{"id":19344,"date":"2026-10-21T23:59:34","date_gmt":"2026-10-21T23:59:34","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=groupe-accidentel"},"modified":"2026-10-21T23:59:34","modified_gmt":"2026-10-21T23:59:34","slug":"groupe-accidentel","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=groupe-accidentel","title":{"rendered":"Groupe accidentel : Dynamique des collectifs fortuits"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement de la psychologie sociale, de la sociologie des foules et de la dynamique organisationnelle, le concept de groupe accidentel d\u00e9signe ces agr\u00e9gats humains \u00e9ph\u00e9m\u00e8res que le hasard des circonstances r\u00e9unit subitement dans un m\u00eame espace-temps. Loin de constituer une simple juxtaposition passive d&rsquo;individus, ces collectifs impr\u00e9vus r\u00e9v\u00e8lent des m\u00e9canismes fascinants d&rsquo;\u00e9mergence relationnelle, de r\u00e9partition spontan\u00e9e des r\u00f4les et de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle face \u00e0 l&rsquo;inattendu. Analyser la gen\u00e8se et la d\u00e9liquescence de telles formations permet de sonder les fondements m\u00eames du lien social \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat naissant.<\/p>\n<h2>Groupe accidentel<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Un <strong>groupe accidentel<\/strong> (souvent qualifi\u00e9 de <em>collectif fortuit<\/em> ou d&rsquo;<em>agr\u00e9gat situationnel<\/em>) est une formation sociale transitoire constitu\u00e9e d&rsquo;individus r\u00e9unis de mani\u00e8re non planifi\u00e9e par le jeu exclusif de contingences spatiales, temporelles ou \u00e9v\u00e9nementielles externes. D\u00e9pourvu \u00e0 son origine d&rsquo;objectifs concert\u00e9s, de structure hi\u00e9rarchique pr\u00e9\u00e9tablie et de sentiment d&rsquo;appartenance partag\u00e9, ce rassemblement n&rsquo;existe initialement que par la copr\u00e9sence physique ou circonstancielle de ses membres.<\/p>\n<p>Dans le champ de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_sociale\">psychologie sociale<\/a>, le groupe accidentel se distingue des groupes primaires (famille, amis intimes) et secondaires (entreprises, associations) par l&rsquo;absence d&rsquo;histoire commune, de normes institutionnalis\u00e9es et de projet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 lors de sa constitution. N\u00e9anmoins, d\u00e8s lors qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement saillant survient \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un incident critique, d&rsquo;une panne commune ou d&rsquo;une menace partag\u00e9e \u2014, cette simple agr\u00e9gation peut muter instantan\u00e9ment en un v\u00e9ritable syst\u00e8me dynamique caract\u00e9ris\u00e9 par une interd\u00e9pendance fonctionnelle et une solidarit\u00e9 d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de ces entit\u00e9s met en lumi\u00e8re le continuum qui relie la simple s\u00e9rialit\u00e9 passive d&rsquo;une foule d&rsquo;anonymes \u00e0 la coop\u00e9ration r\u00e9flexive d&rsquo;un groupe hautement coordonn\u00e9, fournissant un mod\u00e8le privil\u00e9gi\u00e9 pour observer l&#8217;embryog\u00e9n\u00e8se du lien groupal et les dynamiques de comportements prosociaux ou r\u00e9actifs.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression associe le substantif \u00ab groupe \u00bb \u00e0 l&rsquo;adjectif qualificatif \u00ab accidentel \u00bb. Le mot \u00ab groupe \u00bb provient de l&rsquo;italien <em>gruppo<\/em> (ou <em>groppo<\/em>), terme initialement technique d&rsquo;atelier sculptural et pictural d\u00e9signant plusieurs figures sculpt\u00e9es ou peintes formant un ensemble harmonieux sur un m\u00eame support. Ce vocable d\u00e9rive lui-m\u00eame du germanique occidental <em>*kruppaz<\/em>, renvoyant \u00e0 une masse arrondie, un n\u0153ud ou un monceau. Introduit en fran\u00e7ais au XVIIe si\u00e8cle dans le domaine des beaux-arts, il s&rsquo;est progressivement \u00e9tendu au XVIIIe si\u00e8cle pour d\u00e9signer toute r\u00e9union d&rsquo;\u00eatres anim\u00e9s ou d&rsquo;objets, avant de devenir un concept pivot des sciences sociales \u00e0 l&rsquo;\u00e8re moderne.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab accidentel \u00bb provient du latin m\u00e9di\u00e9val <em>accidentalis<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe latin <em>accidere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em> (vers, \u00e0) et de <em>cadere<\/em> (tomber, advenir, \u00e9choir). En philosophie scolastique aristot\u00e9licienne, l&rsquo;accident (<em>accidens<\/em>) s&rsquo;oppose \u00e0 la substance : il d\u00e9signe ce qui survient de mani\u00e8re accessoire ou contingente, sans alt\u00e9rer la nature intrins\u00e8que de l&rsquo;\u00eatre. L&rsquo;association terminologique de ces deux racines forme ainsi un oxymore conceptuel saisissant : l&rsquo;institution d&rsquo;une coh\u00e9rence groupale (le n\u0153ud relationnel) engendr\u00e9e non par une d\u00e9marche substantielle, mais par une pure contingence spatiale et temporelle.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature anglo-saxonne, la notion appara\u00eet sous les d\u00e9nominations de <em>accidental group<\/em>, <em>circumstantial aggregate<\/em> ou <em>spontaneous group<\/em>. Bien que certains auteurs pr\u00e9f\u00e8rent la notion d&rsquo;agr\u00e9gat social (<em>social aggregate<\/em>), la tradition francophone de psychologie institutionnelle et dynamique a pr\u00e9serv\u00e9 l&rsquo;expression \u00ab groupe accidentel \u00bb pour souligner la capacit\u00e9 de ces rassemblements \u00e0 d\u00e9passer le statut de simple masse inerte pour g\u00e9n\u00e9rer de l&rsquo;action concert\u00e9e.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international (API) sous la forme \/\u0261\u0281up ak.si.d\u0251\u0303.t\u025bl\/. Le terme \u00ab groupe \u00bb r\u00e9alise une consonne occlusive v\u00e9laire vois\u00e9e initiale suivie d&rsquo;une rhotique uvulaire et d&rsquo;une voyelle ferm\u00e9e post\u00e9rieure non arrondie. Le terme \u00ab accidentel \u00bb fait entendre une suite syllabique cadenc\u00e9e avec une voyelle nasale \/d\u0251\u0303\/ suivie d&rsquo;une finale ferm\u00e9e en consonne lat\u00e9rale \/t\u025bl\/.<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, \u00ab groupe accidentel \u00bb est un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : \u00ab groupes accidentels \u00bb). Il fonctionne comme sujet ou compl\u00e9ment dans des contextes d&rsquo;analyse sociopsychologique. Les d\u00e9clinaisons f\u00e9minines n&rsquo;existent pas pour le syntagme entier, bien que l&rsquo;on emploie parfois des formules synonymes telles que \u00ab agr\u00e9gation accidentelle \u00bb ou \u00ab r\u00e9union fortuite \u00bb. L&rsquo;usage grammatical acad\u00e9mique pr\u00e9conise de l&#8217;employer sans majuscule, hormis en d\u00e9but de phrase ou dans les intitul\u00e9s de mod\u00e8les typologiques standardis\u00e9s.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension globale du groupe accidentel n\u00e9cessite d&rsquo;appr\u00e9hender les m\u00e9canismes subtils par lesquels une multitude discontinue d&rsquo;individus bascule vers un syst\u00e8me unifi\u00e9 d&rsquo;actions r\u00e9ciproques. Au d\u00e9part, les acteurs ne partagent qu&rsquo;une proximit\u00e9 g\u00e9ographique imm\u00e9diate, un statut d&rsquo;observateurs ou d&rsquo;usagers simultan\u00e9s d&rsquo;un m\u00eame environnement (par exemple, des voyageurs assis dans une rame de m\u00e9tro ou des pi\u00e9tons attendant \u00e0 un carrefour). \u00c0 ce stade pr\u00e9-groupal, l&rsquo;\u00e9tat psychologique dominant est ce que le sociologue Erving Goffman qualifiait d&rsquo;\u00ab inattention polie \u00bb : chacun s&rsquo;efforce de manifester qu&rsquo;il a conscience de la pr\u00e9sence d&rsquo;autrui tout en \u00e9vitant toute intrusion visuelle ou verbale agressive, maintenant ainsi une barri\u00e8re individuelle \u00e9tanch\u00e9ifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette dynamique atomis\u00e9e est brusquement boulevers\u00e9e lorsqu&rsquo;une rupture de continuit\u00e9 environnementale ou exp\u00e9rientielle survient. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un incident critique (une secousse tellurique, un dysfonctionnement m\u00e9canique majeur emprisonnant les passagers d&rsquo;un ascenseur, un accident de la voie publique) ou d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement positif inattendu (un concert impromptu dans la rue, l&rsquo;apparition d&rsquo;un spectacle c\u00e9leste rare), la perturbation d\u00e9sactive instantan\u00e9ment les codes de l&rsquo;inattention polie. La focalisation attentionnelle de chaque membre converge vers un m\u00eame stimulus exog\u00e8ne. Cette convergence du regard et de la pens\u00e9e constitue la premi\u00e8re phase de cristallisation groupale, qualifi\u00e9e de synchronicite attentionnelle.<\/p>\n<p>Dans un deuxi\u00e8me temps s&rsquo;op\u00e8re une red\u00e9finition de la situation collective. Les individus cessent de percevoir leur environnement \u00e0 travers le seul prisme de leur trajectoire priv\u00e9e ; ils d\u00e9couvrent une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interd%C3%A9pendance\">interd\u00e9pendance<\/a> de destin. Selon que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement exige une \u00e9vacuation, un secours mutuel ou une simple r\u00e9assurance affective, les fronti\u00e8res du soi s&rsquo;\u00e9largissent pour englober temporairement les personnes pr\u00e9sentes. Le groupe accidentel franchit alors le seuil de l&rsquo;action collective spontan\u00e9e : les interactions verbales prolif\u00e8rent, des initiatives op\u00e9rationnelles sont formul\u00e9es, et une micro-structure sociale informelle commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9baucher en quelques minutes, voire en quelques secondes.<\/p>\n<p>Enfin, la fronti\u00e8re de ce concept r\u00e9side dans sa temporalit\u00e9 et son degr\u00e9 d&rsquo;institutionnalisation. Un groupe accidentel a vocation \u00e0 se dissoudre d\u00e8s la r\u00e9solution de la situation contingente qui l&rsquo;a engendr\u00e9. Si les membres d\u00e9cident de prolonger leurs interactions au-del\u00e0 du contexte spatial initial, de cr\u00e9er un collectif permanent de d\u00e9fense d&rsquo;int\u00e9r\u00eats ou de maintenir des r\u00e9unions r\u00e9guli\u00e8res, le rassemblement quitte le statut de groupe accidentel pour int\u00e9grer la cat\u00e9gorie des groupes primaires affiliatifs ou des groupes secondaires organis\u00e9s. L&rsquo;accidentel d\u00e9signe donc un \u00e9tat d&rsquo;instabilit\u00e9 constructive, une phase liminale o\u00f9 l&rsquo;ordre social se r\u00e9invente sans pr\u00e9m\u00e9ditation.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat des sciences humaines pour les rassemblements impr\u00e9vus trouve ses racines \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, p\u00e9riode marqu\u00e9e par l&rsquo;urbanisation massive et l&rsquo;apparition de nouvelles concentrations d&rsquo;anonymes dans les m\u00e9tropoles industrielles. Les pionniers de la psychologie des foules, notamment Gustave Le Bon avec son ouvrage s\u00e9minal <em>Psychologie des foules<\/em> (1895), ont initialement port\u00e9 un regard pathologisant sur ces r\u00e9unions spontan\u00e9es. Pour Le Bon, toute r\u00e9union fortuite d&rsquo;individus dans l&rsquo;espace public risquait de g\u00e9n\u00e9rer une \u00ab foule psychologique \u00bb caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;\u00e9vanouissement de la responsabilit\u00e9 individuelle, la r\u00e9gression cognitive et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 la contagion hypnotique.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la sociologie formelle allemande a nuanc\u00e9 ce tableau alarmiste. Georg Simmel, dans ses r\u00e9flexions sur la vie urbaine et les formes de socialisation, a mis en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont les individus n\u00e9gocient constamment la copr\u00e9sence sans fusionner, posant ainsi les bases sociologiques de l&rsquo;\u00e9tude des rassemblements transitoires. Plus tard, dans les ann\u00e9es 1930 et 1940, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Kurt_Lewin\">Kurt Lewin<\/a> r\u00e9volutionne l&rsquo;approche du groupe en \u00e9tablissant le paradigme de la dynamique des groupes. Lewin d\u00e9montre qu&rsquo;un groupe n&rsquo;est pas d\u00e9fini par la ressemblance de ses membres, mais par leur interd\u00e9pendance structurelle face \u00e0 un champ de forces ; cette avanc\u00e9e a permis de comprendre comment des inconnus confront\u00e9s \u00e0 un m\u00eame \u00e9v\u00e9nement environnemental deviennent instantan\u00e9ment un groupe dynamique fonctionnel.<\/p>\n<p>Dans la pens\u00e9e fran\u00e7aise des ann\u00e9es 1960, le philosophe Jean-Paul Sartre consacre dans sa <em>Critique de la raison dialectique<\/em> (1960) des d\u00e9veloppements capitaux au concept de \u00ab s\u00e9rie \u00bb. Prenant l&rsquo;exemple c\u00e9l\u00e8bre des voyageurs attendant un autobus \u00e0 la station Saint-Germain, Sartre analyse comment une pluralit\u00e9 d&rsquo;isolements s\u00e9riels peut se commuer en un \u00ab groupe en fusion \u00bb sous l&rsquo;impact d&rsquo;une circonstance historique critique (comme la prise de la Bastille). Cette analyse dialectique offre un cadre th\u00e9orique majeur pour penser la transition du rassemblement accidentel inerte au collectif engag\u00e9.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la psychologie sociale am\u00e9ricaine r\u00e9oriente la question vers l&rsquo;\u00e9tude des comportements d&rsquo;aide et de l&rsquo;inaction collective, sous l&rsquo;impulsion des travaux de John Darley et Bibb Latan\u00e9 (1968) cons\u00e9cutifs au meurtre m\u00e9diatis\u00e9 de Kitty Genovese. Parall\u00e8lement, les sociologues Enrico Quarantelli et Russell Dynes fondent le <em>Disaster Research Center<\/em>, d\u00e9montrant scientifiquement que lors de catastrophes soudaines, les groupes accidentels font tr\u00e8s rarement preuve de panique d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e, mais mettent en place au contraire des formes remarquables d&rsquo;auto-organisation prosociale.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Sur le plan conceptuel, le groupe accidentel s&rsquo;appuie sur plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs de la psychologie sociale contemporaine. Le premier socle th\u00e9orique est la <strong>th\u00e9orie du champ<\/strong> de Kurt Lewin. Selon cette approche, l&rsquo;espace psychologique d&rsquo;un individu est compos\u00e9 de r\u00e9gions orient\u00e9es par des valences positives ou n\u00e9gatives. Lorsqu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement fortuit survient, il alt\u00e8re radicalement le champ des forces de toutes les personnes pr\u00e9sentes, alignant leurs vecteurs de tension vers une r\u00e9solution commune. L&rsquo;interd\u00e9pendance du sort (<em>fate interdependence<\/em>) devient alors le moteur imm\u00e9diat de l&rsquo;agglom\u00e9ration psychologique : les individus d\u00e9couvrent que leur propre int\u00e9grit\u00e9, leur s\u00e9curit\u00e9 ou leur lib\u00e9ration d\u00e9pend de l&rsquo;ajustement r\u00e9ciproque de leurs gestes.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me mod\u00e8le fondamental est la <strong>th\u00e9orie de la norme \u00e9mergente<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par Ralph Turner et Lewis Killian (1957). Contrairement aux postulats leboniens d&rsquo;une contagion \u00e9motionnelle aveugle et irrationnelle, Turner et Killian avancent que m\u00eame dans les rassemblements les plus inopin\u00e9s et ambigus, les individus cherchent constamment \u00e0 donner du sens \u00e0 ce qu&rsquo;ils vivent. Face \u00e0 une situation in\u00e9dite o\u00f9 les r\u00e8gles habituelles deviennent caduques, certains membres \u00e9mettent des comportements verbaux ou non verbaux distinctifs. Ces indices servent de balises : les autres participants valident, modulent ou adoptent ces conduites, donnant naissance \u00e0 une nouvelle norme de situation construite en temps r\u00e9el, guidant l&rsquo;action du collectif.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me pilier explicatif provient de la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Auto-cat%C3%A9gorisation\">auto-cat\u00e9gorisation<\/a><\/strong> de John Turner, issue des travaux sur l&rsquo;identit\u00e9 sociale d&rsquo;Henri Tajfel. Dans un contexte normal, les individus pr\u00e9sents dans un espace public s&rsquo;auto-cat\u00e9gorisent principalement au niveau personnel (identit\u00e9 personnelle : \u00ab moi \u00bb avec mes intentions priv\u00e9es). Lorsqu&rsquo;une menace ou un \u00e9v\u00e9nement frappant singularise l&rsquo;ensemble de l&rsquo;assembl\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur, le niveau de d\u00e9polarisation bascule : les acteurs s&rsquo;auto-cat\u00e9gorisent au niveau sup\u00e9rieur (identit\u00e9 sociale partag\u00e9e : \u00ab nous, passagers bloqu\u00e9s \u00bb ou \u00ab nous, t\u00e9moins du drame \u00bb). Cette d\u00e9personnalisation positive favorise l&#8217;empathie intragroupe, la confiance imm\u00e9diate et la solidarit\u00e9 d&rsquo;urgence, rendant possible des conduites altruistes entre parfaits \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Enfin, la typologie classique des groupes humains \u00e9tablie par Didier Anzieu et Jacques-Yves Martin (1968) permet de situer rigoureusement le groupe accidentel. Ces auteurs distinguent cinq cat\u00e9gories : la foule, la bande, le groupement, le groupe primaire et le groupe secondaire. Le groupe accidentel s&rsquo;apparente initialement \u00e0 ce qu&rsquo;Anzieu et Martin qualifient de \u00ab rassemblement \u00bb \u2014 une forme mineure de foule \u00e0 faible degr\u00e9 d&rsquo;organisation et \u00e0 contact spatial \u00e9troit \u2014, mais il poss\u00e8de la propri\u00e9t\u00e9 singuli\u00e8re de pouvoir s&rsquo;\u00e9lever instantan\u00e9ment, sous la contrainte, vers la coh\u00e9sion fonctionnelle d&rsquo;un groupe op\u00e9ratoire restreint.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation structurelle du groupe accidentel repose sur un agencement de dimensions sp\u00e9cifiques qui le distinguent des autres agr\u00e9gats humains :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La contingence spatio-temporelle :<\/strong> La r\u00e9union physique d\u00e9pend strictement d&rsquo;une co\u00efncidence de calendrier et de localisation g\u00e9ographique, sans dessein pr\u00e9alable de concertation entre les personnes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;absence d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents relationnels :<\/strong> La majorit\u00e9 absolue des membres ne poss\u00e8de aucun lien affectif, familial, professionnel ou statutaire ant\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9clencheur.<\/li>\n<li><strong>Une dur\u00e9e de vie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re :<\/strong> L&rsquo;entit\u00e9 n&rsquo;a pas vocation \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans le temps ; sa dissolution est intrins\u00e8quement programm\u00e9e avec la normalisation de la situation environnementale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9mergence de r\u00f4les spontan\u00e9s :<\/strong> Face \u00e0 un probl\u00e8me impr\u00e9vu, des fonctions de leadership situationnel, d&rsquo;apaisement \u00e9motionnel, de t\u00e9l\u00e9communication avec l&rsquo;ext\u00e9rieur ou d&rsquo;action physique se r\u00e9partissent sans d\u00e9lib\u00e9ration formelle en fonction des comp\u00e9tences apparentes et des personnalit\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La labilit\u00e9 de la fronti\u00e8re groupale :<\/strong> L&rsquo;inclusion ou l&rsquo;exclusion du groupe demeure poreuse : tout nouvel arrivant sur le lieu de la contingence peut \u00eatre imm\u00e9diatement incorpor\u00e9 au collectif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>On peut cat\u00e9goriser les groupes accidentels selon deux axes majeurs : la nature de la valence \u00e9v\u00e9nementielle (critique ou r\u00e9cr\u00e9ative) et le degr\u00e9 d&rsquo;action requis :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les collectifs accidentels de crise ou d&rsquo;urgence :<\/strong> Rassemblements form\u00e9s lors de catastrophes technologiques, d&rsquo;accidents routiers, de sinistres domestiques ou de d\u00e9faillances d&rsquo;infrastructures. La priorit\u00e9 absolue est la pr\u00e9servation de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 vitale et la r\u00e9solution de probl\u00e8mes op\u00e9rationnels imm\u00e9diats.<\/li>\n<li><strong>Les agr\u00e9gats de confinement passager :<\/strong> Groupes contraints \u00e0 l&rsquo;immobilit\u00e9 prolong\u00e9e (ascenseurs bloqu\u00e9s, trains immobilis\u00e9s en pleine voie sans p\u00e9ril imm\u00e9diat). L&rsquo;accent est mis sur la gestion du temps, la d\u00e9tente psychologique, la r\u00e9duction de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 collective et l&rsquo;\u00e9change de r\u00e9cits personnels pour apprivoiser l&rsquo;attente.<\/li>\n<li><strong>Les rassemblements spontan\u00e9s de fascination :<\/strong> Attroupements de t\u00e9moins autour d&rsquo;une performance artistique improvis\u00e9e, d&rsquo;un exploit sportif spontan\u00e9 ou d&rsquo;une anomalie physique urbaine, o\u00f9 dominent l&rsquo;\u00e9merveillement partag\u00e9 et la communion \u00e9ph\u00e9m\u00e8re sans contrainte d&rsquo;action requise.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un premier cas embl\u00e9matique est celui de l&rsquo;<strong>incident de cabine d&rsquo;ascenseur<\/strong>. Huit employ\u00e9s ne se connaissant pas, travaillant dans diff\u00e9rents services d&rsquo;une tour d&rsquo;affaires, s&rsquo;engagent dans une cabine qui s&rsquo;arr\u00eate brutalement entre deux \u00e9tages avec coupure d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 de secours. Dans les premi\u00e8res secondes s&rsquo;installe une r\u00e9action de stupeur muette, chacun scrutant le visage des autres pour \u00e9valuer le degr\u00e9 de danger r\u00e9el (comparaison sociale selon Festinger). Tr\u00e8s vite, une personne actionne l&rsquo;alarme et prend le r\u00f4le d&rsquo;interlocuteur avec la maintenance, une autre rassure un passager souffrant de claustrophobie en l&rsquo;invitant \u00e0 respirer calmement, tandis qu&rsquo;une troisi\u00e8me organise l&rsquo;espace physique pour permettre \u00e0 chacun de s&rsquo;asseoir. En l&rsquo;espace de dix minutes, la juxtaposition muette s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9e en un syst\u00e8me social compl\u00e8te organis\u00e9, dot\u00e9 de r\u00f4les clairs et d&rsquo;un soutien mutuel dense.<\/p>\n<p>Un second cas souvent rapport\u00e9 dans la litt\u00e9rature empirique est celui des <strong>sauvetages citoyens lors d&rsquo;accidents ferroviaires ou d&rsquo;autocar<\/strong>. Lors de l&rsquo;accident du train reliant Paris \u00e0 Limoges \u00e0 Br\u00e9tigny-sur-Orge en 2013, les passagers des voitures indemnes ou mod\u00e9r\u00e9ment touch\u00e9es ont spontan\u00e9ment constitu\u00e9 des cha\u00eenes humaines pour extraire les bless\u00e9s, d\u00e9blayer les d\u00e9bris l\u00e9gers et apporter les premiers secours avant m\u00eame le d\u00e9ploiement complet des unit\u00e9s de sapeurs-pompiers. Ces acteurs n&rsquo;avaient aucun lien pr\u00e9alable ; leur identit\u00e9 de groupe accidentel a fonctionn\u00e9 comme un puissant catalyseur d&rsquo;efficacit\u00e9 collective imm\u00e9diate, o\u00f9 les barri\u00e8res sociologiques habituelles (statut, \u00e2ge, origine) ont \u00e9t\u00e9 temporairement effac\u00e9es au profit de l&rsquo;action de survie.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple contemporain se situe dans l&rsquo;<strong>espace num\u00e9rique<\/strong> : lors d&rsquo;une cyberattaque ou de la panne g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d&rsquo;un r\u00e9seau social mondial, des centaines de milliers d&rsquo;utilisateurs d\u00e9sorient\u00e9s migrent spontan\u00e9ment vers des espaces de substitution (salons de messagerie alternative, forums non d\u00e9di\u00e9s). Ce rassemblement num\u00e9rique accidentel produit des comportements de partage d&rsquo;informations techniques, d&rsquo;humour r\u00e9flexif et d&rsquo;entraide pour contourner la panne, d\u00e9montrant que la contingence environnementale peut \u00eatre virtuelle tout en g\u00e9n\u00e9rant une coh\u00e9sion groupale accidentelle tr\u00e8s r\u00e9elle.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude quantitative et qualitative des groupes accidentels soul\u00e8ve d&rsquo;immenses d\u00e9fis m\u00e9thodologiques, li\u00e9s \u00e0 leur nature impr\u00e9visible et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Les chercheurs ne peuvent pas, pour des raisons \u00e9videntes d&rsquo;\u00e9thique et de faisabilit\u00e9, d\u00e9clencher de v\u00e9ritables d\u00e9sastres sans avertissement aupr\u00e8s de populations innocentes. Pour surmonter cet obstacle, la psychologie sociale et la sociologie des catastrophes recourent \u00e0 un ensemble diversifi\u00e9 d&rsquo;outils et de protocoles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les protocoles de simulation en milieu contr\u00f4l\u00e9 :<\/strong> Les participants sont plac\u00e9s dans des environnements d&rsquo;\u00e9vacuation exp\u00e9rimentaux (salles enfum\u00e9es par de la vapeur inoffensive, environnements de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle immersive simulant un incendie). Les chercheurs enregistrent les temps de latence avant r\u00e9action, les flux cin\u00e9matiques des personnes et l&rsquo;\u00e9mergence spontan\u00e9e de leaders gr\u00e2ce \u00e0 la vid\u00e9om\u00e9trie et au tra\u00e7age spatial par capteurs biom\u00e9triques.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;analyse des enregistrements de vid\u00e9osurveillance (CCTV) :<\/strong> Cette m\u00e9thode naturaliste pionni\u00e8re, popularis\u00e9e par Marie Rosenkrantz Lindegaard et ses collaborateurs, analyse objectivement le comportement r\u00e9el de groupes accidentels lors d&rsquo;agressions publiques ou d&rsquo;accidents de rue. Elle permet de coder avec pr\u00e9cision les comportements d&rsquo;interposition, de soutien physique ou de fuite, balayant de nombreux mythes sur l&rsquo;inhibition syst\u00e9matique des t\u00e9moins.<\/li>\n<li><strong>Les entretiens semi-directifs r\u00e9trospectifs :<\/strong> R\u00e9alis\u00e9s aupr\u00e8s des survivants d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements accidentels, ces protocoles d&rsquo;\u00e9valuation clinique permettent de retracer la chronologie du v\u00e9cu p\u00e9ritraumatique, les perceptions r\u00e9ciproques et le sentiment d&rsquo;unit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9 lors de l&rsquo;\u00e9preuve.<\/li>\n<li><strong>Les questionnaires de solidarit\u00e9 \u00e9mergente :<\/strong> Outils \u00e9valuant, post-hoc, le degr\u00e9 d&rsquo;identification partag\u00e9e, le sentiment d&rsquo;efficacit\u00e9 collective per\u00e7ue et le niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ressenti durant la situation contingente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les connaissances acquises sur le groupe accidentel ont des cons\u00e9quences directes dans plusieurs secteurs strat\u00e9giques de nos soci\u00e9t\u00e9s modernes :<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;<strong>ing\u00e9nierie de la s\u00e9curit\u00e9 civile et de la gestion des catastrophes<\/strong>, les r\u00e9sultats de la recherche ont conduit \u00e0 un changement complet de doctrine op\u00e9rationnelle. Pendant longtemps, les autorit\u00e9s consid\u00e9raient les rassemblements civils comme une masse panique potentiellement dangereuse qu&rsquo;il fallait contr\u00f4ler par des ordres autoritaires unilat\u00e9raux. Les protocoles actuels reconnaissent que le groupe accidentel constitue la premi\u00e8re force d&rsquo;intervention sur les lieux d&rsquo;un drame. L&rsquo;information transmise aux collectifs de passagers ou d&rsquo;usagers est d\u00e9sormais formul\u00e9e de fa\u00e7on transparente et responsabilisante, favorisant l&rsquo;auto-prise en charge coordonn\u00e9e plut\u00f4t que la d\u00e9pendance passive.<\/p>\n<p>Dans le secteur de l&rsquo;<strong>architecture urbaine et du design des infrastructures de transport<\/strong>, la mod\u00e9lisation informatique des flux d&rsquo;\u00e9vacuation prend en compte la propension des groupes accidentels \u00e0 s&rsquo;entraider plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 se pi\u00e9tiner aveugl\u00e9ment. La largeur des issues, le positionnement des signaux visuels et la r\u00e9partition des espaces de refuge sont calibr\u00e9s pour faciliter la mobilit\u00e9 des personnes s&rsquo;entraidant (portage de bless\u00e9s, regroupement de passagers vuln\u00e9rables), am\u00e9liorant grandement la fluidit\u00e9 r\u00e9elle en situation de sinistre.<\/p>\n<p>Dans le champ de la <strong>psychologie du travail et de la formation des \u00e9quipes de secours<\/strong>, former des professionnels \u00e0 interagir avec un groupe accidentel requiert des aptitudes psychosociales pr\u00e9cises. Les secouristes apprennent \u00e0 rep\u00e9rer et \u00e0 s&rsquo;appuyer sur les leaders naturels \u00e9mergents du groupe accidentel, en canalisant leur \u00e9nergie vers des t\u00e2ches claires, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 briser autoritairement la micro-structure de solidarit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 mise en place par les citoyens.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches empiriques contemporaines ont permis de d\u00e9construire plusieurs mythes tenaces relatifs aux r\u00e9unions humaines impr\u00e9vues. L&rsquo;une des contributions majeures provient des travaux de John Drury et de ses collaborateurs de l&rsquo;universit\u00e9 de Sussex sur le mod\u00e8le de l&rsquo;<strong>identit\u00e9 sociale appliqu\u00e9e aux urgences<\/strong> (<em>Social Identity Model of Collective Resilience<\/em>). En analysant les r\u00e9cits des survivants des attentats du m\u00e9tro de Londres en 2005, Drury a mis en \u00e9vidence que face au danger mortel et \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 totale, les personnes r\u00e9unies par accident dans les rames n&rsquo;ont pas manifest\u00e9 de comportement de fuite \u00e9go\u00efste g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Au contraire, le partage d&rsquo;une exp\u00e9rience traumatique commune a provoqu\u00e9 une identification sociale soudaine, stimulant massivement des comportements d&rsquo;assistance mutuelle, de r\u00e9partition des r\u00e9serves d&rsquo;eau et de r\u00e9confort verbal.<\/p>\n<p>Un autre pan de la recherche empirique s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la r\u00e9vision de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Effet_du_t%C3%A9moin\">effet du t\u00e9moin<\/a> (<em>bystander effect<\/em>) classique d\u00e9crit par Darley et Latan\u00e9 en 1968. Si les exp\u00e9riences initiales en laboratoire montraient que la pr\u00e9sence d&rsquo;autres personnes passives r\u00e9duisait significativement la probabilit\u00e9 d&rsquo;intervention d&rsquo;un t\u00e9moin unique (par dilution de responsabilit\u00e9 et inhibition sociale), des \u00e9tudes internationales r\u00e9centes sur les enregistrements vid\u00e9o r\u00e9els men\u00e9es par Philpot, Liebst, Lindegaard et Levine (2020) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9 tout autre : dans plus de 90 % des \u00e9v\u00e9nements conflictuels ou accidentels dans l&rsquo;espace public, au moins un membre du groupe accidentel de t\u00e9moins intervient physiquement ou verbalement pour apporter son aide. De surcro\u00eet, plus le nombre de t\u00e9moins fortuits est \u00e9lev\u00e9, plus la probabilit\u00e9 globale qu&rsquo;une r\u00e9ponse prosociale collective apparaisse augmente de fa\u00e7on lin\u00e9aire.<\/p>\n<p>Sur le plan organisationnel, les \u00e9tudes men\u00e9es sur la th\u00e9orie des r\u00f4les spontan\u00e9s montrent que dans les situations d&rsquo;urgence, la convergence vers un leader \u00e9mergent s&rsquo;effectue en quelques secondes sur des crit\u00e8res de comp\u00e9tence per\u00e7ue imm\u00e9diate (ton de voix pos\u00e9, propositions concr\u00e8tes, gestes d\u00e9cid\u00e9s) plut\u00f4t que sur les statuts hi\u00e9rarchiques habituels issus de la soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La mani\u00e8re dont un rassemblement fortuit \u00e9volue et produit des r\u00e9ponses collectives d\u00e9pend profond\u00e9ment du substrat culturel au sein duquel il prend forme. Dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 forte polarit\u00e9 individualiste (selon les dimensions culturelles d\u00e9crites par Geert Hofstede), l&rsquo;espace personnel bullaire autour du corps est fortement prot\u00e9g\u00e9. Dans les transports en commun des pays d&rsquo;Europe du Nord ou d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, la formation d&rsquo;un groupe accidentel requiert un d\u00e9clencheur de gravit\u00e9 relativement \u00e9lev\u00e9e pour rompre la r\u00e8gle du silence et de l&rsquo;\u00e9vitement visuel. Le passage de l&rsquo;isolement individuel \u00e0 la prise de parole collective n\u00e9cessite souvent qu&rsquo;un incident visible ou g\u00eanant survienne explicitement.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les soci\u00e9t\u00e9s caract\u00e9ris\u00e9es par un collectivisme plus affirm\u00e9 ou une proximit\u00e9 prox\u00e9mique plus fluide (notamment en Afrique subsaharienne, dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Am\u00e9rique latine ou d&rsquo;Asie du Sud), la fronti\u00e8re entre les \u00e9trangers dans l&rsquo;espace public est poreuse. La pr\u00e9sence d&rsquo;autrui dans un m\u00eame espace v\u00e9hicule d&#8217;embl\u00e9e des devoirs implicites de convivialit\u00e9 ou de salutation. Par cons\u00e9quent, le groupe accidentel s&rsquo;y constitue avec une friction relationnelle bien moindre : des conversations s&rsquo;engagent spontan\u00e9ment, et la solidarit\u00e9 en situation de d\u00e9faillance op\u00e9rationnelle s&rsquo;active sans n\u00e9cessiter une longue p\u00e9riode de calibrage et d&rsquo;observation m\u00e9fiante.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la distance hi\u00e9rarchique influence la nature du leadership spontan\u00e9. Dans les contextes \u00e0 forte distance hi\u00e9rarchique, les membres d&rsquo;un groupe accidentel attendent plus longuement qu&rsquo;une figure rev\u00eatue d&rsquo;une autorit\u00e9 l\u00e9gitime visible (uniforme, agent municipal, m\u00e9decin d\u00e9clar\u00e9) prenne formellement la parole. Dans les cultures \u00e0 faible distance hi\u00e9rarchique, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un pair ordinaire osant orienter les d\u00e9placements de ses concitoyens est accueillie avec beaucoup plus de spontan\u00e9it\u00e9 et de coop\u00e9ration consentie.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>La d\u00e9finition m\u00eame du groupe accidentel fait l&rsquo;objet de discussions persistantes dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences sociales. Certains sociologues rigoristes contestent la pertinence scientifique de la d\u00e9nomination de \u00ab groupe \u00bb pour d\u00e9signer un tel ensemble. Selon cette ligne critique, l&rsquo;essence d&rsquo;un groupe suppose une conscience partag\u00e9e d&rsquo;appartenance, une r\u00e9gularit\u00e9 dans les interactions et l&rsquo;\u00e9tablissement durable d&rsquo;une culture commune. Qualifier une r\u00e9union \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;\u00e9trangers bloqu\u00e9s dans un ascenseur de \u00ab groupe \u00bb constituerait un abus de langage d\u00e9naturant le concept sociologique ; ils pr\u00e9f\u00e8rent lui r\u00e9server l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00ab agr\u00e9gat statistique \u00bb ou de \u00ab quasigroupement \u00bb.<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me pol\u00e9mique concerne l&rsquo;id\u00e9alisation de la solidarit\u00e9 spontan\u00e9e. Si les th\u00e9ories r\u00e9centes de l&rsquo;identit\u00e9 sociale ont utilement tordu le cou aux th\u00e8ses paniquardes du XIXe si\u00e8cle, certains chercheurs alertent contre l&rsquo;exc\u00e8s inverse d&rsquo;ang\u00e9lisme collectif. Dans des situations extr\u00eames de p\u00e9ril imm\u00e9diat o\u00f9 les ressources de survie sont strictement limit\u00e9es et exclusives (par exemple, un nombre tr\u00e8s insuffisant de masques \u00e0 gaz ou de canaux de sortie en feu), la dynamique peut basculer rapidement vers des rivalit\u00e9s intra-collectives dures et une fragmentation en sous-unit\u00e9s \u00e9go\u00efstes centr\u00e9es sur la survie individuelle ou familiale.<\/p>\n<p>Enfin, le r\u00f4le des algorithmes et des technologies mobiles brouille aujourd&rsquo;hui la notion de \u00ab hasard \u00bb. Un groupe de personnes convergeant au m\u00eame endroit lors d&rsquo;une alerte m\u00e9t\u00e9o via une application collaborative ou un canal d&rsquo;information en continu est-il r\u00e9ellement accidentel ? La technologie injecte une pr\u00e9-structuration informationnelle qui remet en question la pure contingence spatio-temporelle, obligeant les th\u00e9oriciens \u00e0 repenser la fronti\u00e8re entre opportunisme technologique et r\u00e9union fortuite.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter toute confusion terminologique, il convient de distinguer le groupe accidentel de notions connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Agr\u00e9gat social :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique d\u00e9signant une collection de personnes pr\u00e9sentes au m\u00eame endroit sans interaction n\u00e9cessaire (comme des clients dans un grand magasin). L&rsquo;agr\u00e9gat ne devient groupe accidentel qu&rsquo;au moment o\u00f9 une situation d\u00e9clenche une interd\u00e9pendance et des r\u00e9actions coordonn\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Foule :<\/strong> Masse quantitativement importante, souvent indiff\u00e9renci\u00e9e et mobile, dont les m\u00e9canismes sont davantage marqu\u00e9s par l&rsquo;anonymat complet. Le groupe accidentel est g\u00e9n\u00e9ralement de taille plus r\u00e9duite et permet des interactions de face-\u00e0-face individualisables.<\/li>\n<li><strong>Groupe primaire :<\/strong> Entit\u00e9 fond\u00e9e sur des liens affectifs profonds, durables et r\u00e9ciproques (la famille, le groupe de pairs intimes). Le groupe accidentel est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;histoire affective pr\u00e9alable.<\/li>\n<li><strong>Groupe de travail spontan\u00e9 (task force ad hoc) :<\/strong> Collectif r\u00e9uni de mani\u00e8re non programm\u00e9e mais compos\u00e9 d&rsquo;acteurs institutionnels mandat\u00e9s partageant d\u00e9j\u00e0 un langage professionnel commun, contrairement au caract\u00e8re h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et profane des membres d&rsquo;un groupe accidentel classique.<\/li>\n<li><strong>S\u00e9rialit\u00e9 sartrienne :<\/strong> \u00c9tat de coexistence o\u00f9 chaque individu est interchangeable et isol\u00e9 par la m\u00eame contrainte externe. La s\u00e9rialit\u00e9 est le stade ant\u00e9rieur au passage \u00e0 l&rsquo;action collective du groupe accidentel.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En synth\u00e8se, le groupe accidentel constitue une configuration sociale particuli\u00e8re et r\u00e9v\u00e9latrice des potentialit\u00e9s d&rsquo;organisation de l&rsquo;\u00eatre humain :<\/p>\n<ul>\n<li>Il na\u00eet de la pure contingence \u00e9v\u00e9nementielle et g\u00e9ographique, sans intention organis\u00e9e ni projet concert\u00e9 \u00e0 son origine.<\/li>\n<li>Une rupture situationnelle d\u00e9clenche la transition de l&rsquo;inattention polie vers une attention collective partag\u00e9e et une solidarit\u00e9 d&rsquo;interd\u00e9pendance.<\/li>\n<li>Loin de c\u00e9der in\u00e9luctablement \u00e0 la panique, les personnes r\u00e9unies par accident font preuve d&rsquo;une r\u00e9silience \u00e9mergente fond\u00e9e sur de nouvelles normes et des initiatives prosociales.<\/li>\n<li>Sa temporalit\u00e9 est essentiellement transitoire : il est destin\u00e9 \u00e0 se dissoudre d\u00e8s le retour aux conditions environnementales normales.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tude moderne de ce concept irrigue aujourd&rsquo;hui la s\u00e9curit\u00e9 civile, l&rsquo;urbanisme et la compr\u00e9hension scientifique de la solidarit\u00e9 humaine face aux impr\u00e9vus du quotidien.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anzieu, D., &#038; Martin, J.-Y. (1968). <em>La dynamique des groupes restreints<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/La_dynamique_des_groupes_restreints\">Consulter l&rsquo;ouvrage<\/a><\/li>\n<li>Darley, J. M., &#038; Latan\u00e9, B. (1968). Bystander intervention in emergencies: Diffusion of responsibility. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 8(4), 377\u2013383. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1968-08862-001\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0025589<\/a><\/li>\n<li>Drury, J., Cocking, C., &#038; Reicher, S. (2009). The nature of collective resilience: Survivor reactions to the 2005 London bombings. <em>International Journal of Mass Emergencies and Disasters<\/em>, 27(1), 66\u201395. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/028072700902700104\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/028072700902700104<\/a><\/li>\n<li>Philpot, R., Liebst, L. S., Levine, M., Bernasco, W., &#038; Lindegaard, M. R. (2020). Would I be helped? Cross-national CCTV footage shows that intervention is the norm in public conflicts. <em>American Psychologist<\/em>, 75(1), 66\u201375. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/2019-24546-001\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/amp0000469<\/a><\/li>\n<li>Turner, R. H., &#038; Killian, L. M. (1957). <em>Collective Behavior<\/em>. Prentice-Hall.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le groupe accidentel d\u00e9signe un rassemblement spontan\u00e9 d&rsquo;individus unis temporairement par des circonstances fortuites ou des urgences communes, r\u00e9v\u00e9lant les m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 \u00e9mergente.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[4021,154,1698],"tags":[8569,2889,2943,31170,220,31171],"class_list":["post-19344","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-dynamique-de-groupe","category-psychologie-sociale","category-sociologie","tag-comportement-collectif","tag-dynamique-de-groupe","tag-effet-du-temoin","tag-groupe-accidentel","tag-psychologie-sociale","tag-solidarite-emergente"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19344","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19344\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19344"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19344"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19344"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}