{"id":7228,"date":"2026-09-16T18:27:10","date_gmt":"2026-09-16T18:27:10","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-apprentissage-concepts-pigeon-herrnstein-arbres-eau-margaret\/"},"modified":"2026-09-16T18:27:10","modified_gmt":"2026-09-16T18:27:10","slug":"experience-apprentissage-concepts-pigeon-herrnstein-arbres-eau-margaret","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-apprentissage-concepts-pigeon-herrnstein-arbres-eau-margaret","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;apprentissage de concepts chez le pigeon (arbres, eau, Margaret) &#8211; Richard Herrnstein"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie scientifique et des neurosciences cognitives est jalonn\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9riences de rupture qui ont profond\u00e9ment \u00e9branl\u00e9 les postulats th\u00e9oriques de leur \u00e9poque. Au milieu du XXe si\u00e8cle, le paradigme dominant de la psychologie am\u00e9ricaine, incarn\u00e9 par le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9haviorisme\">b\u00e9haviorisme radical<\/a> de B. F. Skinner, concevait l&rsquo;organisme vivant comme un syst\u00e8me r\u00e9actif dont les conduites pouvaient \u00eatre int\u00e9gralement expliqu\u00e9es par des cha\u00eenes d&rsquo;associations directes entre des stimuli environnementaux et des r\u00e9ponses motrices observables, model\u00e9es par des programmes de renforcement. Dans ce cadre aust\u00e8re, toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des repr\u00e9sentations internes, des processus d&rsquo;abstraction ou des \u00ab concepts \u00bb mentaux \u00e9tait rejet\u00e9e comme une r\u00e9surgence d&rsquo;un mentalisme pr\u00e9scientifique non v\u00e9rifiable.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourtant au c\u0153ur m\u00eame du bastion skinn\u00e9rien, au d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, qu&rsquo;a \u00e9merg\u00e9 une s\u00e9rie de travaux exp\u00e9rimentaux qui allaient porter un coup fatal \u00e0 ce r\u00e9ductionnisme m\u00e9canique. Men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Richard_Herrnstein\">Richard J. Herrnstein<\/a> et ses collaborateurs, ces recherches ont exploit\u00e9 le pigeon domestique (<em>Columba livia<\/em>) \u2014 animal mod\u00e8le par excellence du conditionnement op\u00e9rant \u2014 pour d\u00e9montrer une capacit\u00e9 cognitive que la tradition philosophique cart\u00e9sienne et le n\u00e9o-b\u00e9haviorisme orthodoxe r\u00e9servaient exclusivement \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain ou, tout au plus, aux primates sup\u00e9rieurs : la formation de concepts abstraits ouverts, polymorphes et ind\u00e9pendants de r\u00e9gularit\u00e9s sensorielles \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des protocoles d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodologique exemplaire, d\u00e9but\u00e9s en 1964 avec l&rsquo;identification de la figure humaine puis culminant en 1976 avec la c\u00e9l\u00e8bre trilogie exp\u00e9rimentale portant sur les cat\u00e9gories \u00ab Arbres \u00bb, \u00ab Eau \u00bb et l&rsquo;identit\u00e9 individuelle singuli\u00e8re \u00ab Margaret \u00bb, Herrnstein a d\u00e9montr\u00e9 que des oiseaux au cerveau d\u00e9pourvu de n\u00e9ocortex laminaire \u00e9taient capables de classifier des sc\u00e8nes visuelles naturelles complexes avec une pr\u00e9cision stup\u00e9fiante. Cet article propose une analyse exhaustive, \u00e9pist\u00e9mologique, m\u00e9thodologique et neurobiologique de ces exp\u00e9riences fondatrices, dont les r\u00e9percussions continuent de nourrir les d\u00e9bats contemporains sur la cognition animale, la philosophie de l&rsquo;esprit et les architectures modernes de l&rsquo;intelligence artificielle.<\/p>\n<h2>1. Introduction et cadre \u00e9pist\u00e9mologique du b\u00e9haviorisme op\u00e9rant<\/h2>\n<h3>1.1 Le paradigme skinn\u00e9rien et les limites du r\u00e9ductionnisme perceptif<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, le b\u00e9haviorisme skinn\u00e9rien r\u00e9gnait sans partage sur les laboratoires de psychologie exp\u00e9rimentale aux \u00c9tats-Unis. Fond\u00e9 sur le principe du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Conditionnement_op%C3%A9rant\">conditionnement op\u00e9rant<\/a>, ce mod\u00e8le postulait que tout comportement complexe r\u00e9sultait de l&rsquo;\u00e9tablissement de contingences s\u00e9lectives entre un stimulus discriminatif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^D\">$S^D$<\/span>), une r\u00e9ponse op\u00e9rante (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R\">$R$<\/span>) et un stimulus renfor\u00e7ateur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^R\">$S^R$<\/span>). La perception animale y \u00e9tait trait\u00e9e sous l&rsquo;angle strict du contr\u00f4le par le stimulus : un organisme apprend \u00e0 \u00e9mettre une r\u00e9ponse en pr\u00e9sence d&rsquo;un stimulus particulier d\u00e8s lors que cette r\u00e9ponse a \u00e9t\u00e9 ant\u00e9rieurement suivie d&rsquo;une cons\u00e9quence app\u00e9titive.<\/p>\n<p>Cependant, cette approche se heurtait \u00e0 une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique majeure : la distinction historique entre la discrimination sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire et la v\u00e9ritable abstraction conceptuelle. Dans les protocoles b\u00e9havioristes classiques, les stimuli discriminatifs \u00e9taient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment simplifi\u00e9s : une lumi\u00e8re rouge versus une lumi\u00e8re verte, un son de 1 000 Hz versus un son de 2 000 Hz, ou une barre verticale versus une barre horizontale. Dans ces conditions artificielles, le comportement discriminatif pouvait \u00eatre ais\u00e9ment expliqu\u00e9 par la sensibilit\u00e9 diff\u00e9rentielle des r\u00e9cepteurs sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques ou par des m\u00e9canismes \u00e9l\u00e9mentaires d&rsquo;inhibition et d&rsquo;excitation corticale ou sous-corticale, d\u00e9crits notamment par Clark Hull et Kenneth Spence.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi \u00e9pist\u00e9mologique pos\u00e9 par la cat\u00e9gorisation s\u00e9mantique chez l&rsquo;animal r\u00e9sidait pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9duire des entit\u00e9s du monde r\u00e9el \u00e0 un ensemble fixe de dimensions physiques invariantes. Dans la nature, les objets n&rsquo;apparaissent jamais sous des formes g\u00e9om\u00e9triques pures ou des longueurs d&rsquo;onde isol\u00e9es. Reconna\u00eetre une classe d&rsquo;objets naturels implique de traiter une variabilit\u00e9 quasi infinie de configurations spatiales, d&rsquo;ombres, de textures et de contextes. Face \u00e0 cette complexit\u00e9, le r\u00e9ductionnisme perceptif montrait ses limites, provoquant l&rsquo;\u00e9mergence progressive d&rsquo;une psychologie cognitive comparative qui, tout en conservant la rigueur op\u00e9rante des bo\u00eetes de Skinner, commen\u00e7ait \u00e0 interroger l&rsquo;architecture interne du traitement de l&rsquo;information chez l&rsquo;animal non humain.<\/p>\n<h3>1.2 Richard Herrnstein : de la loi d&rsquo;appariement \u00e0 la cognition conceptuelle<\/h3>\n<p>Brillant disciple de B. F. Skinner \u00e0 Harvard, Richard J. Herrnstein s&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;abord impos\u00e9 sur la sc\u00e8ne internationale par ses contributions quantitatives \u00e0 l&rsquo;analyse du comportement. En 1961, il formulait la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Matching_law\">loi d&rsquo;appariement<\/a> (<em>Matching Law<\/em>), un mod\u00e8le math\u00e9matique \u00e9l\u00e9gant d\u00e9montrant que la proportion relative de r\u00e9ponses \u00e9mises par un organisme sur deux options concurrentes \u00e9gale pr\u00e9cis\u00e9ment la proportion relative des renforcements obtenus sur chacune de ces options. Ce travail avait conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Herrnstein une autorit\u00e9 indiscutable au sein de la communaut\u00e9 b\u00e9havioriste, \u00e9tablissant sa ma\u00eetrise absolue des protocoles de renforcement quantitatifs.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, l&rsquo;esprit intellectuellement iconoclaste de Herrnstein refusait de s&rsquo;enfermer dans le dogme de la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb. Conscient que la loi d&rsquo;appariement d\u00e9crivait la dynamique du choix sans pour autant \u00e9lucider la mani\u00e8re dont les organismes appr\u00e9hendent la texture ph\u00e9nom\u00e9nale de leur environnement, il s&rsquo;associa avec le chercheur Donald H. Loveland pour ouvrir l&rsquo;exp\u00e9rimentation op\u00e9rante \u00e0 des stimuli \u00e9cologiques. L&rsquo;objectif \u00e9tait audacieux : confronter le pigeon \u00e0 la richesse chaotique de photographies du monde r\u00e9el pour d\u00e9terminer si les lois de la contingence pouvaient rendre compte de l&rsquo;\u00e9mergence de conduites classificatoires complexes.<\/p>\n<p>Cette transition scientifique ne constituait pas un reniement de l&rsquo;approche op\u00e9rante, mais plut\u00f4t son \u00e9l\u00e9vation m\u00e9thodologique. En utilisant les outils quantitatifs du laboratoire de Harvard pour explorer des questions traditionnellement r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie ou \u00e0 la philosophie de la connaissance, Herrnstein entendait formaliser la formation de concepts chez une esp\u00e8ce mod\u00e8le non humaine. Il posait ainsi les fondations d&rsquo;un programme de recherche qui allait transformer le statut de l&rsquo;animal de laboratoire, le faisant passer du rang de simple automate stimulus-r\u00e9ponse \u00e0 celui d&rsquo;agent cognitif capable de traiter des invariants cat\u00e9goriels de haut niveau.<\/p>\n<h3>1.3 Probl\u00e9matique centrale et hypoth\u00e8ses de recherche<\/h3>\n<p>L&rsquo;interrogation fondamentale qui guidait les travaux de Herrnstein et de son \u00e9quipe peut se r\u00e9sumer ainsi : un organisme non humain, d\u00e9pourvu de langage articul\u00e9 et dot\u00e9 d&rsquo;une organisation neuroanatomique c\u00e9r\u00e9brale radicalement diff\u00e9rente de celle des mammif\u00e8res, peut-il former des concepts polymorphes ouverts ? Un concept ouvert se d\u00e9finit par le fait qu&rsquo;il n&rsquo;est pas limit\u00e9 aux seuls stimuli utilis\u00e9s durant la phase d&rsquo;apprentissage, mais s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 un nombre ind\u00e9fini d&rsquo;instances nouvelles n&rsquo;ayant jamais \u00e9t\u00e9 rencontr\u00e9es auparavant. Un concept est dit polymorphe lorsqu&rsquo;aucun trait visuel singulier n&rsquo;est \u00e0 la fois universellement n\u00e9cessaire et suffisant pour d\u00e9terminer l&rsquo;appartenance \u00e0 la cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p>Cette probl\u00e9matique impliquait la r\u00e9futation pr\u00e9alable d&rsquo;une hypoth\u00e8se alternative redoutable : celle de l&rsquo;apprentissage par simple m\u00e9morisation par c\u0153ur (<em>rote memorization<\/em>). Compte tenu des capacit\u00e9s visuelles exceptionnelles des oiseaux, il \u00e9tait imp\u00e9ratif de prouver que les sujets n&rsquo;enregistraient pas individuellement chaque diapositive comme un clich\u00e9 photographique isol\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 une contingence de renforcement m\u00e9canique. Les chercheurs devaient imp\u00e9rativement dissocier la g\u00e9n\u00e9ralisation de stimulus classique \u2014 qui repose sur un gradient physique d\u00e9croissant autour d&rsquo;une valeur prototypique le long d&rsquo;une dimension continue (telle que la brillance ou la couleur) \u2014 de l&rsquo;abstraction conceptuelle v\u00e9ritable, qui op\u00e8re au-del\u00e0 des disparit\u00e9s m\u00e9triques superficielles.<\/p>\n<p>Pour garantir la validit\u00e9 \u00e9cologique des r\u00e9sultats, Herrnstein \u00e9carta d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les formes g\u00e9om\u00e9triques abstraites et les figures artificielles au profit d&rsquo;un mat\u00e9riel photographique h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne pris en conditions r\u00e9elles. L&rsquo;hypoth\u00e8se de recherche stipulait que si les pigeons poss\u00e9daient une capacit\u00e9 authentique de cat\u00e9gorisation conceptuelle, ils maintiendraient un niveau de discrimination statistiquement significatif lorsqu&rsquo;ils seraient confront\u00e9s \u00e0 des photographies in\u00e9dites, d\u00e9montrant ainsi qu&rsquo;ils avaient extrait une r\u00e8gle classificatoire relationnelle et multidimensionnelle.<\/p>\n<h2>2. Le dispositif m\u00e9thodologique et le protocole exp\u00e9rimental<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;appareillage exp\u00e9rimental : de la chambre op\u00e9rante au projecteur carrousel<\/h3>\n<p>Pour soumettre des pigeons \u00e0 des t\u00e2ches de discrimination visuelle complexe sans introduire le moindre biais humain, Herrnstein, Loveland et Cable con\u00e7urent une variante sophistiqu\u00e9e de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bo%C3%AEte_de_Skinner\">chambre op\u00e9rante<\/a> traditionnelle. La modification structurelle majeure consistait \u00e0 remplacer la paroi avant standard de la bo\u00eete de Skinner par une interface optique transparente. Au centre de cette paroi se trouvait une cl\u00e9 de r\u00e9ponse circulaire translucide de 2,5 centim\u00e8tres de diam\u00e8tre, r\u00e9alis\u00e9e en plastique d\u00e9poli, con\u00e7ue pour servir simultan\u00e9ment de surface de projection et de capteur m\u00e9canique ultrasensible.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re cette chambre insonoris\u00e9e et ventil\u00e9e \u00e9tait install\u00e9 un projecteur de diapositives automatique Kodak Carousel, command\u00e9 \u00e0 distance par des relais \u00e9lectrom\u00e9caniques et des circuits de logique binaire. Ce syst\u00e8me projetait les diapositives couleur de format 35 mm directement sur la cl\u00e9 de picotement ou sur un d\u00e9poli rectangulaire imm\u00e9diatement adjacent \u00e0 la cl\u00e9, selon les configurations exp\u00e9rimentales adopt\u00e9es. Chaque frappe du bec du pigeon sur la cl\u00e9 actionnait un micro-interrupteur r\u00e9gl\u00e9 sur une r\u00e9sistance m\u00e9canique pr\u00e9cise (environ 0,15 newton), enregistrant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement avec une pr\u00e9cision temporelle de l&rsquo;ordre de la milliseconde.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le de l&rsquo;app\u00e9tit \u00e9tait assur\u00e9 par le maintien des oiseaux \u00e0 environ 80 % de leur poids corporel ad libitum, une proc\u00e9dure standard en laboratoire garantissant une motivation stable et homog\u00e8ne. Le distributeur de nourriture, plac\u00e9 directement sous la cl\u00e9 de r\u00e9ponse, consistait en un tr\u00e9mie motoris\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9levait pendant un temps calibr\u00e9 (g\u00e9n\u00e9ralement de 2 \u00e0 3 secondes), offrant \u00e0 l&rsquo;animal un acc\u00e8s fugace \u00e0 des grains de chanvre ou de ma\u00efs concass\u00e9 en guise d&rsquo;agent de renforcement positif, le tout synchronis\u00e9 avec une coupure de l&rsquo;illumination g\u00e9n\u00e9rale de la cabine.<\/p>\n<h3>2.2 Les programmes de renforcement diff\u00e9rentiel (VI et extinction)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations m\u00e9thodologiques les plus cruciales des protocoles de Herrnstein r\u00e9side dans le refus d&rsquo;utiliser des programmes de renforcement continu (FR-1, o\u00f9 chaque coup de bec est r\u00e9compens\u00e9). Un tel r\u00e9gime aurait induit des taux de r\u00e9ponse saccad\u00e9s et aurait emp\u00each\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation fine de la probabilit\u00e9 de r\u00e9ponse en cours de pr\u00e9sentation du stimulus. Les auteurs adopt\u00e8rent un programme \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Renforcement\">intervalle variable<\/a> (VI, pour <em>Variable Interval<\/em>), le plus souvent calibr\u00e9 sur une moyenne de 30 secondes ou 1 minute (VI 30s ou VI 60s).<\/p>\n<p>Sous ce r\u00e9gime, lorsque le stimulus positif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>, ou stimulus discriminatif pour le renforcement) \u00e9tait projet\u00e9, le premier coup de bec survenant apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;un intervalle de temps impr\u00e9visible et al\u00e9atoire d\u00e9clenchait la distribution de nourriture. Cette strat\u00e9gie maintenait un taux de picotement soutenu, r\u00e9gulier et hautement reproductible. En revanche, lors de la projection d&rsquo;un stimulus n\u00e9gatif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>, ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^\\Delta\">$S^\\Delta$<\/span>), un protocole d&rsquo;extinction stricte \u00e9tait appliqu\u00e9 : aucun picotement, quel que soit le rythme ou le nombre total de r\u00e9ponses \u00e9mises, n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9compens\u00e9 par l&rsquo;acc\u00e8s aux grains.<\/p>\n<p>Pour neutraliser les biais de position ou les effets d&rsquo;inertie temporelle, chaque diapositive demeurait affich\u00e9e pendant une dur\u00e9e fixe (souvent comprise entre 30 et 60 secondes), s\u00e9par\u00e9e de la suivante par un bref intervalle d&rsquo;obscurit\u00e9 totale (<em>inter-trial interval<\/em> ou ITI) de quelques secondes. Les chercheurs mesuraient le taux de picotement par minute pour chaque diapositive individuelle. La discrimination n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e9valu\u00e9e sous forme d&rsquo;un choix binaire instantan\u00e9, mais par la quantification diff\u00e9rentielle des ratios de r\u00e9ponse : un oiseau d\u00e9montrait sa ma\u00eetrise du concept lorsqu&rsquo;il picorait \u00e0 haute fr\u00e9quence devant les diapositives positives et inhibait presque totalement ses r\u00e9ponses devant les diapositives n\u00e9gatives.<\/p>\n<h3>2.3 Constitution et standardisation des corpus de diapositives<\/h3>\n<p>La robustesse des conclusions de Richard Herrnstein reposait sur la construction m\u00e9ticuleuse de banques d&rsquo;images d&rsquo;une variabilit\u00e9 extr\u00eame. Loin des clich\u00e9s st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s de laboratoire, les diapositives comprenaient des centaines de photographies prises en ext\u00e9rieur et en int\u00e9rieur, sous des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques vari\u00e9es (ciel d\u00e9gag\u00e9, pluie, brouillard, cr\u00e9puscule), \u00e0 des distances focales tr\u00e8s diff\u00e9rentes et sous des angles de vue totalement d\u00e9sordonn\u00e9s. Les photographies \u00e9taient prises tant en milieu urbain qu&rsquo;en milieu rural, naturel ou industriel.<\/p>\n<p>Un enjeu exp\u00e9rimental d\u00e9terminant \u00e9tait le contr\u00f4le impitoyable des variables physiques parasites qui auraient pu servir de signaux de substitution non conceptuels. Les chercheurs ont veill\u00e9 \u00e0 ce que la luminance globale, le contraste moyen, la distribution des fr\u00e9quences spatiales et les dominantes chromatiques soient \u00e9quitablement distribu\u00e9s entre la cat\u00e9gorie positive (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>) et la cat\u00e9gorie n\u00e9gative (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>). Par exemple, il \u00e9tait capital que les images positives ne soient pas syst\u00e9matiquement plus lumineuses ou plus verd\u00e2tres que les images n\u00e9gatives, sous peine de transformer une t\u00e2che de cat\u00e9gorisation abstraite en une banale discrimination photom\u00e9trique.<\/p>\n<p>Enfin, la r\u00e8gle de s\u00e9paration des corpus constituait le verrou logique ultime : l&rsquo;ensemble des diapositives \u00e9tait scind\u00e9 en deux cohortes \u00e9tanches. La premi\u00e8re cohorte, appel\u00e9e corpus d&rsquo;entra\u00eenement, \u00e9tait utilis\u00e9e au fil des semaines pour conditionner les animaux. La seconde cohorte, d\u00e9sign\u00e9e comme corpus de test in\u00e9dit, n&rsquo;\u00e9tait jamais projet\u00e9e durant les phases d&rsquo;apprentissage. Ce n&rsquo;est que lors de sessions de test critiques que ces images inconnues \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es, sans r\u00e9troaction alimentaire imm\u00e9diate, afin de v\u00e9rifier formellement la r\u00e9alit\u00e9 de la g\u00e9n\u00e9ralisation cat\u00e9gorielle.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice de Herrnstein et Loveland (1964) : le concept d&rsquo;\u00eatre humain<\/h2>\n<h3>3.1 Protocole de discrimination de la pr\u00e9sence humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance de ce programme de recherche eut lieu avec la publication de l&rsquo;article s\u00e9minal de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/science.sciencemag.org\/content\/146\/3643\/549\">Herrnstein et Loveland (1964)<\/a> dans la prestigieuse revue <em>Science<\/em>. Les deux chercheurs s&rsquo;\u00e9taient fix\u00e9 un d\u00e9fi m\u00e9thodologique d&rsquo;une audace inou\u00efe : apprendre \u00e0 des pigeons \u00e0 discriminer la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence d&rsquo;\u00eatres humains sur des photographies couleur ordinaires. Le concept \u00ab \u00eatre humain \u00bb repr\u00e9sentait une classe visuelle aux contours \u00e9minemment instables, les \u00eatres humains changeant constamment de posture, d&rsquo;apparence vestimentaire et de dimensions apparentes au sein du champ visuel.<\/p>\n<p>Le corpus d&rsquo;entra\u00eenement comprenait environ 1 200 diapositives couleur. Les stimuli positifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>) pr\u00e9sentaient au moins un \u00eatre humain, sans aucune restriction quant au nombre de personnes visibles (allant d&rsquo;une foule compacte \u00e0 un individu isol\u00e9), \u00e0 leur genre, leur tranche d&rsquo;\u00e2ge (du nourrisson au vieillard) ou leur origine ethnique. De surcro\u00eet, les poses \u00e9taient extraordinairement diversifi\u00e9es : individus assis, debout, marchant, nageant, enti\u00e8rement v\u00eatus, en maillot de bain ou partiellement d\u00e9nud\u00e9s. Les corps pouvaient \u00eatre vus en plan large, en plan moyen ou sous la forme de fragments anatomiques occlus par des objets d&rsquo;arri\u00e8re-plan (un bras \u00e9mergeant d&rsquo;une porti\u00e8re, une t\u00eate d\u00e9passant d&rsquo;un mur).<\/p>\n<p>Les stimuli n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>), quant \u00e0 eux, repr\u00e9sentaient des sc\u00e8nes rigoureusement d\u00e9pourvues de pr\u00e9sence humaine : paysages bois\u00e9s, collines d\u00e9sertes, panoramas urbains, int\u00e9rieurs de maisons, animaux sauvages ou domestiques, v\u00e9hicules et machines. L&rsquo;exposition des oiseaux \u00e0 ces stimuli selon le r\u00e9gime VI 60s r\u00e9v\u00e9la une dynamique d&rsquo;acquisition remarquablement rapide. En quelques dizaines de sessions quotidiennes, les oiseaux virent leur courbe de discrimination grimper de mani\u00e8re exponentielle, atteignant rapidement des taux de picotement \u00e9lev\u00e9s sur les images positives et proches de z\u00e9ro sur les images n\u00e9gatives.<\/p>\n<h3>3.2 R\u00e9sultats sur stimuli in\u00e9dits et validation de la g\u00e9n\u00e9ralisation<\/h3>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1964 fut la mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des pigeons face \u00e0 des photographies enti\u00e8rement nouvelles, que ni leurs yeux ni leur syst\u00e8me nerveux n&rsquo;avaient jamais contempl\u00e9es. Si les oiseaux avaient simplement m\u00e9moris\u00e9 les 1 200 diapositives d&rsquo;entra\u00eenement par conditionnement par c\u0153ur, leur performance sur ces nouveaux clich\u00e9s aurait d\u00fb s&rsquo;effondrer instantan\u00e9ment pour s&rsquo;aligner sur le niveau du hasard (distribution 50\/50 des picotements).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats empiriques balay\u00e8rent cette objection avec \u00e9clat. D\u00e8s la toute premi\u00e8re projection des diapositives in\u00e9dites, les pigeons \u00e9mirent leurs picotements \u00e0 un rythme significativement sup\u00e9rieur sur les images contenant un \u00eatre humain que sur celles n&rsquo;en contenant pas. Plus frappant encore : les oiseaux d\u00e9tect\u00e8rent des figures humaines camoufl\u00e9es dans la v\u00e9g\u00e9tation, des personnes v\u00eatues d&rsquo;uniformes militaires confondus avec le sous-bois, ou des silhouettes lointaines qui n&rsquo;occupaient qu&rsquo;une infime fraction de la surface totale de l&rsquo;image (moins de 1 % des pixels de la diapositive).<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse d\u00e9taill\u00e9e des faux positifs et des faux n\u00e9gatifs s&rsquo;av\u00e9ra particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice. Les rares erreurs des pigeons ne survenaient pas au hasard : elles se concentraient sur des diapositives ambigu\u00ebs o\u00f9 des \u00e9l\u00e9ments non humains mimaient la morphologie bip\u00e8de (comme une bo\u00eete aux lettres sur pied ou une statue de parc floue dans la p\u00e9nombre), ou sur des photographies o\u00f9 un \u00eatre humain \u00e9tait dissimul\u00e9 derri\u00e8re un obstacle \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;un d\u00e9tail minime. Loin de trahir un \u00e9chec m\u00e9canique, ces erreurs reproduisaient avec fid\u00e9lit\u00e9 les h\u00e9sitations et les illusions visuelles auxquelles un observateur humain aurait lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 confront\u00e9, prouvant la robustesse du transfert de stimulus.<\/p>\n<h3>3.3 Les critiques initiales et la n\u00e9cessit\u00e9 de concepts naturels diversifi\u00e9s<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;impact retentissant de cette publication de 1964, une vague de scepticisme s&rsquo;\u00e9leva au sein de la communaut\u00e9 des psychologues comparatifs et des n\u00e9o-b\u00e9havioristes purs et durs. De nombreuses voix sugg\u00e9r\u00e8rent que Herrnstein et Loveland avaient involontairement introduit des biais de bas niveau dans leur protocole. L&rsquo;une des objections les plus virulentes fut \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se du ton chair \u00bb (<em>skin-color hypothesis<\/em>) : les oiseaux ne reconnaissaient pas des humains, affirmaient les d\u00e9tracteurs, mais r\u00e9agissaient simplement \u00e0 la pr\u00e9sence de pigments rouge\u00e2tres ou ros\u00e9s associ\u00e9s \u00e0 la peau humaine expos\u00e9e, ou encore \u00e0 la d\u00e9tection de gradients spectraux sp\u00e9cifiques refl\u00e9t\u00e9s par le derme.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques mirent en avant le r\u00f4le potentiel de la familiarit\u00e9 \u00e9cologique : les pigeons de laboratoire \u00e9taient quotidiennement manipul\u00e9s et nourris par des humains (les animaliers et les chercheurs). Il \u00e9tait donc plausible que la pr\u00e9sence humaine constitu\u00e2t pour eux un stimulus d\u00e9j\u00e0 sur-appris et biologiquement surd\u00e9termin\u00e9 dans leur \u00e9cologie captive, facilitant un guidage attentionnel pr\u00e9existant. L&rsquo;argument de la sym\u00e9trie bilat\u00e9rale verticale typique de la silhouette humaine fut \u00e9galement avanc\u00e9 pour r\u00e9duire le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 une d\u00e9tection de forme g\u00e9om\u00e9trique simplifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Richard Herrnstein comprit alors qu&rsquo;une seule \u00e9tude sur la figure humaine ne suffirait pas \u00e0 clore le d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique. Pour d\u00e9montrer de mani\u00e8re irr\u00e9futable l&rsquo;existence d&rsquo;une comp\u00e9tence d&rsquo;abstraction g\u00e9n\u00e9rale, il devenait m\u00e9thodologiquement imp\u00e9ratif de confronter le pigeon \u00e0 des cat\u00e9gories naturelles inanim\u00e9es, v\u00e9g\u00e9tales ou sp\u00e9cifiques qui ne pr\u00e9sentaient ni pigmentation chair, ni sym\u00e9trie bilat\u00e9rale stricte, ni valeur de familiarit\u00e9 imm\u00e9diate li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alimentation quotidienne. C&rsquo;est ce mandat th\u00e9orique qui donna naissance aux c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de 1976 portant sur les concepts \u00ab Arbres \u00bb, \u00ab Eau \u00bb, et sur la reconnaissance singularis\u00e9e d&rsquo;un individu unique nomm\u00e9 \u00ab Margaret \u00bb.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rience du concept \u00ab Arbres \u00bb (Herrnstein, Loveland et Cable, 1976)<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition de la cat\u00e9gorie botanique et constitution des stimuli<\/h3>\n<p>En 1976, Herrnstein, en collaboration avec Donald Loveland et C. Daniel Cable, publia dans le <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em> une \u00e9tude monumentale intitul\u00e9e \u00ab Natural Concepts in the Pigeon \u00bb. Le premier volet de cette trilogie exp\u00e9rimentale s&rsquo;attaquait au concept visuel d&rsquo;\u00ab Arbres \u00bb. D&rsquo;un point de vue morphologique, la classe des arbres pose un probl\u00e8me d&rsquo;abstraction consid\u00e9rable : il n&rsquo;existe aucun contour g\u00e9om\u00e9trique invariant, aucune silhouette standard ni aucun gabarit spatial fixe qui caract\u00e9rise universellement un arbre.<\/p>\n<p>Le corpus photographique assembl\u00e9 par les chercheurs illustrait cette extraordinaire diversit\u00e9 botanique. Il comprenait des arbres appartenant \u00e0 des dizaines d&rsquo;esp\u00e8ces radicalement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : des feuillus massifs (ch\u00eanes, \u00e9rables) aux conif\u00e8res \u00e9lanc\u00e9s (pins, sapins), en passant par des palmiers tropicaux, des saules pleureurs et des arbustes taill\u00e9s ou des bonsa\u00efs. Plus exigeant encore, Herrnstein et ses coll\u00e8gues int\u00e9gr\u00e8rent la dimension temporelle et climatique : les photographies montraient des arbres \u00e0 diff\u00e9rentes saisons, arborant une ramure verdoyante en plein \u00e9t\u00e9, des teintes ocres et pourpres \u00e0 l&rsquo;automne, des floraisons denses au printemps, ou une nudit\u00e9 squelettique totale en plein hiver sous des paysages enneig\u00e9s.<\/p>\n<p>Les \u00e9chelles visuelles variaient d&rsquo;un extr\u00eame \u00e0 l&rsquo;autre : certains clich\u00e9s \u00e9taient des plans d&rsquo;ensemble panoramiques d\u00e9voilant une for\u00eat enti\u00e8re ou une colline bois\u00e9e, tandis que d&rsquo;autres \u00e9taient des gros plans rapproch\u00e9s cadrant exclusivement un tronc noueux ou un lacis de branches secondaires d\u00e9pourvues de feuilles. Enfin, pour neutraliser l&rsquo;apprentissage par \u00e9limination de formes grossi\u00e8res, les stimuli n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>) contenaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des contre-exemples visuellement proches : des poteaux t\u00e9l\u00e9graphiques en bois dot\u00e9s de traverses, des pyl\u00f4nes m\u00e9talliques ajour\u00e9s dont la structure mimait la ramification v\u00e9g\u00e9tale, des tours d&rsquo;antennes radio, des rochers aux profils verticaux et des buissons nains rampants ne pouvant \u00eatre qualifi\u00e9s d&rsquo;arbres.<\/p>\n<h3>4.2 Courbes d&rsquo;apprentissage et dynamique d&rsquo;acquisition<\/h3>\n<p>L&rsquo;entra\u00eenement des pigeons d\u00e9buta par la pr\u00e9sentation s\u00e9quentielle de sessions quotidiennes compos\u00e9es de 80 diapositives (40 positives et 40 n\u00e9gatives) projet\u00e9es al\u00e9atoirement. D\u00e8s les premi\u00e8res sessions, les sujets montr\u00e8rent une sensibilit\u00e9 imm\u00e9diate aux contingences de renforcement. Les courbes d&rsquo;apprentissage mirent en \u00e9vidence une diff\u00e9rentiation rapide du taux de r\u00e9ponse op\u00e9rante : tandis que le picotement sur les diapositives d&rsquo;arbres augmentait jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un plateau stable de 60 \u00e0 100 picotements par minute, le comportement de picotement sur les diapositives d\u00e9pourvues d&rsquo;arbres s&rsquo;effondrait sous la barre des 5 \u00e0 10 r\u00e9ponses par minute.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des constats les plus remarquables fut la remarquable invariance des performances face aux variations contextuelles. La pr\u00e9sence d&rsquo;arbres squelettiques hivernaux \u2014 totalement d\u00e9nu\u00e9s de chlorophylle et r\u00e9duits \u00e0 des fractales de lignes sombres sur fond blanc \u2014 d\u00e9clenchait des taux de picotement tout aussi vigoureux que des arbres feuillus \u00e9clatants de vert estival. Cette observation pulv\u00e9risait d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;objection selon laquelle les oiseaux se fiaient simplement \u00e0 la pr\u00e9sence de la couleur verte dans l&rsquo;image.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les variations d&rsquo;illumination (sc\u00e8nes captur\u00e9es sous une lumi\u00e8re z\u00e9nithale \u00e9blouissante, \u00e0 contre-jour, sous un ciel d&rsquo;orage ou dans la brume matinale) n&rsquo;alt\u00e9r\u00e8rent en rien la r\u00e9gularit\u00e9 du comportement discriminatif. L&rsquo;appareil visuel du pigeon d\u00e9montrait une tol\u00e9rance exemplaire aux occlusions partielles : des arbres photographi\u00e9s derri\u00e8re des cl\u00f4tures grillag\u00e9es, masqu\u00e9s \u00e0 moiti\u00e9 par des fa\u00e7ades d&rsquo;immeubles ou aper\u00e7us \u00e0 travers les pare-brise mouill\u00e9s de v\u00e9hicules en mouvement \u00e9taient cat\u00e9goris\u00e9s avec une constance g\u00e9om\u00e9trique et statistique in\u00e9branlable sur des centaines d&rsquo;essais cons\u00e9cutifs.<\/p>\n<h3>4.3 Tests de transfert et robustesse cat\u00e9gorielle<\/h3>\n<p>La validation irr\u00e9versible du concept \u00ab Arbre \u00bb fut obtenue lors de la phase de test de transfert critique. Herrnstein et ses collaborateurs introduisirent dans les sessions des s\u00e9ries de diapositives d&rsquo;arbres totalement in\u00e9dites, provenant de r\u00e9gions biog\u00e9ographiques \u00e9trang\u00e8res \u00e0 celles du corpus initial (arbres d\u00e9sertiques, essences exotiques, mangroves). Ces essais de test \u00e9taient conduits sous un protocole d&rsquo;extinction temporaire : aucune nourriture n&rsquo;\u00e9tait d\u00e9livr\u00e9e lors de la pr\u00e9sentation de ces nouvelles diapositives afin d&#8217;emp\u00eacher tout apprentissage op\u00e9rant en direct au cours de la session de test.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es quantitatives recueillies r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent un taux de transfert proche de la perfection. Les oiseaux r\u00e9agirent aux nouvelles diapositives d&rsquo;arbres avec un taux de picotement statistiquement indiscernable de celui enregistr\u00e9 sur les images d&rsquo;entra\u00eenement famili\u00e8res, tout en s&rsquo;abstenant rigoureusement de picorer face aux nouveaux stimuli n\u00e9gatifs. La discrimination entre des structures arborescentes artificielles (pyl\u00f4nes, m\u00e2ts de bateaux) et de v\u00e9ritables arbres fut maintenue avec une pr\u00e9cision chirurgicale.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat d\u00e9montrait sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute que le pigeon n&rsquo;avait pas m\u00e9moris\u00e9 une s\u00e9rie d&rsquo;images closes, mais qu&rsquo;il avait synth\u00e9tis\u00e9 une r\u00e8gle perceptuelle d&rsquo;une extraordinaire flexibilit\u00e9. L&rsquo;animal \u00e9tait capable d&rsquo;extraire la signature relationnelle de la morphologie arborescente \u2014 une structure centrale tronculaire se ramifiant de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique et asym\u00e9trique en sous-unit\u00e9s de plus en plus fines \u2014 ind\u00e9pendamment de la taille relative, de la texture de surface, de la couleur ou du contexte g\u00e9ographique. Le concept d&rsquo;arbre, en tant que cat\u00e9gorie visuelle abstraite, \u00e9tait formellement valid\u00e9 chez l&rsquo;oiseau.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;abstraction d&rsquo;une mati\u00e8re amorphe : le concept \u00ab Eau \u00bb<\/h2>\n<h3>5.1 Le d\u00e9fi optique et formel pos\u00e9 par l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment aquatique<\/h3>\n<p>Forts du triomphe de l&rsquo;exp\u00e9rience sur les arbres, Herrnstein, Loveland et Cable d\u00e9cid\u00e8rent de repousser encore plus loin les limites de l&rsquo;abstraction visuelle en confrontant les pigeons \u00e0 une cat\u00e9gorie d\u00e9pourvue par essence de toute int\u00e9grit\u00e9 structurelle : le concept d&rsquo;\u00ab Eau \u00bb. Contrairement \u00e0 un arbre, \u00e0 un \u00eatre humain ou \u00e0 n&rsquo;importe quel objet manufactur\u00e9, l&rsquo;eau \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat liquide ne poss\u00e8de aucune forme g\u00e9om\u00e9trique intrins\u00e8que, aucune silhouette canonique et aucune orientation privil\u00e9gi\u00e9e dans l&rsquo;espace. Elle \u00e9pouse passivement le contenant qui la supporte ou s&rsquo;\u00e9coule de mani\u00e8re chaotique sous l&rsquo;effet de la gravit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan optique, l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment aquatique constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus complexes \u00e0 mod\u00e9liser pour un syst\u00e8me perceptif. L&rsquo;apparence de l&rsquo;eau ne d\u00e9pend pas de sa mati\u00e8re propre, mais quasi exclusivement des interactions dynamiques entre la lumi\u00e8re incidente, les r\u00e9flexions sp\u00e9culaires de l&rsquo;environnement, la r\u00e9fraction sous-marine, la turbidit\u00e9 des s\u00e9diments en suspension et les motifs d&rsquo;ondes ou d&rsquo;ondulations capillaires \u00e0 sa surface. De surcro\u00eet, la gamme chromatique de l&rsquo;eau s&rsquo;\u00e9tend de l&rsquo;outremer profond des fosses oc\u00e9aniques au brun boueux d&rsquo;un mar\u00e9cage en crue, en passant par le gris m\u00e9tallique d&rsquo;un \u00e9tang sous un ciel d&rsquo;ardoise et le blanc immacul\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cume marine et des cascades bouillonnantes.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9chelle physique retenue pour cette \u00e9tude couvrait un spectre de variations titanesque : les stimuli positifs devaient repr\u00e9senter l&rsquo;eau sous toutes ses incarnations spatiales. Le corpus int\u00e9grait des microscopiques gouttes de ros\u00e9e perlant sur des toiles d&rsquo;araign\u00e9e ou des feuilles d&rsquo;herbe, des flaques stagnantes sur du bitume fissur\u00e9, des ruisseaux forestiers serpentant entre des galets, des fleuves majestueux, des chutes d&rsquo;eau monumentales et des \u00e9tendues infinies de mers calmes ou houleuses. L&rsquo;absence totale de contour ferm\u00e9 \u00e9liminait toute possibilit\u00e9 d&rsquo;utiliser les mod\u00e8les classiques de reconnaissance de formes bas\u00e9s sur des d\u00e9tecteurs de bords ou de silhouettes closes.<\/p>\n<h3>5.2 Mise en \u0153uvre exp\u00e9rimentale et acquisition discriminative<\/h3>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental appliqu\u00e9 au concept \u00ab Eau \u00bb suivait les m\u00eames exigences de rigueur que les recherches pr\u00e9c\u00e9dentes. Les pigeons furent soumis \u00e0 un renforcement diff\u00e9rentiel en VI 30s ou VI 60s, conditionn\u00e9s \u00e0 picorer vigoureusement sur la pr\u00e9sence d&rsquo;\u00e9tendues aquatiques et \u00e0 inhiber toute r\u00e9ponse en leur absence. La difficult\u00e9 r\u00e9sidait dans le fait que les chercheurs avaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment truff\u00e9 le corpus de stimuli n\u00e9gatifs extr\u00eamement trompeurs, con\u00e7us pour d\u00e9samorcer les heuristiques de bas niveau.<\/p>\n<p>Parmi ces contre-exemples n\u00e9gatifs figuraient des pans entiers de ciels bleus d&rsquo;une limpidit\u00e9 absolue (qui partageaient avec l&rsquo;eau sa dominante spectrale azur\u00e9e), des miroirs r\u00e9fl\u00e9chissant des fragments de paysages, des surfaces m\u00e9talliques polies, des toitures verniss\u00e9es luisantes sous le soleil, et surtout des routes goudronn\u00e9es humides pr\u00e9sentant des miroitements trompeurs. Si les oiseaux s&rsquo;\u00e9taient content\u00e9s de d\u00e9tecter des surfaces r\u00e9fl\u00e9chissantes, des gradients bleut\u00e9s ou des zones de forte brillance sp\u00e9culaire, ils auraient in\u00e9vitablement chut\u00e9 dans ces pi\u00e8ges m\u00e9thodologiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;acquisition de la discrimination fut plus progressive et plus ardue que pour le concept d&rsquo;arbre, t\u00e9moignant de la subtilit\u00e9 computationnelle de la t\u00e2che. N\u00e9anmoins, au fil des blocs de sessions, les pigeons parvinrent \u00e0 dissocier avec succ\u00e8s les sc\u00e8nes liquides des sc\u00e8nes s\u00e8ches. Pour quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment cette dynamique, les chercheurs utilis\u00e8rent l&rsquo;indice de discrimination <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"rho\">$rho$<\/span> (rho), d\u00e9riv\u00e9 de la th\u00e9orie de la d\u00e9tection du signal et des tests non param\u00e9triques de Mann-Whitney. Cet indice mesure la probabilit\u00e9 qu&rsquo;un taux de r\u00e9ponse devant un stimulus positif tir\u00e9 au sort soit sup\u00e9rieur \u00e0 celui observ\u00e9 devant un stimulus n\u00e9gatif tir\u00e9 au sort (une valeur de 0,5 signalant le hasard complet, tandis que 1,0 repr\u00e9sente une discrimination sans faute). En fin d&rsquo;apprentissage, les indices <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"rho\">$rho$<\/span> de plusieurs sujets franchirent r\u00e9guli\u00e8rement le seuil remarquable de 0,85 \u00e0 0,92.<\/p>\n<h3>5.3 Interpr\u00e9tation des r\u00e9sultats et limites de la g\u00e9n\u00e9ralisation de l&rsquo;eau<\/h3>\n<p>La confrontation des pigeons aux photographies de test in\u00e9dites permit de cartographier la finesse et les limites du concept d&rsquo;eau tel qu&rsquo;il \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 dans leur syst\u00e8me nerveux. Les oiseaux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e8rent instantan\u00e9ment leur comportement op\u00e9rant \u00e0 des \u00e9tendues d&rsquo;eau jamais vues, d\u00e9montrant qu&rsquo;ils identifiaient la pr\u00e9sence du liquide m\u00eame lorsque celui-ci \u00e9tait photographi\u00e9 sous des angles plongeants inhabituels ou dans des contextes hautement artificiels, comme des piscines carrel\u00e9es ou des jets d&rsquo;arrosage municipaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen minutieux des confusions marginales apporta des \u00e9clairages \u00e9pist\u00e9mologiques fondamentaux. Les rares erreurs d&rsquo;inhibition (faux positifs) se produisirent principalement face \u00e0 des plaques de verglas transparent ou de neige tass\u00e9e et luisante, sugg\u00e9rant que le pigeon incluait transitoirement l&rsquo;eau dans ses \u00e9tats de transition solide-liquide lorsque la texture de surface conservait des propri\u00e9t\u00e9s r\u00e9flectives proches de celles d&rsquo;un plan d&rsquo;eau calme. \u00c0 l&rsquo;inverse, des nappes d&rsquo;eau totalement recouvertes de lentilles d&rsquo;eau verd\u00e2tres furent parfois class\u00e9es comme des surfaces terrestres (faux n\u00e9gatifs), ce qui prouve la pr\u00e9pond\u00e9rance des indices de miroitement et d&rsquo;ondulation dans l&rsquo;extraction de la cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ussite exp\u00e9rimentale portait une signification th\u00e9orique consid\u00e9rable. Elle invalidait d\u00e9finitivement les mod\u00e8les computationnels primitifs de la vision qui postulaient que la cat\u00e9gorisation d&rsquo;objets d\u00e9pendait exclusivement de l&rsquo;extraction de contours g\u00e9om\u00e9triques ferm\u00e9s ou de l&rsquo;analyse syntaxique de primitives volum\u00e9triques (tels que les g\u00e9ons d\u00e9crits plus tard par Irving Biederman). Le pigeon s&rsquo;av\u00e9rait capable de cat\u00e9goriser une mati\u00e8re informe, prouvant de facto qu&rsquo;un concept visuel complexe peut reposer sur l&rsquo;int\u00e9gration statistique de textures complexes, de gradients de luminosit\u00e9 contextuels et de dynamiques optiques abstraites, en l&rsquo;absence absolue de langage symbolique.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;identification individuelle et le polymorphisme : le concept \u00ab Margaret \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Individualisation vs cat\u00e9gorisation d&rsquo;esp\u00e8ce : le cas Margaret<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir d\u00e9montr\u00e9 la capacit\u00e9 du pigeon \u00e0 abstraire des classes supra-ordonn\u00e9es d&rsquo;objets (l&rsquo;humanit\u00e9 dans son ensemble, le r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal arborescent) et des mati\u00e8res amorphes (l&rsquo;eau), Richard Herrnstein et ses collaborateurs d\u00e9cid\u00e8rent de sonder le versant diam\u00e9tralement oppos\u00e9 du probl\u00e8me conceptuel : l&rsquo;individualisation singuli\u00e8re. Dans le troisi\u00e8me volet de leur publication majeure de 1976, ils s&rsquo;attaqu\u00e8rent au concept \u00ab Margaret \u00bb.<\/p>\n<p>La question scientifique \u00e9tait d&rsquo;une profondeur redoutable : un pigeon peut-il descendre la hi\u00e9rarchie taxinomique jusqu&rsquo;\u00e0 son niveau le plus \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 l&rsquo;individu unique \u2014 et former le concept d&rsquo;une personne sp\u00e9cifique parmi une multitude d&rsquo;autres cong\u00e9n\u00e8res de la m\u00eame esp\u00e8ce ? Ce passage de la cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rique (\u00ab un \u00eatre humain \u00bb) \u00e0 la cat\u00e9gorie singuli\u00e8re (\u00ab Margaret, et personne d&rsquo;autre \u00bb) exigeait une acuit\u00e9 discriminative infiniment plus fine, car les traits diff\u00e9rentiels entre humains partagent un niveau de ressemblance structurelle consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Pour cette exp\u00e9rience, les chercheurs recrut\u00e8rent une assistante de recherche du laboratoire pr\u00e9nomm\u00e9e Margaret. Elle accepta d&rsquo;\u00eatre photographi\u00e9e sous toutes les coutures dans un nombre prodigieux de situations du quotidien. Le groupe t\u00e9moin de stimuli n\u00e9gatifs \u00e9tait compos\u00e9 de photographies d&rsquo;autres femmes d&rsquo;\u00e2ge, de morphologie et de carnation similaires \u00e0 Margaret, ainsi que d&rsquo;hommes et d&rsquo;enfants. L&rsquo;enjeu \u00e9tait d&rsquo;isoler l&rsquo;identit\u00e9 visuelle de Margaret tout en neutralisant tous les indices de contexte qui auraient pu agir comme des variables parasites.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;apprentissage de la discrimination fine et la robustesse du concept<\/h3>\n<p>L&rsquo;extr\u00eame difficult\u00e9 de la t\u00e2che imposait un contr\u00f4le draconien de la variabilit\u00e9 intra-sujet. Pour emp\u00eacher que les oiseaux n&rsquo;associent la r\u00e9ponse positive \u00e0 un v\u00eatement particulier ou \u00e0 un ornement statique, Margaret changeait syst\u00e9matiquement de tenue vestimentaire sur chaque photographie (manteaux d&rsquo;hiver, robes d&rsquo;\u00e9t\u00e9, blouses de laboratoire, tenues de sport, chapeaux, \u00e9charpes). Ses coiffures variaient \u00e9galement : cheveux l\u00e2ch\u00e9s, attach\u00e9s en chignon, nattes, ou recouverts de foulards. De plus, elle apparaissait sous des expressions faciales h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (souriante, impassible, grima\u00e7ante) et sous des perspectives spatiales hautement polymorphes (face, profil, trois-quarts, vue de dos o\u00f9 seule sa chevelure et sa silhouette \u00e9taient identifiables).<\/p>\n<p>Les photographies situaient Margaret dans des d\u00e9cors d&rsquo;une grande mixit\u00e9 : assise \u00e0 son bureau de travail, marchant dans des parcs bois\u00e9s, faisant des courses dans des art\u00e8res commer\u00e7antes bond\u00e9es, ou entour\u00e9e d&rsquo;autres individus. Dans certains stimuli positifs critiques, Margaret \u00e9tait photographi\u00e9e au sein d&rsquo;un groupe d&rsquo;amies o\u00f9 toutes les femmes portaient des v\u00eatements comparables, obligeant l&rsquo;oiseau \u00e0 scanner activement la sc\u00e8ne pour rep\u00e9rer la pr\u00e9sence de la personne cible au milieu de distracteurs consp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Contre toute attente, les pigeons relev\u00e8rent ce d\u00e9fi avec une virtuosit\u00e9 stup\u00e9fiante. Non seulement ils apprirent \u00e0 restreindre leurs picotements op\u00e9rants exclusivement aux diapositives contenant Margaret, mais ils firent preuve d&rsquo;une robustesse cat\u00e9gorielle absolue lors des tests de transfert avec de nouveaux clich\u00e9s d&rsquo;elle. Les oiseaux \u00e9taient capables d&rsquo;identifier Margaret m\u00eame lorsque son visage \u00e9tait partiellement masqu\u00e9 par un livre ou des lunettes de soleil, d\u00e9montrant que leur syst\u00e8me visuel ne s&rsquo;enfermait pas dans un mod\u00e8le rigide bas\u00e9 sur un seul trait facial, mais int\u00e9grait une somme pond\u00e9r\u00e9e d&rsquo;indices corporels, posturaux et faciaux distribu\u00e9s.<\/p>\n<h3>6.3 Port\u00e9e th\u00e9orique de l&rsquo;exp\u00e9rience Margaret pour la reconnaissance faciale<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du concept \u00ab Margaret \u00bb a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes de reconnaissance visuelle fine dans le r\u00e8gne animal. Jusqu&rsquo;alors, la primatologie et la neuropsychologie humaine soutenaient avec force que l&rsquo;identification individualis\u00e9e des visages et des corps \u00e9tait une sp\u00e9cialisation cognitive hautement sophistiqu\u00e9e, rendue possible uniquement par l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;aires n\u00e9ocorticales d\u00e9di\u00e9es chez les homino\u00efdes, telles que l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aire_fusiforme_des_visages\">aire fusiforme des visages<\/a> (FFA) identifi\u00e9e chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es obtenues par Herrnstein chez le pigeon ont bris\u00e9 cette vision anthropocentrique en prouvant qu&rsquo;un cerveau d&rsquo;oiseau d&rsquo;un volume de quelques centim\u00e8tres cubes est capable d&rsquo;un traitement holistique et configuratif \u00e9quivalent. Le pigeon n&rsquo;a pas r\u00e9agi \u00e0 Margaret comme \u00e0 un assemblage de pixels statiques, mais a trait\u00e9 son identit\u00e9 \u00e0 travers des transformations affines continues dans un espace perceptif multidimensionnel invariant. L&rsquo;animal a su abstraire une \u00ab signature individuelle \u00bb r\u00e9sistant \u00e0 des alt\u00e9rations massives de la texture superficielle (v\u00eatements, \u00e9clairage, \u00e2ge, contexte spatial).<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont apport\u00e9 la preuve exp\u00e9rimentale d&rsquo;une remarquable plasticit\u00e9 neurale et ont d\u00e9montr\u00e9 que les processus computationnels n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;individualisation faciale et corporelle constituent une solution \u00e9volutive convergente que des cerveaux d&rsquo;architectures radicalement diff\u00e9rentes peuvent impl\u00e9menter avec un \u00e9gal succ\u00e8s face aux contraintes du monde visuel.<\/p>\n<h2>7. D\u00e9bats th\u00e9oriques : m\u00e9morisation par c\u0153ur ou v\u00e9ritable concept ?<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;hypoth\u00e8se du &lsquo;Rote Memorization&rsquo; (m\u00e9morisation par c\u0153ur)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la cascade de succ\u00e8s exp\u00e9rimentaux rapport\u00e9s par Herrnstein et ses collaborateurs, la communaut\u00e9 b\u00e9havioriste la plus conservatrice, men\u00e9e notamment par William Vaughan Jr. et Stephen Greene, opposa une r\u00e9sistance m\u00e9thodologique f\u00e9roce. Leur argument central reposait sur l&rsquo;immense capacit\u00e9 de m\u00e9morisation visuelle brute des oiseaux. Il \u00e9tait bien document\u00e9 que certaines esp\u00e8ces d&rsquo;oiseaux, notamment les corvid\u00e9s et les parid\u00e9s stockeurs de graines, poss\u00e9daient une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_%C3%A0_long_terme\">m\u00e9moire \u00e9pisodique<\/a> et spatiale prodigieuse, capable d&rsquo;encoder des milliers de localisations g\u00e9ographiques distinctes pendant des mois.<\/p>\n<p>Vaughan et Greene (1984) formul\u00e8rent l&rsquo;hypoth\u00e8se que dans les exp\u00e9riences de Herrnstein, les pigeons ne formaient aucun concept abstrait, mais se contentaient d&rsquo;apprendre par c\u0153ur, un par un, les centaines de clich\u00e9s pr\u00e9sent\u00e9s. Pour \u00e9tayer leur th\u00e8se, ils soumirent des pigeons \u00e0 un protocole de discrimination visuelle portant sur des ensembles de diapositives de formes purement al\u00e9atoires et arbitraires (gribouillis sans structure s\u00e9mantique, coup\u00e9s en deux groupes <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span> sans aucune r\u00e8gle logique sous-jacente). Leurs r\u00e9sultats confirm\u00e8rent que les pigeons pouvaient effectivement m\u00e9moriser plusieurs centaines d&rsquo;associations arbitraires sans le moindre concept directeur.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, une diff\u00e9rence quantitative capitale subsistait entre les deux dynamiques d&rsquo;apprentissage. Dans les exp\u00e9riences de Vaughan et Greene sur des motifs al\u00e9atoires, les courbes d&rsquo;acquisition \u00e9taient extr\u00eamement lentes, exigeant des milliers d&rsquo;essais r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et se d\u00e9gradant rapidement d\u00e8s que la taille de l&rsquo;\u00e9chantillon augmentait. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les protocoles conceptuels de Herrnstein (arbres, eau, personnes), l&rsquo;apprentissage s&rsquo;op\u00e9rait \u00e0 une vitesse fulgurante et, point crucial, les pigeons d\u00e9montraient des performances discriminatives instantan\u00e9es sur des stimuli nouveaux n&rsquo;ayant fait l&rsquo;objet d&rsquo;aucun conditionnement pr\u00e9alable, ce qui r\u00e9futait formellement l&rsquo;explication par la simple m\u00e9morisation passive d&rsquo;associations stimulus-r\u00e9ponse ponctuelles.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;hypoth\u00e8se des caract\u00e9ristiques locales communes (Feature Detection)<\/h3>\n<p>Une seconde ligne d&rsquo;attaque th\u00e9orique sugg\u00e9rait que les pigeons ne traitaient pas les sc\u00e8nes de mani\u00e8re globale, mais pistaient un \u00ab micro-indice \u00bb physique non contr\u00f4l\u00e9 par les exp\u00e9rimentateurs (<em>feature detection<\/em>). Selon cette hypoth\u00e8se r\u00e9ductionniste, la discrimination ne reposerait pas sur l&rsquo;essence du concept d&rsquo;arbre ou de Margaret, mais sur un fragment d&rsquo;image r\u00e9current : par exemple, un petit angle aigu form\u00e9 par les branches, une fr\u00e9quence spatiale locale sp\u00e9cifique, ou une signature colorim\u00e9trique restreinte.<\/p>\n<p>Pour soumettre cette hypoth\u00e8se \u00e0 une \u00e9preuve exp\u00e9rimentale d\u00e9cisive, plusieurs laboratoires men\u00e8rent des exp\u00e9riences de d\u00e9coupage, de mosa\u00efquage et de permutation d&rsquo;images. En d\u00e9coupant les photographies d&rsquo;arbres ou de personnes en une multitude de petits carr\u00e9s r\u00e9arrang\u00e9s al\u00e9atoirement (scrambling), les chercheurs d\u00e9truisaient la coh\u00e9rence globale de l&rsquo;objet tout en pr\u00e9servant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des micro-indices locaux, de la texture, du contraste et de la distribution chromatique. Les r\u00e9sultats de ces contre-exp\u00e9riences furent sans \u00e9quivoque : face \u00e0 des images d\u00e9sorganis\u00e9es en mosa\u00efque, le comportement de discrimination des pigeons s&rsquo;effondrait de mani\u00e8re spectaculaire.<\/p>\n<p>De plus, toutes les tentatives de mod\u00e9liser les r\u00e9ponses des pigeons \u00e0 l&rsquo;aide de filtres mono-crit\u00e8res (bas\u00e9s uniquement sur des seuils de luminance, de saturation de vert ou de d\u00e9tection d&rsquo;ar\u00eates lin\u00e9aires simples) \u00e9chou\u00e8rent lamentablement \u00e0 pr\u00e9dire les patrons de picotement observ\u00e9s sur les corpus naturels. La recherche empirique apportait ainsi la preuve irr\u00e9futable que le syst\u00e8me visuel aviaire op\u00e9rait un traitement hautement configuratif, relationnel et polymorphe, o\u00f9 la disposition spatiale relative des parties par rapport au tout \u00e9tait d\u00e9terminante pour valider l&rsquo;appartenance \u00e0 la cat\u00e9gorie.<\/p>\n<h3>7.3 La preuve d\u00e9finitive par le transfert instantan\u00e9 \u00e0 des stimuli in\u00e9dits<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;arsenal m\u00e9thodologique de la psychologie comparative, l&rsquo;\u00e9preuve reine pour trancher le d\u00e9bat entre m\u00e9morisation locale et abstraction conceptuelle demeure le test de transfert instantan\u00e9 sur des stimuli in\u00e9dits (<em>novel stimuli transfer test<\/em>) ex\u00e9cut\u00e9 en condition d&rsquo;extinction. Richard Herrnstein et Donald Loveland avaient m\u00e9ticuleusement blind\u00e9 leur protocole contre tout biais d&rsquo;apprentissage en ligne lors de cette \u00e9tape cruciale.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une nouvelle s\u00e9rie de diapositives d&rsquo;arbres ou de sc\u00e8nes aquatiques \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e pour la toute premi\u00e8re fois \u00e0 un oiseau, aucun grain de nourriture n&rsquo;\u00e9tait distribu\u00e9, que le pigeon picore ou qu&rsquo;il s&rsquo;abstienne. Cette absence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de r\u00e9troaction op\u00e9rante garantissait que l&rsquo;animal ne pouvait pas utiliser les cons\u00e9quences de son comportement pour ajuster ses r\u00e9ponses. Si le pigeon picorait vigoureusement d\u00e8s les premi\u00e8res secondes devant un nouvel arbre inconnu et ignorait superbement une nouvelle sc\u00e8ne urbaine sans arbre, ce comportement ne pouvait provenir que de l&rsquo;application imm\u00e9diate d&rsquo;une r\u00e8gle d&rsquo;inf\u00e9rence perceptuelle interne forg\u00e9e en amont.<\/p>\n<p>Les distributions statistiques de probabilit\u00e9 de r\u00e9ponse enregistr\u00e9es lors de ces sessions de transfert r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent un niveau de coh\u00e9rence \u00e9crasant. Les taux de r\u00e9ponse sur les stimuli positifs in\u00e9dits \u00e9taient statistiquement indissociables des taux observ\u00e9s sur les stimuli familiers consolid\u00e9s depuis des semaines. Les courbes de latence d\u00e9montraient en outre que la d\u00e9cision de picorer intervenait dans une fen\u00eatre temporelle de quelques centaines de millisecondes apr\u00e8s l&rsquo;apparition du clich\u00e9. Ces donn\u00e9es empiriques massives ont d\u00e9finitivement clos le d\u00e9bat : le pigeon n&rsquo;est pas un enregistreur photographique passif, mais un processeur d&rsquo;information capable d&rsquo;extraire des invariants cat\u00e9goriels abstraits pour naviguer dans la complexit\u00e9 du monde visuel.<\/p>\n<h2>8. Mod\u00e8les cognitifs explicatifs : prototypes, exemplaires et r\u00e8gles logiques<\/h2>\n<h3>8.1 La th\u00e9orie du prototype d&rsquo;Eleanor Rosch appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des d\u00e9couvertes de Herrnstein co\u00efncida chronologiquement avec une r\u00e9volution th\u00e9orique majeure en psychologie cognitive humaine : l&rsquo;\u00e9mergence de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_du_prototype\">th\u00e9orie du prototype<\/a>, formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Eleanor_Rosch\">Eleanor Rosch<\/a> dans les ann\u00e9es 1970. Rosch d\u00e9montrait que les concepts humains naturels (comme \u00ab oiseau \u00bb, \u00ab meuble \u00bb ou \u00ab v\u00eatement \u00bb) ne sont pas r\u00e9gis par les lois de la logique formelle aristot\u00e9licienne \u2014 fond\u00e9es sur des d\u00e9finitions strictes par conditions n\u00e9cessaires et suffisantes \u2014 mais s&rsquo;organisent autour d&rsquo;un centre de gravit\u00e9 statistique appel\u00e9 le \u00ab prototype \u00bb.<\/p>\n<p>Appliqu\u00e9e aux performances du pigeon dans l&rsquo;exp\u00e9rience des arbres et de l&rsquo;eau, la th\u00e9orie du prototype offre un cadre explicatif d&rsquo;une grande \u00e9l\u00e9gance. Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des centaines de photographies permet au syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;oiseau de compiler une repr\u00e9sentation synth\u00e9tique moyenne, un \u00ab arbre id\u00e9al \u00bb abstrait agr\u00e9geant les valeurs modales des attributs visuels saillants (pr\u00e9sence d&rsquo;un axe vertical brun sombre, densit\u00e9 de ramifications sup\u00e9rieures, d\u00e9grad\u00e9s de textures foliaires). Les nouveaux stimuli rencontr\u00e9s sont ensuite \u00e9valu\u00e9s en mesurant leur distance g\u00e9om\u00e9trique par rapport \u00e0 ce prototype central dans un espace vectoriel multidimensionnel.<\/p>\n<p>Cette approche permet d&rsquo;expliquer avec pr\u00e9cision l&rsquo;\u00ab effet de typicalit\u00e9 \u00bb document\u00e9 chez les oiseaux par Herrnstein : les arbres pr\u00e9sentant une silhouette classique et standardis\u00e9e (comme un ch\u00eane feuillu en plan moyen) d\u00e9clenchent des latences de r\u00e9ponse extr\u00eamement courtes et des taux de picotement maximaux, tandis que les sp\u00e9cimens atypiques ou distordus (comme un saule pleureur \u00e9chevel\u00e9, un bonsa\u00ef ou un arbre d\u00e9nud\u00e9 sous le givre) suscitent des r\u00e9ponses plus h\u00e9sitantes. La cognition aviaire des cat\u00e9gories naturelles partage ainsi une structure gradu\u00e9e rigoureusement analogue \u00e0 la s\u00e9mantique cognitive humaine.<\/p>\n<h3>8.2 Le mod\u00e8le des exemplaires (Exemplar Theory) de Medin et Schaffer<\/h3>\n<p>Bien que s\u00e9duisante, la th\u00e9orie du prototype s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 un mod\u00e8le concurrent redoutable issu des sciences cognitives computationnelles : la th\u00e9orie des exemplaires (<em>Exemplar Theory<\/em>), initialement formalis\u00e9e par Douglas Medin et Marguerite Schaffer (1978), puis perfectionn\u00e9e par Robert Nosofsky avec le mod\u00e8le GCM (<em>Generalized Context Model<\/em>). Contrairement \u00e0 l&rsquo;approche par prototype, ce mod\u00e8le postule qu&rsquo;un organisme ne calcule jamais une moyenne abstraite unique de la cat\u00e9gorie. Il conserve en m\u00e9moire \u00e9pisodique une vaste banque de traces individuelles correspondant \u00e0 chaque exemplaire sp\u00e9cifique rencontr\u00e9 au fil des sessions d&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un stimulus in\u00e9dit appara\u00eet sur l&rsquo;\u00e9cran d\u00e9poli de la bo\u00eete op\u00e9rante, l&rsquo;oiseau activerait simultan\u00e9ment, par un m\u00e9canisme de r\u00e9sonance associative globale, l&rsquo;ensemble des traces mn\u00e9siques stock\u00e9es. La d\u00e9cision op\u00e9rante de picorer r\u00e9sulterait de la somme pond\u00e9r\u00e9e des similarit\u00e9s visuelles entre le stimulus pr\u00e9sent et chaque trace individuelle class\u00e9e dans la m\u00e9moire positive (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>), compar\u00e9e \u00e0 la somme des similarit\u00e9s avec les exemplaires n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>). L&rsquo;immense puissance computationnelle du cerveau aviaire permet sans difficult\u00e9 le stockage et la comparaison parall\u00e8le de milliers d&rsquo;occurrences visuelles.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des exemplaires poss\u00e8de une flexibilit\u00e9 th\u00e9orique sup\u00e9rieure \u00e0 celle du prototype lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;expliquer pourquoi les pigeons excellent dans l&rsquo;apprentissage de cat\u00e9gories bimodales ou de concepts hautement disjonctifs. Dans le cas de l&rsquo;exp\u00e9rience \u00ab Margaret \u00bb, o\u00f9 la m\u00eame cible appara\u00eet sous des angles, des coiffures et des tenues vestimentaires totalement antinomiques ne pouvant \u00eatre fondus en une moyenne coh\u00e9rente sans g\u00e9n\u00e9rer une image floue inutilisable, le stockage d&rsquo;exemplaires concrets distincts offre une explication m\u00e9caniste particuli\u00e8rement convaincante de la stabilit\u00e9 de la reconnaissance.<\/p>\n<h3>8.3 Les concepts polymorphes et l&rsquo;approche connexionniste<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus profond des travaux de Richard Herrnstein \u00e0 la philosophie des sciences r\u00e9side dans sa conceptualisation des structures polymorphes. Une cat\u00e9gorie est rigoureusement d\u00e9finie comme polymorphe lorsqu&rsquo;elle ob\u00e9it \u00e0 trois r\u00e8gles combinatoires :<\/p>\n<ul>\n<li>Chaque instance appartenant \u00e0 la cat\u00e9gorie poss\u00e8de une proportion significative (mais non totale) d&rsquo;un ensemble de traits caract\u00e9ristiques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F = {f_1, f_2, f_3, ..., f_n}\">$F = {f_1, f_2, f_3, &#8230;, f_n}$<\/span>.<\/li>\n<li>Chaque trait caract\u00e9ristique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"f_i\">$f_i$<\/span> est partag\u00e9 par un grand nombre de membres distincts de la cat\u00e9gorie.<\/li>\n<li>Aucun trait <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"f_i\">$f_i$<\/span> n&rsquo;est universellement n\u00e9cessaire (il peut manquer dans un membre valide) ni suffisant (il peut appara\u00eetre fortuitement dans un non-membre).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9finition correspond exactement \u00e0 la notion de \u00ab ressemblance de famille \u00bb (<em>Familien\u00e4hnlichkeit<\/em>) forg\u00e9e par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_Wittgenstein\">Ludwig Wittgenstein<\/a> dans ses <em>Recherches philosophiques<\/em>. Herrnstein a apport\u00e9 la d\u00e9monstration empirique que le cerveau d&rsquo;un vert\u00e9br\u00e9 non humain peut manipuler ces r\u00e9seaux de ressemblances de famille sans le support d&rsquo;aucun m\u00e9talangage logique. Pour mod\u00e9liser cette prouesse, les sciences cognitives se sont massivement tourn\u00e9es vers l&rsquo;approche <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Connexionnisme\">connexionniste<\/a> et les r\u00e9seaux de neurones artificiels.<\/p>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1980 et 1990, des chercheurs ont simul\u00e9 avec succ\u00e8s les t\u00e2ches de Herrnstein en utilisant des perceptrons multicouches entra\u00een\u00e9s par r\u00e9tropropagation du gradient d&rsquo;erreur. Ces mod\u00e8les ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les r\u00e9seaux de neurones distribu\u00e9s, tout comme le syst\u00e8me tectofugal du pigeon, n&rsquo;ont nullement besoin d&rsquo;extraire des r\u00e8gles logiques explicites pour cat\u00e9goriser des arbres ou de l&rsquo;eau. Ils ajustent de mani\u00e8re continue le poids synaptique d&rsquo;une multitude de d\u00e9tecteurs de caract\u00e9ristiques interm\u00e9diaires distribu\u00e9s. Avec le recul historique, les protocoles de Herrnstein de 1976 apparaissent aujourd&rsquo;hui comme la pr\u00e9figuration exp\u00e9rimentale directe des architectures modernes de vision par ordinateur, bas\u00e9es sur l&rsquo;apprentissage profond (<em>Deep Learning<\/em>) et les r\u00e9seaux convolutifs (CNN).<\/p>\n<h2>9. Neurobiologie compar\u00e9e du syst\u00e8me visuel aviaire<\/h2>\n<h3>9.1 Organisation anatomique du t\u00e9lenc\u00e9phale aviaire et voie tectofuge<\/h3>\n<p>L&rsquo;extraordinaire capacit\u00e9 de cat\u00e9gorisation visuelle du pigeon soul\u00e8ve une interrogation neurobiologique fondamentale : comment un cerveau aviaire, qui ne p\u00e8se en moyenne que 2 \u00e0 3 grammes et qui est totalement d\u00e9pourvu du n\u00e9ocortex laminaire \u00e0 six couches caract\u00e9ristique des mammif\u00e8res, parvient-il \u00e0 rivaliser avec les primates dans des t\u00e2ches de traitement d&rsquo;images aussi complexes ? La r\u00e9ponse r\u00e9side dans l&rsquo;organisation fonctionnelle exceptionnelle de la voie visuelle pr\u00e9pond\u00e9rante des oiseaux : la voie tectofuge.<\/p>\n<p>Chez les oiseaux, les axones des cellules ganglionnaires de la r\u00e9tine d\u00e9cussent presque int\u00e9gralement au niveau du chiasma optique pour se projeter massivement sur le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Superior_colliculus\">tectum optique<\/a> (l&rsquo;homologue aviaire du colliculus sup\u00e9rieur des mammif\u00e8res), une structure c\u00e9r\u00e9brale hypertrophi\u00e9e dot\u00e9e d&rsquo;une stratification laminaire d&rsquo;une complexit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale (compos\u00e9e de 15 couches distinctes). Du tectum optique, l&rsquo;information visuelle est relay\u00e9e bilat\u00e9ralement vers le noyau rotundus du thalamus, une structure nucl\u00e9aire sp\u00e9cialis\u00e9e dans le traitement parall\u00e8le d&rsquo;attributs visuels distincts tels que le mouvement, la luminance, la couleur et les flux optiques.<\/p>\n<p>Du noyau rotundus, les projections thalamiques convergent massivement vers l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Entopallium\">entopallium<\/a>, situ\u00e9 au c\u0153ur du t\u00e9lenc\u00e9phale aviaire. Des d\u00e9cennies de recherches neurophysiologiques ont \u00e9tabli que l&rsquo;entopallium constitue l&rsquo;analogue fonctionnel direct du cortex visuel extrastri\u00e9 (aires V2, V4 et cortex inf\u00e9rotemporal) des primates. Les neurones de l&rsquo;entopallium pr\u00e9sentent des champs r\u00e9cepteurs larges, non lin\u00e9aires et hautement int\u00e9grateurs, capables d&rsquo;encoder des configurations spatiales complexes et d&rsquo;op\u00e9rer les synth\u00e8ses d&rsquo;invariance n\u00e9cessaires \u00e0 la formation des concepts polymorphes d\u00e9montr\u00e9s par Herrnstein.<\/p>\n<h3>9.2 Sp\u00e9cialisations h\u00e9misph\u00e9riques et asym\u00e9trie fonctionnelle<\/h3>\n<p>Les performances cognitives des oiseaux dans les bo\u00eetes de Skinner sont \u00e9galement sous-tendues par une asym\u00e9trie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle spectaculaire, intens\u00e9ment document\u00e9e par les travaux de neurobiologistes comme Onur G\u00fcnt\u00fcrk\u00fcn. Chez le pigeon, le syst\u00e8me visuel pr\u00e9sente une lat\u00e9ralisation h\u00e9misph\u00e9rique marqu\u00e9e, coupl\u00e9e \u00e0 une absence presque totale de corps calleux, la communication inter-h\u00e9misph\u00e9rique reposant sur la commissure supra-optique et la commissure post\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Des exp\u00e9riences d&rsquo;occlusion monoculaire r\u00e9versible ont mis en \u00e9vidence une dissociation fonctionnelle saisissante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u0153il droit (connect\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche)<\/strong> domine tr\u00e8s nettement dans les t\u00e2ches de discrimination visuelle fine, de cat\u00e9gorisation d&rsquo;objets locaux et d&rsquo;extraction de caract\u00e9ristiques microscopiques critiques. C&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche qui permet au pigeon d&rsquo;isoler les d\u00e9tails structuraux discriminatifs d&rsquo;un arbre ou les variations faciales d&rsquo;un individu sp\u00e9cifique comme Margaret.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u0153il gauche (connect\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit)<\/strong> est pr\u00e9f\u00e9rentiellement recrut\u00e9 pour le traitement global des sc\u00e8nes spatiales, l&rsquo;\u00e9valuation de la nouveaut\u00e9 environnementale, l&rsquo;orientation topographique et la d\u00e9tection d&rsquo;indices contextuels g\u00e9n\u00e9raux.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique compl\u00e9mentaire conf\u00e8re au syst\u00e8me nerveux aviaire une remarquable capacit\u00e9 \u00e0 mener de front deux dynamiques computationnelles antagonistes : l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche traite les disparit\u00e9s fines indispensables \u00e0 la s\u00e9paration des cat\u00e9gories, tandis que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit maintient la vue d&rsquo;ensemble holistique n\u00e9cessaire \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation cat\u00e9gorielle. Lors des exp\u00e9riences de Herrnstein, cette architecture bic\u00e9phale asym\u00e9trique a fonctionn\u00e9 \u00e0 plein r\u00e9gime pour concilier la robustesse de l&rsquo;abstraction globale et la pr\u00e9cision de la s\u00e9lection op\u00e9rante.<\/p>\n<h3>9.3 \u00c9volution convergente de la cognition visuelle complexe<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude approfondie du syst\u00e8me visuel du pigeon a provoqu\u00e9 un s\u00e9isme en neuroanatomie compar\u00e9e. Pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, la nomenclature classique initi\u00e9e par Ludwig Edinger d\u00e9peignait le cerveau ant\u00e9rieur des oiseaux comme une masse primitive de ganglions de la base hypertrophi\u00e9s (le pr\u00e9tendu <em>archistriatum<\/em> et <em>neostriatum<\/em>), incapable de pens\u00e9es sup\u00e9rieures et vou\u00e9 exclusivement aux r\u00e9flexes instinctifs et aux automatismes moteurs st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s.<\/p>\n<p>Il a fallu attendre le consortium international de r\u00e9vision de la nomenclature du cerveau aviaire en 2004 pour que la communaut\u00e9 scientifique reconnaisse officiellement que le t\u00e9lenc\u00e9phale des oiseaux n&rsquo;est pas un striatum ancestral, mais un pallium nucl\u00e9aire homologue au cortex c\u00e9r\u00e9bral des mammif\u00e8res. Bien que d\u00e9pourvu de la stratification laminaire horizontale typique du n\u00e9ocortex des primates, le pallium aviaire organise ses circuits computationnels sous la forme de noyaux denses hautement interconnect\u00e9s.<\/p>\n<p>Des travaux r\u00e9cents en cytom\u00e9trie cellulaire men\u00e9s par Suzana Herculano-Houzel ont d&rsquo;ailleurs r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les oiseaux chanteurs et les colombid\u00e9s poss\u00e8dent des densit\u00e9s de neurones par gramme de tissu c\u00e9r\u00e9bral deux \u00e0 quatre fois sup\u00e9rieures \u00e0 celles des mammif\u00e8res, y compris des primates non humains. Le cerveau du pigeon concentre ainsi une puissance de calcul synaptique ph\u00e9nom\u00e9nale dans un volume microscopique, fa\u00e7onn\u00e9 par les pressions \u00e9volutives du vol battu et de la recherche de nourriture en milieu complexe. L&rsquo;aptitude du pigeon \u00e0 apprendre des concepts visuels polymorphes comme les arbres ou l&rsquo;eau repr\u00e9sente un monument d&rsquo;\u00e9volution convergente : deux lign\u00e9es phylog\u00e9n\u00e9tiques s\u00e9par\u00e9es depuis plus de 300 millions d&rsquo;ann\u00e9es ont forg\u00e9 des architectures neuronales diff\u00e9rentes pour r\u00e9soudre des d\u00e9fis algorithmiques strictement identiques.<\/p>\n<h2>10. Extensions empiriques et r\u00e9plications interdisciplinaires<\/h2>\n<h3>10.1 Cat\u00e9gorisation artistique : l&rsquo;exp\u00e9rience de Watanabe (Monet vs Picasso)<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage exp\u00e9rimental ouvert par Richard Herrnstein a suscit\u00e9 une floraison d&rsquo;\u00e9tudes destin\u00e9es \u00e0 tester les fronti\u00e8res ultimes de l&rsquo;abstraction chez l&rsquo;animal. L&rsquo;une des r\u00e9plications les plus retentissantes et \u00e9l\u00e9gantes fut r\u00e9alis\u00e9e en 1995 par le psychologue comparatif Shigeru Watanabe et ses coll\u00e8gues \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Keio de Tokyo. Watanabe d\u00e9cida de tester si des pigeons pouvaient discriminer des styles artistiques humains complexes, un domaine traditionnellement consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;apanage absolu de la culture et de la sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique humaine.<\/p>\n<p>Dans un protocole op\u00e9rant calqu\u00e9 sur celui de Herrnstein, Watanabe entra\u00eena des pigeons \u00e0 discriminer des peintures impressionnistes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Monet\">Claude Monet<\/a> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>) de peintures cubistes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pablo_Picasso\">Pablo Picasso<\/a> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>). Les oiseaux apprirent avec aisance \u00e0 picorer exclusivement devant les toiles de Monet en ignorant celles de Picasso. La phase de test critique r\u00e9v\u00e9la une capacit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralisation stylistique sans pr\u00e9c\u00e9dent : confront\u00e9s \u00e0 des toiles de Monet qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient jamais vues, les pigeons maintinrent leur comportement discriminatif avec un taux de r\u00e9ussite quasi parfait.<\/p>\n<p>Mieux encore, lorsque Watanabe leur pr\u00e9senta des \u0153uvres d&rsquo;autres artistes impressionnistes (Pierre-Auguste Renoir, Paul C\u00e9zanne), les oiseaux transf\u00e9r\u00e8rent spontan\u00e9ment leurs r\u00e9ponses positives vers ces nouveaux peintres. \u00c0 l&rsquo;inverse, face \u00e0 des toiles cubistes d&rsquo;artistes contemporains de Picasso (Georges Braque, Henri Matisse), ils retinrent leurs coups de bec. L&rsquo;analyse des indices montra que les pigeons s&rsquo;appuyaient sur une int\u00e9gration complexe de la texture des coups de pinceau, de la nettet\u00e9 des contours g\u00e9om\u00e9triques et de la palette chromatique. Le pigeon se r\u00e9v\u00e9lait capable de conceptualiser l&rsquo;\u00e9quivalent perceptif d&rsquo;un \u00ab mouvement artistique \u00bb, confirmant la puissance d&rsquo;abstraction stylistique th\u00e9oris\u00e9e par Herrnstein vingt ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<h3>10.2 Applications m\u00e9dicales contemporaines : pigeons radiologues et histopathologistes<\/h3>\n<p>L&rsquo;acuit\u00e9 cat\u00e9gorielle du syst\u00e8me visuel aviaire a trouv\u00e9 une validation contemporaine spectaculaire dans le champ de la m\u00e9decine translationnelle. En 2015, une \u00e9quipe de neuroscientifiques et de pathologistes dirig\u00e9e par Richard M. Levenson \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Davis a publi\u00e9 dans la revue <em>PLOS ONE<\/em> une recherche pionni\u00e8re \u00e9valuant les capacit\u00e9s de pigeons entra\u00een\u00e9s dans le diagnostic d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cancer_du_sein\">images m\u00e9dicales histopathologiques<\/a> et de mammographies mammaires.<\/p>\n<p>Les pigeons furent plac\u00e9s dans des chambres op\u00e9rantes \u00e9quip\u00e9es d&rsquo;\u00e9crans tactiles \u00e0 haute r\u00e9solution et r\u00e9compens\u00e9s pour leur capacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier des coupes de biopsies mammaires b\u00e9nignes de biopsies malignes (carcinomes infiltrants), ainsi qu&rsquo;\u00e0 identifier la pr\u00e9sence de microcalcifications suspectes sur des clich\u00e9s radiologiques num\u00e9riques. Apr\u00e8s une phase d&rsquo;entra\u00eenement bas\u00e9e sur des programmes de renforcement diff\u00e9rentiel directs, les oiseaux d\u00e9montr\u00e8rent une pr\u00e9cision diagnostique stup\u00e9fiante sur des lames histologiques totalement in\u00e9dites.<\/p>\n<p>Sur des t\u00e2ches complexes de d\u00e9tection de malignit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rents grossissements optiques, un pigeon individuel atteignait un taux d&rsquo;exactitude diagnostique sup\u00e9rieur \u00e0 85 %, rivalisant avec des techniciens de laboratoire humains qualifi\u00e9s. Plus extraordinaire encore : en agr\u00e9geant les r\u00e9ponses ind\u00e9pendantes d&rsquo;un groupe de huit pigeons via une proc\u00e9dure de vote majoritaire (intelligence en essaim ou <em>crowdsourcing<\/em> aviaire), la pr\u00e9cision du diagnostic collectif atteignait 99 %, \u00e9galant les performances de m\u00e9decins radiologues certifi\u00e9s. Cette application biom\u00e9dicale a prouv\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante que les m\u00e9canismes d&rsquo;abstraction visuelle d\u00e9couverts par Herrnstein pour les arbres et l&rsquo;eau sont applicables \u00e0 la d\u00e9tection de biomarqueurs visuels microscopiques d&rsquo;une complexit\u00e9 clinique vitale.<\/p>\n<h3>10.3 G\u00e9n\u00e9ralisation \u00e0 d&rsquo;autres taxons animaux<\/h3>\n<p>Les protocoles fondateurs de Herrnstein ont d\u00e9clench\u00e9 une onde de choc qui a rapidement d\u00e9pass\u00e9 le cadre de l&rsquo;ornithologie pour irriguer l&rsquo;ensemble de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89thologie_cognitive\">\u00e9thologie cognitive<\/a>. Des chercheurs ont cherch\u00e9 \u00e0 v\u00e9rifier si cette aptitude \u00e0 former des concepts polymorphes ouverts constituait une pr\u00e9rogative partag\u00e9e par d&rsquo;autres embranchements du r\u00e8gne animal.<\/p>\n<p>Des travaux conduits sur des corvid\u00e9s (corbeaux freux, corneilles noires, geais bleus) ont d\u00e9montr\u00e9 des comp\u00e9tences de cat\u00e9gorisation conceptuelle d&rsquo;un niveau d&rsquo;abstraction encore plus \u00e9lev\u00e9, incluant l&rsquo;\u00e9valuation analogique relationnelle (\u00ab m\u00eame \u00bb versus \u00ab diff\u00e9rent \u00bb) et la classification fonctionnelle d&rsquo;outils manufactur\u00e9s. Chez les mammif\u00e8res, des exp\u00e9riences similaires men\u00e9es sur des dauphins \u00e0 nez de bouteille (<em>Tursiops truncatus<\/em>), des otaries de Californie et des primates non humains (macaques rh\u00e9sus, chimpanz\u00e9s) ont confirm\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique des processus d&rsquo;abstraction visuelle et auditive.<\/p>\n<p>L&rsquo;extension la plus vertigineuse de ce paradigme a sans doute \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e chez les invert\u00e9br\u00e9s. Des \u00e9quipes dirig\u00e9es par Martin Giurfa et Adrian Dyer ont prouv\u00e9 que l&rsquo;abeille domestique (<em>Apis mellifera<\/em>), dont le cerveau compte moins d&rsquo;un million de neurones, est capable d&rsquo;apprendre des concepts relationnels spatiaux abstraits (\u00ab au-dessus de \u00bb, \u00ab en dessous de \u00bb) et de classifier des photographies de visages humains stylis\u00e9s ou des motifs artistiques. Ces d\u00e9couvertes universelles trouvent leur matrice m\u00e9thodologique originelle dans l&rsquo;article de 1964 de Herrnstein et Loveland, qui a fourni les cl\u00e9s \u00e9pist\u00e9mologiques n\u00e9cessaires pour interroger la cognition animale au-del\u00e0 du carcan du stimulus-r\u00e9ponse m\u00e9canique.<\/p>\n<h2>11. Implications \u00e9pist\u00e9mologiques et impact sur la r\u00e9volution cognitive<\/h2>\n<h3>11.1 La rupture avec le n\u00e9o-b\u00e9haviorisme orthodoxe<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats accumul\u00e9s par Richard Herrnstein entre 1964 et 1976 ont jou\u00e9 un r\u00f4le de catalyseur souterrain dans la crise terminale du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme orthodoxe et l&rsquo;av\u00e8nement de la r\u00e9volution cognitive. Le mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse lin\u00e9aire, pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9difice skinn\u00e9rien, stipulait que le comportement pouvait \u00eatre pr\u00e9dit et contr\u00f4l\u00e9 sans jamais faire appel \u00e0 une variable interm\u00e9diaire interne. Or, face \u00e0 un concept polymorphe ouvert comme celui de l&rsquo;eau ou des arbres, ce sch\u00e9ma d\u00e9terministe simple se d\u00e9sint\u00e8gre math\u00e9matiquement.<\/p>\n<p>Puisqu&rsquo;aucun pixel physique singulier, aucune fr\u00e9quence de couleur et aucune dimension spatiale \u00e9l\u00e9mentaire n&rsquo;\u00e9taient universellement corr\u00e9l\u00e9s avec la distribution des renforcements, il devenait logiquement impossible de soutenir que le comportement du pigeon \u00e9tait contr\u00f4l\u00e9 par un \u00ab stimulus discriminatif \u00bb au sens classique du terme. Le syst\u00e8me op\u00e9rant \u00e9tait contraint d&rsquo;admettre qu&rsquo;entre l&rsquo;entr\u00e9e r\u00e9tinienne brute et la commande motrice du bec, l&rsquo;organisme interposait une op\u00e9ration de transformation computationnelle : une <em>repr\u00e9sentation mentale<\/em> ou un <em>espace d&rsquo;\u00e9tats interne<\/em> extrayant une structure invariante.<\/p>\n<p>La r\u00e9action de B. F. Skinner face aux publications de son prot\u00e9g\u00e9 et coll\u00e8gue de Harvard fut un m\u00e9lange d&rsquo;admiration m\u00e9thodologique et de malaise \u00e9pist\u00e9mologique. Skinner tenta de maintenir sa position en affirmant que les concepts \u00e9taient simplement des \u00ab r\u00e9pertoires op\u00e9rants complexes sous le contr\u00f4le de contingences entrelac\u00e9es \u00bb, mais cette rh\u00e9torique peinait \u00e0 masquer l&rsquo;inversion th\u00e9orique en cours : en d\u00e9montrant l&rsquo;existence de processus d&rsquo;abstraction autonomes chez l&rsquo;animal de laboratoire le plus commun, Herrnstein avait ouvert de l&rsquo;int\u00e9rieur la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb que son ma\u00eetre s&rsquo;\u00e9tait acharn\u00e9 \u00e0 verrouiller pendant un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.2 La nature du langage et l&rsquo;ind\u00e9pendance de la pens\u00e9e conceptuelle<\/h3>\n<p>Sur le plan de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la linguistique th\u00e9orique, les exp\u00e9riences de Herrnstein ont port\u00e9 un coup s\u00e9v\u00e8re aux doctrines logocentriques qui affirmaient l&rsquo;indissociabilit\u00e9 absolue entre la pens\u00e9e conceptuelle et le langage verbal. Inspir\u00e9e par l&rsquo;hypoth\u00e8se de Sapir-Whorf ou les th\u00e8ses structuralistes et chomskyennes strictes, une longue tradition philosophique soutenait que les concepts n&rsquo;\u00e9taient que des sous-produits de la grammaire syntaxique et que, par cons\u00e9quent, un \u00eatre priv\u00e9 de parole \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 vivre dans un pr\u00e9sent perceptif imm\u00e9diat, incapable de v\u00e9ritables pens\u00e9es cat\u00e9gorielles.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques recueillies chez le pigeon ont bris\u00e9 ce dogme cart\u00e9sien en prouvant que la cat\u00e9gorisation conceptuelle abstraite pr\u00e9c\u00e8de phylog\u00e9n\u00e9tiquement l&rsquo;\u00e9mergence du langage articul\u00e9 de plusieurs centaines de millions d&rsquo;ann\u00e9es. L&rsquo;aptitude \u00e0 organiser le flux perceptif du monde en classes s\u00e9mantiques coh\u00e9rentes (nourriture\/non-nourriture, pr\u00e9dateur\/inoffensif, arbre\/eau\/individu) constitue un imp\u00e9ratif biologique de survie universel que l&rsquo;\u00e9volution a s\u00e9lectionn\u00e9 bien avant l&rsquo;apparition de la syntaxe chez les hominid\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces conclusions ont profond\u00e9ment influenc\u00e9 des philosophes de l&rsquo;esprit contemporains, tels que Jerry Fodor (dans sa d\u00e9fense initiale du langage de la pens\u00e9e ou <em>Mentalese<\/em>) et Colin Allen, en r\u00e9affirmant le statut ontologique des repr\u00e9sentations conceptuelles non linguistiques. Elles d\u00e9montrent que le langage humain n&rsquo;a pas cr\u00e9\u00e9 les concepts <em>ex nihilo<\/em>, mais s&rsquo;est greff\u00e9 sur des syst\u00e8mes de cat\u00e9gorisation perceptive pr\u00e9existants, hautement sophistiqu\u00e9s et d\u00e9j\u00e0 partag\u00e9s par une multitude de taxons de vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<h3>11.3 De Herrnstein \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle : l&rsquo;apprentissage automatique moderne<\/h3>\n<p>Avec le recul historique que nous offre le XXIe si\u00e8cle, la m\u00e9thodologie d\u00e9ploy\u00e9e par Herrnstein, Loveland et Cable en 1976 appara\u00eet comme une anticipation g\u00e9niale et pr\u00e9monitoire des protocoles fondamentaux de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apprentissage_automatique\">apprentissage automatique<\/a> contemporain (<em>Machine Learning<\/em>). Tout le cadre conceptuel de l&rsquo;apprentissage supervis\u00e9 moderne s&rsquo;y trouve d\u00e9j\u00e0 dessin\u00e9 avec une clart\u00e9 absolue :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;entra\u00eenement sur des centaines de photographies naturelles correspond exactement \u00e0 la phase d&rsquo;apprentissage d&rsquo;un r\u00e9seau de neurones sur un jeu de donn\u00e9es \u00e9tiquet\u00e9 (<em>labeled training dataset<\/em>).<\/li>\n<li>Le programme de renforcement op\u00e9rant diff\u00e9rentiel agit rigoureusement comme une fonction de co\u00fbt (<em>loss function<\/em>) guidant l&rsquo;optimisation des poids synaptiques.<\/li>\n<li>La s\u00e9paration \u00e9tanche entre le corpus d&rsquo;entra\u00eenement et le corpus de test in\u00e9dit pr\u00e9figure la distinction m\u00e9thodologique sacr\u00e9e entre le <em>Training Set<\/em>, le <em>Validation Set<\/em> et le <em>Test Set<\/em>, pierre angulaire \u00e9vitant le surapprentissage (<em>overfitting<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>De plus, les analyses contemporaines men\u00e9es sur les biais d&rsquo;apprentissage des mod\u00e8les de vision par ordinateur r\u00e9sonnent de mani\u00e8re saisissante avec les d\u00e9bats historiques autour des pigeons de Herrnstein. Tout comme les r\u00e9seaux de neurones convolutifs actuels peuvent parfois \u00eatre tromp\u00e9s par des corr\u00e9lations fallacieuses d&rsquo;arri\u00e8re-plan (reconna\u00eetre un loup uniquement par la pr\u00e9sence de neige en arri\u00e8re-plan), les chercheurs de Harvard devaient traquer impitoyablement les art\u00e9facts physiques de leurs diapositives. L&rsquo;\u00e9tude de la cognition visuelle aviaire continue d&rsquo;\u00eatre une source d&rsquo;inspiration majeure pour la conception d&rsquo;architectures d&rsquo;intelligence artificielle frugales en \u00e9nergie, capables d&rsquo;une formidable robustesse d&rsquo;abstraction avec une fraction infime de la puissance de calcul requise par les serveurs modernes.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, limites m\u00e9thodologiques et post\u00e9rit\u00e9 scientifique<\/h2>\n<h3>12.1 Limites techniques et m\u00e9thodologiques des \u00e9tudes originelles<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de leur \u00e9l\u00e9gance r\u00e9volutionnaire, les publications initiales de Richard Herrnstein ne sont pas exemptes de certaines limites techniques et m\u00e9thodologiques inh\u00e9rentes aux technologies disponibles dans les ann\u00e9es 1960 et 1970. La premi\u00e8re faiblesse notable r\u00e9sidait dans la taille restreinte des \u00e9chantillons d&rsquo;animaux test\u00e9s : les \u00e9tudes pionni\u00e8res ne portaient souvent que sur trois \u00e0 six pigeons. Bien que la m\u00e9thodologie de l&rsquo;analyse exp\u00e9rimentale du comportement compense traditionnellement le faible nombre de sujets par des milliers d&rsquo;heures d&rsquo;enregistrements intrasujets ultra-stables, une plus large cohorte aurait permis une appr\u00e9ciation plus fine de la variabilit\u00e9 individuelle.<\/p>\n<p>Une seconde contrainte majeure tenait \u00e0 la nature analogique du mat\u00e9riel visuel. L&rsquo;utilisation de diapositives physiques projet\u00e9es par des ampoules halog\u00e8nes soumettait les films photographiques \u00e0 une d\u00e9gradation chimique progressive sous l&rsquo;effet de la chaleur et du rayonnement lumineux r\u00e9p\u00e9t\u00e9 (alt\u00e9ration des \u00e9mulsions, micro-rayures, perte de saturation chromatique). De telles d\u00e9gradations microscopiques pouvaient potentiellement introduire des artefacts optiques imperceptibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il humain mais exploitables par l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle exceptionnelle du pigeon.<\/p>\n<p>Enfin, les laboratoires de l&rsquo;\u00e9poque ne disposaient pas de syst\u00e8mes d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oculom%C3%A9trie\">oculom\u00e9trie<\/a> (<em>eye-tracking<\/em>) miniaturis\u00e9s capables de traquer avec pr\u00e9cision les mouvements saccadiques de la fov\u00e9a aviaire en temps r\u00e9el. Les chercheurs ne pouvaient qu&rsquo;inf\u00e9rer les zones d&rsquo;int\u00e9r\u00eat visuel explor\u00e9es par l&rsquo;oiseau \u00e0 partir de l&rsquo;impact m\u00e9canique global du bec sur la cl\u00e9 centrale. L&rsquo;absence d&rsquo;enregistrements \u00e9lectrophysiologiques <em>in vivo<\/em> synchronis\u00e9s emp\u00eachait \u00e9galement d&rsquo;observer directement la dynamique des d\u00e9charges neuronales dans l&rsquo;entopallium au moment exact o\u00f9 la d\u00e9cision cat\u00e9gorielle \u00e9tait prise.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9interpr\u00e9tations contemporaines et d\u00e9bats non r\u00e9solus<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re des neurosciences computationnelles modernes, les conclusions de Herrnstein ont fait l&rsquo;objet de r\u00e9\u00e9valuations critiques approfondies. Un d\u00e9bat persistant oppose les tenants d&rsquo;une abstraction cognitive descendante (<em>top-down<\/em>) aux partisans d&rsquo;un filtrage statistique ascendant (<em>bottom-up<\/em>) de bas niveau. Des chercheurs comme Edward Wasserman ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;une grande part des d\u00e9cisions discriminatives du pigeon peut \u00eatre fid\u00e8lement simul\u00e9e par des banques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gabor_filter\">filtres de Gabor<\/a> \u00e0 deux dimensions, mod\u00e9lisant les cellules simples et complexes des syst\u00e8mes visuels pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Ces filtres math\u00e9matiques d\u00e9composent les sc\u00e8nes naturelles en spectres de fr\u00e9quences spatiales locales et en orientations \u00e9nerg\u00e9tiques. Il a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9 que les photographies d&rsquo;arbres ou de sc\u00e8nes aquatiques poss\u00e8dent des signatures spectrales de second ordre statistiquement distinctes de celles des paysages urbains ou des objets manufactur\u00e9s. Selon cette interpr\u00e9tation computationnelle, le pigeon ne manipulerait pas n\u00e9cessairement un \u00ab concept \u00bb philosophique abstrait au sens s\u00e9mantique du terme, mais agirait plut\u00f4t comme un classificateur statistique non lin\u00e9aire d&rsquo;une formidable sensibilit\u00e9, capable de faire converger des centaines d&rsquo;invariants de texture vers une r\u00e9ponse motrice unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, le consensus scientifique s&rsquo;oriente vers une position synth\u00e9tique : loin d&rsquo;opposer st\u00e9rilement bas niveau et haut niveau, il est d\u00e9sormais admis que le syst\u00e8me visuel aviaire op\u00e8re via une cascade hi\u00e9rarchique distribu\u00e9e. L&rsquo;information visuelle brute subit une succession de transformations non lin\u00e9aires, allant du filtrage spatial pr\u00e9coce dans le tectum optique jusqu&rsquo;\u00e0 la synth\u00e8se configurative invariante dans l&rsquo;entopallium, r\u00e9conciliant ainsi l&rsquo;analyse statistique locale et la v\u00e9ritable cat\u00e9gorisation globale de sc\u00e8nes naturelles.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Richard Herrnstein dans les sciences cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact historique des travaux de Richard J. Herrnstein sur les concepts d&rsquo;arbres, d&rsquo;eau et de Margaret demeure immense. En osant introduire la complexit\u00e9 sauvage et d\u00e9sordonn\u00e9e du monde r\u00e9el au sein de la chambre op\u00e9rante rigide de Skinner, Herrnstein a accompli un tour de force m\u00e9thodologique qui a transform\u00e9 la psychologie animale en une science cognitive comparative de plein droit.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9riences ont bris\u00e9 les fronti\u00e8res \u00e9tanches que la m\u00e9taphysique occidentale avait \u00e9rig\u00e9es entre la raison humaine, suppos\u00e9e transcendante, et l&rsquo;animalit\u00e9, rel\u00e9gu\u00e9e aux automatismes m\u00e9caniques. Elles ont \u00e9tabli que la capacit\u00e9 d&rsquo;abstraction conceptuelle est une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente fondamentale des r\u00e9seaux de neurones biologiques complexes confront\u00e9s aux imp\u00e9ratifs d&rsquo;adaptation \u00e9cologique, ind\u00e9pendamment de la pr\u00e9sence ou de l&rsquo;absence d&rsquo;un n\u00e9ocortex laminaire ou d&rsquo;une syntaxe linguistique.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s la parution de la trilogie exp\u00e9rimentale de 1976, les pigeons de Herrnstein continuent d&rsquo;interpeller notre conception de l&rsquo;intelligence. De l&rsquo;\u00e9thologie de terrain aux laboratoires d&rsquo;intelligence artificielle les plus avanc\u00e9s, cette modeste chambre op\u00e9rante o\u00f9 un oiseau picorait l&rsquo;image d&rsquo;un arbre sous la neige de Harvard demeure le symbole \u00e9clatant d&rsquo;une passerelle interdisciplinaire incontournable : celle qui relie le comportementalisme le plus rigoureux aux myst\u00e8res les plus profonds de l&rsquo;esprit et de la perception.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Biederman, I. (1987). Recognition-by-components: A theory of human image understanding. <em>Psychological Review<\/em>, 94(2), 115\u2013147. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.2.115\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.2.115<\/a><\/li>\n<li>Dyer, A. G., Neumeyer, C., &amp; Chittka, L. (2005). Honeybee vision: Honeybees can recognise human faces. <em>Journal of Experimental Biology<\/em>, 208(24), 4709\u20134714. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1242\/jeb.01949\">https:\/\/doi.org\/10.1242\/jeb.01949<\/a><\/li>\n<li>G\u00fcnt\u00fcrk\u00fcn, O. (2005). The avian &lsquo;prefrontal cortex&rsquo; and cognition. <em>Current Opinion in Neurobiology<\/em>, 15(6), 686\u2013693. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.conb.2005.10.003\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.conb.2005.10.003<\/a><\/li>\n<li>Herculano-Houzel, S. (2017). Birds have the density of neurons that one would expect of a primate. <em>Journal of Comparative Neurology<\/em>, 525(3), 488\u2013492. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.24116\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.24116<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J. (1961). Relative and absolute strength of response as a function of frequency of reinforcement. <em>Journal of the Experimental Analysis of Behavior<\/em>, 4(3), 267\u2013272. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1961.4-267\">https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1961.4-267<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J., &amp; Loveland, D. H. (1964). \u00ab\u00a0Complex visual concept\u00a0\u00bb in the pigeon. <em>Science<\/em>, 146(3643), 549\u2013551. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.146.3643.549\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.146.3643.549<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J., Loveland, D. H., &amp; Cable, C. (1976). Natural concepts in the pigeon. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 2(4), 285\u2013302. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.2.4.285\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.2.4.285<\/a><\/li>\n<li>Levenson, R. M., Krupinski, E. A., Navarro, V. M., &amp; Wasserman, E. A. (2015). Pigeons (<em>Columba livia<\/em>) as trainable observers of pathology and radiology breast cancer images. <em>PLOS ONE<\/em>, 10(11), e0141357. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0141357\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0141357<\/a><\/li>\n<li>Medin, D. L., &amp; Schaffer, M. M. (1978). Context theory of classification learning. <em>Psychological Review<\/em>, 85(3), 207\u2013238. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.3.207\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.3.207<\/a><\/li>\n<li>Reiner, A., Perkel, D. J., Bruce, L. L., Butler, A. B., Csillag, A., Kuenzel, W., Medina, L., Paxinos, G., Shimizu, T., Striedter, G., Wild, M., Ball, G. F., Durand, S., G\u00fcnt\u00fcrk\u00fcn, O., Lee, D. W., Mello, C. V., Powers, A., White, S. A., Hough, G., Kubikova, L., Smulders, T. V., Wada, K., Dugas-Ford, J., Husband, S., Yamamoto, K., Yu, J., Siang, C., Jarvis, E. D., &amp; Avian Brain Nomenclature Consortium. (2004). Revised nomenclature for avian telencephalon and some related brainstem nuclei. <em>Journal of Comparative Neurology<\/em>, 473(3), 377\u2013414. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.20118\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.20118<\/a><\/li>\n<li>Rosch, E. (1978). Principles of categorization. In E. Rosch &amp; B. B. Lloyd (Eds.), <em>Cognition and categorization<\/em> (pp. 27\u201348). Lawrence Erlbaum Associates.<\/li>\n<li>Skinner, B. F. (1938). <em>The Behavior of Organisms: An Experimental Analysis<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Vaughan, W., Jr., &amp; Greene, S. L. (1984). Pigeon visual memory capacity. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 10(2), 256\u2013271. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.10.2.256\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.10.2.256<\/a><\/li>\n<li>Watanabe, S., Sakamoto, J., &amp; Wakita, M. (1995). Pigeons&rsquo; discrimination of paintings by Monet and Picasso. <em>Journal of the Experimental Analysis of Behavior<\/em>, 63(2), 165\u2013174. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1995.63-165\">https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1995.63-165<\/a><\/li>\n<li>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophische Untersuchungen \/ Philosophical Investigations<\/em>. Blackwell.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie des exp\u00e9riences de Richard Herrnstein sur l&rsquo;apprentissage de concepts naturels (arbres, eau, Margaret) chez le pigeon.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[647,6911,1486],"tags":[7239,7240,5973,7124,4982],"class_list":["post-7228","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-comparee","category-sciences-cognitives","tag-apprentissage-de-concepts","tag-cognition-aviaire","tag-conditionnement-operant","tag-psychologie-animale","tag-richard-herrnstein"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/7228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7228"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/7228\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}