{"id":8597,"date":"2026-09-23T03:07:56","date_gmt":"2026-09-23T03:07:56","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-theorie-de-l-esprit-chimpanzes-premack-woodruff\/"},"modified":"2026-09-23T03:07:56","modified_gmt":"2026-09-23T03:07:56","slug":"experience-theorie-de-l-esprit-chimpanzes-premack-woodruff","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-theorie-de-l-esprit-chimpanzes-premack-woodruff","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les chimpanz\u00e9s (Sachant vs Devin) &#8211; David Premack et Guy Woodruff"},"content":{"rendered":"<p>La publication en 1978 de l&rsquo;article s\u00e9minal de David Premack et Guy Woodruff, intitul\u00e9 <em>\u00ab Does the chimpanzee have a theory of mind? \u00bb<\/em> dans la revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, a constitu\u00e9 une d\u00e9flagration \u00e9pist\u00e9mologique majeure au sein des sciences cognitives, de la psychologie compar\u00e9e et de l&rsquo;\u00e9thologie cognitive naissante. En osant formuler l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle un primate non humain pourrait attribuer des \u00e9tats mentaux inobservables \u00e0 autrui \u2014 tels que des intentions, des d\u00e9sirs ou des croyances \u2014, les chercheurs ont frontalement \u00e9branl\u00e9 plusieurs d\u00e9cennies d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste stricte. Cette interrogation audacieuse a red\u00e9fini les fronti\u00e8res de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 animale et pos\u00e9 les jalons th\u00e9oriques de ce que la communaut\u00e9 scientifique allait d\u00e9sormais nommer la \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (<em>Theory of Mind<\/em>). Ce concept, d&rsquo;abord forg\u00e9 pour ausculter l&rsquo;esprit du chimpanz\u00e9, s&rsquo;est rapidement impos\u00e9 comme la pierre angulaire des recherches sur le d\u00e9veloppement cognitif de l&rsquo;enfant et l&rsquo;\u00e9tiologie des troubles du spectre de l&rsquo;autisme.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette r\u00e9volution scientifique se d\u00e9ploie une controverse m\u00e9thodologique et conceptuelle particuli\u00e8rement f\u00e9conde, dont le paradigme dit du \u00ab Sachant contre Devin \u00bb (<em>Knower vs. Guesser<\/em>) repr\u00e9sente l&rsquo;acm\u00e9 technique. Si les premi\u00e8res exp\u00e9riences reposaient sur la capacit\u00e9 de la chimpanz\u00e9 Sarah \u00e0 s\u00e9lectionner des photographies compl\u00e9tant logiquement des s\u00e9quences vid\u00e9o o\u00f9 des humains \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 des obstacles physiques, la communaut\u00e9 scientifique a rapidement exig\u00e9 des preuves plus discriminantes. Pour certifier qu&rsquo;un organisme ne r\u00e9agit pas simplement \u00e0 des indices comportementaux manifestes mais se repr\u00e9sente r\u00e9ellement l&rsquo;asym\u00e9trie de savoir entre deux individus, il est devenu imp\u00e9ratif d&rsquo;isoler le lien de causalit\u00e9 fondamental selon lequel \u00ab voir, c&rsquo;est savoir \u00bb. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette t\u00e2che que s&rsquo;est attel\u00e9 le test du Sachant et du Devin, en confrontant le chimpanz\u00e9 \u00e0 deux informateurs humains : l&rsquo;un ayant \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de la dissimulation d&rsquo;une ressource alimentaire, l&rsquo;autre en ayant \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 par un obstacle visuel ou spatial.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse approfondie de cette lign\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9rimentations r\u00e9v\u00e8le les tensions dialectiques entre le r\u00e9ductionnisme associatif et le mentalisme fonctionnaliste. Entre les triomphes initiaux rapport\u00e9s par Premack et Woodruff, les doutes m\u00e9thodologiques soulev\u00e9s par des philosophes comme Daniel Dennett ou des \u00e9thologues comme Cecilia Heyes, le scepticisme radical incarn\u00e9 par les r\u00e9plications rigoureuses de Daniel Povinelli \u00e0 New Iberia, et enfin la r\u00e9habilitation partielle op\u00e9r\u00e9e par le tournant socio-comp\u00e9titif de Michael Tomasello, Josep Call et Brian Hare, ce d\u00e9bat cinquantenaire constitue l&rsquo;une des aventures intellectuelles les plus riches de la biologie du comportement. Cet article se propose d&rsquo;examiner exhaustivement l&rsquo;architecture conceptuelle, les proc\u00e9dures exp\u00e9rimentales, les objections paradigmatiques et les r\u00e9percussions contemporaines de cette qu\u00eate fascinante pour percer les myst\u00e8res de la subjectivit\u00e9 simienne.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et fondements conceptuels de l&rsquo;\u00e9tude de 1978<\/h2>\n<h3>1.1 La naissance de la notion de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du concept de \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/journals\/behavioral-and-brain-sciences\/article\/does-the-chimpanzee-have-a-theory-of-mind\/F190875C80CF881F9740523C6D3C89B3\">David Premack et Guy Woodruff en 1978<\/a> marque un point de bascule dans l&rsquo;histoire de la psychologie cognitive. Les deux chercheurs d\u00e9finissent cette facult\u00e9 comme la capacit\u00e9 d&rsquo;un individu \u00e0 imputer des \u00e9tats mentaux non observables \u2014 tant \u00e0 lui-m\u00eame qu&rsquo;\u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res ou \u00e0 des tiers. Ces \u00e9tats mentaux englobent une gamme vari\u00e9e de constructs internes, tels que les intentions, les dispositions, les connaissances, les croyances, les d\u00e9sirs et les doutes. Le terme de \u00ab th\u00e9orie \u00bb a \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement choisi parce que ces \u00e9tats psychologiques ne sont jamais directement accessibles \u00e0 l&rsquo;observation sensorielle brute : ils doivent \u00eatre inf\u00e9r\u00e9s \u00e0 partir d&rsquo;un faisceau d&rsquo;indices contextuels et comportementaux, puis int\u00e9gr\u00e9s dans un syst\u00e8me explicatif et pr\u00e9dictif coh\u00e9rent permettant d&rsquo;anticiper la conduite d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cette conceptualisation rompait radicalement avec la tradition philosophique cart\u00e9sienne, qui r\u00e9servait l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 r\u00e9flexive \u00e0 la substance pensante humaine dot\u00e9e de langage verbal, tout en s&rsquo;\u00e9mancipant du solipsisme m\u00e9thodologique. Dans le cadre th\u00e9orique propos\u00e9 par Premack et Woodruff, poss\u00e9der une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne requiert pas n\u00e9cessairement une conscience m\u00e9taphysique raffin\u00e9e, mais un appareil cognitif capable d&rsquo;effectuer des attributions causales internes. Attribuer \u00e0 un cong\u00e9n\u00e8re l&rsquo;intention de s&#8217;emparer d&rsquo;un fruit ou la croyance erron\u00e9e qu&rsquo;un r\u00e9cipient est plein transforme l&rsquo;environnement social en un r\u00e9seau de forces invisibles mais pr\u00e9visibles. L&rsquo;importance adaptative d&rsquo;un tel syst\u00e8me est immense : dans le tissu complexe des interactions sociales des primates sup\u00e9rieurs, la survie et le succ\u00e8s reproducteur d\u00e9pendent directement de l&rsquo;aptitude \u00e0 n\u00e9gocier des alliances, \u00e0 d\u00e9celer les tromperies tactiques et \u00e0 coordonner des actions collectives sur la base de ce que les autres \u00ab veulent \u00bb ou \u00ab croient \u00bb.<\/p>\n<h3>1.2 Le paradigme cognitif face \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e subversive des travaux de Premack et Woodruff, il est indispensable de les replacer dans le paysage intellectuel des ann\u00e9es 1970, encore largement domin\u00e9 par le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">b\u00e9haviorisme radical<\/a> issu des th\u00e9ories de B.F. Skinner. La doctrine b\u00e9havioriste proscrivait formellement tout recours aux concepts mentalistes, qualifi\u00e9s d&rsquo;\u00ab entit\u00e9s spectrales \u00bb ou d&rsquo;illusions pr\u00e9-scientifiques. Pour les tenants de cette approche, le comportement d&rsquo;un organisme, qu&rsquo;il soit humain ou animal, devait \u00eatre int\u00e9gralement formalis\u00e9 \u00e0 travers des cha\u00eenes de contingences de renforcement, des conditionnements classiques et op\u00e9rants, et des stimuli discriminatifs directement quantifiables. Postuler qu&rsquo;un chimpanz\u00e9 agissait parce qu&rsquo;il \u00ab savait \u00bb ou \u00ab d\u00e9sirait \u00bb quelque chose relevait, pour le dogme dominant, d&rsquo;un anthropomorphisme coupable et m\u00e9thodologiquement st\u00e9rile.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie compar\u00e9e comme discipline r\u00e9solument cognitive s&rsquo;est donc construite comme une r\u00e9action frontale contre cette r\u00e9duction m\u00e9caniste. Les cognitivistes affirmaient que le mod\u00e8le de la bo\u00eete noire \u00e9tait fondamentalement incapable de rendre compte de la flexibilit\u00e9 comportementale, de l&rsquo;apprentissage par intuition (<em>insight<\/em>) et des strat\u00e9gies d&rsquo;innovation observ\u00e9es chez les hominid\u00e9s. Le d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;est alors cristallis\u00e9 autour de la question de la sous-d\u00e9termination des th\u00e9ories par les donn\u00e9es : comment prouver qu&rsquo;un acte n&rsquo;est pas le simple r\u00e9sultat d&rsquo;une histoire de conditionnements pass\u00e9s, mais d\u00e9coule de la repr\u00e9sentation active d&rsquo;un \u00e9tat mental inobservable ? Cette contrainte \u00e9pist\u00e9mologique a impos\u00e9 la cr\u00e9ation de situations exp\u00e9rimentales novatrices et ultra-s\u00e9curis\u00e9es, capables d&rsquo;introduire des dissociations d\u00e9cisives entre la r\u00e9gularit\u00e9 physique des stimuli et la signification psychologique per\u00e7ue par le sujet exp\u00e9rimental.<\/p>\n<h3>1.3 Sarah, le sujet exp\u00e9rimental d&rsquo;exception<\/h3>\n<p>Au centre de cette tentative pionni\u00e8re se trouvait une figure singuli\u00e8re : Sarah, une femelle chimpanz\u00e9 (<em>Pan troglodytes<\/em>) n\u00e9e en Afrique vers 1962 et acquise tr\u00e8s jeune par le laboratoire de David Premack \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Santa Barbara, puis transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie. Sarah n&rsquo;\u00e9tait pas un chimpanz\u00e9 ordinaire maintenu en captivit\u00e9 standard ; elle constituait le sujet central d&rsquo;un vaste programme d&rsquo;investigation sur les comp\u00e9tences pr\u00e9linguistiques et symboliques des primates non humains. Durant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie, elle avait \u00e9t\u00e9 intensivement entra\u00een\u00e9e \u00e0 manier un syst\u00e8me de communication non vocal reposant sur des jetons en plastique magn\u00e9tis\u00e9s de formes, de couleurs et de dimensions vari\u00e9es, chaque pi\u00e8ce incarnant un mot, une action ou une relation logique arbitraire (par exemple, des concepts de n\u00e9gation, d&rsquo;identit\u00e9, de conditionnalit\u00e9 ou de m\u00e9talangage).<\/p>\n<p>Cette biographie cognitive unique conf\u00e9rait \u00e0 Sarah des dispositions cognitives exceptionnelles, mais introduisait \u00e9galement d&rsquo;importants d\u00e9fis m\u00e9thodologiques. D&rsquo;une part, son accoutumance extr\u00eame aux humains et aux dispositifs de r\u00e9solution de probl\u00e8mes lui permettait d&rsquo;appr\u00e9hender des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une abstraction inaccessible \u00e0 des cong\u00e9n\u00e8res na\u00effs. Elle comprenait les principes de causalit\u00e9 m\u00e9canique, savait associer des symboles \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rents absents et semblait capable d&rsquo;une forme de r\u00e9flexion m\u00e9tacognitive. D&rsquo;autre part, cette enculturation humaine prolong\u00e9e soulevait le risque d&rsquo;un biais structural : les comp\u00e9tences exhib\u00e9es par Sarah \u00e9taient-elles repr\u00e9sentatives du r\u00e9pertoire naturel de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Pan troglodytes<\/em>, ou constituaient-elles un artefact cognitif, le produit artificiel d&rsquo;une reprogrammation de ses architectures neurales par l&rsquo;apprentissage intensif de symboles humains ? Malgr\u00e9 ces r\u00e9serves, Sarah repr\u00e9senta le tremplin empirique parfait pour orchestrer la transition historique des recherches sur le langage animal vers l&rsquo;\u00e9tude syst\u00e9matique de la cognition sociale.<\/p>\n<h2>2. La question princeps : le chimpanz\u00e9 poss\u00e8de-t-il une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ?<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9finition op\u00e9ratoire de l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats mentaux<\/h3>\n<p>Pour extraire la notion de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit du domaine de la sp\u00e9culation philosophique et l&rsquo;ancrer dans le champ de la science empirique, Premack et Woodruff devaient lui assigner une d\u00e9finition op\u00e9ratoire rigoureuse. Ils pos\u00e8rent qu&rsquo;un organisme manifeste une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit si et seulement si deux conditions n\u00e9cessaires et suffisantes sont remplies : premi\u00e8rement, l&rsquo;organisme doit poss\u00e9der un r\u00e9pertoire interne de concepts mentaux (tels que voir, vouloir, savoir) ; deuxi\u00e8mement, il doit \u00eatre capable d&rsquo;utiliser ces concepts pour g\u00e9n\u00e9rer des pr\u00e9dictions v\u00e9rifiables quant aux actions futures d&rsquo;autres entit\u00e9s anim\u00e9es dans des contextes environnementaux non st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s. L&rsquo;appareil cognitif de l&rsquo;observateur doit donc traiter ses cong\u00e9n\u00e8res non pas comme de simples automates physiques ob\u00e9issant \u00e0 des trajectoires balistiques, mais comme des syst\u00e8mes intentionnels t\u00e9l\u00e9ologiques gouvern\u00e9s par leurs propres repr\u00e9sentations internes.<\/p>\n<p>Cette approche fonctionnelle implique une distinction capitale entre la r\u00e9action \u00e0 des configurations comportementales visibles et l&rsquo;inf\u00e9rence d&rsquo;une volition sous-jacente. Si un animal r\u00e9agit \u00e0 la posture agressive d&rsquo;un rival en s&rsquo;enfuyant uniquement parce que cette posture est devenue un stimulus aversif conditionn\u00e9, il ne d\u00e9ploie aucune th\u00e9orie mentale : il op\u00e8re une simple association sensorimotrice. En revanche, si l&rsquo;animal anticipe la r\u00e9action de son rival en r\u00e9alisant que ce dernier convoite le m\u00eame fruit que lui, mais qu&rsquo;il renonce temporairement \u00e0 le ramasser parce qu&rsquo;il sait que le dominant ne l&rsquo;a pas encore aper\u00e7u, son comportement est sous-tendu par la mod\u00e9lisation de l&rsquo;acc\u00e8s perceptif et des intentions de l&rsquo;autre. La d\u00e9finition op\u00e9ratoire exigeait donc la d\u00e9monstration d&rsquo;une flexibilit\u00e9 pr\u00e9dictive face \u00e0 des configurations comportementales in\u00e9dites, interdisant le recours \u00e0 une lecture directe d&rsquo;indices superficiels m\u00e9moris\u00e9s.<\/p>\n<h3>2.2 Distinctions fondamentales : d\u00e9sirs, intentions et connaissances<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture conceptuelle des \u00e9tats mentaux, il existe une hi\u00e9rarchisation fonctionnelle et d\u00e9veloppementale imp\u00e9rative entre les d\u00e9sirs, les intentions et les \u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques (tels que la connaissance et la croyance). Comme le formalisera plus tard la philosophie de l&rsquo;action, notamment \u00e0 travers les \u00e9crits de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/1898\/The-Intentional-Stance\">Daniel Dennett sur les diff\u00e9rents degr\u00e9s d&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/a>, attribuer un but ou un d\u00e9sir constitue un niveau d&rsquo;abstraction moins complexe que d&rsquo;attribuer un \u00e9tat de croyance. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 de premier ordre caract\u00e9rise un organisme qui poss\u00e8de des d\u00e9sirs et des croyances sur le monde physique (par exemple, \u00ab le chimpanz\u00e9 d\u00e9sire la banane \u00bb). L&rsquo;intentionnalit\u00e9 de second ordre survient d\u00e8s lors qu&rsquo;un organisme entretient des croyances ou des repr\u00e9sentations sur les \u00e9tats mentaux d&rsquo;un autre organisme (par exemple, \u00ab le chimpanz\u00e9 pense que l&rsquo;humain veut l&rsquo;aider \u00bb).<\/p>\n<p>Au sein m\u00eame de cette intentionnalit\u00e9 de second ordre, la distance cognitive est consid\u00e9rable entre la saisie d&rsquo;un \u00e9tat volitionnel (\u00ab l&rsquo;autre veut atteindre l&rsquo;objet X \u00bb) et la caract\u00e9risation de son \u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique. Ce dernier se d\u00e9cline en trois paliers qualitatifs majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;ignorance :<\/strong> l&rsquo;individu tiers est totalement d\u00e9pourvu d&rsquo;information sur un segment pertinent de la r\u00e9alit\u00e9 objective.<\/li>\n<li><strong>Le savoir av\u00e9r\u00e9 :<\/strong> l&rsquo;individu tiers a encod\u00e9 une information v\u00e9ridique et congruente avec l&rsquo;\u00e9tat r\u00e9el de l&rsquo;environnement, g\u00e9n\u00e9ralement par le biais d&rsquo;un acc\u00e8s perceptif direct.<\/li>\n<li><strong>La fausse croyance :<\/strong> l&rsquo;individu tiers entretient une repr\u00e9sentation erron\u00e9e du monde, qui diverge de la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente mais qui d\u00e9termine n\u00e9anmoins de fa\u00e7on m\u00e9canique son comportement observable.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Si l&rsquo;attribution de buts et de d\u00e9sirs rel\u00e8ve d&rsquo;une t\u00e9l\u00e9ologie comportementale accessible tr\u00e8s pr\u00e9cocement dans l&rsquo;ontogen\u00e8se et partag\u00e9e par de nombreuses esp\u00e8ces, l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques requiert une machinerie cognitive hautement sp\u00e9cialis\u00e9e, capable de manipuler des repr\u00e9sentations d\u00e9coupl\u00e9es du monde physique r\u00e9el.<\/p>\n<h3>2.3 Les pr\u00e9requis cognitifs pour mod\u00e9liser l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne peut s&rsquo;effectuer <em>ex nihilo<\/em> ; elle pr\u00e9suppose un ensemble complexe de soubassements neurocognitifs sans lesquels aucune d\u00e9centration n&rsquo;est envisageable. Le socle fondamental r\u00e9side dans la diff\u00e9renciation explicite entre soi-m\u00eame et autrui. Un individu ne saurait attribuer des \u00e9tats mentaux distincts \u00e0 un tiers s&rsquo;il est incapable de se concevoir comme une entit\u00e9 autonome dot\u00e9e de sa propre agentivit\u00e9 et de sa propre subjectivit\u00e9. Chez les grands singes, l&rsquo;existence d&rsquo;une telle conscience de soi a \u00e9t\u00e9 \u00e9tay\u00e9e d\u00e8s 1970 par le c\u00e9l\u00e8bre test de reconnaissance dans le miroir con\u00e7u par Gordon Gallup, test que les chimpanz\u00e9s r\u00e9ussissent avec brio contrairement \u00e0 la majorit\u00e9 des autres mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>Le second pr\u00e9requis incontournable est la capacit\u00e9 d&rsquo;inhibition cognitive et de m\u00e9moire de travail. Mod\u00e9liser l&rsquo;esprit d&rsquo;un tiers exige que le sujet inhibe temporairement sa propre perception de la r\u00e9alit\u00e9 pour faire primer mentalement la perspective concurrente de l&rsquo;autre individu. Si un chimpanz\u00e9 sait pertinemment o\u00f9 une friandise est cach\u00e9e, il doit \u00eatre capable de suspendre cette certitude perceptive imm\u00e9diate pour calculer le comportement d&rsquo;un individu ignorant qui cherchera l&rsquo;objet au mauvais endroit. Cette gymnastique c\u00e9r\u00e9brale sollicite puissamment les fonctions ex\u00e9cutives et les r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux. Sans cette capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9coupler la repr\u00e9sentation primaire du monde de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation secondaire de l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui, toute tentative de mentalisation s&rsquo;effondre dans un biais \u00e9gocentrique irr\u00e9pressible.<\/p>\n<h2>3. Le protocole originel de Premack et Woodruff (1978)<\/h2>\n<h3>3.1 Pr\u00e9sentation des vid\u00e9os de r\u00e9solution de probl\u00e8mes humains<\/h3>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental con\u00e7u par Premack et Woodruff en 1978 reposait sur un dispositif novateur tirant parti de la technologie vid\u00e9o, encore peu exploit\u00e9e en primatologie de laboratoire \u00e0 cette \u00e9poque. Les chercheurs ont film\u00e9 un acteur humain adulte \u2014 qui n&rsquo;\u00e9tait autre que Guy Woodruff ou l&rsquo;un des soigneurs familiers de Sarah \u2014 plac\u00e9 dans une s\u00e9rie de situations probl\u00e9matiques standardis\u00e9es au sein de l&rsquo;enclos ou d&rsquo;une pi\u00e8ce adjacente. Dans chaque sayn\u00e8te d&rsquo;une dur\u00e9e d&rsquo;environ trente secondes, l&rsquo;humain \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 un obstacle concret l&#8217;emp\u00eachant de satisfaire un objectif \u00e9vident, sans toutefois qu&rsquo;aucun son ou commentaire vocal ne soit diffus\u00e9.<\/p>\n<p>Quatre cat\u00e9gories de probl\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 mises en sc\u00e8ne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le probl\u00e8me des bananes inaccessibles :<\/strong> l&rsquo;acteur tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;atteindre un r\u00e9gime de bananes suspendu au plafond hors de port\u00e9e manuelle, soit en sautant verticalement sans succ\u00e8s, soit en essayant d&rsquo;utiliser un balai trop court.<\/li>\n<li><strong>Le probl\u00e8me de la cage inaccessible :<\/strong> l&rsquo;acteur s&rsquo;efforce d&rsquo;extirper une banane situ\u00e9e derri\u00e8re les barreaux d&rsquo;une cage ferm\u00e9e ou bloqu\u00e9e par un lourd verrou.<\/li>\n<li><strong>Le probl\u00e8me du tuyau d&rsquo;arrosage inop\u00e9rant :<\/strong> l&rsquo;acteur tente de laver un sol boueux mais l&rsquo;eau ne coule pas car le tuyau est entortill\u00e9 ou d\u00e9branch\u00e9 \u00e0 la source du robinet.<\/li>\n<li><strong>Le probl\u00e8me thermique du radiateur \u00e9teint :<\/strong> l&rsquo;acteur frissonne visiblement dans une pi\u00e8ce froide, se frotte les bras vigoureusement et d\u00e9signe d&rsquo;un geste d&rsquo;impuissance un radiateur \u00e9lectrique d\u00e9branch\u00e9 ou une prise murale vide.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces stimuli visuels \u00e9taient projet\u00e9s sur un moniteur vid\u00e9o install\u00e9 face \u00e0 Sarah, sans qu&rsquo;aucun entra\u00eenement pr\u00e9alable direct sur ces sc\u00e8nes pr\u00e9cises ne lui ait \u00e9t\u00e9 administr\u00e9. Sarah n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 instruite \u00e0 manipuler les appareils exacts pr\u00e9sent\u00e9s dans les vid\u00e9os sous ces configurations.<\/p>\n<h3>3.2 Le choix s\u00e9quentiel de photographies comme indicateur<\/h3>\n<p>La variable d\u00e9pendante retenue par les chercheurs \u00e9tait la s\u00e9lection motrice op\u00e9r\u00e9e par Sarah entre plusieurs photographies fixes pr\u00e9sent\u00e9es imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;extinction de la vid\u00e9o. \u00c0 la fin de chaque enregistrement de trente secondes, la bande s&rsquo;interrompait brutalement sur une image d&rsquo;arr\u00eat montrant l&rsquo;humain dans sa posture de blocage final. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur ouvrait alors un volet m\u00e9canique et pr\u00e9sentait \u00e0 Sarah une paire (ou un triplet) de photographies en couleur grand format. L&rsquo;une de ces images repr\u00e9sentait la r\u00e9solution fonctionnelle et logique du dilemme visualis\u00e9, tandis que l&rsquo;autre montrait une issue inefficace, accidentelle ou incoh\u00e9rente avec le r\u00e9tablissement de la situation.<\/p>\n<p>Par exemple, face au probl\u00e8me des bananes suspendues trop haut, le choix correct consistait en une photographie montrant l&rsquo;acteur debout sur une bo\u00eete en bois empil\u00e9e, saisissant le r\u00e9gime de fruits ; la photographie leurre montrait l&rsquo;acteur \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une bo\u00eete bris\u00e9e ou gisant au sol apr\u00e8s une chute. Pour le probl\u00e8me du froid et du radiateur \u00e9teint, la solution ad\u00e9quate figurait un cordon d&rsquo;alimentation branch\u00e9 dans la prise murale, alors que le leurre repr\u00e9sentait le cordon sectionn\u00e9 ou l&rsquo;acteur tenant une allumette allum\u00e9e sans lien avec l&rsquo;appareil \u00e9lectrique. Sarah devait simplement d\u00e9signer manuellement, par pointage spontan\u00e9, la photographie qu&rsquo;elle estimait pertinente. Aucun retour correctif n&rsquo;\u00e9tait fourni de fa\u00e7on imm\u00e9diate sous forme de friandise pour \u00e9viter tout conditionnement op\u00e9rant direct au cours de la session d&rsquo;essai.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9sultats initiaux et attribution d&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es quantitatives recueillies par Premack et Woodruff furent remarquablement spectaculaires. Sur l&rsquo;ensemble des essais critiques mobilisant des probl\u00e8mes in\u00e9dits, Sarah s\u00e9lectionna la solution photographique fonctionnelle avec un taux de r\u00e9ussite \u00e9crasant, avoisinant les 85 \u00e0 90 % d&rsquo;exactitude d\u00e8s le premier essai de chaque condition. Elle identifiait sans h\u00e9sitation qu&rsquo;il fallait empiler des caisses pour grimper, redresser un tuyau tordu pour faire couler l&rsquo;eau, ou enficher une prise m\u00e2le dans un socle mural pour allumer le chauffage. Une telle r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9passait tr\u00e8s largement le niveau de r\u00e9ponse attribuable au simple hasard probabiliste (<em>p<\/em> < .001).<\/p>\n<p>Plus intrigant encore fut l&rsquo;effet induit par l&rsquo;affinit\u00e9 relationnelle de Sarah avec les acteurs humains apparaissant sur les bandes magn\u00e9tiques. Lorsque l&rsquo;acteur film\u00e9 \u00e9tait son soigneur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, Sarah choisissait syst\u00e9matiquement les photographies montrant l&rsquo;humain r\u00e9ussissant son dessein (par exemple, mangeant la banane ou profitant de la chaleur). En revanche, lorsque les m\u00eames probl\u00e8mes \u00e9taient mis en sc\u00e8ne avec un exp\u00e9rimentateur avec lequel elle entretenait des rapports notoirement conflictuels, Sarah modifiait ses choix pr\u00e9f\u00e9rentiels : elle rejetait la solution victorieuse pour d\u00e9signer all\u00e8grement les photographies affichant l&rsquo;\u00e9chec cuisant ou le d\u00e9sastre physique de l&rsquo;acteur (par exemple, l&rsquo;humain s&rsquo;\u00e9lectrocutant ou chutant lourdement de son escabeau). Pour Premack et Woodruff, ce comportement constituait une signature irr\u00e9futable : Sarah ne se contentait pas d&rsquo;appliquer une grammaire physique des objets ; elle comprenait les d\u00e9sirs et les intentions des acteurs, et modulait ses pr\u00e9dictions selon qu&rsquo;elle souhaitait favoriser l&rsquo;accomplissement du but de son ami ou savourer l&rsquo;\u00e9chec de son d\u00e9tracteur.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;\u00e9mergence du paradigme \u00ab Sachant contre Devin \u00bb (Knower vs. Guesser)<\/h2>\n<h3>4.1 Origine et n\u00e9cessit\u00e9 conceptuelle du test<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;enthousiasme d\u00e9clench\u00e9 par les donn\u00e9es de 1978, la communaut\u00e9 scientifique a promptement adress\u00e9 des objections m\u00e9thodologiques d\u00e9vastatrices au paradigme des vid\u00e9os. Des penseurs \u00e9minents, au premier rang desquels les philosophes <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/philpapers.org\/rec\/DENBHA\">Jonathan Bennett et Daniel Dennett<\/a> dans leurs commentaires critiques publi\u00e9s en r\u00e9ponse directe dans la m\u00eame revue, mirent en lumi\u00e8re une faille logique fatale : la r\u00e9solution des probl\u00e8mes film\u00e9s pouvait \u00eatre enti\u00e8rement expliqu\u00e9e par une compr\u00e9hension de la causalit\u00e9 physique ou de la simple association s\u00e9mantique, sans qu&rsquo;il soit nullement n\u00e9cessaire d&rsquo;invoquer une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit. Sarah n&rsquo;avait peut-\u00eatre pas besoin de mod\u00e9liser \u00ab ce que voulait l&rsquo;humain \u00bb ; il lui suffisait d&rsquo;associer un balai \u00e0 un acte de balayage, ou une prise \u00e0 un appareil \u00e9lectrique, sur la base de ses milliers d&rsquo;heures d&rsquo;observation passive de la vie de laboratoire.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer rigoureusement l&rsquo;existence d&rsquo;une imputation d&rsquo;\u00e9tats mentaux, il fallait concevoir un test o\u00f9 la causalit\u00e9 physique du monde mat\u00e9riel demeure strictement identique d&rsquo;un essai \u00e0 l&rsquo;autre, et o\u00f9 seule la r\u00e9partition de l&rsquo;information \u00e9pist\u00e9mique entre les individus varie. Il devenait imp\u00e9rieux de tester non plus la compr\u00e9hension de simples \u00ab intentions d&rsquo;action \u00bb, mais la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9valuer le contenu propositionnel de la \u00ab connaissance \u00bb d&rsquo;autrui. La question devint alors : le chimpanz\u00e9 comprend-il que quelqu&rsquo;un sait quelque chose qu&rsquo;un autre ignore, uniquement parce que le premier a eu un acc\u00e8s perceptif direct \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ? C&rsquo;est pour r\u00e9pondre \u00e0 cette exigence th\u00e9orique impitoyable que fut conceptualis\u00e9 le protocole exp\u00e9rimental dit du \u00ab Sachant contre Devin \u00bb (<em>Knower vs. Guesser<\/em>).<\/p>\n<h3>4.2 Le lien \u00e9pist\u00e9mique entre perception visuelle et savoir<\/h3>\n<p>Le pr\u00e9suppos\u00e9 cognitif cardinal explor\u00e9 par le test Sachant contre Devin repose sur l&rsquo;axiome fondamental de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie naturelle : \u00ab Voir m\u00e8ne \u00e0 savoir \u00bb (<em>seeing leads to knowing<\/em>). Chez l&rsquo;\u00eatre humain adulte, il va de soi que la vision constitue le vecteur premier de l&rsquo;acquisition d&rsquo;informations v\u00e9ridiques sur les objets du monde mat\u00e9riel imm\u00e9diat. Si un individu regarde dans une bo\u00eete, il sait ce qu&rsquo;elle contient ; si un autre individu a le dos tourn\u00e9 pendant que la bo\u00eete est remplie, il en ignore le contenu. Cette d\u00e9duction semble triviale, mais elle implique un saut qualitatif monumental sur le plan computationnel : elle exige d&rsquo;inf\u00e9rer un \u00e9tat invisible et abstrait (la \u00ab connaissance \u00bb) \u00e0 partir d&rsquo;un marqueur comportemental fugace (l&rsquo;orientation des globes oculaires et de la t\u00eate vers une cible spatiale donn\u00e9e).<\/p>\n<p>Dans ce paradigme, le sujet exp\u00e9rimental doit faire preuve de la compr\u00e9hension de cette asym\u00e9trie informationnelle. Il ne s&rsquo;agit pas simplement de constater qu&rsquo;un humain a les yeux ouverts, mais de calculer que le faisceau attentionnel de cet humain s&rsquo;est intersect\u00e9 avec un \u00e9v\u00e9nement critique survenu dans le pass\u00e9 r\u00e9cent (l&rsquo;app\u00e2tage d&rsquo;une bo\u00eete). Le chimpanz\u00e9 doit ensuite utiliser ce calcul \u00e9pist\u00e9mique pour hi\u00e9rarchiser la valeur de v\u00e9rit\u00e9 des signaux \u00e9mis par ces deux agents. Faire confiance au Sachant et ignorer le Devin prouve que l&rsquo;animal comprend que l&rsquo;indication fournie par le premier est ancr\u00e9e dans une v\u00e9rit\u00e9 empirique, alors que la d\u00e9signation effectu\u00e9e par le second n&rsquo;est qu&rsquo;une conjecture hasardeuse ou un geste vide d&rsquo;autorit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<h3>4.3 Architecture th\u00e9orique de la t\u00e2che de s\u00e9lection d&rsquo;indices<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture exp\u00e9rimentale mise en place pour mat\u00e9rialiser ce dilemme \u00e9pist\u00e9mique repose sur un protocole triangulaire \u00e9pur\u00e9, impliquant le chimpanz\u00e9 en position de sujet actif et deux exp\u00e9rimentateurs humains plac\u00e9s dans le r\u00f4le d&rsquo;informateurs. La sc\u00e8ne est configur\u00e9e de telle sorte que le chimpanz\u00e9 a un besoin imp\u00e9rieux d&rsquo;information pour obtenir une r\u00e9compense de haute valeur (nourriture hautement d\u00e9sirable), mais ne dispose d&rsquo;aucun moyen perceptif direct pour l&rsquo;obtenir par lui-m\u00eame. La nourriture est dissimul\u00e9e hors de sa vue, dans l&rsquo;un de plusieurs r\u00e9ceptacles parfaitement identiques d&rsquo;apparence.<\/p>\n<p>Le dispositif neutralise m\u00e9thodologiquement tout indice sensoriel direct : l&rsquo;odeur est masqu\u00e9e ou homog\u00e9n\u00e9is\u00e9e sur l&rsquo;ensemble des conteneurs, le bruit d&rsquo;impact est \u00e9limin\u00e9 par des rev\u00eatements amortissants, et la trajectoire des objets est occult\u00e9e par des paravents mobiles. La seule et unique voie menant au succ\u00e8s pour le singe consiste \u00e0 observer attentivement le comportement pr\u00e9alable des deux informateurs pendant la phase d&rsquo;occultation. L&rsquo;un des humains (le Sachant) est plac\u00e9 dans une position lui permettant de voir avec exactitude dans quel conteneur l&rsquo;aliment est d\u00e9pos\u00e9. Le second humain (le Devin) est priv\u00e9 de cette information visuelle critique par un dispositif standardis\u00e9. Lorsque les deux informateurs pointent ensuite simultan\u00e9ment des conteneurs divergents, le chimpanz\u00e9 n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que d&rsquo;arbitrer en faveur de la source \u00e9pist\u00e9mique valide, r\u00e9v\u00e9lant ainsi la mani\u00e8re dont il mod\u00e9lise la gen\u00e8se de l&rsquo;information chez autrui.<\/p>\n<h2>5. M\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale du test Sachant vs Devin<\/h2>\n<h3>5.1 Dispositif spatial et mat\u00e9riel de dissimulation<\/h3>\n<p>L&rsquo;impl\u00e9mentation physique du paradigme requiert un agencement spatial chirurgical pour pr\u00e9venir toute contamination m\u00e9thodologique. L&rsquo;exp\u00e9rimentation se d\u00e9roule typiquement dans une chambre d&rsquo;essai divis\u00e9e en deux compartiments par une grille m\u00e9tallique ou une paroi transparente en plexiglas de haute r\u00e9sistance. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 se trouve le sujet chimpanz\u00e9 ; de l&rsquo;autre sont install\u00e9s les deux informateurs humains et une table d&rsquo;exp\u00e9rimentation supportant les conteneurs d&rsquo;app\u00e2tage. Ces conteneurs sont g\u00e9n\u00e9ralement constitu\u00e9s de quatre \u00e0 six bo\u00eetes ou gobelets opaques identiques, fix\u00e9s sur un plateau mobile et espac\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9liminer toute ambigu\u00eft\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique lors des phases ult\u00e9rieures de pointage indicatif.<\/p>\n<p>La dissimulation de la nourriture est orchestr\u00e9e par une troisi\u00e8me personne, appel\u00e9e le \u00ab dissimulateur \u00bb ou \u00ab app\u00e2teur \u00bb, dont le r\u00f4le est strictement neutre. Pour emp\u00eacher le chimpanz\u00e9 d&rsquo;observer o\u00f9 la friandise est d\u00e9pos\u00e9e, un grand \u00e9cran opaque et amovible est interpos\u00e9 entre la table d&rsquo;app\u00e2tage et la grille du sujet pendant toute la dur\u00e9e de la manipulation. En revanche, cet \u00e9cran est positionn\u00e9 de mani\u00e8re asym\u00e9trique vis-\u00e0-vis des deux informateurs humains situ\u00e9s sur les flancs de la table : il laisse une ligne de vis\u00e9e parfaitement d\u00e9gag\u00e9e pour le Sachant, tout en m\u00e9nageant une barri\u00e8re visuelle totale pour le Devin. Une fois la nourriture dissimul\u00e9e, l&rsquo;\u00e9cran frontal est abaiss\u00e9, r\u00e9tablissant la visibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de la pi\u00e8ce pour le singe, les deux informateurs se tenant alors immobiles derri\u00e8re leurs bo\u00eetes respectives.<\/p>\n<h3>5.2 Manipulation du statut d&rsquo;observateur<\/h3>\n<p>La variable ind\u00e9pendante critique r\u00e9side dans la manipulation rigoureuse du statut d&rsquo;observateur conf\u00e9r\u00e9 aux deux partenaires humains. Cette modulation de l&rsquo;acc\u00e8s perceptif a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clin\u00e9e sous plusieurs variantes exp\u00e9rimentales destin\u00e9es \u00e0 sonder la finesse de l&rsquo;analyse op\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;animal :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition de pr\u00e9sence versus absence spatiale :<\/strong> le Sachant reste dans la pi\u00e8ce et suit ostensiblement des yeux l&rsquo;acte de dissimulation ; le Devin quitte physiquement la pi\u00e8ce avant l&rsquo;introduction de la nourriture et n&rsquo;y p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 nouveau qu&rsquo;une fois l&rsquo;app\u00e2tage scell\u00e9 sous le r\u00e9cipient.<\/li>\n<li><strong>La condition d&rsquo;orientation corporelle :<\/strong> les deux informateurs restent pr\u00e9sents dans l&rsquo;enceinte de test, mais tandis que le Sachant fait face \u00e0 la table, le Devin tourne d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le dos \u00e0 la sc\u00e8ne d&rsquo;app\u00e2tage, fixant le mur oppos\u00e9 pendant toute la s\u00e9quence critique.<\/li>\n<li><strong>La condition d&rsquo;occlusion c\u00e9phalique ou oculaire :<\/strong> les deux informateurs sont assis \u00e0 \u00e9quidistance de la table et font face au dispositif, mais le Devin a la vision bloqu\u00e9e par un \u00e9cran facial opaque, un seau retourn\u00e9 sur la t\u00eate ou un bandeau textile \u00e9tanche recouvrant ses orbites oculaires, tandis que le Sachant conserve une vue parfaitement d\u00e9gag\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans la phase finale du test, les deux exp\u00e9rimentateurs ex\u00e9cutent un geste de d\u00e9signation strictement synchronis\u00e9 et morphologiquement identique : chacun avance le bras et pointe de l&rsquo;index un conteneur diff\u00e9rent. Le Sachant d\u00e9signe syst\u00e9matiquement la bo\u00eete contenant r\u00e9ellement la r\u00e9compense, tandis que le Devin d\u00e9signe l&rsquo;une des bo\u00eetes vides selon un plan de randomisation pr\u00e9\u00e9tabli.<\/p>\n<h3>5.3 Contr\u00f4les m\u00e9thodologiques contre l&rsquo;effet Clever Hans<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis m\u00e9thodologiques les plus redoutables en cognition animale est la neutralisation absolue de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/topic\/Clever-Hans\">effet Clever Hans<\/a>, par lequel un animal r\u00e9sout une t\u00e2che en d\u00e9codant des micro-signaux involontaires \u00e9mis par les exp\u00e9rimentateurs humains (tels que des micromouvements de la t\u00eate, des micro-dilatations pupillaires, des tensions musculaires ou des changements respiratoires) plut\u00f4t qu&rsquo;en d\u00e9ployant le processus cognitif th\u00e9oris\u00e9. Si le chimpanz\u00e9 choisit la bonne bo\u00eete simplement parce que l&rsquo;informateur sachant affiche une posture corporelle plus assur\u00e9e ou regarde inconsciemment la friandise avec insistance, l&rsquo;hypoth\u00e8se de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit est caduque.<\/p>\n<p>Pour immuniser le protocole contre cette menace de validit\u00e9 interne, plusieurs verrous exp\u00e9rimentaux ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matis\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li>Les informateurs sont soumis \u00e0 un entra\u00eenement rigide pour maintenir un regard neutre, fix\u00e9 sur un point m\u00e9dian neutre au-dessus de la t\u00eate du singe ou sur la table, sans jamais regarder le conteneur cible pendant la phase de choix du sujet.<\/li>\n<li>Leurs postures, rythmes respiratoires et positions manuelles sont scrupuleusement standardis\u00e9s et v\u00e9rifi\u00e9s par enregistrement vid\u00e9o continu sous des angles multiples.<\/li>\n<li>Les r\u00f4les de Sachant et de Devin sont altern\u00e9s de fa\u00e7on pseudo-al\u00e9atoire entre les deux individus humains d&rsquo;une session \u00e0 l&rsquo;autre afin d&#8217;emp\u00eacher que le singe ne d\u00e9veloppe une simple pr\u00e9f\u00e9rence individuelle associative pour une personne particuli\u00e8re (par exemple, suivre syst\u00e9matiquement l&rsquo;exp\u00e9rimentateur A plut\u00f4t que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur B).<\/li>\n<li>Dans des contr\u00f4les plus pouss\u00e9s dits en \u00ab double aveugle \u00bb, les informateurs eux-m\u00eames ignorent o\u00f9 se trouve la nourriture au moment du test, le statut de Sachant \u00e9tant simul\u00e9 par des protocoles complexes d&rsquo;indices indirects pr\u00e9alablement valid\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.4 Crit\u00e8res de validation statistique et phases d&rsquo;essai<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9partager une compr\u00e9hension conceptuelle authentique d&rsquo;un apprentissage progressif par renforcement op\u00e9rant, les crit\u00e8res de validation statistique doivent \u00eatre d&rsquo;une rigueur math\u00e9matique sans faille. Si un animal met quarante ou cinquante essais pour choisir de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentielle l&rsquo;informateur sachant, cette courbe d&rsquo;acquisition lente constitue la signature classique d&rsquo;un <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/#ConOpe\">conditionnement discriminatif<\/a> : le singe aura simplement appris, par essais et erreurs successifs r\u00e9compens\u00e9s, la r\u00e8gle purement behaviorale \u00ab choisir la personne dont le visage \u00e9tait orient\u00e9 vers le meuble = nourriture obtenue \u00bb.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, les chercheurs doivent analyser s\u00e9par\u00e9ment les performances obtenues lors du tout premier bloc d&rsquo;essais (id\u00e9alement d\u00e8s le premier essai unique de transfert, <em>trial-one performance<\/em>). Seul un succ\u00e8s imm\u00e9diat et statistiquement robuste lors de la confrontation inaugurale avec une nouvelle modalit\u00e9 d&rsquo;occlusion (par exemple, le passage du Devin absent au Devin aux yeux band\u00e9s) peut attester d&rsquo;une inf\u00e9rence logique spontan\u00e9e, affranchie de tout fa\u00e7onnement par renforcement diff\u00e9rentiel. Des tests de transfert successifs sont ainsi intercal\u00e9s, introduisant des configurations g\u00e9om\u00e9triques in\u00e9dites d&rsquo;occultation pour \u00e9valuer si la r\u00e8gle conceptuelle abstraite est spontan\u00e9ment g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 de nouveaux stimuli visuels sans n\u00e9cessiter de r\u00e9apprentissage adaptatif.<\/p>\n<h2>6. Analyse des r\u00e9sultats empiriques chez les grands singes<\/h2>\n<h3>6.1 Performances de Sarah et des chimpanz\u00e9s test\u00e9s<\/h3>\n<p>Les investigations men\u00e9es par Premack et Woodruff, puis par Guy Woodruff et David Premack dans leur r\u00e9plication \u00e9tendue de 1979 et les s\u00e9ries conduites au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, ont produit un corpus de donn\u00e9es d&rsquo;une grande complexit\u00e9 empirique. Confront\u00e9e au protocole canonique du Sachant contre le Devin dans sa version impliquant la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence physique de l&rsquo;informateur dans la pi\u00e8ce, Sarah est parvenue \u00e0 s\u00e9lectionner de mani\u00e8re statistiquement significative le r\u00e9cipient indiqu\u00e9 par l&rsquo;informateur sachant. Elle atteignait rapidement des taux de r\u00e9ussite oscillant entre 70 et 85 % de choix pertinents, surclassant largement les distributions al\u00e9atoires attendues.<\/p>\n<p>Toutefois, l&rsquo;extension de ce protocole \u00e0 d&rsquo;autres chimpanz\u00e9s captifs a imm\u00e9diatement mis en exergue une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 interindividuelle consid\u00e9rable. Les sujets na\u00effs, non soumis au programme intensif d&rsquo;apprentissage symbolique et linguistique dont Sarah avait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, manifestaient des scores erratiques. Si certains chimpanz\u00e9s parvenaient apr\u00e8s un nombre substantiel d&rsquo;essais \u00e0 privil\u00e9gier l&rsquo;informateur pr\u00e9sent par rapport \u00e0 l&rsquo;informateur absent, d&rsquo;autres \u00e9chouaient obstin\u00e9ment \u00e0 discriminer les deux sources d&rsquo;information, s\u00e9lectionnant les conteneurs au hasard ou s&rsquo;enfermant dans des st\u00e9r\u00e9otypies spatiales (comme choisir invariablement la bo\u00eete situ\u00e9e le plus \u00e0 droite, ind\u00e9pendamment du statut des exp\u00e9rimentateurs). Cette divergence fondamentale a jet\u00e9 le trouble : la r\u00e9ussite de Sarah \u00e9tait-elle l&rsquo;expression d&rsquo;une comp\u00e9tence naturelle de l&rsquo;esp\u00e8ce ou le r\u00e9sultat d&rsquo;un artifice p\u00e9dagogique d&rsquo;entra\u00eenement de laboratoire ?<\/p>\n<h3>6.2 Apprentissage progressif versus compr\u00e9hension imm\u00e9diate<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine des micro-donn\u00e9es longitudinales a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 th\u00e9orique de premi\u00e8re grandeur : Sarah elle-m\u00eame n&rsquo;a pas manifest\u00e9 une r\u00e9ussite insolente d\u00e8s le premier essai absolu du test Sachant contre Devin. Ses courbes de performance traduisaient un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;acquisition progressive, s&rsquo;\u00e9tendant sur plusieurs blocs d&rsquo;essais successifs, avant d&rsquo;atteindre le seuil de significativit\u00e9 statistique requis. Cette latence dans la ma\u00eetrise de la t\u00e2che a fourni un argument de poids aux tenants de la critique b\u00e9havioriste. En effet, dans l&rsquo;hypoth\u00e8se o\u00f9 Sarah poss\u00e9derait une compr\u00e9hension conceptuelle inn\u00e9e ou pr\u00e9existante selon laquelle \u00ab voir m\u00e8ne \u00e0 savoir \u00bb, son adh\u00e9sion au Sachant aurait d\u00fb \u00eatre instantan\u00e9e, d\u00e8s la premi\u00e8re pr\u00e9sentation du dilemme \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9lai d&rsquo;acquisition observ\u00e9 sugg\u00e8re une lecture alternative : Sarah aurait pu progressivement discriminer la configuration perceptive des informateurs au fil des contingences de renforcement alimentaire. Au cours des premiers essais, confront\u00e9e \u00e0 deux humains pointant des bo\u00eetes diff\u00e9rentes, elle a in\u00e9vitablement explor\u00e9 les deux options de mani\u00e8re stochastique. Constatant de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e que pointer le r\u00e9cipient d\u00e9sign\u00e9 par l&rsquo;humain ayant assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne \u00e9tait syst\u00e9matiquement suivi de l&rsquo;obtention d&rsquo;une friandise, tandis que suivre l&rsquo;autre informateur aboutissait \u00e0 une bo\u00eete vide, son appareil cognitif a pu forger une cha\u00eene associative sans qu&rsquo;aucun \u00e9tat de connaissance interne n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 formellement attribu\u00e9. La fronti\u00e8re empirique entre la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;une comp\u00e9tence de mentalisation latente et l&rsquo;apprentissage rapide d&rsquo;un r\u00e9flexe discriminatif demeurait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment poreuse.<\/p>\n<h3>6.3 R\u00e9actions face aux transferts de conditions exp\u00e9rimentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 pour discriminer ces deux interpr\u00e9tations r\u00e9sidait dans les sessions de transfert vers de nouvelles modalit\u00e9s de blocage perceptif. Si l&rsquo;animal a v\u00e9ritablement extrait le principe m\u00e9tacognitif sous-jacent (\u00ab l&rsquo;informateur dont le canal visuel a \u00e9t\u00e9 interrompu ignore o\u00f9 se trouve l&rsquo;objet \u00bb), il doit transf\u00e9rer imm\u00e9diatement ce raisonnement d&rsquo;une condition d&rsquo;absence corporelle globale \u00e0 une condition plus subtile d&rsquo;occlusion locale (comme le bandeau sur les yeux ou l&rsquo;orientation dorsale).<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es collect\u00e9es lors de ces phases critiques de transfert furent profond\u00e9ment d\u00e9cevantes pour l&rsquo;hypoth\u00e8se mentaliste forte. Lorsque les chercheurs pass\u00e8rent de la condition \u00ab informateur dans la pi\u00e8ce versus informateur hors de la pi\u00e8ce \u00bb \u00e0 la condition \u00ab informateur de face versus informateur de dos \u00bb, les performances des chimpanz\u00e9s s&rsquo;effondr\u00e8rent de mani\u00e8re spectaculaire, retombant au niveau de la chance statistique pure (environ 50 % de succ\u00e8s dans un choix binaire). Les singes durent subir une nouvelle batterie compl\u00e8te d&rsquo;essais r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour r\u00e9apprendre \u00e0 discriminer la posture de dos. Pire encore, lors de l&rsquo;introduction de bandeaux oculaires ou de seaux opaques masquant les t\u00eates, les sujets ne manifest\u00e8rent aucune pr\u00e9f\u00e9rence spontan\u00e9e pour l&rsquo;humain aux yeux d\u00e9gag\u00e9s lors des premiers essais critiques. La fragilit\u00e9 de ces r\u00e9sultats a aliment\u00e9 un scepticisme grandissant au sein de la communaut\u00e9 scientifique internationale au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990.<\/p>\n<h2>7. Critiques m\u00e9thodologiques et objections b\u00e9havioristes<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;explication par le conditionnement op\u00e9rant<\/h3>\n<p>La charge critique la plus incisive contre les conclusions de Premack et Woodruff est venue de l&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-b\u00e9havioriste et des sp\u00e9cialistes de l&rsquo;apprentissage associatif animal. Ces chercheurs ont argu\u00e9 que le principe de parcimonie scientifique \u2014 connu sous le nom de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/#Pars\">Canon de Morgan<\/a> en psychologie compar\u00e9e \u2014 interdisait formellement de faire appel \u00e0 une facult\u00e9 cognitive sup\u00e9rieure (l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats de conscience ou de savoir) d\u00e8s lors qu&rsquo;un comportement pouvait \u00eatre enti\u00e8rement expliqu\u00e9 par des m\u00e9canismes psychologiques de niveau inf\u00e9rieur (le conditionnement op\u00e9rant).<\/p>\n<p>Selon cette mod\u00e9lisation strictement associative, le corps de l&rsquo;informateur humain fonctionne comme un complexe de stimuli visuels composites. Les \u00e9l\u00e9ments saillants de ce stimulus sont :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;orientation globale du torse et du visage vers la nourriture (stimulus discriminatif positif, not\u00e9 S+).<\/li>\n<li>L&rsquo;orientation d\u00e9tourn\u00e9e, la posture fuyante ou la pr\u00e9sence d&rsquo;un \u00e9cran opaque interpos\u00e9 (stimulus discriminatif n\u00e9gatif, not\u00e9 S-).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le chimpanz\u00e9 n&rsquo;a nullement besoin de se repr\u00e9senter mentalement ce que l&rsquo;humain \u00ab sait \u00bb ou ce qu&rsquo;il a \u00ab vu \u00bb ; il lui suffit d&rsquo;appliquer une r\u00e8gle \u00e9gocentrique et descriptive acquise par renforcement : \u00ab s\u00e9lectionner la bo\u00eete point\u00e9e par l&rsquo;entit\u00e9 pr\u00e9sentant la configuration faciale visible orient\u00e9e ant\u00e9rieurement vers la zone d&rsquo;action \u00bb. La surinterpr\u00e9tation mentaliste ne refl\u00e9tait, selon ces contradicteurs, que l&rsquo;illusion projective des exp\u00e9rimentateurs humains, incapables d&rsquo;observer un singe sans lui pr\u00eater leur propre architecture introspective.<\/p>\n<h3>7.2 Les objections de Cecilia Heyes<\/h3>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques d\u00e9vastateurs publi\u00e9s \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et tout au long des ann\u00e9es 1990, la psychologue britannique <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/BF00713028\">Cecilia Heyes a diss\u00e9qu\u00e9 m\u00e9ticuleusement l&rsquo;ensemble des protocoles<\/a> consacr\u00e9s \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les primates. Heyes a formul\u00e9 ce qui est d\u00e9sormais connu sous le nom de \u00ab probl\u00e8me de Heyes \u00bb ou dilemme \u00e9pist\u00e9mologique de la mentalisation animale : aucune exp\u00e9rience n&rsquo;ayant d\u00e9montr\u00e9 une r\u00e9ussite au tout premier essai sans apprentissage associatif pr\u00e9alable ne peut pr\u00e9tendre r\u00e9futer l&rsquo;hypoth\u00e8se concurrente du conditionnement.<\/p>\n<p>Heyes a d\u00e9montr\u00e9 que dans l&rsquo;exp\u00e9rience de 1978 avec les s\u00e9quences vid\u00e9o, Sarah n&rsquo;avait peut-\u00eatre fait qu&rsquo;apparier des relations physiques prototypiques d&rsquo;objets (par exemple, associer une cl\u00e9 avec un cadenas, ou une allumette avec une flamme) en se fondant sur sa m\u00e9moire visuelle s\u00e9mantique de l&rsquo;environnement humain, sans jamais concevoir que l&rsquo;acteur avait une intention interne. Concernant le test Sachant contre Devin, Heyes a soulign\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une contamination syst\u00e9matique : le comportement de pointage final du Sachant et du Devin n&rsquo;\u00e9tait jamais rigoureusement dissoci\u00e9 des contingences environnementales pass\u00e9es. Elle a exig\u00e9 l&rsquo;adoption de protocoles de non-apprentissage stricts, int\u00e9grant des essais-sondes syst\u00e9matiquement non renforc\u00e9s, afin d&rsquo;\u00e9valuer la comp\u00e9tence pure de l&rsquo;animal avant que tout renforcement alimentaire ne vienne formater artificiellement sa r\u00e9ponse motrice.<\/p>\n<h3>7.3 Le probl\u00e8me de la plausibilit\u00e9 \u00e9cologique du paradigme coop\u00e9ratif<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la m\u00e9canique op\u00e9ratoire, une critique de nature ontologique et \u00e9thologique a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9merger : l&rsquo;inad\u00e9quation \u00e9cologique structurelle du paradigme Sachant contre Devin appliqu\u00e9 au chimpanz\u00e9. Dans leur habitat naturel (for\u00eats tropicales et savanes arbor\u00e9es africaines), les chimpanz\u00e9s vivent au sein de soci\u00e9t\u00e9s de type \u00ab fission-fusion \u00bb caract\u00e9ris\u00e9es par de f\u00e9roces hi\u00e9rarchies de dominance et une concurrence impitoyable pour l&rsquo;acc\u00e8s aux ressources alimentaires \u00e9nerg\u00e9tiquement denses (fruits m\u00fbrs, miel, gibier de chasse).<\/p>\n<p>Dans un tel contexte adaptatif :<\/p>\n<ul>\n<li>La transmission altruiste et coop\u00e9rative d&rsquo;informations nutritionnelles d&rsquo;un adulte \u00e0 un autre est un \u00e9v\u00e9nement rarissime, voire inexistant.<\/li>\n<li>Lorsqu&rsquo;un chimpanz\u00e9 d\u00e9couvre un arbre fruitier abondant, son r\u00e9flexe adaptatif imm\u00e9diat n&rsquo;est pas d&rsquo;attirer ses rivaux par des gestes indicatifs d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s, mais plut\u00f4t de maximiser sa propre consommation ou d&rsquo;utiliser le silence pour dissimuler la ressource.<\/li>\n<li>Le geste humain de pointage communicatif (<em>pointing<\/em>) pour indiquer une direction ou un objet est totalement \u00e9tranger au r\u00e9pertoire s\u00e9miotique naturel des chimpanz\u00e9s sauvages.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Exiger d&rsquo;un chimpanz\u00e9 qu&rsquo;il comprenne une situation o\u00f9 un humain coop\u00e9ratif l&rsquo;aide spontan\u00e9ment \u00e0 trouver de la nourriture en pointant du doigt un r\u00e9cipient revenait \u00e0 le tester \u00e0 travers un filtre culturel et comportemental profond\u00e9ment anthropocentrique. Le protocole mesurait peut-\u00eatre moins les comp\u00e9tences cognitives intrasp\u00e9cifiques de l&rsquo;animal que son degr\u00e9 d&rsquo;adaptation artificielle \u00e0 l&rsquo;\u00e9thologie communicative de notre propre esp\u00e8ce.<\/p>\n<h2>8. Les r\u00e9\u00e9valuations exp\u00e9rimentales de Daniel Povinelli<\/h2>\n<h3>8.1 Les protocoles rigoureux du laboratoire de New Iberia<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces apories conceptuelles, le primatologue et psychologue am\u00e9ricain <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/folk-physics-for-apes-9780198572190\">Daniel Povinelli et son \u00e9quipe du <em>Cognitive Evolution Group<\/em><\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Louisiane \u00e0 New Iberia ont entrepris, durant les ann\u00e9es 1990, de r\u00e9pliquer et de syst\u00e9matiser \u00e0 une \u00e9chelle sans pr\u00e9c\u00e9dent les exp\u00e9riences sur la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les primates. Travaillant avec une cohorte homog\u00e8ne de sept jeunes chimpanz\u00e9s \u00e9lev\u00e9s dans des conditions d&rsquo;enrichissement social et cognitif contr\u00f4l\u00e9es (dont la c\u00e9l\u00e8bre femelle Megan), Povinelli s&rsquo;est fix\u00e9 pour objectif de traquer la moindre faille m\u00e9thodologique ayant entach\u00e9 les protocoles ant\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Le laboratoire de New Iberia a mis au point un dispositif exp\u00e9rimental d&rsquo;une rigueur clinique. Les chimpanz\u00e9s \u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 solliciter de la nourriture aupr\u00e8s d&rsquo;exp\u00e9rimentateurs humains en glissant leur bras \u00e0 travers l&rsquo;une de deux ouvertures horizontales am\u00e9nag\u00e9es dans une grande paroi transparente en plexiglas. Dans les conditions de contr\u00f4le de base, les singes pointaient avec une efficacit\u00e9 parfaite vers l&rsquo;exp\u00e9rimentateur faisant face au panneau pour r\u00e9clamer une friandise. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette comp\u00e9tence motrice parfaitement stabilis\u00e9e que Povinelli a introduit des batteries massives de tests critiques sondant la compr\u00e9hension de l&rsquo;acc\u00e8s visuel, en confrontant les animaux \u00e0 des bin\u00f4mes d&rsquo;exp\u00e9rimentateurs dont les canaux sensoriels \u00e9taient obstru\u00e9s de multiples fa\u00e7ons in\u00e9dites.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9chec des chimpanz\u00e9s face aux occlusions oculaires subtiles<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le programme de New Iberia, synth\u00e9tis\u00e9s en 1996 puis dans l&rsquo;ouvrage magistral de 2000, ont port\u00e9 un coup d&rsquo;arr\u00eat brutal \u00e0 l&rsquo;optimisme mentaliste issu des travaux de Premack et Woodruff. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences mondialement c\u00e9l\u00e8bres, Povinelli a confront\u00e9 ses chimpanz\u00e9s \u00e0 un dilemme \u00e9l\u00e9mentaire : solliciter de la nourriture aupr\u00e8s de deux humains dont l&rsquo;un pouvait voir le singe et l&rsquo;autre ne le pouvait pas. Les modalit\u00e9s d&rsquo;occlusion variaient m\u00e9thodiquement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition du bandeau :<\/strong> un humain portait un bandeau opaque sur les yeux (incapable de voir), tandis que l&rsquo;autre portait un bandeau identique sur la bouche (capable de voir parfaitement).<\/li>\n<li><strong>La condition du seau :<\/strong> un humain avait un seau opaque pos\u00e9 sur la t\u00eate recouvrant int\u00e9gralement ses yeux, tandis que l&rsquo;autre tenait le seau sur son \u00e9paule ou \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa t\u00eate.<\/li>\n<li><strong>La condition des mains :<\/strong> un exp\u00e9rimentateur se couvrait les yeux avec les mains, alors que l&rsquo;autre posait ses mains sur ses oreilles ou sur son menton.<\/li>\n<li><strong>La condition de l&rsquo;\u00e9cran :<\/strong> un humain tenait un carton opaque devant son visage, l&rsquo;autre tenait le carton \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son oreille.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De mani\u00e8re stup\u00e9fiante, lors des premiers essais de chaque condition critique (les seuls \u00e0 m\u00eame de prouver une compr\u00e9hension intuitive non apprise), les chimpanz\u00e9s sollicitaient l&rsquo;humain incapable de voir aussi fr\u00e9quemment que l&rsquo;humain aux yeux d\u00e9gag\u00e9s. Ils tendaient leur main \u00e0 travers l&rsquo;orifice faisant face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur dont la t\u00eate \u00e9tait ins\u00e9r\u00e9e dans un seau, ou \u00e0 celui dont les yeux \u00e9taient herm\u00e9tiquement masqu\u00e9s par un bandeau, ignorant totalement l&rsquo;inefficacit\u00e9 communicative \u00e9vidente de leur geste. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s des dizaines, voire des centaines d&rsquo;essais r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et fa\u00e7onn\u00e9s par la d\u00e9ception d&rsquo;un \u00e9chec alimentaire, que les animaux finissaient par s\u00e9lectionner s\u00e9lectivement l&rsquo;humain voyant \u2014 d\u00e9montrant sans \u00e9quivoque qu&rsquo;ils apprenaient une r\u00e8gle comportementale tardive au lieu d&rsquo;appliquer une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit spontan\u00e9e. Pour Povinelli, la conclusion \u00e9tait incontournable : les chimpanz\u00e9s r\u00e9agissaient \u00e0 la posture globale de pr\u00e9sence corporelle d&rsquo;un agent, mais \u00e9taient totalement aveugles \u00e0 la signification psychologique du regard.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;hypoth\u00e8se de la r\u00e9interpr\u00e9tation comportementale<\/h3>\n<p>Pour th\u00e9oriser ces \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s sans pour autant disqualifier l&rsquo;intelligence sophistiqu\u00e9e \u00e9vidente des grands singes, Daniel Povinelli a forg\u00e9 <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/book\/12534\">l&rsquo;hypoth\u00e8se de la r\u00e9interpr\u00e9tation comportementale<\/a> (<em>Behavioral Reinterpretation Hypothesis<\/em>). Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;\u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique a dot\u00e9 le clade des homino\u00efdes ancestraux d&rsquo;un syst\u00e8me hautement perfectionn\u00e9 d&rsquo;analyse et de pr\u00e9diction du comportement d&rsquo;autrui, fond\u00e9 exclusivement sur des invariants perceptifs physiques : la direction de l&rsquo;axe t\u00eate-tronc, la vitesse de d\u00e9placement, la trajectoire motrice et les signaux posturaux directs.<\/p>\n<p>Dans cette perspective th\u00e9orique :<\/p>\n<ul>\n<li>Les chimpanz\u00e9s poss\u00e8dent une compr\u00e9hension experte de la \u00ab physique comportementale \u00bb (<em>behavioral grammar<\/em>) de leurs cong\u00e9n\u00e8res et des humains : ils savent pertinemment anticiper ce qu&rsquo;un individu va faire en analysant la dynamique de ses mouvements macroscopiques.<\/li>\n<li>La rupture \u00e9volutive majeure se serait produite exclusivement au sein de la lign\u00e9e hominine apr\u00e8s la divergence avec le genre <em>Pan<\/em>. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que la s\u00e9lection naturelle aurait greff\u00e9, au-dessus de ce socle d&rsquo;analyse comportementale partag\u00e9, un module cognitif in\u00e9dit de second ordre d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la \u00ab mentalisation \u00bb ou r\u00e9interpr\u00e9tation intentionnelle des actes observables.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Povinelli, l&rsquo;humain a la propension irr\u00e9pressible de traduire le comportement d&rsquo;autrui en termes de d\u00e9sirs, de savoirs et de croyances invisibles. Le chimpanz\u00e9, quant \u00e0 lui, navigue avec une efficacit\u00e9 redoutable dans son univers social sans jamais avoir recours \u00e0 cette ontologie de l&rsquo;esprit invisible : il est un g\u00e9nie de l&rsquo;\u00e9thologie comportementale, mais un analphab\u00e8te complet de la vie mentale.<\/p>\n<h2>9. Prise de perspective visuelle : niveaux 1 et 2<\/h2>\n<h3>9.1 Le niveau 1 de la perspective visuelle : voir ce qui est visible<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement paradigmatique entre les tenants du mentalisme et les partisans de l&rsquo;analyse comportementale a contraint les psychologues du d\u00e9veloppement et les primatologues \u00e0 affiner consid\u00e9rablement leurs outils taxonomiques. Ils ont ainsi emprunt\u00e9 au psychologue cogniticien <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/chapter\/10.1007\/978-1-4613-9820-2_6\">John Flavell sa mod\u00e9lisation de la prise de perspective visuelle<\/a>, qui distingue structurellement deux paliers de complexit\u00e9 cognitive croissante : le niveau 1 et le niveau 2.<\/p>\n<p>Le niveau 1 de la perspective visuelle se d\u00e9finit comme la compr\u00e9hension du simple contenu perceptif d&rsquo;autrui : l&rsquo;aptitude \u00e0 d\u00e9terminer si un objet donn\u00e9 est visible ou invisible pour un tiers en fonction des lignes de vis\u00e9e g\u00e9om\u00e9triques et des obstacles interpos\u00e9s (r\u00e9pondre \u00e0 la question : \u00ab L&rsquo;autre individu voit-il l&rsquo;objet X ? \u00bb). Ce niveau \u00e9l\u00e9mentaire implique la projection vectorielle d&rsquo;une droite reliant les yeux de l&rsquo;agent \u00e0 l&rsquo;objet convoit\u00e9. Les \u00e9tudes ult\u00e9rieures ont amplement d\u00e9montr\u00e9 que les primates, y compris de nombreuses esp\u00e8ces de cercopith\u00e9cid\u00e9s comme les macaques et les babouins, ma\u00eetrisent ce niveau 1 : ils savent suivre la direction du regard d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re, contournent spontan\u00e9ment un \u00e9cran opaque pour observer ce qu&rsquo;un partenaire regarde de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une cloison, et \u00e9vitent de se d\u00e9placer \u00e0 d\u00e9couvert lorsqu&rsquo;un dominant surveille un secteur spatial pr\u00e9cis.<\/p>\n<h3>9.2 Le niveau 2 : comprendre la modalit\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9hension d&rsquo;un objet<\/h3>\n<p>Le niveau 2 de la prise de perspective visuelle requiert une machinerie m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle d&rsquo;une tout autre envergure. Il ne s&rsquo;agit plus seulement de d\u00e9terminer <em>si<\/em> l&rsquo;autre voit un objet, mais de comprendre <em>comment<\/em> cet objet appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;autre depuis sa position spatiale singuli\u00e8re, distincte de celle du sujet (r\u00e9pondre \u00e0 la question : \u00ab Sous quel aspect ou orientation l&rsquo;autre voit-il l&rsquo;objet X ? \u00bb). Chez l&rsquo;enfant humain, cette \u00e9tape est franchie plus tardivement au cours du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique, g\u00e9n\u00e9ralement entre 4 et 5 ans, parall\u00e8lement \u00e0 la r\u00e9ussite aux tests classiques de la t\u00e2che des trois montagnes con\u00e7ue par Jean Piaget.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation du niveau 2 chez le chimpanz\u00e9 \u00e0 travers des t\u00e2ches op\u00e9ratoires a abouti \u00e0 une quasi-absence totale de preuves concluantes. Lorsqu&rsquo;un objet pr\u00e9sente une apparence asym\u00e9trique (par exemple, une image orient\u00e9e \u00e0 l&rsquo;endroit pour le sujet mais per\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;envers par un partenaire assis en vis-\u00e0-vis, ou une friandise visiblement teint\u00e9e d&rsquo;une couleur d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 mais d&rsquo;une autre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9), les chimpanz\u00e9s \u00e9chouent syst\u00e9matiquement \u00e0 anticiper la r\u00e9action diff\u00e9rentielle du tiers. Ils semblent incapables de d\u00e9coupler leur propre format de perception imm\u00e9diate pour reconstruire la perspective qualitative concurrente d&rsquo;un observateur tiers. Cette limite computationnelle confirme que la cognition spatio-visuelle des grands singes demeure largement ancr\u00e9e dans une pragmatique de l&rsquo;action directe plut\u00f4t que dans une g\u00e9om\u00e9trie projective des apparences ph\u00e9nom\u00e9nologiques subjectives.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;articulation entre voir, savoir et croire<\/h3>\n<p>La distinction formalis\u00e9e par Flavell permet d&rsquo;\u00e9tablir une cartographie \u00e9pist\u00e9mologique pr\u00e9cise des fronti\u00e8res cognitives infranchies lors des premi\u00e8res d\u00e9cennies de recherche, que l&rsquo;on peut synth\u00e9tiser \u00e0 travers la matrice conceptuelle des \u00e9tats psychologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Palier 1 : Acc\u00e8s perceptif imm\u00e9diat (Voir).<\/strong> D\u00e9tection de la ligne de vis\u00e9e directed&rsquo;un tiers en temps r\u00e9el. Cette comp\u00e9tence est largement partag\u00e9e entre les hominid\u00e9s et d&rsquo;autres taxons animaux.<\/li>\n<li><strong>Palier 2 : R\u00e9tention informationnelle stable (Savoir).<\/strong> Inf\u00e9rer qu&rsquo;un individu qui a vu un \u00e9v\u00e9nement dans le pass\u00e9 imm\u00e9diat continue de d\u00e9tenir cette information dans le pr\u00e9sent, m\u00eame lorsque l&rsquo;acc\u00e8s visuel direct est rompu. C&rsquo;est le c\u0153ur th\u00e9orique du test Sachant contre Devin de Premack et Woodruff.<\/li>\n<li><strong>Palier 3 : D\u00e9couplage repr\u00e9sentationnel complet (Croire \/ Fausse croyance).<\/strong> Concevoir qu&rsquo;un individu continue de se repr\u00e9senter un \u00e9tat du monde qui a cess\u00e9 d&rsquo;exister ou qui contredit la r\u00e9alit\u00e9 objective actuelle per\u00e7ue par le sujet (paradigme du d\u00e9placement inattendu de type <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/mind\/article\/XCII\/367\/387\/971485\">Maxi et le Chocolat de Wimmer et Perner<\/a>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Jusqu&rsquo;au tournant du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;ensemble des tentatives exp\u00e9rimentales visant \u00e0 d\u00e9montrer le franchissement des paliers 2 et 3 chez le chimpanz\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait sold\u00e9 par des controverses m\u00e9thodologiques insolubles ou des r\u00e9futations empiriques cinglantes.<\/p>\n<h2>10. Le tournant comp\u00e9titif : les travaux de Hare, Call et Tomasello<\/h2>\n<h3>10.1 Le renversement paradigmatique de la coop\u00e9ration vers la comp\u00e9tition<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, une r\u00e9volution conceptuelle majeure initi\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.eva.mpg.de\/evolutionary-genetics\/staff\/michael-tomasello\/\">Michael Tomasello, Josep Call et Brian Hare<\/a> au prestigieux Institut Max Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste de Leipzig est venue redistribuer radicalement les cartes du d\u00e9bat. Ces chercheurs ont formul\u00e9 une critique \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9cisive \u00e0 l&rsquo;encontre de Daniel Povinelli et de David Premack : le vice cach\u00e9 de tous les protocoles historiques r\u00e9sidait dans l&rsquo;utilisation de t\u00e2ches coop\u00e9ratives et communicatives impliquant des partenaires humains (comme r\u00e9clamer de la nourriture par pointage ou faire confiance \u00e0 un indicateur bienveillant).<\/p>\n<p>Tomasello et ses coll\u00e8gues ont postul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9cologie cognitive : l&rsquo;intelligence sociale des primates s&rsquo;est forg\u00e9e au cours de millions d&rsquo;ann\u00e9es de pressions s\u00e9lectives domin\u00e9es par la rivalit\u00e9 pour l&rsquo;existence et la comp\u00e9tition intrasp\u00e9cifique. Demander \u00e0 un chimpanz\u00e9 de faire preuve de mentalisation dans un contexte de partage passif de nourriture avec un \u00e9tranger d&rsquo;une autre esp\u00e8ce constitue une aberration \u00e9volutive qui paralyse son potentiel cognitif. Pour lib\u00e9rer la pleine puissance de l&rsquo;appareil d\u00e9ductif du singe, il fallait substituer \u00e0 la coop\u00e9ration artificielle une situation de comp\u00e9tition naturelle f\u00e9roce, et remplacer les exp\u00e9rimentateurs humains par des cong\u00e9n\u00e8res de la m\u00eame esp\u00e8ce luttant pour l&rsquo;appropriation de ressources rares.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;exp\u00e9rience subordonn\u00e9 contre dominant<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ce saut paradigmatique, Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont con\u00e7u en 2000 et 2001 une exp\u00e9rience devenue un classique absolu de la psychologie compar\u00e9e : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518\">le test de comp\u00e9tition alimentaire entre un chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 et un chimpanz\u00e9 dominant<\/a>. Le dispositif exp\u00e9rimental consistait en une pi\u00e8ce centrale d&rsquo;affrontement encadr\u00e9e par deux loges lat\u00e9rales transparentes o\u00f9 \u00e9taient isol\u00e9s les deux animaux. Dans l&rsquo;ar\u00e8ne centrale \u00e9taient dispos\u00e9s des morceaux de nourriture hautement app\u00e9tissants (des pommes ou des bananes), dissimul\u00e9s ou rendus visibles par l&rsquo;agencement judicieux de barri\u00e8res opaques et transparentes.<\/p>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental a \u00e9t\u00e9 calibr\u00e9 avec une pr\u00e9cision redoutable \u00e0 travers plusieurs conditions comparatives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition de la barri\u00e8re opaque :<\/strong> deux morceaux de nourriture sont d\u00e9pos\u00e9s dans l&rsquo;ar\u00e8ne ; l&rsquo;un est dispos\u00e9 en plein champ de vision (visible par le dominant et le subordonn\u00e9), tandis que le second est plac\u00e9 derri\u00e8re un paravent opaque, de sorte qu&rsquo;il est visible uniquement par le subordonn\u00e9 mais totalement masqu\u00e9 \u00e0 la vue du dominant.<\/li>\n<li><strong>La condition de la barri\u00e8re transparente :<\/strong> le paravent opaque est remplac\u00e9 par une plaque de plexiglas transparent offrant la m\u00eame configuration spatiale mais permettant au dominant de voir la nourriture.<\/li>\n<li><strong>La condition de d\u00e9placement temporel :<\/strong> le subordonn\u00e9 observe la dissimulation de la nourriture en pr\u00e9sence du dominant, puis le dominant est retir\u00e9 et remplac\u00e9 par un dominant na\u00eff n&rsquo;ayant pas assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne (r\u00e9surrection intra-sp\u00e9cifique du paradigme Sachant contre Devin).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats comportementaux furent sans appel : lib\u00e9r\u00e9 du cadre artificiel de la coop\u00e9ration humaine, le chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 d\u00e9ploya des strat\u00e9gies d&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;une sophistication tactique \u00e9clatante. D\u00e8s les premiers essais et sans entra\u00eenement op\u00e9rant, le subordonn\u00e9 contournait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la nourriture situ\u00e9e \u00e0 d\u00e9couvert (pour laquelle il savait qu&rsquo;il risquait une violente punition physique de la part du dominant) pour se ruer s\u00e9lectivement sur la nourriture masqu\u00e9e par l&rsquo;obstacle opaque, dont il d\u00e9duisait que le rival ne pouvait pas la voir. Dans la condition de la plaque transparente, le subordonn\u00e9 refusait d&rsquo;approcher la cible, comprenant que la barri\u00e8re physique ne constituait pas une barri\u00e8re visuelle pour le dominant. Enfin, lorsque le dominant pr\u00e9sent lors du test \u00e9tait un individu na\u00eff n&rsquo;ayant pas vu l&rsquo;app\u00e2tage, le subordonn\u00e9 s&#8217;emparait hardiment du fruit, mod\u00e9lisant avec pr\u00e9cision l&rsquo;ignorance historique de son adversaire.<\/p>\n<h3>10.3 R\u00e9habilitation partielle des conclusions de Premack et Woodruff<\/h3>\n<p>Les d\u00e9couvertes de l&rsquo;\u00e9quipe de Leipzig ont provoqu\u00e9 un s\u00e9isme th\u00e9orique et contraint le champ acad\u00e9mique \u00e0 op\u00e9rer une r\u00e9vision conceptuelle d\u00e9chirante. L&rsquo;affirmation cat\u00e9gorique de Daniel Povinelli concluant \u00e0 l&rsquo;\u00ab aveuglement mental \u00bb absolu des chimpanz\u00e9s a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement battue en br\u00e8che. Les primates non humains ne sont pas de simples automates r\u00e9actifs d\u00e9codant des patrons moteurs m\u00e9caniques : plac\u00e9s dans une \u00e9cologie comp\u00e9titive congruente avec leur histoire \u00e9volutive, ils poss\u00e8dent une capacit\u00e9 av\u00e9r\u00e9e \u00e0 mod\u00e9liser ce que leurs cong\u00e9n\u00e8res peuvent ou ne peuvent pas voir, et \u00e0 d\u00e9duire ce qu&rsquo;ils savent ou ignorent en fonction de leur acc\u00e8s perceptif ant\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e a permis de r\u00e9habiliter partiellement l&rsquo;intuition fondatrice de David Premack et Guy Woodruff formul\u00e9e en 1978. Si le chimpanz\u00e9 ne poss\u00e8de manifestement pas l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit humaine \u2014 \u00e9chouant notamment aux t\u00e2ches explicites de fausses croyances verbales \u2014, il d\u00e9tient incontestablement les briques fonctionnelles d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit fondamentale : l&rsquo;attribution d&rsquo;intentions motrices, la reconnaissance de d\u00e9sirs d&rsquo;appropriation et l&rsquo;inf\u00e9rence d&rsquo;\u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques d&rsquo;ignorance ou de savoir fond\u00e9s sur la g\u00e9om\u00e9trie du regard d&rsquo;autrui. La querelle manich\u00e9enne entre un mentalisme triomphant et un b\u00e9haviorisme \u00e9liminativiste a laiss\u00e9 place \u00e0 une compr\u00e9hension gradualiste et modul\u00e9e des architectures cognitives animales.<\/p>\n<h2>11. Comparaisons ontog\u00e9n\u00e9tiques et phylog\u00e9n\u00e9tiques<\/h2>\n<h3>11.1 D\u00e9veloppement de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez le jeune enfant<\/h3>\n<p>La trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez l&rsquo;enfant humain offre un miroir comparatif exceptionnel pour jauger les accomplissements et les butoirs cognitifs observ\u00e9s chez les grands singes. Chez le petit d&rsquo;homme, l&rsquo;\u00e9dification de la mentalisation ne s&rsquo;effectue pas d&rsquo;un bloc, mais se d\u00e9ploie \u00e0 travers une succession d&rsquo;\u00e9tapes d\u00e9veloppementales universelles et hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>De 9 \u00e0 14 mois :<\/strong> \u00e9mergence de l&rsquo;attention conjointe, du suivi syst\u00e9matique du regard (<em>gaze following<\/em>) et utilisation spontan\u00e9e du pointage d\u00e9claratif (partager l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour un objet sans vis\u00e9e instrumentale).<\/li>\n<li><strong>Vers 18 \u00e0 24 mois :<\/strong> compr\u00e9hension claire de la distinction entre soi et autrui, diff\u00e9renciation des d\u00e9sirs (reconna\u00eetre qu&rsquo;un adulte pr\u00e9f\u00e8re le brocoli aux crackers, comme dans l&rsquo;exp\u00e9rience de Repacholi et Gopnik).<\/li>\n<li><strong>Entre 3 et 4 ans :<\/strong> franchissement \u00e9clatant du test du Sachant contre le Devin. L&rsquo;enfant discrimine sans h\u00e9sitation l&rsquo;adulte qui a vu l&rsquo;objet de celui dont les yeux \u00e9taient band\u00e9s et s&rsquo;oriente exclusivement vers l&rsquo;informateur omniscient pour retrouver un jouet cach\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Vers 4 \u00e0 5 ans :<\/strong> triomphe aux tests classiques de fausse croyance de premier ordre (test de Sally et Anne \/ bo\u00eete de Smarties modifi\u00e9e), marquant la capacit\u00e9 \u00e0 concevoir qu&rsquo;un tiers d\u00e9tient une repr\u00e9sentation mentalement d\u00e9coupl\u00e9e et factuellement erron\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La comparaison intersp\u00e9cifique r\u00e9v\u00e8le que le chimpanz\u00e9 adulte partage avec le nourrisson humain l&rsquo;ensemble des fondations cognitives jusqu&rsquo;au seuil de la troisi\u00e8me ann\u00e9e de vie. Il comprend les intentions, suit le regard, appr\u00e9hende l&rsquo;acc\u00e8s visuel et r\u00e9sout le test du Sachant contre Devin en contexte comp\u00e9titif. En revanche, le chimpanz\u00e9 plafonne pr\u00e9cis\u00e9ment au point de transition o\u00f9 l&rsquo;enfant humain s&rsquo;engage dans la m\u00e9tarepr\u00e9sentation propositionnelle de la fausse croyance explicite, une divergence d\u00e9veloppementale o\u00f9 l&rsquo;av\u00e8nement du langage syntaxique et de la narration culturelle chez notre esp\u00e8ce joue un r\u00f4le de propulseur cognitif sans \u00e9quivalent dans le monde vivant.<\/p>\n<h3>11.2 Trajectoires \u00e9volutives au sein des hominid\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude phylog\u00e9n\u00e9tique compar\u00e9e au sein de la super-famille des homino\u00efdes (chimpanz\u00e9s, bonobos, gorilles, orangs-outans) permet d&rsquo;ancrer ces comp\u00e9tences dans la chronologie de la s\u00e9lection naturelle. L&rsquo;hypoth\u00e8se dite du \u00ab cerveau social \u00bb formul\u00e9e par Robin Dunbar, compl\u00e9t\u00e9e par la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00ab intelligence machiav\u00e9lique \u00bb formalis\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/book\/26938\">Richard Byrne et Andrew Whiten<\/a>, stipule que l&rsquo;expansion spectaculaire du n\u00e9ocortex chez les primates sup\u00e9rieurs a \u00e9t\u00e9 principalement tir\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 adaptative de naviguer dans des r\u00e9seaux sociaux denses, instables et comp\u00e9titifs.<\/p>\n<p>Les investigations comparatives men\u00e9es \u00e0 Leipzig et ailleurs montrent que les bonobos (<em>Pan paniscus<\/em>) manifestent des performances tr\u00e8s similaires \u00e0 celles des chimpanz\u00e9s (<em>Pan troglodytes<\/em>) dans les t\u00e2ches de perspective visuelle de niveau 1 et dans le d\u00e9codage des intentions, avec toutefois une propension sup\u00e9rieure \u00e0 la coordination coop\u00e9rative et au partage pacifique de l&rsquo;information sous modulation \u00e9motionnelle prosociale. Les orangs-outans (<em>Pongo pygmaeus<\/em>), bien que dot\u00e9s d&rsquo;une organisation sociale arboricole plus solitaire, font preuve d&rsquo;une intelligence causale et d&rsquo;une flexibilit\u00e9 d&rsquo;inhibition tout \u00e0 fait comparables face \u00e0 des paradigmes similaires. Ces concordances phylog\u00e9n\u00e9tiques sugg\u00e8rent avec force que l&rsquo;anc\u00eatre commun exclusif aux grands singes et aux hominines, qui vivait il y a environ 7 \u00e0 9 millions d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 la fin du Mioc\u00e8ne, poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 une proto-th\u00e9orie de l&rsquo;esprit sophistiqu\u00e9e, capable d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;acc\u00e8s perceptif d&rsquo;un tiers dans le calcul strat\u00e9gique de ses actions motrices.<\/p>\n<h3>11.3 Continuit\u00e9 \u00e9volutive versus discontinuit\u00e9 qualitative<\/h3>\n<p>Le d\u00e9bat cinquantenaire suscit\u00e9 par Premack et Woodruff r\u00e9active la dialectique classique de la biologie \u00e9volutive : continuit\u00e9 darwinienne graduelle ou rupture qualitative \u00e9mergente ? D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le mod\u00e8le gradualiste, d\u00e9fendu avec ardeur par les partisans de la cognition incarn\u00e9e et de l&rsquo;\u00e9thologie cognitive, soutient que la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne constitue pas une facult\u00e9 binaire du \u00ab tout ou rien \u00bb, mais un continuum compos\u00e9 d&rsquo;une mosa\u00efque de sous-syst\u00e8mes cognitifs distribu\u00e9s (d\u00e9tecteurs de regard, processeurs d&rsquo;agentivit\u00e9 intentionnelle, analyseurs de perspective visuelle, syst\u00e8mes de m\u00e9tarepr\u00e9sentation).<\/p>\n<p>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les tenants de la discontinuit\u00e9 cognitive, tels que Daniel Povinelli, Derek Penn et Michael Tomasello, mettent en garde contre l&rsquo;illusion d&rsquo;une continuit\u00e9 lisse. S&rsquo;il existe indubitablement une profonde homologie neurobiologique et fonctionnelle dans le traitement du comportement physique entre les grands singes et l&rsquo;humain, la capacit\u00e9 sp\u00e9cifiquement humaine \u00e0 ench\u00e2sser r\u00e9cursivement des repr\u00e9sentations mentales les unes dans les autres (\u00ab je sais que tu crois que Paul ignore o\u00f9 est la nourriture \u00bb \u2014 intentionnalit\u00e9 de troisi\u00e8me et quatri\u00e8me ordre) constitue une singularit\u00e9 cognitive qualitativement irr\u00e9ductible. C&rsquo;est ce saut computationnel vers la r\u00e9cursion mentale, rendu possible par des r\u00e9organisations microstructurales des aires associatives pr\u00e9frontales et temporo-pari\u00e9tales, qui conf\u00e8re \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit humaine son caract\u00e8re unique d&rsquo;universalit\u00e9 symbolique et culturelle.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et perspectives contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;impact matriciel de la publication de Premack et Woodruff<\/h3>\n<p>Le retentissement historique de l&rsquo;article de 1978 dans l&rsquo;\u00e9cologie globale des sciences contemporaines est difficilement surestimable. L&rsquo;interrogation initiale de David Premack et Guy Woodruff, bien que circonscrite au d\u00e9part \u00e0 l&rsquo;esprit du chimpanz\u00e9 Sarah, a agi comme le catalyseur intellectuel d&rsquo;un champ disciplinaire entier. En forgeant le terme m\u00eame de \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb, les deux auteurs ont fourni \u00e0 la psychologie cognitive le vocabulaire et le cadre conceptuel qui allaient f\u00e9conder, quelques ann\u00e9es plus tard, les travaux r\u00e9volutionnaires d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/BF01531682\">Uta Frith, Simon Baron-Cohen et Alan Leslie<\/a> sur l&rsquo;autisme humain.<\/p>\n<p>En 1985, lorsque Simon Baron-Cohen et ses collaborateurs publient leur article historique <em>\u00ab Does the autistic child have a \u00ab\u00a0theory of mind\u00a0\u00bb? \u00bb<\/em>, le titre et l&rsquo;architecture hypoth\u00e9tique constituent un hommage direct et explicite \u00e0 la publication de 1978. L&rsquo;hypoth\u00e8se de la c\u00e9cit\u00e9 mentale (<em>mindblindness<\/em>) pour expliquer les d\u00e9ficits sociocommunicatifs fondamentaux de l&rsquo;autisme plonge directement ses racines dans les protocoles d&rsquo;isolement de l&rsquo;acc\u00e8s visuel initialement con\u00e7us pour les chimpanz\u00e9s. Par ailleurs, l&rsquo;introduction de cette notion a boulevers\u00e9 la philosophie contemporaine de l&rsquo;esprit, contraignant des auteurs majeurs comme Jerry Fodor, Stephen Stich ou Alvin Goldman \u00e0 confronter leurs th\u00e9ories de la psychologie populaire (<em>folk psychology<\/em>), de la th\u00e9orie de la th\u00e9orie (<em>Theory-Theory<\/em>) et de la th\u00e9orie de la simulation (<em>Simulation Theory<\/em>) aux donn\u00e9es empiriques brutes de l&rsquo;\u00e9thologie comparative.<\/p>\n<h3>12.2 Innovations m\u00e9thodologiques r\u00e9centes : oculom\u00e9trie et fausses croyances implicites<\/h3>\n<p>Le paradigme historique a r\u00e9cemment connu une r\u00e9actualisation technologique spectaculaire gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;introduction des syst\u00e8mes non invasifs de suivi oculaire (<em>eye-tracking<\/em>) de haute pr\u00e9cision appliqu\u00e9s aux primates non humains. L&rsquo;un des \u00e9cueils majeurs des tests historiques comme le Sachant contre Devin ou les protocoles de Hare \u00e9tait l&rsquo;exigence d&rsquo;une action motrice complexe : le singe devait choisir manuellement un conteneur ou courir vers une cachette, mobilisant des processus d&rsquo;inhibition motrice susceptibles de masquer des comp\u00e9tences cognitives r\u00e9elles sous l&rsquo;effet du stress ou de l&rsquo;impulsivit\u00e9.<\/p>\n<p>En 2016, une \u00e9quipe internationale men\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.aaf8170\">Christopher Krupenye, Fumihiro Kano, Satoshi Hirata, Josep Call et Michael Tomasello<\/a> a publi\u00e9 dans la revue <em>Science<\/em> une \u00e9tude r\u00e9volutionnaire utilisant l&rsquo;oculom\u00e9trie infrarouge chez des chimpanz\u00e9s, des bonobos et des orangs-outans regardant un \u00e9cran de cin\u00e9ma sans aucune contrainte physique ni r\u00e9compense alimentaire. Dans un court-m\u00e9trage vid\u00e9o, un acteur humain d\u00e9guis\u00e9 en cr\u00e9ature simienne (nomm\u00e9 \u00ab King Kong \u00bb) dissimulait un objet convoit\u00e9 dans l&rsquo;une de deux meules de foin en pr\u00e9sence d&rsquo;un acteur humain, puis changeait l&rsquo;objet de place en l&rsquo;absence de ce dernier. En enregistrant les mouvements oculaires anticipateurs des singes lors du retour de l&rsquo;acteur, les chercheurs ont d\u00e9couvert que le regard des grands singes convergeait spontan\u00e9ment et pr\u00e9f\u00e9rentiellement vers l&#8217;emplacement o\u00f9 l&rsquo;humain croyait faussement que l&rsquo;objet se trouvait, plut\u00f4t que vers l&#8217;emplacement r\u00e9el de l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9monstration magistrale d&rsquo;une anticipation de fausse croyance implicite (non verbale et involontaire) chez des grands singes a relanc\u00e9 avec fracas le d\u00e9bat acad\u00e9mique. Elle sugg\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit implicite et incarn\u00e9e partag\u00e9e par tous les homino\u00efdes, reposant sur des circuits neuronaux automatis\u00e9s d&rsquo;anticipation sociale, dissoci\u00e9e d&rsquo;un syst\u00e8me explicite et propositionnel propre \u00e0 l&rsquo;humain verbal. Les donn\u00e9es de l&rsquo;oculom\u00e9trie contemporaine confirment ainsi de mani\u00e8re saisissante la justesse de l&rsquo;hypoth\u00e8se de Premack et Woodruff, tout en en reformulant la structure computationnelle \u00e0 la lumi\u00e8re des neurosciences cognitives modernes.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan contemporain sur la cognition sociale du chimpanz\u00e9<\/h3>\n<p>Cinquante ans apr\u00e8s les premi\u00e8res s\u00e9ances de test de la femelle Sarah devant son moniteur vid\u00e9o rudimentaire en Pennsylvanie, quel consensus scientifique solide pouvons-nous formuler quant \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit du chimpanz\u00e9 ? La communaut\u00e9 acad\u00e9mique internationale converge aujourd&rsquo;hui vers une synth\u00e8se \u00e9quilibr\u00e9e, qui rejette dos \u00e0 dos les exc\u00e8s de l&rsquo;anthropomorphisme na\u00eff et les raidissements dogmatiques du r\u00e9ductionnisme b\u00e9havioriste :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Ce que le chimpanz\u00e9 comprend indubitablement :<\/strong> le chimpanz\u00e9 per\u00e7oit autrui comme un agent t\u00e9l\u00e9ologique orient\u00e9 vers des buts ; il lit avec une pr\u00e9cision extraordinaire les intentions d&rsquo;action imm\u00e9diates ; il d\u00e9c\u00e8le la direction du regard et mod\u00e9lise les lignes de vis\u00e9e g\u00e9om\u00e9triques (niveau 1 de perspective visuelle) ; il int\u00e8gre l&rsquo;historique visuel r\u00e9cent pour distinguer un individu sachant d&rsquo;un individu ignorant dans les contextes socio-\u00e9cologiques pertinents (notamment comp\u00e9titifs).<\/li>\n<li><strong>Ce qui demeure inaccessible au chimpanz\u00e9 :<\/strong> le chimpanz\u00e9 ne manipule pas de m\u00e9tarepr\u00e9sentations r\u00e9cursives de niveau sup\u00e9rieur ; il \u00e9choue \u00e0 appr\u00e9hender la dimension ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;apparence propre \u00e0 autrui (niveau 2 de perspective visuelle) ; il ne poss\u00e8de pas de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit explicite ou d\u00e9clarative lui permettant de discuter de croyances contradictoires ou de fausses croyances au sens propositionnel du terme ; il n&rsquo;utilise pas ses comp\u00e9tences pour enseigner activement ou coop\u00e9rer de fa\u00e7on d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e par le partage informationnel symbolique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du Sachant contre le Devin con\u00e7ue dans le sillage de l&rsquo;article de 1978 demeure l&rsquo;un des monuments m\u00e9thodologiques les plus influents des sciences cognitives de l&rsquo;esprit. En d\u00e9fiant l&rsquo;orgueil de l&rsquo;exceptionnalisme humain, David Premack et Guy Woodruff ont ouvert une br\u00e8che irr\u00e9versible dans la forteresse de notre singularit\u00e9, for\u00e7ant l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 sonder les continuit\u00e9s \u00e9volutives profondes qui relient notre conscience r\u00e9flexive \u00e0 la vie psychique fascinante de nos plus proches parents biologiques.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., &#038; Frith, U. (1985). Does the autistic child have a \u00ab\u00a0theory of mind\u00a0\u00bb? <em>Cognition<\/em>, 21(1), 37-46. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8<\/a><\/p>\n<p>Bennett, J. (1978). Some remarks about concepts. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 557-560. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007659X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007659X<\/a><\/p>\n<p>Byrne, R. W., &#038; Whiten, A. (Eds.). (1988). <em>Machiavellian intelligence: Social expertise and the evolution of intellect in monkeys, apes, and humans<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Call, J., &#038; Tomasello, M. (2008). Does the chimpanzee have a theory of mind? 30 years later. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 12(5), 187-192. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2008.02.010\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2008.02.010<\/a><\/p>\n<p>Dennett, D. C. (1978). Beliefs about beliefs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 568-570. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076722\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076722<\/a><\/p>\n<p>Flavell, J. H. (1992). Perspectives on perspective taking. In H. Beilin &#038; P. Pufall (Eds.), <em>Piaget&rsquo;s theory: Prospects and possibilities<\/em> (pp. 107-139). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Gallup, G. G. (1970). Chimpanzees: Self-recognition. <em>Science<\/em>, 167(3914), 86-87. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3914.86\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3914.86<\/a><\/p>\n<p>Hare, B., Call, J., Agnetta, B., &#038; Tomasello, M. (2000). Chimpanzees know what conspecifics do and do not see. <em>Animal Behaviour<\/em>, 59(4), 771-785. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377<\/a><\/p>\n<p>Hare, B., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2001). Do chimpanzees know what conspecifics know? <em>Animal Behaviour<\/em>, 61(1), 139-151. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518<\/a><\/p>\n<p>Heyes, C. M. (1998). Theory of mind in nonhuman primates. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 21(1), 101-114. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X98000703\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X98000703<\/a><\/p>\n<p>Krupenye, C., Kano, F., Hirata, S., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2016). Great apes anticipate that other individuals will act according to false beliefs. <em>Science<\/em>, 354(6308), 110-114. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8170\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8170<\/a><\/p>\n<p>Povinelli, D. J., &#038; Eddy, T. J. (1996). What young chimpanzees know about seeing. <em>Monographs of the Society for Research in Child Development<\/em>, 61(3), 1-189. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159<\/a><\/p>\n<p>Povinelli, D. J., Nelson, K. E., &#038; Boysen, S. T. (1990). Inferences about guessing and knowing by chimpanzees (<em>Pan troglodytes<\/em>). <em>Journal of Comparative Psychology<\/em>, 104(3), 203-210. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0735-7036.104.3.203\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0735-7036.104.3.203<\/a><\/p>\n<p>Premack, D., &#038; Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 515-526. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512<\/a><\/p>\n<p>Tomasello, M., Call, J., &#038; Hare, B. (2003). Chimpanzees understand psychological states &#8211; the question is which ones and to what extent. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 7(4), 153-156. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00035-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00035-4<\/a><\/p>\n<p>Wimmer, H., &#038; Perner, J. (1983). Beliefs about beliefs: Representation and constraining function of wrong beliefs in young children&rsquo;s understanding of deception. <em>Cognition<\/em>, 13(1), 103-128. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5<\/a><\/p>\n<p>Woodruff, G., &#038; Premack, D. (1979). Intentional communication in the chimpanzee: The development of deception. <em>Cognition<\/em>, 7(4), 333-362. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(79)90022-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(79)90022-2<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique d\u00e9taill\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re de Premack et Woodruff (1978) sur la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et le paradigme Sachant contre Devin.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[8504,647],"tags":[8337,7232,8498,9623,1385],"class_list":["post-8597","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-primatologie","category-psychologie-cognitive","tag-cognition-animale","tag-david-premack","tag-guy-woodruff","tag-knower-vs-guesser","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/8597","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8597"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/8597\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8597"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8597"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8597"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}