{"id":5754,"date":"2026-09-12T00:28:26","date_gmt":"2026-09-12T00:28:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud\/"},"modified":"2026-09-12T00:28:26","modified_gmt":"2026-09-12T00:28:26","slug":"etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9tude de cas de l&rsquo;Homme aux loups &#8211; Sigmund Freud"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychanalyse s&rsquo;est largement \u00e9chafaud\u00e9e sur des r\u00e9cits cliniques fondateurs dont la port\u00e9e heuristique d\u00e9passe de loin le cadre strict de l&rsquo;anecdote biographique. Parmi ces grandes monographies, l&rsquo;analyse par Sigmund Freud de Sergue\u00ef Konstantinovitch Pankejeff, universellement pass\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 sous le pseudonyme clinique de \u00ab l&rsquo;Homme aux loups \u00bb (<em>der Wolfsmann<\/em>), constitue sans doute le monument le plus complexe, le plus vertigineux et le plus \u00e2prement d\u00e9battu de toute la litt\u00e9rature m\u00e9tapsychologique. R\u00e9dig\u00e9 pour l&rsquo;essentiel \u00e0 la veille de la d\u00e9flagration de 1914, puis publi\u00e9 au sortir de la Premi\u00e8re Guerre mondiale sous le titre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%80_partir_de_l%27histoire_d%27une_n%C3%A9vrose_infantile\"><em>Aus der Geschichte einer infantilen Neurose<\/em><\/a> (<em>Extrait de l&rsquo;histoire d&rsquo;une n\u00e9vrose infantile<\/em>), ce texte n&rsquo;est pas seulement le compte rendu d&rsquo;une cure analytique particuli\u00e8rement ardue ; il repr\u00e9sente l&rsquo;espace o\u00f9 s&rsquo;est jou\u00e9 le destin th\u00e9orique de la psychanalyse naissante face aux dissidences internes et aux attaques \u00e9pist\u00e9mologiques ext\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Dans ce cas clinique, Freud s&rsquo;affronte \u00e0 un mat\u00e9riau psychique d&rsquo;une densit\u00e9 exceptionnelle, o\u00f9 se superposent des couches symptomatiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : une n\u00e9vrose d&rsquo;angoisse pr\u00e9coce sous la forme d&rsquo;une phobie animale, une pi\u00e9t\u00e9 obsessionnelle d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9routante chez un tr\u00e8s jeune enfant, des perturbations hypocondriaques et fonctionnelles centr\u00e9es sur la sph\u00e8re intestinale, ainsi qu&rsquo;une inhibition massive de la volont\u00e9 et des investissements pulsionnels chez un jeune aristocrate russe bris\u00e9 par des deuils successifs et la d\u00e9composition de son univers social. Pour ressaisir l&rsquo;\u00e9tiologie de cette pathologie multiforme, Freud accomplit un tour de force m\u00e9thodologique en forgeant le concept de \u00ab sc\u00e8ne primitive \u00bb (<em>Urszene<\/em>) et en articulant pour la premi\u00e8re fois avec une rigueur absolue la notion de causalit\u00e9 r\u00e9troactive ou \u00ab apr\u00e8s-coup \u00bb (<em>Nachtr\u00e4glichkeit<\/em>).<\/p>\n<p>Toutefois, la trajectoire de Sergue\u00ef Pankejeff ne s&rsquo;est pas arr\u00eat\u00e9e avec la cl\u00f4ture de sa premi\u00e8re cure viennoise. Devenu une figure mythique pour la communaut\u00e9 analytique internationale, objet de prises en charge ult\u00e9rieures par Ruth Mack Brunswick, puis assist\u00e9 mat\u00e9riellement par Muriel Gardiner, Pankejeff a travers\u00e9 le XXe si\u00e8cle comme le t\u00e9moin incarn\u00e9 et paradoxal de la d\u00e9couverte freudienne. De la d\u00e9construction minutieuse du r\u00eave paradigmatique des loups juch\u00e9s sur un noyer jusqu&rsquo;aux th\u00e9orisations contemporaines relatives au clivage du Moi (<em>Ich-Spaltung<\/em>), \u00e0 la forclusion du Nom-du-P\u00e8re chez Jacques Lacan, ou encore aux controverses historiographiques modernes, l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;Homme aux loups demeure la pierre de touche par excellence de la praxis et de la m\u00e9tapsychologie analytiques.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et \u00e9pist\u00e9mologique du cas de l&rsquo;Homme aux loups<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte de r\u00e9daction d&rsquo;Extrait de l&rsquo;histoire d&rsquo;une n\u00e9vrose infantile<\/h3>\n<p>La gestation textuelle d&rsquo;<em>Extrait de l&rsquo;histoire d&rsquo;une n\u00e9vrose infantile<\/em> s&rsquo;inscrit dans un moment de crise institutionnelle et th\u00e9orique aigu\u00eb pour la psychanalyse. R\u00e9dig\u00e9 principalement \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1914, imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;interruption de la cure de Sergue\u00ef Pankejeff impos\u00e9e par l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Empire austro-hongrois et de la Russie tsariste, le texte fut conserv\u00e9 dans les tiroirs de Freud avant d&rsquo;\u00eatre publi\u00e9 en 1918 dans les <em>Sammlungen kleiner Schriften zur Neurosenlehre<\/em>. Cette p\u00e9riode correspond \u00e0 la rupture douloureuse et d\u00e9finitive avec Carl Gustav Jung et Alfred Adler. La controverse ne portait pas sur des d\u00e9tails d&rsquo;organisation institutionnelle, mais sur le c\u0153ur battant de la doctrine freudienne : l&rsquo;\u00e9tiologie sexuelle infantile des n\u00e9vroses.<\/p>\n<p>Face \u00e0 Jung, qui tendait \u00e0 d\u00e9s\u00e9rotiser la libido pour en faire une \u00e9nergie psychique globale et qui rel\u00e9guait les conflits infantiles au rang de simples symboles r\u00e9trospectifs des difficult\u00e9s actuelles d&rsquo;adaptation, Freud entendait administrer une preuve clinique irr\u00e9futable. Il s&rsquo;agissait de d\u00e9montrer que les formations inconscientes de l&rsquo;adulte ne sont pas de simples m\u00e9taphores produites dans l&rsquo;apr\u00e8s-coup par une r\u00e9gression r\u00e9gressive sans contenu propre, mais le r\u00e9sultat direct de fixations pr\u00e9coces et de traumatismes sexuels infantiles r\u00e9els ou fantasm\u00e9s. De son c\u00f4t\u00e9, Adler r\u00e9duisait l&rsquo;\u00e9tiologie psychon\u00e9vrotique \u00e0 la protestation virile et au sentiment d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9, ignorant l&rsquo;organisation dynamique des pulsions partielles. Le cas de l&rsquo;Homme aux loups fut donc explicitement con\u00e7u comme une machine de guerre pol\u00e9mique, destin\u00e9e \u00e0 restaurer la primaut\u00e9 absolue de la sexualit\u00e9 infantile pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Ce statut conf\u00e8re au texte une place singuli\u00e8re au sein des cinq grands cas cliniques freudiens (Dora, le Petit Hans, l&rsquo;Homme aux rats, le pr\u00e9sident Schreber). Contrairement au cas Schreber, analys\u00e9 uniquement \u00e0 partir de ses m\u00e9moires \u00e9crits, ou au Petit Hans, suivi par l&rsquo;interm\u00e9diaire du p\u00e8re de l&rsquo;enfant, l&rsquo;Homme aux loups r\u00e9unit dans un m\u00eame mouvement l&rsquo;analyse directe d&rsquo;un adulte et la reconstruction minutieuse de son enfance archa\u00efque entre un an et demi et cinq ans. Freud s&rsquo;y livre \u00e0 une d\u00e9monstration de force \u00e9pist\u00e9mologique o\u00f9 l&rsquo;interpr\u00e9tation ne se contente pas d&rsquo;\u00e9lucider des sympt\u00f4mes pr\u00e9sents, mais reconstruit pi\u00e8ce par pi\u00e8ce l&rsquo;\u00e9difice d&rsquo;une n\u00e9vrose disparue depuis plus de deux d\u00e9cennies.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;identit\u00e9 du patient : Sergue\u00ef Konstantinovitch Pankejeff<\/h3>\n<p>Derri\u00e8re le masque th\u00e9orique de l&rsquo;Homme aux loups se tient Sergue\u00ef Konstantinovitch Pankejeff, n\u00e9 en 1886 dans une famille de la tr\u00e8s haute aristocratie terrienne de l&rsquo;Empire russe, propri\u00e9taire d&rsquo;immenses domaines agricoles et de for\u00eats aux environs d&rsquo;Odessa et dans le gouvernement de Kherson. Ce milieu socio-\u00e9conomique opulent se caract\u00e9risait par un mode de vie quasi f\u00e9odal, o\u00f9 le jeune Sergue\u00ef \u00e9volua entour\u00e9 d&rsquo;une domesticit\u00e9 pl\u00e9thorique, de gouvernantes \u00e9trang\u00e8res et de pr\u00e9cepteurs, dans une atmosph\u00e8re \u00e0 la fois raffin\u00e9e, \u00e9touffante et instable. L&rsquo;immense fortune familiale conf\u00e9ra au jeune homme une totale exemption des n\u00e9cessit\u00e9s mat\u00e9rielles ordinaires, tout en favorisant le repli narcissique et l&rsquo;installation pr\u00e9coce d&rsquo;une d\u00e9pendance absolue envers les tiers.<\/p>\n<p>Avant d&rsquo;arriver \u00e0 Vienne, Sergue\u00ef Pankejeff avait d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re lui une longue et d\u00e9sesp\u00e9rante odyss\u00e9e m\u00e9dicale. Entre 1905 et 1910, confront\u00e9 \u00e0 un effondrement psychique progressif qui le laissait incapable de subvenir au moindre geste de la vie quotidienne, il fr\u00e9quenta les sanatoriums les plus r\u00e9put\u00e9s d&rsquo;Europe centrale et orientale. Il consulta successivement des sommit\u00e9s internationales de l&rsquo;ali\u00e9nisme classique, au premier rang desquelles figurait <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a> \u00e0 Munich, ma\u00eetre incontest\u00e9 de la psychiatrie nosologique allemande, ainsi que Theodor Ziehen \u00e0 Berlin. Ces ali\u00e9nistes de renom, incapables de discerner le conflit n\u00e9vrotique sous-jacent, oscill\u00e8rent entre le diagnostic de folie maniaco-d\u00e9pressive et celui de neurasth\u00e9nie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, condamnant le patient \u00e0 des s\u00e9jours r\u00e9p\u00e9t\u00e9s en institution ferm\u00e9e sans le moindre b\u00e9n\u00e9fice durable.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il franchit le seuil du cabinet de Freud au 19 de la Berggasse en f\u00e9vrier 1910, accompagn\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9decin personnel et d&rsquo;un valet de chambre russe qui lui administrait quotidiennement des lavements et devait l&rsquo;habiller, Pankejeff est un \u00eatre totalement grabataire sur le plan psychique. \u00c2g\u00e9 de vingt-trois ans, il est incapable de marcher seul dans la rue sans \u00eatre assailli d&rsquo;angoisses vertigineuses, paralys\u00e9 par une inhibition intellectuelle s\u00e9v\u00e8re qui interrompt ses \u00e9tudes de droit, et enferm\u00e9 dans des obsessions somatiques centr\u00e9es sur son tube digestif. Son \u00e9tat de d\u00e9r\u00e9liction et son sentiment d&rsquo;incurabilit\u00e9 incarnaient le point d&rsquo;\u00e9chec le plus spectaculaire de la m\u00e9decine somatique et de la psychiatrie asilaire de son temps.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques de la monographie freudienne<\/h3>\n<p>Dans la perspective freudienne, l&rsquo;accueil d&rsquo;un tel tableau clinique r\u00e9pondait \u00e0 des exigences m\u00e9thodologiques de premier ordre. Le premier objectif consistait \u00e0 mettre en lumi\u00e8re l&rsquo;architecture causale unissant une n\u00e9vrose infantile pr\u00e9coce \u2014 apparemment liquid\u00e9e ou transform\u00e9e au cours de la latence \u2014 et la grave n\u00e9vrose invalidante de l&rsquo;adulte. Freud refusait l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle les sympt\u00f4mes de l&rsquo;adulte surgiraient ex nihilo d&rsquo;un \u00e9puisement constitutionnel ; il voulait d\u00e9montrer que la n\u00e9vrose de l&rsquo;adulte n&rsquo;est que la r\u00e9activation et la surd\u00e9termination m\u00e9tapsychologique de points de fixation infantiles demeur\u00e9s inconscients et actifs sous le vernis de la maturation physiologique.<\/p>\n<p>Le second enjeu r\u00e9sidait dans l&rsquo;articulation structurale entre deux entit\u00e9s nosologiques distinctes : la n\u00e9vrose d&rsquo;angoisse sous la forme d&rsquo;une phobie animale typique chez l&rsquo;enfant de quatre ans, et son retournement ult\u00e9rieur en n\u00e9vrose obsessionnelle caract\u00e9ris\u00e9e par des rituels religieux et des d\u00e9fenses caract\u00e9rielles rigides vers l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans et demi. Cette transformation offrait un terrain clinique unique pour observer comment le Moi infantile tente de se prot\u00e9ger contre les exigences intol\u00e9rables de la pulsion en troquant l&rsquo;angoisse brute contre des formations de compromis et des m\u00e9canismes d&rsquo;isolation ou de rationalisation morale.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan strictement technique, la cure de Pankejeff constituait l&rsquo;exp\u00e9rimentation audacieuse de la m\u00e9thode de reconstruction (<em>Konstruktion<\/em>). Contrairement \u00e0 l&rsquo;analyse de Dora, o\u00f9 l&rsquo;on pouvait s&rsquo;appuyer sur des souvenirs d&rsquo;adolescence r\u00e9cents, Freud s&rsquo;attelait ici \u00e0 ramener \u00e0 la conscience des traces mn\u00e9siques datant de la p\u00e9riode pr\u00e9-verbale, enfouies sous le double voile de l&rsquo;amn\u00e9sie infantile et du refoulement. Il s&rsquo;agissait de tester jusqu&rsquo;o\u00f9 la parole analytique, le d\u00e9cryptage du transfert et l&rsquo;analyse onirique pouvaient remonter le cours du temps psychologique pour r\u00e9parer les brisures de la m\u00e9moire et vaincre des r\u00e9sistances que la psychiatrie officielle consid\u00e9rait comme l&rsquo;expression fatale d&rsquo;une tare constitutionnelle incurable.<\/p>\n<h2>2. La biographie psychopathologique de Sergue\u00ef Pankejeff avant la cure<\/h2>\n<h3>2.1 La constellation familiale et les traumatismes primaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;anamn\u00e8se de Sergue\u00ef Pankejeff r\u00e9v\u00e8le un tableau familial profond\u00e9ment dysfonctionnel, marqu\u00e9 par une impr\u00e9gnation psychopathologique massive et des violences invisibles. Son p\u00e8re, Konstantin Pankejeff, \u00e9tait une personnalit\u00e9 \u00e9crasante, un riche propri\u00e9taire terrien lib\u00e9ral, brillant mais sujet \u00e0 de graves \u00e9pisodes maniaco-d\u00e9pressifs qui n\u00e9cessitaient des hospitalisations r\u00e9guli\u00e8res. Ce p\u00e8re distant, ador\u00e9 puis craint, exer\u00e7ait une fascination \u00e9rotique et narcissique d\u00e9mesur\u00e9e sur son fils, tout en projetant l&rsquo;ombre d&rsquo;une autorit\u00e9 impr\u00e9visible, capable de passer de l&rsquo;effusion tendre \u00e0 des col\u00e8res froides ou \u00e0 des p\u00e9riodes d&rsquo;apathie m\u00e9lancolique absolue.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la m\u00e8re de Sergue\u00ef incarnait une hypocondrie plaintive et chronique. Perp\u00e9tuellement alit\u00e9e, souffrant de troubles abdominaux ind\u00e9termin\u00e9s, de m\u00e9trorragies et de douleurs pelviennes, elle entretenait avec son corps et avec la maladie un rapport morbide qui fascinait et terrifiait le jeune gar\u00e7on. L&rsquo;enfant grandit ainsi dans la proximit\u00e9 sensorielle des rem\u00e8des, des bassins de lit et des discours m\u00e9dicaux continus, tandis que l&rsquo;autorit\u00e9 domestique directe \u00e9tait d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 une gouvernante anglaise autoritaire, \u00ab Miss Nanya \u00bb, puis \u00e0 une domesticit\u00e9 russe superstitieuse et permissive. Cette atmosph\u00e8re pr\u00e9disposait l&rsquo;enfant \u00e0 surinvestir les fonctions somatiques et \u00e0 faire du corps le r\u00e9ceptacle privil\u00e9gi\u00e9 des angoisses de s\u00e9paration et de mort.<\/p>\n<p>Le destin des enfants Pankejeff fut scell\u00e9 par une s\u00e9rie de drames tragiques. Sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e Anna, de deux ans sa cadette intellectuelle mais infiniment plus pr\u00e9coce, vive et dou\u00e9e pour les arts et les lettres, occupa tr\u00e8s t\u00f4t une place de rivale et d&rsquo;initiatrice \u00e9rotique. En 1906, alors qu&rsquo;elle visitait le Caucase sur les traces du po\u00e8te Lermontov qu&rsquo;elle v\u00e9n\u00e9rait, Anna mit fin \u00e0 ses jours en ing\u00e9rant du cyanure de potassium. Ce suicide brutal an\u00e9antit le fragile \u00e9quilibre de la famille Pankejeff. Sergue\u00ef r\u00e9agit \u00e0 cette disparition par une indiff\u00e9rence affective apparente qui masquait un sentiment de culpabilit\u00e9 d&rsquo;une violence inou\u00efe. Moins d&rsquo;un an plus tard, en 1907, le p\u00e8re de Sergue\u00ef succomba \u00e0 son tour \u00e0 une surdose de v\u00e9ronal, suicide probable qui vint redoubler la dette symbolique et la culpabilit\u00e9 \u0153dipienne du patient, le laissant seul face \u00e0 une m\u00e8re invalide et au fant\u00f4me de sa s\u0153ur id\u00e9alis\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;\u00e9mergence des premiers troubles dans l&rsquo;enfance<\/h3>\n<p>Selon les donn\u00e9es reconstitu\u00e9es par Freud, les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de l&rsquo;existence de Sergue\u00ef s&rsquo;\u00e9coul\u00e8rent sous le signe d&rsquo;une grande douceur de caract\u00e8re. Il \u00e9tait d\u00e9crit comme un gar\u00e7on sage, affectueux et remarquablement ob\u00e9issant. Or, \u00e0 la fin de sa troisi\u00e8me ann\u00e9e, un basculement comportemental radical et soudain se produisit, sans raison apparente pour son entourage. L&rsquo;enfant docile se transforma brusquement en un tyran domestique, sujet \u00e0 des crises de rage destructrices, maltraitant les animaux, brisant les jouets, et s&rsquo;opposant violemment \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 des nourrices et des gouvernantes. Freud interpr\u00e9tera ce virement comme la premi\u00e8re manifestation d&rsquo;un remaniement pulsionnel li\u00e9 \u00e0 une s\u00e9duction pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s rapidement, cette phase de m\u00e9chancet\u00e9 sadique fit place, au moment du quatri\u00e8me anniversaire, \u00e0 une symptomatologie d&rsquo;angoisse aigu\u00eb. L&rsquo;enfant d\u00e9veloppa une terreur nocturne panique, suivie de l&rsquo;apparition de phobies animales intenses et cibl\u00e9es. La vue d&rsquo;images de loups dans des livres d&rsquo;histoires d\u00e9clenchait des crises de terreur incoercibles ; cette peur s&rsquo;\u00e9tendit bient\u00f4t \u00e0 d&rsquo;autres animaux, notamment les papillons \u00e0 gros corps et les scarab\u00e9es, ainsi qu&rsquo;\u00e0 des chevaux maltrait\u00e9s dans la rue. L&rsquo;espace ext\u00e9rieur devenait pour le jeune Pankejeff un lieu de p\u00e9rils imaginaires insoutenables, contraignant la maisonn\u00e9e \u00e0 adapter son quotidien \u00e0 ses inhibitions phobiques.<\/p>\n<p>Vers l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans et demi, le tableau clinique subit une nouvelle m\u00e9tamorphose en glissant de la phobie vers une n\u00e9vrose obsessionnelle caract\u00e9ris\u00e9e par des scrupules moraux et une d\u00e9votion religieuse compulsive. L&rsquo;enfant \u00e9tait assailli par l&rsquo;obligation de r\u00e9citer d&rsquo;interminables s\u00e9ries de pri\u00e8res avant de pouvoir s&rsquo;endormir, de se signer de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive, et d&#8217;embrasser toutes les ic\u00f4nes de sa chambre dans un ordre rigide. Ces rituels s&rsquo;accompagnaient d&rsquo;une d\u00e9tresse somatique grandissante : des troubles digestifs opini\u00e2tres, marqu\u00e9s par une constipation alternant avec des coliques d&rsquo;angoisse, commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;installer, scellant l&rsquo;intrication d\u00e9finitive entre souffrance psychique et dysfonctionnement cloacal.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;\u00e9chec des approches nosographiques et th\u00e9rapeutiques ali\u00e9nistes<\/h3>\n<p>Lorsque le jeune adulte entreprit sa trajectoire \u00e0 travers les sanatoriums d&rsquo;Europe, la m\u00e9decine psychiatrique de l&rsquo;\u00e9poque se montra totalement impuissante \u00e0 appr\u00e9hender la complexit\u00e9 de son affection. \u00c0 la clinique psychiatrique de Munich, Emil Kraepelin, fid\u00e8le \u00e0 sa m\u00e9thode classificatoire ax\u00e9e sur le pronostic et la d\u00e9t\u00e9rioration terminale, posa le diagnostic de d\u00e9mence pr\u00e9coce ou de folie maniaco-d\u00e9pressive. Cette \u00e9tiquette nosographique condamnait Pankejeff \u00e0 \u00eatre per\u00e7u comme le porteur passif d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence biologique c\u00e9r\u00e9brale, justifiant des interventions purement palliatives et hygi\u00e9niques.<\/p>\n<p>Les traitements dispens\u00e9s dans les institutions de grand luxe o\u00f9 s\u00e9journa le patient refl\u00e9taient l&rsquo;arsenal classique de l&rsquo;ali\u00e9nisme de la Belle \u00c9poque :<\/p>\n<ul>\n<li>Cures de repos prolong\u00e9 au lit sous surveillance infirmi\u00e8re continue ;<\/li>\n<li>Hydroth\u00e9rapie intensive sous forme de douches froides, de bains prolong\u00e9s et d&rsquo;enveloppements humides ;<\/li>\n<li>Isolement sensoriel rigoureux destin\u00e9 \u00e0 \u00ab calmer le syst\u00e8me nerveux \u00bb ;<\/li>\n<li>Traitements di\u00e9t\u00e9tiques vari\u00e9s visant \u00e0 corriger son atonie digestive chronique par des r\u00e9gimes drastiques ou l&rsquo;administration massive de laxatifs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Loin de soulager Pankejeff, ces techniques invasives et infantilisantes ne firent que renforcer son repli narcissique et sa conviction in\u00e9branlable d&rsquo;\u00eatre atteint d&rsquo;un mal organique incurable. Elles offraient un terrain id\u00e9al \u00e0 la chronicisation de son hypocondrie, en fixant son attention de fa\u00e7on obs\u00e9dante sur le fonctionnement de ses visc\u00e8res. En l&rsquo;absence de toute \u00e9coute de la parole du patient et du sens inconscient de ses tourments, la m\u00e9decine ali\u00e9niste entretenait une fixation transf\u00e9rentielle massive et n\u00e9gative envers la caste m\u00e9dicale, pr\u00e9parant le terrain pour la rencontre d\u00e9cisive avec l&rsquo;invention freudienne.<\/p>\n<h2>3. Le cadre psychanalytique et le d\u00e9roulement du traitement initial (1910-1914)<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;\u00e9tablissement du dispositif et l&rsquo;alliance de travail initiale<\/h3>\n<p>En f\u00e9vrier 1910, Freud installe Sergue\u00ef Pankejeff dans le dispositif classique de la cure type. Le cadre est rigoureux : six s\u00e9ances hebdomadaires d&rsquo;une cinquantaine de minutes, le patient \u00e9tant allong\u00e9 sur le c\u00e9l\u00e8bre divan de la Berggasse tandis que l&rsquo;analyste se tient assis derri\u00e8re lui, hors de sa vue. D\u00e8s les premi\u00e8res semaines, un contraste saisissant appara\u00eet entre l&rsquo;attitude ext\u00e9rieure du jeune aristocrate et sa disponibilit\u00e9 interne au travail inconscient. Pankejeff se montre courtois, ponctuel, plein d&rsquo;\u00e9gards pour le professeur viennois, adoptant une attitude d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve respectueux et docile. Pourtant, cette docilit\u00e9 superficielle dissimulait un herm\u00e9tisme affectif absolu et un d\u00e9sinvestissement pulsionnel profond.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction de la r\u00e8gle fondamentale de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Association_libre\">association libre<\/a> se heurta imm\u00e9diatement \u00e0 un mur de ruminations circulaires. Le patient revenait inlassablement sur la description de ses malaises intestinaux, sur l&rsquo;incapacit\u00e9 o\u00f9 il se trouvait de vivre de mani\u00e8re autonome et sur la nostalgie st\u00e9rile de son pass\u00e9 russe. Les premiers mois furent consacr\u00e9s \u00e0 desserrer l&rsquo;\u00e9tau de cette cuirasse hypocondriaque. Freud s&#8217;employa m\u00e9thodiquement \u00e0 interpr\u00e9ter les plaintes somatiques non comme des donn\u00e9es brutes de la biologie, mais comme des signifiants chiffr\u00e9s r\u00e9clamant d&rsquo;\u00eatre traduits dans le registre de l&rsquo;histoire affective et relationnelle du sujet.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, l&rsquo;alliance de travail parvint \u00e0 s&rsquo;\u00e9tablir sur un terrain plus f\u00e9cond. La lev\u00e9e progressive des d\u00e9fenses les plus massives permit de faire \u00e9merger des pans entiers de souvenirs oubli\u00e9s concernant l&rsquo;enfance au manoir familial. Cependant, cette ouverture restait sous le contr\u00f4le d&rsquo;une r\u00e9sistance passive extr\u00eamement robuste : Pankejeff acceptait volontiers les constructions de Freud, admirait la perspicacit\u00e9 de l&rsquo;analyste, mais demeurait intimement retranch\u00e9 dans sa position de malade assist\u00e9, refusant de franchir le pas qui l&rsquo;aurait conduit \u00e0 une v\u00e9ritable responsabilisation subjective vis-\u00e0-vis de son d\u00e9sir et de sa gu\u00e9rison.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;impasse transf\u00e9rentielle et le maniement technique du temps<\/h3>\n<p>Au bout de trois ann\u00e9es d&rsquo;un travail quotidien patient mais menac\u00e9 d&rsquo;enlisement, la cure atteignit une zone de stagnation p\u00e9rilleuse. Pankejeff s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 avec d\u00e9lices dans ce que Freud a th\u00e9oris\u00e9 sous le concept de \u00ab b\u00e9n\u00e9fice secondaire de la maladie \u00bb. Disposant de revenus financiers confortables vers\u00e9s par sa famille, log\u00e9 dans les beaux quartiers de Vienne, le jeune homme avait trouv\u00e9 dans le traitement analytique un mode d&rsquo;existence substitutif id\u00e9al : il payait un ma\u00eetre illustre pour s&rsquo;occuper de son \u00e2me tous les matins, ce qui le dispensait d&rsquo;affronter les exigences de la r\u00e9alit\u00e9 professionnelle, sociale et amoureuse.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9tapsychologique, le transfert s&rsquo;\u00e9tait fix\u00e9 sur une modalit\u00e9 passive-homosexuelle hautement r\u00e9gressive. Freud incarnait le p\u00e8re tout-puissant, protecteur et bienveillant, dont Pankejeff attendait une gu\u00e9rison miraculeuse sans avoir \u00e0 payer le prix de la castration symbolique, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans devoir renoncer \u00e0 sa position de jouissance passive d&rsquo;enfant g\u00e2t\u00e9. L&rsquo;analyse risquait de se perp\u00e9tuer ind\u00e9finiment sans modifier la structure des d\u00e9fenses n\u00e9vrotiques, reproduisant dans le cabinet de consultation la d\u00e9pendance grabataire que le patient manifestait jadis dans les sanatoriums allemands.<\/p>\n<p>C&rsquo;est alors que Freud prit une d\u00e9cision technique h\u00e9t\u00e9rodoxe et risqu\u00e9e, qu&rsquo;il th\u00e9orisera plus tard dans ses \u00e9crits de technique psychanalytique. Au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1914, constatant l&rsquo;\u00e9puisement de la dynamique analytique, Freud annon\u00e7a unilat\u00e9ralement \u00e0 Pankejeff que l&rsquo;analyse prendrait fin de mani\u00e8re irr\u00e9vocable au milieu de l&rsquo;ann\u00e9e en cours, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la fin du mois de juin, quelle que soit l&rsquo;\u00e9tape o\u00f9 ils se trouveraient. Cet ultimatum temporel produisit un effet de d\u00e9flagration psychique. Plac\u00e9 devant la certitude absolue de la perte de son objet transf\u00e9rentiel et somm\u00e9 de renoncer \u00e0 sa position de passivit\u00e9 confortable, le patient capitula dans ses r\u00e9sistances. La production onirique et m\u00e9morielle s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ra de mani\u00e8re spectaculaire au cours des cinq derniers mois, permettant l&rsquo;\u00e9lucidation fulgurante des couches les plus archa\u00efques de sa n\u00e9vrose infantile.<\/p>\n<h3>3.3 La stratification des sympt\u00f4mes psychopathologiques explor\u00e9s<\/h3>\n<p>Le mat\u00e9riel psychique lib\u00e9r\u00e9 par cette acc\u00e9l\u00e9ration temporelle permit \u00e0 Freud de cartographier la n\u00e9vrose de son patient comme un ensemble g\u00e9ologique s\u00e9diment\u00e9, o\u00f9 chaque strate symptomatique r\u00e9pondait \u00e0 un stade pr\u00e9cis de l&rsquo;\u00e9volution psychosexuelle. Au sommet de l&rsquo;\u00e9difice apparaissaient les scrupules moraux et la pi\u00e9t\u00e9 compulsive de l&rsquo;enfant de quatre ans et demi. L&rsquo;analyse d\u00e9montra que cette religiosit\u00e9 exalt\u00e9e constituait une formation r\u00e9actionnelle destin\u00e9e \u00e0 endiguer des motions sadiques-anales d&rsquo;une extr\u00eame violence dirig\u00e9es contre les figures parentales et contre Dieu lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>En descendant plus profond\u00e9ment dans l&rsquo;anamn\u00e8se, Freud mit au jour les connexions intimes entre l&rsquo;\u00e9rotisme anal et les crises d&rsquo;angoisse somatique du patient. Les d\u00e9f\u00e9cations n&rsquo;\u00e9taient pas v\u00e9cues comme de simples fonctions d&rsquo;excr\u00e9tion biologique, mais comme des actes \u00e9rotis\u00e9s complexes, assimil\u00e9s au don, au paiement de la dette paternelle ou \u00e0 la menace d&rsquo;une \u00e9visc\u00e9ration corporelle. Pankejeff d\u00e9crivit \u00e9galement des \u00e9tats de d\u00e9personnalisation et d&rsquo;inhibition motrice caract\u00e9ris\u00e9s par la sensation d&rsquo;un \u00ab voile \u00bb (<em>Schleier<\/em>) flottant entre lui et le monde ext\u00e9rieur, voile qui ne se d\u00e9chirait qu&rsquo;\u00e0 la suite d&rsquo;une \u00e9vacuation intestinale r\u00e9ussie, restituant fugacement le contact avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, le soubassement le plus conflictuel de cette organisation r\u00e9sidait dans l&rsquo;exploration des fantasmes incestueux pr\u00e9coces liant Sergue\u00ef \u00e0 sa s\u0153ur Anna. D\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de trois ans et trois mois, des s\u00e9ductions mutuelles avaient eu lieu dans l&rsquo;intimit\u00e9 de la chambre d&rsquo;enfants, inversant les r\u00f4les d&rsquo;\u00e2ge et de genre, et pr\u00e9cipitant le jeune gar\u00e7on dans une culpabilit\u00e9 \u00e9crasante. C&rsquo;est \u00e0 la crois\u00e9e de cette culpabilit\u00e9 fraternelle et de l&rsquo;angoisse ressentie devant la toute-puissance paternelle que s&rsquo;enracinait le noyau de la n\u00e9vrose, dont le r\u00eave des loups allait fournir la clef s\u00e9miotique universelle.<\/p>\n<h2>4. Le r\u00eave paradigmatique des loups : S\u00e9miotique et analyse onirique<\/h2>\n<h3>4.1 Le r\u00e9cit clinique du r\u00eave de la veille du quatri\u00e8me anniversaire<\/h3>\n<p>Au centre n\u00e9vralgique de la cure et du texte freudien tr\u00f4ne le souvenir d&rsquo;un r\u00eave survenu la veille du quatri\u00e8me anniversaire de Sergue\u00ef Pankejeff, aux environs de No\u00ebl. Dans la m\u00e9moire du patient, ce songe se d\u00e9tachait avec une nettet\u00e9 hallucinatoire et une angoisse inoubliable. L&rsquo;adulte en conserva un souvenir inalt\u00e9r\u00e9, le d\u00e9crivant comme le moment de rupture fondateur \u00e0 partir duquel sa vie psychique avait bascul\u00e9 de la turbulence caract\u00e9rielle vers la terreur phobique permanente. Le patient en fit m\u00eame un dessin d&rsquo;une pr\u00e9cision graphique saisissante pour Freud, illustrant le dispositif spatial de la sc\u00e8ne onirique.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit du r\u00eave, tel que consign\u00e9 par Freud, s&rsquo;\u00e9nonce ainsi :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab J&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 qu&rsquo;il fait nuit et que je suis couch\u00e9 dans mon lit (mon lit avait le pied tourn\u00e9 vers la fen\u00eatre ; devant la fen\u00eatre, il y avait une rang\u00e9e de vieux noyers. Je sais que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;hiver quand j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 et que c&rsquo;\u00e9tait la nuit). Soudain, la fen\u00eatre s&rsquo;ouvre d&rsquo;elle-m\u00eame, et je vois avec une terreur indicible que sur le grand noyer, devant la fen\u00eatre, il y a plusieurs loups blancs assis. Il y en avait six ou sept. Les loups \u00e9taient tout \u00e0 fait blancs et ressemblaient plut\u00f4t \u00e0 des renards ou \u00e0 des chiens de berger, car ils avaient de grandes queues comme des renards et leurs oreilles \u00e9taient dress\u00e9es comme chez les chiens quand ils font attention. Dans une angoisse extr\u00eame, \u00e9videmment d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par les loups, je me suis mis \u00e0 crier et je me suis r\u00e9veill\u00e9. Ma nourrice a accouru vers mon lit pour voir ce qui m&rsquo;\u00e9tait arriv\u00e9. Il a fallu beaucoup de temps avant que je sois convaincu que ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un r\u00eave, tant j&rsquo;avais l&rsquo;impression visuelle nette et tenace que la fen\u00eatre s&rsquo;\u00e9tait ouverte et que les loups \u00e9taient assis sur l&rsquo;arbre. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<h3>4.2 L&rsquo;\u00e9lucidation du r\u00e9seau associatif et des restes diurnes<\/h3>\n<p>La m\u00e9thode analytique freudienne consista \u00e0 d\u00e9composer chaque \u00e9l\u00e9ment de cette sc\u00e8ne manifeste pour en faire \u00e9merger les cha\u00eenes associatives inconscientes. Le premier r\u00e9seau d&rsquo;associations renvoyait directement aux contes pour enfants que la grand-m\u00e8re et la nourrice avaient lus au jeune gar\u00e7on peu de temps avant le r\u00eave. Deux r\u00e9cits \u00e9merg\u00e8rent avec force : le conte des fr\u00e8res Grimm, <em>Le loup et les sept chevreaux<\/em>, et le conte du <em>Petit chaperon rouge<\/em>. Dans le premier r\u00e9cit, le loup d\u00e9vore tous les petits chevreaux sauf le plus jeune, qui se cache dans la bo\u00eete de l&rsquo;horloge murale \u2014 symbole transparent de l&rsquo;angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement au sein du temps maternel.<\/p>\n<p>Un autre reste diurne capital fut mis au jour : une histoire racont\u00e9e par le grand-p\u00e8re de Pankejeff au sujet d&rsquo;un berger attaqu\u00e9 par un loup f\u00e9roce. Dans cette anecdote, le berger parvenait \u00e0 saisir la queue du pr\u00e9dateur et \u00e0 la lui arracher d&rsquo;un coup sec. Le souvenir de cette queue coup\u00e9e (<em>abgeschnittener Schwanz<\/em>) fonctionnait dans la psych\u00e9 de l&rsquo;enfant comme l&rsquo;\u00e9quivalent symbolique direct de la castration g\u00e9nitale. Par ailleurs, Freud s&rsquo;attacha \u00e0 analyser le blanc \u00e9tincelant de la fourrure des loups. Cette blancheur immacul\u00e9e, anormale pour des loups des for\u00eats russes, renvoyait aux draps blancs du lit des parents, aux chemises de nuit et au linge de lit que le jeune Sergue\u00ef avait sous les yeux au moment des sc\u00e8nes intimes observ\u00e9es dans la chambre parentale.<\/p>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation psychanalytique r\u00e9alisa \u00e9galement un d\u00e9cryptage magistral du m\u00e9canisme onirique de renversement en son contraire. Alors que dans le r\u00eave manifeste, l&rsquo;action est frapp\u00e9e d&rsquo;une immobilit\u00e9 de statue \u2014 les loups ne bougent pas, leurs oreilles sont dress\u00e9es, ils fixent l&rsquo;enfant en silence sans esquisser le moindre geste \u2014, Freud d\u00e9montra que cette immobilit\u00e9 glac\u00e9e constituait le masque d\u00e9fensif d&rsquo;une agitation motrice d&rsquo;une violence extr\u00eame. Le silence absolu et le regard fixe des loups renversaient le spectacle d&rsquo;un mouvement rythmique et fr\u00e9n\u00e9tique per\u00e7u jadis par l&rsquo;enfant \u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 La signification m\u00e9tapsychologique du symbole lupin<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9conomie libidinale, le loup du r\u00eave cesse d&rsquo;\u00eatre un simple animal des contes de f\u00e9es pour devenir l&rsquo;objet d&rsquo;un intense investissement m\u00e9tapsychologique. Il incarne d&rsquo;abord et avant tout le substitut tot\u00e9mique de la figure paternelle. Le p\u00e8re bien-aim\u00e9 et redout\u00e9, dont l&rsquo;autorit\u00e9 et la puissance physique fascinent le jeune Sergue\u00ef, se trouve d\u00e9plac\u00e9 sur l&rsquo;image mena\u00e7ante du carnassier. Ce d\u00e9placement permet au Moi infantile d&rsquo;externaliser un conflit interne intol\u00e9rable : au lieu d&rsquo;affronter l&rsquo;ambivalence affective d\u00e9chirante qui l&rsquo;unit \u00e0 son g\u00e9niteur \u2014 faite d&rsquo;un amour homosexuel passionn\u00e9 et d&rsquo;une haine destructrice \u2014, l&rsquo;enfant projette l&rsquo;angoisse au-dehors, transformant l&rsquo;angoisse pulsionnelle en une phobie d&rsquo;un animal ext\u00e9rieur \u00e9vitable.<\/p>\n<p>L&rsquo;angoisse d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par le loup traduit sur le mode de la r\u00e9gression orale archa\u00efque le d\u00e9sir inconscient d&rsquo;\u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 et f\u00e9cond\u00e9 par le p\u00e8re. \u00c0 ce stade du d\u00e9veloppement o\u00f9 la g\u00e9nitalit\u00e9 n&rsquo;est pas encore fermement assise sur le primat du phallus, l&rsquo;incorporation orale sert de m\u00e9taphore somatique au rapport sexuel passif. L&rsquo;enfant d\u00e9sire ardemment \u00eatre aim\u00e9 par le p\u00e8re comme la m\u00e8re l&rsquo;est, mais ce v\u0153u d&rsquo;amour passif se heurte \u00e0 la prise de conscience que la passivit\u00e9 implique la mutilation corporelle. \u00catre aim\u00e9 du p\u00e8re exige le sacrifice du p\u00e9nis ; d\u00e8s lors, le d\u00e9sir homosexuel passif se convertit imm\u00e9diatement en angoisse de castration, mat\u00e9rialis\u00e9e par les crocs d\u00e9vorateurs du loup.<\/p>\n<p>Le r\u00eave des loups fonctionne ainsi comme un dispositif de signal d&rsquo;angoisse (<em>Angstsignal<\/em>). L&rsquo;ouverture soudaine de la fen\u00eatre figure la perc\u00e9e soudaine du refoul\u00e9 dans le champ de la conscience endormie : le rideau de l&rsquo;amn\u00e9sie infantile s&rsquo;ouvre brusquement, exposant le Moi de l&rsquo;enfant \u00e0 la r\u00e9activation terrifiante d&rsquo;une sc\u00e8ne d&rsquo;une intensit\u00e9 traumatique intol\u00e9rable, for\u00e7ant le r\u00e9veil pr\u00e9cipit\u00e9 comme ultime barri\u00e8re d\u00e9fensive contre l&rsquo;accomplissement du d\u00e9sir inconscient.<\/p>\n<h2>5. La sc\u00e8ne primitive (Urszene) : D\u00e9construction, r\u00e9alit\u00e9 et fantasme<\/h2>\n<h3>5.1 La reconstruction analytique du co\u00eft parental a tergo<\/h3>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 partir du d\u00e9chiffrement du r\u00eave des loups que Freud accomplit le geste th\u00e9orique et technique le plus audacieux de sa carri\u00e8re : la reconstruction de la \u00ab sc\u00e8ne primitive \u00bb (<em>Urszene<\/em>). En combinant les d\u00e9tails du r\u00eave \u2014 l&rsquo;immobilit\u00e9 des b\u00eates, l&rsquo;attention visuelle extr\u00eame, la fen\u00eatre ouverte, la blancheur du linge \u2014 avec les sympt\u00f4mes intestinaux de Pankejeff et son attirance compulsive pour les femmes pench\u00e9es au sol dans des postures domestiques (comme les servantes frottant les parquets), Freud postule un \u00e9v\u00e9nement historique pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Selon cette construction, l&rsquo;enfant, \u00e2g\u00e9 d&rsquo;environ un an et demi, dormait dans un petit berceau situ\u00e9 dans la chambre \u00e0 coucher de ses parents pendant un apr\u00e8s-midi d&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e9touffant. R\u00e9veill\u00e9 par la chaleur ou par des bruits inhabituels, le nourrisson aurait assist\u00e9, m\u00e9dus\u00e9, \u00e0 un accouplement complet entre ses parents. Freud va jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9ciser la m\u00e9canique posturale de l&rsquo;acte : il s&rsquo;agissait d&rsquo;un co\u00eft accompli <em>a tergo<\/em>, \u00ab \u00e0 la mani\u00e8re des b\u00eates \u00bb (<em>more ferarum<\/em>), la m\u00e8re \u00e9tant agenouill\u00e9e ou courb\u00e9e en avant et le p\u00e8re la p\u00e9n\u00e9trant par l&rsquo;arri\u00e8re. Cette disposition g\u00e9om\u00e9trique particuli\u00e8re offrait au regard de l&rsquo;enfant une vue directe et sans obstacle sur les organes g\u00e9nitaux de ses deux g\u00e9niteurs.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne se serait conclue par un incident physiologique d\u00e9cisif : l&rsquo;enfant, excit\u00e9 sexuellement par ce spectacle dont il ne comprenait pas la signification, aurait d\u00e9f\u00e9qu\u00e9 dans ses langes, interrompant le co\u00eft parental par ses vagissements ou son \u00e9mission f\u00e9cale. Le p\u00e8re aurait alors manifest\u00e9 son agacement d&rsquo;un regard s\u00e9v\u00e8re. Freud \u00e9taye cette reconstruction en soulignant que cette observation fournissait \u00e0 l&rsquo;enfant le mod\u00e8le d&rsquo;une double identification contradictoire : il s&rsquo;identifiait d&rsquo;une part au p\u00e8re actif et p\u00e9n\u00e9trant, et d&rsquo;autre part \u00e0 la m\u00e8re passive et soumise, tout en d\u00e9couvrant avec effroi la confirmation visuelle de l&rsquo;absence de p\u00e9nis chez la femme, preuve tangible de la menace de castration.<\/p>\n<h3>5.2 Le m\u00e9canisme fondamental de l&rsquo;apr\u00e8s-coup (Nachtr\u00e4glichkeit)<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport \u00e9pist\u00e9mologique capital de l&rsquo;Homme aux loups r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9laboration syst\u00e9matique de la notion de temporalit\u00e9 psychique non lin\u00e9aire, condens\u00e9e dans le concept freudien de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apr%C3%A8s-coup\">l&rsquo;apr\u00e8s-coup<\/a> (<em>Nachtr\u00e4glichkeit<\/em>). Freud ne con\u00e7oit pas le traumatisme comme l&rsquo;impact m\u00e9canique d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur sur un appareil psychique passif \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une blessure balistique. La sc\u00e8ne observ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de dix-huit mois ne fut pas traumatique au moment m\u00eame de sa perception brute, car l&rsquo;appareil psychique du nourrisson pr\u00e9-verbal ne poss\u00e9dait ni la maturit\u00e9 anatomique, ni le vocabulaire pulsionnel, ni l&rsquo;organisation conceptuelle n\u00e9cessaires pour int\u00e9grer ce qu&rsquo;il voyait.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation est demeur\u00e9e stock\u00e9e dans l&rsquo;inconscient sous la forme d&rsquo;une trace mn\u00e9sique neutre, inassimil\u00e9e, analogue \u00e0 une empreinte photographique non d\u00e9velopp\u00e9e. Le traumatisme ne surgit que r\u00e9trospectivement, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans, \u00e0 l&rsquo;occasion du r\u00eave de la veille du quatri\u00e8me anniversaire. C&rsquo;est le d\u00e9veloppement pulsionnel endog\u00e8ne de l&rsquo;enfant \u2014 l&rsquo;accession \u00e0 la phase phallique, l&rsquo;activation des th\u00e9ories sexuelles infantiles cons\u00e9cutives \u00e0 la s\u00e9duction par la s\u0153ur et les r\u00e9cits de contes \u2014 qui conf\u00e8re soudainement \u00e0 la trace mn\u00e9sique archa\u00efque sa signification sexuelle violente et insoutenable.<\/p>\n<p>La causalit\u00e9 freudienne s&rsquo;av\u00e8re donc bidirectionnelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le pass\u00e9 fournit la trace mat\u00e9rielle et brute de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ;<\/li>\n<li>Le pr\u00e9sent du sujet en mutation r\u00e9organise, restructure et resignifie cette trace en lui conf\u00e9rant une charge traumatique nouvelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le r\u00eave des loups r\u00e9veille et r\u00e9\u00e9crit la sc\u00e8ne originaire en la drapant sous les oripeaux de l&rsquo;angoisse phobique. Sans l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9coce, le r\u00eave n&rsquo;aurait pas eu son contenu sp\u00e9cifique ; mais sans la r\u00e9activation pulsionnelle de l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d&rsquo;origine serait demeur\u00e9 une lettre morte sans effet pathog\u00e8ne.<\/p>\n<h3>5.3 R\u00e9alit\u00e9 historique contre v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle et fantasme originaire<\/h3>\n<p>Tout au long de son texte, Freud fait preuve d&rsquo;une lucidit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique remarquable et d&rsquo;une h\u00e9sitation m\u00e9thodologique f\u00e9conde. Conscient de l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 que pouvait susciter l&rsquo;affirmation qu&rsquo;un enfant d&rsquo;un an et demi puisse enregistrer avec une telle pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique les d\u00e9tails d&rsquo;un co\u00eft parental, l&rsquo;analyste consacre de longues pages \u00e0 peser l&rsquo;alternative : la sc\u00e8ne primitive a-t-elle eu lieu comme un fait r\u00e9el de l&rsquo;histoire empirique de Pankejeff, ou s&rsquo;agit-il d&rsquo;une construction purement fantasmatique forg\u00e9e r\u00e9trospectivement par l&rsquo;appareil psychique ?<\/p>\n<p>Freud formule alors la notion de \u00ab fantasme originaire \u00bb (<em>Urphantasie<\/em>). M\u00eame si l&rsquo;enfant n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin oculaire de l&rsquo;accouplement parental, il aurait pu concevoir cette sc\u00e8ne en combinant des perceptions fragmentaires (le co\u00eft d&rsquo;animaux domestiques \u00e0 la campagne, des bruits nocturnes) et en les r\u00e9organisant sous l&#8217;empire d&rsquo;un sch\u00e9ma phylog\u00e9n\u00e9tique h\u00e9rit\u00e9. Pour la m\u00e9tapsychologie, la distinction entre v\u00e9rit\u00e9 historique mat\u00e9rielle (ce qui s&rsquo;est r\u00e9ellement produit dans l&rsquo;espace physique) et r\u00e9alit\u00e9 psychique (ce qui est \u00e9prouv\u00e9 et produit des effets d&rsquo;angoisse et de sympt\u00f4me) s&rsquo;efface au profit de cette derni\u00e8re. L&rsquo;efficacit\u00e9 op\u00e9ratoire du fantasme est absolument \u00e9quivalente \u00e0 celle d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement objectif.<\/p>\n<p>Dans sa pratique clinique, Freud soutient que la reconstruction analytique n&rsquo;a pas pour but de restaurer un souvenir historique certifi\u00e9 conforme par un t\u00e9moin ext\u00e9rieur, mais de combler les lacunes b\u00e9antes de la m\u00e9moire inconsciente par une hypoth\u00e8se explicative qui redonne coh\u00e9rence au fonctionnement psychique du patient. M\u00eame si Pankejeff ne put jamais se rem\u00e9morer consciemment et directement l&rsquo;Urszene \u2014 celle-ci demeurant \u00e0 jamais inaccessible au souvenir verbalis\u00e9 \u2014, la construction propos\u00e9e par Freud produisit la lev\u00e9e durable des r\u00e9sistances et la d\u00e9sintrication des sympt\u00f4mes, attestant sa validit\u00e9 clinique.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;organisation psychosexuelle infantile de Sergue\u00ef Pankejeff<\/h2>\n<h3>6.1 La phase sadique-anale et l&rsquo;\u00e9rotisme cloacal<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration du cas de l&rsquo;Homme aux loups permit \u00e0 Freud de pr\u00e9ciser avec une acuit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e l&rsquo;architecture de la phase sadique-anale du d\u00e9veloppement psychosexuel. Chez Pankejeff, la zone \u00e9rog\u00e8ne rectale ne s&rsquo;\u00e9tait pas effac\u00e9e au profit de la primaut\u00e9 g\u00e9nitale ; elle demeurait le foyer d&rsquo;une excitation intense et le pivot de toutes ses transactions symboliques. Sa constipation chronique n&rsquo;\u00e9tait pas une simple paresse p\u00e9ristaltique, mais l&rsquo;expression somatique d&rsquo;une r\u00e9tention pulsionnelle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, le refus inconscient de c\u00e9der au monde ext\u00e9rieur son pr\u00e9cieux contenu f\u00e9cal.<\/p>\n<p>Cette fixation anale avait \u00e9t\u00e9 puissamment surinvestie par les pratiques m\u00e9dicales de son enfance. L&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de lavements par sa gouvernante anglaise (\u00ab Nanya \u00bb) constituait pour le jeune gar\u00e7on une situation d&rsquo;excitation sexuelle passivement subie et passionn\u00e9ment recherch\u00e9e. La canule du lavement p\u00e9n\u00e9trait son sphincter, r\u00e9veillant la volupt\u00e9 cloacale tout en confirmant sa position de soumission \u00e9rotique \u00e0 la femme. Plus tard, cette pratique fut reprise par son valet de chambre, institutionnalisant \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte la r\u00e9gression du sujet \u00e0 un statut d&rsquo;objet passif que l&rsquo;on doit purger pour lui permettre de vivre.<\/p>\n<p>Freud met en \u00e9vidence l&rsquo;\u00e9quivalence symbolique inconsciente qui r\u00e9git l&rsquo;univers de Pankejeff : <em>excr\u00e9ment = argent = cadeau = enfant<\/em>. L&rsquo;or et l&rsquo;argent que le jeune h\u00e9ritier russe d\u00e9pensait sans compter, ou dont il exigeait la distribution sous forme de rentes, figuraient les excr\u00e9ments retenus ou expuls\u00e9s. L&rsquo;argent repr\u00e9sentait pour lui le substitut direct de la substance f\u00e9cale offerte au p\u00e8re pour obtenir son amour. En refusant d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la g\u00e9nitalit\u00e9 masculine active, le sujet s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 dans une \u00e9conomie cloacale o\u00f9 l&rsquo;angoisse de perdre son p\u00e9nis \u00e9tait constamment d\u00e9plac\u00e9e et rejou\u00e9e sur la perte ou la r\u00e9tention de ses f\u00e8ces.<\/p>\n<h3>6.2 La s\u00e9duction pr\u00e9coce par la s\u0153ur et ses r\u00e9percussions<\/h3>\n<p>Le second jalon de cette organisation psychosexuelle fut l&rsquo;exp\u00e9rience pr\u00e9coce de la s\u00e9duction incestueuse initi\u00e9e par sa s\u0153ur Anna au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dant son quatri\u00e8me anniversaire. Anna, d&rsquo;un temp\u00e9rament pr\u00e9coce et volontaire, prit l&rsquo;initiative de jeux \u00e9rotiques dans la chambre d&rsquo;enfants, manipulant le sexe de son jeune fr\u00e8re et l&rsquo;invitant \u00e0 des caresses r\u00e9ciproques. Cet \u00e9v\u00e9nement r\u00e9el marqua un tournant destructeur dans la structuration narcissique du gar\u00e7on.<\/p>\n<p>Loin de vivre cette initiation comme une victoire phallique, Sergue\u00ef l&rsquo;\u00e9prouva comme une humiliation traumatisante. Il s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9 plac\u00e9 dans une position de passivit\u00e9 d\u00e9routante, incapable de r\u00e9pondre activement aux sollicitations de sa s\u0153ur, qui le m\u00e9prisait ensuite pour sa faiblesse. Pour surmonter cette blessure narcissique intol\u00e9rable, le jeune enfant op\u00e9ra un renversement brutal de la passivit\u00e9 en agressivit\u00e9 : ce fut le d\u00e9clencheur direct de sa p\u00e9riode de m\u00e9chancet\u00e9 sadique, o\u00f9 il commen\u00e7a \u00e0 tourmenter les b\u00eates, \u00e0 insulter sa nourrice et \u00e0 tyranniser sa maisonn\u00e9e. Le sadisme n&rsquo;\u00e9tait ici que la d\u00e9fense d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e du Moi contre le sentiment intol\u00e9rable de castration \u00e9prouv\u00e9 face \u00e0 la fille.<\/p>\n<p>Par la suite, cette s\u00e9duction fraternelle engendra une dette de culpabilit\u00e9 pr\u00e9coce et inexpugnable. L&rsquo;interdiction morale de l&rsquo;inceste s&rsquo;abattit sur lui avec toute la rigueur des r\u00e9probations familiales. Pankejeff refusa d\u00e8s lors tout rapprochement affectif avec sa s\u0153ur, d\u00e9veloppant envers elle une rivalit\u00e9 f\u00e9roce doubl\u00e9e d&rsquo;une identification narcissique inconsciente. Lorsqu&rsquo;Anna mit fin \u00e0 ses jours en 1906, cette vieille culpabilit\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e resurgit avec une violence d\u00e9vastatrice, le sujet \u00e9prouvant son propre deuil comme le ch\u00e2timent m\u00e9rit\u00e9 de ses transgressions \u00e9rotiques enfantines.<\/p>\n<h3>6.3 Le complexe d&rsquo;\u0152dipe invers\u00e9 et l&rsquo;identification passive au p\u00e8re<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9tapsychologiques les plus profondes du texte freudien est la mise au jour de la forme n\u00e9gative ou invers\u00e9e du complexe d&rsquo;\u0152dipe. Dans le sch\u00e9ma \u0153dipien classique, le petit gar\u00e7on d\u00e9sire la m\u00e8re et veut \u00e9liminer le p\u00e8re rival. Chez Sergue\u00ef Pankejeff, l&rsquo;organisation \u0153dipienne prit une orientation diam\u00e9tralement oppos\u00e9e : le gar\u00e7on avait pris son p\u00e8re comme objet d&rsquo;amour direct, et d\u00e9sirait ardemment \u00eatre poss\u00e9d\u00e9, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 et f\u00e9cond\u00e9 par lui, tandis que la m\u00e8re devenait l&rsquo;objet d&rsquo;une jalousie et d&rsquo;une rivalit\u00e9 am\u00e8res.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;observation postul\u00e9e de la sc\u00e8ne primitive, ce n&rsquo;est pas la position du p\u00e8re viril que le petit Sergue\u00ef avait convoit\u00e9e, mais celle de la m\u00e8re courb\u00e9e <em>a tergo<\/em>. Il voulait se substituer \u00e0 la m\u00e8re pour jouir des assauts paternels. Cependant, cette motion homosexuelle passive se heurtait au roc infranchissable de la castration anatomique :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;enfant d\u00e9couvre que pour \u00eatre aim\u00e9 du p\u00e8re \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une femme, il est imp\u00e9ratif de poss\u00e9der le sexe f\u00e9minin ;<\/li>\n<li>Le sexe f\u00e9minin est per\u00e7u par lui comme un corps mutil\u00e9, priv\u00e9 de p\u00e9nis par un ch\u00e2timent sanglant ;<\/li>\n<li>Le prix \u00e0 payer pour l&rsquo;accomplissement du v\u0153u homosexuel incestueux n&rsquo;est donc rien de moins que l&rsquo;amputation de son propre organe viril.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette prise de conscience pr\u00e9cipite une impasse psychique absolue. Le d\u00e9sir d&rsquo;amour paternel exige la castration, mais le narcissisme phallique de l&rsquo;enfant refuse cat\u00e9goriquement cette amputation corporelle. Pris dans cette tenaille m\u00e9tapsychologique inextinguible, le complexe d&rsquo;\u0152dipe ne peut conna\u00eetre de liquidation harmonieuse. Il s&rsquo;effondre dans une r\u00e9gression d\u00e9fensive massive : l&rsquo;enfant renonce au p\u00e8re comme objet d&rsquo;amour, mais int\u00e9riorise la menace sous la forme de l&rsquo;angoisse phobique du loup d\u00e9vorateur, figeant son organisation libidinale dans un compromis n\u00e9vrotique qui hantera toute son existence adulte.<\/p>\n<h2>7. La menace de castration et la dynamique de la n\u00e9vrose obsessionnelle<\/h2>\n<h3>7.1 La phobie animale comme formation de compromis d\u00e9fensive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9closion de la phobie des loups \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans constitue une formation de compromis hautement sophistiqu\u00e9e, destin\u00e9e \u00e0 g\u00e9rer la terreur de la castration n\u00e9e de l&rsquo;\u0152dipe invers\u00e9. L&rsquo;appareil psychique du jeune Pankejeff, incapable de supporter le conflit direct entre son d\u00e9sir de soumission homosexuelle au p\u00e8re et son angoisse de perdre son membre viril, recourt au m\u00e9canisme classique du d\u00e9placement phobique. Le p\u00e8re, source intol\u00e9rable d&rsquo;amour et de terreur, est \u00e9vinc\u00e9 de la conscience vigilante ; \u00e0 sa place est substitu\u00e9 l&rsquo;animal tot\u00e9mique du loup.<\/p>\n<p>Cette substitution d\u00e9place le danger d&rsquo;un plan relationnel interne insoluble \u00e0 un plan perceptif externe th\u00e9oriquement contr\u00f4lable. L&rsquo;angoisse de castration se transforme en une peur circonscrite : \u00eatre mordu, \u00eatre d\u00e9chiquet\u00e9, ou \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par la b\u00eate f\u00e9roce. D\u00e8s lors, le gar\u00e7on n&rsquo;a plus \u00e0 craindre l&rsquo;homme qu&rsquo;il aime par-dessus tout ; il lui suffit d&rsquo;\u00e9viter la vue des illustrations repr\u00e9sentant des loups, de fermer les fen\u00eatres le soir venu et de solliciter la pr\u00e9sence s\u00e9curisante de sa nourrice pour apaiser son tourment.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la formation de compromis phobique se r\u00e9v\u00e8le d&rsquo;une efficacit\u00e9 pr\u00e9caire. Elle exige une d\u00e9pense d&rsquo;\u00e9nergie constante pour maintenir les contre-investissements d\u00e9fensifs. Tr\u00e8s vite, la phobie animale ne parvient plus \u00e0 endiguer l&rsquo;afflux des motions pulsionnelles refoul\u00e9es. L&rsquo;objet phobique tend \u00e0 prolif\u00e9rer : apr\u00e8s le loup surgissent les insectes mena\u00e7ants, puis les chevaux maltrait\u00e9s. L&rsquo;angoisse finit par d\u00e9border le cadre de l&rsquo;\u00e9vitement spatial, for\u00e7ant le Moi de l&rsquo;enfant \u00e0 abandonner la structure de la phobie pour se r\u00e9fugier dans un syst\u00e8me d\u00e9fensif bien plus contraignant et int\u00e9rioris\u00e9 : la n\u00e9vrose obsessionnelle.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;obsession religieuse et la pi\u00e9t\u00e9 compulsive \u00e0 quatre ans et demi<\/h3>\n<p>La transition vers la n\u00e9vrose obsessionnelle s&rsquo;op\u00e8re par le biais d&rsquo;un virement spectaculaire vers la pi\u00e9t\u00e9 religieuse, aliment\u00e9e par les enseignements de sa m\u00e8re et de sa domesticit\u00e9 orthodoxe. Vers l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans et demi, le jeune Sergue\u00ef d\u00e9veloppe une d\u00e9votion fanatique qui prend l&rsquo;allure d&rsquo;un v\u00e9ritable syst\u00e8me d&rsquo;astreintes rituelles. Le soir, le moment du coucher devient un calvaire protocolaire : l&rsquo;enfant doit r\u00e9citer des s\u00e9ries interminables de pri\u00e8res sans omettre une seule syllabe, sous peine de devoir recommencer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du cycle, tout en se signant avec une ferveur convulsive.<\/p>\n<p>Cette hyper-moralit\u00e9 religieuse masquait mal son envers pulsionnel sadique et blasph\u00e9matoire. Plus le gar\u00e7on s&rsquo;\u00e9puisait en d\u00e9votions, plus des pens\u00e9es sacril\u00e8ges irr\u00e9pressibles faisaient irruption dans son esprit : il \u00e9tait assailli par l&rsquo;obligation involontaire d&rsquo;insulter la Trinit\u00e9, de prof\u00e9rer des mal\u00e9dictions immondes contre Dieu et de traiter le Christ de porc ou d&rsquo;excr\u00e9ment. Cette d\u00e9tresse sacril\u00e8ge plongeait le jeune Sergue\u00ef dans des transes de culpabilit\u00e9 terrifiantes, qu&rsquo;il tentait d&rsquo;annuler magiquement en se jetant \u00e0 genoux pour embrasser les ic\u00f4nes saintes de sa chambre avec une violence fr\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>Freud d\u00e9crypte avec une clart\u00e9 souveraine cette dynamique obsessionnelle. Dieu n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le p\u00e8re id\u00e9alis\u00e9 et tout-puissant \u00e9lev\u00e9 au rang c\u00e9leste, tandis que le Christ incarne le fils sacrificiel ch\u00e2ti\u00e9 et offert \u00e0 la castration pour racheter la faute originaire. En embrassant les ic\u00f4nes, Pankejeff accomplit un acte d&rsquo;apaisement homosexuel passif envers le p\u00e8re divin, tout en expiant les d\u00e9sirs parricides d&rsquo;une f\u00e9rocit\u00e9 inou\u00efe qui bouillonnent dans son inconscient. La pi\u00e9t\u00e9 compulsive repr\u00e9sentait le champ de bataille o\u00f9 s&rsquo;affrontaient sans tr\u00eave la soumission absolue et la r\u00e9volte forcen\u00e9e du fils contre la loi paternelle.<\/p>\n<h3>7.3 La dissociation somatopsychique et les \u00e9quivalents corporels<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus singuliers de la psychopathologie de Pankejeff r\u00e9side dans la somatisation spectaculaire de ses conflits psychiques. Le corps n&rsquo;\u00e9tait pas seulement le lieu d&rsquo;expression de sympt\u00f4mes conversifs hyst\u00e9riques classiques ; il subissait une dissociation somatopsychique profonde o\u00f9 les fonctions v\u00e9g\u00e9tatives devenaient les \u00e9quivalents directs des processus de pens\u00e9e refoul\u00e9s. Son intestin \u00e9tait litt\u00e9ralement transform\u00e9 en un organe th\u00e9ologique et \u00e9rotique.<\/p>\n<p>L&rsquo;occlusion intestinale psychog\u00e8ne fonctionnait pour le patient comme la m\u00e9taphore somatique d&rsquo;un accouchement anal et d&rsquo;une r\u00e9clusion p\u00e9nitentiaire. Retenir ses excr\u00e9ments signifiait conserver en soi le pr\u00e9cieux f\u0153tus issu de l&rsquo;amour homosexuel avec le p\u00e8re, tout en ch\u00e2tiant son propre corps par la douleur physique. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;exon\u00e9ration obtenue par le lavement repr\u00e9sentait \u00e0 la fois l&rsquo;accouchement miraculeux, la r\u00e9conciliation avec le p\u00e8re et la d\u00e9livrance de la faute sacril\u00e8ge.<\/p>\n<p>Cette somatisation s&rsquo;accompagnait du ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif hautement troublant du \u00ab voile \u00bb (<em>Schleier<\/em>). Pankejeff d\u00e9crivait le monde comme \u00e9tant s\u00e9par\u00e9 de lui par une membrane cotonneuse, un voile qui le condamnait \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;isolement affectif absolu. Freud rattacha ce voile au fantasme originaire d&rsquo;\u00eatre encore enferm\u00e9 dans l&rsquo;ut\u00e9rus maternel, envelopp\u00e9 dans la membrane f\u0153tale (le \u00ab coiffe \u00bb avec laquelle Sergue\u00ef \u00e9tait n\u00e9, selon une croyance slave lui pr\u00e9disant une chance extraordinaire). L&rsquo;expulsion intestinale provoqu\u00e9e chirurgicalement d\u00e9chirait p\u00e9riodiquement ce voile placentaire, r\u00e9ins\u00e9rant pour quelques heures le sujet dans la r\u00e9alit\u00e9 du monde des vivants avant que la chape de l&rsquo;inhibition narcissique ne vienne \u00e0 nouveau l&rsquo;envelopper.<\/p>\n<h2>8. Apports th\u00e9oriques majeurs : Clivage du Moi, refoulement et rejet<\/h2>\n<h3>8.1 La distinction fondamentale entre Verdr\u00e4ngung et Verwerfung<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;histoire des concepts, le cas de l&rsquo;Homme aux loups constitue le laboratoire o\u00f9 Freud a commenc\u00e9 \u00e0 forger les distinctions les plus subtiles de la psychopathologie structurale. C&rsquo;est dans ce texte qu&rsquo;appara\u00eet de mani\u00e8re d\u00e9cisive l&rsquo;opposition entre deux destins pulsionnels radicaux : le refoulement proprement dit (<em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Refoulement\">Verdr\u00e4ngung<\/a><\/em>) et le rejet ou jugement de condamnation (<em>Verwerfung<\/em>). Cette distinction textuelle a fourni quelques d\u00e9cennies plus tard \u00e0 Jacques Lacan le socle de sa th\u00e9orisation de la forclusion.<\/p>\n<p>Dans le refoulement n\u00e9vrotique classique, la repr\u00e9sentation inconciliable est chass\u00e9e de la conscience, mais son inscription (la trace mn\u00e9sique) demeure vivante dans l&rsquo;inconscient, pr\u00eate \u00e0 faire retour sous forme de sympt\u00f4mes d\u00e9guis\u00e9s, de lapsus ou de r\u00eaves. Or, en analysant l&rsquo;attitude de Sergue\u00ef Pankejeff vis-\u00e0-vis de la castration, Freud observe un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une tout autre nature :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Il la rejeta (<em>er verwarf sie<\/em>) et s&rsquo;en tint \u00e0 son jugement selon lequel il n&rsquo;y avait pas de castration. [&#8230;] Une r\u00e9action de ce genre, par laquelle le sujet refuse d&rsquo;accueillir une perception nouvelle et se comporte comme si elle n&rsquo;existait pas, est fondamentalement diff\u00e9rente du refoulement. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Face \u00e0 la vision du corps f\u00e9minin d\u00e9nu\u00e9 de phallus, Pankejeff n&rsquo;a pas simplement refoul\u00e9 cette menace d&rsquo;angoisse ; il a op\u00e9r\u00e9 un rejet radical de la perception elle-m\u00eame, refusant d&rsquo;admettre la r\u00e9alit\u00e9 biologique de la diff\u00e9rence des sexes. Cette <em>Verwerfung<\/em> primitive laisse une br\u00e8che ouverte dans le rapport du sujet au r\u00e9el, expliquant pourquoi sa n\u00e9vrose demeurait si poreuse aux vacillements de la certitude d\u00e9lirante.<\/p>\n<h3>8.2 La gen\u00e8se du concept de clivage du Moi (Ich-Spaltung)<\/h3>\n<p>Directement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 cette analyse du rejet, le cas de l&rsquo;Homme aux loups pose les premi\u00e8res pierres du concept de clivage du Moi (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Clivage_du_Moi\"><em>Ich-Spaltung<\/em><\/a>), que Freud formalisera de mani\u00e8re magistrale dans ses ultimes textes m\u00e9tapsychologiques de 1927 (<em>Le F\u00e9tichisme<\/em>) et de 1938 (<em>Le clivage du Moi dans le processus de d\u00e9fense<\/em>). Pankejeff n&rsquo;avait pas simplement choisi une voie d\u00e9fensive au d\u00e9triment de l&rsquo;autre ; il h\u00e9bergeait en son sein deux attitudes psychiques parfaitement inconciliables sans que l&rsquo;une n&rsquo;annule l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, un courant de son Moi reconnaissait parfaitement la r\u00e9alit\u00e9 de la castration f\u00e9minine, en \u00e9prouvait une terreur indicible et \u00e9rigeait contre elle des digues obsessionnelles et phobiques massives. Mais simultan\u00e9ment, un autre courant du m\u00eame Moi refusait obstin\u00e9ment d&rsquo;enregistrer ce fait, maintenait la croyance in\u00e9branlable que la femme poss\u00e8de un p\u00e9nis et agissait dans le fantasme comme si la castration n&rsquo;existait pas. Ce qui frappe Freud, c&rsquo;est l&rsquo;absence totale de conflit dialectique entre ces deux positions : elles coexistaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te au sein de la m\u00eame personnalit\u00e9, s\u00e9par\u00e9es par une faille structurelle du Moi.<\/p>\n<p>Ce clivage n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9quivalent du refoulement, o\u00f9 le Moi lutte contre le \u00c7a. C&rsquo;est le Moi lui-m\u00eame qui se d\u00e9chire en deux fragments distincts pour complaire \u00e0 la fois \u00e0 l&rsquo;exigence pulsionnelle et \u00e0 la contrainte de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Cette d\u00e9couverte r\u00e9volutionnaire montrait que le Moi n&rsquo;est pas une entit\u00e9 unifi\u00e9e, indivisible et souveraine, mais une construction fragile, travers\u00e9e de lignes de fracture irr\u00e9parables qui annon\u00e7aient les d\u00e9compensations psychotiques ult\u00e9rieures du patient.<\/p>\n<h3>8.3 La temporalit\u00e9 psychique et la causalit\u00e9 non-lin\u00e9aire<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse m\u00e9tapsychologique d\u00e9ploy\u00e9e dans la monographie liquide d\u00e9finitivement toute conception na\u00efve d&rsquo;un d\u00e9terminisme psychologique m\u00e9canique ou lin\u00e9aire. Freud d\u00e9montre que le fonctionnement psychique proc\u00e8de par polyphonie causale et causalit\u00e9 r\u00e9cursive. Il r\u00e9cuse l&rsquo;illusion selon laquelle il existerait un traumatisme unique, ponctuel et auto-suffisant qui produirait m\u00e9caniquement la maladie \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une cause physique engendrant un effet.<\/p>\n<p>\u00c0 travers le concept de \u00ab s\u00e9ries compl\u00e9mentaires \u00bb (<em>Erg\u00e4nzungsreihen<\/em>), Freud articule la rencontre contingente et dynamique entre trois ordres de facteurs :<\/p>\n<ul>\n<li>Les dispositions constitutionnelles inn\u00e9es (l&rsquo;intensit\u00e9 biologique de la libido, la force des pulsions partielles, l&rsquo;inertie psychique) ;<\/li>\n<li>Les exp\u00e9riences pr\u00e9coces accidentelles subies dans la prime enfance (l&rsquo;observation r\u00e9elle ou fantasm\u00e9e du co\u00eft parental, les s\u00e9ductions fraternelles, les lavements m\u00e9dicaux) ;<\/li>\n<li>Le conflit psychique actuel de l&rsquo;adulte confront\u00e9 \u00e0 une t\u00e2che adaptative ou \u00e0 un deuil insurmontable r\u00e9activant les fixations r\u00e9gressives.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, aucun facteur n&rsquo;est d\u00e9terminant \u00e0 lui seul. C&rsquo;est l&rsquo;agencement structural de ces diff\u00e9rentes s\u00e9ries qui cr\u00e9e la pathologie. La m\u00e9moire freudienne est un syst\u00e8me perp\u00e9tuellement remani\u00e9 \u00e0 rebours : les traces du pass\u00e9 sont r\u00e9\u00e9crites, r\u00e9encod\u00e9es et reconfigur\u00e9es au gr\u00e9 des tensions et des remaniements du pr\u00e9sent. Le temps de l&rsquo;Homme aux loups n&rsquo;est pas le temps chronologique uniforme de l&rsquo;horloge, mais la temporalit\u00e9 spiral\u00e9e de l&rsquo;inconscient, o\u00f9 l&rsquo;origine se reconstruit ind\u00e9finiment \u00e0 partir de ses effets terminaux.<\/p>\n<h2>9. La relation transf\u00e9rentielle et le d\u00e9nouement de la cure avec Freud<\/h2>\n<h3>9.1 Le maniement du contre-transfert freudien<\/h3>\n<p>La prise en charge de Sergue\u00ef Pankejeff fut le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un engagement personnel et d&rsquo;un investissement affectif tout \u00e0 fait exceptionnels de la part de Sigmund Freud. Loin de s&rsquo;en tenir \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de neutralit\u00e9 bienveillante et d&rsquo;abstinence froide qu&rsquo;il recommandait par ailleurs dans ses \u00e9crits de technique analytique, le p\u00e8re de la psychanalyse noua avec son jeune patient aristocrate une relation complexe, empreinte d&rsquo;une grande admiration intellectuelle et d&rsquo;une sollicitude quasi paternelle.<\/p>\n<p>Freud \u00e9tait fascin\u00e9 par l&rsquo;intelligence aigu\u00eb de Pankejeff, par sa sensibilit\u00e9 d&rsquo;artiste et par son statut de grand seigneur issu d&rsquo;un Empire russe en pleine \u00e9bullition. Cette s\u00e9duction mutuelle n&rsquo;alla pas sans risques pour la direction de la cure. Face \u00e0 un patient qui r\u00e9clamait avec passion une figure paternelle id\u00e9ale pour remplacer son p\u00e8re biologique suicid\u00e9, Freud accepta d&rsquo;occuper cette place protectrice, ce qui compliqua singuli\u00e8rement le travail de d\u00e9sid\u00e9alisation et la liquidation du transfert passif-homosexuel.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res du cadre analytique vol\u00e8rent en \u00e9clats lorsque survint la tourmente historique. Ruin\u00e9 par la Premi\u00e8re Guerre mondiale et la R\u00e9volution bolchevique de 1917, qui entra\u00een\u00e8rent la confiscation int\u00e9grale de ses immenses domaines terriens en Russie, Pankejeff revint \u00e0 Vienne en 1919 dans un d\u00e9nuement mat\u00e9riel complet. \u00c9mu par la d\u00e9tresse de son ancien patient, Freud fit preuve d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent : il non seulement le traita gratuitement lors d&rsquo;une br\u00e8ve tranche de reprise, mais il organisa au sein de la communaut\u00e9 psychanalytique internationale des collectes de fonds r\u00e9guli\u00e8res pour assurer sa subsistance financi\u00e8re, l&rsquo;analyste payant lui-m\u00eame une pension mensuelle au patient. Si cette charit\u00e9 sauva mat\u00e9riellement Pankejeff, elle scella \u00e0 jamais une dette narcissique symbolique insurmontable, rivant le patient \u00e0 une d\u00e9pendance viag\u00e8re envers l&rsquo;institution analytique.<\/p>\n<h3>9.2 La lev\u00e9e des sympt\u00f4mes et la fin officielle du traitement en 1914<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin du mois de juin 1914, \u00e0 la date butoir fix\u00e9e unilat\u00e9ralement par Freud, le bilan de la cure paraissait indiscutablement triomphal. L&rsquo;ultimatum avait port\u00e9 ses fruits : la formidable r\u00e9sistance passive du jeune homme avait c\u00e9d\u00e9, lib\u00e9rant les souvenirs capitaux et permettant l&rsquo;interpr\u00e9tation exhaustive de la sc\u00e8ne primitive et du r\u00eave des loups. Freud d\u00e9clara son patient \u00ab gu\u00e9ri \u00bb avec une fiert\u00e9 l\u00e9gitime, consid\u00e9rant qu&rsquo;il venait d&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nation psychiatrique l&rsquo;un des cas les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de son \u00e9poque.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats cliniques \u00e9taient ind\u00e9niables. Les grandes inhibitions motrices qui rendaient Pankejeff grabataire avaient compl\u00e8tement disparu. Il pouvait marcher seul, voyager sans \u00eatre paralys\u00e9 par l&rsquo;angoisse, et ses obsessions religieuses et morales avaient \u00e9t\u00e9 totalement dissoutes. Sur le plan affectif et pulsionnel, le jeune homme avait retrouv\u00e9 une capacit\u00e9 d&rsquo;investissement remarquable : il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9pris passionn\u00e9ment d&rsquo;une jeune femme, Th\u00e9r\u00e8se Keller, qu&rsquo;il avait rencontr\u00e9e dans un sanatorium et qu&rsquo;il allait \u00e9pouser, bravant l&rsquo;opposition de sa propre m\u00e8re et prouvant ainsi son \u00e9mancipation partielle de la tutelle familiale.<\/p>\n<p>Toutefois, ce d\u00e9nouement spectaculaire fut brutalement interrompu par le cataclysme g\u00e9opolitique de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1914. L&rsquo;assassinat de l&rsquo;archiduc Fran\u00e7ois-Ferdinand \u00e0 Sarajevo pr\u00e9cipita l&rsquo;Europe dans la guerre, obligeant Sergue\u00ef Pankejeff \u00e0 regagner pr\u00e9cipitamment la Russie tsariste avant la fermeture des fronti\u00e8res. Cette coupure ext\u00e9rieure brutale emp\u00eacha l&rsquo;\u00e9laboration terminale des affects de s\u00e9paration et la consolidation du d\u00e9tachement transf\u00e9rentiel, laissant des reliquats inconscients non liquid\u00e9s qui ne tarderaient pas \u00e0 se r\u00e9activer sous l&rsquo;impact de nouveaux traumatismes.<\/p>\n<h3>9.3 La br\u00e8ve reprise de cure en 1919 et le deuil narcissique<\/h3>\n<p>Lorsque Pankejeff r\u00e9appara\u00eet chez Freud en 1919, l&rsquo;homme a subi un d\u00e9classement social et un traumatisme historique vertigineux. D&rsquo;aristocrate immens\u00e9ment riche r\u00e9gnant sur des milliers d&rsquo;hectares, il est devenu un r\u00e9fugi\u00e9 politique apatride, contraint de fuir la guerre civile russe avec sa femme pour trouver asile dans une Vienne appauvrie et vaincue. Il est sans ressources, sans statut social et incapable d&rsquo;exercer un m\u00e9tier r\u00e9gulier adapt\u00e9 \u00e0 son nouveau statut prol\u00e9taris\u00e9.<\/p>\n<p>Freud le prend \u00e0 nouveau sur son divan pour une br\u00e8ve cure d&rsquo;appoint d&rsquo;environ quatre mois, de novembre 1919 \u00e0 f\u00e9vrier 1920. L&rsquo;objectif de cette seconde tranche est strictement cibl\u00e9 : il s&rsquo;agit de liquider un reliquat de transfert paternel n\u00e9gatif rest\u00e9 enkyst\u00e9 depuis 1914 et d&rsquo;analyser les m\u00e9canismes de r\u00e9sistance r\u00e9siduelle qui s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9veill\u00e9s \u00e0 l&rsquo;occasion de sa ruine mat\u00e9rielle. Le patient manifestait un ressentiment latent envers Freud, lui reprochant inconsciemment de l&rsquo;avoir gu\u00e9ri et rendu \u00e0 la vie ordinaire pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 son monde social aristocratique s&rsquo;effondrait.<\/p>\n<p>Cette br\u00e8ve intervention permit de restaurer un \u00e9quilibre psychologique suffisant pour que Pankejeff puisse occuper un emploi subalterne d&#8217;employ\u00e9 d&rsquo;assurances dans une compagnie viennoise. Mais cette gu\u00e9rison de surface masquait un deuil narcissique impossible \u00e0 faire : la perte irr\u00e9versible de sa grandeur d&rsquo;antan, coupl\u00e9e \u00e0 la disparition de sa s\u0153ur et de son p\u00e8re, continuait de ronger souterrainement l&rsquo;\u00e9conomie pulsionnelle du sujet, pr\u00e9parant la voie \u00e0 un glissement psychopathologique d&rsquo;une tout autre gravit\u00e9 nosologique.<\/p>\n<h2>10. Les suites psychiatriques et l&rsquo;analyse par Ruth Mack Brunswick<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9lirant de 1926 et l&rsquo;hypocondrie du nez<\/h3>\n<p>En 1926, douze ans apr\u00e8s la fin triomphale de la premi\u00e8re analyse et sept ans apr\u00e8s la br\u00e8ve reprise de 1919, l&rsquo;\u00e9difice n\u00e9vrotique de Sergue\u00ef Pankejeff s&rsquo;effondre dans une d\u00e9compensation psychotique spectaculaire. Cet \u00e9pisode clinique, rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre dans les annales sous le nom du d\u00e9lire du nez, t\u00e9moigne de la r\u00e9surgence d&rsquo;un mat\u00e9riel pulsionnel archa\u00efque non m\u00e9taphoris\u00e9 par le refoulement.<\/p>\n<p>Tout partit d&rsquo;un incident somatique banal : Pankejeff consulta un dermatologue viennois de renom, le docteur Leopold Arzt, pour une affection cutan\u00e9e mineure situ\u00e9e sur l&rsquo;aile de son nez. Le praticien appliqua un traitement local \u00e0 base de neige carbonique ou de rayons X. Tr\u00e8s rapidement, le patient d\u00e9veloppa une fixation hypocondriaque d&rsquo;une intensit\u00e9 d\u00e9lirante absolue : il acquit la certitude in\u00e9branlable que le dermatologue avait d\u00e9truit les tissus de son visage, creusant un trou b\u00e9ant, purulent et irr\u00e9m\u00e9diable au milieu de son nez. Pankejeff s&rsquo;affirmait monstrueusement d\u00e9figur\u00e9, incapable de croiser le regard de quiconque dans la rue ou au bureau.<\/p>\n<p>Le comportement du patient prit une allure st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et ali\u00e9n\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>Il portait continuellement sur lui un miroir de poche qu&rsquo;il sortait toutes les quelques minutes pour scruter la pr\u00e9tendue plaie avec une loupe ;<\/li>\n<li>Il passait des heures enti\u00e8res devant les glaces de son domicile \u00e0 tenter d&rsquo;arranger la peau ou \u00e0 appliquer de la poudre blanche pour masquer la perforation imaginaire ;<\/li>\n<li>Il d\u00e9veloppa une pers\u00e9cution d\u00e9lirante envers le docteur Arzt, mena\u00e7ant de le tuer pour venger la mutilation de sa virilit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Il s&rsquo;enferma dans une claustration totale, sombrant dans une prostration qui rappelait ses \u00e9tats de grabatisation d&rsquo;avant 1910.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 La prise en charge par Ruth Mack Brunswick (1926-1927)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette flamb\u00e9e parano\u00efaque av\u00e9r\u00e9e, Freud, vieillissant et d\u00e9j\u00e0 afflig\u00e9 par son cancer de la m\u00e2choire, comprit qu&rsquo;il ne pouvait pas reprendre le patient en cure sans risquer d&rsquo;alimenter directement la parano\u00efa transf\u00e9rentielle. Il orienta donc Pankejeff vers son \u00e9l\u00e8ve et prot\u00e9g\u00e9e am\u00e9ricaine, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ruth_Mack_Brunswick\">Ruth Mack Brunswick<\/a>, psychanalyste d&rsquo;une grande rigueur clinique, install\u00e9e \u00e0 Vienne. Cette analyse se d\u00e9roula d&rsquo;octobre 1926 \u00e0 f\u00e9vrier 1927 et fit l&rsquo;objet d&rsquo;une monographie clinique remarquable publi\u00e9e en 1928 dans l&rsquo;<em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr Psychoanalyse<\/em> sous le titre <em>Un suppl\u00e9ment \u00e0 \u00ab Extrait de l&rsquo;histoire d&rsquo;une n\u00e9vrose infantile \u00bb de Freud<\/em>.<\/p>\n<p>Ruth Mack Brunswick accomplit un travail d&rsquo;interpr\u00e9tation analytique vertigineux. Elle d\u00e9crypta le d\u00e9lire du nez comme une hallucination de la castration corporelle directe, projet\u00e9e sur un organe saillant du visage fonctionnant comme \u00e9quivalent phallique \u00e9vident. Mais surtout, Brunswick mit au jour le transfert n\u00e9gatif f\u00e9roce et la jalousie homosexuelle refoul\u00e9e que Pankejeff vouait \u00e0 Sigmund Freud. L&rsquo;Homme aux loups n&rsquo;avait jamais pardonn\u00e9 \u00e0 Freud d&rsquo;avoir abandonn\u00e9 son cas, d&rsquo;avoir pris d&rsquo;autres patients en analyse et de s&rsquo;\u00eatre enrichi intellectuellement en publiant son histoire \u00e0 travers le monde entier.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse d\u00e9montra que le dermatologue Arzt n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un double substitutif de Freud : le patient accusait Arzt d&rsquo;avoir d\u00e9truit son nez comme il accusait inconsciemment Freud de l&rsquo;avoir ch\u00e2tr\u00e9 et abandonn\u00e9 dans la mis\u00e8re apr\u00e8s avoir fait de lui sa gloire th\u00e9orique. Par un maniement technique remarquable du transfert pr\u00e9-\u0153dipien maternel, Ruth Mack Brunswick parvint \u00e0 d\u00e9samorcer l&rsquo;angoisse parano\u00efaque, \u00e0 obtenir la r\u00e9solution compl\u00e8te du d\u00e9lire de pers\u00e9cution et \u00e0 permettre au patient de ranger son miroir de poche, th\u00e9orisant \u00e0 cette occasion le concept fondamental de \u00ab psychose transf\u00e9rentielle \u00bb.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;\u00e9volution de Sergue\u00ef Pankejeff sur le long terme<\/h3>\n<p>La survie psychologique de Sergue\u00ef Pankejeff apr\u00e8s 1927 fut marqu\u00e9e par une d\u00e9pendance chronique, institutionnalis\u00e9e et viag\u00e8re envers le mouvement psychanalytique international. Devenu le monument historique vivant le plus illustre de la discipline, il b\u00e9n\u00e9ficia jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de ses jours d&rsquo;un r\u00e9seau de protection discret et ind\u00e9fectible. Pendant les ann\u00e9es 1930, puis apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, c&rsquo;est l&rsquo;analyste am\u00e9ricaine Muriel Gardiner qui prit le relais de son soutien mat\u00e9riel, lui versant des rentes r\u00e9guli\u00e8res issues de collectes organis\u00e9es aupr\u00e8s de riches analystes new-yorkais pour qui subvenir aux besoins de l&rsquo;Homme aux loups \u00e9tait un devoir de pi\u00e9t\u00e9 filial envers Freud.<\/p>\n<p>La trag\u00e9die personnelle continua n\u00e9anmoins de frapper le patient. En mars 1938, au moment m\u00eame de l&rsquo;Anschluss nazi et de l&rsquo;invasion de l&rsquo;Autriche par les troupes hitl\u00e9riennes, son \u00e9pouse tant aim\u00e9e Th\u00e9r\u00e8se mit fin \u00e0 ses jours par asphyxie au gaz domestique. Pankejeff surv\u00e9cut \u00e0 cette troisi\u00e8me catastrophe narcissique \u2014 apr\u00e8s les suicides de sa s\u0153ur et de son p\u00e8re \u2014 en se repliant dans une routine m\u00e9canique d&#8217;employ\u00e9 de bureau, vivant seul dans un petit appartement viennois encombr\u00e9 de souvenirs de la Russie imp\u00e9riale.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort survenue \u00e0 Vienne en 1979 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge tr\u00e8s avanc\u00e9 de quatre-vingt-douze ans, Sergue\u00ef Pankejeff v\u00e9cut dans l&rsquo;ombre envahissante de son double th\u00e9orique. Il accorda de nombreux entretiens \u00e0 des psychiatres, des historiens et des journalistes, jouant avec une ironie douce-am\u00e8re son r\u00f4le de \u00ab patient mod\u00e8le \u00bb de la psychanalyse. Sa long\u00e9vit\u00e9 exceptionnelle permit aux g\u00e9n\u00e9rations successives d&rsquo;analystes d&rsquo;observer l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;une organisation psychique limite qui, bien que constamment au bord du gouffre, trouva dans son statut m\u00eame d&rsquo;Homme aux loups la proth\u00e8se identitaire qui lui \u00e9vita l&rsquo;effondrement d\u00e9finitif dans la d\u00e9mence asilaire.<\/p>\n<h2>11. Controverses \u00e9pist\u00e9mologiques, critiques et r\u00e9\u00e9valuations<\/h2>\n<h3>11.1 Les r\u00e9\u00e9valuations critiques issues des M\u00e9moires de Pankejeff<\/h3>\n<p>La publication en 1971 des souvenirs de Sergue\u00ef Pankejeff sous le titre <em>The Wolf-Man by the Wolf-Man<\/em>, sous la direction de Muriel Gardiner, ainsi que les entretiens accord\u00e9s \u00e0 la journaliste autrichienne Karin Obholzer \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, ont jet\u00e9 une lumi\u00e8re crue et profond\u00e9ment troublante sur la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de la cure freudienne. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire des grands cas, le patient prenait la parole pour livrer sa propre version des faits, r\u00e9v\u00e9lant le d\u00e9calage abyssal existant entre la construction th\u00e9orique publi\u00e9e par Freud et son exp\u00e9rience subjective intime.<\/p>\n<p>Pankejeff y exprime des doutes radicaux quant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle de la sc\u00e8ne primitive qui avait fait la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 de son cas. Il confie \u00e0 Karin Obholzer :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Tout cela est extr\u00eamement invraisemblable. Comment un enfant d&rsquo;un an et demi pourrait-il voir et comprendre une telle chose ? C&rsquo;est Freud qui a tout construit. Il a pris deux ou trois d\u00e9tails insignifiants et en a fait une immense th\u00e9orie pour r\u00e9futer Jung et Adler. Sur le divan, j&rsquo;ai fini par r\u00e9p\u00e9ter ce qu&rsquo;il attendait de moi parce que c&rsquo;\u00e9tait le seul moyen de lui faire plaisir et d&rsquo;avancer. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le t\u00e9moignage de Pankejeff est poignant de lucidit\u00e9 am\u00e8re. Il se d\u00e9crit lui-m\u00eame comme une cr\u00e9ation de Freud, un cobaye m\u00e9tapsychologique enferm\u00e9 vivant dans une armure conceptuelle d&rsquo;o\u00f9 il ne put jamais s&rsquo;\u00e9vader. Il d\u00e9nonce le sentiment d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9 pour fournir des preuves cliniques ad hoc \u00e0 une th\u00e9orie en guerre contre ses dissidents, tout en confessant avec m\u00e9lancolie qu&rsquo;en d\u00e9pit de ces r\u00e9serves intellectuelles, Sigmund Freud \u00e9tait rest\u00e9 le seul homme \u00e0 lui avoir accord\u00e9 une attention d&rsquo;une profondeur absolue, lui sauvant indiscutablement la vie \u00e0 un moment o\u00f9 la m\u00e9decine officielle l&rsquo;avait abandonn\u00e9.<\/p>\n<h3>11.2 Les contestations m\u00e9thodologiques et historiennes modernes<\/h3>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980, le courant de l&rsquo;historiographie critique et r\u00e9visionniste de la psychanalyse, repr\u00e9sent\u00e9 notamment par des chercheurs comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Frank_Sulloway\">Frank Sulloway<\/a>, Peter Swales et Mikkel Borch-Jacobsen, s&rsquo;est empar\u00e9 du cas de l&rsquo;Homme aux loups pour mener un r\u00e9quisitoire m\u00e9thodique contre la scientificit\u00e9 de la m\u00e9thode freudienne. Le cas Pankejeff est devenu l&rsquo;exemple paradigmatique de ce que ces historiens qualifient d&rsquo;\u00ab illusion suggestive \u00bb et de manipulation des donn\u00e9es cliniques.<\/p>\n<p>Les critiques adress\u00e9es \u00e0 Freud portent sur plusieurs aspects m\u00e9thodologiques majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;usage d&rsquo;une pression suggestive \u00e9crasante sur le patient, attest\u00e9e par l&rsquo;imposition de l&rsquo;ultimatum temporel de 1914, contraignant Pankejeff \u00e0 valider les constructions de l&rsquo;analyste sous la menace d&rsquo;un abandon th\u00e9rapeutique imm\u00e9diat ;<\/li>\n<li>La circularit\u00e9 herm\u00e9neutique consistant \u00e0 poser la th\u00e9orie comme pr\u00e9misse pour interpr\u00e9ter les associations du patient, puis \u00e0 utiliser ces m\u00eames associations comme confirmation empirique de la th\u00e9orie initiale ;<\/li>\n<li>La dissimulation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e par Freud, dans la publication de 1918, de la persistance de sympt\u00f4mes invalidants chez Pankejeff, l&rsquo;analyste affirmant la \u00ab gu\u00e9rison compl\u00e8te et durable \u00bb de la n\u00e9vrose infantile alors m\u00eame que le patient demeurait dans un \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame ;<\/li>\n<li>L&rsquo;influence sous-terraine persistante des th\u00e9ories de Wilhelm Fliess relatives \u00e0 la p\u00e9riodicit\u00e9 biologique nasale et \u00e0 la bisexualit\u00e9 constitutionnelle, qui auraient surd\u00e9termin\u00e9 le regard de Freud sur les sympt\u00f4mes intestinaux et nasaux de son patient.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces contestations historiques ont mis en lumi\u00e8re le statut hybride des \u00e9crits cliniques de Freud, qui rel\u00e8vent tout autant de la construction romanesque et de l&rsquo;apolog\u00e9tique doctrinale que du compte rendu d&rsquo;observation m\u00e9dicale au sens positiviste du terme.<\/p>\n<h3>11.3 Le diagnostic diff\u00e9rentiel r\u00e9trospectif : N\u00e9vrose ou \u00e9tat limite ?<\/h3>\n<p>La trajectoire psychopathologique globale de Sergue\u00ef Pankejeff, caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9compensation d\u00e9lirante parano\u00efaque en 1926 et une d\u00e9pendance narcissique viag\u00e8re, a conduit la nosologie psychiatrique contemporaine et la psychanalyse moderne \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer de fond en comble le diagnostic pos\u00e9 par Freud. La cat\u00e9gorisation freudienne stricte en termes de \u00ab n\u00e9vrose d&rsquo;angoisse \u00bb puis de \u00ab n\u00e9vrose obsessionnelle \u00bb appara\u00eet aujourd&rsquo;hui notoirement insuffisante pour rendre compte de la structure psychique profonde du sujet.<\/p>\n<p>La relecture clinique contemporaine, \u00e9clair\u00e9e par les travaux d&rsquo;Otto Kernberg sur les organisations de la personnalit\u00e9 limite (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_la_personnalit%C3%A9_borderline\"><em>borderline<\/em><\/a>) et par la th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet de Melanie Klein, classe indiscutablement le cas Pankejeff parmi les \u00e9tats limites s\u00e9v\u00e8res \u00e0 versant narcissique et pers\u00e9cutif. Cette structure se caract\u00e9rise par :<\/p>\n<ol>\n<li>La pr\u00e9dominance d&rsquo;angoisses primitives d&rsquo;an\u00e9antissement, de d\u00e9voration orale et de morcellement corporel, ant\u00e9rieures aux angoisses \u0153dipiennes de castration proprement dites ;<\/li>\n<li>Le recours syst\u00e9matique \u00e0 des m\u00e9canismes de d\u00e9fense archa\u00efques non n\u00e9vrotiques : clivage du Moi, d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9 (<em>Verleugnung<\/em>), identification projective massive et rejet (<em>Verwerfung<\/em>) ;<\/li>\n<li>Une identit\u00e9 de diffusion chronique, marqu\u00e9e par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de maintenir un sentiment continu d&rsquo;estime de soi en l&rsquo;absence d&rsquo;un \u00e9tayage objectal ext\u00e9rieur permanent ;<\/li>\n<li>Une sensibilit\u00e9 extr\u00eame \u00e0 la d\u00e9compensation psychotique transitoire lors des ruptures de cadre ou des deuils d&rsquo;objets id\u00e9alis\u00e9s.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette requalification r\u00e9trospective n&rsquo;invalide pas l&rsquo;analyse freudienne ; au contraire, elle en rehausse la valeur clinique en montrant comment Freud, avec les concepts encore limit\u00e9s dont il disposait en 1914, est parvenu \u00e0 d\u00e9crire avec une fid\u00e9lit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique absolue les manifestations d&rsquo;une pathologie limite que la psychiatrie n&rsquo;allait th\u00e9oriser que cinquante ans plus tard.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9sonances du cas dans la psychanalyse contemporaine<\/h2>\n<h3>12.1 La relecture lacanienne : Du signifiant du loup \u00e0 la forclusion<\/h3>\n<p>Pour Jacques Lacan, l&rsquo;\u00e9tude du cas de l&rsquo;Homme aux loups a constitu\u00e9 une \u00e9tape fondamentale dans la refondation linguistique et structurale de la psychanalyse. D\u00e8s son <em>S\u00e9minaire I : Les \u00e9crits techniques de Freud<\/em> (1953-1954) et tout au long de ses <em>\u00c9crits<\/em>, Lacan revient inlassablement sur la monographie freudienne pour arracher la sc\u00e8ne primitive \u00e0 son statut d&rsquo;\u00e9v\u00e9nement empirique brut et la r\u00e9inscrire dans l&rsquo;ordre de la structure symbolique.<\/p>\n<p>Pour Lacan, peu importe que Sergue\u00ef ait r\u00e9ellement vu ou non ses parents copuler dans la chambre \u00e0 coucher ; ce qui op\u00e8re dans l&rsquo;Urszene, c&rsquo;est l&rsquo;introduction brutale du sujet dans la structure du langage et la confrontation avec l&rsquo;\u00e9nigme du d\u00e9sir de l&rsquo;Autre. La sc\u00e8ne primitive est un fait de structure signifiante. Les six ou sept loups juch\u00e9s immobiles sur les branches du noyer ne sont pas des repr\u00e9sentations imaginaires d&rsquo;animaux r\u00e9els, mais des signifiants purs : le chiffre six ou sept renvoie au chiffre romain du cadran de l&rsquo;horloge et aux heures du co\u00eft parental, les oreilles dress\u00e9es incarnent l&rsquo;attention scopique de l&rsquo;enfant, et le silence des b\u00eates figure le signifiant de la mort.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 partir de la lecture freudienne de la <em>Verwerfung<\/em> chez Pankejeff que Lacan forge son concept canonique de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Forclusion_(psychanalyse)\">forclusion<\/a> du Nom-du-P\u00e8re. Lacan montre que dans la mesure o\u00f9 Pankejeff a rejet\u00e9 le signifiant de la castration hors de son univers symbolique, ce signifiant non int\u00e9gr\u00e9 fait retour dans le R\u00e9el sous forme d&rsquo;hallucinations somatiques \u2014 la mutilation d\u00e9lirante du nez en 1926. Enfin, Lacan isole dans le regard terrifiant et fixe des loups l&rsquo;une des incarnations cliniques les plus pures de l&rsquo;objet petit <em>a<\/em> sous sa modalit\u00e9 scopique : le sujet est fascin\u00e9 par ce regard parce que c&rsquo;est son propre \u00eatre de d\u00e9chet qu&rsquo;il contemple dans les yeux des pr\u00e9dateurs qui le fixent depuis l&rsquo;Autre rive.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;Homme aux loups dans la pens\u00e9e de Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari<\/h3>\n<p>Dans un tout autre registre \u00e9pist\u00e9mologique, le cas de l&rsquo;Homme aux loups a \u00e9t\u00e9 la cible d&rsquo;une charge pol\u00e9mique d\u00e9vastatrice port\u00e9e par les philosophes Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari dans leur ouvrage majeur <em>Mille Plateaux<\/em> (1980), pr\u00e9cis\u00e9ment dans le plateau intitul\u00e9 \u00ab Un seul ou plusieurs loups ? \u00bb. Cette critique constitue l&rsquo;un des assauts les plus c\u00e9l\u00e8bres jamais lanc\u00e9s contre le r\u00e9ductionnisme familialiste de la psychanalyse classique.<\/p>\n<p>Deleuze et Guattari reprochent violemment \u00e0 Freud d&rsquo;avoir op\u00e9r\u00e9 une r\u00e9duction mutilante de la meute de loups au singulier \u00e9crasant de la figure paternelle :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un loup ? C&rsquo;est une meute, une multiplicit\u00e9, une intensit\u00e9 machinique, un devenir. Et que fait Freud ? Il prend six ou sept loups assis sur un arbre, et par un tour de passe-passe honteux, il dit : \u00ab\u00a0Mais non, c&rsquo;est le p\u00e8re !\u00a0\u00bb Freud ne veut voir partout que le papa-maman triangulaire, l&rsquo;\u0152dipe \u00e9touffant, la castration individuelle. Il transforme une multiplicit\u00e9 mol\u00e9culaire fascinante en une identit\u00e9 molaire n\u00e9vrotique. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour le schizo-analyse deleuzienne, le r\u00eave de l&rsquo;enfant n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;expression d&rsquo;un d\u00e9sir homosexuel pour le p\u00e8re, mais l&rsquo;exp\u00e9rimentation d&rsquo;un \u00ab devenir-loup \u00bb, une tentative de brancher son corps sur des flux de vitalit\u00e9 animale non domestiqu\u00e9s par la bourgeoisie tsariste. En ramenant de force cette meute sauvage dans le lit conjugal parental, Freud aurait, selon eux, \u00e9touff\u00e9 le potentiel r\u00e9volutionnaire du d\u00e9sir au profit de l&rsquo;assignation coupable du sujet \u00e0 l&rsquo;ordre symbolique patriarcal.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;actualit\u00e9 clinique de la n\u00e9vrose infantile et de la construction<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des contestations historiennes et des d\u00e9constructions philosophiques, l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;Homme aux loups demeure pour la psychanalyse contemporaine une matrice in\u00e9puisable de r\u00e9flexion sur la m\u00e9thode et la clinique contemporaine. Elle conserve une actualit\u00e9 br\u00fblante dans la th\u00e9orisation de la n\u00e9vrose infantile, non pas comprise comme une maladie r\u00e9elle de l&rsquo;enfance que l&rsquo;on pourrait pr\u00e9venir ou observer directement, mais comme une fiction th\u00e9orique organisatrice indispensable \u00e0 la direction de la cure chez l&rsquo;adulte.<\/p>\n<p>Sur le plan de la technique psychanalytique, le texte freudien de 1918 a inaugur\u00e9 la r\u00e9flexion contemporaine sur les limites de l&rsquo;interpr\u00e9tation et le statut de l&rsquo;acte de construction. Face \u00e0 des patients dits \u00ab non n\u00e9vrotiques \u00bb, pr\u00e9sentant des traumatismes pr\u00e9coces, des carences symboliques ou des fonctionnements limites, l&rsquo;analyste ne peut se contenter d&rsquo;attendre l&rsquo;association libre et la lev\u00e9e spontan\u00e9e du refoulement. Il est contraint, \u00e0 l&rsquo;instar de Freud avec Pankejeff, de proposer des constructions actives du pass\u00e9 pr\u00e9-verbal, d&rsquo;\u00e9tayer le narcissisme d\u00e9faillant du sujet et d&rsquo;assumer une fonction de pare-excitation que le milieu originaire n&rsquo;a pas su assurer.<\/p>\n<p>Enfin, le cas de l&rsquo;Homme aux loups alerte la pratique analytique sur le maniement p\u00e9rilleux des impasses transf\u00e9rentielles, sur le pi\u00e8ge des cures interminables et sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une gestion \u00e9thique rigoureuse du cadre face \u00e0 des demandes de d\u00e9pendance narcissique totale. Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa publication, la monographie de Sergue\u00ef Pankejeff continue d&rsquo;interroger la fronti\u00e8re mouvante entre le normal et le pathologique, la m\u00e9moire et le fantasme, faisant de ce patient d&rsquo;exception le voyageur le plus fascinant qui ait jamais arpent\u00e9 les territoires sauvages et nocturnes de l&rsquo;inconscient freudien.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brunswick, R. M. (1928). A supplement to Freud&rsquo;s \u00ab\u00a0History of an infantile neurosis\u00a0\u00bb. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 9, 439-476.<\/li>\n<li>Deleuze, G., &amp; Guattari, F. (1980). <em>Mille Plateaux : Capitalisme et schizophr\u00e9nie 2<\/em>. \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li>Freud, S. (1918). Aus der Geschichte einer infantilen Neurose. <em>Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre<\/em>, 4, 578-717. (Traduction fran\u00e7aise : <em>Extrait de l&rsquo;histoire d&rsquo;une n\u00e9vrose infantile<\/em>, in <em>Cinq psychanalyses<\/em>, PUF, 1954).<\/li>\n<li>Freud, S. (1927). Fetischismus. <em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr Psychoanalyse<\/em>, 13(4), 373-378.<\/li>\n<li>Freud, S. (1938). Die Ichspaltung im Abwehrvorgang. <em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr Psychoanalyse<\/em>, 24(1-2), 91-94.<\/li>\n<li>Gardiner, M. (\u00c9d.). (1971). <em>The Wolf-Man by the Wolf-Man<\/em>. Basic Books. (Traduction fran\u00e7aise : <em>L&rsquo;Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-m\u00eame<\/em>, Gallimard, 1981).<\/li>\n<li>Kernberg, O. F. (1975). <em>Borderline Conditions and Pathological Narcissism<\/em>. Jason Aronson.<\/li>\n<li>Lacan, J. (1966). <em>\u00c9crits<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Lacan, J. (1975). <em>Le S\u00e9minaire, Livre I : Les \u00e9crits techniques de Freud (1953-1954)<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Obholzer, K. (1980). <em>Gespr\u00e4che mit dem Wolfsmann: Eine Psychoanalyse und die Folgen<\/em>. Rowohlt. (Traduction fran\u00e7aise : <em>Entretiens avec l&rsquo;Homme aux loups<\/em>, Gallimard, 1981).<\/li>\n<li>Sulloway, F. J. (1979). <em>Freud, Biologist of the Mind: Beyond the Psychoanalytic Legend<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse clinique et m\u00e9tapsychologique exhaustive de l&rsquo;\u00e9tude de cas de l&rsquo;Homme aux loups (Sergue\u00ef Pankejeff) par Sigmund Freud, ses concepts et sa post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6084,1772,3],"tags":[7633,7632,7628,7625,7631,7630,7629,7609],"class_list":["post-5754","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychanalyse","category-psychanalyse","category-psychologie-clinique","tag-apres-coup","tag-clivage-du-moi","tag-homme-aux-loups","tag-metapsychologie","tag-nevrose-infantile","tag-scene-primitive","tag-serguei-pankejeff","tag-sigmund-freud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5754","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5754"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5754\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5754"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5754"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5754"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}