{"id":6997,"date":"2026-09-16T15:33:44","date_gmt":"2026-09-16T15:33:44","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello\/"},"modified":"2026-09-16T15:33:44","modified_gmt":"2026-09-16T15:33:44","slug":"paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=paradigme-competitif-theorie-de-lesprit-chimpanze-hare-call-tomasello","title":{"rendered":"Le paradigme comp\u00e9titif pour la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez le chimpanz\u00e9 &#8211; Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des fondements cognitifs de la lign\u00e9e des hominid\u00e9s a longtemps \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9e par une querelle m\u00e9thodologique et conceptuelle relative \u00e0 la nature de la vie mentale chez les animaux non humains. Depuis les conjectures philosophiques de Ren\u00e9 Descartes rel\u00e9guant l&rsquo;animal au statut d&rsquo;automate d\u00e9pourvu d&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 jusqu&rsquo;aux premiers balbutiements de la psychologie compar\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, la question de savoir si un \u00eatre d\u00e9pourvu de langage articul\u00e9 peut se repr\u00e9senter les \u00e9tats internes d&rsquo;autrui est demeur\u00e9e l&rsquo;une des \u00e9nigmes les plus redoutables des sciences de l&rsquo;esprit. Cette interrogation a trouv\u00e9 sa formulation scientifique moderne sous le concept de \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (<em>Theory of Mind<\/em>), d\u00e9signant la capacit\u00e9 cognitive d&rsquo;attribuer \u00e0 soi-m\u00eame et \u00e0 autrui des \u00e9tats mentaux inobservables \u2014 tels que des d\u00e9sirs, des perceptions, des intentions et des croyances \u2014 afin de pr\u00e9dire, d&rsquo;interpr\u00e9ter et de manipuler les comportements d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Durant plus de deux d\u00e9cennies, les tentatives exp\u00e9rimentales destin\u00e9es \u00e0 trancher cette question chez le chimpanz\u00e9 commun (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Chimpanz%C3%A9\"><em>Pan troglodytes<\/em><\/a>) se sont heurt\u00e9es \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;impasses empiriques d\u00e9concertantes. Les protocoles de laboratoire canoniques, largement d\u00e9riv\u00e9s de la psychologie du d\u00e9veloppement humain, reposaient sur des t\u00e2ches coop\u00e9ratives et communicatives impliquant des exp\u00e9rimentateurs humains. Dans ces contextes artificiels d&rsquo;\u00e9change d&rsquo;indices ou de pointage gestuel, les grands singes semblaient \u00e9chouer de mani\u00e8re syst\u00e9matique \u00e0 appr\u00e9hender ce que l&rsquo;humain pouvait voir ou savoir, conduisant une partie \u00e9minente de la communaut\u00e9 scientifique \u00e0 conclure \u00e0 l&rsquo;inexistence totale d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les primates non humains. Pourtant, cette conclusion n\u00e9gative entrait en contradiction frontale avec les observations des \u00e9thologues de terrain, qui d\u00e9crivaient quotidiennement des comportements sauvages de dissimulation tactique, d&rsquo;alliances machiav\u00e9liques et de feintes comportementales d&rsquo;une subtilit\u00e9 stup\u00e9fiante.<\/p>\n<p>Le d\u00e9blocage de ce n\u0153ud gordien de la primatologie cognitive a \u00e9t\u00e9 orchestr\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 2000 par une \u00e9quipe de chercheurs r\u00e9unis autour de l&rsquo;Institut Max Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste de Leipzig : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Brian_Hare\">Brian Hare<\/a>, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Josep_Call\">Josep Call<\/a> et <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Michael_Tomasello\">Michael Tomasello<\/a>. En op\u00e9rant une rupture paradigmatique radicale, ces auteurs ont formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se que l&rsquo;intelligence sociale des chimpanz\u00e9s n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e au cours de la phylogen\u00e8se pour la coop\u00e9ration bienveillante ou le partage d&rsquo;informations d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, mais pour la comp\u00e9tition intra-groupe et la contestation des ressources monopolisables. En substituant aux protocoles coop\u00e9ratifs anthropomorphes un paradigme exp\u00e9rimental comp\u00e9titif consp\u00e9cifique dominant-subordonn\u00e9, le trio a r\u00e9volutionn\u00e9 la psychologie compar\u00e9e. Cette synth\u00e8se magistrale se propose de retracer l&rsquo;histoire, la logique conceptuelle, les d\u00e9monstrations empiriques, les controverses \u00e9pist\u00e9mologiques et les prolongements contemporains de cette r\u00e9volution scientifique majeure.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et fondements de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les primates<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;article fondateur de Premack et Woodruff (1978)<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance formel du champ de recherche sur la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit a \u00e9t\u00e9 scell\u00e9 par la publication de l&rsquo;article s\u00e9minal de David Premack et Guy Woodruff en 1978 dans la revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, intitul\u00e9 sans d\u00e9tours : \u00ab <em>Does the chimpanzee have a theory of mind ?<\/em> \u00bb. Dans cette \u00e9tude fondatrice, les auteurs soumettaient une femelle chimpanz\u00e9 adulte captive nomm\u00e9e Sarah, d\u00e9j\u00e0 entra\u00een\u00e9e \u00e0 l&rsquo;usage de symboles plastiques, \u00e0 une s\u00e9rie de tests projectifs. Sarah visionnait des s\u00e9quences vid\u00e9o montrant un exp\u00e9rimentateur humain confront\u00e9 \u00e0 divers probl\u00e8mes pratiques de son environnement quotidien \u2014 par exemple, un homme grelottant tentant d&rsquo;allumer un radiateur d\u00e9fectueux, ou essayant sans succ\u00e8s d&rsquo;atteindre des bananes suspendues hors d&rsquo;atteinte avec un manche \u00e0 balai trop court. On pr\u00e9sentait ensuite \u00e0 Sarah plusieurs photographies dont une seule repr\u00e9sentait la solution fonctionnelle au dilemme observ\u00e9 (allumer une prise \u00e9lectrique, assembler deux b\u00e2tons). Sarah choisit syst\u00e9matiquement et sans h\u00e9sitation les solutions ad\u00e9quates, manifestant une compr\u00e9hension imm\u00e9diate des buts poursuivis par l&rsquo;acteur humain.<\/p>\n<p>Premack et Woodruff avanc\u00e8rent que la r\u00e9ussite de Sarah impliquait n\u00e9cessairement qu&rsquo;elle avait attribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur des \u00e9tats mentaux non observables, nomm\u00e9ment des d\u00e9sirs (vouloir de la chaleur, d\u00e9sirer de la nourriture) et des intentions (tenter de brancher le radiateur). L&rsquo;article suscita imm\u00e9diatement une onde de choc th\u00e9orique. N\u00e9anmoins, les critiques m\u00e9thodologiques ne tard\u00e8rent pas \u00e0 \u00e9merger. Des philosophes de l&rsquo;esprit et des logiciens, notamment Daniel Dennett et Jonathan Bennett, soulign\u00e8rent une faille fondamentale : l&rsquo;exp\u00e9rience ne permettait aucunement de discriminer l&rsquo;inf\u00e9rence d&rsquo;un \u00e9tat mental d&rsquo;une simple association temporelle ou d&rsquo;une compr\u00e9hension purement physique de la causalit\u00e9 mat\u00e9rielle. Sarah n&rsquo;avait peut-\u00eatre fait qu&rsquo;associer un objet manquant \u00e0 une s\u00e9quence causale incompl\u00e8te, sans jamais conceptualiser la perspective interne du protagoniste. Pour prouver une v\u00e9ritable th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, arguaient ces penseurs, il devenait indispensable de d\u00e9montrer qu&rsquo;un individu peut imputer \u00e0 autrui une repr\u00e9sentation mentale erron\u00e9e du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire une <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fausse_croyance\">fausse croyance<\/a>, car seul l&rsquo;\u00e9cart entre la r\u00e9alit\u00e9 objective et l&rsquo;\u00e9tat mental interne atteste sans \u00e9quivoque de l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9tarepr\u00e9sentation.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;impasse des protocoles coop\u00e9ratifs initiaux<\/h3>\n<p>Dans le sillage des d\u00e9bats suscit\u00e9s par Premack et Woodruff, la recherche exp\u00e9rimentale des ann\u00e9es 1980 et 1990 s&rsquo;engagea massivement dans l&rsquo;\u00e9laboration de paradigmes coop\u00e9ratifs et communicatifs inspir\u00e9s directement des protocoles administr\u00e9s aux enfants pr\u00e9verbaux. Le dispositif standard reposait sur des t\u00e2ches de choix d&rsquo;objet : un chimpanz\u00e9 \u00e9tait plac\u00e9 face \u00e0 deux bo\u00eetes opaques dont l&rsquo;une contenait une r\u00e9compense alimentaire masqu\u00e9e. Un exp\u00e9rimentateur humain, agissant en qualit\u00e9 de coop\u00e9rateur bienveillant, fournissait des indices ostensifs \u2014 tels que pointer du doigt le contenant pertinent, regarder fixement le r\u00e9cipient contenant la nourriture ou tapoter sur le couvercle appropri\u00e9. Contre toute attente, les chimpanz\u00e9s \u00e9chou\u00e8rent de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et spectaculaire \u00e0 utiliser ces indices comunicatifs \u00e9l\u00e9mentaires. Les travaux de Daniel Povinelli et de son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Louisiane mirent en \u00e9vidence que les singes \u00e9taient incapables de comprendre la nature r\u00e9f\u00e9rentielle du pointage ou la signification informationnelle du regard humain, choisissant les bo\u00eetes au hasard \u00e0 moins de subir un entra\u00eenement associatif intensif et artificiel de plusieurs centaines d&rsquo;essais.<\/p>\n<p>Cette incapacit\u00e9 manifeste \u00e0 exploiter l&rsquo;aide d&rsquo;autrui plongea la communaut\u00e9 scientifique dans un profond scepticisme quant aux facult\u00e9s mentalistes des anthropo\u00efdes. Or, ce constat de laboratoire cr\u00e9ait un hiatus inacceptable avec les donn\u00e9es naturalistes accumul\u00e9es par les \u00e9thologues de terrain. D\u00e8s 1982, dans son ouvrage matriciel <em>Chimpanzee Politics<\/em>, Frans de Waal avait document\u00e9 les jeux d&rsquo;alliances, les trahisons calcul\u00e9es, l&rsquo;apaisement strat\u00e9gique et les manipulations d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es au sein de la colonie de chimpanz\u00e9s du zoo d&rsquo;Arnhem. Les singes sauvages observ\u00e9s par Jane Goodall \u00e0 Gombe ou par Toshisada Nishida \u00e0 Mahale d\u00e9montraient une ma\u00eetrise incontestable de la politique intra-groupe et recouraient fr\u00e9quemment \u00e0 la dissimulation visuelle pour s&rsquo;accoupler \u00e0 l&rsquo;insu du m\u00e2le alpha. Le monde scientifique se retrouvait scind\u00e9 : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, une \u00e9thologie naturaliste convaincue de la profondeur psychologique des grands singes ; de l&rsquo;autre, une psychologie exp\u00e9rimentale r\u00e9ductionniste postulant que le chimpanz\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un automate comportemental d\u00e9pourvu de toute compr\u00e9hension psychologique d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;\u00e9mergence de la collaboration entre Hare, Call et Tomasello<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer ce blocage st\u00e9rile, il devint n\u00e9cessaire d&rsquo;op\u00e9rer une r\u00e9conciliation \u00e9pist\u00e9mologique entre la rigueur m\u00e9thodologique du laboratoire et la pertinence \u00e9cologique du terrain. Cette synth\u00e8se fut rendue possible par la cr\u00e9ation en 1997 de l&rsquo;Institut Max Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste \u00e0 Leipzig, sous la direction de Michael Tomasello. Psychologue du d\u00e9veloppement et cognitiviste de formation, Tomasello s&rsquo;entoura de sp\u00e9cialistes chevronn\u00e9s de la cognition des primates, au premier rang desquels Josep Call, primatologue rigoureux, et Brian Hare, alors jeune chercheur doctoral brillant dont l&rsquo;intuition allait bouleverser le champ.<\/p>\n<p>Le trio formula un diagnostic percutant sur les \u00e9checs des vingt ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes : les protocoles traditionnels p\u00e9chaient par un anthropocentrisme m\u00e9thodologique aveugle. Pourquoi un chimpanz\u00e9, dont les structures sociales sont r\u00e9gies par des tensions hi\u00e9rarchiques aigu\u00ebs et une rivalit\u00e9 f\u00e9roce pour l&rsquo;acc\u00e8s aux ressources, comprendrait-il spontan\u00e9ment qu&rsquo;un individu coop\u00e8re gratuitement avec lui en lui d\u00e9signant gracieusement de la nourriture ? Dans leur environnement naturel, les chimpanz\u00e9s ne partagent presque jamais d&rsquo;aliments hautement pris\u00e9s et n&rsquo;utilisent aucun geste de pointage pour informer autrui d&rsquo;une source nutritive disponible. Par cons\u00e9quent, les protocoles coop\u00e9ratifs mesuraient non pas les comp\u00e9tences cognitives r\u00e9elles de l&rsquo;animal, mais son incapacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;adapter \u00e0 une niche socio-\u00e9cologique humaine totalement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 sa propre histoire \u00e9volutive. L&rsquo;hypoth\u00e8se novatrice de Hare, Call et Tomasello stipulait que si la s\u00e9lection naturelle a dot\u00e9 <em>Pan troglodytes<\/em> de facult\u00e9s pour comprendre les \u00e9tats psychologiques d&rsquo;autrui, ces facult\u00e9s doivent s&rsquo;exprimer avec une acuit\u00e9 maximale dans les situations d&rsquo;affrontement et de comp\u00e9tition intra-sp\u00e9cifique pour des ressources alimentaires critiques.<\/p>\n<h2>2. Les faiblesses structurelles du paradigme coop\u00e9ratif classique<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;anthropocentrisme des paradigmes d&rsquo;aide et de communication<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse \u00e9pist\u00e9mologique des protocoles coop\u00e9ratifs r\u00e9v\u00e8le un biais anthropocentrique majeur : l&rsquo;imposition d&rsquo;un cadre normatif d&rsquo;interaction fond\u00e9 sur l&rsquo;altruisme informatif. Chez l&rsquo;\u00eatre humain, la communication repose sur le principe de coop\u00e9ration gric\u00e9en et sur une tendance spontan\u00e9e, observable d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de douze mois chez le nourrisson, \u00e0 d\u00e9signer des objets pour autrui dans le seul but de partager l&rsquo;attention ou de fournir une aide d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Transposer ce sch\u00e9ma psychologique \u00e0 des hominid\u00e9s non humains constituait un contresens \u00e9volutif fondamental. Dans les exp\u00e9riences classiques, le sujet exp\u00e9rimental \u00e9tait contraint d&rsquo;interagir non pas avec un pair dot\u00e9 des m\u00eames codes s\u00e9miotiques, mais avec un exp\u00e9rimentateur humain v\u00eatu d&rsquo;une blouse blanche, adoptant des postures statiques et utilisant des signaux moteurs arbitraires.<\/p>\n<p>Cette configuration exp\u00e9rimentale entra\u00eenait un double \u00e9cueil. D&rsquo;une part, elle g\u00e9n\u00e9rait une charge cognitive parasite, le singe devant d&rsquo;abord d\u00e9chiffrer les intentions \u00e9nigmatiques d&rsquo;une esp\u00e8ce \u00e9trang\u00e8re avant de pouvoir r\u00e9soudre le probl\u00e8me spatial sous-jacent. D&rsquo;autre part, elle ignorait le r\u00e9pertoire moteur et vocal authentique des chimpanz\u00e9s. En milieu naturel, ces derniers communiquent par des vocalisations contextuelles, des postures d&rsquo;intimidation ou des gestes d&rsquo;appel direct, mais n&rsquo;\u00e9changent pas de signaux d\u00e9ictiques coop\u00e9ratifs passifs. Assimiler l&rsquo;absence de r\u00e9ponse \u00e0 ces tests anthropomorphes \u00e0 une carence cognitive g\u00e9n\u00e9rale constituait une faute de logique \u00e9l\u00e9mentaire : l&rsquo;erreur r\u00e9sidait dans la conception du canal de transmission, non dans les structures mentales du sujet test\u00e9. De surcro\u00eet, la relation de captivit\u00e9 instaurait une asym\u00e9trie de pouvoir \u00e9crasante dans laquelle l&rsquo;animal, d\u00e9pendant de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur pour sa subsistance quotidienne, adoptait fr\u00e9quemment des strat\u00e9gies de mendicit\u00e9 st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui masquaient l&rsquo;expression de ses capacit\u00e9s de raisonnement social sophistiqu\u00e9.<\/p>\n<h3>2.2 Les travaux sceptiques de Povinelli et Eddy (1996)<\/h3>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e du paradigme coop\u00e9ratif r\u00e9ductionniste a \u00e9t\u00e9 atteint avec la publication de la monumentale monographie de Daniel Povinelli et Timothy Eddy en 1996, intitul\u00e9e <em>What young chimpanzees know about seeing<\/em>. Au cours d&rsquo;une s\u00e9rie impressionnante d&rsquo;exp\u00e9rimentations, sept jeunes chimpanz\u00e9s n\u00e9s et \u00e9lev\u00e9s en captivit\u00e9 \u00e9taient entra\u00een\u00e9s \u00e0 solliciter de la nourriture aupr\u00e8s d&rsquo;exp\u00e9rimentateurs humains en ins\u00e9rant leur main \u00e0 travers une ouverture grillag\u00e9e. Une fois le geste de mendicit\u00e9 automatis\u00e9, les singes \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 deux exp\u00e9rimentateurs assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, tenant chacun un morceau de friandise app\u00e9tissant. Toutefois, un seul des deux humains \u00e9tait en mesure de voir le chimpanz\u00e9, tandis que l&rsquo;autre pr\u00e9sentait une obstruction visuelle manifeste : il portait un bandeau sur les yeux, un seau opaque sur la t\u00eate, un masque sans ouvertures oculaires, tenait un carton devant son visage, ou tournait purement et simplement le dos au grillage.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent univoques et d\u00e9sastreux pour l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit : les sujets qu\u00e9mandaient de la nourriture indiff\u00e9remment aupr\u00e8s de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur voyant ou de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur aveugl\u00e9. Seule la condition o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur tournait le dos permit une timide discrimination, mais Povinelli d\u00e9montra qu&rsquo;elle reposait uniquement sur un indice corporel saillant (la visibilit\u00e9 du torse et du visage dans sa globalit\u00e9) plut\u00f4t que sur une inf\u00e9rence quant \u00e0 l&rsquo;axe optique du regard. Sur la base de ces donn\u00e9es rigoureuses, Povinelli \u00e9labora son hypoth\u00e8se de la \u00ab r\u00e9interpr\u00e9tation comportementale \u00bb (<em>behavioral reinterpretation hypothesis<\/em>) : selon lui, les chimpanz\u00e9s sont d&rsquo;extraordinaires machines \u00e0 d\u00e9tecter des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques dans les contingences comportementales d&rsquo;autrui, mais ils demeurent totalement imperm\u00e9ables aux notions abstraites d&rsquo;invisibilit\u00e9, de vision subjective ou d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;attention. L&rsquo;\u00e9volution de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00e9tait ainsi d\u00e9clar\u00e9e comme un saut qualitatif exclusif et tardif de la lign\u00e9e humaine, survenu apr\u00e8s la divergence d&rsquo;avec le genre <em>Pan<\/em>.<\/p>\n<h3>2.3 La n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une validit\u00e9 \u00e9cologique en psychologie compar\u00e9e<\/h3>\n<p>Face au pessimisme conceptuel de Povinelli, Tomasello, Call et Hare oppos\u00e8rent le principe cardinal de la validit\u00e9 \u00e9cologique. En biologie de l&rsquo;\u00e9volution, une adaptation cognitive ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e ind\u00e9pendamment des pressions s\u00e9lectives qui ont gouvern\u00e9 son \u00e9mergence au sein d&rsquo;un biotope particulier. La socio-\u00e9cologie de <em>Pan troglodytes<\/em> est caract\u00e9ris\u00e9e par une structure communautaire fluide dite de \u00ab fission-fusion \u00bb, o\u00f9 des sous-groupes instables se forment et se dissolvent au gr\u00e9 de la disponibilit\u00e9 saisonni\u00e8re des fruits m\u00fbrs en for\u00eat tropicale. Dans un tel environnement, la nourriture \u00e9nerg\u00e9tique constitue une ressource hautement contest\u00e9e et monopolisable.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un individu d\u00e9couvre un arbre fruitier abondant mais limit\u00e9, la pr\u00e9sence d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re de rang hi\u00e9rarchique sup\u00e9rieur entra\u00eene quasi invariablement l&rsquo;\u00e9viction brutale du subordonn\u00e9 par des actes d&rsquo;intimidation physique ou d&rsquo;agression directe. L&rsquo;altruisme alimentaire spontan\u00e9 entre adultes non apparent\u00e9s est un \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une extr\u00eame raret\u00e9 dans la nature. Dans ces conditions \u00e9cologiques, attendre d&rsquo;un chimpanz\u00e9 qu&rsquo;il interpr\u00e8te le geste d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re d\u00e9signant b\u00e9n\u00e9volement de la nourriture rel\u00e8ve d&rsquo;une absurdit\u00e9 \u00e9volutive. En revanche, le succ\u00e8s reproducteur et la survie d&rsquo;un individu d\u00e9pendent dramatiquement de sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9tecter discr\u00e8tement des ressources, \u00e0 \u00e9valuer si un rival plus fort peut l&rsquo;apercevoir, et \u00e0 tromper ce dernier pour consommer l&rsquo;aliment avant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9. D\u00e9placer le cadre d&rsquo;\u00e9valuation cognitive de l&rsquo;altruisme forc\u00e9 \u00e0 la contestation agonistique r\u00e9elle ne constituait donc pas un simple ajustement technique, mais une imp\u00e9rieuse exigence th\u00e9orique pour r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9ritable architecture cognitive de l&rsquo;esp\u00e8ce.<\/p>\n<h2>3. Le cadre th\u00e9orique du paradigme comp\u00e9titif<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;\u00e9cologie comportementale de Pan troglodytes<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9cologie comportementale des chimpanz\u00e9s constitue le socle \u00e9volutif indispensable pour conceptualiser le paradigme comp\u00e9titif. Les soci\u00e9t\u00e9s de chimpanz\u00e9s sont structur\u00e9es par une hi\u00e9rarchie de dominance lin\u00e9aire et despotique, particuli\u00e8rement marqu\u00e9e chez les m\u00e2les, mais \u00e9galement pr\u00e9gnante chez les femelles. L&rsquo;acc\u00e8s aux femelles r\u00e9ceptives et aux ressources alimentaires de haute qualit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique (fruits charnus, miel sauvage, viande issue de la pr\u00e9dation sur les colobes) est strictement modul\u00e9 par le statut social. Le maintien de cette hi\u00e9rarchie ne repose pas uniquement sur la force musculaire brute, mais implique la n\u00e9gociation continuelle d&rsquo;alliances opportunistes, le marchandage de s\u00e9ances de toilettage social et l&rsquo;exercice d&rsquo;une vigilance politique perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<p>Ce biotope social a constitu\u00e9 le terreau fertile de la th\u00e9orie de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Machiavellian_intelligence\">intelligence machiav\u00e9lique<\/a>, formalis\u00e9e par Richard Byrne et Andrew Whiten \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980. Selon cette th\u00e8se, les pressions de s\u00e9lection les plus intenses subies par le cerveau des primates ne provenaient pas de la n\u00e9cessit\u00e9 de ma\u00eetriser l&rsquo;environnement physique inanim\u00e9 ou de d\u00e9nicher des ressources cach\u00e9es, mais des d\u00e9fis pos\u00e9s par la vie en groupes sociaux complexes et concurrentiels. Dans ce contexte, la ruse, la dissimulation strat\u00e9gique et la manipulation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des connaissances des rivaux procurent un avantage s\u00e9lectif massif. Un chimpanz\u00e9 capable d&rsquo;inf\u00e9rer avec pr\u00e9cision ce qu&rsquo;un rival voit ou ignore poss\u00e8de une valeur s\u00e9lective (<em>fitness<\/em>) immens\u00e9ment sup\u00e9rieure \u00e0 celle d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re r\u00e9duit \u00e0 r\u00e9agir passivement aux attaques physiques une fois celles-ci d\u00e9clench\u00e9es. La comp\u00e9tition intra-sp\u00e9cifique appara\u00eet donc non pas comme un bruit exp\u00e9rimental perturbateur, mais comme le v\u00e9ritable moteur adaptatif ayant forg\u00e9 les m\u00e9canismes de mentalisation chez les primates.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;architecture conceptuelle pos\u00e9e par Brian Hare<\/h3>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 Brian Hare que revient l&rsquo;audace d&rsquo;avoir mat\u00e9rialis\u00e9 cette intuition th\u00e9orique dans un agencement m\u00e9thodologique novateur. Constatant que les protocoles coop\u00e9ratifs pla\u00e7aient le singe dans un \u00e9tat de confusion communicationnelle, Hare postula que la comp\u00e9tition sociale agirait comme un puissant catalyseur motivationnel et cognitif. En introduisant une rivalit\u00e9 directe pour la nourriture entre deux individus consp\u00e9cifiques plac\u00e9s dans des conditions d&rsquo;asym\u00e9trie hi\u00e9rarchique, le chercheur cr\u00e9ait une situation d&rsquo;interaction strat\u00e9gique \u00e0 somme nulle o\u00f9 chaque d\u00e9cision motrice engageait directement les int\u00e9r\u00eats vitaux de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>Le cadre conceptuel \u00e9labor\u00e9 par Hare repose sur une mod\u00e9lisation rigoureuse des dynamiques de pouvoir. Dans une interaction comp\u00e9titive libre autour d&rsquo;un morceau de nourriture visible, le dominant s&#8217;empare invariablement de l&rsquo;aliment en vertu de sa priorit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e8s inh\u00e9rente au rang social, tandis que le subordonn\u00e9 s&rsquo;\u00e9carte sous peine d&rsquo;agression violente. Par cons\u00e9quent, pour obtenir de la nourriture sans essuyer de repr\u00e9sailles physiques, le subordonn\u00e9 est contraint d&rsquo;\u00e9laborer une strat\u00e9gie indirecte : il doit \u00e9valuer la perspective visuelle du dominant, anticiper ses intentions de d\u00e9placement et n&rsquo;intervenir que si l&rsquo;aliment se situe hors du champ perceptif du rival. L&rsquo;architecture de Hare transforme ainsi le subordonn\u00e9 en un \u00ab lecteur d&rsquo;autrui \u00bb par n\u00e9cessit\u00e9 adaptative : le subordonn\u00e9 ne peut r\u00e9ussir que s&rsquo;il int\u00e8gre dans son propre calcul moteur ce que son comp\u00e9titeur est capable de percevoir de la situation environnementale.<\/p>\n<h3>3.3 La distinction entre niveau perceptif et niveau \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue \u00e9pist\u00e9mologique et philosophique, le paradigme comp\u00e9titif mis en place par le groupe de Leipzig introduit une distinction taxonomique essentielle au sein de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, s\u00e9parant le niveau perceptif imm\u00e9diat du niveau \u00e9pist\u00e9mique m\u00e9diatis\u00e9 par la m\u00e9moire. Le niveau perceptif correspond \u00e0 ce que les psychologues du d\u00e9veloppement nomment, d&rsquo;apr\u00e8s les travaux de John Flavell, la \u00ab prise de perspective visuelle de niveau 1 \u00bb : la capacit\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9hender le contenu visuel d&rsquo;autrui <em>hic et nunc<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire de comprendre la relation g\u00e9om\u00e9trique directe reliant les organes r\u00e9cepteurs d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re \u00e0 une entit\u00e9 de l&rsquo;environnement physique (\u00ab l&rsquo;individu X voit l&rsquo;objet Y en cet instant pr\u00e9cis \u00bb).<\/p>\n<p>Le niveau \u00e9pist\u00e9mique, quant \u00e0 lui, franchit un palier d&rsquo;abstraction suppl\u00e9mentaire en transcendant la copr\u00e9sence perceptive instantan\u00e9e pour atteindre le statut de connaissance durable : \u00ab l&rsquo;individu X <em>sait<\/em> que l&rsquo;objet Y se trouve l\u00e0, parce qu&rsquo;il a <em>vu<\/em> son masquage dans le pass\u00e9 r\u00e9cent, m\u00eame s&rsquo;il ne le voit plus \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9sent \u00bb. En distinguant m\u00e9thodiquement ces deux paliers cognitifs, Hare, Call et Tomasello ont con\u00e7u une trajectoire exp\u00e9rimentale en deux \u00e9tapes. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;abord de tester si le chimpanz\u00e9 comprenait le lien visuel direct unissant un rival \u00e0 un objet masqu\u00e9 (perception pr\u00e9sente), avant d&rsquo;explorer si l&rsquo;animal pouvait attribuer \u00e0 un pair un \u00e9tat de connaissance fond\u00e9 sur une perception pass\u00e9e (m\u00e9moire \u00e9pist\u00e9mique). Cette progression conceptuelle permettait de r\u00e9futer par \u00e9tapes successives les explications associationnistes concurrentes et d&rsquo;\u00e9liminer les interpr\u00e9tations fond\u00e9es sur de simples tropismes visuels bruts.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re de Hare, Call, Agnetta et Tomasello (2000)<\/h2>\n<h3>4.1 Le dispositif exp\u00e9rimental dominant-subordonn\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation fondatrice qui fit voler en \u00e9clats le consensus sceptique fut publi\u00e9e en 2000 dans la revue <em>Animal Behaviour<\/em> par Brian Hare, Josep Call, Bryan Agnetta et Michael Tomasello sous le titre embl\u00e9matique : \u00ab <em>Chimpanzees know what conspecifics do and do not see<\/em> \u00bb. Le protocole reposait sur un am\u00e9nagement spatial remarquablement pens\u00e9, situ\u00e9 au Wolfgang K\u00f6hler Primate Research Center de Leipzig. Le dispositif comprenait une vaste ar\u00e8ne de test centrale, flanqu\u00e9e de part et d&rsquo;autre de deux salles d&rsquo;attente individuelles s\u00e9par\u00e9es de l&rsquo;ar\u00e8ne par des trappes guillotine coulissantes transparentes ou opaques selon les phases de l&rsquo;essai. Dans l&rsquo;une des pi\u00e8ces logeait un chimpanz\u00e9 de rang subordonn\u00e9, tandis que la pi\u00e8ce oppos\u00e9e abritait un cong\u00e9n\u00e8re de rang dominant clairement \u00e9tabli au sein du groupe social d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>Au centre de l&rsquo;ar\u00e8ne \u00e9taient \u00e9rig\u00e9es deux barri\u00e8res physiques opaques (par exemple de grands panneaux de bois ou des monticules artificiels). Ces barri\u00e8res \u00e9taient dispos\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&rsquo;un morceau de nourriture plac\u00e9 derri\u00e8re l&rsquo;une d&rsquo;elles soit parfaitement visible pour le subordonn\u00e9 depuis sa trappe entrouverte, mais totalement masqu\u00e9 \u00e0 la vue du dominant post\u00e9 en face. \u00c0 l&rsquo;inverse, un autre morceau de nourriture \u00e9tait positionn\u00e9 en terrain d\u00e9couvert ou dispos\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 se trouver simultan\u00e9ment dans le champ visuel des deux antagonistes. Les deux protagonistes pouvaient s&rsquo;observer mutuellement \u00e0 travers des fentes avant le d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9preuve, \u00e9tablissant sans ambigu\u00eft\u00e9 la pr\u00e9sence et l&rsquo;identit\u00e9 hi\u00e9rarchique du rival. Les trappes \u00e9taient ensuite ouvertes pour permettre aux animaux de p\u00e9n\u00e9trer dans l&rsquo;ar\u00e8ne afin de s&rsquo;approprier la nourriture.<\/p>\n<h3>4.2 Protocoles, contr\u00f4les et variables d\u00e9pendantes<\/h3>\n<p>La rigueur m\u00e9thodologique du protocole reposait sur une orchestration millim\u00e9tr\u00e9e des conditions exp\u00e9rimentales et sur un syst\u00e8me de contr\u00f4le contre-balanc\u00e9. Deux conditions exp\u00e9rimentales cardinales furent oppos\u00e9es. Dans la condition exp\u00e9rimentale critique (\u00ab un morceau cach\u00e9, un morceau visible \u00bb), deux bananes de taille et de qualit\u00e9 strictement identiques \u00e9taient plac\u00e9es au sol : la premi\u00e8re \u00e9tait situ\u00e9e \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie d&rsquo;un obstacle opaque, de sorte que le subordonn\u00e9 pouvait la voir mais que l&rsquo;obstacle obstruait compl\u00e8tement la ligne de mire du dominant. La seconde banane \u00e9tait dispos\u00e9e dans l&rsquo;espace ouvert entre les barri\u00e8res, se trouvant en vue directe pour les deux singes. Dans la condition contr\u00f4le sym\u00e9trique (\u00ab deux morceaux visibles \u00bb), les deux bananes \u00e9taient plac\u00e9es dans des positions o\u00f9 le dominant disposait d&rsquo;un acc\u00e8s visuel total et direct \u00e0 chacune d&rsquo;elles.<\/p>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter que le subordonn\u00e9 ne prenne simplement sa d\u00e9cision en observant la trajectoire motrice imm\u00e9diate amorc\u00e9e par le dominant, les exp\u00e9rimentateurs mirent en place une proc\u00e9dure de lib\u00e9ration asynchrone m\u00e9ticuleuse : le subordonn\u00e9 recevait une l\u00e9g\u00e8re avance temporelle d&rsquo;une fraction de seconde lors de l&rsquo;ouverture de sa porte, l&rsquo;obligeant \u00e0 d\u00e9cider de sa direction avant m\u00eame que le dominant n&rsquo;ait franchi le seuil de son propre compartiment. Les variables d\u00e9pendantes enregistr\u00e9es par vid\u00e9o comprenaient l&rsquo;orientation initiale de la course de l&rsquo;animal, le premier morceau de nourriture touch\u00e9 et la quantit\u00e9 totale d&rsquo;aliments effectivement ing\u00e9r\u00e9s. Des contr\u00f4les s\u00e9v\u00e8res furent institu\u00e9s pour exclure tout biais li\u00e9 \u00e0 des stimuli olfactifs r\u00e9siduels ou \u00e0 des micro-signaux involontaires \u00e9mis par les exp\u00e9rimentateurs humains, qui op\u00e9raient dissimul\u00e9s derri\u00e8re des paravents occultants.<\/p>\n<h3>4.3 R\u00e9sultats majeurs et conclusions initiales<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats de cette \u00e9tude matricielle fournirent une rupture empirique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans les annales de la primatologie. D\u00e8s les tout premiers essais \u2014 excluant ainsi tout apprentissage par renforcement op\u00e9rant au cours de l&rsquo;\u00e9preuve \u2014, les chimpanz\u00e9s subordonn\u00e9s d\u00e9montr\u00e8rent une pr\u00e9f\u00e9rence hautement significative d&rsquo;un point de vue statistique pour la nourriture dissimul\u00e9e au regard du dominant. Lorsque deux morceaux \u00e9taient pr\u00e9sents, le subordonn\u00e9 se dirigeait pr\u00e9f\u00e9rentiellement et avec v\u00e9locit\u00e9 vers la banane masqu\u00e9e par la barri\u00e8re opaque, n\u00e9gligeant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la banane situ\u00e9e en espace ouvert, m\u00eame si cette derni\u00e8re \u00e9tait parfois spatialement plus proche de sa propre porte d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans la condition contr\u00f4le o\u00f9 les deux morceaux de nourriture \u00e9taient pleinement visibles pour le dominant, le subordonn\u00e9 s&rsquo;abstenait d&rsquo;approcher l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des friandises, demeurant \u00e0 distance ou n&rsquo;avan\u00e7ant qu&rsquo;avec une extr\u00eame prudence pour r\u00e9cup\u00e9rer des miettes abandonn\u00e9es. Les donn\u00e9es d\u00e9montraient de surcro\u00eet que lorsque le dominant \u00e9tait temporairement retenu hors de l&rsquo;ar\u00e8ne (condition d&rsquo;absence physique totale du rival), le subordonn\u00e9 s&#8217;emparait indiff\u00e9remment des deux morceaux, prouvant que sa pr\u00e9dilection pour l&#8217;emplacement masqu\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas guid\u00e9e par une pr\u00e9f\u00e9rence spatiale intrins\u00e8que pour les barri\u00e8res physiques, mais bien par l&rsquo;\u00e9valuation dynamique de l&rsquo;\u00e9tat perceptif du comp\u00e9titeur pr\u00e9sent. Pour la premi\u00e8re fois de mani\u00e8re m\u00e9thodologiquement irr\u00e9futable, les chercheurs d\u00e9montraient que <em>Pan troglodytes<\/em> ajustait sa strat\u00e9gie motrice en fonction de ce qu&rsquo;un consp\u00e9cifique voyait ou ne voyait pas, infligeant un d\u00e9menti formel aux th\u00e8ses r\u00e9ductionnistes de Povinelli.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;\u00e9valuation de la perception visuelle d&rsquo;autrui : &lsquo;Qui voit quoi ?&rsquo;<\/h2>\n<h3>5.1 Le probl\u00e8me de la g\u00e9om\u00e9trie de la vision<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation des performances observ\u00e9es en l&rsquo;an 2000 exigeait une dissection approfondie des m\u00e9canismes computationnels sous-jacents. La capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9terminer ce qu&rsquo;autrui voit implique la ma\u00eetrise intuitive d&rsquo;une g\u00e9om\u00e9trie projective \u00e9l\u00e9mentaire : le sujet doit tracer mentalement une ligne de vis\u00e9e rectiligne partant des globes oculaires du cong\u00e9n\u00e8re pour s&rsquo;\u00e9tendre vers l&rsquo;environnement physique et d\u00e9terminer si un obstacle tridimensionnel intercepte ce vecteur optique. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;\u00e9tablir si le chimpanz\u00e9 appr\u00e9hende le regard comme un projecteur dirig\u00e9 vers une cible ou s&rsquo;il se contente de r\u00e9agir \u00e0 la simple posture corporelle globale de son vis-\u00e0-vis.<\/p>\n<p>Des variations param\u00e9triques ing\u00e9nieuses furent introduites pour sonder cette comp\u00e9tence g\u00e9om\u00e9trique. Les chercheurs manipul\u00e8rent l&rsquo;orientation corporelle du dominant par rapport \u00e0 l&rsquo;axe de sa t\u00eate et de ses yeux. Ils d\u00e9montr\u00e8rent que les chimpanz\u00e9s subordonn\u00e9s ne se fiaient pas simplement \u00e0 l&rsquo;orientation g\u00e9n\u00e9rale du tronc du rival : si un dominant avait le corps tourn\u00e9 vers la nourriture mais pr\u00e9sentait la t\u00eate orient\u00e9e \u00e0 quatre-vingt-dix degr\u00e9s dans une autre direction, le subordonn\u00e9 exploitait imm\u00e9diatement cette dissociation directionnelle pour r\u00e9cup\u00e9rer la pitance convoit\u00e9e. De plus, les singes firent preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 remarquable \u00e0 \u00e9valuer l&rsquo;impact des occlusions partielles versus totales : confront\u00e9s \u00e0 des barri\u00e8res munies de d\u00e9coupes ou de meurtri\u00e8res situ\u00e9es pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la hauteur des yeux du dominant, les subordonn\u00e9s \u00e9vitaient la nourriture align\u00e9e avec ces fentes de vision, attestant d&rsquo;un calcul g\u00e9om\u00e9trique pr\u00e9cis du champ optique effectif d&rsquo;autrui sans qu&rsquo;aucun entra\u00eenement instrumental ne leur ait \u00e9t\u00e9 dispens\u00e9 au pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;utilisation de barri\u00e8res transparentes versus opaques<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis les plus redoutables lanc\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience originale r\u00e9sidait dans l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une r\u00e8gle comportementale simpliste : le subordonn\u00e9 n&rsquo;aurait-il pas simplement appris une heuristique de type \u00ab va vers la nourriture situ\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une planche de bois \u00bb ? Pour d\u00e9construire rigoureusement cette objection behavioriste, Hare et ses coll\u00e8gues con\u00e7urent une variante exp\u00e9rimentale \u00e9l\u00e9gante substituant des barri\u00e8res en plexiglas transparent aux barri\u00e8res en bois opaque.<\/p>\n<p>Le protocole confrontait le chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 \u00e0 deux obstacles de dimensions, de texture et d&rsquo;agencement spatial strictement identiques, \u00e0 l&rsquo;unique exception de leurs propri\u00e9t\u00e9s optiques : l&rsquo;un \u00e9tait fait de bois parfaitement opaque, tandis que l&rsquo;autre \u00e9tait constitu\u00e9 d&rsquo;un mat\u00e9riau plastique transparent limpide. Un morceau de nourriture \u00e9tait plac\u00e9 derri\u00e8re chacune des deux structures. D&rsquo;un point de vue purement mat\u00e9riel et tactile, les deux barri\u00e8res constituaient des obstacles physiques \u00e9quivalents interdisant le passage en ligne droite. Cependant, d&rsquo;un point de vue informationnel et psychologique, seule la barri\u00e8re opaque interrompait la transmission des photons lumineux et conf\u00e9rait une invisibilit\u00e9 tactique.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent sans \u00e9quivoque : les subordonn\u00e9s s\u00e9lectionn\u00e8rent de mani\u00e8re \u00e9crasante la nourriture abrit\u00e9e derri\u00e8re la barri\u00e8re opaque et d\u00e9laiss\u00e8rent la nourriture situ\u00e9e derri\u00e8re la barri\u00e8re transparente. Les sujets comprenaient intrins\u00e8quement que la barri\u00e8re de plastique transparent ne les soustrayait aucunement au regard vigilant du dominant. Cette d\u00e9monstration empirique cruciale pulv\u00e9risa l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une simple attirance perceptive brute pour les objets physiques p\u00e9riph\u00e9riques : le chimpanz\u00e9 ne cherchait pas un abri mat\u00e9riel, mais bien une zone d&rsquo;occlusion visuelle subjective pour son comp\u00e9titeur, attestant d&rsquo;une compr\u00e9hension fonctionnelle de l&rsquo;opacit\u00e9 physique comme condition n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;invisibilit\u00e9 psychologique.<\/p>\n<h3>5.3 Le suivi du regard et la d\u00e9tection de l&rsquo;inattention<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation de la perception d&rsquo;autrui ne se limite pas \u00e0 la prise en compte d&rsquo;obstacles statiques ; elle s&rsquo;exprime \u00e9galement dans le dynamisme fluide du suivi du regard (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gaze_following\"><em>gaze following<\/em><\/a>) et l&rsquo;exploitation des moments d&rsquo;inattention temporelle. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes compl\u00e9mentaires men\u00e9es par Michael Tomasello, Josep Call et leurs collaborateurs au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, il fut mis en \u00e9vidence que les grands singes ne se contentent pas d&rsquo;aligner machinalement leur propre regard sur l&rsquo;orientation c\u00e9phalique d&rsquo;un tiers. Lorsqu&rsquo;un exp\u00e9rimentateur ou un cong\u00e9n\u00e8re regarde fixement derri\u00e8re un paravent opaque, le chimpanz\u00e9 modifie activement sa propre position corporelle \u2014 se penchant, s&rsquo;accroupissant ou contournant physiquement l&rsquo;obstacle \u2014 afin d&rsquo;inspecter ce qui se trouve de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du panneau, traquant la cible intentionnelle du regard d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cette ma\u00eetrise s\u00e9miotique du regard permet aux chimpanz\u00e9s de d\u00e9tecter avec une acuit\u00e9 fulgurante les fen\u00eatres temporelles d&rsquo;inattention chez leurs comp\u00e9titeurs. Si un dominant pr\u00e9sent dans l&rsquo;ar\u00e8ne d\u00e9tourne momentan\u00e9ment la t\u00eate pour fixer un bruit ext\u00e9rieur inattendu, ou s&rsquo;il s&rsquo;engage dans une br\u00e8ve s\u00e9quence d&rsquo;auto-toilettage, le subordonn\u00e9 saisit instantan\u00e9ment cette opportunit\u00e9 micro-temporelle pour bondir vers la nourriture visible et regagner sa zone de s\u00e9curit\u00e9 avant que le regard du dominant ne se r\u00e9aligne sur l&rsquo;espace central. Cette synchronisation motrice fine d\u00e9montre que le chimpanz\u00e9 ne per\u00e7oit pas seulement des \u00e9tats statiques de visibilit\u00e9, mais r\u00e9gule son comportement moteur en fonction du flux attentionnel continu et dynamique de ses partenaires sociaux.<\/p>\n<h2>6. De la perception \u00e0 la connaissance : L&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9cisive de 2001<\/h2>\n<h3>6.1 Le passage du paradigme perceptif au paradigme mn\u00e9sique<\/h3>\n<p>Nonobstant l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance des d\u00e9monstrations de l&rsquo;an 2000, une critique th\u00e9orique fondamentale persistait au sein de la communaut\u00e9 des psychologues comparatifs. En effet, dans l&rsquo;exp\u00e9rience de Hare et al. (2000), le dominant et le subordonn\u00e9 \u00e9taient pr\u00e9sents dans l&rsquo;ar\u00e8ne simultan\u00e9ment au moment du choix. Il demeurait par cons\u00e9quent concevable, selon les partisans d&rsquo;une lecture behavioriste radicale, que le subordonn\u00e9 ne d\u00e9duise pas ce que le dominant \u00ab voyait \u00bb, mais se contente de r\u00e9agir en temps r\u00e9el \u00e0 des micro-indices posturaux \u00e9mis par le dominant lui-m\u00eame (comme une tension musculaire pr\u00e9paratoire \u00e0 la course, un regard direct braqu\u00e9 sur le fruit, ou un rictus d&rsquo;agressivit\u00e9 naissant face \u00e0 la banane visible). Pour attester formellement que le chimpanz\u00e9 comprend un \u00e9tat mental abstrait, il fallait dissocier l&rsquo;action de la pr\u00e9sence perceptive instantan\u00e9e : il fallait passer de la perception pr\u00e9sente \u00e0 la m\u00e9moire d&rsquo;un \u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;objectif poursuivi par la publication retentissante de 2001 dans la revue <em>Nature<\/em>, intitul\u00e9e : \u00ab <em>Do chimpanzees know what conspecifics know and do not know ?<\/em> \u00bb, cosign\u00e9e par Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello. Les auteurs franchirent le seuil qualitatif s\u00e9parant le simple \u00ab voir \u00bb imm\u00e9diat du \u00ab savoir \u00bb temporellement diff\u00e9r\u00e9. En introduisant un d\u00e9lai exp\u00e9rimental entre l&rsquo;observation du placement de la nourriture et l&rsquo;entr\u00e9e dans l&rsquo;ar\u00e8ne, et en manipulant syst\u00e9matiquement l&rsquo;historique visuel personnel de diff\u00e9rents dominants, l&rsquo;\u00e9quipe de Leipzig entreprit de v\u00e9rifier si un chimpanz\u00e9 peut imputer \u00e0 autrui un \u00e9tat de connaissance durable acquis par l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle pass\u00e9e.<\/p>\n<h3>6.2 Dispositif des conditions &lsquo;Vu \/ Non vu \/ Chang\u00e9&rsquo;<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation de 2001 reposait sur un dispositif d&rsquo;app\u00e2tage hautement sophistiqu\u00e9 compos\u00e9 de trois conditions exp\u00e9rimentales reines, con\u00e7ues pour isoler l&rsquo;\u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique pass\u00e9 du comportement moteur imm\u00e9diat :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition \u00ab Vu \u00bb (<em>Seen<\/em>) :<\/strong> Le chimpanz\u00e9 dominant et le chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 observent tous deux, \u00e0 travers leurs portes grillag\u00e9es respectives entrouvertes, un exp\u00e9rimentateur humain qui dissimule un morceau de nourriture derri\u00e8re l&rsquo;une des deux barri\u00e8res opaques. Les deux singes savent o\u00f9 est l&rsquo;aliment, et le subordonn\u00e9 a vu que le dominant observait l&rsquo;op\u00e9ration.<\/li>\n<li><strong>La condition \u00ab Non vu \u00bb (<em>Unseen<\/em>) :<\/strong> La trappe du dominant est herm\u00e9tiquement close par un panneau m\u00e9tallique opaque durant la phase d&rsquo;app\u00e2tage. Seul le subordonn\u00e9 assiste au placement de la nourriture derri\u00e8re la barri\u00e8re. La trappe du dominant n&rsquo;est rouverte qu&rsquo;une fois l&rsquo;exp\u00e9rimentateur sorti de l&rsquo;ar\u00e8ne. Au moment de la comp\u00e9tition, les deux singes voient deux barri\u00e8res en tous points identiques, mais seul le subordonn\u00e9 sait derri\u00e8re laquelle se trouve la nourriture.<\/li>\n<li><strong>La condition critique de substitution ou de changement (<em>Switched \/ Replaced<\/em>) :<\/strong> Cette condition pr\u00e9sentait deux d\u00e9clinaisons fascinantes. Dans la premi\u00e8re, un premier dominant assistait au placement de la nourriture, mais sa porte demeurait verrouill\u00e9e et il \u00e9tait imm\u00e9diatement remplac\u00e9 dans sa loge par un second individu dominant na\u00eff, qui n&rsquo;avait absolument pas assist\u00e9 \u00e0 la dissimulation de l&rsquo;app\u00e2t. Dans la seconde variante, le dominant initial observait la nourriture \u00eatre cach\u00e9e derri\u00e8re la barri\u00e8re A, puis sa porte \u00e9tait obtur\u00e9e ; l&rsquo;exp\u00e9rimentateur d\u00e9pla\u00e7ait alors clandestinement la nourriture de la barri\u00e8re A vers la barri\u00e8re B sous les yeux du subordonn\u00e9 seul. Le dominant poss\u00e9dait donc une m\u00e9moire visuelle obsol\u00e8te.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;enjeu exp\u00e9rimental \u00e9tait monumental : si le subordonn\u00e9 ne r\u00e9agissait qu&rsquo;\u00e0 la dominance physique intrins\u00e8que ou \u00e0 la pr\u00e9sence corporelle imposante du cong\u00e9n\u00e8re rival au moment de l&rsquo;ouverture des trappes, il devait agir avec une prudence identique dans toutes les conditions. Si, au contraire, il poss\u00e9dait une authentique compr\u00e9hension \u00e9pist\u00e9mique, il devait exploiter sans crainte la nourriture lorsque le dominant ne l&rsquo;avait pas vue \u00eatre dissimul\u00e9e ou lorsqu&rsquo;un dominant na\u00eff rempla\u00e7ait le dominant t\u00e9moin.<\/p>\n<h3>6.3 Analyse empirique des choix du subordonn\u00e9<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques recueillies fournirent une confirmation \u00e9clatante des pr\u00e9dictions mentalistes. Dans la condition \u00ab Non vu \u00bb, les chimpanz\u00e9s subordonn\u00e9s manifest\u00e8rent une audace remarquable : ils se pr\u00e9cipit\u00e8rent avec assurance pour r\u00e9cup\u00e9rer la nourriture cach\u00e9e et en consomm\u00e8rent une proportion massivement sup\u00e9rieure \u00e0 celle observ\u00e9e dans la condition \u00ab Vu \u00bb. Les singes avaient parfaitement int\u00e9gr\u00e9 que le dominant, n&rsquo;ayant pas \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;app\u00e2tage, ne poss\u00e9dait aucune information sur l&#8217;emplacement du fruit et ne se dirigerait pas de mani\u00e8re cibl\u00e9e vers la barri\u00e8re occultante.<\/p>\n<p>La confirmation la plus spectaculaire survint dans la condition du \u00ab dominant substitu\u00e9 \u00bb. Lorsque le dominant qui avait assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne \u00e9tait remplac\u00e9 par un dominant na\u00eff, le subordonn\u00e9 sortait imm\u00e9diatement de sa r\u00e9serve craintive pour s&rsquo;\u00e9lancer vers la nourriture. Pourtant, l&rsquo;individu post\u00e9 en face de lui \u00e9tait tout aussi dominant, agressif et imposant que le pr\u00e9c\u00e9dent ; la seule et unique diff\u00e9rence tenait \u00e0 son historique perceptif pass\u00e9 ! Le subordonn\u00e9 d\u00e9montrait ainsi sa capacit\u00e9 \u00e0 individualiser les \u00e9tats de connaissance de ses cong\u00e9n\u00e8res : \u00ab l&rsquo;individu A sait o\u00f9 est le fruit car il l&rsquo;a vu, mais l&rsquo;individu B ne le sait pas car il n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 \u00bb. De m\u00eame, dans la condition de d\u00e9placement clandestin, le subordonn\u00e9 anticipait que le dominant tromp\u00e9 allait se diriger vers l&#8217;emplacement primitif de l&rsquo;app\u00e2t (emplacement A) et en profitait pour contourner la trajectoire du rival et s&#8217;emparer de l&rsquo;aliment \u00e0 son nouvel emplacement (emplacement B). Cette exp\u00e9rience mit un terme d\u00e9finitif aux explications fond\u00e9es sur la simple r\u00e9action aux micro-signaux moteurs pr\u00e9sents : le chimpanz\u00e9 se r\u00e9v\u00e9lait pleinement capable d&rsquo;attribuer un \u00e9tat de savoir fond\u00e9 sur la m\u00e9moire visuelle d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement ant\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>7. La tromperie tactique et la dissimulation strat\u00e9gique<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;approche d\u00e9tourn\u00e9e et la dissimulation corporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats visuels et \u00e9pist\u00e9miques prend toute sa dimension op\u00e9rationnelle \u00e0 travers les comportements de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tromperie\">tromperie tactique<\/a>. Dans le sillage des d\u00e9couvertes de Leipzig, les chercheurs s&rsquo;int\u00e9ress\u00e8rent \u00e0 la mani\u00e8re dont les chimpanz\u00e9s orchestrent activement la dissimulation de leurs intentions motrices en contexte d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 sociale. Dans une \u00e9tude devenue c\u00e9l\u00e8bre, Hare, Call et Tomasello mirent en \u00e9vidence des strat\u00e9gies d&rsquo;approche spatialement d\u00e9tourn\u00e9es : plac\u00e9s dans un enclos paysager comprenant des \u00e9l\u00e9ments de relief (foss\u00e9s, troncs d&rsquo;arbres massifs, murets de pierre), les subordonn\u00e9s d\u00e9sireux d&rsquo;atteindre une source de nourriture visible par un dominant n&#8217;empruntaient pas la trajectoire euclidienne la plus courte. Ils modifiaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leur itin\u00e9raire pour progresser en se maintenant scrupuleusement dans l&rsquo;ombre port\u00e9e des obstacles naturels, utilisant le relief comme un \u00e9cran protecteur masquant leur d\u00e9placement jusqu&rsquo;au dernier moment.<\/p>\n<p>Cette ma\u00eetrise de la dissimulation corporelle est corrobor\u00e9e par des observations fascinantes sur le contr\u00f4le expressif. En milieu naturel comme en captivit\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 que des chimpanz\u00e9s m\u00e2les juv\u00e9niles s&rsquo;engageant dans des copulations clandestines avec des femelles oestrales dissimulent activement avec leurs mains leur p\u00e9nis en \u00e9rection lors du passage inopin\u00e9 d&rsquo;un m\u00e2le alpha dominant. De m\u00eame, un individu manifestant par inadvertance une mimique faciale d&rsquo;excitation extr\u00eame (le \u00ab visage de peur \u00bb ou le rictus d&rsquo;anticipation gourmande) en d\u00e9couvrant de la nourriture peut \u00eatre vu en train d&rsquo;utiliser ses doigts pour rabattre m\u00e9caniquement ses l\u00e8vres sur ses dents afin d&rsquo;\u00e9touffer le signal communicatif involontaire face \u00e0 un cong\u00e9n\u00e8re mena\u00e7ant. Ce contr\u00f4le moteur volontaire sur des zones anatomiques expressives t\u00e9moigne d&rsquo;une conscience aigu\u00eb de l&rsquo;information involontairement transmise au regard inquisiteur d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;occlusion auditive : Le paradigme de Melis, Call et Tomasello (2006)<\/h3>\n<p>Si la vue constitue le canal sensoriel pr\u00e9dominant chez les primates diurnes, une authentique compr\u00e9hension de la perception ne saurait \u00eatre cantonn\u00e9e \u00e0 la seule modalit\u00e9 optique. En 2006, Alicia Melis, Josep Call et Michael Tomasello publi\u00e8rent dans la revue <em>Proceedings of the Royal Society B<\/em> une \u00e9tude novatrice \u00e9largissant le paradigme comp\u00e9titif au canal acoustique. L&rsquo;exp\u00e9rience visait \u00e0 d\u00e9terminer si les chimpanz\u00e9s saisissent les propri\u00e9t\u00e9s physiques et informationnelles du son : comprennent-ils que la manipulation d&rsquo;un objet physique peut g\u00e9n\u00e9rer un signal acoustique susceptible d&rsquo;alerter un comp\u00e9titeur cach\u00e9 derri\u00e8re une cloison opaque ?<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental confrontait un chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 \u00e0 deux longs tunnels opaques menant chacun \u00e0 un compartiment contenant de la nourriture app\u00e9tissante. Pour extraire la nourriture, le singe devait pousser une trappe coulissante. Cependant, l&rsquo;une des trappes \u00e9tait \u00e9quip\u00e9e d&rsquo;un syst\u00e8me de clochettes m\u00e9talliques bruyantes produisant un tintement strident au moindre mouvement m\u00e9canique, tandis que l&rsquo;autre trappe \u00e9tait totalement silencieuse gr\u00e2ce \u00e0 un m\u00e9canisme amortisseur en mousse. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison s\u00e9parant les deux espaces se tenait un individu dominant qui, bien qu&rsquo;incapable de voir le subordonn\u00e9, pouvait intervenir et confisquer la nourriture d\u00e8s qu&rsquo;il entendait le signal acoustique. Les chimpanz\u00e9s subordonn\u00e9s d\u00e9montr\u00e8rent une pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour la trappe silencieuse, apprenant en une poign\u00e9e d&rsquo;essais \u00e0 inhiber la manipulation du dispositif sonore en pr\u00e9sence du rival. Mieux encore, ils ajustaient leur d\u00e9licatesse motrice en manipulant le dispositif avec une pr\u00e9caution tactile extr\u00eame pour en minimiser le volume sonore, attestant d&rsquo;une compr\u00e9hension fine du retour sensoriel auditif produit par leurs propres actions motrices sur l&rsquo;appareil perceptif d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>7.3 Le contr\u00f4le de l&rsquo;information transmise aux cong\u00e9n\u00e8res<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de cette flexibilit\u00e9 cognitive r\u00e9side dans la modulation intentionnelle de la communication vocale. Chez les primates, les vocalisations ont longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es par la tradition \u00e9thologique classique comme de purs reflets \u00e9motionnels r\u00e9flexes, m\u00e9diatis\u00e9s par le syst\u00e8me limbique sans r\u00e9gulation corticale volontaire. Les recherches issues du paradigme comp\u00e9titif ont profond\u00e9ment nuanc\u00e9 cette vision dogmatique. Face \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;un amoncellement de nourriture de grande valeur, les chimpanz\u00e9s \u00e9mettent ordinairement une vocalisation sp\u00e9cifique hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e : le \u00ab grognement de nourriture \u00bb (<em>rough grunt<\/em>), qui a pour effet d&rsquo;attirer les autres membres du groupe.<\/p>\n<p>Or, des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;\u00e9cologie comportementale ont d\u00e9montr\u00e9 que lorsqu&rsquo;un subordonn\u00e9 d\u00e9couvre isol\u00e9ment une telle source en pr\u00e9sence d&rsquo;un individu dominant situ\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 mais n&rsquo;ayant pas encore localis\u00e9 l&rsquo;arbre fruitier, le subordonn\u00e9 supprime activement ses grognements de nourriture. Il maintient un silence vocal absolu pendant qu&rsquo;il ing\u00e8re discr\u00e8tement les fruits, inhibant le r\u00e9flexe vocal pour ne pas divulguer l&rsquo;information spatiale critique au comp\u00e9titeur. Inversement, certains r\u00e9cits \u00e9thologiques rigoureux rapportent des cas d&rsquo;\u00e9mission d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de faux cris d&rsquo;alarme (annon\u00e7ant fictivement un l\u00e9opard ou un serpent venimeux) par des subordonn\u00e9s harcel\u00e9s par des dominants, provoquant la panique et la fuite imm\u00e9diate de ces derniers vers la canop\u00e9e et laissant le champ libre au manipulateur pour consommer tranquillement la pitance abandonn\u00e9e au sol. Cette gestion calcul\u00e9e des flux d&rsquo;information prouve que les chimpanz\u00e9s ne sont pas seulement capables de lire les \u00e9tats de perception et de savoir d&rsquo;autrui, mais qu&rsquo;ils s&#8217;emploient \u00e0 les manipuler activement par des interventions strat\u00e9giques cibl\u00e9es.<\/p>\n<h2>8. La controverse m\u00e9thodologique : L&rsquo;hypoth\u00e8se de la r\u00e9interpr\u00e9tation<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;assaut critique de Daniel Povinelli et Derek Penn (2000-2007)<\/h3>\n<p>La publication des r\u00e9sultats r\u00e9volutionnaires de Leipzig ne manqua pas de provoquer une contre-offensive th\u00e9orique majeure men\u00e9e par les tenants de l&rsquo;approche sceptique. \u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;articles percutants publi\u00e9s entre 2000 et 2007, Daniel Povinelli et Derek Penn formul\u00e8rent ce qui est d\u00e9sormais connu en philosophie de la psychologie sous le nom d&rsquo;\u00ab argument logique \u00bb (<em>the logical problem<\/em>). Selon Penn et Povinelli, aucune des exp\u00e9riences men\u00e9es par Hare, Call et Tomasello ne parvient \u00e0 apporter la preuve d\u00e9finitive de l&rsquo;attribution d&rsquo;un \u00e9tat mental. L&rsquo;argument logique repose sur une pr\u00e9misse \u00e9pist\u00e9mologique inattaquable : tout \u00e9tat mental inobservable (voir, savoir, croire) est n\u00e9cessairement corr\u00e9l\u00e9, dans le monde physique, \u00e0 des manifestations corporelles observables (l&rsquo;orientation de la t\u00eate, le regard braqu\u00e9, la posture motrice, la pr\u00e9sence physique pass\u00e9e).<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, arguaient Penn et Povinelli, comment prouver que le singe op\u00e8re une d\u00e9duction mentaliste abstraite (\u00ab le dominant <em>sait<\/em> que la nourriture est l\u00e0 \u00bb) plut\u00f4t que d&rsquo;appliquer une r\u00e8gle comportementale apprise extr\u00eamement complexe et raffin\u00e9e, fond\u00e9e sur une \u00ab abstraction comportementale \u00bb sans mentalisation ? Par exemple, le subordonn\u00e9 pourrait simplement ob\u00e9ir \u00e0 la r\u00e8gle combinatoire : \u00ab Ne tente pas de saisir un morceau de nourriture si la t\u00eate d&rsquo;un dominant \u00e9tait tourn\u00e9e vers ce morceau au moment o\u00f9 l&rsquo;humain le d\u00e9posait au sol, sauf si ce dominant a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un individu dont le corps n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9sent dans la pi\u00e8ce \u00e0 ce moment pr\u00e9cis \u00bb. Dans cette perspective ultra-r\u00e9ductionniste, les chimpanz\u00e9s seraient de formidables logiciens du comportement des corps, mais demeureraient totalement \u00ab aveugles \u00e0 l&rsquo;esprit \u00bb (<em>mindblind<\/em>), traitant leurs cong\u00e9n\u00e8res comme des entit\u00e9s physiques complexes r\u00e9gies par des r\u00e8gles m\u00e9caniques \u00e9labor\u00e9es sans jamais leur pr\u00eater une quelconque vie int\u00e9rieure subjective.<\/p>\n<h3>8.2 Le d\u00e9fi \u00e9pist\u00e9mologique de Celia Heyes<\/h3>\n<p>Dans une veine philosophique similaire, la chercheuse britannique <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Celia_Heyes\">Celia Heyes<\/a> s&rsquo;est illustr\u00e9e par une critique m\u00e9thodologique radicale de la primatologie cognitive, brandissant le fameux \u00ab <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Canon_de_Morgan\">canon de Morgan<\/a> \u00bb \u2014 l&rsquo;\u00e9quivalent \u00e9thologique du rasoir d&rsquo;Ockham stipulant qu&rsquo;une action animale ne doit en aucun cas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une facult\u00e9 psychologique sup\u00e9rieure si elle peut \u00eatre expliqu\u00e9e par des m\u00e9canismes cognitifs situ\u00e9s plus bas sur l&rsquo;\u00e9chelle phylog\u00e9n\u00e9tique. Heyes soutint avec vigueur que les performances des chimpanz\u00e9s dans le paradigme comp\u00e9titif pouvaient \u00eatre enti\u00e8rement r\u00e9duites \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes de conditionnement op\u00e9rant rapide ou d&rsquo;apprentissage par contingence statistique associative.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;analyse de Heyes, les chimpanz\u00e9s vivent depuis leur naissance au sein d&rsquo;environnements sociaux o\u00f9 ils font l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de milliers de punitions et de renforcements : chaque fois qu&rsquo;un subordonn\u00e9 s&rsquo;approche d&rsquo;un aliment alors que les yeux d&rsquo;un dominant sont dirig\u00e9s vers cet aliment, il subit une gifle ou une morsure ; chaque fois qu&rsquo;il s&rsquo;approche d&rsquo;un aliment quand le regard du dominant est intercept\u00e9 par un tronc d&rsquo;arbre, il parvient \u00e0 manger sans recevoir de coup. Les animaux n&rsquo;auraient ainsi pas besoin de conceptualiser l&rsquo;invisibilit\u00e9 optique ; il leur suffirait d&rsquo;avoir extrait des patterns visuels de contingence n\u00e9gative reliant la configuration g\u00e9om\u00e9trique [Yeux du dominant + Ligne d\u00e9gag\u00e9e + Nourriture] \u00e0 la survenue d&rsquo;une agression physique. Pour Heyes, tant que la recherche animale ne parviendrait pas \u00e0 concevoir des tests de fausse croyance imperm\u00e9ables \u00e0 toute r\u00e8gle comportementale associative, l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les b\u00eates demeurerait une p\u00e9tition de principe non scientifique entach\u00e9e d&rsquo;anthropomorphisme romantique.<\/p>\n<h3>8.3 La contre-argumentation de Tomasello et Call<\/h3>\n<p>La r\u00e9plique conceptuelle oppos\u00e9e par Michael Tomasello et Josep Call dans leur article programmatique de 2006 dans <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, intitul\u00e9 \u00ab <em>Do chimpanzees know what others see? A reply to Povinelli and Penn<\/em> \u00bb, constitue un mod\u00e8le de clart\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. Les auteurs d\u00e9montr\u00e8rent l&rsquo;impasse scientifique \u00e0 laquelle menait l&rsquo;argument logique de leurs d\u00e9tracteurs. En effet, pour expliquer la diversit\u00e9 spectaculaire des succ\u00e8s des chimpanz\u00e9s \u00e0 travers des dizaines de contextes exp\u00e9rimentaux radicalement diff\u00e9rents (barri\u00e8res opaques, fentes \u00e9troites, plastique transparent, obstacles auditifs, dominants substitu\u00e9s, d\u00e9placements clandestins), les sceptiques \u00e9taient contraints de postuler l&rsquo;existence de dizaines de r\u00e8gles comportementales <em>ad hoc<\/em>, ultra-sp\u00e9cifiques et d\u00e9connect\u00e9es les unes des autres.<\/p>\n<p>Or, firent valoir Tomasello et Call, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable violation du principe de parcimonie scientifique (le rasoir d&rsquo;Ockham). Quel mod\u00e8le est le plus \u00e9conome en hypoth\u00e8ses : postuler que le chimpanz\u00e9 poss\u00e8de cinquante r\u00e8gles comportementales p\u00e9riph\u00e9riques ind\u00e9pendantes apprises par c\u0153ur sans comprendre leur lien profond, ou postuler qu&rsquo;il ma\u00eetrise un unique concept mental int\u00e9grateur sous-jacent \u2014 \u00e0 savoir qu&rsquo;autrui voit et sait certaines choses \u2014 qu&rsquo;il applique ensuite de mani\u00e8re souple, cr\u00e9ative et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 une infinit\u00e9 de situations spatiales in\u00e9dites ? De surcro\u00eet, Tomasello et Call mirent en avant le fait empirique indiscutable que les chimpanz\u00e9s r\u00e9ussissaient les conditions exp\u00e9rimentales in\u00e9dites d\u00e8s le tout premier essai (<em>first-trial success<\/em>), ce qui rend math\u00e9matiquement et cognitivement intenable l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un apprentissage associatif par renforcement ou essai-erreur au cours du test. Le concept mentaliste s&rsquo;imposait donc avec force comme la seule explication th\u00e9orique coh\u00e9rente et unifi\u00e9e de l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es comportementales observables.<\/p>\n<h2>9. Le mod\u00e8le &lsquo;deux syst\u00e8mes&rsquo; et la nature de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez le chimpanz\u00e9<\/h2>\n<h3>9.1 La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit minimale versus int\u00e9grale<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la complexit\u00e9 des d\u00e9bats conceptuels, les philosophes et psychologues du d\u00e9veloppement Ian Apperly et Stephen Butterfill ont propos\u00e9 une th\u00e9orisation duale extr\u00eamement f\u00e9conde : la distinction entre une \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit minimale \u00bb (syst\u00e8me 1) et une \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit int\u00e9grale ou propositionnelle \u00bb (syst\u00e8me 2). Cette mod\u00e9lisation \u00e9claire r\u00e9trospectivement la nature exacte des comp\u00e9tences mises en lumi\u00e8re par le paradigme comp\u00e9titif chez le chimpanz\u00e9 commun. Le syst\u00e8me 1 est un syst\u00e8me cognitif implicite, pr\u00e9coce sur le plan ontog\u00e9n\u00e9tique, automatique, rapide et peu co\u00fbteux en ressources attentionnelles ou en m\u00e9moire de travail. Il op\u00e8re non pas sur des repr\u00e9sentations mentales linguistiques de type \u00ab croyance \u00bb, mais sur le suivi direct de relations spatio-temporelles et de \u00ab connexions perceptives \u00bb entre des agents intentionnels et des cibles de l&rsquo;environnement physique.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me 2, en revanche, est un syst\u00e8me explicite, r\u00e9flexif, tardif, m\u00e9diatis\u00e9 par le langage articul\u00e9 et capable de manipuler des repr\u00e9sentations propositionnelles complexes d\u00e9connect\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle pr\u00e9sente, telles que les pens\u00e9es contrefactuelles et les fausses croyances de second ordre (\u00ab Pierre pense que Marie croit que le chocolat est dans le tiroir \u00bb). Les travaux de Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que les chimpanz\u00e9s poss\u00e8dent de plein droit ce syst\u00e8me minimal de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit. Leur cognition sociale n&rsquo;est pas une m\u00e9taphysique contemplative, mais un outil d&rsquo;action pragmatique enracin\u00e9 dans la motricit\u00e9 et l&rsquo;interaction directe, leur permettant d&rsquo;indexer avec une efficacit\u00e9 redoutable les intentions, les orientations perceptives et les connaissances relationnelles d&rsquo;autrui dans le feu de l&rsquo;action \u00e9cologique.<\/p>\n<h3>9.2 La compr\u00e9hension des d\u00e9sirs et des intentions<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des piliers fondamentaux de cette th\u00e9orie de l&rsquo;esprit pragmatique r\u00e9side dans la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9coder les actions d&rsquo;autrui non comme de simples trajectoires balistiques, mais comme des comportements orient\u00e9s vers un but (<em>goal-directed actions<\/em>) guid\u00e9s par des intentions et des d\u00e9sirs sous-jacents. Dans une \u00e9tude exp\u00e9rimentale magistrale publi\u00e9e en 2004 par Josep Call, Brian Hare, Malinda Carpenter et Michael Tomasello, les chercheurs test\u00e8rent si des chimpanz\u00e9s \u00e9taient capables de distinguer un acte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un incident purement accidentel ou involontaire.<\/p>\n<p>Le protocole confrontait le singe \u00e0 un exp\u00e9rimentateur humain assis derri\u00e8re un panneau de plexiglas transparent perc\u00e9 d&rsquo;un orifice. L&rsquo;humain pr\u00e9sentait un morceau de banane au singe mais ne lui transmettait pas l&rsquo;aliment. Cette r\u00e9tention de nourriture \u00e9tait orchestr\u00e9e selon deux conditions psychologiques distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition \u00ab r\u00e9ticent \u00bb (<em>unwilling<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur approchait le fruit de l&rsquo;orifice, puis le retirait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;un geste provocateur ou taquin en regardant fixement le singe dans les yeux, manifestant un refus explicite de donner l&rsquo;aliment.<\/li>\n<li><strong>La condition \u00ab incapable \u00bb (<em>unable<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur tentait sinc\u00e8rement de passer le morceau de nourriture \u00e0 travers le trou, mais il \u00e9chouait en raison d&rsquo;un obstacle physique impr\u00e9vu (le trou \u00e9tait trop \u00e9troit pour le fruit, ou l&rsquo;humain laissait maladroitement tomber la banane sur le sol hors de sa propre port\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un point de vue physique externe, le r\u00e9sultat objectif \u00e9tait rigoureusement identique dans les deux conditions : le chimpanz\u00e9 n&rsquo;obtenait pas la r\u00e9compense alimentaire convoit\u00e9e. Cependant, les r\u00e9actions comportementales des singes furent spectaculairement divergentes. Face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00ab r\u00e9ticent \u00bb, les chimpanz\u00e9s manifest\u00e8rent imm\u00e9diatement des signes marqu\u00e9s de col\u00e8re et de frustration, quittant bruyamment le dispositif exp\u00e9rimental ou frappant contre les parois de plexiglas avec agressivit\u00e9. En revanche, face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00ab incapable \u00bb, les singes firent preuve d&rsquo;une patience remarquable, attendant calmement que l&rsquo;humain tente une nouvelle manipulation ou essayant de pointer d\u00e9licatement la fente pour l&rsquo;aider \u00e0 orienter le fruit. Cette dissociation comportementale \u00e9clatante prouva que les chimpanz\u00e9s ne r\u00e9agissent pas seulement au r\u00e9sultat brut de l&rsquo;action, mais lisent directement l&rsquo;intention sous-jacente qui anime le comportement d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>9.3 La fronti\u00e8re infranchie de la fausse croyance classique<\/h3>\n<p>Si la compr\u00e9hension des perceptions, des connaissances factuelles et des intentions directes fut brillamment \u00e9tablie par le groupe de Leipzig, une interrogation vertigineuse demeurait en suspens : les chimpanz\u00e9s sont-ils capables d&rsquo;appr\u00e9hender le stade ultime de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, \u00e0 savoir la fausse croyance propositionnelle ? Dans le test classique d&rsquo;attribution de fausse croyance \u2014 inaugur\u00e9 chez l&rsquo;enfant de trois \u00e0 quatre ans par le c\u00e9l\u00e8bre protocole exp\u00e9rimental dit de \u00ab Sally et Anne \u00bb con\u00e7u par Heinz Wimmer et Josef Perner \u2014, le sujet doit pr\u00e9dire qu&rsquo;un protagoniste va chercher un objet \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 ce protagoniste <em>croit<\/em> \u00e0 tort qu&rsquo;il se trouve, et non \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 le sujet <em>sait<\/em> objectivement que l&rsquo;objet a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9 en secret.<\/p>\n<p>Durant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies, toutes les tentatives d&rsquo;adaptation du paradigme comp\u00e9titif aux tests actifs de fausse croyance se sold\u00e8rent par des \u00e9checs patents chez les chimpanz\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un dominant quittait l&rsquo;ar\u00e8ne et qu&rsquo;un aliment \u00e9tait transf\u00e9r\u00e9 de la bo\u00eete A vers la bo\u00eete B durant son absence, le subordonn\u00e9, une fois rel\u00e2ch\u00e9 dans l&rsquo;ar\u00e8ne en m\u00eame temps que le dominant revenu de l&rsquo;ext\u00e9rieur, se comportait comme si le dominant allait se diriger vers l&#8217;emplacement r\u00e9el de la nourriture (bo\u00eete B), semblant incapable de conceptualiser que l&rsquo;esprit du rival \u00e9tait habit\u00e9 par une croyance fausse le vouant \u00e0 inspecter la bo\u00eete A. La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit des grands singes semblait ainsi trouver son ind\u00e9passable fronti\u00e8re ontologique : ils comprenaient ce qu&rsquo;autrui voyait ou savait du monde r\u00e9el, mais \u00e9chouaient \u00e0 repr\u00e9senter l&rsquo;erreur mentale pure.<\/p>\n<p>Toutefois, cette certitude scientifique a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment \u00e9branl\u00e9e en 2016 par une \u00e9tude r\u00e9volutionnaire dirig\u00e9e par Christopher Krupenye, Josep Call et leurs collaborateurs, publi\u00e9e dans la revue <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/\"><em>Science<\/em><\/a>. En utilisant des dispositifs oculom\u00e9triques infrarouges non invasifs (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oculom%C3%A9trie\"><em>eye-tracking<\/em><\/a>), les chercheurs montr\u00e8rent \u00e0 des chimpanz\u00e9s, bonobos et orangs-outans des vid\u00e9os o\u00f9 un acteur d\u00e9guis\u00e9 en singe g\u00e9ant (King Kong) trompait un humain en volant un objet et en le d\u00e9pla\u00e7ant pendant que l&rsquo;humain avait le dos tourn\u00e9. L&rsquo;enregistrement des micro-mouvements oculaires anticipatoires r\u00e9v\u00e9la que les singes fixaient spontan\u00e9ment leur regard sur l&#8217;emplacement primitif de l&rsquo;objet, anticipant visuellement l&rsquo;endroit o\u00f9 l&rsquo;humain tromp\u00e9 allait chercher en vertu de sa fausse croyance. Cette d\u00e9couverte majeure sugg\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une compr\u00e9hension implicite et pr\u00e9coce des fausses croyances chez les anthropo\u00efdes, ravivant avec une intensit\u00e9 renouvel\u00e9e les d\u00e9bats sur la continuit\u00e9 \u00e9volutive entre les esprits simiens et humains.<\/p>\n<h2>10. Comparaisons phylog\u00e9n\u00e9tiques : Pan troglodytes, Pan paniscus et Homo sapiens<\/h2>\n<h3>10.1 Chimpanz\u00e9s vs Bonobos : L&rsquo;influence de l&rsquo;\u00e9cologie sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration comparative de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne saurait \u00eatre exhaustive sans confronter les performances du chimpanz\u00e9 commun \u00e0 celles de son plus proche cousin phylog\u00e9n\u00e9tique : le bonobo (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bonobo\"><em>Pan paniscus<\/em><\/a>). Bien que s\u00e9par\u00e9es par moins de deux millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution divergente de part et d&rsquo;autre du fleuve Congo, ces deux esp\u00e8ces exhibent des paysages socio-\u00e9cologiques radicalement contrast\u00e9s. La soci\u00e9t\u00e9 des bonobos est caract\u00e9ris\u00e9e par une dominance collective des femelles, des niveaux remarquablement bas d&rsquo;agression l\u00e9tale, une tol\u00e9rance alimentaire sociale \u00e9lev\u00e9e et une utilisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des contacts socio-sexuels comme m\u00e9canisme r\u00e9gulateur des tensions inter-individuelles.<\/p>\n<p>Brian Hare a formul\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se de l&rsquo;auto-domestication \u00bb (<em>self-domestication hypothesis<\/em>) chez le bonobo : au cours de son \u00e9volution, <em>Pan paniscus<\/em> aurait subi une s\u00e9lection naturelle intense favorisant la r\u00e9duction drastique de la r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle agressive et de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sociale au profit de la tol\u00e9rance inter-individuelle. Confront\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches exp\u00e9rimentales compar\u00e9es men\u00e9es par Hare, Call et Tomasello, les bonobos surpassent syst\u00e9matiquement les chimpanz\u00e9s communs dans les tests de partage de ressources et de coop\u00e9ration spontan\u00e9e, faisant preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 remarquable \u00e0 synchroniser leurs efforts sans entrer en conflit violent. En revanche, dans le paradigme comp\u00e9titif pur con\u00e7u initialement pour le chimpanz\u00e9, les bonobos manifestent des performances parfois moins nettes ou plus temp\u00e9r\u00e9es, leur motivation n&rsquo;\u00e9tant pas polaris\u00e9e au m\u00eame degr\u00e9 par l&rsquo;antagonisme hi\u00e9rarchique exclusif. Ces divergences cognitives sont corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 des diff\u00e9rences neurobiologiques manifestes, notamment un volume amygdalien plus d\u00e9velopp\u00e9 et une r\u00e9gulation diff\u00e9rente de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophysaire chez le bonobo, d\u00e9montrant magistralement comment la socio-\u00e9cologie et la s\u00e9lection \u00e9motionnelle sculptent la mise en \u0153uvre des facult\u00e9s mentalistes au sein de lign\u00e9es \u00e9troitement apparent\u00e9es.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;hypoth\u00e8se de la coop\u00e9ration adaptative chez les hominid\u00e9s<\/h3>\n<p>\u00c0 la lumi\u00e8re \u00e9clatante des succ\u00e8s du paradigme comp\u00e9titif chez le genre <em>Pan<\/em>, une question phylog\u00e9n\u00e9tique cruciale \u00e9merge : par quels m\u00e9canismes l&rsquo;esprit humain s&rsquo;est-il affranchi de cette matrice cognitive comp\u00e9titive pour devenir le champion incontest\u00e9 de l&rsquo;hyper-coop\u00e9ration ? C&rsquo;est le c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique d\u00e9ploy\u00e9 par Michael Tomasello dans ses ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence (notamment <em>The Cultural Origins of Human Cognition<\/em> et <em>A Natural History of Human Thinking<\/em>), sous la formulation de \u00ab l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Shared_intentionality\">hypoth\u00e8se de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 partag\u00e9e<\/a> \u00bb (<em>shared intentionality hypothesis<\/em>).<\/p>\n<p>Selon Tomasello, les anc\u00eatres communs des chimpanz\u00e9s et des humains partageaient vraisemblablement une cognition sociale comp\u00e9titive et machiav\u00e9lique sophistiqu\u00e9e, semblable \u00e0 celle document\u00e9e par Hare et Call. Cependant, au cours du Pl\u00e9istoc\u00e8ne moyen, des bouleversements climatiques majeurs ont confront\u00e9 les premiers repr\u00e9sentants du genre <em>Homo<\/em> \u00e0 une crise \u00e9cologique d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 in\u00e9dite. La dispersion des ressources et la prolif\u00e9ration de grands pr\u00e9dateurs ont rendu la subsistance individuelle et la comp\u00e9tition solitaire suicidaires. Les hominid\u00e9s furent contraints de s&rsquo;engager dans une coop\u00e9ration adaptative obligatoire pour la recherche collective de nourriture et la chasse au gros gibier. Cette nouvelle niche socio-\u00e9cologique a exerc\u00e9 une pression de s\u00e9lection sans pr\u00e9c\u00e9dent sur la capacit\u00e9 \u00e0 former des buts conjoints, \u00e0 s&rsquo;engager dans des intentions partag\u00e9es (\u00ab nous faisons cela ensemble \u00bb), \u00e0 inverser les r\u00f4les de mani\u00e8re sym\u00e9trique et \u00e0 communiquer de fa\u00e7on purement informative et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e par le pointage d\u00e9claratif et la p\u00e9dagogie. Tandis que le chimpanz\u00e9 est demeur\u00e9 confin\u00e9 dans une lecture d&rsquo;autrui tourn\u00e9e vers l&rsquo;affrontement et la d\u00e9fense de son int\u00e9r\u00eat propre, la lign\u00e9e hominid\u00e9e a op\u00e9r\u00e9 une reconversion cognitive magistrale, cooptant les m\u00e9canismes archa\u00efques de prise de perspective visuelle pour les int\u00e9grer au service de la culture cumulative, du langage symbolique et des normes morales collectives.<\/p>\n<h3>10.3 Ontogen\u00e8se compar\u00e9e de l&rsquo;esprit chez l&rsquo;enfant et le singe<\/h3>\n<p>Cette divergence phylog\u00e9n\u00e9tique profonde trouve un \u00e9cho saisissant dans l&rsquo;\u00e9tude compar\u00e9e du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique chez le jeune enfant humain et le jeune chimpanz\u00e9. Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de neuf \u00e0 dix mois environ, les trajectoires de d\u00e9veloppement de la cognition sociale chez les deux esp\u00e8ces s&rsquo;av\u00e8rent remarquablement parall\u00e8les : les nourrissons humains et les jeunes chimpanz\u00e9s d\u00e9veloppent au m\u00eame rythme le suivi de la direction du regard d&rsquo;autrui, la d\u00e9tection des visages, l&rsquo;orientation de l&rsquo;attention vers des cibles saillantes et une compr\u00e9hension t\u00e9l\u00e9ologique \u00e9l\u00e9mentaire des actions orient\u00e9es vers un but.<\/p>\n<p>La divergence ontog\u00e9n\u00e9tique spectaculaire s&rsquo;op\u00e8re de mani\u00e8re fulgurante entre douze et quatorze mois. C&rsquo;est \u00e0 ce stade pr\u00e9cis de son d\u00e9veloppement que l&rsquo;enfant humain commence \u00e0 produire et \u00e0 comprendre le geste de pointage d\u00e9claratif (<em>declarative pointing<\/em>) : il d\u00e9signe un objet du doigt non pas pour qu&rsquo;on le lui donne (pointage imp\u00e9ratif), mais simplement pour attirer l&rsquo;attention conjointe de l&rsquo;adulte et partager une exp\u00e9rience \u00e9motionnelle ou cognitive commune (\u00ab regarde ce bel oiseau ! \u00bb). \u00c0 ce m\u00eame stade, le jeune enfant commence \u00e0 corriger spontan\u00e9ment l&rsquo;erreur d&rsquo;un adulte en lui indiquant l&#8217;emplacement d&rsquo;un objet qu&rsquo;il a \u00e9gar\u00e9 sans en attendre la moindre r\u00e9compense mat\u00e9rielle. Chez le chimpanz\u00e9, ce palier d\u00e9veloppemental n&rsquo;est jamais franchi : l&rsquo;animal ne d\u00e9veloppera jamais le pointage d\u00e9claratif ni l&rsquo;engagement conjoint d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, bornant son r\u00e9pertoire communicatif aux gestes imp\u00e9ratifs d&rsquo;obtention de nourriture ou de r\u00e9gulation spatiale. Le paradigme comp\u00e9titif permet d&rsquo;\u00e9clairer cet arr\u00eat d\u00e9veloppemental relatif : le chimpanz\u00e9 ne manque pas d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale pour comprendre le monde physique, mais son ontogen\u00e8se n&rsquo;est pas programm\u00e9e par la s\u00e9lection naturelle pour ouvrir son esprit \u00e0 la fusion attentionnelle et \u00e0 l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 coop\u00e9rative humaine.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9plications, d\u00e9veloppements modernes et extension \u00e0 d&rsquo;autres taxons<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;application du paradigme comp\u00e9titif chez les canid\u00e9s<\/h3>\n<p>La puissance euristique du paradigme comp\u00e9titif con\u00e7u \u00e0 Leipzig ne tarda pas \u00e0 susciter des vocations au-del\u00e0 du seul ordre des primates. Brian Hare lui-m\u00eame exporta ces questionnements vers un mod\u00e8le animal fascinant : le chien domestique (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Chien\"><em>Canis lupus familiaris<\/em><\/a>) compar\u00e9 \u00e0 son anc\u00eatre sauvage le loup (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Loup_gris\"><em>Canis lupus lupus<\/em><\/a>). Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes pionni\u00e8res publi\u00e9es au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, Hare d\u00e9montra une inversion taxonomique spectaculaire des comp\u00e9tences cognitives sous l&rsquo;effet de la s\u00e9lection artificielle et du processus de domestication.<\/p>\n<p>Soumis \u00e0 des t\u00e2ches communicatives humaines bas\u00e9es sur le pointage gestuel coop\u00e9ratif, les chiens domestiques \u2014 y compris de tr\u00e8s jeunes chiots n&rsquo;ayant jamais re\u00e7u d&rsquo;entra\u00eenement pr\u00e9alable et \u00e9lev\u00e9s loin des humains \u2014 r\u00e9ussissent brillamment \u00e0 lire l&rsquo;intention communicative de l&rsquo;exp\u00e9diteur et trouvent la nourriture masqu\u00e9e avec une aisance d\u00e9concertante, surpassant de tr\u00e8s loin les chimpanz\u00e9s les plus entra\u00een\u00e9s. En revanche, les loups \u00e9lev\u00e9s par des humains dans des conditions de socialisation identiques \u00e9chouent \u00e0 ces tests coop\u00e9ratifs d\u00e9ictiques. Mais lorsqu&rsquo;on soumet ces deux canid\u00e9s \u00e0 des protocoles comp\u00e9titifs inspir\u00e9s directement des tests de Leipzig (par exemple, contourner discr\u00e8tement un rival pour voler de la nourriture ou \u00e9valuer quel humain est distrait pour commettre un larcin interdit), le loup retrouve toute sa maestria cognitive, manifestant une compr\u00e9hension aigu\u00eb des lignes de mire et une audace strat\u00e9gique largement \u00e9mouss\u00e9e chez le chien de compagnie. Cette d\u00e9monstration empirique magistrale prouva de fa\u00e7on d\u00e9finitive que les capacit\u00e9s de lecture des \u00e9tats perceptifs d&rsquo;autrui ne sont pas des blocs monolithiques distribu\u00e9s selon une \u00e9chelle lin\u00e9aire d&rsquo;intelligence, mais des modules d&rsquo;ing\u00e9nierie comportementale sculpt\u00e9s par la niche \u00e9cologique et les pressions s\u00e9lectives propres \u00e0 chaque taxon.<\/p>\n<h3>11.2 La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit comp\u00e9titive chez les corvid\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;extension la plus spectaculaire et inattendue du paradigme comp\u00e9titif a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par l&rsquo;\u00e9quipe de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Nicola_Clayton\">Nicola Clayton<\/a> et Nathan Emery \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Cambridge, aupr\u00e8s d&rsquo;une famille d&rsquo;oiseaux renomm\u00e9e pour son extraordinaire enc\u00e9phalisation : les corvid\u00e9s, et tout particuli\u00e8rement le geai buissonnier d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Geai_buissonnier\"><em>Aphelocoma californica<\/em><\/a>). Les geais buissonnier poss\u00e8dent une \u00e9cologie comportementale caract\u00e9ris\u00e9e par le stockage fr\u00e9n\u00e9tique de milliers de graines et d&rsquo;invert\u00e9br\u00e9s dans des caches spatiales dispers\u00e9es afin de survivre aux rigueurs de l&rsquo;hiver. Or, ces caches font l&rsquo;objet d&rsquo;un pillage syst\u00e9matique et implacable par les cong\u00e9n\u00e8res opportunistes qui observent clandestinement les op\u00e9rations de dissimulation.<\/p>\n<p>En s&rsquo;inspirant directement de la logique du paradigme comp\u00e9titif dominant-subordonn\u00e9 de Leipzig, Clayton et Emery ont mis en \u00e9vidence des tr\u00e9sors de sophistication mentale chez ces oiseaux. Lorsqu&rsquo;un geai stockeur a \u00e9t\u00e9 contraint de cacher sa nourriture en pr\u00e9sence d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re qui le surveillait \u00e0 distance, il attend patiemment le d\u00e9part du rival pour d\u00e9terrer clandestinement ses graines et les recacher dans un nouvel emplacement inconnu du voleur potentiel. Mieux encore : si l&rsquo;oiseau a le choix entre deux sites de stockage durant la phase initiale d&rsquo;observation, il s\u00e9lectionne pr\u00e9f\u00e9rentiellement les zones plong\u00e9es dans l&rsquo;ombre plut\u00f4t que les zones vivement \u00e9clair\u00e9es par le soleil, ou installe ses caches derri\u00e8re des barri\u00e8res opaques qui interceptent la ligne de vis\u00e9e du spectateur. Plus fascinant encore, cette tendance \u00e0 la recache tactique pr\u00e9ventive ne s&rsquo;exprime que chez les individus qui ont eux-m\u00eames d\u00e9j\u00e0 fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;\u00eatre des voleurs dans le pass\u00e9, illustrant le principe selon lequel \u00ab il faut soi-m\u00eame \u00eatre un voleur pour anticiper qu&rsquo;un autre va voler \u00bb. Cette convergence \u00e9volutive stup\u00e9fiante entre des oiseaux d\u00e9pourvus de n\u00e9ocortex stratifi\u00e9 mais dot\u00e9s d&rsquo;un nidopallium complexe et les grands singes anthropo\u00efdes d\u00e9montre l&rsquo;universalit\u00e9 du paradigme comp\u00e9titif comme catalyseur \u00e9volutif des facult\u00e9s mentalistes au sein du r\u00e8gne animal.<\/p>\n<h3>11.3 Les raffinements technologiques contemporains<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, le paradigme comp\u00e9titif a continu\u00e9 de m\u00fbrir m\u00e9thodologiquement, s&rsquo;\u00e9mancipant progressivement des contraintes mat\u00e9rielles des ann\u00e9es 2000 gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration d&rsquo;innovations technologiques de pointe. Le principal saut qualitatif a r\u00e9sid\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9radication d\u00e9finitive des biais li\u00e9s \u00e0 la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur humain gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;impl\u00e9mentation de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle et de syst\u00e8mes de projection vid\u00e9o haute d\u00e9finition coupl\u00e9s \u00e0 des cong\u00e9n\u00e8res virtuels standardis\u00e9s. Les singes interagissent d\u00e9sormais avec des avatars tridimensionnels photor\u00e9alistes dont l&rsquo;axe optique, les micro-mouvements c\u00e9phaliques et les trajectoires spatiales sont rigoureusement contr\u00f4l\u00e9s au milliseconde pr\u00e8s par des algorithmes informatiques, \u00e9liminant tout soup\u00e7on d&rsquo;indices non intentionnels involontaires (le fameux effet du cheval Clever Hans).<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;essor fulgurant des technologies d&rsquo;oculom\u00e9trie infrarouge (<em>eye-tracking<\/em>) sans contention physique et la mise en \u0153uvre de la spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle (fNIRS) ou de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle non invasive chez des primates \u00e9veill\u00e9s et coop\u00e9ratifs (notamment dans les installations de pointe du Max Planck Institute ou du Yerkes National Primate Research Center) permettent d&rsquo;analyser en temps r\u00e9el les corr\u00e9lats neurobiologiques de la prise de perspective visuelle en contexte comp\u00e9titif. Les donn\u00e9es neurofonctionnelles r\u00e9centes r\u00e9v\u00e8lent l&rsquo;activation chez le chimpanz\u00e9 de r\u00e9seaux homologues au r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez l&rsquo;\u00eatre humain \u2014 incluant le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, la jonction temporo-pari\u00e9tale et le sillon temporal sup\u00e9rieur \u2014 lorsqu&rsquo;il assiste \u00e0 des interactions de comp\u00e9tition agonistique entre pairs. Ces m\u00e9thodologies de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration parach\u00e8vent la transformation de la primatologie cognitive, jadis tributaire d&rsquo;observations anecdotiques, en une science cognitive exp\u00e9rimentale computationnelle d&rsquo;une pr\u00e9cision analytique absolue.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se critique et h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique du paradigme comp\u00e9titif<\/h2>\n<h3>12.1 La red\u00e9finition du consensus scientifique sur l&rsquo;esprit animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;irruption du paradigme comp\u00e9titif con\u00e7u par Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello a profond\u00e9ment boulevers\u00e9 le paysage intellectuel de la psychologie contemporaine et de la philosophie des sciences. Son premier impact \u00e9pist\u00e9mologique a \u00e9t\u00e9 la dissolution d\u00e9finitive de la dichotomie cart\u00e9sienne qui a scl\u00e9ros\u00e9 les d\u00e9bats durant des si\u00e8cles : celle qui opposait de mani\u00e8re caricaturale un animal r\u00e9duit \u00e0 une m\u00e9canique biologique d\u00e9nu\u00e9e de subjectivit\u00e9 \u00e0 un \u00eatre humain tr\u00f4nant solitairement dans l&rsquo;exercice d&rsquo;un esprit transcendant et autor\u00e9flexif. Les recherches men\u00e9es \u00e0 Leipzig ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique riche, graduelle et nuanc\u00e9e, caract\u00e9ris\u00e9e par des formes interm\u00e9diaires de cognition sociale d&rsquo;une complexit\u00e9 fonctionnelle admirable.<\/p>\n<p>Le consensus scientifique international s&rsquo;est ainsi stabilis\u00e9 autour d&rsquo;une architecture cognitive rigoureusement d\u00e9limit\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>Le chimpanz\u00e9 n&rsquo;est pas un automate behavioriste confin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;association m\u00e9canique de stimuli environnementaux ; il comprend autrui comme un agent intentionnel anim\u00e9 par des d\u00e9sirs directifs.<\/li>\n<li>Il poss\u00e8de une prise de perspective visuelle de niveau 1 \u00e9prouv\u00e9e, \u00e9value les lignes de vis\u00e9e g\u00e9om\u00e9triques, d\u00e9crypte l&rsquo;impact des barri\u00e8res opaques et adapte ses mouvements au flux attentionnel d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li>Il attribue des \u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques de connaissance factuelle durable fond\u00e9s sur l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle pass\u00e9e (diff\u00e9renciant le cong\u00e9n\u00e8re qui \u00ab sait \u00bb de celui qui \u00ab ignore \u00bb).<\/li>\n<li>Il ma\u00eetrise l&rsquo;art de la dissimulation strat\u00e9gique et de la tromperie tactique, tant sur le plan optique qu&rsquo;acoustique.<\/li>\n<li>En revanche, il ne poss\u00e8de pas le syst\u00e8me m\u00e9ta-repr\u00e9sentatif explicite et propositionnel permettant de manipuler symboliquement les fausses croyances de mani\u00e8re active au sein de discours discursifs, cette derni\u00e8re fronti\u00e8re demeurant, dans sa pl\u00e9nitude r\u00e9flexive, la signature adaptative exclusive de la coop\u00e9ration culturelle humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce faisant, les travaux de Leipzig ont sonn\u00e9 le glas de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du behaviorisme radical qui interdisait par principe tout recours aux concepts mentalistes dans l&rsquo;analyse du comportement animal, redonnant droit de cit\u00e9 \u00e0 une psychologie compar\u00e9e r\u00e9solument mentaliste et biologiquement fond\u00e9e.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;impact m\u00e9thodologique sur la psychologie cognitive g\u00e9n\u00e9rale<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la primatologie, l&rsquo;h\u00e9ritage du trio Hare-Call-Tomasello a profond\u00e9ment f\u00e9cond\u00e9 la m\u00e9thodologie de la psychologie cognitive g\u00e9n\u00e9rale, de la psychiatrie et des neurosciences du d\u00e9veloppement. La principale le\u00e7on \u00e9pist\u00e9mologique de cette \u00e9pop\u00e9e scientifique r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que la <em>motivation socio-\u00e9cologique<\/em> constitue une variable ind\u00e9pendante d\u00e9cisive dans l&rsquo;\u00e9valuation des structures cognitives d&rsquo;un organisme. Un protocole exp\u00e9rimental qui ne parvient pas \u00e0 mobiliser les ressorts adaptatifs pour lesquels un cerveau a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 dans l&rsquo;histoire naturelle ne mesure rien d&rsquo;autre que l&rsquo;artefact de sa propre inad\u00e9quation.<\/p>\n<p>Cette prise de conscience a provoqu\u00e9 un renouvellement m\u00e9thodologique spectaculaire dans l&rsquo;\u00e9tude des populations humaines pr\u00e9verbales ou pr\u00e9sentant des profils neuroatypiques. Durant des d\u00e9cennies, les jeunes enfants diagnostiqu\u00e9s avec un trouble du spectre de l&rsquo;autisme (TSA) ont \u00e9t\u00e9 catalogu\u00e9s comme totalement d\u00e9pourvus de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit sur la base d&rsquo;\u00e9checs massifs aux tests coop\u00e9ratifs classiques reposant sur la communication verbale et les conventions sociales partag\u00e9es. La transposition de paradigmes comp\u00e9titifs ou d&rsquo;\u00e9preuves d&rsquo;anticipation motrice implicite inspir\u00e9s de la primatologie a permis de mettre en \u00e9vidence chez nombre de ces enfants des comp\u00e9tences m\u00e9connues d&rsquo;\u00e9valuation de la perspective d&rsquo;autrui, de suivi des regards et d&rsquo;inf\u00e9rence des intentions, masqu\u00e9es jusqu&rsquo;alors par l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;interaction sociale frontale. De m\u00eame, la psychologie du d\u00e9veloppement du nourrisson a largement d\u00e9laiss\u00e9 les tests statiques pour s&rsquo;inspirer de protocoles dynamiques d&rsquo;\u00e9vitement, de traque visuelle et de contestation spatiale directe, attestant de la port\u00e9e transdisciplinaire universelle de la r\u00e9volution comp\u00e9titive.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : L&rsquo;apport ineffa\u00e7able du trio Hare-Call-Tomasello<\/h3>\n<p>En arrachant la primatologie cognitive aux sables mouvants de l&rsquo;anthropocentrisme coop\u00e9ratif pour l&rsquo;ancrer dans le r\u00e9alisme agonistique de la s\u00e9lection naturelle, Brian Hare, Josep Call et Michael Tomasello ont accompli bien plus qu&rsquo;une simple s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences ing\u00e9nieuses : ils ont op\u00e9r\u00e9 un v\u00e9ritable changement de paradigme au sens de Thomas Kuhn. En prouvant que le chimpanz\u00e9 subordonn\u00e9 scrute l&rsquo;invisible dans le regard de son rival dominant pour d\u00e9jouer son h\u00e9g\u00e9monie, ils ont r\u00e9concili\u00e9 l&rsquo;\u00e9thologie de terrain et la psychologie exp\u00e9rimentale dans un cadre th\u00e9orique n\u00e9odarwinien d&rsquo;une remarquable coh\u00e9rence explicative.<\/p>\n<p>Leur \u0153uvre collective fournit une cl\u00e9 de vo\u00fbte inestimable pour comprendre l&rsquo;histoire \u00e9volutive de notre propre esprit. En tra\u00e7ant avec une pr\u00e9cision chirurgicale la fronti\u00e8re entre la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit comp\u00e9titive partag\u00e9e avec le dernier anc\u00eatre commun d&rsquo;une part, et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 partag\u00e9e coop\u00e9rative propre \u00e0 la lign\u00e9e hominid\u00e9e d&rsquo;autre part, ces chercheurs ont \u00e9clair\u00e9 le moment matriciel o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 a transform\u00e9 l&rsquo;intelligence de la rivalit\u00e9 en une intelligence de la communion culturelle. Ce pont conceptuel tendu entre la s\u00e9lection naturelle et la m\u00e9tarepr\u00e9sentation constitue un jalon d\u00e9finitif dans l&rsquo;histoire de la science, rappelant avec force que pour sonder la profondeur de la pens\u00e9e humaine, il nous a fallu d&rsquo;abord comprendre comment le chimpanz\u00e9, dissimul\u00e9 derri\u00e8re un monticule de terre dans la p\u00e9nombre de la for\u00eat, \u00e9valuait avec audace ce que voyait l&rsquo;\u0153il de son ma\u00eetre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Apperly, I. A., &#038; Butterfill, S. A. (2009). Do humans have two systems to track beliefs and belief-like states? <em>Psychological Review<\/em>, 116(4), 953\u2013970. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923<\/a><\/li>\n<li>Byrne, R. W., &#038; Whiten, A. (Eds.). (1988). <em>Machiavellian intelligence: Social expertise and the evolution of intellect in monkeys, apes, and humans<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Call, J., Hare, B., Carpenter, M., &#038; Tomasello, M. (2004). \u2018Unwilling\u2019 versus \u2018unable\u2019: Chimpanzees\u2019 understanding of human intentional action. <em>Developmental Science<\/em>, 7(4), 488\u2013498. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2004.00368.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2004.00368.x<\/a><\/li>\n<li>Call, J., &#038; Tomasello, M. (2008). Does the chimpanzee have a theory of mind? 30 years later. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 12(5), 187\u2013192. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2008.02.010\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2008.02.010<\/a><\/li>\n<li>Clayton, N. S., &#038; Emery, N. J. (2007). The social intelligence of corvids (crow family). In S. Watanabe (Ed.), <em>Rational Animals, Irrational Humans<\/em> (pp. 93\u2013115). Keio University Press.<\/li>\n<li>de Waal, F. (1982). <em>Chimpanzee politics: Power and sex among apes<\/em>. Jonathan Cape.<\/li>\n<li>Hare, B. (2001). Can competitive paradigms increase the validity of experiments on primate social cognition? <em>Animal Cognition<\/em>, 4(3\u20134), 269\u2013280. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100710100084\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s100710100084<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Call, J., Agnetta, B., &#038; Tomasello, M. (2000). Chimpanzees know what conspecifics do and do not see. <em>Animal Behaviour<\/em>, 59(4), 771\u2013785. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.1999.1377<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2001). Do chimpanzees know what conspecifics know and do not know? <em>Animal Behaviour<\/em>, 61(1), 139\u2013151. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/anbe.2000.1518<\/a><\/li>\n<li>Hare, B., Brown, M., Williamson, C., &#038; Tomasello, M. (2002). The domestication of social cognition in dogs. <em>Science<\/em>, 298(5598), 1636\u20131639. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072702\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072702<\/a><\/li>\n<li>Heyes, C. M. (1998). Theory of mind in nonhuman primates. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 21(1), 101\u2013114. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X98000703\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X98000703<\/a><\/li>\n<li>Krupenye, C., Kano, F., Hirata, S., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2016). Great apes anticipate that other individuals will act on false beliefs. <em>Science<\/em>, 354(6308), 110\u2013114. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8110\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8110<\/a><\/li>\n<li>Melis, A. P., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2006). Chimpanzees (<em>Pan troglodytes<\/em>) conceal visual and auditory information from others. <em>Journal of Comparative Psychology<\/em>, 120(2), 154\u2013162. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0735-7036.120.2.154\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0735-7036.120.2.154<\/a><\/li>\n<li>Penn, D. C., &#038; Povinelli, D. J. (2007). On the lack of evidence that non-human animals possess anything remotely resembling a \u2018theory of mind\u2019. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 362(1480), 731\u2013744. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2006.1999\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2006.1999<\/a><\/li>\n<li>Povinelli, D. J., &#038; Eddy, T. J. (1996). What young chimpanzees know about seeing. <em>Monographs of the Society for Research in Child Development<\/em>, 61(2), i\u2013189. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1166159<\/a><\/li>\n<li>Premack, D., &#038; Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 515\u2013526. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M. (1999). <em>The cultural origins of human cognition<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Tomasello, M. (2014). <em>A natural history of human thinking<\/em>. Harvard University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674726369\">https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674726369<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M., &#038; Call, J. (2006). Do chimpanzees know what others see? Or only what they are looking at? A reply to Povinelli and Vonk (2004). <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 10(8), 371\u2013376. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.06.004\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.06.004<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M., Call, J., &#038; Hare, B. (2003). Chimpanzees understand psychological states \u2013 the versatile way. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 7(4), 153\u2013156. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00032-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00032-4<\/a><\/li>\n<li>Whiten, A., &#038; Byrne, R. W. (1988). Tactical deception in primates. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 11(2), 233\u2013244. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0004886X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0004886X<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie du paradigme comp\u00e9titif d\u00e9velopp\u00e9 par Hare, Call et Tomasello pour \u00e9valuer la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et la cognition chez le chimpanz\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[8329,8504,6911],"tags":[8507,8505,6144,8506,1385],"class_list":["post-6997","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-ethologie-cognitive","category-primatologie","category-psychologie-comparee","tag-brian-hare","tag-chimpanze","tag-michael-tomasello","tag-paradigme-competitif","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/6997","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6997"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/6997\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6997"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6997"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6997"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}