{"id":19291,"date":"2026-10-21T21:51:16","date_gmt":"2026-10-21T21:51:16","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=excuse-abus-psychologie-legale"},"modified":"2026-10-21T21:51:16","modified_gmt":"2026-10-21T21:51:16","slug":"excuse-abus-psychologie-legale","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=excuse-abus-psychologie-legale","title":{"rendered":"L&rsquo;excuse d&rsquo;abus : trauma et responsabilit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 la crois\u00e9e de la psychologie l\u00e9gale, de la victimologie et du droit p\u00e9nal, la notion d&rsquo;<strong>excuse d&rsquo;abus<\/strong> d\u00e9signe une strat\u00e9gie juridique et un paradigme psychologique selon lesquels les ant\u00e9c\u00e9dents de maltraitance, de traumatisme s\u00e9v\u00e8re ou d&rsquo;exploitation subis par un individu expliquent, att\u00e9nuent ou justifient la commission ult\u00e9rieure d&rsquo;actes d\u00e9lictueux ou criminels. En interrogeant directement les limites de l&rsquo;imputabilit\u00e9 morale et p\u00e9nale, cette probl\u00e9matique met en tension la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique issue du traumatisme et le principe fondamental de l&rsquo;autonomie individuelle devant la justice. L&rsquo;analyse de cette construction conceptuelle permet d&rsquo;explorer les m\u00e9canismes par lesquels la souffrance pass\u00e9e est mobilis\u00e9e dans l&rsquo;ar\u00e8ne judiciaire pour red\u00e9finir la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale et le libre arbitre.<\/p>\n<h2>L&rsquo;excuse d&rsquo;abus en psychologie l\u00e9gale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>excuse d&rsquo;abus<\/strong> (traduite de l&rsquo;anglais <em>abuse excuse<\/em>) est une construction th\u00e9orique et m\u00e9dico-l\u00e9gale d\u00e9signant l&rsquo;invocation, par la d\u00e9fense d&rsquo;un pr\u00e9venu, d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents de maltraitance physique, psychologique ou sexuelle pour justifier, excuser ou att\u00e9nuer la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale d&rsquo;une infraction criminelle. Fond\u00e9e sur l&rsquo;argument que le traumatisme ant\u00e9rieur a alt\u00e9r\u00e9 le discernement, le contr\u00f4le des impulsions ou la perception de la menace imm\u00e9diate, cette d\u00e9marche cherche \u00e0 substituer au statut exclusif d&rsquo;auteur celui de victime traumatis\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce concept ne constitue pas une entit\u00e9 nosographique autonome du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5<\/a>), mais plut\u00f4t une articulation dialectique entre des diagnostics cliniques av\u00e9r\u00e9s \u2014 tels que le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">trouble de stress post-traumatique<\/a> (TSPT), les troubles dissociatifs ou le syndrome de la femme battue \u2014 et les doctrines jurisprudentielles de l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 ou de l&rsquo;att\u00e9nuation de peine. L&rsquo;excuse d&rsquo;abus postule une relation causale ou semi-d\u00e9terministe entre la victimisation pr\u00e9coce ou chronique et le passage \u00e0 l&rsquo;acte violent.<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9bat doctrinal, le terme rev\u00eat souvent une connotation critique, soulignant le risque d&rsquo;une d\u00e9rive relativiste o\u00f9 la reconnaissance du statut de victime viendrait dissoudre l&rsquo;obligation morale et soci\u00e9tale de r\u00e9pondre de ses actes. Il cristallise ainsi l&rsquo;affrontement paradigmatique entre une vision d\u00e9terministe de la psychopathologie criminelle et l&rsquo;exigence r\u00e9tributive de l&rsquo;ordre public.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression provient directement du syntagme anglais <em>abuse excuse<\/em>, popularis\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 dans le discours m\u00e9diatique et doctrinal am\u00e9ricain, notamment sous la plume du professeur de droit Alan Dershowitz. Le substantif \u00ab abus \u00bb d\u00e9rive du latin <em>abusus<\/em>, participe pass\u00e9 d&rsquo;<em>abuti<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ab-<\/em> (marquant l&rsquo;\u00e9loignement, la d\u00e9viation ou l&rsquo;exc\u00e8s) et du verbe <em>uti<\/em> (user, utiliser). Historiquement, l&rsquo;abus renvoie \u00e0 l&rsquo;usage excessif, perverti ou ill\u00e9gitime d&rsquo;une chose ou d&rsquo;une personne, avant d&rsquo;\u00e9voluer en criminologie pour d\u00e9signer des violences physiques, sexuelles ou psychologiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es au sein de dynamiques asym\u00e9triques de pouvoir.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab excuse \u00bb, quant \u00e0 lui, est issu du latin <em>excusare<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>ex-<\/em> et de <em>causa<\/em> (cause juridique, proc\u00e8s, accusation). \u00c9tymologiquement, excuser signifie litt\u00e9ralement \u00ab d\u00e9charger d&rsquo;une accusation \u00bb ou \u00ab mettre hors de cause \u00bb. Dans la tradition juridique romano-civiliste, l&rsquo;excuse se distingue formellement de la justification : alors que le fait justificatif rend l&rsquo;acte licite (comme la l\u00e9gitime d\u00e9fense), l&rsquo;excuse maintient le caract\u00e8re illicite de l&rsquo;infraction tout en exon\u00e9rant l&rsquo;auteur de sa culpabilit\u00e9 ou en all\u00e9geant substantiellement la sanction p\u00e9nale.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux termes sous la forme allit\u00e9rative anglo-saxonne <em>abuse excuse<\/em> s&rsquo;est diffus\u00e9e dans la litt\u00e9rature francophone sous les formulations d&rsquo;\u00ab excuse de maltraitance \u00bb, d&rsquo;\u00ab excuse d&rsquo;abus \u00bb ou de \u00ab d\u00e9fense fond\u00e9e sur le syndrome d&rsquo;abus \u00bb, bien que le syst\u00e8me juridique continental pr\u00e9f\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement les concepts d&rsquo;alt\u00e9ration du discernement, de contrainte morale ou de circonstances att\u00e9nuantes.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le syntagme se prononce phon\u00e9tiquement \/l\u203f\u025bk.skyz d\u203fa.by\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une locution nominale f\u00e9minine compos\u00e9e d&rsquo;un substantif singulier (\u00ab excuse \u00bb) suivi de la pr\u00e9position \u00e9lid\u00e9e \u00ab d&rsquo; \u00bb et du substantif masculin singulier (\u00ab abus \u00bb). Au pluriel, l&rsquo;expression prend la forme \u00ab excuses d&rsquo;abus \u00bb, bien que l&rsquo;usage th\u00e9orique privil\u00e9gie le singulier g\u00e9n\u00e9rique.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique et pragmatique, la locution est principalement employ\u00e9e comme un compl\u00e9ment d&rsquo;objet ou un sujet au sein de syntagmes critiques en criminologie, en sociologie du droit et en psychiatrie forensique. Elle s&rsquo;inscrit dans un registre technique et acad\u00e9mique, fr\u00e9quemment encadr\u00e9e de guillemets dans les publications francophones pour souligner sa charge pol\u00e9mique et son statut d&#8217;emprunt conceptuel aux d\u00e9bats judiciaires nord-am\u00e9ricains.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;excuse d&rsquo;abus se situe au carrefour complexe du d\u00e9terminisme psychologique et du principe d&rsquo;agentivit\u00e9 morale. Au c\u0153ur de ce dispositif intellectuel r\u00e9side l&rsquo;id\u00e9e que les exp\u00e9riences cumulatives de victimisation cr\u00e9ent un \u00e9tat de d\u00e9tresse psychique, d&rsquo;impuissance acquise ou d&rsquo;hypervigilance si prononc\u00e9 que les facult\u00e9s volitives et cognitives de l&rsquo;individu se trouvent s\u00e9v\u00e8rement entrav\u00e9es. Lorsque le sujet commet une infraction, celle-ci n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme l&rsquo;expression d&rsquo;une volont\u00e9 malveillante autonome ou d&rsquo;un calcul rationnel, mais comme le contrecoup r\u00e9actif d&rsquo;une d\u00e9sorganisation \u00e9motionnelle ancr\u00e9e dans des s\u00e9vices ant\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Dans le domaine juridique, la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&rsquo;infraction (<em>actus reus<\/em>) est ind\u00e9niable, mais l&rsquo;argument de l&rsquo;abus cherche \u00e0 neutraliser ou \u00e0 requalifier l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment intentionnel (<em>mens rea<\/em>). La d\u00e9fense soutient que l&rsquo;individu, sous l&rsquo;effet persistant d&rsquo;un conditionnement traumatique, a interpr\u00e9t\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers le prisme d\u00e9formant de ses terreurs pass\u00e9es. Par exemple, un geste anodin ou une menace diffuse de la part de l&rsquo;agresseur habituel peut \u00eatre per\u00e7u par la victime comme un p\u00e9ril imminent et mortel, d\u00e9clenchant une riposte violente qui, pour un observateur neutre et objectif, appara\u00eetrait disproportionn\u00e9e ou diff\u00e9r\u00e9e dans le temps.<\/p>\n<p>Cette approche remet en question la norme de la \u00ab personne raisonnable \u00bb, pilier traditionnel du droit p\u00e9nal. Elle postule qu&rsquo;un individu soumis \u00e0 un terrorisme intime ou \u00e0 des abus p\u00e9diatriques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s acquiert une structure de personnalit\u00e9 et un sch\u00e9ma perceptif singuliers, qui ne peuvent \u00eatre \u00e9valu\u00e9s selon les standards de rationalit\u00e9 conventionnels. L&rsquo;excuse d&rsquo;abus ne nie pas toujours la responsabilit\u00e9 brute, mais demande au tribunal de substituer une grille de lecture clinique \u00e0 l&rsquo;analyse p\u00e9nale classique, transformant la culpabilit\u00e9 r\u00e9tributive en une pathologie r\u00e9actionnelle digne d&rsquo;une mansu\u00e9tude th\u00e9rapeutique ou d&rsquo;une exon\u00e9ration.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les d\u00e9tracteurs et les juristes rigoristes soulignent les p\u00e9rils d&rsquo;une telle conceptualisation. L&rsquo;extension ind\u00e9finie de la notion d&rsquo;abus \u2014 englobant non seulement les violences physiques extr\u00eames, mais \u00e9galement les traumatismes \u00e9motionnels, les n\u00e9gligences parentales ou les discriminations syst\u00e9miques \u2014 risque de transformer toute histoire de vie d\u00e9favoris\u00e9e en cause justificative. La fronti\u00e8re entre la compr\u00e9hension clinique d&rsquo;une trajectoire d\u00e9linquante et l&rsquo;exon\u00e9ration juridique devient alors particuli\u00e8rement poreuse, mena\u00e7ant de miner l&rsquo;universalit\u00e9 de la loi et le devoir fondamental d&rsquo;inhibition des pulsions criminelles.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;invocation du traumatisme comme moyen de d\u00e9fense l\u00e9gale s&rsquo;enracine dans l&rsquo;\u00e9volution de la psychiatrie moderne et des sciences m\u00e9dico-l\u00e9gales au cours du XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s l&rsquo;affirmation des th\u00e9ories ali\u00e9nistes et de la notion de \u00ab monomanie instinctive \u00bb, les tribunaux europ\u00e9ens et anglo-saxons ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 des criminels dont les actes semblaient dict\u00e9s par des forces psychiques inconscientes ou des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales ant\u00e9rieures. Toutefois, ces doctrines demeuraient cantonn\u00e9es \u00e0 la folie caract\u00e9ris\u00e9e, sanctionn\u00e9e par les c\u00e9l\u00e8bres r\u00e8gles de M&rsquo;Naghten \u00e9tablies en Grande-Bretagne en 1843.<\/p>\n<p>Le tournant moderne s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980 avec l&rsquo;\u00e9mergence des mouvements f\u00e9ministes et la reconnaissance clinique des traumatismes li\u00e9s \u00e0 la violence conjugale. Sous l&rsquo;impulsion de la psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Lenore_E._Walker\">Lenore E. Walker<\/a>, la formulation du \u00ab syndrome de la femme battue \u00bb (<em>Battered Woman Syndrome<\/em>) a constitu\u00e9 la premi\u00e8re th\u00e9orisation syst\u00e9matique d&rsquo;une excuse d&rsquo;abus admise dans les pr\u00e9toires. Il s&rsquo;agissait de d\u00e9montrer pourquoi des femmes victimes de violences domestiques chroniques finissaient par tuer leur conjoint en dehors des situations de confrontation arm\u00e9e directe (notamment pendant son sommeil), d\u00e9fiant ainsi la d\u00e9finition traditionnelle de la l\u00e9gitime d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1990, l&rsquo;usage de ce type de d\u00e9fense a connu une expansion spectaculaire et controvers\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, marqu\u00e9e par des proc\u00e8s m\u00e9diatiques de grande envergure. L&rsquo;affaire des fr\u00e8res Lyle et Erik Menendez en 1993 en constitue l&rsquo;arch\u00e9type : les deux jeunes hommes ont abattu leurs parents fortun\u00e9s en affirmant avoir agi par terreur existentielle cons\u00e9cutive \u00e0 des ann\u00e9es d&rsquo;abus sexuels et \u00e9motionnels paternels indicibles. La m\u00eame ann\u00e9e, le proc\u00e8s de Lorena Bobbitt, ayant mutil\u00e9 son \u00e9poux \u00e0 la suite de violences conjugales r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, a abouti \u00e0 un acquittement pour d\u00e9mence temporaire r\u00e9sultant du traumatisme.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette multiplication de d\u00e9fenses in\u00e9dites \u2014 incluant le \u00ab syndrome de la rage urbaine \u00bb, le \u00ab syndrome de stress des gangs \u00bb ou l&rsquo;argumentation sur l&rsquo;intoxication au sucre (\u00ab d\u00e9fense Twinkie \u00bb) \u2014, le juriste Alan Dershowitz a publi\u00e9 en 1994 son essai retentissant intitul\u00e9 <em>The Abuse Excuse: And Other Cop-Outs, Sob Stories, and Evasions of Responsibility<\/em>. Dershowitz y d\u00e9non\u00e7ait la prolif\u00e9ration de doctrines victimaires d\u00e9voyant la justice criminelle au profit d&rsquo;une culture de d\u00e9responsabilisation. Depuis le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives et de la neuro-imagerie a red\u00e9fini le d\u00e9bat, d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;excuse d&rsquo;abus du terrain purement psychologique vers celui des anomalies neurobiologiques induites par les traumatismes d\u00e9veloppementaux de l&rsquo;enfance.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;assise doctrinale de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus s&rsquo;articule autour de plusieurs cadres conceptuels majeurs issus de la psychologie clinique, de la th\u00e9orie du traumatisme et de la psychologie sociale :<\/p>\n<p>En premier lieu, la th\u00e9orie du traumatisme complexe et du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">trouble de stress post-traumatique<\/a>, formalis\u00e9e notamment par Judith Herman, postule que des agressions chroniques et prolong\u00e9es modifient en profondeur la personnalit\u00e9 et le syst\u00e8me nerveux de la victime. L&rsquo;exposition continue \u00e0 la terreur engendre une alt\u00e9ration durable de l&rsquo;amygdale c\u00e9r\u00e9brale et de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien, maintenant le sujet dans un \u00e9tat d&rsquo;alerte physiologique permanent. Sous cette perspective, la r\u00e9action violente tardive n&rsquo;est pas un calcul froid mais une r\u00e9ponse neurobiologique de survie face \u00e0 des stimuli per\u00e7us comme l\u00e9taux.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, la th\u00e9orie de l&rsquo;impuissance apprise (<em>learned helplessness<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Martin_Seligman\">Martin Seligman<\/a> et transpos\u00e9e par Lenore Walker aux victimes de maltraitance intrafamiliale, explique l&rsquo;incapacit\u00e9 psychologique de la victime \u00e0 fuir le contexte abusif. Apr\u00e8s des \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour \u00e9chapper \u00e0 la coercition, la victime int\u00e9riorise la conviction que toute tentative l\u00e9gale de fuite est vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec et augmentera les repr\u00e9sailles. Ce sentiment de captivit\u00e9 psychologique r\u00e9duit le champ des possibles, jusqu&rsquo;\u00e0 faire appara\u00eetre l&rsquo;\u00e9limination physique du bourreau comme l&rsquo;unique issue de pr\u00e9servation vitale.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, les mod\u00e8les cognitivo-comportementaux et la th\u00e9orie des sch\u00e9mas de Young mettent en lumi\u00e8re la formation de \u00ab sch\u00e9mas pr\u00e9coces inadapt\u00e9s \u00bb d&rsquo;hypervigilance, de m\u00e9fiance et de vuln\u00e9rabilit\u00e9 au danger. L&rsquo;individu abus\u00e9 d\u00e9veloppe un biais d&rsquo;attribution hostile : il tend \u00e0 interpr\u00e9ter des conduites ambigu\u00ebs d&rsquo;autrui comme des menaces imminentes de destruction, d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses d&rsquo;auto-d\u00e9fense pr\u00e9emptives disproportionn\u00e9es mais subjectivement coh\u00e9rentes avec son histoire d&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<p>Enfin, la criminologie d\u00e9veloppementale et la th\u00e9orie des cycles de violence, conceptualis\u00e9e par Cathy Spatz Widom, soutiennent que la victimisation pr\u00e9coce constitue un puissant pr\u00e9dicteur statistique de comportements agressifs ult\u00e9rieurs. Cette th\u00e9orie du lien interg\u00e9n\u00e9rationnel et d\u00e9veloppemental ne cherche pas \u00e0 excuser l&rsquo;acte sur le plan p\u00e9nal pur, mais fournit l&rsquo;armature empirique reliant causalement l&rsquo;abus subi pendant l&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;incapacit\u00e9 ult\u00e9rieure d&rsquo;autor\u00e9gulation \u00e9motionnelle et comportementale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation d&rsquo;une d\u00e9fense d&rsquo;abus devant les instances judiciaires et m\u00e9dico-l\u00e9gales implique la convergence de multiples facteurs cliniques et contextuels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La nature et la chronicit\u00e9 des violences subies :<\/strong> Abus physiques r\u00e9currents, viols ou agressions sexuelles intrafamiliales, s\u00e9vices \u00e9motionnels, torture psychologique ou s\u00e9questration prolong\u00e9e durant les p\u00e9riodes critiques du d\u00e9veloppement.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome de la femme battue (BWS) :<\/strong> Sous-cat\u00e9gorie la plus consolid\u00e9e sur le plan jurisprudentiel, caract\u00e9ris\u00e9e par le cycle triphasique de la violence conjugale (mont\u00e9e de tension, explosion aigu\u00eb, lune de miel ou r\u00e9mission), l&rsquo;impuissance acquise et la perception d&rsquo;un danger de mort imminent m\u00eame en l&rsquo;absence d&rsquo;agression physique imm\u00e9diate.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome de l&rsquo;enfant maltrait\u00e9 (<em>Battered Child Syndrome<\/em>) :<\/strong> Mobilis\u00e9 lorsqu&rsquo;un mineur ou un jeune adulte commet un parricide ou des actes violents contre ses figures parentales, argumentant une terreur existentielle chronique annihilant toute possibilit\u00e9 de discernement rationnel.<\/li>\n<li><strong>La dimension temporelle du passage \u00e0 l&rsquo;acte :<\/strong> Distinction fondamentale entre les homicides r\u00e9actifs commis au cours d&rsquo;une agression physique directe (relevant de la l\u00e9gitime d\u00e9fense classique) et les homicides \u00ab non conflictuels \u00bb ou diff\u00e9r\u00e9s, perp\u00e9tr\u00e9s lorsque l&rsquo;agresseur dort, mange ou est sans d\u00e9fense.<\/li>\n<li><strong>Le niveau d&rsquo;alt\u00e9ration psychique all\u00e9gu\u00e9 :<\/strong> D\u00e9grad\u00e9 allant de l&rsquo;abolition totale du discernement (d\u00e9mence temporaire, \u00e9tat dissociatif aigu ou psychose r\u00e9active br\u00e8ve) \u00e0 la simple alt\u00e9ration des facult\u00e9s de contr\u00f4le (responsabilit\u00e9 att\u00e9nu\u00e9e, contrainte morale relative).<\/li>\n<li><strong>La validit\u00e9 contextuelle et corroboration :<\/strong> Degr\u00e9 d&rsquo;objectivation mat\u00e9rielle des abus all\u00e9gu\u00e9s par des dossiers m\u00e9dicaux historiques, des signalements aux services sociaux ou des t\u00e9moignages tiers, distinguant l&rsquo;all\u00e9gation opportuniste de la r\u00e9alit\u00e9 clinique document\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus dans l&rsquo;histoire judiciaire contemporaine, l&rsquo;affaire des fr\u00e8res Menendez en Californie (1989-1996) demeure l&rsquo;un des pr\u00e9c\u00e9dents les plus embl\u00e9matiques. Lyle et Erik Menendez ont assassin\u00e9 leurs parents par balles dans leur r\u00e9sidence familiale. Lors du premier proc\u00e8s retransmis \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, les avocats de la d\u00e9fense ont soutenu que les deux fr\u00e8res vivaient dans une terreur permanente d&rsquo;\u00eatre ex\u00e9cut\u00e9s par leur p\u00e8re pour cacher les abus sexuels incestueux et les tortures psychologiques inflig\u00e9s depuis leur enfance. Bien que la d\u00e9fense de \u00ab l\u00e9gitime d\u00e9fense imparfaite \u00bb (<em>imperfect self-defense<\/em>) ait conduit \u00e0 l&rsquo;annulation du premier proc\u00e8s en raison de jurys bloqu\u00e9s, un second proc\u00e8s avec des r\u00e8gles de preuve plus strictes a abouti \u00e0 leur condamnation pour meurtre avec pr\u00e9m\u00e9ditation sans possibilit\u00e9 de lib\u00e9ration conditionnelle, illustrant les r\u00e9ticences judiciaires \u00e0 valider une vengeance diff\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace francophone, l&rsquo;affaire Jacqueline Sauvage (France, 2012-2016) incarne avec acuit\u00e9 les tensions inh\u00e9rentes \u00e0 cette probl\u00e9matique. Jacqueline Sauvage a tu\u00e9 son mari de trois coups de fusil dans le dos, apr\u00e8s quarante-sept ann\u00e9es de violences conjugales physiques, psychologiques et sexuelles continues exerc\u00e9es sur elle-m\u00eame et ses enfants. Condamn\u00e9e par deux cours d&rsquo;assises successives \u00e0 dix ans de r\u00e9clusion criminelle, la justice fran\u00e7aise a refus\u00e9 de lui reconna\u00eetre le b\u00e9n\u00e9fice de la l\u00e9gitime d\u00e9fense, faute d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 et de proportionnalit\u00e9 dans la riposte. La mobilisation publique et politique autour de son statut de victime a finalement conduit le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Hollande \u00e0 lui accorder une gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle totale en d\u00e9cembre 2016, consacrant symboliquement l&rsquo;impact moral des violences subies sans pour autant modifier la lettre du Code p\u00e9nal.<\/p>\n<p>Un autre cas paradigmatique est celui de l&rsquo;affaire Francine Hughes aux \u00c9tats-Unis (1977), popularis\u00e9e par le livre et le film <em>The Burning Bed<\/em>. Apr\u00e8s avoir endur\u00e9 des ann\u00e9es de brutalit\u00e9s conjugales extr\u00eames sans obtenir la protection des forces de l&rsquo;ordre locales, Francine Hughes a incendi\u00e9 le lit o\u00f9 dormait son mari violent apr\u00e8s une nouvelle altercation. Le jury l&rsquo;a acquitt\u00e9e pour cause de folie passag\u00e8re (<em>temporary insanity<\/em>), ouvrant une br\u00e8che historique dans la reconnaissance de la d\u00e9tresse psychologique extr\u00eame comme \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;exclusion de la responsabilit\u00e9 criminelle.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et expertise m\u00e9dico-l\u00e9gale<\/h3>\n<p>La recevabilit\u00e9 et la cr\u00e9dibilit\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9fense d&rsquo;abus reposent int\u00e9gralement sur la rigueur de l&rsquo;\u00e9valuation psychiatrique et psychologique forensique. L&rsquo;expert d\u00e9sign\u00e9 par la juridiction se voit confier la t\u00e2che d\u00e9licate de d\u00e9terminer s&rsquo;il existe un lien de causalit\u00e9 psychique direct entre les violences ant\u00e9rieures document\u00e9es et l&rsquo;acte infractionnel commis.<\/p>\n<p>La m\u00e9thodologie expertale impose en premier lieu une anamn\u00e8se d\u00e9veloppementale exhaustive et transversale, appuy\u00e9e sur des sources d&rsquo;information collat\u00e9rales objectives : dossiers m\u00e9dicaux historiques, proc\u00e8s-verbaux de police anciens, signalements aux services de protection de l&rsquo;enfance, dossiers scolaires et t\u00e9moignages de proches contemporains des faits. Cette triangulation documentaire est imp\u00e9rative afin de circonscrire le risque majeur de simulation, d&rsquo;affabulation r\u00e9trospective ou d&rsquo;exag\u00e9ration strat\u00e9gique post-crime destin\u00e9e \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la rigueur de la peine.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen clinique s&rsquo;appuie sur des instruments psychom\u00e9triques valid\u00e9s pour \u00e9valuer la pr\u00e9sence et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du syndrome de stress post-traumatique, tels que la CAPS-5 (<em>Clinician-Administered PTSD Scale<\/em>) ou le PCL-5. Parall\u00e8lement, des inventaires de personnalit\u00e9 polyphasiques comme le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inventaire_multiphasique_de_personnalit%C3%A9_du_Minnesota\">MMPI-2<\/a> ou le PAI (<em>Personality Assessment Inventory<\/em>) sont syst\u00e9matiquement administr\u00e9s, en raison de leurs \u00e9chelles de validit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es capables de rep\u00e9rer les tentatives de sur-d\u00e9claration de sympt\u00f4mes psychiatriques (<em>malingering<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;expert m\u00e9dico-l\u00e9gal doit ensuite r\u00e9pondre pr\u00e9cis\u00e9ment aux standards normatifs de sa juridiction. Il doit analyser si, au moment pr\u00e9cis des faits, l&rsquo;accus\u00e9 souffrait d&rsquo;un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contr\u00f4le de ses actes, ou si ce trouble a simplement alt\u00e9r\u00e9 ses facult\u00e9s cognitives et volitives. L&rsquo;enjeu diagnostique consiste \u00e0 d\u00e9montrer comment la r\u00e9activation traumatique (ph\u00e9nom\u00e8ne de reviviscence ou de \u00ab flashback \u00bb avec rupture de contact avec la r\u00e9alit\u00e9) a pu neutraliser le sentiment de libre choix lors du passage \u00e0 l&rsquo;acte.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en compte des ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;abus s&rsquo;applique de mani\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9e selon les syst\u00e8mes judiciaires et les branches du droit, influen\u00e7ant tant la qualification de l&rsquo;infraction que le prononc\u00e9 et l&rsquo;ex\u00e9cution de la sanction :<\/p>\n<p>Dans les pays de droit coutumier (<em>Common Law<\/em>), tels que les \u00c9tats-Unis, le Canada ou le Royaume-Uni, l&rsquo;excuse d&rsquo;abus s&rsquo;int\u00e8gre principalement dans le cadre de la l\u00e9gitime d\u00e9fense \u00e9largie (<em>self-defense<\/em>), de la provocation r\u00e9duisant l&rsquo;homicide de meurtre (<em>murder<\/em>) \u00e0 homicide involontaire (<em>manslaughter<\/em>), ou de la responsabilit\u00e9 diminu\u00e9e (<em>diminished capacity<\/em>). Les expertises portant sur le syndrome de la femme battue y sont largement admises en tant qu&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d&rsquo;information scientifique destin\u00e9s \u00e0 \u00e9clairer les jur\u00e9s populaires sur le bien-fond\u00e9 de la perception de menace chez l&rsquo;accus\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les juridictions de tradition romano-germanique, \u00e0 l&rsquo;instar de la France, de la Belgique ou de la Suisse, le droit codifi\u00e9 se montre traditionnellement plus r\u00e9tif \u00e0 cr\u00e9er des causes d&rsquo;irresponsabilit\u00e9 p\u00e9nale sur mesure. L&rsquo;excuse d&rsquo;abus ne constitue pas une cause p\u00e9remptoire de justification juridique. En revanche, elle trouve une application pratique majeure au stade de la personnalisation des peines et des circonstances att\u00e9nuantes. L&rsquo;article 122-1 alin\u00e9a 2 du Code p\u00e9nal fran\u00e7ais, qui pr\u00e9voit une r\u00e9duction obligatoire de peine en cas d&rsquo;alt\u00e9ration du discernement caus\u00e9e par un trouble psychique, offre un r\u00e9ceptacle juridique direct pour int\u00e9grer les cons\u00e9quences psychopathologiques des abus subis.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du pr\u00e9toire criminel, la prise en compte de ces dynamiques a profond\u00e9ment modifi\u00e9 les politiques p\u00e9nitentiaires et de r\u00e9insertion sociale. La mise en place de structures d&rsquo;incarc\u00e9ration \u00ab inform\u00e9es par le trauma \u00bb (<em>trauma-informed correctional care<\/em>) reconna\u00eet que la majorit\u00e9 des femmes incarc\u00e9r\u00e9es et une part substantielle des hommes purgeant de lourdes peines pr\u00e9sentent des ant\u00e9c\u00e9dents s\u00e9v\u00e8res de poly-victimisation infantile. La prise en charge clinique de ces blessures psychologiques devient ainsi un levier d\u00e9terminant de la pr\u00e9vention de la r\u00e9cidive criminelle.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches empiriques en criminologie, en victimologie et en neuropsychiatrie offrent des donn\u00e9es contrast\u00e9es sur les corr\u00e9lations entre maltraitance pr\u00e9coce et passage \u00e0 l&rsquo;acte criminel ult\u00e9rieur. Les travaux pionniers de Cathy Spatz Widom, initi\u00e9s \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et poursuivis sur des cohortes prospectives longitudinales durant plus de trois d\u00e9cennies, ont confirm\u00e9 l&rsquo;existence objective du \u00ab cycle de la violence \u00bb. Selon ses conclusions de r\u00e9f\u00e9rence, les enfants victimes de n\u00e9gligences graves ou de s\u00e9vices physiques pr\u00e9sentent un risque significativement plus \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9s pour des crimes avec violence \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte comparativement \u00e0 un groupe t\u00e9moin appari\u00e9. Toutefois, Widom a constamment soulign\u00e9 que ce d\u00e9terminisme n&rsquo;est en rien absolu : la grande majorit\u00e9 des enfants maltrait\u00e9s ne deviennent pas des d\u00e9linquants violents, ce qui infirme l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une causalit\u00e9 lin\u00e9aire m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences du d\u00e9veloppement, les \u00e9tudes men\u00e9es sur les traumatismes cr\u00e2niens pr\u00e9coces et les exp\u00e9riences infantiles ind\u00e9sirables (\u00e9tudes <em>Adverse Childhood Experiences<\/em> ou ACE dirig\u00e9es par Vincent Felitti et Robert Anda) ont mis en lumi\u00e8re des alt\u00e9rations structurelles au niveau du cortex pr\u00e9frontal orbitaire et ventrom\u00e9dian, r\u00e9gions d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la r\u00e9gulation inhibitrice et au contr\u00f4le des pulsions agressives. Les individus ayant accumul\u00e9 des scores ACE \u00e9lev\u00e9s manifestent fr\u00e9quemment des anomalies du volume hippocampique et une hypor\u00e9activit\u00e9 des circuits pr\u00e9frontaux face au stress aigu, fournissant un substrat biologique tangible aux arguments de la d\u00e9fense lors de proc\u00e8s d&rsquo;assises.<\/p>\n<p>Cependant, les recherches \u00e9valuant l&rsquo;efficacit\u00e9 r\u00e9elle de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus aupr\u00e8s des jurys populaires d\u00e9montrent que son accueil demeure impr\u00e9visible et souvent d\u00e9favorable. Les \u00e9tudes exp\u00e9rimentales en psychologie sociale de la justice (notamment les m\u00e9ta-analyses de Jennifer Skeem et Norman Finkel) r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;argument de l&rsquo;abus fonctionne comme une arme \u00e0 double tranchant : si certains jur\u00e9s \u00e9prouvent de l&#8217;empathie face \u00e0 la victimisation pass\u00e9e et all\u00e8gent le verdict, d&rsquo;autres per\u00e7oivent le pr\u00e9venu traumatis\u00e9 comme irr\u00e9m\u00e9diablement bris\u00e9, dangereux et intrins\u00e8quement inapte \u00e0 la r\u00e9habilitation, ce qui peut paradoxalement conduire \u00e0 des peines plus s\u00e9v\u00e8res ou \u00e0 un refus syst\u00e9matique de lib\u00e9ration conditionnelle.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et comparatives<\/h3>\n<p>La perception et la recevabilit\u00e9 de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus varient consid\u00e9rablement selon les structures juridiques, les valeurs culturelles et les conceptions philosophiques du r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat dans la protection des individus. Dans les soci\u00e9t\u00e9s individualistes anglo-am\u00e9ricaines, o\u00f9 la justice criminelle s&rsquo;organise selon un mod\u00e8le accusatoire combatif, les avocats disposent d&rsquo;une grande latitude pour introduire des th\u00e9ories novatrices et mobiliser des batailles d&rsquo;experts devant des jurys de citoyens profanes. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce terreau que le ph\u00e9nom\u00e8ne des syndromes d&rsquo;abus multiples s&rsquo;est \u00e9panoui.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les syst\u00e8mes inquisitoires ou civilistes de l&rsquo;Europe continentale, l&rsquo;accent est traditionnellement mis sur la stricte l\u00e9galit\u00e9 des d\u00e9lits et des peines, encadr\u00e9e par des magistrats professionnels. La tradition juridique y valorise la primaut\u00e9 de la r\u00e8gle objective sur les \u00e9tats \u00e9motionnels subjectifs. N\u00e9anmoins, l&rsquo;\u00e9volution r\u00e9cente des normes soci\u00e9tales sous l&rsquo;influence du droit international des droits de l&rsquo;homme et des recommandations de la Convention d&rsquo;Istanbul sur la pr\u00e9vention des violences \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes pousse les juridictions europ\u00e9ennes \u00e0 repenser les crit\u00e8res temporels de la l\u00e9gitime d\u00e9fense, notamment au Canada (arr\u00eat historique <em>R. c. Lavallee<\/em> en 1990) et en France avec l&rsquo;introduction d\u00e9battue de concepts tels que la \u00ab l\u00e9gitime d\u00e9fense diff\u00e9r\u00e9e \u00bb ou \u00ab l&rsquo;\u00e9tat de n\u00e9cessit\u00e9 psychosocial \u00bb.<\/p>\n<p>Dans les cultures collectivistes ou traditionalistes, l&rsquo;invocation d&rsquo;abus familiaux pass\u00e9s pour justifier un parricide ou le meurtre d&rsquo;un conjoint est fr\u00e9quemment rejet\u00e9e avec une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 accrue, car elle porte atteinte \u00e0 la structure hi\u00e9rarchique et \u00e0 la coh\u00e9sion fondamentale du clan ou de la communaut\u00e9. L&rsquo;opprobre social attach\u00e9 \u00e0 la d\u00e9nonciation publique de violences intrafamiliales y inhibe l&rsquo;\u00e9mergence m\u00eame de ce moyen de d\u00e9fense, l&rsquo;honneur familial primant sur la reconnaissance de la souffrance individuelle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus suscite des pol\u00e9miques particuli\u00e8rement intenses, r\u00e9unissant contre elle des voix issues de la philosophie du droit, de la victimologie et de la criminologie critique :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure, formul\u00e9e avec vigueur par Alan Dershowitz et des philosophes de la responsabilit\u00e9 comme Stephen Morse, d\u00e9nonce la \u00ab psychologisation \u00bb ou la \u00ab m\u00e9dicalisation \u00bb abusive du crime. Morse d\u00e9nonce ce qu&rsquo;il nomme le <em>fundamental psycholegal error<\/em> (l&rsquo;erreur psychol\u00e9gale fondamentale), qui consiste \u00e0 croire que fournir une explication causale, psychologique ou sociologique \u00e0 un comportement \u00e9quivaut automatiquement \u00e0 prouver que l&rsquo;auteur ne pouvait pas agir autrement et doit donc \u00eatre excus\u00e9. Pour ces th\u00e9oriciens, comprendre les origines d&rsquo;une conduite n&rsquo;\u00e9quivaut nullement \u00e0 la l\u00e9gitimer sur le plan normatif.<\/p>\n<p>La seconde objection provient du champ m\u00eame des mouvements f\u00e9ministes et de d\u00e9fense des droits des victimes. De nombreuses th\u00e9oriciennes d\u00e9plorent que l&rsquo;excuse d&rsquo;abus repose traditionnellement sur la pathologisation des victimes. En exigeant qu&rsquo;une femme battue d\u00e9montre qu&rsquo;elle souffre d&rsquo;un \u00ab syndrome \u00bb, qu&rsquo;elle est psychologiquement \u00ab handicap\u00e9e \u00bb, irrationnelle ou r\u00e9duite \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;impuissance acquise pour pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;indulgence de la cour, la justice d\u00e9nie \u00e0 ces femmes leur lucidit\u00e9 et le caract\u00e8re fondamentalement rationnel de leur acte d&rsquo;auto-pr\u00e9servation face \u00e0 un bourreau mena\u00e7ant leur existence.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9thique et sociologique, la prolif\u00e9ration potentielle de ces excuses soul\u00e8ve le spectre d&rsquo;une justice \u00e0 deux vitesses minant la confiance des citoyens dans l&rsquo;\u00c9tat de droit. Si chaque auteur de violences peut imputer ses crimes aux carences \u00e9ducatives de ses parents, \u00e0 l&rsquo;alcoolisme de son entourage ou \u00e0 l&rsquo;injustice du syst\u00e8me social, la responsabilit\u00e9 morale personnelle s&rsquo;effondre, transformant la soci\u00e9t\u00e9 en une juxtaposition de victimes rivales d\u00e9nu\u00e9es de toute obligation envers autrui.<\/p>\n<p>Enfin, la fiabilit\u00e9 scientifique de certains syndromes mobilis\u00e9s au sein de l&rsquo;excuse d&rsquo;abus demeure vivement contest\u00e9e par la communaut\u00e9 psychiatrique institutionnelle. Le \u00ab syndrome de la femme battue \u00bb ou le \u00ab syndrome d&rsquo;ali\u00e9nation parentale \u00bb ne figurent pas comme troubles mentaux sp\u00e9cifiques dans les nomenclatures officielles internationales (DSM ou CIM), ce qui soul\u00e8ve de vives inqui\u00e9tudes quant \u00e0 l&rsquo;introduction d&rsquo;une pseudoscience partisane dans les cours de justice.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9venir tout amalgame juridique et th\u00e9orique, il convient d&rsquo;op\u00e9rer des distinctions analytiques pr\u00e9cises entre l&rsquo;excuse d&rsquo;abus et des notions corollaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L\u00e9gitime d\u00e9fense classique :<\/strong> Fait justificatif qui rend l&rsquo;acte intrins\u00e8quement conforme au droit si la riposte est simultan\u00e9e, n\u00e9cessaire et proportionn\u00e9e \u00e0 une agression injuste en cours. L&rsquo;excuse d&rsquo;abus intervient souvent pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque les crit\u00e8res stricts de la l\u00e9gitime d\u00e9fense font d\u00e9faut (notamment en cas d&rsquo;attaque pr\u00e9ventive ou diff\u00e9r\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>Alt\u00e9ration du discernement :<\/strong> Notio-concept psychiatrique et p\u00e9nal constatant une d\u00e9gradation partielle des facult\u00e9s cognitives ou du contr\u00f4le des actes au moment de l&rsquo;infraction. L&rsquo;excuse d&rsquo;abus constitue une tentative d&rsquo;expliquer l&rsquo;origine biographique de cette alt\u00e9ration, sans s&rsquo;y substituer.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9mence \/ Abolition du discernement :<\/strong> Cause absolue d&rsquo;irresponsabilit\u00e9 p\u00e9nale r\u00e9sultant d&rsquo;une perte totale de contact avec la r\u00e9alit\u00e9 (\u00e9tat psychotique ou d\u00e9mence organique). L&rsquo;excuse d&rsquo;abus aboutit tr\u00e8s rarement \u00e0 une abolition compl\u00e8te, relevant plut\u00f4t du registre des traumatismes r\u00e9actionnels.<\/li>\n<li><strong>Contrainte morale :<\/strong> Situation dans laquelle la volont\u00e9 d&rsquo;un individu est annihil\u00e9e par une force ext\u00e9rieure ou une menace irr\u00e9sistible. Contrairement \u00e0 la contrainte, l&rsquo;auteur invoquant une excuse d&rsquo;abus conserve souvent une capacit\u00e9 de planification instrumentale de son acte.<\/li>\n<li><strong>Circonstances att\u00e9nuantes :<\/strong> \u00c9l\u00e9ments subjectifs ou objectifs li\u00e9s aux motifs du crime, au profil de l&rsquo;auteur ou au contexte, permettant au magistrat de moduler la peine sans faire dispara\u00eetre la culpabilit\u00e9 l\u00e9gale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;excuse d&rsquo;abus demeure un concept charni\u00e8re et hautement pol\u00e9mique de la rencontre entre sciences du psychisme et syst\u00e8me judiciaire. Elle illustre les dilemmes fondamentaux d&rsquo;une justice moderne confront\u00e9e aux r\u00e9v\u00e9lations de la psychopathologie et des neurosciences :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle d\u00e9signe l&rsquo;invocation de traumatismes, de maltraitances ou d&rsquo;abus subis pour att\u00e9nuer ou exon\u00e9rer la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale d&rsquo;un accus\u00e9.<\/li>\n<li>Historiquement ancr\u00e9e dans la conceptualisation du syndrome de la femme battue dans les ann\u00e9es 1970, elle a connu une expansion m\u00e9diatique et doctrinale majeure au cours des ann\u00e9es 1990.<\/li>\n<li>Sur le plan th\u00e9orique, elle repose sur le croisement du stress post-traumatique, de l&rsquo;impuissance acquise et de l&rsquo;alt\u00e9ration neurobiologique des fonctions ex\u00e9cutives r\u00e9sultant de violences chroniques.<\/li>\n<li>Elle se distingue rigoureusement de la l\u00e9gitime d\u00e9fense traditionnelle par l&rsquo;absence fr\u00e9quente de proportionnalit\u00e9 imm\u00e9diate ou de menace physique directe au moment pr\u00e9cis du passage \u00e0 l&rsquo;acte.<\/li>\n<li>Elle impose aux experts psychiatres une m\u00e9thodologie d&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse visant \u00e0 \u00e9liminer la simulation et \u00e0 objectiver le lien de causalit\u00e9 psychique entre s\u00e9vices subis et acte commis.<\/li>\n<li>Elle demeure l&rsquo;objet de vives controverses, critiqu\u00e9e \u00e0 la fois par les juristes soucieux de pr\u00e9server le postulat du libre arbitre et par les mouvements f\u00e9ministes refusant la pathologisation syst\u00e9matique des victimes d&rsquo;abus.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Dershowitz, A. M. (1994). <em>The abuse excuse: And other cop-outs, sob stories, and evasions of responsibility<\/em>. Little, Brown and Company.<\/li>\n<li>Herman, J. L. (1992). <em>Trauma and recovery: The aftermath of violence\u2014from domestic abuse to political terror<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Morse, S. J. (1998). Excusing and the new excuses. In P. A. French, T. E. Uehling, &amp; H. K. Wettstein (Eds.), <em>Philosophy of Law<\/em> (Midwest Studies in Philosophy, Vol. 22, pp. 107-130). University of Minnesota Press.<\/li>\n<li>Seligman, M. E. (1975). <em>Helplessness: On depression, development, and death<\/em>. W. H. Freeman.<\/li>\n<li>Walker, L. E. (1979). <em>The battered woman<\/em>. Harper &amp; Row.<\/li>\n<li>Widom, C. S. (1989). The cycle of violence. <em>Science<\/em>, 244(4901), 160-166. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.2704995\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.2704995<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;excuse d&rsquo;abus d\u00e9signe l&rsquo;invocation en justice d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents de maltraitance pour att\u00e9nuer la culpabilit\u00e9 p\u00e9nale, questionnant le lien entre trauma et responsabilit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[72,13,859],"tags":[163,31052,4030,31053,31054,24],"class_list":["post-19291","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-criminologie","category-psychologie-legale","category-psychopathologie","tag-criminologie","tag-excuse-dabus","tag-psychologie-legale","tag-responsabilite-penale","tag-syndrome-de-la-femme-battue","tag-traumatisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19291","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19291\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19291"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19291"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19291"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}