{"id":19248,"date":"2026-10-21T19:59:06","date_gmt":"2026-10-21T19:59:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=culture-de-l-absenteisme"},"modified":"2026-10-21T19:59:06","modified_gmt":"2026-10-21T19:59:06","slug":"culture-de-l-absenteisme","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=culture-de-l-absenteisme","title":{"rendered":"Culture de l&rsquo;absent\u00e9isme : Normes et travail"},"content":{"rendered":"<p>Le comportement de pr\u00e9sence au travail ne rel\u00e8ve pas exclusivement d&rsquo;un arbitrage individuel rationnel ou d&rsquo;une d\u00e9faillance physiologique impr\u00e9visible ; il s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;un tissu dense de repr\u00e9sentations collectives et d&rsquo;attentes partag\u00e9es. Lorsqu&rsquo;une \u00e9quipe de travail tol\u00e8re, banalise ou rationalise le non-respect des horaires et les arr\u00eats r\u00e9currents, s&rsquo;installe une dynamique sociologique et psychologique puissante qui mod\u00e8le les conduites de chacun. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, th\u00e9oris\u00e9 sous le concept de culture de l&rsquo;absent\u00e9isme, r\u00e9v\u00e8le comment le groupe normalise le retrait de l&rsquo;espace professionnel et red\u00e9finit en profondeur le contrat psychologique reliant l&#8217;employ\u00e9 \u00e0 son organisation.<\/p>\n<h2>Culture de l&rsquo;absent\u00e9isme<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des croyances, des valeurs, des coutumes et des normes sociales partag\u00e9es au sein d&rsquo;une organisation ou d&rsquo;une unit\u00e9 de travail concernant la l\u00e9gitimit\u00e9, la fr\u00e9quence et l&rsquo;acceptabilit\u00e9 des absences professionnelles. Ce construit psychosocial postule que les taux d&rsquo;absence ne s&rsquo;expliquent pas uniquement par la morbidit\u00e9 m\u00e9dicale ou l&rsquo;insatisfaction individuelle, mais sont fa\u00e7onn\u00e9s par des r\u00e8gles informelles dictant quand et comment il est convenable de ne pas se pr\u00e9senter au poste de travail.<\/p>\n<p>Dans le champ de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_du_travail_et_des_organisations\">psychologie du travail et des organisations<\/a>, la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme op\u00e8re comme une force r\u00e9gulatrice qui dicte les seuils de tol\u00e9rance face aux motifs d&rsquo;absence non m\u00e9dicaux ou mineurs. Elle \u00e9tablit une fronti\u00e8re implicite entre ce qui est per\u00e7u comme un motif valable d&rsquo;\u00e9loignement et ce qui rel\u00e8ve de la d\u00e9viance ou du manquement professionnel.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, deux individus confront\u00e9s \u00e0 un \u00e9tat de fatigue ou \u00e0 un dilemme familial identique adopteront des comportements diam\u00e9tralement oppos\u00e9s selon que la culture locale de leur collectif de travail valorise une assiduit\u00e9 inconditionnelle ou cautionne le recours syst\u00e9matique aux journ\u00e9es de repos compensatoires informelles.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab absent\u00e9isme \u00bb d\u00e9rive du latin <em>absentia<\/em>, substantif form\u00e9 sur le participe pr\u00e9sent <em>absens<\/em> (compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ab-<\/em> marquant l&rsquo;\u00e9loignement, la s\u00e9paration, et de <em>esse<\/em>, \u00eatre), signifiant litt\u00e9ralement \u00ab \u00eatre \u00e9loign\u00e9 \u00bb, \u00ab ne pas \u00eatre l\u00e0 \u00bb. Le suffixe \u00ab -isme \u00bb a \u00e9t\u00e9 adjoint au XIXe si\u00e8cle dans le contexte de la r\u00e9volution industrielle et agraire, initialement pour d\u00e9signer l&rsquo;attitude des grands propri\u00e9taires terriens anglo-irlandais r\u00e9sidant loin de leurs domaines (<em>absenteeism<\/em>), avant de glisser vers la caract\u00e9risation des d\u00e9fections r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des ouvriers dans les manufactures.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab culture \u00bb provient quant \u00e0 lui du verbe latin <em>colere<\/em>, signifiant \u00ab cultiver \u00bb, \u00ab soigner \u00bb ou \u00ab honorer \u00bb, ayant donn\u00e9 le substantif <em>cultura<\/em> qui d\u00e9signait d&rsquo;abord l&rsquo;agriculture avant d&rsquo;\u00eatre transpos\u00e9 par m\u00e9taphore humaniste au perfectionnement de l&rsquo;esprit, puis par les anthropologues du XIXe et XXe si\u00e8cles \u00e0 l&rsquo;ensemble des m\u0153urs, croyances et savoirs acquis par les membres d&rsquo;une communaut\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression compos\u00e9e \u00ab culture de l&rsquo;absent\u00e9isme \u00bb (traduction directe de l&rsquo;anglais <em>absence culture<\/em>) a \u00e9merg\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique anglophone \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, principalement sous l&rsquo;impulsion de chercheurs britanniques et canadiens d\u00e9sireux de d\u00e9passer les mod\u00e8les purement biom\u00e9dicaux et \u00e9conomiques de l&rsquo;assiduit\u00e9 professionnelle pour y int\u00e9grer les dynamiques microsociologiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement sous la forme : \/kyl.ty\u0281 d\u0259 l\u203fap.s\u0251\u0303.te.ism\/ (ou \/ap.s\u0251\u0303.te.izm\/). <\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Il se compose du nom commun f\u00e9minin \u00ab culture \u00bb, introduit par la pr\u00e9position \u00ab de \u00bb, suivie de l&rsquo;article \u00e9lid\u00e9 \u00ab l&rsquo; \u00bb et du substantif masculin \u00ab absent\u00e9isme \u00bb. L&rsquo;usage admet \u00e9galement la formulation \u00ab culture d&rsquo;absence \u00bb (calque plus condens\u00e9), mais la formule \u00ab culture de l&rsquo;absent\u00e9isme \u00bb demeure pr\u00e9pond\u00e9rante dans la litt\u00e9rature francophone consacr\u00e9e \u00e0 la sociologie et \u00e0 la psychologie des organisations.<\/p>\n<p>Au pluriel, la locution s&rsquo;\u00e9crit \u00ab cultures de l&rsquo;absent\u00e9isme \u00bb, employ\u00e9e notamment lors de comparaisons interservices, interprofessionnelles ou interentreprises afin de mettre en exergue la coexistence d&rsquo;ethos professionnels contrast\u00e9s au sein d&rsquo;une m\u00eame structure globale.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme dans toute sa profondeur, il convient de se d\u00e9tacher de la conception classique qui r\u00e9duit l&rsquo;absence \u00e0 un acte strictement individuel command\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 physique. Si la maladie av\u00e9r\u00e9e constitue une cause indiscutable de non-pr\u00e9sence, un large volume d&rsquo;absences se situe dans une zone grise d\u00e9cisionnelle, souvent qualifi\u00e9e d&rsquo;absent\u00e9isme volontaire, d&rsquo;absent\u00e9isme de courte dur\u00e9e ou d&rsquo;absent\u00e9isme d&rsquo;\u00e9vitement. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet interstice d\u00e9cisionnel que la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme exerce son influence d\u00e9terminante.<\/p>\n<p>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme fonctionne comme une lentille cognitive collective qui filtre la signification du travail et des obligations contractuelles. Au sein d&rsquo;un groupe o\u00f9 r\u00e8gne une culture d&rsquo;absence permissive, les salari\u00e9s d\u00e9veloppent un sentiment partag\u00e9 d&rsquo;habilitation morale \u00e0 s&rsquo;absenter d\u00e8s lors qu&rsquo;un malaise subjectif appara\u00eet ou qu&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre per\u00e7u entre contribution et r\u00e9tribution survient. L&rsquo;absence n&rsquo;est plus v\u00e9cue comme une infraction ou une culpabilit\u00e9, mais comme un droit coutumier l\u00e9gitime, une compensation informelle pour la p\u00e9nibilit\u00e9 endur\u00e9e ou un m\u00e9canisme normal d&rsquo;auto-pr\u00e9servation.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans un d\u00e9partement caract\u00e9ris\u00e9 par une culture d&rsquo;absence restrictive, pr\u00e9vaut une forte pression vers le pr\u00e9sent\u00e9isme. Le seuil de tol\u00e9rance y est tr\u00e8s bas : manquer un quart de travail sans justification m\u00e9dicale s\u00e9v\u00e8re est interpr\u00e9t\u00e9 par les pairs comme une d\u00e9loyaut\u00e9, un report indu de charge de travail sur les coll\u00e8gues restants et un manque d&rsquo;engagement professionnel. La conformit\u00e9 sociale contraint ainsi les individus \u00e0 surmonter les fatigues ordinaires pour se pr\u00e9senter \u00e0 leur poste.<\/p>\n<p>Ce construit articule deux dimensions majeures : la saillance de l&rsquo;absence (\u00e0 quel point le sujet de l&rsquo;absence est visible, fr\u00e9quent et normalis\u00e9 dans les conversations et le quotidien) et la l\u00e9gitimit\u00e9 per\u00e7ue (le r\u00e9pertoire des motifs informellement valid\u00e9s par le groupe, tels que le stress l\u00e9ger, les imp\u00e9ratifs domestiques, les \u00e9v\u00e9nements sportifs ou la r\u00e9cup\u00e9ration cons\u00e9cutive \u00e0 une p\u00e9riode d&rsquo;astreinte). D\u00e8s lors, la culture d&rsquo;absent\u00e9isme ne constitue pas une simple agr\u00e9gation statistique de comportements individuels ; elle repr\u00e9sente une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente du syst\u00e8me social qui socialise les nouveaux arrivants et contraint les acteurs en place par le jeu de sanctions et d&rsquo;approbations informelles.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;absent\u00e9isme a longtemps \u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par une vision m\u00e9caniste issue de l&rsquo;organisation scientifique du travail. D\u00e8s le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les ing\u00e9nieurs et th\u00e9oriciens du taylorisme consid\u00e9raient les journ\u00e9es perdues comme de pures perturbations mat\u00e9rielles imputables soit \u00e0 une faiblesse constitutionnelle de l&rsquo;ouvrier, soit \u00e0 une paresse end\u00e9mique qu&rsquo;il convenait d&rsquo;endiguer par des syst\u00e8mes stricts de contr\u00f4le et de p\u00e9nalit\u00e9s financi\u00e8res.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re rupture intellectuelle est survenue avec les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de Hawthorne men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Elton_Mayo\">Elton Mayo<\/a> et l&rsquo;\u00e9cole des relations humaines dans les ann\u00e9es 1930. Les chercheurs ont alors mis en lumi\u00e8re l&rsquo;existence de normes de groupe autonomes capables de r\u00e9guler la cadence de travail et d&rsquo;imposer des sanctions sociales aux travailleurs trop productifs ou au contraire excessivement absent\u00e9istes. Cependant, l&rsquo;accent est rest\u00e9 longtemps mis sur la satisfaction individuelle au travail comme d\u00e9terminant primaire de l&rsquo;assiduit\u00e9, selon l&rsquo;hypoth\u00e8se simpliste formul\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950 stipulant qu&rsquo;un travailleur heureux est un travailleur pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;inconsistance empirique des corr\u00e9lations directes entre satisfaction et assiduit\u00e9, la fin des ann\u00e9es 1970 a vu \u00e9merger une perspective r\u00e9solument interactionniste. Nigel Nicholson a publi\u00e9 en 1977 un article fondateur intitul\u00e9 <em>\u00ab Management Sanctions and Absence Culture \u00bb<\/em>, dans lequel il soutient que l&rsquo;absence doit \u00eatre analys\u00e9e comme un comportement socialis\u00e9, structur\u00e9 par un continuum d&rsquo;influence organisationnelle allant des contraintes dures aux tol\u00e9rances coutumi\u00e8res. <\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1982, J. Keith Chadwick-Jones, Nigel Nicholson et Colin Brown ont publi\u00e9 l&rsquo;ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Social Psychology of Absenteeism<\/em>, suivi la m\u00eame ann\u00e9e par les travaux de Gary Johns et Nigel Nicholson d\u00e9veloppant une th\u00e9orie formelle des cultures d&rsquo;absence. Ces auteurs ont d\u00e9montr\u00e9 que les patterns d&rsquo;absence varient de mani\u00e8re spectaculaire d&rsquo;une entreprise \u00e0 l&rsquo;autre, et m\u00eame d&rsquo;un atelier \u00e0 un autre au sein d&rsquo;une entit\u00e9 identique, en d\u00e9pit de conventions collectives et de conditions mat\u00e9rielles rigoureusement identiques. Depuis les ann\u00e9es 2000, l&rsquo;av\u00e8nement des analyses multiniveaux a permis de consolider empiriquement cette intuition en confirmant le r\u00f4le mod\u00e9rateur et direct du climat d&rsquo;\u00e9quipe sur les trajectoires d&rsquo;absence individuelles.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme repose sur un ensemble articul\u00e9 de th\u00e9ories issues de la psychologie sociale, de la sociologie cognitive et du comportement organisationnel :<\/p>\n<p>En premier lieu, la <strong>th\u00e9orie du traitement de l&rsquo;information sociale<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par Gerald Salancik et Jeffrey Pfeffer (1978) postule que les individus construisent leurs attitudes, leurs perceptions et leurs besoins en observant le comportement et les discours de leurs pairs significatifs. Dans le cadre de l&rsquo;assiduit\u00e9, les salari\u00e9s n&rsquo;\u00e9valuent pas leur niveau de fatigue ou leur devoir moral dans un vide abstrait : ils d\u00e9codent les signaux \u00e9mis par leur environnement imm\u00e9diat. Si les coll\u00e8gues exp\u00e9riment\u00e9s justifient ouvertement le fait de s&rsquo;octroyer un arr\u00eat de travail pour compenser une contrari\u00e9t\u00e9 manag\u00e9riale, cette interpr\u00e9tation devient la grille de lecture normative adopt\u00e9e par le collectif.<\/p>\n<p>En second lieu, la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;action planifi\u00e9e<\/strong> d&rsquo;Icek Ajzen apporte un \u00e9clairage crucial \u00e0 travers la notion de \u00ab norme subjective \u00bb. Le passage de l&rsquo;intention \u00e0 l&rsquo;acte de s&rsquo;absenter d\u00e9pend \u00e9troitement de la perception qu&rsquo;a le travailleur de ce que les personnes importantes pour lui (coll\u00e8gues, sup\u00e9rieurs directs) pensent de ce comportement, ainsi que de sa motivation \u00e0 se conformer \u00e0 leurs attentes. La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme fa\u00e7onne directement cette composante normative en modifiant le co\u00fbt social per\u00e7u de la d\u00e9fection.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;identit\u00e9 sociale<\/strong> de Henri Tajfel et John Turner permet d&rsquo;expliquer l&rsquo;adh\u00e9sion affective aux normes d&rsquo;absence. Pour pr\u00e9server son sentiment d&rsquo;appartenance et son statut au sein de l&rsquo;endogroupe de pairs, le travailleur s&rsquo;aligne sur les pratiques collectives. Dans certains contextes conflictuels, s&rsquo;absenter collectivement ou cautionner l&rsquo;absence d&rsquo;un coll\u00e8gue devient un marqueur de solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re face \u00e0 un encadrement per\u00e7u comme hostile ou injuste.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Contrat_psychologique\">contrat psychologique<\/a> d\u00e9velopp\u00e9e par Denise Rousseau \u00e9claire la fonction r\u00e9paratrice de l&rsquo;absent\u00e9isme culturel. Lorsque les membres d&rsquo;une \u00e9quipe estiment unilat\u00e9ralement que l&#8217;employeur a viol\u00e9 ses promesses implicites (reconnaissance insuffisante, surcharge de travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e), la culture d&rsquo;absent\u00e9isme se constitue en m\u00e9canisme de r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique : le retrait ponctuel du travail est collectivement valid\u00e9 comme une fa\u00e7on l\u00e9gitime de r\u00e9\u00e9quilibrer la balance des \u00e9changes entre l&rsquo;individu et l&rsquo;institution.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse structurelle d&rsquo;une culture de l&rsquo;absent\u00e9isme met en lumi\u00e8re plusieurs axes analytiques majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La saillance de l&rsquo;absence :<\/strong> Degr\u00e9 de visibilit\u00e9 et fr\u00e9quence discursive accord\u00e9e au th\u00e8me de l&rsquo;absence. Dans une culture \u00e0 forte saillance, l&rsquo;absence est un sujet permanent de conversation, de calcul et de planification informelle parmi les salari\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9pertoire de l\u00e9gitimit\u00e9 :<\/strong> \u00c9ventail des motifs jug\u00e9s valables par le groupe pour ne pas venir travailler. Ce spectre s&rsquo;\u00e9tend des motifs purement m\u00e9dicaux objectivables (l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9troite) \u00e0 des consid\u00e9rations de confort personnel, de tensions interpersonnelles ou de fatigue morale (l\u00e9gitimit\u00e9 large).<\/li>\n<li><strong>La coh\u00e9sion et le contr\u00f4le normatif :<\/strong> Force de la pression exerc\u00e9e par les pairs pour faire respecter la norme d&rsquo;assiduit\u00e9 du groupe. Le contr\u00f4le peut sanctionner aussi bien les absents r\u00e9currents (dans une \u00e9quipe restrictive) que les coll\u00e8gues z\u00e9l\u00e9s refusant de s&rsquo;absenter (dans une \u00e9quipe permissive).<\/li>\n<li><strong>La culture permissive :<\/strong> Syst\u00e8me de croyances caract\u00e9ris\u00e9 par une grande tol\u00e9rance envers les absences impr\u00e9vues, une faible r\u00e9probation par les pairs et une disposition \u00e0 compenser l&rsquo;absence du coll\u00e8gue sans animosit\u00e9, le non-travail \u00e9tant per\u00e7u comme un acquis naturel.<\/li>\n<li><strong>La culture restrictive :<\/strong> Syst\u00e8me fond\u00e9 sur l&rsquo;imp\u00e9ratif de pr\u00e9sence physique, o\u00f9 l&rsquo;absence impr\u00e9vue est source de culpabilit\u00e9 pour l&rsquo;agent et de r\u00e9probation imm\u00e9diate par l&rsquo;\u00e9quipe, g\u00e9n\u00e9rant souvent des conduites de surpr\u00e9sence pathologique.<\/li>\n<li><strong>La culture fragment\u00e9e :<\/strong> Configuration dans laquelle des sous-groupes (par exemple divis\u00e9s selon l&rsquo;\u00e2ge, l&rsquo;anciennet\u00e9 ou le statut contractuel) adh\u00e8rent \u00e0 des codes d&rsquo;absence antagonistes au sein d&rsquo;un m\u00eame d\u00e9partement, g\u00e9n\u00e9rant des conflits intergroupes chroniques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser la manifestation de ces dynamiques, plusieurs situations types observ\u00e9es dans les organisations m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9taill\u00e9es :<\/p>\n<p>Dans un atelier de fabrication industrielle fonctionnant en \u00e9quipes successives (trois-huit), une culture d&rsquo;absence coutumi\u00e8re s&rsquo;est progressivement cristallis\u00e9e autour de ce que les op\u00e9rateurs d\u00e9signent comme les \u00ab jours de purge \u00bb. Confront\u00e9s \u00e0 des conditions de travail physiques \u00e9prouvantes et \u00e0 un sentiment de d\u00e9valorisation hi\u00e9rarchique, les ouvriers les plus anciens transmettent aux recrues l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un arr\u00eat de travail de deux jours par trimestre est un tribut l\u00e9gitime que l&rsquo;entreprise doit leur conc\u00e9der pour pr\u00e9server leur sant\u00e9 globale. Lorsqu&rsquo;un ouvrier d\u00e9cide d&rsquo;actionner ce levier, aucun coll\u00e8gue ne remet en cause sa d\u00e9marche ; au contraire, ses pairs couvrent son absence en r\u00e9organisant les postes, validant socialement l&rsquo;interruption comme un acte de saine r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Dans un contexte oppos\u00e9, au sein d&rsquo;un service hospitalier d&rsquo;urgences p\u00e9diatriques, r\u00e8gne une culture d&rsquo;absence hyper-restrictive. La conscience aigu\u00eb de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des patients, combin\u00e9e \u00e0 une p\u00e9nurie structurelle de personnel, fait peser sur chaque infirmi\u00e8re une responsabilit\u00e9 morale \u00e9crasante. S&rsquo;absenter, y compris en cas de syndrome grippal s\u00e9v\u00e8re ou d&rsquo;\u00e9puisement \u00e9motionnel aigu, est per\u00e7u comme un abandon direct de l&rsquo;\u00e9quipe et des enfants soign\u00e9s. Les membres de l&rsquo;unit\u00e9 verbalisent ouvertement leur fiert\u00e9 de ne \u00ab jamais avoir manqu\u00e9 un jour en dix ans \u00bb. Cette culture neutralise presque totalement les absences de courte dur\u00e9e, mais pr\u00e9cipite en r\u00e9alit\u00e9 les agents vers des effondrements brutaux de type syndrome d&rsquo;\u00e9puisement professionnel (burnout) entra\u00eenant, \u00e0 terme, des absences de tr\u00e8s longue dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple concerne une jeune pousse technologique adoptant une organisation en t\u00e9l\u00e9travail flexible. Une culture hybride et ambivalente y \u00e9merge : si l&rsquo;absence physique des bureaux est totalement banalis\u00e9e, l&rsquo;absence num\u00e9rique (ne pas r\u00e9pondre instantan\u00e9ment aux messages instantan\u00e9s) est s\u00e9v\u00e8rement jug\u00e9e. La d\u00e9connexion pour maladie est implicitement r\u00e9prouv\u00e9e, instaurant un pr\u00e9sent\u00e9isme virtuel permanent o\u00f9 la culture collective interdit la mise en retrait, dissolvant la notion m\u00eame d&rsquo;arr\u00eat maladie au profit d&rsquo;un travail d\u00e9grad\u00e9 continu.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique et diagnostique d&rsquo;une culture de l&rsquo;absent\u00e9isme constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique complexe, car elle requiert de capturer des normes tacites souvent occult\u00e9es lors des enqu\u00eates formelles de satisfaction :<\/p>\n<p>L&rsquo;approche quantitative repose prioritairement sur la passation de questionnaires \u00e9valuant les perceptions normatives. L&rsquo;outil le plus reconnu dans la tradition acad\u00e9mique d\u00e9rive des travaux de Gary Johns (notamment l&rsquo;\u00e9chelle de croyances sur l&rsquo;absence ou <em>Absence Culture Scale<\/em>). Ces instruments interrogent les salari\u00e9s sur trois registres : l&rsquo;estimation de leur propre taux d&rsquo;absence, l&rsquo;estimation qu&rsquo;ils font du taux d&rsquo;absence moyen de leurs coll\u00e8gues imm\u00e9diats, et leur jugement sur le degr\u00e9 d&rsquo;acceptabilit\u00e9 de divers sc\u00e9narios d&rsquo;absence (ex. : \u00ab S&rsquo;absenter parce qu&rsquo;on a mal dormi \u00bb, \u00ab S&rsquo;absenter en raison d&rsquo;un conflit avec la direction \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan statistique, l&rsquo;identification d&rsquo;une culture d&rsquo;absence n\u00e9cessite le recours \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mod%C3%A8le_lin%C3%A9aire_mixte\">mod\u00e9lisation multiniveau<\/a> (ou mod\u00e8les hi\u00e9rarchiques lin\u00e9aires). Cette m\u00e9thodologie permet d&rsquo;isoler la variance de l&rsquo;absent\u00e9isme imputable aux caract\u00e9ristiques de l&rsquo;individu (sant\u00e9, \u00e2ge, personnalit\u00e9) de la variance partag\u00e9e attribuable au niveau du groupe (l&rsquo;effet \u00e9quipe). Pour conclure \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une culture d&rsquo;absence robuste au sein d&rsquo;une unit\u00e9, les chercheurs doivent d\u00e9montrer un haut degr\u00e9 de consensus intra-groupe (mesur\u00e9 par des indices d&rsquo;accord inter-juges tels que le <em>rwg<\/em> de James, Demaree et Wolf) et une variabilit\u00e9 significative entre les diff\u00e9rents groupes de l&rsquo;organisation (mesur\u00e9e par les coefficients de corr\u00e9lation intraclasse, ICC1 et ICC2).<\/p>\n<p>L&rsquo;approche qualitative demeure indispensable pour appr\u00e9hender le contenu s\u00e9mantique de la culture. Elle proc\u00e8de par entretiens semi-directifs individuels, s\u00e9ances de groupes de discussion (focus groups) et observation ethnographique des conversations informelles (en salle de pause, lors des changements de quart). L&rsquo;analyse lexicale des justifications mobilis\u00e9es par les salari\u00e9s permet de reconstituer la taxinomie informelle des absences admises ou rejet\u00e9es au sein de l&rsquo;\u00e9cologie sociale de l&rsquo;entreprise.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des cultures de l&rsquo;absent\u00e9isme offre aux directions des ressources humaines, aux managers op\u00e9rationnels et aux intervenants en sant\u00e9 au travail des leviers d&rsquo;action d&rsquo;une grande efficacit\u00e9 pr\u00e9ventive :<\/p>\n<p>Au niveau du <strong>management de proximit\u00e9<\/strong>, la prise de conscience des dynamiques normatives pr\u00e9vient les erreurs d&rsquo;attribution fondamentale consistant \u00e0 accuser un individu d&rsquo;indolence ou de mauvaise foi sans percevoir que son comportement reproduit les codes de son collectif d&rsquo;int\u00e9gration. La formation des encadrants doit leur apprendre \u00e0 animer des espaces de r\u00e9gulation collective o\u00f9 la charge de travail, la justice organisationnelle et le sens de la pr\u00e9sence sont discut\u00e9s ouvertement, \u00e9vitant ainsi que les frustrations ne s&rsquo;enkystent dans des pratiques de retrait clandestines.<\/p>\n<p>Dans le domaine des <strong>politiques d&rsquo;accueil et d&rsquo;int\u00e9gration (onboarding)<\/strong>, la p\u00e9riode de socialisation des nouveaux collaborateurs appara\u00eet comme la fen\u00eatre temporelle critique. C&rsquo;est durant les premiers mois que le nouvel arrivant int\u00e9riorise la culture d&rsquo;absence locale en observant ses pairs. Un mentorat structur\u00e9, associant les nouveaux arrivants \u00e0 des tuteurs incarnant un engagement \u00e9quilibr\u00e9 et serein, permet de d\u00e9samorcer l&rsquo;adh\u00e9sion passive \u00e0 des cultures de retrait toxiques pr\u00e9existantes.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re d&rsquo;<strong>ergonomie et d&rsquo;intervention organisationnelle<\/strong>, tenter de briser une culture d&rsquo;absence uniquement par le renforcement des sanctions administratives (contr\u00f4les m\u00e9dicaux patronaux syst\u00e9matiques, p\u00e9nalisations des primes d&rsquo;assiduit\u00e9) g\u00e9n\u00e8re r\u00e9guli\u00e8rement des effets pervers majeurs. Ces politiques punitives sont souvent v\u00e9cues par les collectifs soud\u00e9s comme une agression manag\u00e9riale, renfor\u00e7ant la solidarit\u00e9 d&rsquo;opposition et durcissant la culture d&rsquo;\u00e9vitement. Les d\u00e9marches efficaces privil\u00e9gient la restauration de la justice proc\u00e9durale, l&rsquo;am\u00e9lioration concert\u00e9e des conditions physiques et psychologiques de travail et la mise en place d&rsquo;entretiens de retour de cong\u00e9 bienveillants mais rigoureux, visant \u00e0 identifier les freins syst\u00e9miques au maintien dans l&#8217;emploi.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;assiduit\u00e9 professionnelle a apport\u00e9 des validations robustes quant \u00e0 la pr\u00e9valence et \u00e0 la puissance pr\u00e9dictive de la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme :<\/p>\n<p>Dans une m\u00e9ta-analyse devenue canonique, Gary Johns (2001) a synth\u00e9tis\u00e9 plusieurs d\u00e9cennies de recherches et d\u00e9montr\u00e9 le r\u00f4le omnipr\u00e9sent des biais perceptifs dans les comportements d&rsquo;absence. Johns a \u00e9tabli que les travailleurs sous-estiment syst\u00e9matiquement leur propre taux d&rsquo;absence d&rsquo;environ 50 %, tout en surestimant largement le taux d&rsquo;absence moyen de leurs coll\u00e8gues. Ce biais \u00e9gocentrique nourrit directement la culture d&rsquo;absent\u00e9isme : en croyant sinc\u00e8rement que \u00ab tout le monde s&rsquo;absente davantage que moi \u00bb, chaque salari\u00e9 s&rsquo;octroie une permission morale suppl\u00e9mentaire de d\u00e9fection, cr\u00e9ant une boucle d&rsquo;auto-justification normative amplificatrice.<\/p>\n<p>Les travaux longitudinaux de Gellatly (1995) ont sp\u00e9cifiquement analys\u00e9 l&rsquo;effet de transmission des normes d&rsquo;assiduit\u00e9. En suivant des cohortes de salari\u00e9s nouvellement recrut\u00e9s, Gellatly a observ\u00e9 que le niveau d&rsquo;absence individuel converge significativement vers la moyenne historique du groupe d&rsquo;affectation au fil des mois, ind\u00e9pendamment du statut de sant\u00e9 initial des recrues. Cet effet d&rsquo;assimilation confirme que le groupe exerce une pression de conformit\u00e9 gravitationnelle sur les conduites d&rsquo;assiduit\u00e9 individuelles.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les \u00e9tudes comparatives men\u00e9es par Hackett et Guion ont mis en \u00e9vidence la faiblesse relative des traits de personnalit\u00e9 (comme le n\u00e9vrosisme ou la conscience) pour pr\u00e9dire les absences isol\u00e9es, alors que l&rsquo;agr\u00e9gat normatif d&rsquo;\u00e9quipe explique une part substantielle de la variance incr\u00e9mentielle des absences de courte dur\u00e9e. Des recherches plus r\u00e9centes en \u00e9pid\u00e9miologie sociale ont \u00e9galement d\u00e9montr\u00e9 que les unit\u00e9s de travail caract\u00e9ris\u00e9es par un faible capital social et un fort sentiment d&rsquo;iniquit\u00e9 manag\u00e9riale d\u00e9veloppent des taux d&rsquo;arr\u00eat de travail agr\u00e9g\u00e9s nettement sup\u00e9rieurs \u00e0 la morbidit\u00e9 objective attendue pour la tranche d\u00e9mographique concern\u00e9e.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme ne s&rsquo;\u00e9labore pas en vase clos \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;usine ou du bureau ; elle est profond\u00e9ment imbriqu\u00e9e dans les mod\u00e8les culturels nationaux et les architectures institutionnelles de protection sociale :<\/p>\n<p>Dans les pays caract\u00e9ris\u00e9s par un fort collectivisme et une distance hi\u00e9rarchique \u00e9lev\u00e9e selon la typologie de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Geert_Hofstede\">Geert Hofstede<\/a> (comme le Japon ou la Cor\u00e9e du Sud), la pression normative vers la pr\u00e9sence absolue est pr\u00e9pond\u00e9rante. L&rsquo;absence non planifi\u00e9e y est v\u00e9cue comme une honte sociale et une rupture inadmissible de l&rsquo;harmonie collective. Cela engendre des niveaux d&rsquo;absent\u00e9isme officiel extr\u00eamement bas, mais favorise l&rsquo;explosion du ph\u00e9nom\u00e8ne du surpr\u00e9sence ou de l&rsquo;\u00e9puisement l\u00e9tal au travail (<em>karoshi<\/em>).<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures \u00e0 dominante individualiste et \u00e0 faible distance hi\u00e9rarchique, l&rsquo;absence est plus volontiers conceptualis\u00e9e comme un droit personnel inh\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;autonomie de l&rsquo;individu face \u00e0 son employeur. Les pays disposant de r\u00e9gimes d&rsquo;\u00c9tat-providence universels g\u00e9n\u00e9reux (tels que th\u00e9oris\u00e9s par G\u00f8sta Esping-Andersen dans le mod\u00e8le social-d\u00e9mocrate nordique) affichent des tol\u00e9rances soci\u00e9tales plus fortes envers les arr\u00eats de sant\u00e9 de courte dur\u00e9e, consid\u00e9r\u00e9s comme des investissements pr\u00e9ventifs l\u00e9gitimes pour la sant\u00e9 publique, alors que le mod\u00e8le lib\u00e9ral anglo-saxon valorise l&rsquo;auto-responsabilisation et p\u00e9nalise s\u00e9v\u00e8rement les jours de carence non indemnis\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces divergences macro-culturelles se r\u00e9percutent au sein des entreprises multinationales. Les politiques globales de gestion de l&rsquo;assiduit\u00e9 con\u00e7ues au si\u00e8ge (par exemple aux \u00c9tats-Unis) se heurtent souvent frontalement aux cultures locales lorsqu&rsquo;elles sont d\u00e9ploy\u00e9es sans adaptation dans des filiales europ\u00e9ennes ou latino-am\u00e9ricaines, provoquant incompr\u00e9hensions manag\u00e9riales et d\u00e9gradations du climat social.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Bien que conceptuellement s\u00e9duisant et empiriquement f\u00e9cond, le mod\u00e8le de la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme fait l&rsquo;objet de plusieurs controverses au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p>La critique m\u00e9thodologique la plus r\u00e9currente concerne le risque de <strong>sophisme \u00e9cologique<\/strong> (ou erreur \u00e9cologique). Ce pi\u00e8ge consiste \u00e0 inf\u00e9rer des propri\u00e9t\u00e9s causales sur les motivations d&rsquo;un individu singulier \u00e0 partir de donn\u00e9es globales mesur\u00e9es au niveau du d\u00e9partement. Une \u00e9quipe peut afficher un taux d&rsquo;absent\u00e9isme agr\u00e9g\u00e9 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 sans pour autant partager une culture de complaisance : il suffit que deux ou trois salari\u00e9s souffrent de pathologies chroniques s\u00e9v\u00e8res (affections de longue dur\u00e9e) pour fausser la moyenne du groupe, sans que nulle norme d&rsquo;\u00e9vitement n&rsquo;anime les autres membres.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9bat fondamental oppose les tenants du d\u00e9terminisme culturel aux partisans de l&rsquo;agence individuelle rationnelle. Des sociologues critiques soulignent que focaliser l&rsquo;attention manag\u00e9riale sur la \u00ab culture d&rsquo;absence \u00bb peut constituer une strat\u00e9gie insidieuse de report de responsabilit\u00e9 (culpabilisation de la victime). En postulant que les salari\u00e9s s&rsquo;absentent parce qu&rsquo;ils adh\u00e8rent \u00e0 une sous-culture permissive, l&rsquo;organisation s&rsquo;exon\u00e8re commod\u00e9ment d&rsquo;interroger la nocivit\u00e9 r\u00e9elle de ses modes de management, la pr\u00e9carit\u00e9 contractuelle, les cadences infernales ou l&rsquo;exposition aux risques psychosociaux.<\/p>\n<p>Enfin, le lien m\u00e9canique suppos\u00e9 entre culture d&rsquo;absence et non-pr\u00e9sence est complexifi\u00e9 par l&rsquo;essor spectaculaire du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pr%C3%A9sent%C3%A9isme\">pr\u00e9sent\u00e9isme<\/a>. Une politique qui parvient \u00e0 \u00e9radiquer brutalement une culture de retrait sans traiter les causes sous-jacentes du mal-\u00eatre ne cr\u00e9e pas des travailleurs en bonne sant\u00e9 et engag\u00e9s ; elle produit souvent une culture d&rsquo;assiduit\u00e9 contrainte o\u00f9 des employ\u00e9s malades viennent travailler \u00e0 capacit\u00e9 r\u00e9duite, engendrant des co\u00fbts cach\u00e9s en erreurs, accidents et contagion bien sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux de l&rsquo;absence d\u00e9clar\u00e9e.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour garantir la rigueur conceptuelle des diagnostics organisationnels, il convient de distinguer soigneusement la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme des notions p\u00e9riph\u00e9riques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Pr\u00e9sent\u00e9isme :<\/strong> Fait d&rsquo;\u00eatre physiquement pr\u00e9sent au travail tout en pr\u00e9sentant un \u00e9tat de sant\u00e9 physique ou psychologique d\u00e9grad\u00e9 qui compromet la productivit\u00e9. Il constitue souvent le miroir invers\u00e9 d&rsquo;une culture d&rsquo;absence permissive, traduisant une culture restrictive et culpabilisante.<\/li>\n<li><strong>Climat organisationnel :<\/strong> Perception globale et partag\u00e9e des politiques, des pratiques et des proc\u00e9dures formelles et informelles de l&rsquo;entreprise. La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme repr\u00e9sente une composante sp\u00e9cifique ou une sous-dimension cibl\u00e9e de ce climat g\u00e9n\u00e9ral, focalis\u00e9e sur la r\u00e9gulation de l&rsquo;assiduit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Absent\u00e9isme involontaire :<\/strong> D\u00e9fection caus\u00e9e par des incapacit\u00e9s physiques majeures, certifi\u00e9es m\u00e9dicalement et \u00e9chappant au contr\u00f4le de l&#8217;employ\u00e9 (interventions chirurgicales, traumatismes graves, maladies aigu\u00ebs). La culture d&rsquo;absence a un impact n\u00e9gligeable sur cette forme d&rsquo;absence, alors qu&rsquo;elle p\u00e8se lourdement sur l&rsquo;absent\u00e9isme volontaire ou d&rsquo;\u00e9vitement.<\/li>\n<li><strong>Retrait organisationnel (Organizational Withdrawal) :<\/strong> Macro-concept englobant l&rsquo;ensemble des comportements d&rsquo;\u00e9vitement du travail adopt\u00e9s par le salari\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;insatisfaction, allant des retards et pauses prolong\u00e9es jusqu&rsquo;au turnover (d\u00e9mission d\u00e9finitive). L&rsquo;absence en est une manifestation interm\u00e9diaire temporaire.<\/li>\n<li><strong>Normes descriptives versus normes injonctives :<\/strong> La norme descriptive renvoie \u00e0 l&rsquo;observation de ce que font r\u00e9ellement les autres (ex. : \u00ab Mes coll\u00e8gues prennent tous leurs lundis \u00bb), tandis que la norme injonctive d\u00e9signe ce que le groupe approuve ou r\u00e9prouve moralement (ex. : \u00ab Il est mal vu de laisser son poste vacant un vendredi \u00bb). La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme est le r\u00e9sultat de l&rsquo;entrelacement dynamique de ces deux formes normatives.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En r\u00e9capitulation, les principaux enseignements relatifs \u00e0 la culture de l&rsquo;absent\u00e9isme se structurent autour des postulats fondamentaux suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;absence au travail n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 un sympt\u00f4me clinique ou \u00e0 un calcul financier individuel ; elle constitue un comportement socialis\u00e9, r\u00e9gul\u00e9 par des normes informelles d&rsquo;\u00e9quipe.<\/li>\n<li>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme d\u00e9finit le degr\u00e9 de saillance des absences et d\u00e9limite le p\u00e9rim\u00e8tre des justifications moralement acceptables au sein d&rsquo;un groupe professionnel.<\/li>\n<li>Les m\u00e9canismes sociocognitifs explicatifs reposent sur l&rsquo;apprentissage par observation, le traitement de l&rsquo;information sociale, la pression de conformit\u00e9 par les pairs et la r\u00e9gulation du contrat psychologique.<\/li>\n<li>Les interventions manag\u00e9riales purement r\u00e9pressives s&rsquo;av\u00e8rent inop\u00e9rantes pour transformer durablement une culture d&rsquo;absence permissive, car elles renforcent la d\u00e9fiance et la coh\u00e9sion d&rsquo;opposition.<\/li>\n<li>Une gestion mature de l&rsquo;assiduit\u00e9 passe par l&rsquo;am\u00e9lioration du bien-\u00eatre au travail, la clart\u00e9 des attentes de pr\u00e9sence et le traitement \u00e9quilibr\u00e9 des signaux de d\u00e9tresse collective.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. <em>Organizational Behavior and Human Decision Processes<\/em>, 50(2), 179-211. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0749-5978(91)90020-T\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0749-5978(91)90020-T<\/a><\/li>\n<li>Chadwick-Jones, J. K., Nicholson, N., &#038; Brown, C. (1982). <em>Social psychology of absenteeism<\/em>. Praeger Publishers.<\/li>\n<li>Gellatly, I. R. (1995). Individual and group determinants of employee absenteeism: Test of a causal model. <em>Journal of Organizational Behavior<\/em>, 16(5), 469-485. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/job.4030160507\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/job.4030160507<\/a><\/li>\n<li>Johns, G. (2001). The psychology of lateness, absenteeism, and turnover. In N. Anderson, D. S. Ones, H. K. Sinangil, &#038; C. Viswesvaran (Eds.), <em>Handbook of Industrial, Work and Organizational Psychology<\/em> (Vol. 2, pp. 232-252). SAGE Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781848608368.n13\">https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781848608368.n13<\/a><\/li>\n<li>Johns, G., &#038; Nicholson, N. (1982). The meanings of absence: New strategies for theory and research. <em>Research in Organizational Behavior<\/em>, 4, 127-172.<\/li>\n<li>Nicholson, N. (1977). Absence culture and its dynamic interaction with management sanctions. <em>Human Relations<\/em>, 30(9), 805-824. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/001872677703000904\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/001872677703000904<\/a><\/li>\n<li>Salancik, G. R., &#038; Pfeffer, J. (1978). A social information processing approach to job attitudes and task design. <em>Administrative Science Quarterly<\/em>, 23(2), 224-253. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2392563\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2392563<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La culture de l&rsquo;absent\u00e9isme d\u00e9signe les normes, croyances et valeurs partag\u00e9es au sein d&rsquo;une organisation quant \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 et la fr\u00e9quence des absences au travail.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[314,29007,1727],"tags":[948,445,19630,30953,3160,317],"class_list":["post-19248","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-comportement-organisationnel","category-gestion-des-ressources-humaines","category-psychologie-du-travail-et-des-organisations","tag-absenteisme","tag-climat-organisationnel","tag-culture-dentreprise","tag-normes-de-groupe","tag-psychologie-du-travail","tag-sante-au-travail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19248","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/19248\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19248"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19248"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19248"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}