyschirique \u00bb. Jones y d\u00e9montre que les erreurs de localisation lat\u00e9rale ne sont pas chaotiques mais ob\u00e9issent \u00e0 une hi\u00e9rarchie stricte en trois phases distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;achirie :<\/strong> stade initial ou complet d&rsquo;oblit\u00e9ration, au cours duquel le sujet ne poss\u00e8de aucune notion du c\u00f4t\u00e9 stimul\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allochirie :<\/strong> stade interm\u00e9diaire de r\u00e9orientation erron\u00e9e, o\u00f9 le stimulus est transf\u00e9r\u00e9 au point sym\u00e9trique controlat\u00e9ral ;<\/li>\n<li><strong>La synchirie :<\/strong> stade de restitution partielle, o\u00f9 un stimulus unilat\u00e9ral engendre la sensation simultan\u00e9e des deux c\u00f4t\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Durant les d\u00e9cennies suivantes, avec le recul des manifestations massives de l&rsquo;hyst\u00e9rie classique et l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes de cartographie l\u00e9sionnelle au milieu du XXe si\u00e8cle, le terme d&rsquo;achirie a progressivement c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 des concepts plus op\u00e9ratoires de la neuropsychologie moderne. Des chercheurs tels que Macdonald Critchley, dans ses monographies sur le lobe pari\u00e9tal (1953), ont r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 ces anomalies \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale et des troubles de l&rsquo;asomatognosie. Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;achirie est red\u00e9couverte par les neurosciences cognitives comme une \u00e9tape clinique historique pionni\u00e8re ayant anticip\u00e9 la d\u00e9composition modulaire du sch\u00e9ma corporel.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les soubassements th\u00e9oriques de l&rsquo;achirie s&rsquo;articulent autour de trois paradigmes dominants : le mod\u00e8le dissociationniste psychodynamique classique, la th\u00e9orie des cartes corporelles pari\u00e9tales en neuropsychologie cognitive, et le concept moderne de pr\u00e9diction sensorielle motrice (th\u00e9orie du codage pr\u00e9dictif).<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;approche dissociationniste d\u00e9velopp\u00e9e par Pierre Janet et prolong\u00e9e par Ernest Jones, l&rsquo;achirie est interpr\u00e9t\u00e9e comme une chute de la \u00ab tension psychologique \u00bb entra\u00eenant un r\u00e9tr\u00e9cissement du champ de la conscience. Les synth\u00e8ses perceptives complexes qui associent l&rsquo;excitation d&rsquo;un nerf p\u00e9riph\u00e9rique \u00e0 la repr\u00e9sentation globale de l&rsquo;individualit\u00e9 corporelle se d\u00e9sagr\u00e8gent. La perception \u00e9l\u00e9mentaire demeure, mais la m\u00e9ta-repr\u00e9sentation lat\u00e9rale (\u00ab cela m&rsquo;arrive \u00e0 gauche \u00bb) est retranch\u00e9e de la conscience vigile, illustrant un ph\u00e9nom\u00e8ne de conversion ou d&rsquo;inhibition centrale active.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique contemporain, l&rsquo;achirie s&rsquo;explique par une dysfonction des r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, \u00e9picentre de la cognition spatiale et de la repr\u00e9sentation somatique. Le cortex somatosensoriel primaire (S1) encode fid\u00e8lement l&rsquo;aff\u00e9rence p\u00e9riph\u00e9rique, mais l&rsquo;int\u00e9gration de second ordre dans le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur et le gyrus supramarginal \u00e9choue. Le sch\u00e9ma corporel, qui est une matrice dynamique multisensorielle (visuelle, tactile, vestibulaire), ne re\u00e7oit plus les indices de pond\u00e9ration spatiale n\u00e9cessaires pour inscrire le membre dans son r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e9gocentr\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, sous l&rsquo;angle du codage pr\u00e9dictif formul\u00e9 par Karl Friston et appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;agentivit\u00e9 corporelle, le cerveau maintient en permanence des mod\u00e8les probabilistes descendants (<em>top-down priors<\/em>) sur l&rsquo;\u00e9tat du corps. L&rsquo;achirie refl\u00e8te une d\u00e9faillance dans laquelle l&rsquo;estimation bay\u00e9sienne de la position spatiale du membre est affect\u00e9e d&rsquo;une incertitude maximale : les pr\u00e9dictions descendantes concernant la lat\u00e9ralit\u00e9 ne parviennent plus \u00e0 contextualiser l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction sensorielle ascendante (<em>bottom-up prediction error<\/em>). Le cerveau traite l&rsquo;information sensorielle comme un bruit sans ancrage dimensionnel lat\u00e9ral.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9composition clinique de l&rsquo;achirie \u00e9tablie par la s\u00e9miologie neurologique et neuropsychologique met en exergue trois dimensions fonctionnelles majeures, illustrant l&rsquo;impact diff\u00e9rentiel du trouble sur les sph\u00e8res de la vie psychique et comportementale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achirie sensorielle :<\/strong> Incapacit\u00e9 stricte du patient \u00e0 identifier le c\u00f4t\u00e9 du corps sur lequel a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e une stimulation sensorielle (tactile, thermique, algique ou proprioceptive). Le sujet confirme l&rsquo;exp\u00e9rience du contact mais ne ressent aucun \u00ab indice de lat\u00e9ralit\u00e9 \u00bb (<em>sidedness<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Achirie motrice :<\/strong> Perte de l&rsquo;aptitude \u00e0 mobiliser volontairement un h\u00e9micorps ou un membre sp\u00e9cifique sur commande verbale abstraite en l&rsquo;absence de contr\u00f4le visuel, en d\u00e9pit d&rsquo;une force musculaire et d&rsquo;une coordination motrice intrins\u00e8quement intactes. Le membre ne r\u00e9pond pas parce que son \u00e9tiquetage moteur spatial est inaccessible.<\/li>\n<li><strong>Achirie introspective (ou psychique) :<\/strong> Extinction de la repr\u00e9sentation mentale et imaginative de la moiti\u00e9 du corps ou du segment affect\u00e9. Lorsque le sujet ferme les yeux et explore introspectivement sa silhouette corporelle, le membre achirique n&rsquo;est plus visualis\u00e9 ni ressenti comme faisant partie de son identit\u00e9 somatique.<\/li>\n<li><strong>Achirie cong\u00e9nitale (acheirie anatomique) :<\/strong> Ag\u00e9n\u00e9sie unilat\u00e9rale ou bilat\u00e9rale de la main cons\u00e9cutive \u00e0 un arr\u00eat de d\u00e9veloppement embryonnaire durant la morphogen\u00e8se des bourgeons des membres (stades Carnegie 16 \u00e0 22). Elle se distingue par l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments osseux m\u00e9tacarpiens et phalangiques au-del\u00e0 de l&rsquo;articulation radio-carpienne.<\/li>\n<li><strong>Achirie fonctionnelle \/ conversive :<\/strong> Manifestation somatomorphe o\u00f9 l&rsquo;amputation perceptuelle ne repose sur aucune alt\u00e9ration structurale d\u00e9celable par neuro-imagerie, r\u00e9gressant typiquement sous hypnose clinique, suggestion th\u00e9rapeutique ou prise en charge psychoth\u00e9rapeutique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un cas clinique embl\u00e9matique rapport\u00e9 dans la litt\u00e9rature historique concerne une patiente de 28 ans hospitalis\u00e9e pour des manifestations dissociatives complexes \u00e0 la suite d&rsquo;un traumatisme psychologique aigu. Lors de l&rsquo;examen neurologique, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur applique la pointe \u00e9mouss\u00e9e d&rsquo;un compas de Weber sur l&rsquo;avant-bras gauche, les yeux de la patiente \u00e9tant occult\u00e9s par un bandeau. La patiente verbalise instantan\u00e9ment : \u00ab Je sens une pression tr\u00e8s nette sur le bras \u00bb. Cependant, interrog\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 stimul\u00e9, elle manifeste une indiff\u00e9rence compl\u00e8te et d\u00e9clare : \u00ab C&rsquo;est sur un bras, mais cela n&rsquo;a ni gauche ni droite, c&rsquo;est juste un bras \u00bb. Soumise au m\u00eame test sur l&rsquo;avant-bras droit, elle localise le contact \u00e0 droite sans h\u00e9sitation. Ce tableau correspond rigoureusement \u00e0 l&rsquo;achirie sensorielle pure d\u00e9crite par Ernest Jones.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cas illustre la dimension de l&rsquo;achirie motrice chez un homme de 54 ans en phase de r\u00e9cup\u00e9ration pr\u00e9coce d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique touchant les territoires pari\u00e9to-temporaux droits. En situation d&rsquo;yeux ferm\u00e9s, le praticien lui demande d&rsquo;agiter les doigts de la main gauche. Le patient demeure immobile, affirmant qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 \u00ab trouver l&rsquo;adresse mentale \u00bb de sa main gauche pour lui ordonner de bouger. D\u00e8s qu&rsquo;on l&rsquo;autorise \u00e0 ouvrir les yeux et \u00e0 regarder son membre sup\u00e9rieur gauche, l&rsquo;ordre visuo-moteur s&rsquo;ex\u00e9cute quasi instantan\u00e9ment et sans par\u00e9sie majeure, r\u00e9v\u00e9lant la d\u00e9pendance absolue du guidage moteur \u00e0 la boucle visuelle compensatoire.<\/p>\n<p>Sur le plan d\u00e9veloppemental, prenons l&rsquo;exemple d&rsquo;un enfant de 7 ans n\u00e9 avec une achirie isol\u00e9e unilat\u00e9rale gauche (absence cong\u00e9nitale de la main). \u00c9valu\u00e9 sur le plan de ses repr\u00e9sentations spatiales par le paradigme de rotation mentale des mains (t\u00e2che de reconnaissance droite-gauche sur \u00e9cran), l&rsquo;enfant pr\u00e9sente des temps de r\u00e9action normaux pour juger de l&rsquo;orientation d&rsquo;une main droite, mais des temps consid\u00e9rablement allong\u00e9s ou des strat\u00e9gies alternatives compensatoires pour visualiser une main gauche. Son sch\u00e9ma corporel c\u00e9r\u00e9bral a r\u00e9allou\u00e9 les territoires sensorimoteurs d\u00e9volus \u00e0 la main manquante au b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;avant-bras ipsilat\u00e9ral et des doigts de la main controlat\u00e9rale, t\u00e9moignant d&rsquo;une remarquable adaptation neurofonctionnelle.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration clinique de l&rsquo;achirie requiert un protocole neuropsychologique rigoureux permettant de dissocier le d\u00e9ficit d&rsquo;orientation lat\u00e9rale d&rsquo;autres entit\u00e9s s\u00e9miologiques comme l&rsquo;extinction sensitive, l&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence ou l&rsquo;aphasie. L&rsquo;\u00e9valuation commence imp\u00e9rativement par la neutralisation des aff\u00e9rences visuelles \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un masque opaque afin d&rsquo;isoler les perceptions somatosensorielles pures.<\/p>\n<p>Le praticien administre des stimulations tactiles \u00e9talonn\u00e9es \u00e0 l&rsquo;aide de monofilaments de von Frey, de contacts l\u00e9gers au coton ou de stimulations au compas de discrimination spatiale. Pour chaque \u00e9preuve, le patient doit fournir une double r\u00e9ponse : premi\u00e8rement, indiquer la d\u00e9tection du stimulus (\u00ab oui\/non \u00bb) et en caract\u00e9riser la nature ; deuxi\u00e8mement, nommer le c\u00f4t\u00e9 corporel stimul\u00e9 (\u00ab gauche \u00bb, \u00ab droite \u00bb ou \u00ab neutre\/inconnu \u00bb). L&rsquo;achirie est formellement consign\u00e9e lorsque le taux de d\u00e9tection \u00e9l\u00e9mentaire atteint 100 %, mais que le taux d&rsquo;identification de la lat\u00e9ralit\u00e9 s&rsquo;effondre \u00e0 un niveau al\u00e9atoire (50 %) ou \u00e0 une incapacit\u00e9 verbale explicite d&rsquo;associer la sensation \u00e0 une moiti\u00e9 du corps.<\/p>\n<p>Pour \u00e9valuer l&rsquo;achirie motrice, des t\u00e2ches de s\u00e9lection motrice sans guidage visuel sont d\u00e9ploy\u00e9es. Le clinicien demande l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation unilat\u00e9rale d&rsquo;un membre sur ordre verbal, puis compare les performances avec et sans r\u00e9troaction optique. L&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;achirie introspective s&rsquo;appuie quant \u00e0 elle sur des questionnaires d&rsquo;auto-\u00e9valuation du sch\u00e9ma corporel, des tests de dessin du bonhomme ou de la silhouette corporelle, et des batteries standardis\u00e9es d&rsquo;\u00e9valuation de la n\u00e9gligence unilat\u00e9rale comme l&rsquo;\u00e9chelle de Catherine Bergego (CBS) et la batterie BIT (<em>Behavioural Inattention Test<\/em>).<\/p>\n<p>En laboratoire de neurophysiologie, ces \u00e9preuves cliniques sont compl\u00e9t\u00e9es par l&rsquo;enregistrement des potentiels \u00e9voqu\u00e9s somesth\u00e9siques (PES). Chez un sujet pr\u00e9sentant une achirie fonctionnelle ou neuropsychologique centrale focale, les composantes corticales pr\u00e9coces (N20) demeurent g\u00e9n\u00e9ralement intactes, attestant de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la transmission lemniscale, tandis que les composantes tardives associatives (P100, P300) au niveau pari\u00e9tal d\u00e9montrent une d\u00e9synchronisation ou une att\u00e9nuation d&rsquo;amplitude caract\u00e9ristique d&rsquo;un d\u00e9faut d&rsquo;int\u00e9gration cognitive.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie de l&rsquo;achirie et des dyschiries poss\u00e8de des r\u00e9percussions cliniques majeures dans de multiples domaines appliqu\u00e9s de la sant\u00e9 mentale et des neurosciences de r\u00e9adaptation. En pratique clinique neurologique, la d\u00e9tection pr\u00e9coce d&rsquo;une achirie permet d&rsquo;affiner le diagnostic topographique chez des patients victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux discrets du carrefour pari\u00e9to-temporo-occipital ou de pathologies d\u00e9my\u00e9linisantes telles que la scl\u00e9rose en plaques, o\u00f9 des anomalies sensorielles subtiles pr\u00e9c\u00e8dent souvent les d\u00e9faillances motrices massives.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la neuror\u00e9habilitation de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/H%C3%A9min%C3%A9gligence\">h\u00e9min\u00e9gligence<\/a> et des syndromes asomatognosiques, la reconnaissance de la perte d&rsquo;indice de lat\u00e9ralit\u00e9 oriente le choix des techniques th\u00e9rapeutiques. La th\u00e9rapie par miroir (<em>mirror therapy<\/em>) et l&rsquo;adaptation prismatique exploitent pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9troaction visuelle pour r\u00e9ancrer le segment d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9 dans la carte corporelle consciente, aidant le cerveau \u00e0 reconstruire la relation entre stimulus tactile et valence lat\u00e9rale.<\/p>\n<p>En psychopathologie et psychiatrie de liaison, l&rsquo;achirie constitue un mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence pour le diagnostic diff\u00e9rentiel des troubles \u00e0 symptomatologie somatique et des \u00e9tats dissociatifs de conversion. Savoir identifier une achirie permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;errance diagnostique, de renoncer \u00e0 des explorations radiologiques invasives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es lorsque l&rsquo;anamn\u00e8se et l&rsquo;examen fonctionnel r\u00e9v\u00e8lent une structure conversive, et de diriger rapidement le patient vers des psychoth\u00e9rapies cibl\u00e9es (th\u00e9rapies psychodynamiques, EMDR ou approches somatosensorielles fond\u00e9es sur la pleine conscience corporelle).<\/p>\n<p>Dans le contexte de l&rsquo;ergoth\u00e9rapie et de l&rsquo;appareillage des ag\u00e9n\u00e9sies cong\u00e9nitales (acheirie p\u00e9diatrique), l&rsquo;approche neuropsychologique informe la pose de proth\u00e8ses myo\u00e9lectriques bioniques. Plus l&rsquo;enfant est expos\u00e9 t\u00f4t \u00e0 des stimulations bimanuelles enrichies, plus le cortex moteur s&rsquo;adapte, \u00e9vitant l&rsquo;atrophie fonctionnelle des aires pari\u00e9tales et favorisant l&rsquo;incorporation de la proth\u00e8se dans l&rsquo;identit\u00e9 corporelle globale de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations contemporaines en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et magn\u00e9toenc\u00e9phalographie) ont permis de revisiter les observations historiques d&rsquo;Ernest Jones sous un jour exp\u00e9rimental rigoureux. Les travaux de chercheurs tels qu&rsquo;Olaf Blanke et Giuseppe Vallar sur les fronti\u00e8res neuronales de la conscience de soi corporelle ont confirm\u00e9 que l&rsquo;exp\u00e9rience de la lat\u00e9ralit\u00e9 d\u00e9pend de n\u0153uds d&rsquo;int\u00e9gration multimodaux situ\u00e9s pr\u00e9cis\u00e9ment dans la jonction temporo-pari\u00e9tale (JTP) et l&rsquo;insula post\u00e9rieure droite.<\/p>\n<p>Des protocoles exp\u00e9rimentaux r\u00e9cents ont utilis\u00e9 la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS) pour inhiber temporairement le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur chez des sujets sains. Les r\u00e9sultats d\u00e9montrent qu&rsquo;une perturbation focale de cette r\u00e9gion reproduit transitoirement un \u00e9tat d&rsquo;achirie exp\u00e9rimentale : les participants continuent de percevoir un stimulus somatosensoriel administr\u00e9 sur les doigts mais commettent des erreurs massives ou manifestent des temps de latence doubl\u00e9s lorsqu&rsquo;il leur est demand\u00e9 d&rsquo;indiquer la main stimul\u00e9e sans ouvrir les yeux.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la neuropsychologie exp\u00e9rimentale du membre fant\u00f4me, notamment sous l&rsquo;impulsion de travaux novateurs conduits par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vilayanur_S._Ramachandran\">Vilayanur S. Ramachandran<\/a> et Peter Brugger, s&rsquo;est pench\u00e9e sur les individus pr\u00e9sentant une achirie cong\u00e9nitale (aplasie de la main). Ces recherches ont mis en lumi\u00e8re un fait fondamental : certains sujets n\u00e9s sans mains font l&rsquo;exp\u00e9rience vivace de \u00ab membres fant\u00f4mes aplasiques \u00bb, rapportant la sensation de doigts fant\u00f4mes mobiles. Ce constat prouve l&rsquo;existence d&rsquo;une matrice neuronale pr\u00e9c\u00e2bl\u00e9e et g\u00e9n\u00e9tiquement d\u00e9termin\u00e9e du sch\u00e9ma corporel humain (\u00ab neuromatrice corporelle \u00bb selon Ronald Melzack), qui pr\u00e9existe \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique mais qui requiert des aff\u00e9rences structur\u00e9es pour maintenir la pr\u00e9cision de sa lat\u00e9ralisation spatiale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;appr\u00e9hension psychologique du corps, de sa lat\u00e9ralit\u00e9 et de son int\u00e9grit\u00e9 ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une m\u00e9canique neurologique universelle ; elle est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9e par les normes culturelles, les croyances anthropologiques et les syst\u00e8mes symboliques propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9. \u00c0 travers l&rsquo;histoire humaine, la polarit\u00e9 droite-gauche a \u00e9t\u00e9 investie d&rsquo;une charge morale, sociale et religieuse asym\u00e9trique, magistralement analys\u00e9e d\u00e8s 1909 par le sociologue Robert Hertz dans son essai classique sur la pr\u00e9\u00e9minence de la main droite.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses cultures traditionnelles d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest, du Moyen-Orient ou d&rsquo;Asie du Sud, la main droite est universellement associ\u00e9e \u00e0 la puret\u00e9, \u00e0 la sociabilit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;alimentation et aux fonctions nobles, tandis que la main gauche est vou\u00e9e aux actes d&rsquo;hygi\u00e8ne intime ou rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 un statut subalterne. Chez un individu issu de tels contextes culturels, la survenue d&rsquo;une achirie fonctionnelle ou sensorielle touchant pr\u00e9f\u00e9rentiellement la main droite entra\u00eene une d\u00e9tresse identitaire et spirituelle bien plus s\u00e9v\u00e8re qu&rsquo;une atteinte controlat\u00e9rale, le sujet percevant la perte du sentiment de son c\u00f4t\u00e9 droit comme une d\u00e9ch\u00e9ance rituelle ou une rupture du lien communautaire.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;achirie cong\u00e9nitale, les repr\u00e9sentations culturelles de la naissance d&rsquo;un enfant sans main varient consid\u00e9rablement d&rsquo;une r\u00e9gion du globe \u00e0 l&rsquo;autre. Alors que les mod\u00e8les biom\u00e9dicaux occidentaux s\u00e9cularis\u00e9s abordent l&rsquo;anomalie sous le prisme de la r\u00e9adaptation fonctionnelle et de l&rsquo;inclusion psychosociale, d&rsquo;autres ontologies culturelles peuvent y voir une marque d&rsquo;intervention surnaturelle, une sanction transg\u00e9n\u00e9rationnelle ou au contraire un signe \u00e9lectif appelant des rituels sp\u00e9cifiques. Ces facteurs culturels influencent de mani\u00e8re d\u00e9cisive l&rsquo;acceptation de l&rsquo;image corporelle par l&rsquo;individu, les processus de r\u00e9silience psychologique et l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique avec les \u00e9quipes soignantes.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation nosologique du terme achirie et de la classification des dyschiries a suscit\u00e9 de vives controverses depuis son introduction au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. La premi\u00e8re critique, soulev\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;\u00e9poque par des contemporains d&rsquo;Ernest Jones au sein de la Soci\u00e9t\u00e9 de Neurologie de Paris, portait sur la raret\u00e9 extr\u00eame des cas d&rsquo;achirie isol\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur. Beaucoup d&rsquo;auteurs ont argu\u00e9 que l&rsquo;achirie ne constituait pas une entit\u00e9 pathologique autonome, mais plut\u00f4t un artefact d&rsquo;examen clinique d\u00e9coulant de consignes suggestives administr\u00e9es \u00e0 des patients hyst\u00e9riques hautement influen\u00e7ables.<\/p>\n<p>Une seconde limite \u00e9pist\u00e9mologique concerne le recoupement terminologique avec l&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale. Au fur et \u00e0 mesure que la neuropsychologie moderne progressait dans l&rsquo;analyse des r\u00e9seaux attentionnels sous-tendant le syndrome de n\u00e9gligence, la triade classique d&rsquo;Ernest Jones (achirie, allochirie, synchirie) a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e par certains chercheurs comme redondante ou descriptivement archa\u00efque. Les critiques soulignent que ce que Jones qualifiait d&rsquo;achirie sensorielle correspond fonctionnellement \u00e0 une forme mineure d&rsquo;extinction sensorielle ou \u00e0 une inattention spatiale corporelle sans asomatognosie totale.<\/p>\n<p>En outre, une controverse persiste quant \u00e0 l&rsquo;attribution anatomique pr\u00e9cise des sympt\u00f4mes. Si Jones et ses partisans consid\u00e9raient l&rsquo;achirie comme l&rsquo;expression d&rsquo;une dissociation psychodynamique fonctionnelle r\u00e9versible, les donn\u00e9es l\u00e9sionnelles modernes d\u00e9montrent que des tableaux similaires peuvent r\u00e9sulter de micros-infarctus du thalamus post\u00e9rieur, de l\u00e9sions du corps calleux emp\u00eachant le transfert interh\u00e9misph\u00e9rique de la lat\u00e9ralit\u00e9, ou de d\u00e9sorganisations corticales focales. L&rsquo;achirie demeure donc un sympt\u00f4me s\u00e9miologique d&rsquo;alarme plut\u00f4t qu&rsquo;une maladie unique en soi.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour assurer une rigueur clinique et taxonomique absolue, l&rsquo;achirie doit \u00eatre minutieusement distingu\u00e9e de plusieurs concepts voisins de la neuropsychologie et de la neurologie somatosensorielle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Allochirie :<\/strong> Stade suivant de la dyschirie, dans lequel le stimulus appliqu\u00e9 sur un c\u00f4t\u00e9 du corps est distinctement per\u00e7u et localis\u00e9 par le patient sur le point anatomique sym\u00e9trique de l&rsquo;h\u00e9micorps oppos\u00e9 (controlat\u00e9ral), alors que dans l&rsquo;achirie, toute notion de lat\u00e9ralisation est totalement absente.<\/li>\n<li><strong>Synchirie :<\/strong> Variante dyschirique o\u00f9 une stimulation unilat\u00e9rale provoque chez le patient la sensation simultan\u00e9e du stimulus sur les deux c\u00f4t\u00e9s du corps \u00e0 la fois.<\/li>\n<li><strong>All\u0153sth\u00e9sie :<\/strong> D\u00e9placement spatial d&rsquo;une sensation vers un site cutan\u00e9 distinct mais non n\u00e9cessairement sym\u00e9trique ni oppos\u00e9 ; l&rsquo;all\u0153sth\u00e9sie est un terme plus vaste englobant des transpositions sensorielles anarchiques.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9min\u00e9gligence :<\/strong> Trouble attentionnel majeur o\u00f9 le patient omet, ignore ou n\u00e9glige l&rsquo;ensemble des stimuli survenant dans l&rsquo;h\u00e9miespace oppos\u00e9 \u00e0 sa l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale ; l&rsquo;achirie est plus sp\u00e9cifique \u00e0 la perte de l&rsquo;indice de c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;omission attentionnelle compl\u00e8te d&rsquo;un espace.<\/li>\n<li><strong>Asomatognosie :<\/strong> Perte de la reconnaissance ou du sentiment d&rsquo;appartenance d&rsquo;une partie de son propre corps (le patient affirmant par exemple que son bras appartient au m\u00e9decin). Dans l&rsquo;achirie sensorielle, le patient reconna\u00eet que son corps est touch\u00e9, mais ignore de quel c\u00f4t\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Somatoparaphr\u00e9nie :<\/strong> \u00c9laboration d\u00e9lirante ou croyance fabulatrice concernant un membre paralys\u00e9 ou d\u00e9saff\u00e9rent\u00e9, d\u00e9passant largement le simple d\u00e9ficit d&rsquo;orientation lat\u00e9rale propre \u00e0 l&rsquo;achirie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;achirie repr\u00e9sente un ph\u00e9nom\u00e8ne clinique fascinant qui \u00e9claire les rouages intimes de l&rsquo;incarnation somatique et de la spatialit\u00e9 subjective :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Double acception :<\/strong> Elle d\u00e9signe, sur le plan neuropsychologique, l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 identifier ou ressentir la lat\u00e9ralit\u00e9 (gauche\/droite) d&rsquo;un stimulus corporel ou d&rsquo;un membre ; sur le plan anatomique, elle renvoie \u00e0 l&rsquo;absence cong\u00e9nitale de la main.<\/li>\n<li><strong>Stade primaire de la dyschirie :<\/strong> Formalis\u00e9e par Ernest Jones en 1907, l&rsquo;achirie constitue le stade d&rsquo;oblit\u00e9ration compl\u00e8te de la notion de c\u00f4t\u00e9, pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;allochirie (transposition controlat\u00e9rale) et la synchirie (perception bilat\u00e9rale simultan\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>Triade s\u00e9miologique :<\/strong> Elle s&rsquo;exprime sous trois formes fonctionnelles principales : sensorielle (d\u00e9faut de localisation lat\u00e9rale du contact), motrice (incapacit\u00e9 d&rsquo;activation volontaire sans contr\u00f4le visuel) et introspective (perte de l&rsquo;image mentale de l&rsquo;h\u00e9micorps).<\/li>\n<li><strong>Localisation et m\u00e9canisme :<\/strong> Li\u00e9e historiquement aux n\u00e9vroses de conversion et aux l\u00e9sions du tab\u00e8s, elle s&rsquo;interpr\u00e8te aujourd&rsquo;hui comme une perturbation de l&rsquo;int\u00e9gration pari\u00e9tale post\u00e9rieure droite et de la jonction temporo-pari\u00e9tale au sein des r\u00e9seaux du sch\u00e9ma corporel.<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9r\u00eat contemporain :<\/strong> L&rsquo;achirie demeure une cl\u00e9 de vo\u00fbte conceptuelle pour penser la modularit\u00e9 de la conscience corporelle, l&rsquo;\u00e9valuation diff\u00e9rentielle des troubles somatoformes et la plasticit\u00e9 neuronale face aux asym\u00e9tries physiques du corps humain.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Critchley, M. (1953). <em>The parietal lobes<\/em>. Edward Arnold &amp; Co.<\/li>\n<li>Janet, P. (1898). <em>N\u00e9vroses et id\u00e9es fixes<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/li>\n<li>Jones, E. (1907). The clinical significance of allochiria. <em>The Lancet<\/em>, 170(4386), 830-832. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(00)50066-X\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(00)50066-X<\/a><\/li>\n<li>Jones, E. (1908). The dyschiric syndrome. <em>Brain: A Journal of Neurology<\/em>, 31(2), 203-249. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/31.2.203\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/31.2.203<\/a><\/li>\n<li>Medina, J., &amp; Coslett, H. B. (2010). From maps to mind: Representing the body in the brain. <em>Cortex<\/em>, 46(2), 258-270. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cortex.2009.04.015\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cortex.2009.04.015<\/a><\/li>\n<li>Melzack, R. (1990). Phantom limbs and the concept of a neuromatrix. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 13(3), 88-92. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(90)90179-E\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(90)90179-E<\/a><\/li>\n<li>Obersteiner, H. (1881). On allochiria: A peculiar sensory disorder. <em>Brain: A Journal of Neurology<\/em>, 4(2), 153-163. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/4.2.153\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/4.2.153<\/a><\/li>\n<li>Vallar, G., &amp; Ronchi, R. (2009). Somatoparaphrenia: A body delusion. A review of the neuropsychological literature. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 192(3), 533-551. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-008-1562-y\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00221-008-1562-y<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;achirie est un trouble neuropsychologique et somatosensoriel caract\u00e9ris\u00e9 par la perte de la perception de la lat\u00e9ralit\u00e9 d&rsquo;un stimulus corporel, ainsi que l&rsquo;absence cong\u00e9nitale de la main.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,1387,1388],"tags":[31284,31313,31315,31312,10107,1468,31314],"class_list":["post-19401","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-neurosciences-cognitives","category-psychopathologie-clinique","tag-achirie","tag-allochirie","tag-asomatognosie","tag-dyschirie","tag-heminegligence","tag-schema-corporel","tag-somatosensorialite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19401","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19401\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19401"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19401"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19401"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}