{"id":19286,"date":"2026-10-21T21:37:15","date_gmt":"2026-10-21T21:37:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=abstraction-psychologie-cognitive"},"modified":"2026-10-21T21:37:15","modified_gmt":"2026-10-21T21:37:15","slug":"abstraction-psychologie-cognitive","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=abstraction-psychologie-cognitive","title":{"rendered":"L&rsquo;Abstraction : Cl\u00e9 de la Pens\u00e9e Cognitive"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;abstraction constitue l&rsquo;un des piliers fondamentaux du fonctionnement cognitif humain, permettant \u00e0 l&rsquo;esprit de d\u00e9passer l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 perceptive pour concevoir des principes g\u00e9n\u00e9raux et universels. Sans cette facult\u00e9 sup\u00e9rieure, notre rapport au r\u00e9el demeurerait prisonnier d&rsquo;instantan\u00e9s sensoriels fragment\u00e9s, interdisant tout raisonnement inductif, m\u00e9taphorique ou scientifique. En explorant les m\u00e9canismes par lesquels la conscience filtre, synth\u00e9tise et transcende la mati\u00e8re brute des faits, la psychologie contemporaine \u00e9claire la gen\u00e8se m\u00eame de la conceptualisation et de la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n<h2>L&rsquo;Abstraction<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychologie cognitive et en philosophie de l&rsquo;esprit, l&rsquo;abstraction d\u00e9signe l&rsquo;op\u00e9ration intellectuelle par laquelle un sujet isole mentalement une ou plusieurs propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un objet, d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement ou d&rsquo;une exp\u00e9rience, en faisant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment abstraction des caract\u00e9ristiques contextuelles, mat\u00e9rielles ou contingentes. Ce processus r\u00e9ducteur et int\u00e9grateur permet de regrouper des entit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes sous une m\u00eame cat\u00e9gorie notionnelle en vertu de traits structurels ou fonctionnels partag\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan d\u00e9veloppemental et clinique, l&rsquo;abstraction renvoie \u00e0 la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une pens\u00e9e symbolique de haut niveau, \u00e9mancip\u00e9e des contraintes perceptives imm\u00e9diates du stimulus concret. Elle s&rsquo;oppose directement \u00e0 la pens\u00e9e concr\u00e8te ou \u00e0 la pens\u00e9e litt\u00e9rale, souvent observ\u00e9e lors de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales pr\u00e9frontales ou de troubles psychiatriques graves, o\u00f9 l&rsquo;individu reste tributaire des aspects mat\u00e9riels tangibles de son environnement imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;abstraction cognitive op\u00e8re comme un moteur de compression de l&rsquo;information : en r\u00e9duisant la complexit\u00e9 volum\u00e9trique des stimuli capt\u00e9s par les organes sensoriels, elle engendre des sch\u00e9mas mentaux, des repr\u00e9sentations g\u00e9n\u00e9riques et des r\u00e8gles formelles r\u00e9utilisables dans une infinit\u00e9 de situations in\u00e9dites, constituant ainsi le socle de l&rsquo;intelligence fluide et de l&rsquo;adaptation comportementale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab abstraction \u00bb d\u00e9rive du substantif latin <em>abstractio<\/em>, forg\u00e9 sur le verbe <em>abstrahere<\/em>, lequel r\u00e9sulte de la composition du pr\u00e9fixe <em>ab-<\/em> (signifiant l&rsquo;\u00e9loignement, la s\u00e9paration, le d\u00e9tachement) et du radical <em>trahere<\/em> (signifiant tirer, tra\u00eener, extraire). \u00c9tymologiquement, abstraire consiste donc au sens le plus physique \u00e0 \u00ab tirer loin de \u00bb, \u00e0 \u00ab arracher \u00bb ou \u00e0 \u00ab s\u00e9parer par la force \u00bb un \u00e9l\u00e9ment particulier d&rsquo;un ensemble composite au sein duquel il se trouve originellement immerg\u00e9.<\/p>\n<p>Cette notion a d&rsquo;abord chemin\u00e9 au sein de la philosophie antique et m\u00e9di\u00e9vale, notamment dans les traductions latines de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Aristote (sous le concept d&rsquo;<em>aphairesis<\/em>, qui d\u00e9signait l&rsquo;\u00e9limination progressive des pr\u00e9dicats sensibles pour ne retenir que l&rsquo;essence d&rsquo;une forme g\u00e9om\u00e9trique ou m\u00e9taphysique). Les scolastiques du Moyen \u00c2ge, \u00e0 l&rsquo;instar de Thomas d&rsquo;Aquin et de Duns Scot, ont par la suite raffin\u00e9 le terme en distinguant l&rsquo;abstraction totale de l&rsquo;abstraction formelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans le champ de la psychologie scientifique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, sous la plume de pionniers tels que William James, Wilhelm Wundt et plus tard Jean Piaget. Ces th\u00e9oriciens ont \u00e9mancip\u00e9 le terme de son carcan purement sp\u00e9culatif pour en faire un construct mesurable, d\u00e9crivant la trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique menant de l&rsquo;appr\u00e9hension sensorimotrice du monde \u00e0 la manipulation d&rsquo;entit\u00e9s logico-math\u00e9matiques autonomes.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, \u00ab abstraction \u00bb est un nom commun f\u00e9minin. Sa transcription phon\u00e9tique normalis\u00e9e dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international (API) s&rsquo;\u00e9crit \/ab.st\u0281ak.sj\u0254\u0303\/. Il ne comporte pas de marqueur orthographique diacritique particulier, si ce n&rsquo;est la succession consonantique \u00ab bst \u00bb, repr\u00e9sentative de son \u00e9tymon latin, imposant une articulation occlusive bilabiale suivie d&rsquo;une sibilante alv\u00e9olaire.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique et morphologique, le terme s&rsquo;articule autour de d\u00e9riv\u00e9s directs et de locutions consacr\u00e9es : le verbe transitif \u00ab abstraire \u00bb (qui s&#8217;emploie aussi sous la forme pronominale \u00ab s&rsquo;abstraire de \u00bb pour d\u00e9signer le repli m\u00e9ditatif ou la d\u00e9connexion volontaire d&rsquo;un environnement sensoriel polluant), l&rsquo;adjectif \u00ab abstrait \u00bb (f\u00e9minin \u00ab abstraite \u00bb), ainsi que l&rsquo;adverbe \u00ab abstraitement \u00bb. Dans le discours psychopathologique et neuropsychologique, on parle commun\u00e9ment de \u00ab niveau d&rsquo;abstraction \u00bb ou d&rsquo;\u00ab attitude d&rsquo;abstraction \u00bb.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage idiomatique et scientifique, on distingue l&rsquo;action d&rsquo;abstraire (l&rsquo;op\u00e9ration de traitement en cours) du r\u00e9sultat de cette op\u00e9ration (le concept abstrait lui-m\u00eame, l&rsquo;artefact cognitif qui en r\u00e9sulte). Les expressions telles que \u00ab faire abstraction de \u00bb incarnent au niveau m\u00e9tacognitif la d\u00e9cision volontaire d&rsquo;occulter une variable pour focaliser l&rsquo;attention s\u00e9lective sur une autre dimension jug\u00e9e prioritaire dans le cadre de la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;abstraction ne consiste pas en une simple perte de mati\u00e8re ou une amn\u00e9sie partielle des donn\u00e9es sensibles ; elle constitue une r\u00e9organisation qualitativement sup\u00e9rieure du savoir int\u00e9rioris\u00e9. Dans le mod\u00e8le de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_cognitive\">psychologie cognitive<\/a>, l&rsquo;abstraction intervient comme un filtre hi\u00e9rarchique complexe op\u00e9rant sur de multiples niveaux d&rsquo;int\u00e9gration mn\u00e9sique. Au niveau primaire, elle extrait les r\u00e9gularit\u00e9s statistiques de nos perceptions brutes : c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un nouveau-n\u00e9 commence \u00e0 d\u00e9duire, \u00e0 force de confrontations avec des exemplaires disparates, l&rsquo;invariant visuel qui d\u00e9finit un visage humain, ind\u00e9pendamment de la luminosit\u00e9 ou de l&rsquo;angle d&rsquo;observation.<\/p>\n<p>\u00c0 des niveaux cognitifs plus \u00e9lev\u00e9s, l&rsquo;abstraction transcende le champ perceptif pour s&rsquo;ancrer dans le domaine conceptuel et propositionnel. Cela suppose la capacit\u00e9 de manipuler mentalement des relations entre relations. D\u00e8s lors qu&rsquo;un individu manipule des id\u00e9es telles que la \u00ab justice \u00bb, la \u00ab r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00bb, ou l&rsquo;\u00ab entropie \u00bb, il n&rsquo;\u00e9voque plus aucun stimulus mat\u00e9riel direct ; il orchestre un m\u00e9ta-mod\u00e8le compos\u00e9 d&rsquo;un ensemble de r\u00e8gles abstraites r\u00e9gulant des comportements, des probabilit\u00e9s ou des transferts d&rsquo;\u00e9nergie. L&rsquo;abstraction \u00e9rige ainsi un monde interne d&rsquo;id\u00e9alit\u00e9s d\u00e9contextualis\u00e9es qui conf\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain une libert\u00e9 temporelle absolue : celle d&rsquo;extrapoler le pass\u00e9 vers des futurs hautement improbables ou purement th\u00e9oriques.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;abstraction englobe \u00e9galement la flexibilit\u00e9 cognitive et l&rsquo;inhibition. Pour envisager ce qu&rsquo;un chien et un poisson poss\u00e8dent en commun (leur statut zoologique d&rsquo;animaux vert\u00e9br\u00e9s), l&rsquo;esprit doit obligatoirement inhiber leurs caract\u00e9ristiques saillantes et contradictoires (la pr\u00e9sence de pattes par rapport aux nageoires, la respiration a\u00e9rienne par rapport aux branchies). Ce co\u00fbt computationnel, d\u00e9pendant directement du cortex pr\u00e9frontal, montre que l&rsquo;abstraction n&rsquo;est pas un \u00e9tat passif de contemplation, mais une lutte active et co\u00fbteuse contre la dominance des indices perceptifs saillants qui accaparent nos sens.<\/p>\n<p>Les limites de l&rsquo;abstraction apparaissent lorsque le lien avec l&#8217;empirie se rompt de mani\u00e8re excessive, versant dans ce que certains th\u00e9oriciens appellent la rationalisation morbide ou l&rsquo;hyper-abstraction. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;effondrement du pouvoir d&rsquo;abstraction pr\u00e9cipite le patient dans une litt\u00e9ralit\u00e9 invalidante, o\u00f9 un proverbe comme \u00ab pierre qui roule n&rsquo;amasse pas mousse \u00bb ne peut plus \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 m\u00e9taphoriquement, mais uniquement ramen\u00e9 \u00e0 un fait physique g\u00e9ologique concernant des min\u00e9raux et des v\u00e9g\u00e9taux terrestres.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation de l&rsquo;abstraction en tant que m\u00e9canisme psychologique a \u00e9merg\u00e9 des apories philosophiques l\u00e9gu\u00e9es par l&#8217;empirisme de John Locke et le criticisme d&rsquo;Emmanuel Kant. Locke soutenait que tous nos concepts d\u00e9coulent de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle par une distillation progressive (abstraction empirique), tandis que Kant d\u00e9montrait la n\u00e9cessit\u00e9 de cat\u00e9gories <em>a priori<\/em> de l&rsquo;entendement pour rendre l&rsquo;exp\u00e9rience intelligible. \u00c0 l&rsquo;aube du XXe si\u00e8cle, ces r\u00e9flexions ont migr\u00e9 vers les premiers laboratoires de psychologie exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Le grand tournant d\u00e9veloppemental s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9 sous l&rsquo;impulsion de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Piaget\">Jean Piaget<\/a>. D\u00e8s les ann\u00e9es 1930, Piaget a th\u00e9oris\u00e9 la gen\u00e8se de l&rsquo;abstraction \u00e0 travers ses stades du d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence. Il a notamment isol\u00e9 l&rsquo;\u00ab abstraction simple \u00bb (ou empirique, qui porte sur les caract\u00e9ristiques physiques des objets) et l&rsquo;\u00ab abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante \u00bb, clef de vo\u00fbte de la pens\u00e9e formelle adolescente. Par cette derni\u00e8re, le sujet abstrait ses propres actions cognitives et leurs coordinations pour b\u00e2tir de nouvelles structures logiques, culminant au stade des op\u00e9rations formelles (vers 11-12 ans), o\u00f9 l&rsquo;adolescent devient capable de raisonner de fa\u00e7on purement hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive sur des \u00e9nonc\u00e9s verbaux d\u00e9sincarn\u00e9s.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, au sein de l&rsquo;\u00e9cole historico-culturelle sovi\u00e9tique, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lev_Vygotski\">Lev Vygotski<\/a> a apport\u00e9 une contribution d\u00e9cisive en articulant l&rsquo;abstraction avec la m\u00e9diation s\u00e9miotique. Dans <em>Pens\u00e9e et Langage<\/em> (1934), Vygotski a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;abstraction n&rsquo;est pas une simple maturation biologique spontan\u00e9e, mais une fonction psychologique sup\u00e9rieure co-construite par le langage. L&rsquo;acquisition du signe linguistique arrache l&rsquo;enfant \u00e0 l&#8217;emprise imm\u00e9diate de l&rsquo;objet, transformant le mot en vecteur par excellence de l&rsquo;abstraction cat\u00e9gorielle.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;essor de la neuropsychologie clinique, port\u00e9e par Kurt Goldstein, a permis d&rsquo;\u00e9tudier la d\u00e9gradation pathologique de l&rsquo;abstraction. Goldstein, \u00e9tudiant les anciens combattants c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, a identifi\u00e9 la perte de l&rsquo;\u00ab attitude abstraite \u00bb (<em>abstract attitude<\/em>), concept repris plus tard par Alexander Luria pour cartographier le r\u00f4le organisateur des lobes frontaux dans l&rsquo;organisation de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pens%C3%A9e\">pens\u00e9e<\/a> conceptuelle et de la planification r\u00e9flexive.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres conceptuels majeurs se disputent et s&rsquo;enrichissent mutuellement dans la compr\u00e9hension de l&rsquo;abstraction :<\/p>\n<p>Le cadre structuraliste et constructiviste de Jean Piaget envisage l&rsquo;abstraction comme le moteur d&rsquo;un \u00e9quilibre dynamique entre assimilation et accommodation. Piaget distingue minutieusement l&rsquo;abstraction pseudo-empirique (qui s&rsquo;appuie encore sur les propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles issues de l&rsquo;action men\u00e9e sur les objets) de l&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chie, au sein de laquelle la structure de pens\u00e9e se r\u00e9organise \u00e0 un \u00e9chelon sup\u00e9rieur. Pour Piaget, l&rsquo;acc\u00e8s au raisonnement scientifique d\u00e9coule de cette r\u00e9cursivit\u00e9 intellectuelle o\u00f9 les sch\u00e8mes d&rsquo;action deviennent eux-m\u00eames les objets de la r\u00e9flexion abstraite.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche du cognitivisme classique et du traitement de l&rsquo;information mod\u00e9lise l&rsquo;abstraction sous l&rsquo;angle de la formation de concepts et de prototypes. Selon Eleanor Rosch et sa th\u00e9orie de la cat\u00e9gorisation, l&rsquo;esprit humain ne traite pas les attributs de mani\u00e8re \u00e9quiprobable. L&rsquo;abstraction op\u00e8re un va-et-vient entre un \u00ab niveau de base \u00bb (ex. : une chaise, facilement visualisable et incarn\u00e9e) et un niveau \u00ab superordonn\u00e9 \u00bb hautement abstrait (ex. : le mobilier, cat\u00e9gorie qui n&rsquo;a pas de silhouette prototypique unique et repose sur des relations fonctionnelles distales). L&rsquo;abstraction correspond ici au d\u00e9ploiement d&rsquo;un arbre hi\u00e9rarchique de traits s\u00e9mantiques stock\u00e9s en m\u00e9moire s\u00e9mantique \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du niveau de repr\u00e9sentation (<em>Construal Level Theory<\/em>, ou CLT), initi\u00e9e par Yaacov Trope et Nira Liberman, a renouvel\u00e9 le champ de l&rsquo;abstraction en psychologie sociale et cognitive. Selon cette th\u00e9orie, plus un objet, un \u00e9v\u00e9nement ou une action est \u00e9loign\u00e9 psychologiquement de nous \u2014 que cette distance soit spatiale, temporelle, sociale ou hypoth\u00e9tique \u2014, plus il est encod\u00e9 sous forme de repr\u00e9sentations abstraites de haut niveau (capturant le sens global, les intentions fondamentales et les finalit\u00e9s). \u00c0 l&rsquo;inverse, la proximit\u00e9 psychologique suscite des repr\u00e9sentations concr\u00e8tes de bas niveau (ax\u00e9es sur les d\u00e9tails contextuels, les moyens op\u00e9ratoires et les contingences m\u00e9caniques).<\/p>\n<p>Enfin, le paradigme des neurosciences contemporaines \u00e9claire l&rsquo;abstraction \u00e0 l&rsquo;aide des hi\u00e9rarchies cortico-corticales. Dans ces mod\u00e8les pr\u00e9dictifs, le cerveau est per\u00e7u comme une machine bay\u00e9sienne : les aires sensorielles primaires traitent les signaux physiques hautement bruit\u00e9s, tandis que les r\u00e9gions associatives et le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral extraient les invariants universels sous forme de repr\u00e9sentations invariantes \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle spatiale ou temporelle, all\u00e9geant la charge de pr\u00e9diction de l&rsquo;organisme face au monde.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature clinique et exp\u00e9rimentale segmente commun\u00e9ment l&rsquo;abstraction selon plusieurs dimensions et sous-types fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction s\u00e9lective :<\/strong> M\u00e9canisme attentionnel par lequel le cerveau privil\u00e9gie une propri\u00e9t\u00e9 distinctive d&rsquo;un stimulus (sa couleur, sa trajectoire) en inhibant activement toutes les dimensions adventices concurrentes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction g\u00e9n\u00e9ralisatrice :<\/strong> Op\u00e9ration inductive par laquelle une loi ou un principe d\u00e9duit d&rsquo;un \u00e9chantillon limit\u00e9 d&rsquo;observations est \u00e9tendu \u00e0 la totalit\u00e9 d&rsquo;une population ou \u00e0 des contextes formellement disparates mais structurellement isomorphes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction verbale :<\/strong> Facult\u00e9 de concevoir, manipuler et lier des concepts \u00e0 l&rsquo;aide de symboles linguistiques, sans recours \u00e0 l&rsquo;imagerie mentale visuo-spatiale concr\u00e8te (mesur\u00e9e classiquement par la recherche de similitudes s\u00e9mantiques).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction visuo-spatiale ou non-verbale :<\/strong> Aptitude \u00e0 d\u00e9couvrir des analogies g\u00e9om\u00e9triques, des matrices logiques ou des r\u00e9gularit\u00e9s topologiques sans passer par l&rsquo;encodage discursif (sollicit\u00e9e massivement dans les tests de type Raven).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante piag\u00e9tienne :<\/strong> Processus par lequel une coordination d&rsquo;actions pratiques est transpos\u00e9e sur le plan repr\u00e9sentatif, permettant la d\u00e9rivation de r\u00e8gles logico-math\u00e9matiques \u00e0 partir du fonctionnement m\u00eame de la pens\u00e9e du sujet.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction \u00e9motionnelle et interpersonnelle :<\/strong> Aptitude \u00e0 d\u00e9passer la r\u00e9action affective imm\u00e9diate pour analyser les dynamiques relationnelles selon des principes psychologiques globaux (tels que la projection, l&#8217;empathie cognitive ou la loyaut\u00e9 syst\u00e9mique).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation du d\u00e9veloppement infantile illustre avec une clart\u00e9 remarquable le passage du concret \u00e0 l&rsquo;abstrait. Un enfant de 4 ans \u00e0 qui l&rsquo;on demande ce qu&rsquo;est une \u00ab pomme \u00bb r\u00e9pondra typiquement par une description concr\u00e8te li\u00e9e \u00e0 son utilisation ou \u00e0 ses sensations : \u00ab C&rsquo;est rouge et \u00e7a se mange \u00bb. Vers l&rsquo;\u00e2ge de 9 ou 10 ans, le m\u00eame enfant mobilisera une classification abstraite : \u00ab C&rsquo;est un fruit \u00bb, d\u00e9montrant qu&rsquo;il subordonne d\u00e9sormais la pomme \u00e0 une cat\u00e9gorie taxonomique ind\u00e9pendante de son acte de consommation personnel.<\/p>\n<p>Dans le domaine des math\u00e9matiques scolaires, la transition vers l&rsquo;alg\u00e8bre constitue l&rsquo;arch\u00e9type de l&rsquo;exigence d&rsquo;abstraction. Tant que l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve op\u00e8re sur de l&rsquo;arithm\u00e9tique (3 pommes + 2 pommes = 5 pommes), la repr\u00e9sentation mentale conserve un ancrage imag\u00e9. D\u00e8s lors qu&rsquo;il doit r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9quation <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3x + 2 = 11\">$3x + 2 = 11$<\/span>, la lettre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x\">$x$<\/span> devient une variable abstraite dont la valeur d\u00e9pend d&rsquo;un syst\u00e8me relationnel pur : le sujet doit raisonner sur des structures op\u00e9ratoires, et non plus sur des quantit\u00e9s tangibles d&rsquo;objets.<\/p>\n<p>Au plan clinique, le c\u00e9l\u00e8bre cas de Phineas Gage et, plus rigoureusement, les patients document\u00e9s par Alexander Luria et Kurt Goldstein offrent des contre-exemples saisissants. Goldstein d\u00e9crivait des patients atteints de l\u00e9sions pr\u00e9frontales massives incapables de trier des pelotes de laine par \u00ab nuances de vert \u00bb si celles-ci ne pr\u00e9sentaient pas un \u00e9clat lumineux rigoureusement identique. Ces patients, priv\u00e9s de l&rsquo;attitude abstraite, ne percevaient pas la \u00ab verdeur \u00bb comme un genre universel : ils voyaient une multiplicit\u00e9 de teintes incommensurables, proclamant qu&rsquo;une pelote \u00e9tait \u00ab vert olive \u00bb et l&rsquo;autre \u00ab vert prairie \u00bb, sans pouvoir les regrouper sous un concept chapeau unificateur.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique et neuropsychologique du niveau d&rsquo;abstraction s&rsquo;appuie sur une panoplie d&rsquo;instruments standardis\u00e9s explorant \u00e0 la fois la sph\u00e8re verbale et la sph\u00e8re non-verbale :<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9preuve des \u00ab Similitudes \u00bb (issue des \u00e9chelles d&rsquo;intelligence de David Wechsler, telles que la WAIS-IV et le WISC-V) repr\u00e9sente la mesure la plus canonique de l&rsquo;abstraction verbale. Le clinicien demande au sujet : \u00ab En quoi se ressemblent une orange et une banane ? \u00bb. Une r\u00e9ponse de niveau concret (\u00ab Elles se mangent \u00bb, \u00ab Elles ont une peau \u00bb) re\u00e7oit un score de 1 point, tandis qu&rsquo;une r\u00e9ponse abstraite cat\u00e9gorielle (\u00ab Ce sont des fruits \u00bb) est gratifi\u00e9e de 2 points. L&rsquo;\u00e9preuve escalade vers des concepts de plus en plus \u00e9vanescents, interrogeant la parent\u00e9 entre la libert\u00e9 et la contrainte, ou entre l&rsquo;espace et le temps.<\/p>\n<p>Pour s&rsquo;affranchir du d\u00e9terminisme linguistique et culturel, les psychologues emploient les Matrices Progressives de Raven (RPM). Ce test pr\u00e9sente une s\u00e9rie de figures g\u00e9om\u00e9triques lacunaires ordonn\u00e9es selon des r\u00e8gles logiques bidirectionnelles (analogies, additions ou soustractions d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments graphiques). Le participant doit abstraire la r\u00e8gle matricielle sous-jacente pour d\u00e9signer, parmi plusieurs distracteurs, la pi\u00e8ce exacte compl\u00e9tant la s\u00e9rie.<\/p>\n<p>Le test de classement de cartes du Wisconsin (<em>Wisconsin Card Sorting Test<\/em>, ou WCST) \u00e9value directement la capacit\u00e9 d&rsquo;abstraction inductive conjointe aux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fonctions_%C3%A9x%C3%A9cutives\">fonctions ex\u00e9cutives<\/a>. Le sujet doit cat\u00e9goriser des cartes selon des crit\u00e8res changeants (forme, couleur ou nombre d&rsquo;items) sans conna\u00eetre la r\u00e8gle <em>a priori<\/em>, en s&rsquo;appuyant uniquement sur le feedback \u00ab correct \u00bb ou \u00ab incorrect \u00bb de l&rsquo;examinateur. Ce test met en lumi\u00e8re l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;abstraction par l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;erreurs pers\u00e9v\u00e9ratives : le patient reste rigidement fix\u00e9 sur une r\u00e8gle caduque parce qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 abstraire une nouvelle configuration.<\/p>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation des proverbes et des m\u00e9taphores constitue enfin une m\u00e9thode d&rsquo;\u00e9valuation clinique qualitative incontournable. Demander \u00e0 un patient d&rsquo;expliquer ce que signifie \u00ab Il ne faut pas mettre tous ses \u0153ufs dans le m\u00eame panier \u00bb permet de d\u00e9celer imm\u00e9diatement une pens\u00e9e concr\u00e8te pathologique : le patient c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 ou schizophr\u00e8ne \u00e9voquera le risque r\u00e9el de casser des \u0153ufs de poule au march\u00e9, incapable d&rsquo;abstraire la m\u00e9taphore de la diversification des risques existentiels.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;abstraction trouve des retomb\u00e9es directes dans une multitude de domaines appliqu\u00e9s, \u00e0 commencer par la p\u00e9dagogie et les sciences de l&rsquo;\u00e9ducation. La compr\u00e9hension des paliers d&rsquo;abstraction a conduit \u00e0 la mise en place de d\u00e9marches d&rsquo;enseignement progressives, comme la m\u00e9thode \u00ab Concret-Repr\u00e9sent\u00e9-Abstrait \u00bb (CRA) en didactique des math\u00e9matiques. Cette approche impose que l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve manipule d&rsquo;abord physiquement des r\u00e9glettes ou des jetons, puis observe des sch\u00e9mas graphiques, avant d&rsquo;aborder le formalisme des chiffres et des symboles alg\u00e9briques, garantissant ainsi un enracinement s\u00e9mantique de l&rsquo;abstraction.<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie d&rsquo;inspiration cognitive et comportementale (TCC), l&rsquo;abstraction intervient dans l&rsquo;identification des distorsions cognitives. Aaron Beck a notamment identifi\u00e9 l&rsquo;\u00ab abstraction s\u00e9lective \u00bb, un biais par lequel un individu d\u00e9pressif extrait un d\u00e9tail n\u00e9gatif isol\u00e9 d&rsquo;une situation sociale (un froncement de sourcil fugace chez un interlocuteur) en faisant totalement abstraction de la tonalit\u00e9 globalement bienveillante de l&rsquo;\u00e9change. La th\u00e9rapie consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 assouplir cette s\u00e9lection conceptuelle arbitraire en r\u00e9injectant les donn\u00e9es contextuelles omises.<\/p>\n<p>Dans le monde du travail et de l&rsquo;ergonomie cognitive, la capacit\u00e9 d&rsquo;abstraction conditionne l&rsquo;aptitude au leadership strat\u00e9gique et \u00e0 la gestion de la complexit\u00e9 organisationnelle. Les cadres sup\u00e9rieurs doivent constamment s&rsquo;\u00e9manciper des d\u00e9tails de la production quotidienne pour mod\u00e9liser des \u00e9volutions de march\u00e9 macro-\u00e9conomiques sous forme de tendances abstraites. Plus on s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve dans la hi\u00e9rarchie manag\u00e9riale, plus les d\u00e9cisions requi\u00e8rent un niveau d&rsquo;abstraction \u00e9lev\u00e9 pour anticiper les dynamiques syst\u00e9miques d&rsquo;une entreprise.<\/p>\n<p>Enfin, dans le secteur de l&rsquo;intelligence artificielle et de l&rsquo;apprentissage automatique (<em>machine learning<\/em>), les ing\u00e9nieurs cherchent \u00e0 \u00e9muler cette capacit\u00e9 humaine par le biais de r\u00e9seaux de neurones profonds. L&rsquo;enjeu contemporain consiste \u00e0 concevoir des architectures capables de \u00ab g\u00e9n\u00e9ralisation hors distribution \u00bb (<em>out-of-distribution generalization<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;extraire des principes causaux abstraits plut\u00f4t que de simples corr\u00e9lations superficielles, condition <em>sine qua non<\/em> pour parvenir \u00e0 une intelligence artificielle v\u00e9ritablement robuste et g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont confirm\u00e9 la nature hautement distribu\u00e9e mais hi\u00e9rarchis\u00e9e des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant l&rsquo;abstraction. Les travaux de Badre et D&rsquo;Esposito (2007, 2009) sur l&rsquo;architecture fonctionnelle du lobe frontal ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un gradient rostro-caudal d&rsquo;abstraction : les r\u00e9gions frontales post\u00e9rieures traitent des repr\u00e9sentations motrices concr\u00e8tes, tandis que l&rsquo;on remonte vers les r\u00e9gions les plus ant\u00e9rieures (le cortex frontopolaire, aire 10 de Brodmann) \u00e0 mesure que les r\u00e8gles comportementales et les stimuli deviennent abstraits, relationnels et d\u00e9sincarn\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le versant de la m\u00e9moire s\u00e9mantique, le mod\u00e8le \u00ab hub-and-spoke \u00bb (d\u00e9velopp\u00e9 par Patterson, Ralph et leurs collaborateurs) postule que les repr\u00e9sentations abstraites convergent vers le p\u00f4le temporal ant\u00e9rieur bilat\u00e9ral. Cette zone c\u00e9r\u00e9brale agit comme une plaque tournante (\u00ab hub \u00bb) int\u00e9grant les signaux unimodaux (visuels, auditifs, moteurs) transmis par les aires corticales primaires (\u00ab spokes \u00bb) pour former des concepts abstraits g\u00e9n\u00e9raux, affranchis de toute modalit\u00e9 sensorielle unique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes d\u00e9veloppementales men\u00e9es par Dehaene et ses coll\u00e8gues sur l&rsquo;intuition du nombre et de la g\u00e9om\u00e9trie d\u00e9montrent que le cerveau humain poss\u00e8de des pr\u00e9dispositions tr\u00e8s pr\u00e9coces \u00e0 l&rsquo;abstraction quantitative. D\u00e8s les premiers mois de vie, le sillon intrapari\u00e9tal r\u00e9agit de mani\u00e8re s\u00e9lective \u00e0 la num\u00e9rosit\u00e9 abstraite (la propri\u00e9t\u00e9 commune \u00e0 un groupe de trois sons de cloche et \u00e0 un groupe de trois points lumineux), invalidant ainsi les hypoth\u00e8ses d&rsquo;un empirisme radical selon lequel l&rsquo;abstraction ne serait qu&rsquo;un sous-produit tardif du langage verbal.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression de l&rsquo;abstraction varie substantiellement d&rsquo;une culture \u00e0 l&rsquo;autre, posant d&rsquo;importants d\u00e9fis m\u00e9thodologiques lors de l&rsquo;application aveugle de tests standardis\u00e9s occidentaux. Les recherches classiques d&rsquo;Alexander Luria en Ouzb\u00e9kistan (dans les ann\u00e9es 1930) aupr\u00e8s de populations rurales illettr\u00e9es ont d\u00e9montr\u00e9 que ces derni\u00e8res rejetaient souvent les modes de classification abstraite au profit de groupements fonctionnels et pratiques bas\u00e9s sur l&rsquo;utilit\u00e9 quotidienne. Lorsqu&rsquo;on leur pr\u00e9sentait un marteau, une scie, une hache et une b\u00fbche de bois, ces sujets refusaient d&rsquo;\u00e9liminer la b\u00fbche (pour isoler la cat\u00e9gorie abstraite des \u00ab outils \u00bb), objectant avec pragmatisme : \u00ab La scie et le marteau ne servent \u00e0 rien sans la b\u00fbche : tout cela va ensemble \u00bb.<\/p>\n<p>Les travaux comparatifs men\u00e9s par Richard Nisbett et ses coll\u00e8gues ont enrichi cette perspective en confrontant les styles cognitifs des cultures occidentales et est-asiatiques. Les populations occidentales (souvent de tradition philosophique analytique) ont tendance \u00e0 cat\u00e9goriser les objets de mani\u00e8re abstraite en les isolant de leur arri\u00e8re-plan et en leur appliquant des r\u00e8gles logiques cat\u00e9gorielles. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les populations de culture holistique (orientale) privil\u00e9gient la prise en compte du contexte global, appr\u00e9hendant les objets \u00e0 travers leurs relations, leurs interd\u00e9pendances et leurs continuit\u00e9s temporelles, ce qui donne lieu \u00e0 une abstraction relationnelle plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 une abstraction taxinomique.<\/p>\n<p>Ces constats imposent une extr\u00eame prudence aux neuropsychologues et anthropologues : la pr\u00e9f\u00e9rence pour une pens\u00e9e contextualis\u00e9e ne t\u00e9moigne en rien d&rsquo;un d\u00e9ficit ou d&rsquo;une immaturit\u00e9 intellectuelle, mais traduit des sch\u00e9mas d&rsquo;attention s\u00e9lective valoris\u00e9s diff\u00e9remment selon les \u00e9cosyst\u00e8mes socioculturels et les traditions \u00e9ducatives.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9bats contemporains les plus intenses en sciences cognitives concerne l&rsquo;opposition entre la cognition classique symbolique (d\u00e9fendant une abstraction totale, amodale et computationnelle) et les th\u00e9ories de la cognition incarn\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>), soutenues par des chercheurs comme George Lakoff, Mark Johnson ou Lawrence Barsalou. Ces derniers contestent l&rsquo;existence de concepts purement abstraits d\u00e9connect\u00e9s du corps sensible. Selon Barsalou, m\u00eame nos concepts les plus abstraits (la v\u00e9rit\u00e9, le temps, la n\u00e9gation) reposent en r\u00e9alit\u00e9 sur des r\u00e9activations et des simulations sensorimotrices partielles engramm\u00e9es dans le cerveau lors de nos interactions physiques pr\u00e9alables avec l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente porte sur le biais d&rsquo;abstraction dans les tests psychom\u00e9triques mesurant le quotient intellectuel (QI). La valorisation disproportionn\u00e9e de l&rsquo;abstraction formelle (d\u00e9contextualis\u00e9e, matricielle et logico-math\u00e9matique) au d\u00e9triment des intelligences pratiques, sociales ou artistiques a fait l&rsquo;objet de virulentes critiques, notamment de la part de Robert Sternberg et de Howard Gardner. Pour ces auteurs, privil\u00e9gier l&rsquo;abstraction formelle revient \u00e0 restreindre l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;esprit humain \u00e0 un profil cognitif sp\u00e9cifique calibr\u00e9 pour la r\u00e9ussite au sein du mod\u00e8le acad\u00e9mique occidental moderne.<\/p>\n<p>Enfin, en psychopathologie, l&rsquo;hyper-abstraction pose la question de la rupture avec l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue. Chez certains patients souffrant de schizophr\u00e9nie ou de trouble obsessionnel-compulsif s\u00e9v\u00e8re, l&rsquo;abstraction peut devenir un refuge d\u00e9fensif excessif (intellectualisation pathologique), d\u00e9connectant l&rsquo;individu de son ancrage affectif, corporel et perceptif direct au monde r\u00e9el, transformant la vie psychique en un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9quations formelles st\u00e9riles et anxiog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9venir tout glissement s\u00e9mantique, il convient de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;abstraction d&rsquo;une constellation de concepts voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>G\u00e9n\u00e9ralisation :<\/strong> La g\u00e9n\u00e9ralisation consiste \u00e0 \u00e9tendre l&rsquo;applicabilit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e8gle ou d&rsquo;une observation \u00e0 une classe enti\u00e8re de ph\u00e9nom\u00e8nes. L&rsquo;abstraction en constitue le pr\u00e9alable logique : on doit d&rsquo;abord abstraire le trait invariant commun avant de pouvoir g\u00e9n\u00e9raliser ce constat \u00e0 l&rsquo;ensemble des membres d&rsquo;une m\u00eame cat\u00e9gorie.<\/li>\n<li><strong>Cat\u00e9gorisation :<\/strong> Op\u00e9ration de regroupement d&rsquo;objets discrets au sein de classes d&rsquo;\u00e9quivalence. Alors que la cat\u00e9gorisation peut s&rsquo;effectuer sur la base de crit\u00e8res perceptifs directs et superficiels (regrouper des objets par leur couleur rouge), l&rsquo;abstraction cat\u00e9gorielle exige l&rsquo;extraction d&rsquo;attributs profonds, fonctionnels ou logiques non imm\u00e9diatement visibles.<\/li>\n<li><strong>Conceptualisation :<\/strong> Cr\u00e9ation et formalisation d&rsquo;une id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale (le concept) englobant des caract\u00e9ristiques essentielles. Le concept est le r\u00e9ceptacle linguistique ou mental r\u00e9sultant de l&rsquo;op\u00e9ration dynamique d&rsquo;abstraction.<\/li>\n<li><strong>Pens\u00e9e concr\u00e8te :<\/strong> Antonyme fondamental de la pens\u00e9e abstraite. Mode de fonctionnement cognitif dans lequel les stimuli sont trait\u00e9s uniquement sous l&rsquo;angle de leurs attributs mat\u00e9riels, tangibles, contextuels et imm\u00e9diats, sans recours possible aux symboles, m\u00e9taphores ou g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s formelles.<\/li>\n<li><strong>Intellectualisation :<\/strong> M\u00e9canisme de d\u00e9fense psychologique (d\u00e9crit initialement par la psychanalyse) consistant \u00e0 recourir \u00e0 l&rsquo;abstraction th\u00e9orique et aux discours discursifs d\u00e9sincarn\u00e9s pour neutraliser des conflits affectifs insoutenables et tenir \u00e0 distance la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle brute.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;abstraction repr\u00e9sente une op\u00e9ration intellectuelle essentielle par laquelle l&rsquo;esprit isole des traits structuraux sous-jacents en n\u00e9gligeant les contingences perceptives imm\u00e9diates, autorisant l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une pens\u00e9e symbolique, inductive et prospective.<\/p>\n<p>Son \u00e9mergence ontog\u00e9n\u00e9tique s&rsquo;articule, comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 Jean Piaget et Lev Vygotski, autour d&rsquo;une transition continue allant des sch\u00e8mes sensorimoteurs infantiles vers l&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante et la m\u00e9diation par le langage, conf\u00e9rant au sujet la pleine ma\u00eetrise du raisonnement hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif.<\/p>\n<p>Sur le plan neurobiologique, elle sollicite de mani\u00e8re pr\u00e9pond\u00e9rante le cortex pr\u00e9frontal ant\u00e9rieur le long d&rsquo;un gradient rostro-caudal, en \u00e9troite collaboration avec les p\u00f4les temporaux ant\u00e9rieurs qui unifient les informations sensorielles en repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques universelles et amodales.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;abstraction (par les matrices logiques, la recherche de similitudes ou l&rsquo;interpr\u00e9tation m\u00e9taphorique) demeure une cl\u00e9 de vo\u00fbte du diagnostic neuropsychologique et psychopathologique, signalant la d\u00e9gradation pr\u00e9coce des fonctions ex\u00e9cutives ou l&rsquo;installation de troubles de la lign\u00e9e schizophr\u00e9nique.<\/p>\n<p>Bien que traditionnellement \u00e9rig\u00e9e en marqueur supr\u00eame de l&rsquo;intelligence formelle, l&rsquo;abstraction dialogue en permanence avec nos ancrages corporels (cognition incarn\u00e9e) et s&rsquo;exprime selon des styles cognitifs modul\u00e9s par les traditions culturelles, rappelant que l&rsquo;esprit humain ne s&rsquo;abstrait jamais totalement du milieu biologique et social qui le fait na\u00eetre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Badre, D., &amp; D&rsquo;Esposito, M. (2007). Functional topography of the frontoparietal control network. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 104(37), 14831-14836. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0706248104\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0706248104<\/a><\/li>\n<li>Barsalou, L. W. (1999). Perceptual symbol systems. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 22(4), 577-660. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149<\/a><\/li>\n<li>Goldstein, K., &amp; Scheerer, M. (1941). Abstract and concrete behavior: An experimental approach. <em>Psychological Monographs<\/em>, 53(2), i-151. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0093487\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0093487<\/a><\/li>\n<li>Nisbett, R. E., Peng, K., Choi, I., &amp; Norenzayan, A. (2001). Culture and systems of thought: Holistic versus analytic cognition. <em>Psychological Review<\/em>, 108(2), 291-310. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.108.2.291\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.108.2.291<\/a><\/li>\n<li>Piaget, J. (1977). <em>Recherches sur l&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Trope, Y., &amp; Liberman, N. (2010). Construal-level theory of psychological distance. <em>Psychological Review<\/em>, 117(2), 440-463. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0018963\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0018963<\/a><\/li>\n<li>Vygotski, L. S. (1997). <em>Pens\u00e9e et Langage<\/em> (3e \u00e9d., F. S\u00e8ve, trad.). La Dispute. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1934).<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez les fondements psychologiques et cognitifs de l&rsquo;abstraction : d\u00e9finitions, mod\u00e8les th\u00e9oriques, mesures cliniques et variations transculturelles.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,647,1486],"tags":[31028,5761,12441,1949,31044,93],"class_list":["post-19286","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychologie-cognitive","category-sciences-cognitives","tag-abstraction","tag-developpement-cognitif","tag-evaluation-neuropsychologique","tag-fonctions-executives","tag-pensee-conceptuelle","tag-psychologie-cognitive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19286","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19286\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19286"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19286"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19286"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}