{"id":5666,"date":"2026-09-11T23:56:04","date_gmt":"2026-09-11T23:56:04","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion\/"},"modified":"2026-09-11T23:56:04","modified_gmt":"2026-09-11T23:56:04","slug":"projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=projet-aversion-apartheid-aubrey-levin-therapie-conversion","title":{"rendered":"Le Projet Aversion (Th\u00e9rapie de conversion de l&rsquo;apartheid) &#8211; Aubrey Levin"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;historiographie des r\u00e9gimes autoritaires du XXe si\u00e8cle, la convergence entre l&rsquo;appareil s\u00e9curitaire d&rsquo;\u00c9tat et l&rsquo;institution psychiatrique repr\u00e9sente l&rsquo;une des manifestations les plus perverses de la violence institutionnalis\u00e9e. Si les d\u00e9rives de la psychiatrie sovi\u00e9tique \u00e0 l&rsquo;encontre des dissidents politiques ou les exp\u00e9rimentations eug\u00e9nistes du Troisi\u00e8me Reich ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;une vaste litt\u00e9rature acad\u00e9mique, les exactions commises sous le r\u00e9gime de l&rsquo;apartheid en Afrique du Sud demeurent encore trop souvent cantonn\u00e9es aux marges de la m\u00e9moire collective mondiale. Parmi ces pages sombres figure le \u00ab Projet Aversion \u00bb, une entreprise m\u00e9dico-militaire syst\u00e9matique men\u00e9e au sein de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/South_African_Defence_Force\">South African Defence Force<\/a> (SADF) entre 1971 et 1989. Ce programme visait l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;homosexualit\u00e9 parmi les conscrits blancs \u00e0 travers l&rsquo;application de techniques d&rsquo;aversion psychologique, d&rsquo;abus pharmacologiques et, dans ses d\u00e9veloppements les plus extr\u00eames, de chirurgies de r\u00e9assignation g\u00e9nitale forc\u00e9es.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette m\u00e9canique punitive se trouvait la figure du docteur <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Aubrey_Levin\">Aubrey Levin<\/a>, psychiatre en chef et colonel de r\u00e9serve au sein du service de sant\u00e9 militaire sud-africain. Convaincu que l&rsquo;orientation sexuelle minoritaire constituait une pathologie curable r\u00e9sultant d&rsquo;un conditionnement d\u00e9fectueux ou d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence morale susceptible de fragiliser les lignes de d\u00e9fense de la nation afrikaner, Levin mit en place un dispositif carc\u00e9ro-m\u00e9dical herm\u00e9tique. \u00c9tabli principalement au sein de la tristement c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Salle 22 \u00bb (<em>Ward 22<\/em>) de l&rsquo;h\u00f4pital militaire de Voortrekkerhoogte, pr\u00e8s de Pretoria, ce laboratoire \u00e0 ciel ouvert b\u00e9n\u00e9ficiait de la b\u00e9n\u00e9diction tacite de la hi\u00e9rarchie militaire, de l&rsquo;onction de l&rsquo;id\u00e9ologie calviniste d&rsquo;\u00c9tat et de la l\u00e2chet\u00e9 complice des instances ordinales de la m\u00e9decine sud-africaine.<\/p>\n<p>Analyser le Projet Aversion exige de d\u00e9passer la simple chronique des tortures cliniques pour embrasser une perspective socio-politique globale. Il s&rsquo;agit de comprendre comment une th\u00e9ocratie raciale en \u00e9tat de si\u00e8ge militaire a pu instrumentaliser les th\u00e9ories b\u00e9havioristes les plus radicales pour pr\u00e9server le mythe d&rsquo;une masculinit\u00e9 blanche virile, pure et invincible face au pr\u00e9tendu \u00ab p\u00e9ril rouge \u00bb et au nationalisme noir. Cet article se propose d&rsquo;examiner en d\u00e9tail les fondements id\u00e9ologiques, les rouages op\u00e9rationnels, les cons\u00e9quences humaines d\u00e9vastatrices de ces protocoles de conversion forc\u00e9e, ainsi que la trajectoire impunie, puis d\u00e9chue, de leur principal ma\u00eetre d&rsquo;\u0153uvre.<\/p>\n<h2>1. Contextualisation historique et politique de l&rsquo;Afrique du Sud sous l&rsquo;apartheid<\/h2>\n<h3>1.1 Le r\u00e9gime nationaliste et l&rsquo;obsession de la puret\u00e9 morale<\/h3>\n<p>L&rsquo;accession au pouvoir du Parti national en 1948 n&rsquo;a pas seulement formalis\u00e9 un syst\u00e8me de s\u00e9gr\u00e9gation raciale impitoyable ; elle a instaur\u00e9 un ordre social totalitaire fond\u00e9 sur une interpr\u00e9tation rigoriste du calvinisme afrikaner. Selon cette vision providentialiste du monde, le \u00ab peuple \u00e9lu \u00bb (le <em>volk<\/em> blanc d&rsquo;ascendance n\u00e9erlandaise, fran\u00e7aise et allemande) avait re\u00e7u une mission divine sur la pointe australe du continent africain. Dans cette th\u00e9ologie politique, toute faille morale \u00e9tait per\u00e7ue comme une br\u00e8che ouverte \u00e0 la d\u00e9cadence, capable de pr\u00e9cipiter la fin de la civilisation chr\u00e9tienne blanche. La puret\u00e9 raciale \u00e9tait donc intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 une orthodoxie morale rigoureuse, o\u00f9 la cellule familiale h\u00e9t\u00e9ropatriarcale constituait le socle in\u00e9branlable de la survie de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ce contexte de parano\u00efa existentielle, toute dissidence sexuelle cessait d&rsquo;\u00eatre un simple \u00e9cart intime pour devenir une menace directe contre la s\u00e9curit\u00e9 nationale et raciale. L&rsquo;homosexualit\u00e9, qualifi\u00e9e de perversion import\u00e9e de l&rsquo;Europe d\u00e9cadente ou d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie subversive, \u00e9tait per\u00e7ue comme un poison dissolvant l&rsquo;esprit de combat des jeunes hommes blancs. La propagande \u00e9tatique et religieuse assimilait les relations entre personnes de m\u00eame sexe \u00e0 une trahison susceptible d&rsquo;affaiblir la nation face aux ennemis qui l&rsquo;encerclaient. D\u00e8s lors, le contr\u00f4le des conduites sexuelles devenait une priorit\u00e9 d&rsquo;\u00c9tat aussi vitale que la s\u00e9gr\u00e9gation territoriale ou le maintien de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Le cadre juridique sud-africain s&rsquo;est ainsi progressivement militaris\u00e9 pour r\u00e9primer toute forme d&rsquo;expression homosexuelle. Si la <em>Roman-Dutch Law<\/em> condamnait d\u00e9j\u00e0 la \u00ab sodomie \u00bb et le crime d&rsquo;\u00ab impudicit\u00e9 contre nature \u00bb, le r\u00e9gime renfor\u00e7a consid\u00e9rablement son arsenal punitif avec les amendements apport\u00e9s \u00e0 la loi sur l&rsquo;immoralit\u00e9 (<em><a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Immorality_Act\">Immorality Act<\/a><\/em>) en 1969. D\u00e9sormais, tout acte susceptible d&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;intimit\u00e9 charnelle entre deux hommes lors d&rsquo;un rassemblement de plus de deux personnes \u00e9tait criminalis\u00e9. Ce dispositif l\u00e9gislatif inquisitorial a cr\u00e9\u00e9 un climat de terreur quotidienne, l\u00e9gitimant les descentes de police dans les espaces priv\u00e9s et pr\u00e9parant le terrain pour la m\u00e9dicalisation punitive des individus d\u00e9viants au sein des institutions de coercition d&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<h3>1.2 La conscription militaire obligatoire et la Force de d\u00e9fense sud-africaine (SADF)<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de 1967, l&rsquo;intensification des conflits d\u00e9coloniaux en Afrique australe et le d\u00e9clenchement de la guerre des fronti\u00e8res (<em>Grensoorlog<\/em>) en Namibie et en Angola pouss\u00e8rent le gouvernement sud-africain \u00e0 instaurer la conscription militaire universelle et obligatoire pour tous les jeunes hommes blancs d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de seize ou dix-sept ans. Cette mesure ne r\u00e9pondait pas seulement \u00e0 un imp\u00e9ratif strat\u00e9gique militaire de mobilisation g\u00e9n\u00e9rale face \u00e0 ce que le r\u00e9gime qualifiait de \u00ab Total Onslaught \u00bb (l&rsquo;assaut total communiste) ; elle servait d&rsquo;appareil d&rsquo;endoctrinement id\u00e9ologique et de fabrique de la masculinit\u00e9 afrikaner h\u00e9g\u00e9monique. L&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait le creuset o\u00f9 l&rsquo;adolescent blanc devait imp\u00e9rativement se muer en guerrier disciplin\u00e9, protecteur de la race et garant du statu quo s\u00e9gr\u00e9gationniste.<\/p>\n<p>Cette militarisation aigu\u00eb de la soci\u00e9t\u00e9 blanche sud-africaine imposait un culte outrancier de la virilit\u00e9 martiale, de la sto\u00efcit\u00e9 physique et de l&rsquo;ob\u00e9issance hi\u00e9rarchique aveugle. Dans un tel environnement, la moindre manifestation de sensibilit\u00e9, de douceur ou d&rsquo;attirance pour le m\u00eame sexe \u00e9tait violemment proscrite, sanctionn\u00e9e par le m\u00e9pris des pairs et la brutalit\u00e9 des instructeurs. Le corps de la jeune recrue cessait de lui appartenir pour devenir la propri\u00e9t\u00e9 exclusive de l&rsquo;\u00c9tat et de l&rsquo;institution militaire. La Force de d\u00e9fense sud-africaine exer\u00e7ait une emprise panoptique sur chaque instant de la vie des appel\u00e9s, scrutant leurs gestes, leurs paroles, leurs correspondances et leur morphologie.<\/p>\n<p>Ce contr\u00f4le total des corps et des esprits a transform\u00e9 les casernes en espaces clos o\u00f9 le commandement militaire disposait d&rsquo;un pouvoir quasi discr\u00e9tionnaire sur les individus. Pour un conscrit identifi\u00e9 comme homosexuel, la caserne devenait une sourici\u00e8re o\u00f9 les droits civiques fondamentaux s&rsquo;\u00e9vanouissaient au profit de la justice militaire. L&rsquo;institution ne tol\u00e9rait aucune dissidence int\u00e9rieure ; les conscrits soup\u00e7onn\u00e9s d&rsquo;\u00ab anormalit\u00e9 \u00bb devaient \u00eatre soit r\u00e9\u00e9duqu\u00e9s de force pour r\u00e9int\u00e9grer les rangs du peloton de combat, soit \u00e9limin\u00e9s du corps militaire par des proc\u00e9dures d&rsquo;exclusion d\u00e9gradantes. Cette logique absolutiste a constitu\u00e9 le terreau fonctionnel indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des protocoles d&rsquo;exp\u00e9rimentation psychiatrique.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;instrumentalisation de la psychiatrie par l&rsquo;appareil \u00e9tatique<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;op\u00e9rer comme un sanctuaire neutre de soulagement de la souffrance humaine, la m\u00e9decine militaire sud-africaine s&rsquo;est structurellement align\u00e9e sur les imp\u00e9ratifs doctrinaux et strat\u00e9giques de l&rsquo;apartheid. Les m\u00e9decins, psychiatres et psychologues incorpor\u00e9s au sein de la SADF \u00e9taient avant tout des officiers tenus \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance militaire, partageant pour la plupart les pr\u00e9jug\u00e9s raciaux et religieux de la classe dirigeante. La discipline psychiatrique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voy\u00e9e pour servir de bras arm\u00e9 scientifique \u00e0 la normalisation sociale, fournissant une caution diagnostique aux imp\u00e9ratifs de conformit\u00e9 du r\u00e9gime. La dissidence politique, le refus d&rsquo;obtemp\u00e9rer et la non-conformit\u00e9 de genre \u00e9taient syst\u00e9matiquement pathologis\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette collusion s&rsquo;est \u00e9panouie dans une absence totale d&rsquo;organes de r\u00e9gulation d\u00e9ontologique ind\u00e9pendants au sein des forces arm\u00e9es. Le Conseil m\u00e9dical et dentaire sud-africain (SAMDC), contr\u00f4l\u00e9 par des \u00e9lites fid\u00e8les au pouvoir nationaliste, fermait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les yeux sur les pratiques ayant cours \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des bases militaires au nom du secret de d\u00e9fense et de la s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat. Aucun contre-pouvoir civil ne pouvait franchir les grilles des h\u00f4pitaux de garnison. Les praticiens militaires b\u00e9n\u00e9ficiaient ainsi d&rsquo;une immunit\u00e9 de fait et d&rsquo;une souverainet\u00e9 clinique totale, leur permettant de s&rsquo;affranchir des r\u00e8gles les plus \u00e9l\u00e9mentaires de l&rsquo;\u00e9thique hippocratique, notamment le principe fondamental de ne pas nuire (<em>primum non nocere<\/em>).<\/p>\n<p>Sous ce vernis scientifique, la violence institutionnelle s&rsquo;est banalis\u00e9e au point d&rsquo;\u00eatre red\u00e9finie comme un acte th\u00e9rapeutique bienveillant. Infliger la douleur, humilier le patient ou alt\u00e9rer chirurgicalement son anatomie n&rsquo;\u00e9taient plus consid\u00e9r\u00e9s comme des supplices barbares, mais comme les \u00e9tapes rigoureuses et n\u00e9cessaires d&rsquo;un traitement de r\u00e9habilitation morale et psychique. Cette distorsion s\u00e9mantique et \u00e9thique permit au personnel m\u00e9dical de surmonter toute dissonance morale : en d\u00e9truisant l&rsquo;identit\u00e9 homosexuelle du soldat, les soignants croyaient sinc\u00e8rement sauver son \u00e2me, pr\u00e9server sa famille de l&rsquo;infamie et servir les int\u00e9r\u00eats supr\u00eames de la nation en guerre.<\/p>\n<h2>2. Aubrey Levin : trajectoire biographique et ascension institutionnelle<\/h2>\n<h3>2.1 Formation m\u00e9dicale et adh\u00e9sion aux th\u00e8ses comportementalistes r\u00e9pressives<\/h3>\n<p>Aubrey Levin voit le jour en Afrique du Sud et effectue sa formation m\u00e9dicale au sein d&rsquo;un milieu universitaire fortement influenc\u00e9 par la psychiatrie britannique et am\u00e9ricaine d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, tout en demeurant perm\u00e9able aux id\u00e9ologies conservatrices locales. Durant ses \u00e9tudes de psychiatrie, Levin s&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux troubles de la personnalit\u00e9 et aux comportements qualifi\u00e9s de d\u00e9viants, publiant pr\u00e9cocement des articles consacr\u00e9s \u00e0 la d\u00e9linquance juv\u00e9nile et aux addictions. Tr\u00e8s t\u00f4t, sa pens\u00e9e clinique se caract\u00e9rise par une hostilit\u00e9 marqu\u00e9e envers les approches psychanalytiques classiques, qu&rsquo;il juge trop permissives, lentes et inefficaces face aux exigences de redressement rapide des individus marginaux.<\/p>\n<p>Levin embrasse avec ferveur les mod\u00e8les du b\u00e9haviorisme radical, s&rsquo;inspirant des travaux de John B. Watson et de B.F. Skinner, mais en retenant principalement l&rsquo;illusion que le comportement humain peut \u00eatre enti\u00e8rement fa\u00e7onn\u00e9, d\u00e9programm\u00e9 et reprogramm\u00e9 par un syst\u00e8me rigide de renforcements et de punitions. Selon sa perspective r\u00e9ductionniste, l&rsquo;orientation sexuelle n&rsquo;est pas une composante intrins\u00e8que et inali\u00e9nable de la subjectivit\u00e9 humaine, mais un simple r\u00e9flexe conditionn\u00e9 acquis par des exp\u00e9riences erron\u00e9es ou des traumatismes infantiles mal r\u00e9solus. Par cons\u00e9quent, si un individu avait \u00ab appris \u00bb \u00e0 \u00eatre attir\u00e9 par des personnes de m\u00eame sexe, la science se devait d&rsquo;\u00e9laborer une m\u00e9thode pour lui \u00ab d\u00e9sapprendre \u00bb cette d\u00e9viance par l&rsquo;association syst\u00e9matique du d\u00e9sir \u00e0 des stimuli aversifs intol\u00e9rables.<\/p>\n<p>Cette posture \u00e9pist\u00e9mologique conforta Levin dans sa conviction d&rsquo;accomplir une \u0153uvre de pionnier de la sant\u00e9 mentale. Dans ses \u00e9crits et communications pr\u00e9liminaires, il d\u00e9fendait l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;homosexualit\u00e9 repr\u00e9sentait une v\u00e9ritable infirmit\u00e9 morale et psychologique susceptible d&rsquo;\u00eatre \u00e9radiqu\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des protocoles de conditionnement intensif. Son approche, d\u00e9nu\u00e9e de toute empathie pour la complexit\u00e9 humaine, r\u00e9duisait la psych\u00e9 du patient \u00e0 un circuit de r\u00e9flexes \u00e9l\u00e9mentaires qu&rsquo;un technicien comp\u00e9tent pouvait modifier \u00e0 volont\u00e9 au moyen d&rsquo;outils pharmacologiques et \u00e9lectriques.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;int\u00e9gration au commandement m\u00e9dical de la SADF<\/h3>\n<p>L&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;appliquer ses th\u00e9ories \u00e0 grande \u00e9chelle se pr\u00e9senta lorsque Aubrey Levin rejoignit le service de sant\u00e9 de la Force de d\u00e9fense sud-africaine (SAMS). Dans un contexte o\u00f9 l&rsquo;arm\u00e9e sud-africaine incorporait des dizaines de milliers d&rsquo;appel\u00e9s civils chaque ann\u00e9e, les g\u00e9n\u00e9raux \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 ce qu&rsquo;ils consid\u00e9raient comme une crise de discipline due \u00e0 la pr\u00e9sence de toxicomanes, de dissidents politiques et d&rsquo;homosexuels parmi les troupes. Les promesses d&rsquo;efficacit\u00e9 rapide formul\u00e9es par Levin s\u00e9duisirent imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9tat-major militaire, impatient de disposer d&rsquo;une solution m\u00e9dicale exp\u00e9ditive pour neutraliser ces poches de r\u00e9sistance interne.<\/p>\n<p>Levin gravit rapidement les \u00e9chelons hi\u00e9rarchiques jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre le grade prestigieux de colonel au sein du corps m\u00e9dical de la SADF, devenant l&rsquo;un des psychiatres les plus influents de l&rsquo;institution militaire. Ce statut d&rsquo;officier sup\u00e9rieur lui conf\u00e9rait une double autorit\u00e9 redoutable : celle du m\u00e9decin drap\u00e9 dans le savoir scientifique et celle du commandant militaire d\u00e9tenteur du pouvoir disciplinaire absolu. Face aux jeunes conscrits sans d\u00e9fense et aux sous-officiers m\u00e9dicaux subalternes, l&rsquo;autorit\u00e9 de Levin \u00e9tait indiscut\u00e9e et indiscutable. Toute r\u00e9serve d\u00e9ontologique exprim\u00e9e par un jeune interne ou une infirmi\u00e8re \u00e9tait imm\u00e9diatement assimil\u00e9e \u00e0 une insubordination en temps de guerre.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son entregent politique et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat personnel que portaient certains hauts grad\u00e9s \u00e0 ses m\u00e9thodes, le colonel Levin obtint des financements substantiels, des \u00e9quipements modernes et des pr\u00e9rogatives exceptionnelles pour mener ses recherches sur la modification du comportement. Il fut autoris\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un sanctuaire clinique enti\u00e8rement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;application de ses th\u00e9ories aversives, fonctionnant en marge des circuits r\u00e9guliers de contr\u00f4le hospitalier civil. Ce blanc-seing institutionnel marqua la naissance officielle d&rsquo;un protocole clandestin d&rsquo;exp\u00e9rimentation psychiatrique humaine financ\u00e9 par les deniers de l&rsquo;\u00c9tat sud-africain.<\/p>\n<h3>2.3 La salle 22 de l&rsquo;h\u00f4pital militaire de Voortrekkerhoogte<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur n\u00e9vralgique de ce syst\u00e8me fut \u00e9tabli au sein du 1 Military Hospital, situ\u00e9 sur la gigantesque base militaire de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Thaba_Tshwane\">Voortrekkerhoogte<\/a> (rebaptis\u00e9e Thaba Tshwane), au sud-ouest de Pretoria. C&rsquo;est au sein de la \u00ab Salle 22 \u00bb (<em>Ward 22<\/em>), une unit\u00e9 psychiatrique ferm\u00e9e et hautement s\u00e9curis\u00e9e, que le Dr Levin et son \u00e9quipe ont op\u00e9r\u00e9 pendant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie. Officiellement pr\u00e9sent\u00e9e comme un centre de soins psychiatriques g\u00e9n\u00e9raux destin\u00e9 aux militaires souffrant de troubles de l&rsquo;adaptation, l&rsquo;unit\u00e9 constituait en r\u00e9alit\u00e9 une prison m\u00e9dicale con\u00e7ue pour briser la volont\u00e9 des recrues jug\u00e9es ind\u00e9sirables ou subversives.<\/p>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la salle 22 \u00e9tait strictement filtr\u00e9 par des portes blind\u00e9es et gard\u00e9 par du personnel militaire arm\u00e9. D\u00e8s leur admission, les patients \u00e9taient d\u00e9pouill\u00e9s de leur uniforme, de leurs effets personnels et de tout moyen de communication avec le monde ext\u00e9rieur, y compris avec leurs propres familles. Les chambres, aust\u00e8res et souvent d\u00e9pourvues de fen\u00eatres, \u00e9taient agenc\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 maintenir un \u00e9tat d&rsquo;isolement sensoriel et psychologique absolu. Les conscrits y \u00e9taient trait\u00e9s non pas comme des malades \u00e0 soigner, mais comme des d\u00e9tenus dangereux soumis \u00e0 une surveillance panoptique ininterrompue, jour et nuit, par des infirmiers militaires entra\u00een\u00e9s \u00e0 la soumission la plus rigide.<\/p>\n<p>Un secret op\u00e9rationnel draconien entourait les activit\u00e9s cliniques quotidiennes de la salle 22. Les dossiers m\u00e9dicaux \u00e9taient classifi\u00e9s, marqu\u00e9s du sceau de la confidentialit\u00e9 militaire, et les praticiens subalternes \u00e9taient tenus au silence par des clauses strictes r\u00e9gies par le <em>Defence Act<\/em>. Les cris, les pleurs et les convulsions qui s&rsquo;\u00e9chappaient r\u00e9guli\u00e8rement des salles de traitement \u00e9taient \u00e9touff\u00e9s par l&rsquo;insonorisation des locaux et l&rsquo;indiff\u00e9rence calcul\u00e9e du personnel. Pour les conscrits qui franchissaient son seuil, la salle 22 incarnait un univers concentrationnaire miniature o\u00f9 la fronti\u00e8re entre la m\u00e9decine et la torture pure s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9finitivement dissip\u00e9e.<\/p>\n<h2>3. Les fondements th\u00e9oriques et diagnostiques du Projet Aversion<\/h2>\n<h3>3.1 Le DSM et l&rsquo;homosexualit\u00e9 dans la psychiatrie sud-africaine des ann\u00e9es 1970<\/h3>\n<p>Pour justifier scientifiquement ses pratiques, l&rsquo;establishment psychiatrique de la SADF s&rsquo;appuyait sur une lecture rigide et anachronique des classifications nosographiques internationales. Durant les d\u00e9cennies 1950 et 1960, le <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/\">American Psychiatric Association<\/a> (DSM-I et DSM-II) r\u00e9pertoriait l&rsquo;homosexualit\u00e9 parmi les \u00ab d\u00e9viations sexuelles \u00bb et les troubles sociopathiques de la personnalit\u00e9. Cette cat\u00e9gorisation servait de caution morale et scientifique aux r\u00e9gimes conservateurs du monde entier pour l\u00e9gitimer la r\u00e9pression m\u00e9dicale des minorit\u00e9s sexuelles.<\/p>\n<p>Cependant, en d\u00e9cembre 1973, un tournant historique majeur intervint lorsque l&rsquo;assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;APA vota le retrait officiel de l&rsquo;homosexualit\u00e9 de sa liste des pathologies mentales, reconnaissant que l&rsquo;attirance pour le m\u00eame sexe ne constituait pas en soi une alt\u00e9ration du jugement, de la stabilit\u00e9 \u00e9motionnelle ou des capacit\u00e9s professionnelles. Alors que la communaut\u00e9 psychiatrique mondiale amor\u00e7ait une r\u00e9vision progressive de ses paradigmes cliniques, la psychiatrie sud-africaine officielle, retranch\u00e9e derri\u00e8re son isolement diplomatique et culturel cons\u00e9cutif aux boycotts internationaux de l&rsquo;apartheid, rejeta d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cette \u00e9volution. Aubrey Levin et ses partisans qualifi\u00e8rent la d\u00e9cision am\u00e9ricaine de capitulation honteuse devant les lobbies lib\u00e9raux et marxistes d&rsquo;outre-Atlantique.<\/p>\n<p>Le Projet Aversion s&rsquo;est donc enracin\u00e9 dans une n\u00e9gation id\u00e9ologique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du consensus scientifique \u00e9mergent. Pour Levin, l&rsquo;homosexualit\u00e9 demeurait un dysfonctionnement psycho-affectif grave, une anomalie d\u00e9veloppementale susceptible de gangrener la soci\u00e9t\u00e9 si elle n&rsquo;\u00e9tait pas endigu\u00e9e avec vigueur. Cette posture r\u00e9actionnaire permettait aux psychiatres de la SADF de th\u00e9oriser la reprogrammation forc\u00e9e comme une obligation th\u00e9rapeutique incontournable : loin de pers\u00e9cuter des individus sains, ils pr\u00e9tendaient ramener des \u00e2mes \u00e9gar\u00e9es vers la lumi\u00e8re de la normalit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle fonctionnelle.<\/p>\n<h3>3.2 Le paradigme du conditionnement aversif appliqu\u00e9 \u00e0 la sexualit\u00e9<\/h3>\n<p>Le socle m\u00e9thodologique du Projet Aversion reposait directement sur les th\u00e9ories du r\u00e9flexe conditionn\u00e9 issues des travaux d&rsquo;Ivan Pavlov et adapt\u00e9es \u00e0 la psychiatrie comportementale par des auteurs occidentaux comme H.J. Eysenck et Stanley Rachman dans les ann\u00e9es 1960. Selon ces th\u00e9oriciens, le d\u00e9sir sexuel et l&rsquo;excitation \u00e9rotique pouvaient \u00eatre assimil\u00e9s \u00e0 des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s r\u00e9pondant \u00e0 des d\u00e9clencheurs visuels ou fantasmatiques sp\u00e9cifiques. Levin postula qu&rsquo;il suffisait d&rsquo;associer syst\u00e9matiquement et de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e le stimulus \u00e9rotique homosexuel \u00e0 une douleur physique insupportable pour que le cerveau du sujet d\u00e9veloppe une r\u00e9action r\u00e9flexe d&rsquo;effroi, de r\u00e9pulsion et de d\u00e9go\u00fbt envers ses propres penchants.<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se reposait sur une erreur \u00e9pist\u00e9mologique et physiologique fondamentale : la confusion absolue entre la suppression temporaire d&rsquo;un comportement par la terreur et la transformation authentique d&rsquo;une orientation psycho-affective profonde. Levin croyait aveugl\u00e9ment que l&rsquo;extinction du r\u00e9flexe homosexuel cr\u00e9erait un vide psychique que l&rsquo;on pourrait ensuite combler en pr\u00e9sentant des stimuli h\u00e9t\u00e9rosexuels associ\u00e9s \u00e0 la d\u00e9livrance de la douleur, produisant ainsi un renforcement positif cens\u00e9 susciter un d\u00e9sir h\u00e9t\u00e9rosexuel spontan\u00e9.<\/p>\n<p>Dans la pratique, cette approche m\u00e9caniste s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00eatre une aberration totale. La sexualit\u00e9 humaine, intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 la subjectivit\u00e9, aux \u00e9motions et \u00e0 la construction de l&rsquo;attachement, ne pouvait en aucun cas \u00eatre reconfigur\u00e9e comme un vulgaire automate de laboratoire. Au lieu d&rsquo;induire une h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 saine, le conditionnement aversif n&rsquo;aboutissait qu&rsquo;\u00e0 une inhibition traumatique de l&rsquo;appareil sexuel masculin, induisant des dysfonctions \u00e9rectiles majeures, une panique somatosensorielle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et une rupture compl\u00e8te du sujet avec son propre corps, sans jamais \u00e9teindre l&rsquo;orientation intime de son d\u00e9sir.<\/p>\n<h3>3.3 La fusion de la psychiatrie clinique et de la s\u00e9curit\u00e9 militaire<\/h3>\n<p>La particularit\u00e9 du Projet Aversion r\u00e9sidait dans sa subordination absolue aux imp\u00e9ratifs strat\u00e9giques de la d\u00e9fense nationale. Dans le discours parano\u00efaque de la doctrine militaire sud-africaine, formalis\u00e9e par le Premier ministre puis pr\u00e9sident <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/P._W._Botha\">P.W. Botha<\/a>, l&rsquo;Afrique du Sud faisait face \u00e0 une guerre asym\u00e9trique totale men\u00e9e par l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique et ses alli\u00e9s pour renverser la supr\u00e9matie blanche. Dans cette optique parano\u00efaque, toute vuln\u00e9rabilit\u00e9 morale individuelle \u00e9tait per\u00e7ue comme un levier potentiel d&rsquo;espionnage, de chantage ou de d\u00e9moralisation collective.<\/p>\n<p>Les conscrits homosexuels \u00e9taient ainsi cat\u00e9goris\u00e9s par les services de renseignement militaire comme des failles de s\u00e9curit\u00e9 majeures au sein de l&rsquo;arm\u00e9e. Le raisonnement officiel soutenait qu&rsquo;un soldat homosexuel, contraint \u00e0 la clandestinit\u00e9 par la loi, repr\u00e9sentait une cible id\u00e9ale pour les services de renseignement ennemis d\u00e9sireux de lui soutirer des secrets strat\u00e9giques sous la menace du chantage public. En outre, la pr\u00e9sence d&rsquo;homosexuels au sein des unit\u00e9s de combat \u00e9tait jug\u00e9e destructrice pour la \u00ab coh\u00e9sion de groupe \u00bb (<em>camaraderie<\/em>), pierre angulaire de l&rsquo;efficacit\u00e9 op\u00e9rationnelle des r\u00e9giments d&rsquo;infanterie engag\u00e9s dans les combats brutaux du Sud-Angola.<\/p>\n<p>Ainsi, l&rsquo;intervention psychiatrique ne visait plus le bien-\u00eatre de la recrue, mais la pr\u00e9servation maniaque de la puret\u00e9 du corps exp\u00e9ditionnaire. L&rsquo;individualit\u00e9, la libert\u00e9 de conscience et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique des appel\u00e9s \u00e9taient impitoyablement sacrifi\u00e9es au profit de la conformit\u00e9 doctrinale de l&rsquo;institution militaire. Le cabinet du psychiatre s&rsquo;\u00e9tait transform\u00e9 en annexe des services de contre-espionnage et de discipline martiale, o\u00f9 l&rsquo;on tentait de r\u00e9parer ou d&rsquo;\u00e9liminer les \u00ab pi\u00e8ces d\u00e9fectueuses \u00bb de la machine de guerre de l&rsquo;apartheid.<\/p>\n<h2>4. Le syst\u00e8me d&rsquo;identification, de d\u00e9lation et de s\u00e9lection des recrues<\/h2>\n<h3>4.1 Le r\u00f4le des aum\u00f4niers militaires et des officiers dans le d\u00e9pistage<\/h3>\n<p>Pour alimenter les cohortes de cobayes humains de la salle 22, un vaste r\u00e9seau de surveillance et de d\u00e9lation fut mis en place au sein de l&rsquo;ensemble des centres d&rsquo;entra\u00eenement de base de la SADF. L&rsquo;un des aspects les plus sombres de ce syst\u00e8me de d\u00e9pistage fut l&rsquo;instrumentalisation active des aum\u00f4niers militaires (<em>kapelane<\/em>), issus principalement des \u00e9glises r\u00e9form\u00e9es hollandaises (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Nederduitse_Gereformeerde_Kerk\">Nederduitse Gereformeerde Kerk<\/a>). De jeunes conscrits angoiss\u00e9s, en qu\u00eate de r\u00e9confort spirituel face \u00e0 la violence du service militaire, confiaient na\u00efvement leurs doutes ou leurs attirances homosexuelles \u00e0 ces hommes d&rsquo;\u00c9glise lors d&rsquo;entretiens pastoraux cens\u00e9s \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s par le secret le plus absolu.<\/p>\n<p>Violant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leur serment sacerdotal, de nombreux aum\u00f4niers rapportaient imm\u00e9diatement ces confidences aux officiers de s\u00e9curit\u00e9 de la base et aux services psychiatriques de l&rsquo;arm\u00e9e. L&rsquo;appareil de d\u00e9tection s&rsquo;appuyait \u00e9galement sur la vigilance parano\u00efaque des sous-officiers instructeurs, form\u00e9s \u00e0 rep\u00e9rer le moindre comportement jug\u00e9 eff\u00e9min\u00e9, une posture atypique, une r\u00e9ticence aux douches collectives ou la possession de lettres intimes lors des fouilles r\u00e9guli\u00e8res des paquetages. Une v\u00e9ritable culture de la d\u00e9lation entre pairs \u00e9tait encourag\u00e9e : les recrues qui signalaient la d\u00e9viance suppos\u00e9e d&rsquo;un camarade recevaient des exemptions de corv\u00e9es ou des permissions exceptionnelles.<\/p>\n<p>Une fois les soup\u00e7ons \u00e9tablis, les jeunes recrues \u00e9taient imm\u00e9diatement appr\u00e9hend\u00e9es et conduites dans les bureaux de la police militaire ou du contre-espionnage. L\u00e0, elles subissaient des interrogatoires coercitifs d&rsquo;une rare violence psychologique, souvent accompagn\u00e9s de menaces physiques et de privation de sommeil, visant \u00e0 leur arracher des aveux complets ainsi que les noms de tous leurs partenaires ou connaissances homosexuelles au sein de l&rsquo;arm\u00e9e. Ces listes alimentaient des fiches s\u00e9curitaires qui d\u00e9clenchaient l&rsquo;arrestation en cha\u00eene d&rsquo;autres conscrits \u00e0 travers tout le territoire sud-africain.<\/p>\n<h3>4.2 Le ciblage des populations vuln\u00e9rables<\/h3>\n<p>La s\u00e9lection des recrues destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre envoy\u00e9es \u00e0 la salle 22 ne s&rsquo;op\u00e9rait pas au hasard ; elle frappait en priorit\u00e9 les conscrits les plus isol\u00e9s et les plus vuln\u00e9rables du syst\u00e8me militaire. Les jeunes hommes issus de milieux socio-\u00e9conomiques modestes, ceux dont les familles \u00e9taient absentes, d\u00e9sunies ou farouchement puritaines, constituaient des cibles privil\u00e9gi\u00e9es. Incapables de mobiliser des r\u00e9seaux d&rsquo;avocats civils ou de b\u00e9n\u00e9ficier de protections politiques parentales aupr\u00e8s de la haute hi\u00e9rarchie du Parti national, ces jeunes gens se retrouvaient d\u00e9munis face \u00e0 la toute-puissance de la machinerie militaire.<\/p>\n<p>Le spectre des individus cibl\u00e9s par Levin et la SADF d\u00e9passait d&rsquo;ailleurs largement le cadre de l&rsquo;homosexualit\u00e9 stricte. Le Projet Aversion fonctionnait comme un d\u00e9potoir disciplinaire pour tous les \u00e9l\u00e9ments qui perturbaient le fonctionnement r\u00e9gulier de l&rsquo;arm\u00e9e. Des objecteurs de conscience r\u00e9calcitrants refusant de porter les armes contre les mouvements de lib\u00e9ration noire, de jeunes usagers de drogues (notamment de cannabis ou de mandrax), ainsi que des conscrits manifestant des opinions politiques hostiles \u00e0 l&rsquo;apartheid \u00e9taient fr\u00e9quemment \u00e9tiquet\u00e9s comme psychologiquement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s et exp\u00e9di\u00e9s \u00e0 Voortrekkerhoogte pour y subir des cures de redressement comportemental.<\/p>\n<p>Pour briser toute tentative de r\u00e9sistance initiale, la hi\u00e9rarchie militaire agitait syst\u00e9matiquement le spectre de la cour martiale et de la fl\u00e9trissure publique. Les recrues appr\u00e9hend\u00e9es \u00e9taient plac\u00e9es face \u00e0 un dilemme terrifiant : accepter d&rsquo;\u00eatre transf\u00e9r\u00e9es au service psychiatrique pour y recevoir un \u00ab traitement confidentiel \u00bb susceptible de les gu\u00e9rir et de pr\u00e9server leur honneur, ou \u00eatre traduites devant un tribunal militaire pour sodomie et conduite d\u00e9shonorante, ce qui impliquait la prison ferme, la d\u00e9ch\u00e9ance militaire et la r\u00e9v\u00e9lation publique de leur homosexualit\u00e9 \u00e0 leurs parents, \u00e0 leurs employeurs et \u00e0 leur congr\u00e9gation religieuse.<\/p>\n<h3>4.3 Le consentement \u00e9clair\u00e9 vid\u00e9 de toute substance juridique<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue bio\u00e9thique et juridique, la notion de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Informed_consent\">consentement \u00e9clair\u00e9<\/a> fut purement et simplement an\u00e9antie tout au long du d\u00e9roulement du Projet Aversion. Le droit m\u00e9dical universel stipule que tout consentement \u00e0 un acte m\u00e9dical d&rsquo;exception doit \u00eatre libre, explicite, r\u00e9vocable et obtenu apr\u00e8s une information loyale et compl\u00e8te sur la nature, les risques et les alternatives du traitement. Or, dans le cadre de la conscription obligatoire de l&rsquo;apartheid, une recrue ne disposait d&rsquo;aucune souverainet\u00e9 juridique sur sa propre personne face aux officiers sup\u00e9rieurs qui lui faisaient face.<\/p>\n<p>L&rsquo;alternative offerte aux jeunes soldats constituait un chantage d&rsquo;\u00c9tat absolu : le choix cynique entre l&rsquo;admission volontaire en salle 22 et l&rsquo;incarc\u00e9ration imm\u00e9diate dans les tristement c\u00e9l\u00e8bres casernes disciplinaires (<em>Detention Barracks<\/em> ou DB), r\u00e9put\u00e9es pour leurs s\u00e9vices physiques extr\u00eames, leurs travaux forc\u00e9s sous une chaleur accablante et l&rsquo;arbitraire destructeur des gardiens militaires. Entre la perspective de la prison militaire prolong\u00e9e et la promesse d&rsquo;une th\u00e9rapie m\u00e9dicale cens\u00e9e r\u00e9tablir leur \u00e9quilibre psychique en quelques semaines, les conscrits terroris\u00e9s choisissaient logiquement ce qu&rsquo;ils croyaient \u00eatre l&rsquo;option m\u00e9dicale la moins destructrice.<\/p>\n<p>Pour se pr\u00e9munir formellement contre d&rsquo;\u00e9ventuelles poursuites futures, l&rsquo;administration m\u00e9dicale militaire faisait signer aux patients des d\u00e9charges standardis\u00e9es r\u00e9dig\u00e9es dans un jargon juridique opaque. Les conscrits, souvent en \u00e9tat de choc psychologique aigu, signaient ces formulaires sans en saisir la v\u00e9ritable port\u00e9e, d&rsquo;autant que le personnel m\u00e9dical se gardait bien de leur r\u00e9v\u00e9ler la brutalit\u00e9 inou\u00efe des protocoles d&rsquo;\u00e9lectrochocs et d&rsquo;injections chimiques qui les attendaient. En vertu du code disciplinaire militaire de la SADF, contester un ordre m\u00e9dical ou refuser de coop\u00e9rer avec un m\u00e9decin-officier \u00e9tait assimil\u00e9 \u00e0 un refus d&rsquo;ob\u00e9issance en service command\u00e9, passible de sanctions p\u00e9nales imm\u00e9diates.<\/p>\n<h2>5. Les protocoles de conditionnement aversif : \u00e9lectrochocs et agents chimiques<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;administration de chocs \u00e9lectriques induits<\/h3>\n<p>L&rsquo;arsenal central du Projet Aversion reposait sur l&rsquo;administration m\u00e9thodique de chocs \u00e9lectriques \u00e0 des fins de d\u00e9conditionnement pavlovien, une pratique men\u00e9e dans les salles de soins verrouill\u00e9es de la salle 22. Le patient \u00e9tait fermement sangl\u00e9 sur un lit d&rsquo;examen capitonn\u00e9 ou contraint de s&rsquo;asseoir dans un fauteuil sp\u00e9cial muni de courroies de contention, interdisant tout mouvement de recul face \u00e0 la douleur. Des techniciens m\u00e9dicaux ou des infirmiers fixaient ensuite des \u00e9lectrodes m\u00e9talliques sur les extr\u00e9mit\u00e9s des membres du sujet, principalement les doigts et les avant-bras, mais \u00e9galement, dans de nombreux cas attest\u00e9s, directement sur la base et le gland de la verge.<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental comportait un projecteur de diapositives automatis\u00e9 plac\u00e9 devant le conscrit immobilis\u00e9. Les s\u00e9ances d\u00e9butaient par la projection d&rsquo;images suggestives repr\u00e9sentant des corps d&rsquo;hommes nus, athl\u00e9tiques et d\u00e9nud\u00e9s, issues de revues \u00e9rotiques censur\u00e9es pour le grand public mais saisies par les autorit\u00e9s douani\u00e8res sud-africaines. D\u00e8s que le patient manifestait le moindre signe d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9rotique ou une tumescence p\u00e9nienne \u2013 mesur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Penile_plethysmograph\">pl\u00e9thysmographe p\u00e9nien<\/a> fix\u00e9 sur son p\u00e9nis \u2013, Aubrey Levin ou ses assistants actionnaient un g\u00e9n\u00e9rateur \u00e9lectrique d\u00e9livrant une s\u00e9rie de d\u00e9charges intenses dont le voltage \u00e9tait progressivement augment\u00e9 en cas de r\u00e9sistance constat\u00e9e.<\/p>\n<p>La violence des d\u00e9charges \u00e9lectriques \u00e9tait calibr\u00e9e pour infliger une douleur aigu\u00eb et invalidante, provoquant de violentes contractions musculaires involontaires, des br\u00fblures cutan\u00e9es locales et des acc\u00e8s de terreur panique. D\u00e8s que le sujet hurlait de douleur et tentait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de d\u00e9tourner son regard de l&rsquo;\u00e9cran, les op\u00e9rateurs basculaient brutalement la projection vers des photographies de femmes nues ou de pin-up en tenues suggestives. \u00c0 cet instant pr\u00e9cis, le flux \u00e9lectrique \u00e9tait brutalement interrompu. L&rsquo;objectif clinique th\u00e9orique consistait \u00e0 ancrer dans l&rsquo;esprit du cobaye l&rsquo;\u00e9quation n\u00e9vrotique suivante : l&rsquo;homme \u00e9quivaut \u00e0 une souffrance physique atroce, tandis que la femme incarne le salut, le soulagement imm\u00e9diat et la s\u00e9curit\u00e9 somatique.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;aversion induite par des agents chimiques et \u00e9m\u00e9tisants<\/h3>\n<p>Lorsque le conditionnement par \u00e9lectrochocs ne produisait pas la soumission comportementale escompt\u00e9e, l&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale de la salle 22 recourait \u00e0 des protocoles aversifs pharmacologiques particuli\u00e8rement destructeurs pour l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique des recrues. La substance de pr\u00e9dilection utilis\u00e9e pour ces s\u00e9ances \u00e9tait le chlorhydrate d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Apomorphine\">apomorphine<\/a>, un puissant agoniste dopaminergique dot\u00e9 d&rsquo;une action directe foudroyante sur la zone de d\u00e9clenchement des ch\u00e9mor\u00e9cepteurs du syst\u00e8me nerveux central, compl\u00e9t\u00e9 occasionnellement par des injections d&rsquo;\u00e9m\u00e9tine.<\/p>\n<p>Le protocole d&rsquo;aversion chimique se d\u00e9roulait g\u00e9n\u00e9ralement dans de petites pi\u00e8ces carrel\u00e9es, d\u00e9pourvues de mobilier en dehors d&rsquo;un matelas en plastique et d&rsquo;une bassine. Apr\u00e8s avoir re\u00e7u une injection intramusculaire d&rsquo;apomorphine calcul\u00e9e pour d\u00e9passer les seuils de tol\u00e9rance physiologique normaux, le jeune soldat \u00e9tait imm\u00e9diatement expos\u00e9 aux m\u00eames stimuli visuels homosexuels ou forc\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter des enregistrements audio d\u00e9crivant des actes intimes entre hommes. Quelques minutes plus tard, la drogue d\u00e9clenchait des vagues incoercibles de naus\u00e9es d&rsquo;une violence extr\u00eame, accompagn\u00e9es de sueurs froides, d&rsquo;hypotension art\u00e9rielle s\u00e9v\u00e8re et de vomissements bilieux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pouvant durer plusieurs heures d&rsquo;affil\u00e9e sans interruption.<\/p>\n<p>Dans un \u00e9tat de prostration et de d\u00e9sorientation sensorielle absolue, les patients continuaient d&rsquo;\u00eatre harcel\u00e9s par les soignants qui maintenaient les images \u00e9rotiques sous leurs yeux r\u00e9vuls\u00e9s. Les jeunes conscrits \u00e9taient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment laiss\u00e9s dans leur vomi et leurs d\u00e9jections, le personnel m\u00e9dical refusant de nettoyer la pi\u00e8ce afin d&rsquo;accentuer le d\u00e9go\u00fbt psychologique visc\u00e9ral. Ces s\u00e9ances \u00e9puisantes, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sur plusieurs jours cons\u00e9cutifs, entra\u00eenaient des d\u00e9shydratations massives, des d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9lectrolytiques critiques et des d\u00e9chirures de la muqueuse \u0153sophagienne (syndrome de Mallory-Weiss), poussant les patients aux limites de l&rsquo;effondrement cardiovasculaire.<\/p>\n<h3>5.3 La d\u00e9gradation syst\u00e9matique de la dignit\u00e9 humaine<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la mat\u00e9rialit\u00e9 des d\u00e9charges \u00e9lectriques et de la toxicit\u00e9 des agents chimiques, l&rsquo;efficacit\u00e9 recherch\u00e9e par le Projet Aversion r\u00e9sidait dans une politique concert\u00e9e de destruction psychologique de l&rsquo;estime de soi et d&rsquo;annihilation de la dignit\u00e9 humaine \u00e9l\u00e9mentaire. Pendant toute la dur\u00e9e des protocoles aversifs, le personnel m\u00e9dical et paramilitaire soumettait les conscrits \u00e0 un torrent continu d&rsquo;insultes homophobes, d&rsquo;humiliations verbales et de quolibets obsc\u00e8nes. Les recrues \u00e9taient trait\u00e9es d&rsquo;\u00ab avortons \u00bb, de \u00ab b\u00eates immondes \u00bb et de \u00ab tra\u00eetres \u00e0 la patrie afrikaner \u00bb, les soignants leur r\u00e9p\u00e9tant inlassablement qu&rsquo;elles \u00e9taient des \u00eatres monstrueux rejet\u00e9s par Dieu et m\u00e9pris\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Entre les sessions de conditionnement intensif, les patients \u00e9taient fr\u00e9quemment maintenus en isolement cellulaire prolong\u00e9 dans des cellules nues, priv\u00e9es de rep\u00e8res temporels, sous une lumi\u00e8re artificielle allum\u00e9e en permanence. Cette privation sensorielle cibl\u00e9e visait \u00e0 fracturer leurs d\u00e9fenses cognitives et \u00e0 emp\u00eacher tout m\u00e9canisme d&rsquo;auto-d\u00e9fense psychique. Les visites familiales, les courriers personnels et la lecture de livres ou de journaux \u00e9taient formellement proscrits. Les d\u00e9tenus de la salle 22 vivaient dans la terreur permanente de l&rsquo;heure du prochain \u00ab traitement \u00bb, suspendus \u00e0 l&rsquo;apparition impr\u00e9visible de leurs tortionnaires en blouse blanche.<\/p>\n<p>Ce processus de d\u00e9gradation syst\u00e9matique avait pour finalit\u00e9 d&rsquo;exproprier le jeune conscrit de son autonomie corporelle la plus \u00e9l\u00e9mentaire. R\u00e9duit \u00e0 un corps souffrant, sali et terroris\u00e9, l&rsquo;individu cessait de se concevoir comme un sujet de droit pour devenir l&rsquo;objet passif d&rsquo;une entreprise de r\u00e9ing\u00e9nierie comportementale d&rsquo;\u00c9tat. L&rsquo;ali\u00e9nation \u00e9tait telle que nombre de victimes finissaient par int\u00e9rioriser la haine que leurs tortionnaires leur portaient, d\u00e9veloppant un sentiment de culpabilit\u00e9 destructeur qui achevait d&rsquo;an\u00e9antir toute capacit\u00e9 de r\u00e9sistance ou de r\u00e9bellion morale.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;escalade chirurgicale : op\u00e9rations de r\u00e9assignation g\u00e9nitale forc\u00e9es<\/h2>\n<h3>6.1 La logique perverse de la f\u00e9minisation forc\u00e9e<\/h3>\n<p>Face aux \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et in\u00e9vitables du conditionnement aversif \u2013 les patients retombant invariablement dans leurs d\u00e9sirs homosexuels initiaux une fois le choc physique estomp\u00e9 \u2013, le commandement m\u00e9dical de la SADF, sous l&rsquo;impulsion de Levin et de ses associ\u00e9s chirurgicaux, s&rsquo;enfon\u00e7a dans une d\u00e9rive encore plus radicale. Constatant l&rsquo;impossibilit\u00e9 de convertir ces hommes \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 masculine fonctionnelle par les \u00e9lectrochocs, l&rsquo;appareil psychiatrique \u00e9labora une solution chirurgicale extr\u00eame : la r\u00e9assignation g\u00e9nitale obligatoire. Entre 1971 et 1989, un nombre estim\u00e9 \u00e0 plusieurs centaines de jeunes conscrits blancs (les estimations des historiens oscillent entre 500 et 900 cas) furent soumis \u00e0 des interventions chirurgicales mutilantes destin\u00e9es \u00e0 changer leur sexe anatomique.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision s&rsquo;appuyait sur une confusion conceptuelle grotesque, typique des th\u00e9ories m\u00e9dicales r\u00e9actionnaires de l&rsquo;\u00e9poque, qui assimilait purement et simplement l&rsquo;homme homosexuel \u00e0 une \u00ab femme emprisonn\u00e9e dans un corps d&rsquo;homme \u00bb. Selon ce sophisme pseudo-scientifique, si l&rsquo;attirance pour les hommes ne pouvait \u00eatre \u00e9radiqu\u00e9e chez un individu anatomiquement masculin, il suffisait d&rsquo;alt\u00e9rer son enveloppe corporelle pour la conformer \u00e0 son d\u00e9sir per\u00e7u : transform\u00e9 physiquement en femme, son attirance envers les hommes deviendrait, par un tour de passe-passe anatomique, une relation \u00ab h\u00e9t\u00e9rosexuelle \u00bb conforme \u00e0 la morale chr\u00e9tienne et aux lois de la R\u00e9publique sud-africaine.<\/p>\n<p>Pour contraindre les jeunes conscrits \u00e0 franchir cette \u00e9tape irr\u00e9versible, le chantage institutionnel atteignit un paroxysme d&rsquo;abjection. Face \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec av\u00e9r\u00e9 des s\u00e9ances de torture aversive, les psychiatres assuraient aux recrues bris\u00e9es psychologiquement que leur condition \u00e9tait incurable et qu&rsquo;elles ne pourraient jamais \u00eatre lib\u00e9r\u00e9es de l&rsquo;arm\u00e9e ni r\u00e9int\u00e9grer la vie civile en tant qu&rsquo;hommes sans risquer la prison et le d\u00e9shonneur public. La chirurgie leur \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme l&rsquo;unique porte de sortie, l&rsquo;unique moyen de sauver leur vie sociale et d&rsquo;\u00e9chapper aux griffes de la justice militaire.<\/p>\n<h3>6.2 Conditions op\u00e9ratoires et lacunes chirurgicales<\/h3>\n<p>Ces interventions chirurgicales lourdes \u2013 comprenant principalement des p\u00e9nectomies, des orchidectomies bilat\u00e9rales (castration chirurgicale) et des tentatives de cr\u00e9ation de n\u00e9o-vagins (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Vaginoplasty\">vaginoplasties<\/a>) \u2013 \u00e9taient r\u00e9alis\u00e9es dans les blocs op\u00e9ratoires du 1 Military Hospital de Voortrekkerhoogte ou dans des cliniques civiles partenaires \u00e0 Pretoria et Johannesburg. Elles \u00e9taient ex\u00e9cut\u00e9es dans des conditions \u00e9thiques r\u00e9voltantes, sans aucune pr\u00e9paration psychologique pr\u00e9alable, sans \u00e9valuation psychiatrique ind\u00e9pendante et sans l&rsquo;accord d&rsquo;un comit\u00e9 d&rsquo;\u00e9thique civil, en violation flagrante de tous les protocoles internationaux alors en vigueur dans les rares centres sp\u00e9cialis\u00e9s occidentaux.<\/p>\n<p>La plupart des chirurgiens militaires r\u00e9quisitionn\u00e9s pour accomplir ces actes ne poss\u00e9daient aucune comp\u00e9tence clinique sp\u00e9cifique ni exp\u00e9rience document\u00e9e en mati\u00e8re de chirurgie g\u00e9nitale reconstructive complexe. Les interventions furent conduites de mani\u00e8re artisanale, brutale et pr\u00e9cipit\u00e9e, traitant les appareils g\u00e9nitaux des jeunes soldats comme de simples champs d&rsquo;exercice anatomique. L&rsquo;ablation des organes m\u00e2les \u00e9tait syst\u00e9matiquement effectu\u00e9e, mais les tentatives de reconstruction de n\u00e9o-cavit\u00e9s vaginales fonctionnelles \u00e9chouaient tr\u00e8s fr\u00e9quemment en raison de l&rsquo;incomp\u00e9tence technique des praticiens.<\/p>\n<p>Le taux de complications post-op\u00e9ratoires physiques imm\u00e9diates et \u00e0 long terme fut catastrophique. De nombreuses victimes subirent des h\u00e9morragies massives, des n\u00e9croses tissulaires \u00e9tendues, des fistules recto-vaginales provoquant l&rsquo;\u00e9coulement permanent d&rsquo;excr\u00e9ments par la plaie chirurgicale, des st\u00e9noses compl\u00e8tes du m\u00e9at urinaire rendant la miction atrocement douloureuse, ainsi que des infections bact\u00e9riennes chroniques d\u00e9vastatrices. Les patients \u00e9taient abandonn\u00e9s dans des lits de convalescence avec un encadrement antalgique d\u00e9risoire, condamn\u00e9s \u00e0 subir dans leur chair les s\u00e9quelles d\u00e9finitives d&rsquo;un massacre chirurgical d&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;abandon civil et la mort sociale post-op\u00e9ratoire<\/h3>\n<p>L&rsquo;abjection du dispositif culminait au moment de la sortie du cadre militaire. D\u00e8s que les chirurgies mutilantes \u00e9taient achev\u00e9es et que les plaies superficielles avaient cicatris\u00e9, la SADF se d\u00e9sint\u00e9ressait totalement du devenir de ces individus. Le minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur sud-africain \u00e9mettait alors de nouveaux papiers d&rsquo;identit\u00e9 civile modifi\u00e9s : du jour au lendemain, de jeunes hommes de dix-neuf ou vingt ans recevaient de nouveaux actes de naissance et des cartes d&rsquo;identit\u00e9 portant des pr\u00e9noms f\u00e9minins attribu\u00e9s unilat\u00e9ralement par la bureaucratie militaire, sans qu&rsquo;ils aient eu leur mot \u00e0 dire sur leur nouvelle identit\u00e9 l\u00e9gale.<\/p>\n<p>Ces jeunes gens \u00e9taient ensuite d\u00e9mobilis\u00e9s de l&rsquo;arm\u00e9e et purement et simplement expuls\u00e9s de la base militaire, renvoy\u00e9s dans le monde civil sans la moindre ressource mat\u00e9rielle, sans encadrement m\u00e9dical de transition et sans soutien psychologique d&rsquo;urgence. Le service de sant\u00e9 militaire n&rsquo;assurait aucun approvisionnement continu en <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hormone_replacement_therapy\">hormonoth\u00e9rapie de substitution<\/a> (\u0153strog\u00e8nes et anti-androg\u00e8nes), indispensable pour pr\u00e9venir l&rsquo;ost\u00e9oporose pr\u00e9coce, les bouff\u00e9es de chaleur invalidantes, l&rsquo;atrophie musculaire et les d\u00e9pressions majeures cons\u00e9cutives \u00e0 une castration brutale. Livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames, les victimes n&rsquo;avaient aucun moyen financier de se procurer ces traitements on\u00e9reux sur le march\u00e9 pharmaceutique civil.<\/p>\n<p>Le retour dans leur foyer d&rsquo;origine se soldait presque invariablement par un drame social total. Confront\u00e9es \u00e0 un enfant d\u00e9figur\u00e9 corporellement, portant des v\u00eatements f\u00e9minins et muni de papiers d&rsquo;identit\u00e9 f\u00e9minins, les familles blanches afrikaners ou anglophones \u2013 enferm\u00e9es dans leur puritanisme religieux et terrifi\u00e9es par le qu&rsquo;en-dira-t-on du voisinage \u2013 r\u00e9agissaient le plus souvent par le d\u00e9ni, la honte absolue et le bannissement imm\u00e9diat du domicile familial. Coup\u00e9es de leurs proches, rejet\u00e9es par leurs cercles amicaux, inaptes au travail physique en raison de leurs douleurs chroniques et stigmatis\u00e9es sur le march\u00e9 du travail par des incoh\u00e9rences administratives insurmontables, ces personnes sombraient dans une pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique absolue, le vagabondage et, pour nombre d&rsquo;entre elles, le travail du sexe de survie.<\/p>\n<h2>7. Abus pharmacologiques et exp\u00e9rimentations neurochimiques<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;usage coercitif de psychotropes et de neuroleptiques \u00e0 haute dose<\/h3>\n<p>Outre les s\u00e9vices physiques directs et les amputations chirurgicales, le Projet Aversion s&rsquo;est caract\u00e9ris\u00e9 par une utilisation abusive, syst\u00e9matique et non consensuelle de l&rsquo;arsenal psychopharmacologique de l&rsquo;\u00e9poque. Pour les conscrits rebelles qui refusaient de coop\u00e9rer avec les protocoles de la salle 22 ou qui manifestaient des acc\u00e8s de d\u00e9sespoir incontr\u00f4lables, l&rsquo;\u00e9quipe du docteur Levin employait une strat\u00e9gie de camisole chimique visant \u00e0 neutraliser toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;autonomie cognitive. Des antipsychotiques et neuroleptiques de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, principalement la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Chlorpromazine\">chlorpromazine<\/a> (Largactil) et l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Haloperidol\">halop\u00e9ridol<\/a>, \u00e9taient administr\u00e9s \u00e0 des posologies massives, souvent par voie injectable intramusculaire sous contention physique forc\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces mol\u00e9cules puissantes, normalement r\u00e9serv\u00e9es au traitement psychiatrique des d\u00e9lires aigus et des phases maniaques psychotiques s\u00e9v\u00e8res, \u00e9taient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9voy\u00e9es pour plonger des jeunes gens parfaitement sains d&rsquo;esprit dans un \u00e9tat de s\u00e9dation profonde, d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude et d&rsquo;indiff\u00e9rence affective absolue. Les conscrits se retrouvaient ainsi r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de zombies dociles, incapables de formuler la moindre pens\u00e9e articul\u00e9e, de protester contre leur d\u00e9tention ou d&rsquo;interagir de mani\u00e8re coh\u00e9rente avec leur entourage. Les effets secondaires d\u00e9vastateurs de ces m\u00e9dicaments n&rsquo;\u00e9taient nullement pris en charge par le personnel soignant.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence directe de ces surdosages criminels administr\u00e9s sans correcteurs antiparkinsoniens ad\u00e9quats, un nombre alarmant de patients d\u00e9velopp\u00e8rent des syndromes extrapyramidaux s\u00e9v\u00e8res : tremblements incontr\u00f4lables des membres, rigidit\u00e9 musculaire cadav\u00e9rique, crises dystoniques aigu\u00ebs de la face et du cou, et surtout une <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Akathisia\">akathisie<\/a> insupportable \u2013 une incapacit\u00e9 motrice et psychologique atroce \u00e0 rester immobile \u2013, confinant \u00e0 la torture mentale permanente. Chez plusieurs recrues, les atteintes neurologiques devinrent irr\u00e9versibles sous la forme de dyskin\u00e9sies tardives chroniques, les marquant \u00e0 vie de mouvements faciaux involontaires et invalidants.<\/p>\n<h3>7.2 La manipulation hormonale exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>Dans sa qu\u00eate obsessionnelle d&rsquo;annihilation de la pulsion homosexuelle, Aubrey Levin a conduit des exp\u00e9rimentations endocriniennes d\u00e9nu\u00e9es de tout protocole scientifique standardis\u00e9. Partant du postulat erron\u00e9 que la libido homosexuelle masculine \u00e9tait aliment\u00e9e par un exc\u00e8s de testost\u00e9rone ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, par un d\u00e9s\u00e9quilibre hormonal cong\u00e9nital, Levin appliqua des protocoles de castration chimique temporaire ou d\u00e9finitive par le biais d&rsquo;injections r\u00e9guli\u00e8res de substances anti-androg\u00e9niques et de doses massives d&rsquo;\u0153strog\u00e8nes synth\u00e9tiques, notamment le di\u00e9thylstilbestrol (DES) et l&rsquo;\u00e9thinyloestradiol.<\/p>\n<p>Cette suppression pharmacologique brutale de la production endog\u00e8ne d&rsquo;androg\u00e8nes provoquait un effondrement physiologique catastrophique chez des jeunes hommes de vingt ans. En l&rsquo;espace de quelques semaines, les cobayes voyaient leur masse musculaire fondre, leur force physique s&rsquo;\u00e9vanouir, leur pilosit\u00e9 corporelle dispara\u00eetre, tandis qu&rsquo;apparaissait une <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gynecomastia\">gyn\u00e9comastie<\/a> bilat\u00e9rale douloureuse \u2013 un d\u00e9veloppement mammaire anormal \u2013 d&rsquo;une violence psychologique inou\u00efe pour des conscrits form\u00e9s au culte de la musculature martiale. Les perturbations endocriniennes induisaient \u00e9galement des modifications m\u00e9taboliques profondes, incluant une prise de poids graisseuse rapide, de l&rsquo;hypertension art\u00e9rielle et un risque thromboembolique d\u00e9multipli\u00e9.<\/p>\n<p>Aucune \u00e9valuation clinique rigoureuse, aucune mesure biologique des taux s\u00e9riques hormonaux ni aucune \u00e9tude longitudinale en double aveugle ne venaient encadrer ces administrations sauvages de produits chimiques. Levin et ses subordonn\u00e9s proc\u00e9daient par t\u00e2tonnements empiriques arbitraires, modifiant les dosages au gr\u00e9 de leur humeur ou du comportement des recrues. Les corps des appel\u00e9s devenaient ainsi de v\u00e9ritables bo\u00eetes de Petri vivantes o\u00f9 les psychiatres militaires testaient la r\u00e9sistance des tissus et des esprits aux d\u00e9r\u00e8glements chimiques les plus agressifs sans jamais rendre de comptes \u00e0 quiconque.<\/p>\n<h3>7.3 La narcoth\u00e9rapie et les \u00e9tats de transe induits<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation psychiatrique au sein de la salle 22 comprenait \u00e9galement un recours r\u00e9gulier aux techniques de narcoth\u00e9rapie et de narcocatharsis forc\u00e9e. Levin utilisait des cocktails s\u00e9dadifs \u00e0 base de barbituriques \u00e0 action ultra-rapide, principalement le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Sodium_thiopental\">thiopental sodique<\/a> (couramment surnomm\u00e9 le \u00ab s\u00e9rum de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb), parfois combin\u00e9 \u00e0 des doses massives de benzodiaz\u00e9pines ou de scopolamine. Le conscrit \u00e9tait allong\u00e9 dans une p\u00e9nombre clinique et perfus\u00e9 lentement jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un \u00e9tat de conscience cr\u00e9pusculaire, \u00e0 mi-chemin entre le coma vigile et le sommeil profond.<\/p>\n<p>Dans cet \u00e9tat de transe chimiquement induite, o\u00f9 les d\u00e9fenses psychologiques du moi \u00e9taient totalement d\u00e9sactiv\u00e9es et la suggestibilit\u00e9 du cerveau pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme, Levin et ses psychologues menaient de v\u00e9ritables s\u00e9ances d&rsquo;inquisition clinique. Ils bombardaient le jeune soldat de questions inquisitrices sur ses fantasmes \u00e9rotiques les plus intimes, sur ses relations pass\u00e9es et sur ses cercles d&rsquo;amis civils. Les r\u00e9v\u00e9lations ainsi extorqu\u00e9es \u00e9taient imm\u00e9diatement consign\u00e9es dans les fiches de s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;arm\u00e9e et r\u00e9utilis\u00e9es ult\u00e9rieurement pour terroriser le patient lors des s\u00e9ances d&rsquo;\u00e9veil.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, les praticiens proc\u00e9daient \u00e0 des injonctions de reprogrammation mentale par la suggestion hypnotique r\u00e9p\u00e9titive, affirmant au sujet semi-inconscient qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par les hommes, qu&rsquo;il ne pourrait plus jamais \u00e9prouver d&rsquo;attirance masculine sans ressentir une panique mortelle, et qu&rsquo;il devait d\u00e9sormais se d\u00e9vouer au mod\u00e8le h\u00e9t\u00e9rosexuel normatif. L&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de ces narcoses toxiques entra\u00eenait des amn\u00e9sies ant\u00e9rogrades et r\u00e9trogrades durables, des phases de confusion mentale aigu\u00eb et une alt\u00e9ration s\u00e9v\u00e8re des fonctions ex\u00e9cutives et cognitives des participants, dont le cerveau peinait \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer apr\u00e8s des cycles r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;intoxication chimique barbiturique.<\/p>\n<h2>8. Cons\u00e9quences psychopathologiques et traumatismes durables chez les victimes<\/h2>\n<h3>8.1 Le trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C)<\/h3>\n<p>Les conscrits qui ont surv\u00e9cu aux protocoles de la salle 22 sont ressortis du service militaire avec des s\u00e9quelles psychiatriques ind\u00e9l\u00e9biles. Loin d&rsquo;avoir \u00ab gu\u00e9ri \u00bb une quelconque maladie imaginaire, les interventions d&rsquo;Aubrey Levin ont engendr\u00e9 des tableaux cliniques massifs de trouble de stress post-traumatique complexe (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Complex_post-traumatic_stress_disorder\">TSPT-C<\/a>), une pathologie qui se distingue du TSPT classique par la r\u00e9p\u00e9tition, la dur\u00e9e et le caract\u00e8re institutionnel des traumatismes subis, ainsi que par l&rsquo;impossibilit\u00e9 totale pour la victime de fuir son bourreau.<\/p>\n<p>Les survivants sont demeur\u00e9s la proie de reviviscences traumatiques chroniques tout au long de leur existence civile. Des cauchemars r\u00e9currents, terrifiants de r\u00e9alisme, les replongent inlassablement dans les salles carrel\u00e9es de Voortrekkerhoogte, leur faisant revivre la sensation physique de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 traversant leurs membres ou le go\u00fbt amer des injections chimiques d&rsquo;apomorphine. Le moindre stimulus du quotidien \u2013 l&rsquo;odeur d&rsquo;un d\u00e9sinfectant hospitalier, le bruit d&rsquo;une porte m\u00e9tallique qui claque violemment, la vue d&rsquo;une blouse m\u00e9dicale ou le cr\u00e9pitement d&rsquo;un appareil \u00e9lectrique \u2013 demeure susceptible de d\u00e9clencher des attaques de panique cataclysmiques et des \u00e9tats de dissociation psychologique d&rsquo;une rare intensit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette souffrance s&rsquo;est accompagn\u00e9e d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;hypervigilance permanente, d&rsquo;un sentiment diffus de danger imminent et d&rsquo;une incapacit\u00e9 pathologique \u00e0 accorder sa confiance \u00e0 un tiers, en particulier aux figures d&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale ou institutionnelle. L&rsquo;alt\u00e9ration profonde de l&rsquo;image corporelle et l&rsquo;int\u00e9riorisation d&rsquo;une honte toxique ont conduit ces hommes et ces femmes de force \u00e0 une haine visc\u00e9rale de leur propre corps, marqu\u00e9 par les br\u00fblures, les cicatrices chirurgicales et les d\u00e9r\u00e8glements chimiques, d\u00e9truisant pour toujours leur capacit\u00e9 \u00e0 vivre une intimit\u00e9 physique et \u00e9motionnelle apais\u00e9e.<\/p>\n<h3>8.2 La crise existentielle et la morbidit\u00e9 suicidaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact psychique le plus d\u00e9vastateur du Projet Aversion s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9 par un taux de morbidit\u00e9 suicidaire vertigineux parmi les cohortes d&rsquo;anciens patients de la salle 22. Priv\u00e9s de leur identit\u00e9, mutil\u00e9s dans leur chair pour ceux ayant subi les chirurgies de f\u00e9minisation forc\u00e9e, rejet\u00e9s par leurs cellules familiales et poursuivis par la stigmatisation sociale au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sud-africaine hyper-conservatrice, des centaines de jeunes hommes se sont donn\u00e9 la mort dans les mois ou les ann\u00e9es suivant leur lib\u00e9ration de l&rsquo;arm\u00e9e. Le suicide repr\u00e9sentait bien souvent l&rsquo;ultime moyen de reprendre le contr\u00f4le d&rsquo;une existence vol\u00e9e et d\u00e9grad\u00e9e par l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p>Pour les victimes soumises aux op\u00e9rations de r\u00e9assignation g\u00e9nitale, la crise existentielle a atteint des proportions tragiques. Ces personnes se retrouvaient pi\u00e9g\u00e9es dans un corps \u00e9tranger qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient jamais d\u00e9sir\u00e9, mutil\u00e9es chirurgicalement au nom d&rsquo;une id\u00e9ologie politique et m\u00e9dicale d\u00e9lirante, tout en conservant une psychologie et une identit\u00e9 masculine originelle intacte. Cette <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gender_dysphoria\">dysphorie de genre<\/a> iatrog\u00e8ne \u2013 provoqu\u00e9e directement par l&rsquo;institution m\u00e9dicale elle-m\u00eame \u2013 a constitu\u00e9 une source de d\u00e9tresse ontologique permanente, souvent jug\u00e9e insurmontable par les survivants.<\/p>\n<p>Les d\u00e9pressions majeures qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es chez ces victimes pr\u00e9sentaient des caract\u00e9ristiques de r\u00e9sistance clinique absolue aux traitements psychiatriques civils classiques. Comment, en effet, un psychiatre de ville pouvait-il soigner par la parole une d\u00e9tresse caus\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment par la psychiatrie elle-m\u00eame ? La confrontation avec le syst\u00e8me m\u00e9dical civil r\u00e9activait instantan\u00e9ment les terreurs subies sous l&rsquo;uniforme du colonel Levin, coupant court \u00e0 toute possibilit\u00e9 d&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique r\u00e9paratrice et enfermant les victimes dans une impasse psychologique mortif\u00e8re.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;isolement social et la pr\u00e9carit\u00e9 socio-\u00e9conomique<\/h3>\n<p>L&rsquo;an\u00e9antissement psychique et physique des recrues a eu des r\u00e9percussions d\u00e9sastreuses sur leur trajectoire socio-\u00e9conomique. Une grande majorit\u00e9 des survivants de la salle 22 s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans l&rsquo;incapacit\u00e9 totale de r\u00e9int\u00e9grer durablement le tissu professionnel. Les douleurs pelviennes chroniques cons\u00e9cutives aux chirurgies g\u00e9nitales rat\u00e9es, l&rsquo;incontinence urinaire permanente, la fatigue surr\u00e9nale r\u00e9sultant des chocs hormonaux et la terreur des interactions humaines ont emp\u00each\u00e9 ces jeunes gens de mener des \u00e9tudes universitaires ou d&rsquo;exercer des emplois stables.<\/p>\n<p>Pour tenter d&rsquo;anesth\u00e9sier cette souffrance physique continue et faire taire les angoisses nocturnes, de nombreuses victimes ont sombr\u00e9 dans l&rsquo;alcoolisme chronique et la pharmacod\u00e9pendance s\u00e9v\u00e8re, consommant de fa\u00e7on anarchique des analg\u00e9siques opio\u00efdes, des tranquillisants de contrebande et des drogues de rue. Cette autodestruction n&rsquo;\u00e9tait pas le sympt\u00f4me d&rsquo;une pr\u00e9disposition personnelle \u00e0 l&rsquo;addiction, mais l&rsquo;unique r\u00e9ponse adaptative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e face \u00e0 un univers de douleur non reconnu par la soci\u00e9t\u00e9 sud-africaine.<\/p>\n<p>Cette trajectoire a inexorablement conduit un grand nombre de victimes vers les marges les plus sombres des m\u00e9tropoles de Johannesburg, Durban ou Le Cap. Sans emploi, priv\u00e9es de r\u00e9seaux de soutien familial, expuls\u00e9es des logements conventionnels en raison de leur statut social flou et de leur d\u00e9ch\u00e9ance physique, plusieurs dizaines de conscrits autrefois promis \u00e0 un avenir prosp\u00e8re au sein de la minorit\u00e9 blanche privil\u00e9gi\u00e9e ont fini leurs jours dans des bidonvilles blancs (les <em>poor white squatter camps<\/em>), sans abri, mourant pr\u00e9matur\u00e9ment de froid, de surdoses, de d\u00e9nutrition ou d&rsquo;infections non trait\u00e9es, dans l&rsquo;indiff\u00e9rence la plus totale.<\/p>\n<h2>9. La responsabilit\u00e9 collective : silence m\u00e9dical et complicit\u00e9 \u00e9tatique<\/h2>\n<h3>9.1 La faillite d\u00e9ontologique du Conseil m\u00e9dical sud-africain (SAMDC)<\/h3>\n<p>L&rsquo;horreur du Projet Aversion n&rsquo;aurait jamais pu perdurer pendant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies sans la complaisance coupable, le silence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et la complicit\u00e9 institutionnelle de l&rsquo;ordre professionnel de la m\u00e9decine sud-africaine : le South African Medical and Dental Council (SAMDC). Alors m\u00eame que des rumeurs persistantes, des t\u00e9moignages informels de conscrits horrifi\u00e9s et des alertes \u00e9manant de quelques praticiens civils commen\u00e7aient \u00e0 circuler d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;instance ordinale s&rsquo;est syst\u00e9matiquement abstenue de mener la moindre inspection inopin\u00e9e ou d&rsquo;ouvrir une proc\u00e9dure disciplinaire \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;Aubrey Levin ou des chirurgiens de la SADF.<\/p>\n<p>Le SAMDC a \u00e9rig\u00e9 la protection corporatiste des m\u00e9decins-officiers en dogme administratif intangible. D\u00e8s que des questions commen\u00e7aient \u00e0 \u00e9merger sur les m\u00e9thodes en vigueur \u00e0 Voortrekkerhoogte, l&rsquo;Ordre s&rsquo;abritait syst\u00e9matiquement derri\u00e8re le primat des imp\u00e9ratifs de d\u00e9fense nationale et les lois draconiennes sur le secret militaire (comme l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Protection_of_Information_Act,_1982\">Official Secrets Act<\/a>) pour d\u00e9clarer ces affaires hors de son champ de comp\u00e9tence civile. Cette d\u00e9mission morale absolue a transform\u00e9 l&rsquo;organe de r\u00e9gulation d\u00e9ontologique en un bouclier juridique prot\u00e9geant des criminels d&rsquo;\u00c9tat en blouse blanche contre toute reddition de comptes.<\/p>\n<p>Cette attitude s&rsquo;inscrivait dans une faillite \u00e9thique beaucoup plus vaste de l&rsquo;institution m\u00e9dicale sud-africaine sous le r\u00e9gime d&rsquo;apartheid. \u00c0 l&rsquo;instar de son refus criminel de sanctionner les m\u00e9decins complices de la mort sous la torture du militant anti-apartheid <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Steve_Biko\">Steve Biko<\/a> en 1977 (les docteurs Lang et Tucker), le SAMDC a d\u00e9montr\u00e9 que son all\u00e9geance id\u00e9ologique au pouvoir nationaliste blanc surpassait infiniment le respect du serment d&rsquo;Hippocrate. En garantissant l&rsquo;impunit\u00e9 totale aux bourreaux de la salle 22, l&rsquo;Ordre s&rsquo;est rendu complice des violations les plus caract\u00e9ris\u00e9es des droits fondamentaux de la personne humaine.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;adh\u00e9sion passive et le conformisme de la communaut\u00e9 psychiatrique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des cercles militaires et des couloirs du Conseil de l&rsquo;Ordre, c&rsquo;est l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 psychiatrique et acad\u00e9mique sud-africaine blanche qui porte une lourde responsabilit\u00e9 morale dans la perp\u00e9tuation de ces pratiques. Pendant des ann\u00e9es, Aubrey Levin a particip\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 des conf\u00e9rences professionnelles locales, pr\u00e9sentant des communications acad\u00e9miques o\u00f9 il vantait sans vergogne l&rsquo;efficacit\u00e9 de ses protocoles aversifs et ses r\u00e9sultats pr\u00e9tendant gu\u00e9rir la d\u00e9viance sexuelle par des techniques d&rsquo;extinction de r\u00e9flexes chez les jeunes recrues.<\/p>\n<p>Ces interventions universitaires ne suscitaient alors presque aucune condamnation vigoureuse de la part de ses pairs. La majorit\u00e9 des ali\u00e9nistes et des chefs de clinique civils des universit\u00e9s prestigieuses du Witwatersrand, de Pretoria ou de Stellenbosch choisissaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de garder le silence, par conformisme bourgeois, adh\u00e9sion tacite aux valeurs puritaines dominantes ou simple l\u00e2chet\u00e9 professionnelle. Dans le climat r\u00e9pressif de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence instaur\u00e9 par le gouvernement nationaliste, d\u00e9fier publiquement un colonel de l&rsquo;arm\u00e9e sur ses m\u00e9thodes th\u00e9rapeutiques signifiait s&rsquo;exposer \u00e0 des repr\u00e9sailles imm\u00e9diates : perte de financements de recherche, harc\u00e8lement policier, voire r\u00e9vocation universitaire pure et simple.<\/p>\n<p>Ce conformisme \u00e9tait d&rsquo;autant plus ais\u00e9 que le racisme et le conservatisme structurels impr\u00e9gnaient profond\u00e9ment l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me de sant\u00e9 mentale du pays. Les minorit\u00e9s sexuelles, au m\u00eame titre que les populations noires et m\u00e9tisses s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9es, \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es par la majorit\u00e9 de la bourgeoisie m\u00e9dicale blanche comme des populations subalternes dont l&rsquo;autonomie et le consentement pouvaient \u00eatre ignor\u00e9s au nom de l&rsquo;ordre public et de la pr\u00e9servation de la civilisation occidentale en Afrique australe. Aucune solidarit\u00e9 professionnelle ne s&rsquo;est manifest\u00e9e pour briser la chape de plomb qui recouvrait les s\u00e9vices de l&rsquo;h\u00f4pital de Voortrekkerhoogte.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat et la dissimulation des archives m\u00e9dicales<\/h3>\n<p>\u00c0 mesure que le r\u00e9gime d&rsquo;apartheid entamait son agonie historique \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et que s&rsquo;ouvraient les n\u00e9gociations constitutionnelles secr\u00e8tes sous la pr\u00e9sidence de F.W. de Klerk, une panique administrative majeure s&#8217;empara des minist\u00e8res de la D\u00e9fense et de la Sant\u00e9. Conscients de la nature criminelle des op\u00e9rations conduites sous l&rsquo;\u00e9gide du Projet Aversion et redoutant les proc\u00e8s internationaux pour crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 qui pourraient \u00eatre intent\u00e9s lors d&rsquo;une transition d\u00e9mocratique, les officiers de la SADF orchestr\u00e8rent une vaste entreprise d&rsquo;effacement m\u00e9moriel.<\/p>\n<p>Entre 1990 et 1994, des tonnes de documents d&rsquo;archives confidentiels, de rapports cliniques, de registres d&rsquo;admission de la salle 22 et de dossiers m\u00e9dicaux individuels de conscrits furent syst\u00e9matiquement d\u00e9truits dans les incin\u00e9rateurs des bases militaires ou pass\u00e9s \u00e0 la broyeuse industrielle. L&rsquo;op\u00e9ration \u00ab Bureaucratie propre \u00bb visait \u00e0 faire dispara\u00eetre toute trace mat\u00e9rielle documentant les injections forc\u00e9es, les s\u00e9ances d&rsquo;\u00e9lectrochocs et les autorisations de chirurgies de changement de sexe financ\u00e9es par les caisses secr\u00e8tes de l&rsquo;arm\u00e9e sud-africaine.<\/p>\n<p>Les quelques dossiers qui \u00e9chapp\u00e8rent aux flammes furent imm\u00e9diatement verrouill\u00e9s sous des classifications de secret-d\u00e9fense maximales ou soustraits physiquement par des officiers m\u00e9dicaux quittant pr\u00e9cipitamment leurs fonctions. Cette politique de la terre br\u00fbl\u00e9e archivistique a eu pour cons\u00e9quence dramatique d&rsquo;invisibiliser quasi totalement les victimes. Lors de l&rsquo;instauration des budgets initiaux de r\u00e9parations de sant\u00e9 militaire par le nouveau gouvernement de Nelson Mandela, les victimes de la salle 22 furent totalement exclues des programmes de compensation, priv\u00e9es de preuves \u00e9crites irr\u00e9futables pour attester des atrocit\u00e9s dont leur corps portait pourtant les stigmates ind\u00e9l\u00e9biles.<\/p>\n<h2>10. La Commission de la v\u00e9rit\u00e9 et de la r\u00e9conciliation (TRC) et la r\u00e9v\u00e9lation des faits<\/h2>\n<h3>10.1 Le rapport d&rsquo;enqu\u00eate sur le secteur de la sant\u00e9<\/h3>\n<p>Il fallut attendre l&rsquo;av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie multiraciale en 1994 et l&rsquo;instauration de la Commission de la v\u00e9rit\u00e9 et de la r\u00e9conciliation (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Truth_and_Reconciliation_Commission_(South_Africa)\">TRC<\/a>), pr\u00e9sid\u00e9e par l&rsquo;archev\u00eaque anglican et prix Nobel de la paix <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Desmond_Tutu\">Desmond Tutu<\/a>, pour que la v\u00e9rit\u00e9 sur le Projet Aversion commence \u00e0 \u00e9merger publiquement. En 1997, la Commission d\u00e9cida d&rsquo;organiser des audiences sp\u00e9ciales in\u00e9dites consacr\u00e9es aux violations des droits humains commises dans le secteur de la sant\u00e9 (<em>Health Sector Hearings<\/em>), rompant avec la focalisation exclusive sur les violences polici\u00e8res traditionnelles.<\/p>\n<p>Des militants courageux des droits humains, des chercheurs affili\u00e9s au projet d&rsquo;archives gays et lesbiennes d&rsquo;Afrique du Sud (GALA) et une poign\u00e9e de survivants bris\u00e8rent enfin le silence pour livrer des t\u00e9moignages gla\u00e7ants devant les commissaires stup\u00e9faits. Les d\u00e9positions d\u00e9crivirent avec une pr\u00e9cision clinique la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne de la salle 22 : les s\u00e9ances d&rsquo;\u00e9lectrochocs g\u00e9nitaux, les vomissements forc\u00e9s sous apomorphine, les insultes, le d\u00e9sespoir des recrues et les mutilations chirurgicales irr\u00e9versibles impos\u00e9es par des officiers-m\u00e9decins en uniforme.<\/p>\n<p>Dans son rapport final officiel publi\u00e9 en 1998, la TRC consacra un chapitre d\u00e9vastateur \u00e0 ces pratiques, reconnaissant officiellement que les th\u00e9rapies de conversion forc\u00e9es, les abus pharmacologiques et les chirurgies de r\u00e9assignation non consenties men\u00e9es au sein de la SADF constituaient des \u00ab violations grossi\u00e8res des droits de l&rsquo;homme \u00bb (<em>gross violations of human rights<\/em>). Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire sud-africaine, l&rsquo;\u00c9tat reconnaissait que la m\u00e9decine militaire de l&rsquo;apartheid avait \u00e9t\u00e9 un instrument de torture organis\u00e9 au d\u00e9triment des minorit\u00e9s sexuelles conscrites.<\/p>\n<h3>10.2 La d\u00e9fense d&rsquo;Aubrey Levin et le refus d&rsquo;assumer sa culpabilit\u00e9<\/h3>\n<p>Convoqu\u00e9 par la Commission pour s&rsquo;expliquer sur ses agissements pass\u00e9s, Aubrey Levin adopta une posture de d\u00e9fi m\u00e9prisant et de d\u00e9ni absolu. Loin d&rsquo;exprimer le moindre remords ou d&rsquo;amorcer un d\u00e9but de contrition devant la nation en reconstruction, l&rsquo;ancien psychiatre en chef de la SADF rejeta cat\u00e9goriquement toutes les accusations port\u00e9es contre lui, qualifiant les t\u00e9moignages des survivants de mensonges \u00e9hont\u00e9s forg\u00e9s de toutes pi\u00e8ces par des esprits d\u00e9rang\u00e9s ou des militants anim\u00e9s par la haine de l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ses d\u00e9clarations \u00e9crites et ses interventions m\u00e9diatiques, Levin soutint qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais tortur\u00e9 personne et qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait born\u00e9 \u00e0 pratiquer une psychiatrie comportementale moderne, pleinement conforme aux connaissances scientifiques et aux standards l\u00e9gaux de l&rsquo;\u00e9poque. Il affirmait avec un cynisme consomm\u00e9 que les patients hospitalis\u00e9s en salle 22 \u00e9taient tous volontaires et qu&rsquo;ils avaient eux-m\u00eames r\u00e9clam\u00e9 de l&rsquo;aide m\u00e9dicale pour surmonter leurs difficult\u00e9s d&rsquo;adaptation psychologique. S&rsquo;abritant derri\u00e8re sa hi\u00e9rarchie militaire, il pr\u00e9tendait n&rsquo;avoir fait qu&rsquo;ex\u00e9cuter des ordres m\u00e9dicaux institutionnels \u00e9manant de l&rsquo;\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Levin refusa de d\u00e9poser une demande formelle d&rsquo;amnistie aupr\u00e8s de la Commission, une d\u00e9marche qui l&rsquo;aurait contraint \u00e0 reconna\u00eetre publiquement la mat\u00e9rialit\u00e9 de ses actes criminels et \u00e0 en d\u00e9tailler les rouages op\u00e9rationnels. Jouant sur les vides juridiques de la loi de r\u00e9conciliation nationale et profitant de la faiblesse des moyens d&rsquo;investigation criminelle de la TRC face aux officiers m\u00e9dicaux prot\u00e9g\u00e9s par la prescription, Levin organisa sa fuite m\u00e9diatique et juridique avec une remarquable habilet\u00e9, \u00e9chappant ainsi \u00e0 toute poursuite p\u00e9nale imm\u00e9diate sur le sol sud-africain.<\/p>\n<h3>10.3 Les limites de la justice transitionnelle pour les victimes LGBT+<\/h3>\n<p>Bien que la reconnaissance institutionnelle du Projet Aversion par la TRC ait constitu\u00e9 une victoire symbolique incontestable, les m\u00e9canismes de justice transitionnelle sud-africains ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de profondes et am\u00e8res limites \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des survivants des pers\u00e9cutions homophobes d&rsquo;\u00c9tat. Dans le contexte de la reconstruction d&rsquo;une Afrique du Sud post-apartheid ravag\u00e9e par des d\u00e9cennies de s\u00e9gr\u00e9gation raciale et de massacres de masse dans les townships noirs, les priorit\u00e9s politiques de la nation \u00e9taient ailleurs. La souffrance des jeunes conscrits blancs tortur\u00e9s par leur propre arm\u00e9e fut largement rel\u00e9gu\u00e9e au second plan des pr\u00e9occupations nationales.<\/p>\n<p>Aucun des m\u00e9decins, chirurgiens, aum\u00f4niers militaires ou officiers de s\u00e9curit\u00e9 impliqu\u00e9s dans le Projet Aversion ne fit l&rsquo;objet de poursuites judiciaires, de suspensions d&rsquo;exercice professionnel ou de d\u00e9ch\u00e9ances de leurs titres acad\u00e9miques. Le parquet national sud-africain s&rsquo;abstint syst\u00e9matiquement d&rsquo;engager des poursuites pour actes de torture contre les tortionnaires de la salle 22, consacrant une impunit\u00e9 judiciaire totale qui laissa les victimes dans un sentiment d&rsquo;abandon et d&rsquo;injustice insurmontable.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les programmes de r\u00e9parations financi\u00e8res et de r\u00e9habilitation m\u00e9dicale mis en place par le gouvernement de l&rsquo;ANC (Congr\u00e8s national africain) se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent d\u00e9risoires ou inaccessibles pour les survivants de ces traumatismes psychiatriques. La plupart des victimes de mutilations chirurgicales n&rsquo;obtinrent aucune pension d&rsquo;invalidit\u00e9 militaire sp\u00e9cifique, aucune prise en charge publique de leurs co\u00fbteuses chirurgies r\u00e9paratrices civiles ni aucun soutien financier pour leurs traitements hormonaux \u00e0 vie. La justice transitionnelle les avait entendus, mais elle s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9e incapable de r\u00e9parer concr\u00e8tement leurs corps bris\u00e9s et leurs existences d\u00e9vast\u00e9es.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;exil au Canada, la r\u00e9cidive et la chute judiciaire d&rsquo;Aubrey Levin<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;\u00e9migration et l&rsquo;int\u00e9gration acad\u00e9mique \u00e0 Calgary<\/h3>\n<p>Sentant le vent tourner en Afrique du Sud \u00e0 mesure que les r\u00e9v\u00e9lations de la TRC se pr\u00e9cisaient et que l&rsquo;Afrique du Sud se dotait d&rsquo;une nouvelle constitution d\u00e9mocratique protectrice des minorit\u00e9s, Aubrey Levin prit une d\u00e9cision strat\u00e9gique : fuir son pays natal. Au milieu des ann\u00e9es 1990, profitant de la bienveillance des services d&rsquo;immigration occidentaux envers les professionnels de sant\u00e9 hautement qualifi\u00e9s, Levin \u00e9migra au Canada avec toute sa famille, s&rsquo;installant dans la province conservatrice de l&rsquo;Alberta, \u00e0 Calgary.<\/p>\n<p>Le pass\u00e9 d&rsquo;officier psychiatre de l&rsquo;apartheid de Levin ne fit l&rsquo;objet d&rsquo;aucun contr\u00f4le rigoureux de la part des autorit\u00e9s canadiennes d&rsquo;immigration ou des ordres professionnels locaux. B\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;un curriculum vit\u00e6 acad\u00e9mique impressionnant et de lettres de recommandation flatteuses de ses anciens confr\u00e8res sud-africains, Aubrey Levin obtint sans aucune difficult\u00e9 son permis d&rsquo;exercer aupr\u00e8s du Coll\u00e8ge des m\u00e9decins et chirurgiens de l&rsquo;Alberta (CPSA). Mieux encore, il fut recrut\u00e9 par la prestigieuse <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucalgary.ca\/\">Universit\u00e9 de Calgary<\/a> en tant que professeur clinicien au d\u00e9partement de psychiatrie de la facult\u00e9 de m\u00e9decine.<\/p>\n<p>Pendant plus de quinze ans, de la fin des ann\u00e9es 1990 jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 2000, le colonel de la salle 22 mena une carri\u00e8re canadienne prosp\u00e8re, respect\u00e9e et lucrative. Sp\u00e9cialis\u00e9 dans la psychiatrie m\u00e9dico-l\u00e9gale, il devint un expert judiciaire incontournable aupr\u00e8s des tribunaux albertains, \u00e9valuant la responsabilit\u00e9 criminelle des pr\u00e9venus civils, tout en tenant un cabinet priv\u00e9 florissant au Peter Lougheed Centre de Calgary. Une nouvelle fois, le monstre institutionnel s&rsquo;\u00e9tait drap\u00e9 dans les atours de la respectabilit\u00e9 acad\u00e9mique et de la bienveillance clinique, exer\u00e7ant son pouvoir sur des patients civils canadiens particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h3>11.2 Les accusations d&rsquo;agressions sexuelles et l&rsquo;enqu\u00eate criminelle<\/h3>\n<p>Cependant, la pulsion pr\u00e9datrice et l&rsquo;abus de pouvoir qui avaient fa\u00e7onn\u00e9 la carri\u00e8re militaire de Levin en Afrique du Sud finirent par ressurgir sur le sol canadien. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 2000, plusieurs patients masculins suivis par Levin dans le cadre d&rsquo;ordonnances judiciaires ou de th\u00e9rapies pour troubles de l&rsquo;humeur et addictions commenc\u00e8rent \u00e0 se plaindre aupr\u00e8s des autorit\u00e9s des comportements \u00e9tranges et intrusifs de leur psychiatre. Ces hommes d\u00e9crivaient des touchers rectaux et g\u00e9nitaux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et injustifi\u00e9s lors des consultations, pr\u00e9sent\u00e9s par Levin comme des \u00ab examens m\u00e9dicaux neurologiques de routine \u00bb indispensables pour \u00e9valuer leur syst\u00e8me nerveux autonome.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;inertie initiale et au scepticisme condescendant du Coll\u00e8ge des m\u00e9decins de l&rsquo;Alberta, qui peinait \u00e0 croire qu&rsquo;un \u00e9minent professeur de psychiatrie de plus de soixante-dix ans p\u00fbt se livrer \u00e0 de tels actes pr\u00e9dateurs, l&rsquo;un des patients, un homme plac\u00e9 sous contr\u00f4le judiciaire identifi\u00e9 sous les initiales R.B., d\u00e9cida de prendre les choses en main. Soup\u00e7onnant que sa parole de justiciable ne ferait jamais le poids face \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 du psychiatre en chef, R.B. dissimula une cam\u00e9ra espion miniature dans la boucle de sa montre-bracelet lors de ses rendez-vous cliniques au cabinet de Levin en 2010.<\/p>\n<p>Les images enregistr\u00e9es clandestinement furent d&rsquo;une clart\u00e9 accablante et incontestable. La vid\u00e9o montrait sans \u00e9quivoque Aubrey Levin d\u00e9boutonnant le pantalon de son patient, manipulant longuement ses organes g\u00e9nitaux et se livrant \u00e0 des attouchements sexuels explicites d\u00e9nu\u00e9s de toute finalit\u00e9 clinique, tout en murmurant des commentaires suggestifs. R.B. remit imm\u00e9diatement la carte m\u00e9moire \u00e0 la police de Calgary. D\u00e8s la diffusion de cette preuve irr\u00e9futable, le vernis de respectabilit\u00e9 de Levin vola en \u00e9clats : le procureur de la Couronne d\u00e9clencha une enqu\u00eate criminelle de grande envergure et le Coll\u00e8ge des m\u00e9decins suspendit en urgence son droit d&rsquo;exercer la m\u00e9decine.<\/p>\n<h3>11.3 Le proc\u00e8s p\u00e9nal et la condamnation historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;enqu\u00eate polici\u00e8re canadienne lib\u00e9ra la parole de nombreuses autres victimes. Plus de trente hommes se manifest\u00e8rent pour t\u00e9moigner avoir subi des abus sexuels similaires de la part du psychiatre sud-africain au fil des ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Calgary. Surnomm\u00e9 par la presse canadienne \u00ab Dr. Horror \u00bb \u2013 un \u00e9cho sinistre au surnom qu&rsquo;il portait jadis parmi les conscrits de la SADF \u2013, Aubrey Levin fut formellement inculp\u00e9 pour multiples agressions sexuelles aggrav\u00e9es. Le proc\u00e8s p\u00e9nal historique s&rsquo;ouvrit devant la Cour du Banc de la Reine de l&rsquo;Alberta \u00e0 l&rsquo;automne 2012 dans un climat de vive \u00e9motion publique.<\/p>\n<p>Pendant plusieurs semaines d&rsquo;audiences \u00e9prouvantes, les jur\u00e9s entendirent les t\u00e9moignages bouleversants d&rsquo;anciens patients d\u00e9crivant les m\u00eames m\u00e9canismes de manipulation psychologique, de chantage \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 et d&rsquo;abus physiques que ceux perfectionn\u00e9s des d\u00e9cennies plus t\u00f4t dans les couloirs de Voortrekkerhoogte. Levin, \u00e2g\u00e9 de 74 ans et d\u00e9sormais assis dans le box des accus\u00e9s, tenta par tous les moyens d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la justice, plaidant la d\u00e9mence s\u00e9nile d\u00e9butante et feignant des malaises physiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour tenter de faire annuler la proc\u00e9dure judiciaire.<\/p>\n<p>Le 28 janvier 2013, le jury rendit un verdict implacable : Aubrey Levin fut reconnu coupable de multiples chefs d&rsquo;accusation d&rsquo;agression sexuelle sur des patients masculins vuln\u00e9rables. Quelques mois plus tard, le juge de la cour supr\u00eame albertaine le condamna \u00e0 une peine exemplaire de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.theglobeandmail.com\/news\/national\/calgary-psychiatrist-aubrey-levin-sentenced-to-5-years-for-sexually-abusing-patients\/article8576797\/\">cinq ann\u00e9es de r\u00e9clusion criminelle<\/a> dans un p\u00e9nitencier f\u00e9d\u00e9ral canadien. Si ce proc\u00e8s n&rsquo;avait pas formellement pour objet les crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 commis durant l&rsquo;apartheid, la condamnation de Levin repr\u00e9sentait une victoire morale inestimable : l&rsquo;architecte du Projet Aversion achevait son existence dans l&rsquo;infamie, d\u00e9pouill\u00e9 de tous ses titres et portant l&rsquo;uniforme des d\u00e9tenus qu&rsquo;il avait si longtemps contribu\u00e9 \u00e0 pers\u00e9cuter.<\/p>\n<h2>12. Enseignements bio\u00e9thiques, r\u00e9formes contemporaines et travail de m\u00e9moire<\/h2>\n<h3>12.1 La transformation de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale militaire internationale<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc historique provoqu\u00e9e par les r\u00e9v\u00e9lations sur le Projet Aversion a profond\u00e9ment transform\u00e9 les r\u00e9flexions contemporaines relatives \u00e0 la bio\u00e9thique et \u00e0 la responsabilit\u00e9 sp\u00e9cifique des soignants int\u00e9gr\u00e9s aux forces arm\u00e9es. Le cas d&rsquo;Aubrey Levin incarne l&rsquo;exemple le plus paroxystique de ce que les \u00e9thiciens de la sant\u00e9 nomment le \u00ab dilemme de la double loyaut\u00e9 \u00bb (<em>dual loyalty<\/em>), dans lequel le m\u00e9decin est tiraill\u00e9 entre les devoirs d\u00e9ontologiques de sa profession envers son patient et les ordres imp\u00e9ratifs de la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;\u00c9tat ou de la hi\u00e9rarchie militaire.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 ces scandales d&rsquo;\u00c9tat, les grandes instances m\u00e9dicales internationales, \u00e0 commencer par l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wma.net\/\">Association m\u00e9dicale mondiale<\/a> (AMM), ont substantiellement r\u00e9vis\u00e9 et renforc\u00e9 leurs codes d\u00e9ontologiques contraignants, notamment \u00e0 travers des actualisations majeures de la <em>D\u00e9claration de Tokyo<\/em> (portant sur l&rsquo;interdiction absolue pour les m\u00e9decins de participer ou d&rsquo;assister \u00e0 des actes de torture ou de traitements d\u00e9gradants) et de la <em>D\u00e9claration de Lisbonne sur les droits du patient<\/em>. Le principe intangible d\u00e9sormais consacr\u00e9 par le droit international humanitaire affirme que l&rsquo;obligation premi\u00e8re et absolue de tout professionnel de sant\u00e9, civil ou militaire, est le bien-\u00eatre de son patient, et qu&rsquo;aucune exigence de s\u00e9curit\u00e9 nationale, aucun secret d&rsquo;\u00c9tat et aucun ordre hi\u00e9rarchique sup\u00e9rieur ne sauraient l\u00e9gitimer la violation de ce principe fondamental.<\/p>\n<p>Les acad\u00e9mies militaires modernes enseignent d\u00e9sormais ces principes \u00e9thiques dans le cadre de la formation initiale de leurs officiers de sant\u00e9. Tout soignant incorpor\u00e9 dispose aujourd&rsquo;hui d&rsquo;un devoir l\u00e9gal et d\u00e9ontologique explicite de d\u00e9sob\u00e9issance face \u00e0 tout ordre impliquant l&rsquo;exp\u00e9rimentation non consensuelle, le recours \u00e0 la torture pharmacologique ou la coercition psychologique d&rsquo;un militaire ou d&rsquo;un prisonnier de guerre, \u00e9rigeant la responsabilit\u00e9 personnelle du m\u00e9decin au-dessus du commandement des armes.<\/p>\n<h3>12.2 La lutte mondiale pour l&rsquo;interdiction l\u00e9gale des th\u00e9rapies de conversion<\/h3>\n<p>Le Projet Aversion sud-africain a fourni aux instances de protection des droits fondamentaux l&rsquo;une des preuves historiques les plus irr\u00e9futables de la nature intrins\u00e8quement violente, abusive et iatrog\u00e8ne des pr\u00e9tendues \u00ab th\u00e9rapies de conversion \u00bb (<em>conversion therapies<\/em> ou <em>reparative therapies<\/em>). D\u00e8s les ann\u00e9es 2010, l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ohchr.org\/\">Organisation des Nations Unies<\/a>, par la voix de son Rapporteur sp\u00e9cial sur la torture et de son Expert ind\u00e9pendant sur la protection contre la violence et la discrimination fond\u00e9es sur l&rsquo;orientation sexuelle et l&rsquo;identit\u00e9 de genre, a formellement qualifi\u00e9 l&rsquo;ensemble des pratiques visant \u00e0 modifier de force l&rsquo;orientation sexuelle ou l&rsquo;identit\u00e9 de genre d&rsquo;une personne de formes de torture, de peines ou de traitements cruels, inhumains et d\u00e9gradants.<\/p>\n<p>Cette requalification juridique internationale a servi de catalyseur \u00e0 une vague plan\u00e9taire de r\u00e9formes l\u00e9gislatives p\u00e9nales au XXIe si\u00e8cle. De nombreux pays d\u00e9mocratiques \u2013 parmi lesquels le Canada, la France, l&rsquo;Allemagne, l&rsquo;Espagne, Malte, la Nouvelle-Z\u00e9lande et plusieurs dizaines d&rsquo;\u00c9tats am\u00e9ricains \u2013 ont adopt\u00e9 des lois criminalisant s\u00e9v\u00e8rement toute pratique de conversion, interdisant ces s\u00e9vices sous peine de peines de prison ferme et de radiation d\u00e9finitive des ordres m\u00e9dicaux pour les professionnels de sant\u00e9 complices.<\/p>\n<p>Ironie poignante de l&rsquo;histoire, l&rsquo;Afrique du Sud post-apartheid est devenue la pionni\u00e8re mondiale de cette refondation constitutionnelle. D\u00e8s 1996, sous la pr\u00e9sidence de Nelson Mandela, le pays a promulgu\u00e9 la constitution la plus progressiste de l&rsquo;histoire moderne, devenant la premi\u00e8re nation souveraine au monde \u00e0 inscrire explicitement l&rsquo;interdiction absolue de toute discrimination fond\u00e9e sur l&rsquo;orientation sexuelle dans son texte fondamental (Section 9 de la Charte des droits). Ce bouclier constitutionnel in\u00e9dit a constitu\u00e9 la r\u00e9ponse juridique et morale la plus \u00e9clatante d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e aux abominations cliniques d&rsquo;Aubrey Levin.<\/p>\n<h3>12.3 La pr\u00e9servation m\u00e9morielle et la r\u00e9habilitation des victimes<\/h3>\n<p>Le dernier combat li\u00e9 au Projet Aversion demeure celui de la m\u00e9moire collective et de la justice historique. Face aux tentatives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des anciens officiers de la SADF de rel\u00e9guer ces \u00e9v\u00e9nements aux oubliettes de l&rsquo;histoire militaire, un travail remarquable de recherche historique et d&rsquo;archivage documentaire a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 par des institutions ind\u00e9pendantes comme <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gala.co.za\/\">GALA Queer Archive<\/a> (fond\u00e9 \u00e0 Johannesburg sous le nom de <em>Gay and Lesbian Archives<\/em>). Ces militants et historiens se sont battus sans rel\u00e2che pour recueillir les t\u00e9moignages oraux des derniers conscrits survivants, sauver de la destruction les rares fiches m\u00e9dicales rescap\u00e9es et documenter scientifiquement l&rsquo;ampleur du syst\u00e8me de Voortrekkerhoogte.<\/p>\n<p>Ce travail de m\u00e9moire s&rsquo;est \u00e9galement incarn\u00e9 dans le champ artistique, litt\u00e9raire et cin\u00e9matographique sud-africain et international. Des ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence, des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre poignantes et des films documentaires ont reconstitu\u00e9 la trag\u00e9die de la salle 22, arrachant d\u00e9finitivement le destin de ces jeunes appel\u00e9s \u00e0 la nuit du secret militaire. Les souffrances de ces conscrits blancs sont d\u00e9sormais inscrites dans le r\u00e9cit global des atrocit\u00e9s de l&rsquo;apartheid, rappelant que si le racisme d&rsquo;\u00c9tat en \u00e9tait le moteur premier, le r\u00e9gime \u00e9crasait \u00e9galement impitoyablement toute vie humaine refusant de se plier \u00e0 ses normes patriarcales et militaristes mortif\u00e8res.<\/p>\n<p>Honorer la m\u00e9moire des victimes du Projet Aversion constitue un imp\u00e9ratif \u00e9thique non n\u00e9gociable pour la communaut\u00e9 m\u00e9dicale mondiale. Leur calvaire rappelle aux g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9sentes et futures de praticiens de la sant\u00e9 mentale que la science, lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;affranchit de l&rsquo;humanisme le plus fondamental et qu&rsquo;elle se met servilement au service du pouvoir politique et de la haine de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, cesse imm\u00e9diatement d&rsquo;\u00eatre un art de gu\u00e9rir pour devenir l&rsquo;arme la plus perverse de la destruction humaine. Les cris \u00e9touff\u00e9s de la salle 22 r\u00e9sonnent encore aujourd&rsquo;hui comme une mise en garde universelle contre toutes les tentatives de normaliser de force la diversit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me et du corps humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (1973). <em>Homosexuality and sexual orientation disturbance: Proposed change in DSM-II, 6th printing, page 44<\/em>. APA Document Reference No. 730008.<\/li>\n<li>De Gruchy, J., &amp; Lewin, S. (2001). Ethics that exclude: The role of ethics and the medical profession in the abuse of homosexual soldiers in the South African Defence Force during apartheid. <em>Health and Human Rights<\/em>, 5(2), 86\u2013112. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4065364\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4065364<\/a><\/li>\n<li>Gevisser, M., &amp; Cameron, E. (Eds.). (1995). <em>Defiant desire: Gay and lesbian lives in South Africa<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li>Kaplan, R. M. (2001). Treatment of homosexuality in South Africa: Aubrey Levin and the Aversion Project. <em>The British Medical Journal<\/em>, 323(7316), 808. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1136\/bmj.323.7316.808\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/bmj.323.7316.808<\/a><\/li>\n<li>Kaplan, R. M. (2004). The Aversion Project: Psychiatric abuses in the South African Defence Force during the apartheid era. <em>South African Medical Journal<\/em>, 94(6), 432\u2013435.<\/li>\n<li>M\u00e9ndez, J. E. (2013). <em>Report of the Special Rapporteur on torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment<\/em>. United Nations Human Rights Council, Document A\/HRC\/22\/53. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ohchr.org\/en\/documents\/thematic-reports\/ahrc2253-report-special-rapporteur-torture-and-other-cruel-inhuman-or\">https:\/\/www.ohchr.org\/<\/a><\/li>\n<li>Truth and Reconciliation Commission of South Africa. (1998). <em>Truth and Reconciliation Commission of South Africa Report: Volume 4, Institutional and special hearings (Health sector)<\/em>. Truth and Reconciliation Commission. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.justice.gov.za\/trc\/report\/\">https:\/\/www.justice.gov.za\/trc\/report\/<\/a><\/li>\n<li>Van Zyl, M., De Gruchy, J., Lapinsky, S., Lewin, S., &amp; Reid, G. (1999). <em>The Aversion Project: Human rights abuses of gays and lesbians in the SADF by health workers during the apartheid era<\/em>. Simply Said and Done.<\/li>\n<li>World Medical Association. (1975). <em>WMA Declaration of Tokyo: Guidelines for physicians concerning torture and other cruel, inhuman or degrading treatment or punishment in relation to detention and imprisonment<\/em>. World Medical Association. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wma.net\/policies-post\/wma-declaration-of-tokyo-guidelines-for-physicians-concerning-torture-and-other-cruel-inhuman-or-degrading-treatment-or-punishment-in-relation-to-detention-and-imprisonment\/\">https:\/\/www.wma.net\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique du Projet Aversion men\u00e9 par Aubrey Levin sous l&rsquo;apartheid : th\u00e9rapies de conversion forc\u00e9es, abus psychiatriques et responsabilit\u00e9s d&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7556,7555],"tags":[7562,7559,7558,7563,7557,7561,7560],"class_list":["post-5666","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-bioethique-et-droits-humains","category-histoire-de-la-psychiatrie","tag-abus-psychiatriques","tag-apartheid","tag-aubrey-levin","tag-histoire-medicale","tag-projet-aversion","tag-sadf","tag-therapie-de-conversion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5666","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5666"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5666\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5666"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5666"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5666"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}