{"id":5531,"date":"2026-09-11T22:30:57","date_gmt":"2026-09-11T22:30:57","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-petit-albert-watson-rayner-conditionnement-phobies\/"},"modified":"2026-09-11T22:30:57","modified_gmt":"2026-09-11T22:30:57","slug":"experience-petit-albert-watson-rayner-conditionnement-phobies","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-petit-albert-watson-rayner-conditionnement-phobies","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert (conditionnement des phobies) &#8211; John B. Watson et Rosalie Rayner"},"content":{"rendered":"<h1>L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert (conditionnement des phobies) &#8211; John B. Watson et Rosalie Rayner<\/h1>\n<p>Au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, la psychologie exp\u00e9rimentale se trouvait \u00e0 la crois\u00e9e des chemins, d\u00e9chir\u00e9e entre les traditions introspectives europ\u00e9ennes et l&rsquo;essor d&rsquo;un positivisme am\u00e9ricain r\u00e9solu \u00e0 faire de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit une science naturelle exacte. C&rsquo;est dans ce climat d&rsquo;effervescence intellectuelle et de rupture paradigmatique que s&rsquo;inscrit l&rsquo;une des exp\u00e9rimentations les plus c\u00e9l\u00e8bres, les plus controvers\u00e9es et les plus s\u00e9minales de l&rsquo;histoire des sciences humaines : l&rsquo;\u00e9tude men\u00e9e en 1920 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/about\/governance\/president\/bio-john-watson\">John Broadus Watson<\/a> et son assistante Rosalie Rayner sur un nourrisson d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de \u00ab Petit Albert \u00bb (<em>Little Albert<\/em>). Con\u00e7ue au sein des laboratoires de l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins, cette recherche visait \u00e0 d\u00e9montrer empiriquement que les r\u00e9actions \u00e9motionnelles humaines fondamentales, en particulier la peur et les phobies, pouvaient \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9es, conditionn\u00e9es et transf\u00e9r\u00e9es selon les lois rigoureuses du conditionnement classique r\u00e9cemment d\u00e9couvertes chez l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert ne repr\u00e9sentait pas une simple d\u00e9monstration de laboratoire isol\u00e9e ; elle constituait le fer de lance empirique d&rsquo;un mouvement th\u00e9orique conqu\u00e9rant : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">b\u00e9haviorisme<\/a>. En contestant ouvertement les fondements de la psychanalyse freudienne naissante, qui attribuait l&rsquo;\u00e9tiologie des phobies \u00e0 des conflits intrapsychiques inconscients et \u00e0 des traumatismes psycho-sexuels refoul\u00e9s, Watson et Rayner entendaient prouver que la n\u00e9vrose n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un pattern de r\u00e9ponses apprises en r\u00e9action \u00e0 des contingences environnementales pr\u00e9cises. En associant un stimulus initialement neutre \u2014 un rat blanc de laboratoire \u2014 \u00e0 une d\u00e9flagration acoustique aversive provoquant une terreur r\u00e9flexe, les exp\u00e9rimentateurs prendaient le pari d&rsquo;induire artificiellement une phobie clinique chez un enfant sain d&rsquo;\u00e0 peine onze mois, \u00e9tablissant ainsi la toute-puissance du milieu sur la gen\u00e8se de l&rsquo;affectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Pourtant, si cette \u00e9tude est universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme un texte fondateur des th\u00e9rapies comportementales et de la psychologie scientifique moderne, elle incarne \u00e9galement l&rsquo;un des cas d&rsquo;\u00e9cole les plus flagrants de d\u00e9rive \u00e9thique et de fragilit\u00e9 m\u00e9thodologique. Entre la d\u00e9tresse psychologique inflig\u00e9e \u00e0 un nourrisson captif sans consentement \u00e9clair\u00e9, les faiblesses patentes d&rsquo;un protocole sans groupe contr\u00f4le reposant sur un sujet unique, et les r\u00e9v\u00e9lations historiographiques ult\u00e9rieures entourant l&rsquo;\u00e9tat de sant\u00e9 r\u00e9el de l&rsquo;enfant, l&rsquo;affaire du Petit Albert demeure une \u00e9nigme fascinante. Cet article propose une exploration exhaustive, critique et pluridisciplinaire de cette exp\u00e9rience charni\u00e8re : de ses racines \u00e9pist\u00e9mologiques et de son protocole op\u00e9ratoire d\u00e9taill\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9percussions contemporaines sur la bio\u00e9thique et les psychoth\u00e9rapies cognitivo-comportementales.<\/p>\n<h2>1. Introduction et mise en contexte historique du b\u00e9haviorisme naissant<\/h2>\n<h3>1.1 La rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec l&rsquo;introspectionnisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence du b\u00e9haviorisme au tournant des ann\u00e9es 1910 et 1920 ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e sans mesurer l&rsquo;ampleur de la r\u00e9volte m\u00e9thodologique qu&rsquo;il incarnait face aux paradigmes dominants de l&rsquo;\u00e9poque. Depuis la fondation du premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale \u00e0 Leipzig en 1879 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a>, la discipline s&rsquo;\u00e9tait attach\u00e9e \u00e0 diss\u00e9quer la structure de la conscience humaine. Sous l&rsquo;impulsion de Wundt et de son disciple anglo-am\u00e9ricain Edward Titchener, chef de file du structuralisme, l&rsquo;introspection exp\u00e9rimentale constituait l&rsquo;outil privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;investigation psychologique. Cette m\u00e9thode exigeait de sujets hautement entra\u00een\u00e9s qu&rsquo;ils d\u00e9crivent avec une minutie m\u00e9ticuleuse leurs \u00e9tats mentaux internes, leurs sensations perceptives et leurs flux affectifs lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient soumis \u00e0 des stimulations sensorielles contr\u00f4l\u00e9es.<\/p>\n<p>Cependant, cette approche se heurtait \u00e0 des impasses m\u00e9thodologiques r\u00e9dhibitoires. Les donn\u00e9es introspectives, par nature subjectives et priv\u00e9es, \u00e9chappaient \u00e0 toute v\u00e9rification ind\u00e9pendante et \u00e0 toute quantification univoque. Deux laboratoires distincts observant le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne sensoriel aboutissaient fr\u00e9quemment \u00e0 des comptes rendus ph\u00e9nom\u00e9nologiques contradictoires, sans qu&rsquo;aucun crit\u00e8re scientifique objectif ne permette de trancher le litige. Pour une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs am\u00e9ricains \u00e9pris d&rsquo;efficacit\u00e9 pragmatique et nourris de philosophie positiviste, l&rsquo;introspectionnisme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une survivance de la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative d\u00e9guis\u00e9e sous des oripeaux acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>La rupture \u00e9pist\u00e9mologique fut donc radicale : pour pr\u00e9tendre au rang incontestable de science de la nature, la psychologie devait imp\u00e9rativement s&rsquo;aligner sur les exigences de la physique et de la chimie. Cela impliquait l&rsquo;abandon d\u00e9finitif de la conscience, de l&rsquo;esprit, des \u00e9tats mentaux et de l&rsquo;\u00e2me comme objets d&rsquo;investigation l\u00e9gitimes. La psychologie devait red\u00e9finir son objet d&rsquo;\u00e9tude : non plus l&rsquo;insaisissable vie int\u00e9rieure, mais le comportement observable, mesurable et reproductible en laboratoire. L&rsquo;organisme vivant, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;animal ou de l&rsquo;homme, fut d\u00e8s lors conceptualis\u00e9 comme une bo\u00eete noire dont seules devaient \u00eatre analys\u00e9es les entr\u00e9es environnementales (les stimuli) et les sorties motrices ou physiologiques (les r\u00e9ponses).<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;influence d\u00e9terminante des travaux d&rsquo;Ivan Pavlov<\/h3>\n<p>Dans sa qu\u00eate d&rsquo;un substrat m\u00e9caniste capable d&rsquo;expliquer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;activit\u00e9 comportementale sans recourir au mentalisme, le mouvement b\u00e9havioriste am\u00e9ricain trouva son armature conceptuelle d\u00e9cisive dans les recherches physiologiques russes, et tout particuli\u00e8rement dans l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1904\/pavlov\/biographical\/\">Ivan Petrovitch Pavlov<\/a>. Laur\u00e9at du prix Nobel de physiologie en 1904 pour ses travaux sur la digestion, Pavlov avait incidemment mis en lumi\u00e8re le ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00ab s\u00e9cr\u00e9tions psychiques \u00bb, qu&rsquo;il renomma rapidement \u00ab r\u00e9flexes conditionnels \u00bb (ou conditionn\u00e9s).<\/p>\n<p>Pavlov avait d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;en associant de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et temporellement contigu\u00eb un stimulus biologiquement neutre (tel que le tintement d&rsquo;un m\u00e9tronome ou l&rsquo;allumage d&rsquo;une source lumineuse) \u00e0 un stimulus inconditionnel d\u00e9clenchant naturellement une r\u00e9ponse physiologique r\u00e9flexe (l&rsquo;introduction de poudre de viande dans la gueule d&rsquo;un chien provoquant la salivation), le stimulus neutre finissait par acqu\u00e9rir la propri\u00e9t\u00e9 de d\u00e9clencher \u00e0 lui seul la salivation. Ce r\u00e9flexe conditionn\u00e9 apportait la preuve mat\u00e9rielle qu&rsquo;une fonction physiologique pouvait \u00eatre modifi\u00e9e par l&rsquo;exp\u00e9rience et l&rsquo;apprentissage, sans qu&rsquo;il f\u00fbt n\u00e9cessaire d&rsquo;invoquer une quelconque volont\u00e9 ou un processus psychologique immat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Pour John B. Watson, la d\u00e9couverte de Pavlov fut une v\u00e9ritable \u00e9piphanie scientifique. Il y discerna imm\u00e9diatement l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;apprentissage humain. Si un r\u00e9flexe v\u00e9g\u00e9tatif aussi \u00e9l\u00e9mentaire que la salivation pouvait \u00eatre asservi \u00e0 des signaux environnementaux arbitraires, ne pouvait-on pas \u00e9tendre ce paradigme aux conduites les plus complexes de l&rsquo;existence humaine, y compris aux passions, aux n\u00e9vroses, au langage et aux sentiments ? Watson formula alors l&rsquo;ambition d\u00e9mesur\u00e9e de transposer le mod\u00e8le du r\u00e9flexe salivaire canin \u00e0 l&rsquo;architecture affective globale de l&rsquo;\u00eatre humain, postulant que les \u00e9motions ne sont que des cha\u00eenes de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s visc\u00e9raux et moteurs r\u00e9gis par les lois universelles de l&rsquo;associationnisme stimulus-r\u00e9ponse.<\/p>\n<h3>1.3 Le manifeste b\u00e9havioriste de 1913 de John B. Watson<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance officiel du b\u00e9haviorisme retentit avec \u00e9clat en 1913 lors d&rsquo;une conf\u00e9rence prononc\u00e9e par John B. Watson \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia, promptement publi\u00e9e sous le titre programmatique devenu l\u00e9gendaire : <em>Psychology as the Behaviorist Views It<\/em> (\u00ab La psychologie telle que le b\u00e9havioriste la voit \u00bb). Ce texte fondateur s&rsquo;ouvrait sur une d\u00e9claration d&rsquo;ind\u00e9pendance sans concession qui balayait d&rsquo;un revers de main quatre d\u00e9cennies de psychologie universitaire :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La psychologie telle que le b\u00e9havioriste la voit est une branche purement objective et exp\u00e9rimentale des sciences de la nature. Son but th\u00e9orique est la pr\u00e9diction et le contr\u00f4le du comportement. L&rsquo;introspection ne fait aucune partie essentielle de ses m\u00e9thodes, et la valeur scientifique de ses donn\u00e9es ne d\u00e9pend pas de la facilit\u00e9 avec laquelle elles se pr\u00eatent \u00e0 une interpr\u00e9tation en termes de conscience. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce manifeste, Watson posait les jalons d&rsquo;un environnementalisme radical. Rejetant cat\u00e9goriquement le d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique et l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des traits de caract\u00e8re, il affirmait que la personnalit\u00e9 humaine \u00e9tait le produit exclusif des conditionnements accumul\u00e9s au fil de l&rsquo;ontogen\u00e8se. Cette posture culmina quelques ann\u00e9es plus tard dans sa c\u00e9l\u00e8bre proclamation provocatrice, devenue l&rsquo;un des aphorismes les plus cit\u00e9s de l&rsquo;histoire des sciences sociales :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Donnez-moi une douzaine d&rsquo;enfants sains, bien constitu\u00e9s, et un monde sp\u00e9cifiquement fa\u00e7onn\u00e9 par moi pour les \u00e9lever, et je m&rsquo;engage \u00e0 prendre n&rsquo;importe lequel d&rsquo;entre eux au hasard et \u00e0 le former pour en faire n&rsquo;importe quel type de sp\u00e9cialiste de mon choix \u2014 m\u00e9decin, avocat, artiste, marchand-chef et, oui, m\u00eame mendiant et voleur, ind\u00e9pendamment de ses talents, de ses penchants, de ses tendances, de ses aptitudes, de ses vocations et de la race de ses anc\u00eatres. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour conf\u00e9rer une autorit\u00e9 empirique irr\u00e9futable \u00e0 cette vision prom\u00e9th\u00e9enne de la mall\u00e9abilit\u00e9 humaine, Watson ne pouvait se cantonner \u00e0 des abstractions rh\u00e9toriques ni \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des rats albinos dans des labyrinthes. Il lui fallait d\u00e9montrer exp\u00e9rimentalement sur la chair vive de l&rsquo;enfance que les \u00e9motions fondamentales pouvaient \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9es de toutes pi\u00e8ces en laboratoire. C&rsquo;est le dessein pr\u00e9cis qui pr\u00e9sida \u00e0 la conception de l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert.<\/p>\n<h2>2. Les protagonistes de la recherche : John B. Watson et Rosalie Rayner<\/h2>\n<h3>2.1 Profil acad\u00e9mique et ambitions th\u00e9oriques de John B. Watson<\/h3>\n<p>Au moment d&rsquo;entreprendre l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1919, John Broadus Watson est au fa\u00eete de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique. N\u00e9 en 1878 en Caroline du Sud dans un milieu rural modeste et rigoriste, Watson s&rsquo;est hiss\u00e9 au sommet de l&rsquo;intelligentsia am\u00e9ricaine gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9nergie d\u00e9bordante, une intelligence strat\u00e9gique aiguis\u00e9e et une ambition d\u00e9vorante. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago sous l&rsquo;\u00e9gide des figures tut\u00e9laires du fonctionnalisme comme John Dewey et James Rowland Angell, il y a soutenu en 1903 une th\u00e8se novatrice consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement neurologique et psychologique du rat blanc.<\/p>\n<p>Nomm\u00e9 professeur titulaire \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jhu.edu\/\">Universit\u00e9 Johns Hopkins<\/a> de Baltimore en 1908, puis directeur du laboratoire de psychologie suite \u00e0 la d\u00e9mission forc\u00e9e de James Mark Baldwin, Watson cumule un pouvoir institutionnel consid\u00e9rable. Il assume la direction de la prestigieuse revue <em>Psychological Review<\/em> et acc\u00e8de en 1915 \u00e0 la pr\u00e9sidence de l&rsquo;<em>American Psychological Association<\/em> (APA) \u00e0 seulement trente-sept ans. Malgr\u00e9 cette cons\u00e9cration institutionnelle pr\u00e9coce, Watson demeure anim\u00e9 par une insatisfaction fondamentale : la psychologie reste, \u00e0 ses yeux, entach\u00e9e de mentalisme philosophique.<\/p>\n<p>Pour asseoir d\u00e9finitivement l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du paradigme b\u00e9havioriste, Watson doit op\u00e9rer un saut qualitatif : prouver que les lois de l&rsquo;apprentissage animal s&rsquo;appliquent identiquement \u00e0 l&rsquo;homme. Son objectif est d&rsquo;arraisonner le bastion le plus myst\u00e9rieux et le plus intime de la condition humaine : la sph\u00e8re affective. Il envisage l&rsquo;exp\u00e9rimentation sur l&rsquo;enfant comme l&rsquo;ultime fronti\u00e8re m\u00e9thodologique permettant d&rsquo;arracher l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9motions aux griffes des psychanalystes et des spiritualistes pour la hisser au rang de science appliqu\u00e9e de l&rsquo;ing\u00e9nierie sociale.<\/p>\n<h3>2.2 Le r\u00f4le crucial et souvent occult\u00e9 de Rosalie Rayner<\/h3>\n<p>L&rsquo;historiographie classique de la psychologie a longtemps commis l&rsquo;injustice de r\u00e9duire la signature de l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert \u00e0 la seule figure de John B. Watson, rel\u00e9guant sa collaboratrice, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/embryo.asu.edu\/pages\/rosalie-rayner-watson-1898-1935\">Rosalie Rayner<\/a>, au statut d&rsquo;une simple assistante subalterne. Pourtant, l&rsquo;article princeps de 1920 publi\u00e9 dans le <em>Journal of Experimental Psychology<\/em> porte explicitement la co-signature de \u00ab John B. Watson et Rosalie Rayner \u00bb. La contribution de cette derni\u00e8re fut essentielle \u00e0 la conception, \u00e0 la conduite mat\u00e9rielle et \u00e0 l&rsquo;analyse du protocole.<\/p>\n<p>N\u00e9e en 1898 au sein d&rsquo;une famille influente et ais\u00e9e de Baltimore \u2014 son grand-p\u00e8re et son oncle ayant si\u00e9g\u00e9 au S\u00e9nat du Maryland \u2014, Rosalie Rayner \u00e9tait une jeune femme brillante dipl\u00f4m\u00e9e du r\u00e9put\u00e9 Vassar College. Admise \u00e0 Johns Hopkins pour y pr\u00e9parer un master en psychologie, elle se distingua rapidement par sa vivacit\u00e9 intellectuelle et son enthousiasme pour les m\u00e9thodes b\u00e9havioristes. C&rsquo;est elle qui, au laboratoire, assura la manipulation quotidienne des animaux, la mise en pr\u00e9sence des stimuli aupr\u00e8s de l&rsquo;enfant et l&rsquo;enregistrement m\u00e9ticuleux des r\u00e9actions comportementales.<\/p>\n<p>La relation entre Watson et Rayner d\u00e9passa rapidement le cadre strictement acad\u00e9mique pour se muer en une liaison passionn\u00e9e qui allait provoquer un retentissant scandale mondain. D\u00e9couverte par l&rsquo;\u00e9pouse de Watson, Mary Ickes, cette liaison extra-conjugale entra\u00eena un divorce fracassant en 1920 et contraignit l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins \u00e0 exiger la d\u00e9mission imm\u00e9diate de Watson, brisant net sa carri\u00e8re universitaire. Rayner et Watson se mari\u00e8rent peu apr\u00e8s et continu\u00e8rent \u00e0 collaborer sur la vulgarisation des th\u00e8ses b\u00e9havioristes, notamment dans l&rsquo;ouvrage controvers\u00e9 <em>Psychological Care of Infant and Child<\/em> (1928), jusqu&rsquo;\u00e0 la mort pr\u00e9matur\u00e9e de Rosalie en 1935 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 36 ans des suites d&rsquo;une dysenterie. La r\u00e9\u00e9valuation historique contemporaine a pleinement restitu\u00e9 \u00e0 Rosalie Rayner sa place de co-conceptrice centrale dans la recherche sur le conditionnement des \u00e9motions.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;environnement institutionnel de l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins<\/h3>\n<p>L&rsquo;ex\u00e9cution de l&rsquo;exp\u00e9rience sur le Petit Albert a \u00e9t\u00e9 rendue possible par un contexte institutionnel singulier propre \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins au d\u00e9but du si\u00e8cle. L&rsquo;universit\u00e9 h\u00e9bergeait l&rsquo;une des structures m\u00e9dicales et p\u00e9diatriques les plus avanc\u00e9es du pays, le <em>Harriet Lane Home for Invalid Children<\/em>, inaugur\u00e9 en 1912. Cette clinique p\u00e9diatrique ultramoderne servait non seulement de dispensaire pour les populations d\u00e9favoris\u00e9es de Baltimore, mais abritait \u00e9galement des nourrices et des m\u00e8res c\u00e9libataires employ\u00e9es pour allaiter et prodiguer des soins aux enfants hospitalis\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce cadre hospitalier constituait pour Watson un vivier id\u00e9al de sujets exp\u00e9rimentaux captifs. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les comit\u00e9s d&rsquo;\u00e9thique de la recherche (les fameux <em>Institutional Review Boards<\/em>) n&rsquo;existaient pas et o\u00f9 les chartes d\u00e9ontologiques \u00e9taient inexistantes, le pouvoir discr\u00e9tionnaire des m\u00e9decins et des professeurs d&rsquo;universit\u00e9 \u00e9tait absolu. Les populations h\u00e9berg\u00e9es dans ces institutions caritatives, issues de classes sociales subalternes et souvent d\u00e9pourvues de protection juridique, se trouvaient dans un \u00e9tat de d\u00e9pendance structurelle vis-\u00e0-vis de l&rsquo;autorit\u00e9 acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>Le climat intellectuel qui r\u00e9gnait alors \u00e0 Johns Hopkins \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9 d&rsquo;un scientisme triomphant et d&rsquo;une ferveur progressiste. L&rsquo;exp\u00e9rimentation m\u00e9dicale et psychologique \u00e9tait per\u00e7ue comme le moteur in\u00e9luctable de l&rsquo;am\u00e9lioration de la condition humaine. Dans cette optique m\u00e9caniste, un nourrisson \u00e9tait souvent appr\u00e9hend\u00e9 par les chercheurs comme un \u00ab organisme biologique r\u00e9actif \u00bb, une tabula rasa vierge d&rsquo;inscriptions culturelles sur laquelle la science exp\u00e9rimentale avait le devoir d&rsquo;investiguer les m\u00e9canismes physiologiques du comportement, sans que la question de la souffrance psychique subjective ne vienne entraver la marche du progr\u00e8s empirique.<\/p>\n<h2>3. Les fondements th\u00e9oriques : Conditionnement classique et gen\u00e8se des \u00e9motions<\/h2>\n<h3>3.1 Le mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse (S-R) appliqu\u00e9 aux affects humains<\/h3>\n<p>Pour comprendre l&rsquo;assise conceptuelle sur laquelle repose l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Albert, il convient de cerner la red\u00e9finition b\u00e9havioriste de l&rsquo;affectivit\u00e9. Pour John B. Watson, l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re un ph\u00e9nom\u00e8ne mental int\u00e9rieur, une entit\u00e9 m\u00e9taphysique ou un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me ineffable. Fid\u00e8le \u00e0 son physicalisme intransigeant, il d\u00e9finit l&rsquo;\u00e9motion comme un \u00ab pattern de r\u00e9action visc\u00e9rale et glandulaire h\u00e9r\u00e9ditaire \u00bb accompagn\u00e9 de changements manifestes dans les syst\u00e8mes circulatoires, respiratoires et moteurs.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le r\u00e9ductionniste, l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;est qu&rsquo;une r\u00e9ponse automatique de l&rsquo;organisme d\u00e9clench\u00e9e par des configurations sp\u00e9cifiques de stimuli physiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le stimulus (S)<\/strong> repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9nergie physique environnementale capt\u00e9e par les r\u00e9cepteurs sensoriels (ondes lumineuses, vibrations sonores, pressions m\u00e9caniques).<\/li>\n<li><strong>La bo\u00eete noire de l&rsquo;organisme (O)<\/strong> traite ce stimulus par des arcs r\u00e9flexes neuromusculaires sans n\u00e9cessiter l&rsquo;intervention d&rsquo;une pens\u00e9e consciente r\u00e9gulatrice.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9ponse (R)<\/strong> s&rsquo;exprime par des manifestations physiologiques tangibles : acc\u00e9l\u00e9ration du rythme cardiaque, s\u00e9cr\u00e9tions hormonales, spasmes visc\u00e9raux, r\u00e9traction musculaire ou comportements manifestes de fuite et de prostration.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;enjeu th\u00e9orique majeur consistait \u00e0 expliquer comment un r\u00e9pertoire de r\u00e9ponses \u00e9motionnelles extr\u00eamement restreint \u00e0 la naissance pouvait se m\u00e9tamorphoser en l&rsquo;infinie complexit\u00e9 des passions, des peurs et des n\u00e9vroses de l&rsquo;\u00e2ge adulte. La r\u00e9ponse r\u00e9sidait, selon Watson, dans le m\u00e9canisme de <em>substitution de stimulus<\/em>. Par contigu\u00eft\u00e9 temporelle, n&rsquo;importe quel stimulus neutre du monde ext\u00e9rieur pouvait se substituer au stimulus d\u00e9clencheur primaire pour activer la m\u00eame r\u00e9ponse visc\u00e9rale. L&rsquo;appareil \u00e9motionnel humain n&rsquo;\u00e9tait ainsi qu&rsquo;un immense r\u00e9seau de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s accumul\u00e9s par le jeu fortuit ou dirig\u00e9 des interactions avec l&rsquo;environnement physique et social.<\/p>\n<h3>3.2 La th\u00e9orie watsonienne des trois \u00e9motions primaires inn\u00e9es<\/h3>\n<p>Dans son ouvrage de 1919, <em>Psychology from the Standpoint of a Behaviorist<\/em>, Watson formulait une typologie pr\u00e9cise de la vie affective originelle. Apr\u00e8s avoir observ\u00e9 des dizaines de nouveau-n\u00e9s au sein de la maternit\u00e9 de Johns Hopkins, il affirmait que le nouveau-n\u00e9 humain ne poss\u00e8de \u00e0 sa naissance que trois patterns \u00e9motionnels non appris, qualifi\u00e9s de r\u00e9actions primaires inn\u00e9es, d\u00e9sign\u00e9s sous les vocables de Peur (<em>Fear<\/em>), Col\u00e8re (<em>Rage<\/em>) et Amour (<em>Love<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La Peur :<\/strong> Selon Watson, seuls deux stimuli inconditionnels sont capables d&rsquo;activer ce r\u00e9flexe de mani\u00e8re inn\u00e9e chez l&rsquo;enfant : la perception d&rsquo;un <em>bruit soudain et violent<\/em> (stimulus acoustique d&rsquo;intensit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e) et la <em>perte soudaine de support physique<\/em> (sensation vestibulaire de chute dans le vide). La r\u00e9ponse inconditionnelle observ\u00e9e consiste en un sursaut brusque, une inspiration convulsive, un serrement spasmodique des poings, la fermeture brutale des yeux et, rapidement, des pleurs d\u00e9chirants. Tout autre stimulus (l&rsquo;obscurit\u00e9, le feu, les serpents ou les b\u00eates sauvages) laisse le nouveau-n\u00e9 parfaitement indiff\u00e9rent.<\/li>\n<li><strong>La Col\u00e8re :<\/strong> Cette r\u00e9action n&rsquo;est provoqu\u00e9e de fa\u00e7on primaire que par l&rsquo;<em>entrave m\u00e9canique des mouvements corporels<\/em> de l&rsquo;enfant (maintenir ses bras plaqu\u00e9s contre son corps ou comprimer sa t\u00eate). La r\u00e9ponse comportementale se traduit par une rigidit\u00e9 musculaire imm\u00e9diate, des mouvements fr\u00e9n\u00e9tiques de contorsion, l&rsquo;apn\u00e9e temporaire et une coloration cyanos\u00e9e ou congestive du visage accompagn\u00e9e de hurlements.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Amour :<\/strong> Ce patron est suscit\u00e9 de mani\u00e8re inn\u00e9e par la <em>stimulation tactile douce<\/em>, le bercement, les caresses sur la peau et la sollicitation des zones \u00e9rog\u00e8nes. La r\u00e9ponse se manifeste par l&rsquo;arr\u00eat instantan\u00e9 des pleurs, l&rsquo;apparition du sourire, l&rsquo;\u00e9mission de gargouillements de satisfaction, l&rsquo;extension des bras et une d\u00e9tente g\u00e9n\u00e9rale du tonus musculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tout l&rsquo;\u00e9difice affectif ult\u00e9rieur de l&rsquo;adulte \u2014 de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 pathologique \u00e0 la d\u00e9votion amoureuse, de la jalousie destructrice aux phobies invalidantes \u2014 \u00e9tait postul\u00e9 par Watson comme d\u00e9rivant directement de ces trois troncs primitifs par greffes successives de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;acquisition environnementale des phobies<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert ciblait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment un adversaire th\u00e9orique pr\u00e9cis : la m\u00e9tapsychologie freudienne. Au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/science\/psychoanalysis\">psychanalyse<\/a> connaissait un succ\u00e8s grandissant aux \u00c9tats-Unis. Pour Sigmund Freud et ses disciples, les phobies cliniques constituaient des formations de compromis r\u00e9sultant de conflits inconscients refoul\u00e9s, typiquement ancr\u00e9s dans le complexe d&rsquo;\u0152dipe. L&rsquo;angoisse pulsionnelle d&rsquo;origine interne \u00e9tait projet\u00e9e et d\u00e9plac\u00e9e sur un objet symbolique du monde ext\u00e9rieur (\u00e0 l&rsquo;instar de la c\u00e9l\u00e8bre phobie des chevaux du Petit Hans analys\u00e9e par Freud en 1909).<\/p>\n<p>Watson rejetait cette \u00e9tiologie avec une virulence non dissimul\u00e9e. Il consid\u00e9rait le vocabulaire psychanalytique (refoulement, libido, symbolisme onirique) comme une r\u00e9surgence de la d\u00e9monologie m\u00e9di\u00e9vale. Pour lui, il n&rsquo;existait aucun myst\u00e8re insondable ni aucune pulsion tapie dans les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;inconscient : une phobie n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un simple r\u00e9flexe conditionn\u00e9 aversif, install\u00e9 accidentellement par la rencontre simultan\u00e9e d&rsquo;un objet quelconque et d&rsquo;un stimulus d\u00e9clencheur de peur primaire.<\/p>\n<p>Watson postulait ainsi que si l&rsquo;on pouvait cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces, au grand jour d&rsquo;un laboratoire, une phobie animale chez un nourrisson en manipulant exclusivement des variables physiques observables, l&rsquo;\u00e9chafaudage th\u00e9orique de la psychanalyse s&rsquo;effondrerait de lui-m\u00eame. L&rsquo;enfant qui hurle \u00e0 la vue d&rsquo;un chien n&rsquo;a pas peur d&rsquo;une projection inconsciente de la castration paternelle : il a simplement \u00e9t\u00e9 surpris par les aboiements stridents de l&rsquo;animal lors d&rsquo;une premi\u00e8re rencontre fortuite. La phobie n&rsquo;\u00e9tait pas le sympt\u00f4me d&rsquo;un d\u00e9sordre de l&rsquo;\u00e2me, mais une mauvaise habitude acquise du syst\u00e8me nerveux p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<h2>4. Le protocole exp\u00e9rimental initial : La s\u00e9lection et l&rsquo;\u00e9valuation du sujet<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;identit\u00e9 et le profil d\u00e9veloppemental du \u00ab Petit Albert \u00bb<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin de l&rsquo;automne 1919, Watson et Rayner se mirent en qu\u00eate d&rsquo;un sujet r\u00e9pondant \u00e0 des crit\u00e8res rigoureux de virginit\u00e9 exp\u00e9rientielle et de stabilit\u00e9 \u00e9motionnelle. Le protocole exigeait un nourrisson suffisamment jeune pour n&rsquo;avoir pas encore \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 aux al\u00e9as traumatiques de la vie courante, mais ayant atteint un stade de d\u00e9veloppement psychomoteur permettant la manipulation d&rsquo;objets et la locomotion exploratoire. Leur choix se porta sur un b\u00e9b\u00e9 h\u00e9berg\u00e9 au Harriet Lane Home, d\u00e9sign\u00e9 sous le pseudonyme protecteur de \u00ab Albert B. \u00bb.<\/p>\n<p>Dans leur rapport d&rsquo;exp\u00e9rimentation publi\u00e9 en f\u00e9vrier 1920, Watson et Rayner dressent un portrait clinique singulier du nourrisson, alors \u00e2g\u00e9 d&rsquo;environ neuf mois :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Albert \u00e9tait le fils d&rsquo;une nourrice r\u00e9sidant au Harriet Lane Home. Il avait v\u00e9cu pratiquement toute sa vie au sein de l&rsquo;h\u00f4pital. Il \u00e9tait d&rsquo;une sant\u00e9 florissante et, sur le plan \u00e9motionnel, exceptionnellement stable et \u00e9quilibr\u00e9. Nous estimions que, pour cette raison, nous lui causerions relativement peu de pr\u00e9judice en menant ce type d&rsquo;exp\u00e9riences. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les exp\u00e9rimentateurs insistent lourdement sur le caract\u00e8re \u00ab flegmatique \u00bb, impassible et sto\u00efque d&rsquo;Albert. Selon leurs observations, l&rsquo;enfant ne pleurait pratiquement jamais et ne manifestait aucune r\u00e9activit\u00e9 apeur\u00e9e face aux \u00e9v\u00e9nements impromptus du quotidien hospitalier. Ce d\u00e9tail rh\u00e9torique est crucial : Watson utilise d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;argument de la robustesse \u00e9motionnelle pr\u00e9tendue du b\u00e9b\u00e9 pour att\u00e9nuer par anticipation le reproche moral de cruaut\u00e9 exp\u00e9rimentale. Selon la logique watsonienne, si un enfant aussi placide pouvait \u00eatre terroris\u00e9 de mani\u00e8re durable par le conditionnement, la d\u00e9monstration de la puissance du dispositif exp\u00e9rimental n&rsquo;en serait que plus \u00e9clatante.<\/p>\n<h3>4.2 Les tests de r\u00e9activit\u00e9 de base (pr\u00e9-conditionnement)<\/h3>\n<p>Conform\u00e9ment aux exigences de la d\u00e9marche exp\u00e9rimentale, Watson et Rayner devaient imp\u00e9rativement \u00e9tablir une \u00ab ligne de base \u00bb (<em>baseline<\/em>) rigoureuse avant toute manipulation aversive. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;environ neuf mois, Albert fut soumis \u00e0 une batterie d&rsquo;\u00e9preuves d&rsquo;exploration spontan\u00e9e afin de s&rsquo;assurer de la totale neutralit\u00e9 \u00e9motionnelle des stimuli qui allaient servir ult\u00e9rieurement de stimuli conditionnels (SC).<\/p>\n<p>Install\u00e9 au centre d&rsquo;une table recouverte d&rsquo;un matelas dans une pi\u00e8ce du laboratoire, le nourrisson fut mis en pr\u00e9sence, de mani\u00e8re s\u00e9quentielle, d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 surprenante d&rsquo;entit\u00e9s vivantes et d&rsquo;objets inanim\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li>Un rat blanc de laboratoire apprivois\u00e9, vif et mobile ;<\/li>\n<li>Un lapin blanc albinos \u00e0 fourrure soyeuse ;<\/li>\n<li>Un petit chien ;<\/li>\n<li>Un singe de laboratoire ;<\/li>\n<li>Des masques grotesques (dont un masque grima\u00e7ant et un masque traditionnel de P\u00e8re No\u00ebl) ;<\/li>\n<li>Un paquet de coton brut non fil\u00e9 ;<\/li>\n<li>Un manteau en fourrure de phoque ;<\/li>\n<li>Des morceaux de papier journal enflamm\u00e9s agit\u00e9s devant lui.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats de cette phase pr\u00e9liminaire furent univoques : Albert ne manifesta pas la moindre esquisse de crainte, de retrait ou d&rsquo;appr\u00e9hension face \u00e0 l&rsquo;un quelconque de ces stimuli. Bien au contraire, le b\u00e9b\u00e9 fit preuve d&rsquo;une curiosit\u00e9 vive et active. \u00c0 chaque pr\u00e9sentation, il tendait spontan\u00e9ment les deux mains, cherchait \u00e0 toucher la fourrure des animaux, riait lorsque le rat grimpait sur sa poitrine et tentait d&rsquo;attraper les objets duveteux. La neutralit\u00e9 \u00e9motionnelle intrins\u00e8que des animaux et des textures soyeuses \u00e9tait donc scientifiquement act\u00e9e : Albert ne poss\u00e9dait aucune peur cong\u00e9nitale des rongeurs ni des surfaces velues.<\/p>\n<h3>4.3 La validation du stimulus inconditionnel aversif<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape suivante consistait \u00e0 v\u00e9rifier empiriquement si Albert r\u00e9agissait de mani\u00e8re pr\u00e9visible au stimulus inconditionnel (SI) identifi\u00e9 par Watson comme d\u00e9clencheur inn\u00e9 de la peur : le bruit acoustique violent. Watson et Rayner mirent au point un appareillage aussi sommaire qu&rsquo;efficace : une lourde barre d&rsquo;acier suspendue au plafond par des c\u00e2bles, plac\u00e9e juste derri\u00e8re la t\u00eate du b\u00e9b\u00e9 hors de son champ visuel direct, et un marteau lourd de m\u00e9canicien.<\/p>\n<p>Tandis qu&rsquo;Albert \u00e9tait distrait, l&rsquo;un des exp\u00e9rimentateurs frappa un coup sec et violent sur la barre d&rsquo;acier. Le rapport consigne avec une froide pr\u00e9cision clinique l&rsquo;effet foudroyant de cette d\u00e9flagration acoustique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab L&rsquo;enfant sursauta violemment, ses bras furent projet\u00e9s en l&rsquo;air et sa respiration fut coup\u00e9e. Au second coup de marteau, les m\u00eames r\u00e9actions se produisirent, accompagn\u00e9es en outre d&rsquo;un tremblement convulsif des l\u00e8vres. Au troisi\u00e8me coup, l&rsquo;enfant s&rsquo;effondra en avant sur le matelas, enfouit sa t\u00eate et se mit \u00e0 sangloter convulsivement. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;efficacit\u00e9 du stimulus inconditionnel aversif \u00e9tait valid\u00e9e au-del\u00e0 de toute contestation. La barre d&rsquo;acier frapp\u00e9e par le marteau constituait un d\u00e9clencheur somatique irr\u00e9pressible d&rsquo;effroi pur. Le d\u00e9cor \u00e9tait plant\u00e9, les acteurs \u00e9taient en place : la phase d&rsquo;ing\u00e9nierie comportementale pouvait commencer.<\/p>\n<h2>5. La phase de conditionnement : M\u00e9thodologie et d\u00e9roulement empirique<\/h2>\n<h3>5.1 Le dispositif d&rsquo;association temporelle simultan\u00e9e<\/h3>\n<p>Le protocole de conditionnement proprement dit d\u00e9buta lorsque Albert atteignit l&rsquo;\u00e2ge de 11 mois et 3 jours. Watson et Rayner appliqu\u00e8rent une m\u00e9thode de conditionnement simultan\u00e9 (ou conditionnement de d\u00e9lai tr\u00e8s court), cherchant \u00e0 maximiser la contigu\u00eft\u00e9 temporelle entre le stimulus neutre destin\u00e9 \u00e0 devenir conditionnel (le rat blanc) et le stimulus inconditionnel traumatisant (le fracas de la barre d&rsquo;acier).<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental suivait une chor\u00e9graphie rigoureuse. Albert \u00e9tait assis sur la table de manipulation. L&rsquo;animal \u00e9tait extrait d&rsquo;une cage m\u00e9tallique et d\u00e9pos\u00e9 d\u00e9licatement devant lui. D\u00e8s que le nourrisson manifestait un comportement d&rsquo;approche et que sa main entrait en contact physique direct avec la fourrure du rat, Watson, post\u00e9 derri\u00e8re le rideau \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;enfant, abattait de toutes ses forces le marteau sur la barre d&rsquo;acier suspendue.<\/p>\n<p>Le choc psychologique et sensoriel fut imm\u00e9diat : le b\u00e9b\u00e9 sursauta avec violence, tomba \u00e0 plat ventre sur le matelas et se mit \u00e0 g\u00e9mir. Les exp\u00e9rimentateurs laiss\u00e8rent passer un bref r\u00e9pit, puis r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent l&rsquo;op\u00e9ration. Lorsque Albert tenta timidement d&rsquo;effleurer de nouveau l&rsquo;animal de la main gauche, un second mart\u00e8lement retentit. L&rsquo;enfant bondit, poussa un cri d&rsquo;angoisse et enfouit son visage dans le tissu. Pour ne pas \u00e9puiser totalement le sujet et \u00e9viter une sid\u00e9ration physiologique compl\u00e8te, Watson d\u00e9cida d&rsquo;interrompre la s\u00e9ance et d&rsquo;accorder une semaine enti\u00e8re de repos \u00e0 l&rsquo;enfant avant de reprendre le protocole exp\u00e9rimental.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;\u00e9mergence progressive de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e de peur<\/h3>\n<p>Sept jours plus tard, Albert, d\u00e9sormais \u00e2g\u00e9 de 11 mois et 10 jours, fut r\u00e9introduit dans le laboratoire pour la suite de l&rsquo;exp\u00e9rimentation. Les chercheurs proc\u00e9d\u00e8rent d&rsquo;abord \u00e0 un test de contr\u00f4le sans stimulation sonore pour \u00e9valuer l&rsquo;\u00e9tat r\u00e9siduel de la r\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;enfant : le rat lui fut pr\u00e9sent\u00e9 seul. Albert manifesta une r\u00e9ticence marqu\u00e9e : il fixa l&rsquo;animal avec une fixit\u00e9 inqui\u00e8te, retira imm\u00e9diatement sa main lorsque le rongeur s&rsquo;approcha de lui et esquissa un mouvement de recul corporel global. Le processus de conditionnement s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9 de mani\u00e8re subclinique.<\/p>\n<p>Watson et Rayner encha\u00een\u00e8rent alors une s\u00e9rie d&rsquo;associations combin\u00e9es (appariements rat-bruit) entrecoup\u00e9es d&rsquo;\u00e9valuations sans bruit sonore :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Essai 1 et 2 :<\/strong> Pr\u00e9sentation du rat coupl\u00e9e au mart\u00e8lement d&rsquo;acier. Albert sursaute, pleure et tente de basculer sur le c\u00f4t\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Essai 3 et 4 :<\/strong> Pr\u00e9sentation du rat coupl\u00e9e \u00e0 la d\u00e9flagration. Chute motrice imm\u00e9diate en avant, pleurs aigus et manifestations visc\u00e9rales intenses.<\/li>\n<li><strong>Essai 5 :<\/strong> Le rat est pr\u00e9sent\u00e9 seul, sans aucun son. Le rapport note un changement radical et dramatique du comportement : le nourrisson se met instantan\u00e9ment \u00e0 hurler, se d\u00e9tourne violemment du rongeur, bascule sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, se dresse sur ses mains et ses genoux, et entame une fuite fr\u00e9n\u00e9tique \u00e0 quatre pattes vers le bord de la table, avec une telle rapidit\u00e9 que les exp\u00e9rimentateurs doivent se pr\u00e9cipiter pour le rattraper in extremis avant qu&rsquo;il ne chute dans le vide.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En l&rsquo;espace de seulement <em>sept appariements cumul\u00e9s<\/em> r\u00e9partis sur deux sessions distantes d&rsquo;une semaine, le r\u00e9flexe conditionn\u00e9 de peur \u00e9tait incontestablement forg\u00e9. Le rat blanc, nagu\u00e8re objet de curiosit\u00e9 amicale et d&rsquo;exploration ludique, s&rsquo;\u00e9tait mu\u00e9 en un stimulus phobog\u00e8ne d&rsquo;une puissance terrifiante capable de provoquer un effondrement anxieux imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>5.3 La fixation de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e (RC)<\/h3>\n<p>La fixation de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e (RC) d&rsquo;effroi d\u00e9montrait la validit\u00e9 du transfert associatif. La terreur manifest\u00e9e par le Petit Albert ne d\u00e9pendait plus en aucune fa\u00e7on de la pr\u00e9sence physique du bruit traumatisant : elle \u00e9tait devenue autonome, internalis\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9conomie comportementale du nourrisson.<\/p>\n<p>Watson et Rayner prirent soin d&rsquo;immortaliser ces s\u00e9quences par des clich\u00e9s photographiques et un enregistrement cin\u00e9matographique sur pellicule 35 mm noir et blanc. Ces bobines de film, aujourd&rsquo;hui conserv\u00e9es et num\u00e9ris\u00e9es par les archives de l&rsquo;histoire de la psychologie, offrent un t\u00e9moignage visuel d&rsquo;une troublante puissance \u00e9motionnelle : on y voit Albert, visage baign\u00e9 de larmes, le corps tendu par une terreur convulsive, rampant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 du petit rongeur blanc d\u00e9pos\u00e9 pr\u00e8s de lui par les mains impassibles de Rosalie Rayner.<\/p>\n<p>Pour Watson, le triomphe th\u00e9orique semblait absolu. La peur phobique n&rsquo;\u00e9tait ni une n\u00e9vrose mystique, ni le produit d&rsquo;un traumatisme de naissance \u00e9sot\u00e9rique : elle \u00e9tait le r\u00e9sultat m\u00e9canique d&rsquo;une cha\u00eene causale lin\u00e9aire observable en laboratoire. Le b\u00e9haviorisme venait d&rsquo;accomplir son premier coup d&rsquo;\u00e9clat public en produisant la gen\u00e8se artificielle d&rsquo;un trouble psychologique exp\u00e9rimental chez un \u00eatre humain.<\/p>\n<h2>6. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus<\/h2>\n<h3>6.1 D\u00e9finition et m\u00e9canismes conceptuels de la g\u00e9n\u00e9ralisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une phobie circonscrite au rat blanc ne constituait que la premi\u00e8re \u00e9tape du programme de Watson. Sur le plan clinique, une phobie ne se cantonne que rarement \u00e0 un objet singulier et unique : elle a tendance \u00e0 contaminer des cat\u00e9gories enti\u00e8res d&rsquo;entit\u00e9s vivantes ou d&rsquo;objets inanim\u00e9s. En physiologie pavlovienne, ce ph\u00e9nom\u00e8ne est connu sous le terme d&rsquo;<em>irradiation<\/em> ou de <strong>g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus<\/strong>.<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9ralisation d\u00e9signe le processus par lequel une r\u00e9ponse conditionn\u00e9e, initialement appari\u00e9e \u00e0 un stimulus conditionnel sp\u00e9cifique, est d\u00e9clench\u00e9e de mani\u00e8re automatique par d&rsquo;autres stimuli qui partagent avec le stimulus originel des caract\u00e9ristiques morphologiques, chromatiques, acoustiques ou structurales. Plus la ressemblance physique entre le nouveau stimulus et le stimulus de d\u00e9part est \u00e9troite, plus la magnitude de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e est intense : c&rsquo;est ce que les psychologues appellent le <em>gradient de g\u00e9n\u00e9ralisation<\/em>.<\/p>\n<p>Pour Watson et Rayner, la v\u00e9rification de l&rsquo;existence d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ralisation affective chez Albert \u00e9tait cruciale. Si la terreur ne se manifestait qu&rsquo;exclusivement face \u00e0 ce rat blanc sp\u00e9cifique et \u00e0 aucun autre objet, l&rsquo;exp\u00e9rience ne rel\u00e8verait que d&rsquo;un conditionnement moteur tr\u00e8s restreint. En revanche, si la peur irradiait vers une constellation d&rsquo;objets partageant la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00eatre blancs, duveteux ou munis de poils, ils apporteraient la d\u00e9monstration magistrale de la mani\u00e8re dont les phobies cliniques complexes se structurent et s&rsquo;\u00e9tendent de mani\u00e8re insidieuse dans la psych\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;extension de la terreur aux entit\u00e9s zoologiques et objets duveteux<\/h3>\n<p>Cinq jours apr\u00e8s la fixation du conditionnement au rat blanc, Albert fut soumis \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve d\u00e9cisive de la g\u00e9n\u00e9ralisation. Sans aucune nouvelle association aversive sonore, les exp\u00e9rimentateurs confront\u00e8rent l&rsquo;enfant \u00e0 une s\u00e9rie de stimuli analogues mais in\u00e9dits :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le lapin blanc :<\/strong> L&rsquo;animal fut pos\u00e9 sur le matelas devant Albert. La r\u00e9action du nourrisson fut spectaculaire et dramatique : il recula imm\u00e9diatement de tout son corps, se mit \u00e0 sangloter avec fracas et tenta fr\u00e9n\u00e9tiquement de ramper hors de port\u00e9e de l&rsquo;animal. M\u00eame lorsque le lapin fut immobilis\u00e9, l&rsquo;enfant refusa cat\u00e9goriquement de le regarder en face et hurla d\u00e8s qu&rsquo;on le rapprocha de lui.<\/li>\n<li><strong>Le chien :<\/strong> Un petit chien fut pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Albert. L&rsquo;enfant manifesta une vive appr\u00e9hension motrice, se figea, commen\u00e7a \u00e0 g\u00e9mir et s&rsquo;effondra en larmes d\u00e8s que l&rsquo;animal esquissa un aboiement silencieux ou un mouvement brusque vers lui.<\/li>\n<li><strong>Le manteau de fourrure de phoque :<\/strong> Watson pr\u00e9senta un lourd manteau f\u00e9minin confectionn\u00e9 en peau de phoque blanche et soyeuse. Lorsque le v\u00eatement fut d\u00e9pos\u00e9 devant l&rsquo;enfant, Albert poussa un cri, se d\u00e9tourna avec d\u00e9go\u00fbt et panique, et refusa de toucher l&rsquo;\u00e9toffe. Lorsqu&rsquo;on posa de force la manche du manteau contre sa main, le b\u00e9b\u00e9 \u00e9clata en sanglots convulsifs.<\/li>\n<li><strong>Le paquet de coton brut :<\/strong> Watson sortit d&rsquo;une bo\u00eete une masse floconneuse de coton hydrophile blanc. Albert commen\u00e7a par fixer la mati\u00e8re avec une anxi\u00e9t\u00e9 visible, reculant les mains d\u00e8s qu&rsquo;elle touchait sa peau, puis finit par repousser le coton d&rsquo;un coup de pied furieux avant de se remettre \u00e0 pleurer.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette extension phobique n&rsquo;\u00e9tait pas uniforme : elle respectait pr\u00e9cis\u00e9ment le gradient th\u00e9orique de similitude. Les objets dot\u00e9s d&rsquo;une fourrure animale vivante (lapin, chien) d\u00e9clenchaient les paniques les plus explosives, tandis que les mati\u00e8res inanim\u00e9es (coton, manteau) suscitaient une d\u00e9tresse l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9r\u00e9e mais tout aussi irr\u00e9pressible. En revanche, lorsqu&rsquo;on pr\u00e9senta \u00e0 Albert des cubes en bois de couleur ou des jouets m\u00e9caniques m\u00e9talliques enti\u00e8rement d\u00e9pourvus de texture velue, l&rsquo;enfant redevint imm\u00e9diatement serein, s&#8217;empara des cubes et joua paisiblement, prouvant que sa terreur ne constituait pas une anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e indiscrimin\u00e9e, mais une phobie cibl\u00e9e sur les stimuli poilus et duveteux.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;\u00e9preuve du masque de P\u00e8re No\u00ebl<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des manifestations les plus saisissantes et les plus troublantes de ce processus de g\u00e9n\u00e9ralisation survint lors de l&rsquo;introduction d&rsquo;un masque de P\u00e8re No\u00ebl. Ce masque en carton-p\u00e2te repr\u00e9sentait un visage souriant surmont\u00e9 d&rsquo;une volumineuse barbe de poils blancs cotonneux et synth\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Watson enfila le masque et s&rsquo;approcha lentement du visage du nourrisson. L&rsquo;effet fut d\u00e9vastateur : loin d&rsquo;amuser Albert ou de susciter sa tendresse, le spectacle de cet artefact anthropomorphe pourvu d&rsquo;une barbe blanche et soyeuse plongea le b\u00e9b\u00e9 dans une panique paroxystique. Albert se contorsionna sur son matelas, poussa des cris per\u00e7ants, leva les mains pour se prot\u00e9ger le visage et refusa cat\u00e9goriquement tout contact tactile avec la fausse barbe. Watson nota avec une satisfaction scientifique non dissimul\u00e9e :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Albert manifesta une r\u00e9action de fuite et d&rsquo;effroi aussi violente devant le masque de P\u00e8re No\u00ebl que face au rat vivant. La barbe de fourrure blanche avait absorb\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du pouvoir \u00e9motionnel aversif du stimulus d&rsquo;origine. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette \u00e9preuve spectaculaire illustrait l&rsquo;extension ph\u00e9nom\u00e9nologique du conditionnement \u00e0 des stimuli visuels hautement complexes. Watson tenait l\u00e0 son argument massue contre la th\u00e9orie freudienne : un enfant pouvait d\u00e9velopper une phobie insurmontable des figures paternelles bienveillantes ou des barbes blanches sans nul besoin d&rsquo;invoquer une terreur inconsciente du p\u00e8re castrateur ; une simple association physique fortuite entre une texture de poils et une d\u00e9charge acoustique aversive suffisait \u00e0 enclore le destin affectif du sujet.<\/p>\n<h2>7. La persistance temporelle et les variations contextuelles<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;\u00e9valuation de la stabilit\u00e9 temporelle des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s<\/h3>\n<p>Une question th\u00e9orique fondamentale demeurait en suspens : cette phobie induite en laboratoire n&rsquo;\u00e9tait-elle qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne transitoire, un \u00e9tat d&rsquo;hypersensibilit\u00e9 somatique \u00e9ph\u00e9m\u00e8re vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre spontan\u00e9ment en quelques heures ou quelques jours, ou bien s&rsquo;\u00e9tait-elle grav\u00e9e de mani\u00e8re permanente dans la m\u00e9moire proc\u00e9durale du syst\u00e8me nerveux ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette interrogation, Watson et Rayner soumirent Albert \u00e0 des tests de persistance temporelle apr\u00e8s des p\u00e9riodes de latence sans aucune s\u00e9ance d&rsquo;exp\u00e9rimentation ni exposition aversive. Un premier bilan fut effectu\u00e9 apr\u00e8s un intervalle d&rsquo;inactivit\u00e9 de cinq jours. La r\u00e9activit\u00e9 phobique d&rsquo;Albert face au rat, au lapin et au masque de P\u00e8re No\u00ebl demeura quasiment intacte : le b\u00e9b\u00e9 manifesta imm\u00e9diatement les m\u00eames postures d&rsquo;\u00e9vitement moteur, les m\u00eames g\u00e9missements et les m\u00eames conduites de fuite.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation la plus cruciale eut lieu un mois plus tard, lorsque Albert atteignit l&rsquo;\u00e2ge de 12 mois et 21 jours, apr\u00e8s un intervalle d&rsquo;inactivit\u00e9 exp\u00e9rimentale totale de plus de trente jours. Pr\u00e9sent\u00e9 de nouveau face au rat blanc, au lapin et au manteau de fourrure, l&rsquo;enfant pr\u00e9senta des r\u00e9actions phobiques incontestables : s&rsquo;il ne pleura pas syst\u00e9matiquement d\u00e8s la premi\u00e8re seconde, il se figea instantan\u00e9ment, retira vivement ses mains pour emp\u00eacher tout effleurement, trembla et finit par fondre en larmes d\u00e8s que les animaux tent\u00e8rent de s&rsquo;approcher de son corps. Watson en conclut que les r\u00e9flexes \u00e9motionnels conditionn\u00e9s pr\u00e9coces poss\u00e9daient une ind\u00e9l\u00e9bilit\u00e9 biologique quasi permanente, capable de survivre \u00e0 de longues p\u00e9riodes d&rsquo;oubli apparent et d&rsquo;alt\u00e9rer la structure caract\u00e9rielle de l&rsquo;individu pour le restant de son existence.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;impact du transfert environnemental<\/h3>\n<p>Conscients que les apprentissages associatifs peuvent d\u00e9pendre \u00e9troitement du d\u00e9cor spatial dans lequel ils ont \u00e9t\u00e9 acquis (effet de conditionnement contextuel), Watson et Rayner voulurent v\u00e9rifier si la phobie d&rsquo;Albert survivrait \u00e0 un changement radical d&rsquo;environnement. Jusqu&rsquo;alors, toutes les manipulations s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9roul\u00e9es dans une petite pi\u00e8ce d&rsquo;exp\u00e9rimentation sombre et confin\u00e9e du laboratoire de psychologie.<\/p>\n<p>Albert fut donc transport\u00e9 dans une tout autre infrastructure de l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins : une grande salle de conf\u00e9rence vitr\u00e9e, extr\u00eamement vaste, baign\u00e9e d&rsquo;une vive lumi\u00e8re naturelle, au centre de laquelle il fut install\u00e9 sur une immense table en pr\u00e9sence de plusieurs spectateurs acad\u00e9miques inconnus de lui. La confrontation avec les stimuli phobog\u00e8nes dans ce nouveau cadre r\u00e9v\u00e9la un ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique d&rsquo;un grand int\u00e9r\u00eat th\u00e9orique :<\/p>\n<p>La magnitude des r\u00e9actions de peur fut significativement att\u00e9nu\u00e9e par rapport aux s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes. Confront\u00e9 au rat et au lapin dans cette grande pi\u00e8ce lumineuse, Albert manifesta une m\u00e9fiance \u00e9vidente et une forte r\u00e9ticence motrice, mais ses pleurs ne se d\u00e9clench\u00e8rent pas imm\u00e9diatement. Le flot d&rsquo;informations sensorielles nouvelles et la dispersion de son attention visuelle interf\u00e9raient partiellement avec l&rsquo;expression motrice du r\u00e9flexe conditionn\u00e9.<\/p>\n<p>Pour surmonter cette \u00ab inhibition contextuelle \u00bb, Watson recourut imm\u00e9diatement \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 qu&rsquo;il nomma \u00ab rafra\u00eechissement aversif \u00bb (<em>freshening up<\/em>) : il r\u00e9appliqua brusquement un appariement sonore en frappant violemment la barre d&rsquo;acier derri\u00e8re la t\u00eate d&rsquo;Albert en pr\u00e9sence du rat. L&rsquo;effet fut imm\u00e9diat : le conditionnement de terreur reprit possession int\u00e9grale du sujet, avec une magnitude d\u00e9cupl\u00e9e qui dissipa d\u00e9finitivement toute tentative d&rsquo;apaisement. La phobie \u00e9tait d\u00e9sormais d\u00e9contextualis\u00e9e : elle s&rsquo;exprimait avec la m\u00eame f\u00e9rocit\u00e9 d\u00e9vastatrice quel que soit le lieu de l&rsquo;\u00e9valuation.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;absence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou accidentelle d&rsquo;extinction<\/h3>\n<p>Dans les th\u00e9ories pavloviennes de l&rsquo;apprentissage, il existe un processus sym\u00e9trique \u00e0 celui de l&rsquo;acquisition : l&rsquo;<strong>extinction<\/strong>. Si un stimulus conditionnel est pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et prolong\u00e9e sans jamais \u00eatre accompagn\u00e9 du stimulus inconditionnel aversif, la liaison associative s&rsquo;affaiblit progressivement jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e cesse de se manifester. Watson et Rayner avaient explicitement pr\u00e9vu dans leur plan de travail initial de consacrer les derni\u00e8res semaines de l&rsquo;\u00e9tude \u00e0 tester des techniques de \u00ab d\u00e9conditionnement \u00bb afin de gu\u00e9rir le Petit Albert de la phobie qu&rsquo;ils lui avaient sciemment instill\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette phase th\u00e9rapeutique de d\u00e9sensibilisation n&rsquo;eut malheureusement jamais lieu. Le jour m\u00eame de la derni\u00e8re s\u00e9ance d&rsquo;\u00e9valuation \u2014 o\u00f9 la phobie d&rsquo;Albert et ses g\u00e9n\u00e9ralisations multiples venaient d&rsquo;\u00eatre confirm\u00e9es \u2014, la m\u00e8re d&rsquo;Albert annon\u00e7a brusquement qu&rsquo;elle quittait son emploi de nourrice au Harriet Lane Home et d\u00e9m\u00e9nageait d\u00e9finitivement de la r\u00e9gion de Baltimore, emmenant son enfant avec elle.<\/p>\n<p>Cette rupture abrupte mit un terme imm\u00e9diat \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation. Les auteurs conclurent froidement leur article de 1920 en formulant l&rsquo;hypoth\u00e8se que les phobies induites continueraient probablement \u00e0 tourmenter Albert tout au long de sa croissance et de sa vie adulte, s&rsquo;interrogeant avec une ironie cinglante sur la mani\u00e8re dont les psychanalystes de l&rsquo;avenir analyseraient les n\u00e9vroses d&rsquo;un jeune homme terrifi\u00e9 par les manteaux de fourrure en les attribuant faussement \u00e0 un d\u00e9lire \u0153dipien refoul\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les r\u00e9actions \u00e9motionnelles conditionn\u00e9es persistent probablement tout au long de la vie, \u00e0 moins qu&rsquo;elles ne soient modifi\u00e9es accidentellement par d&rsquo;autres conditionnements. Vingt ans plus tard, un freudien pourrait bien analyser la phobie de ce gar\u00e7on face aux peaux de phoque et conclure qu&rsquo;elle d\u00e9coule d&rsquo;une tentative de s\u00e9duction maternelle refoul\u00e9e ! \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sur le plan clinique et d\u00e9ontologique, la gravit\u00e9 de cette omission \u00e9tait sans pr\u00e9c\u00e9dent : un nourrisson venait d&rsquo;\u00eatre rel\u00e2ch\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 humaine avec une panoplie de traumatismes artificiels actifs solidement incrust\u00e9s dans son r\u00e9pertoire \u00e9motionnel, sans la moindre tentative m\u00e9dicale de r\u00e9paration psychologique.<\/p>\n<h2>8. Analyse critique des faiblesses m\u00e9thodologiques de l&rsquo;\u00e9tude<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;\u00e9chantillonnage unique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N=1\">$N=1$<\/span>) et l&rsquo;absence de groupe contr\u00f4le<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert jouit d&rsquo;une r\u00e9putation quasi mythique dans la culture populaire et les manuels scolaires, une lecture \u00e9pist\u00e9mologique rigoureuse met en lumi\u00e8re des faiblesses m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables qui emp\u00eacheraient aujourd&rsquo;hui toute publication dans une revue \u00e0 comit\u00e9 de lecture s\u00e9rieuse. La premi\u00e8re de ces tares r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9chantillonnage : l&rsquo;\u00e9tude repose exclusivement sur un sujet unique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N=1\">$N=1$<\/span>).<\/p>\n<p>En physique ou en chimie, la constance des mat\u00e9riaux permet de tirer des lois \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9chantillons restreints ; en sciences du comportement, en revanche, la variabilit\u00e9 interindividuelle est colossale. Il est scientifiquement aberrant d&rsquo;\u00e9riger une loi g\u00e9n\u00e9rale sur le conditionnement des phobies humaines \u00e0 partir des manifestations observ\u00e9es sur un seul nourrisson dont les sp\u00e9cificit\u00e9s biologiques, d\u00e9veloppementales ou physiologiques nous sont inconnues. Ce qui s&rsquo;est produit chez Albert \u00e9tait-il repr\u00e9sentatif de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine ou s&rsquo;agissait-il d&rsquo;une idiosyncrasie neurologique atypique ? L&rsquo;absence totale d&rsquo;\u00e9chantillonnage statistique interdit toute g\u00e9n\u00e9ralisation causale valide.<\/p>\n<p>Pire encore, le protocole souffre de l&rsquo;absence totale d&rsquo;un <strong>groupe de contr\u00f4le<\/strong> ou de sujets t\u00e9moins. Pour d\u00e9montrer que la peur d&rsquo;Albert r\u00e9sultait rigoureusement du couplage associatif (rat + marteau), il aurait fallu tester en parall\u00e8le :<\/p>\n<ul>\n<li>Un nourrisson t\u00e9moin expos\u00e9 au rat le m\u00eame nombre de fois, mais sans jamais entendre le marteau ;<\/li>\n<li>Un nourrisson t\u00e9moin soumis au bruit traumatisant du marteau, mais sans jamais voir le rat blanc (pour contr\u00f4ler les effets d&rsquo;une simple sensibilisation g\u00e9n\u00e9rale ou d&rsquo;une d\u00e9pression anxieuse globale induite par l&rsquo;agression acoustique r\u00e9p\u00e9t\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<p>En omettant ces contre-\u00e9preuves \u00e9l\u00e9mentaires de la logique exp\u00e9rimentale mise au point par Claude Bernard et John Stuart Mill, Watson et Rayner se sont priv\u00e9s de la possibilit\u00e9 de prouver que la d\u00e9tresse d&rsquo;Albert n&rsquo;\u00e9tait pas une simple \u00ab n\u00e9vrose traumatique diffuse \u00bb ou une pseudo-phobie li\u00e9e \u00e0 une exasp\u00e9ration neurologique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e provoqu\u00e9e par des semaines d&rsquo;agressions sonores en milieu confin\u00e9.<\/p>\n<h3>8.2 Le flou des crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation comportementale<\/h3>\n<p>Une autre carence m\u00e9thodologique majeure r\u00e9side dans l&rsquo;absence criante de m\u00e9trologie objective et standardis\u00e9e pour quantifier les r\u00e9ponses \u00e9motionnelles d&rsquo;Albert. Alors m\u00eame que Watson proclamait l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une psychologie math\u00e9matis\u00e9e, les donn\u00e9es recueillies dans son \u00e9tude ne reposent sur aucun instrument de mesure physiologique : pas d&rsquo;enregistrement du rythme cardiaque, pas de mesure de la r\u00e9sistance galvanique de la peau, pas d&rsquo;analyse des fr\u00e9quences respiratoires.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es rapport\u00e9es sont de nature purement narratives, descriptives et qualitatives, r\u00e9dig\u00e9es par les exp\u00e9rimentateurs eux-m\u00eames, c&rsquo;est-\u00e0-dire par les personnes ayant le plus grand int\u00e9r\u00eat personnel et acad\u00e9mique \u00e0 voir leur hypoth\u00e8se confirm\u00e9e (biais de confirmation massif). Les descriptions abondent en formules subjectives telles que : \u00ab l&rsquo;enfant parut m\u00e9fiant \u00bb, \u00ab il tomba sur le c\u00f4t\u00e9 \u00bb, \u00ab il pleura vigoureusement \u00bb.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le protocole montre une confusion fr\u00e9quente entre le simple <em>r\u00e9flexe de sursaut<\/em> musculaire involontaire (qui est une r\u00e9action motrice physiologique normale et automatique face \u00e0 une agression acoustique chez n&rsquo;importe quel primate) et une v\u00e9ritable <em>terreur phobique<\/em> int\u00e9gr\u00e9e. Plus troublant encore, le rapport de Watson signale \u00e0 plusieurs reprises qu&rsquo;au cours de l&rsquo;exp\u00e9rimentation, Albert se mettait \u00e0 sucer vigoureusement son pouce pour s&rsquo;apaiser et stopper ses pleurs, adoptant une strat\u00e9gie d&rsquo;auto-r\u00e9gulation affective typique du nourrisson. La r\u00e9action des exp\u00e9rimentateurs face \u00e0 cette conduite d&rsquo;apaisement est \u00e9difiante : Watson lui retirait brutalement le pouce de la bouche pour contraindre le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 manifester de nouveau les patterns d&rsquo;effroi n\u00e9cessaires \u00e0 la d\u00e9monstration cin\u00e9matographique ! Cette manipulation grossi\u00e8re fausse int\u00e9gralement la spontan\u00e9it\u00e9 des r\u00e9ponses comportementales observ\u00e9es.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;\u00e9chec des tentatives ult\u00e9rieures de r\u00e9plication empirique<\/h3>\n<p>Dans la d\u00e9marche scientifique, le crit\u00e8re supr\u00eame de validit\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9couverte r\u00e9side dans sa <strong>r\u00e9plicabilit\u00e9<\/strong> par des \u00e9quipes de recherche ind\u00e9pendantes. Or, les tentatives men\u00e9es pour r\u00e9pliquer le conditionnement de la peur chez des nourrissons selon le protocole de Watson ont essuy\u00e9 des \u00e9checs patents et cuisants.<\/p>\n<p>La tentative la plus rigoureuse et la plus d\u00e9vastatrice pour les th\u00e8ses de Watson fut men\u00e9e en 1934 par la chercheuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1935-02111-001\">Elma Bregman<\/a> au sein du Teachers College de l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia. Bregman entreprit de conditionner la peur chez un groupe de quinze nourrissons \u00e2g\u00e9s de 8 \u00e0 16 mois en associant une sonnerie \u00e9lectrique stridente \u00e0 des objets g\u00e9om\u00e9triques inanim\u00e9s (anneaux de bois, triangles m\u00e9talliques, formes textiles color\u00e9es). Apr\u00e8s des dizaines d&rsquo;essais m\u00e9thodiques et standardis\u00e9s, Bregman \u00e9choua totalement \u00e0 induire la moindre r\u00e9action phobique chez les b\u00e9b\u00e9s. Les enfants continuaient \u00e0 manipuler paisiblement les objets d\u00e8s l&rsquo;extinction du bruit, sans manifester la moindre trace de conditionnement aversif.<\/p>\n<p>D\u00e8s 1930, le psychologue britannique C.W. Valentine avait lui aussi soulign\u00e9 la fragilit\u00e9 des affirmations b\u00e9havioristes : en tentant de conditionner la peur chez sa propre fille en associant un bruit violent \u00e0 des jumelles d&rsquo;op\u00e9ra, il constata l&rsquo;inefficacit\u00e9 totale du processus ; en revanche, le m\u00eame bruit associ\u00e9 \u00e0 un objet d&rsquo;apparence animale ou \u00e0 un chenille rampante induisait imm\u00e9diatement l&rsquo;effroi. Ces constats empiriques mirent \u00e0 bas le dogme watsonien de l&rsquo;\u00ab \u00e9quipotentialit\u00e9 des stimuli \u00bb (selon lequel tout stimulus environnemental peut \u00eatre conditionn\u00e9 avec une \u00e9gale facilit\u00e9).<\/p>\n<p>Ces \u00e9checs pav\u00e8rent la voie aux travaux fondamentaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/monitor\/2010\/04\/seligman\">Martin Seligman<\/a> dans les ann\u00e9es 1970 sur la <strong>pr\u00e9paration biologique<\/strong> (<em>biological preparedness<\/em>). L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas une page blanche : l&rsquo;\u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique a pr\u00e9c\u00e2bl\u00e9 le syst\u00e8me nerveux de notre esp\u00e8ce pour acqu\u00e9rir tr\u00e8s facilement la peur d&rsquo;objets ou d&rsquo;animaux ayant repr\u00e9sent\u00e9 une menace pour la survie de nos anc\u00eatres (serpents, araign\u00e9es, hauteurs, rongeurs, b\u00eates sauvages), tandis qu&rsquo;il est quasiment impossible de conditionner durablement la peur d&rsquo;objets inanim\u00e9s inoffensifs. Watson n&rsquo;avait pas d\u00e9montr\u00e9 la toute-puissance de l&rsquo;environnement : il avait simplement profit\u00e9, \u00e0 son insu, d&rsquo;une pr\u00e9disposition biologique inn\u00e9e de l&rsquo;enfant \u00e0 craindre les animaux vivants et mobiles lorsqu&rsquo;ils sont introduits de mani\u00e8re agressive.<\/p>\n<h2>9. Les transgressions \u00e9thiques et la d\u00e9ontologie scientifique contemporaine<\/h2>\n<h3>9.1 Le consentement \u00e9clair\u00e9 et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du sujet<\/h3>\n<p>Examin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aune des standards de la bio\u00e9thique moderne, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert constitue un cas d&rsquo;\u00e9cole monumental de d\u00e9rive scientifique et d&rsquo;abus d&rsquo;autorit\u00e9. La transgression \u00e9thique la plus structurelle r\u00e9side dans l&rsquo;absence int\u00e9grale de <strong>consentement \u00e9clair\u00e9<\/strong> (<em>informed consent<\/em>), pierre angulaire de toute recherche biom\u00e9dicale sur l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Le sujet exp\u00e9rimental \u00e9tait un nourrisson de onze mois, incapable par d\u00e9finition de consentir, d&rsquo;exprimer son d\u00e9saccord ou d&rsquo;exercer son droit inali\u00e9nable de retrait. La responsabilit\u00e9 morale reposait donc int\u00e9gralement sur sa m\u00e8re biologique. Or, les donn\u00e9es historiques r\u00e9v\u00e8lent une asym\u00e9trie socio-\u00e9conomique et institutionnelle \u00e9crasante : la m\u00e8re d&rsquo;Albert \u00e9tait une jeune nourrice c\u00e9libataire, employ\u00e9e au bas de l&rsquo;\u00e9chelle hi\u00e9rarchique au sein du Harriet Lane Home. Watson n&rsquo;\u00e9tait pas seulement un chercheur : il \u00e9tait le prestigieux directeur du d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;universit\u00e9 tut\u00e9laire de l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Aucun document contractuel ou formulaire de consentement \u00e9crit n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 dans les archives. Il est hautement probable que la m\u00e8re d&rsquo;Albert n&rsquo;ait jamais \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e de la nature r\u00e9elle des exp\u00e9riences subies par son enfant, ni de la perspective d&rsquo;induire chez lui un trouble phobique permanent. Sous la contrainte d&rsquo;une d\u00e9pendance \u00e9conomique absolue envers l&rsquo;institution hospitali\u00e8re pour son logement et sa pitance quotidienne, comment cette femme pr\u00e9caris\u00e9e aurait-elle pu refuser de pr\u00eater son b\u00e9b\u00e9 aux \u00e9minents scientifiques en blouse blanche qui administraient l&rsquo;\u00e9tablissement ? L&rsquo;instrumentalisation d&rsquo;un nourrisson captif et d\u00e9muni rel\u00e8ve ici de la pr\u00e9dation sociale d\u00e9guis\u00e9e en recherche acad\u00e9mique.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;induction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de d\u00e9tresse psychologique aigu\u00eb<\/h3>\n<p>Le serment d&rsquo;Hippocrate proclame depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 le principe fondamental de non-malfaisance : <em>Primum non nocere<\/em> (\u00ab En premier lieu, ne pas nuire \u00bb). L&rsquo;exp\u00e9rimentation de Watson viole d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et m\u00e9thodiquement ce pr\u00e9cepte moral \u00e9l\u00e9mentaire. Contrairement aux essais m\u00e9dicaux classiques o\u00f9 la d\u00e9tresse ou les effets secondaires repr\u00e9sentent des cons\u00e9quences collat\u00e9rales ind\u00e9sirables mais impr\u00e9vues, la production de la terreur aigu\u00eb \u00e9tait ici le but intentionnel, direct et revendiqu\u00e9 du protocole.<\/p>\n<p>Les s\u00e9quences film\u00e9es et le journal de bord attestent que Watson et Rayner ont consciemment poursuivi les chocs acoustiques traumatisants alors m\u00eame que l&rsquo;enfant manifestait des indices univoques de panique clinique paroxystique : tremblements convulsifs, pleurs incoercibles, apn\u00e9e r\u00e9flexe, hyperventilation et t\u00e9tanie motrice. Pousser intentionnellement un nourrisson sain aux fronti\u00e8res de la syncope \u00e9motionnelle et de la sid\u00e9ration nerveuse constitue une maltraitance psychologique av\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le pronostic \u00e9volutif d&rsquo;une phobie artificielle n&rsquo;offrait aucune garantie de b\u00e9nignit\u00e9. Les chercheurs savaient pertinemment qu&rsquo;en abandonnant l&rsquo;enfant sans proc\u00e9dure d&rsquo;extinction, ils risquaient d&rsquo;alt\u00e9rer d\u00e9finitivement son \u00e9quilibre psychopathologique ult\u00e9rieur. Le b\u00e9n\u00e9fice scientifique escompt\u00e9 \u2014 la v\u00e9rification d&rsquo;un dogme b\u00e9havioriste \u2014 ne pr\u00e9sentait aucune justification th\u00e9rapeutique pour l&rsquo;enfant et ne saurait en aucun cas compenser moralement le dommage psychique inflig\u00e9 au sujet.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;impact sur l&rsquo;\u00e9laboration des codes de d\u00e9ontologie modernes<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert suscite un tel sentiment d&rsquo;effroi r\u00e9trospectif, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle a servi d&rsquo;antimod\u00e8le repoussoir dans l&rsquo;histoire de la conscience bio\u00e9thique universelle. Au m\u00eame titre que l&rsquo;\u00e9tude sur la syphilis de Tuskegee ou l&rsquo;exp\u00e9rience de soumission \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 de Stanley Milgram, le protocole de Watson et Rayner a incarn\u00e9 les d\u00e9rives inhumaines auxquelles peut mener une science positiviste affranchie de toute r\u00e9gulation \u00e9thique.<\/p>\n<p>La prise de conscience progressive de ces abus a conduit la communaut\u00e9 scientifique internationale \u00e0 \u00e9laborer des garde-fous contraignants au fil des d\u00e9cennies d&rsquo;apr\u00e8s-guerre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Code de Nuremberg (1947) :<\/strong> R\u00e9dig\u00e9 au sortir des proc\u00e8s des m\u00e9decins nazis, il a \u00e9rig\u00e9 le consentement volontaire et libre du sujet humain comme condition <em>sine qua non<\/em> et absolue de toute exp\u00e9rimentation scientifique.<\/li>\n<li><strong>Les principes d\u00e9ontologiques de l&rsquo;APA (1953) :<\/strong> L&rsquo;American Psychological Association a promulgu\u00e9 son premier code \u00e9thique formel en citant implicitement l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Albert comme l&rsquo;exemple typique d&rsquo;exp\u00e9rimentation sur des sujets d\u00e9pendants devant \u00eatre bannie de la discipline.<\/li>\n<li><strong>Le Rapport Belmont (1979) :<\/strong> Ce texte fondamental a codifi\u00e9 les trois principes \u00e9thiques cardinaux r\u00e9gissant la recherche humaine : le <em>respect des personnes<\/em> (protection prioritaire des populations vuln\u00e9rables telles que les enfants et les nourrisons), la <em>bienfaisance<\/em> (maximisation des b\u00e9n\u00e9fices et interdiction formelle d&rsquo;infliger des pr\u00e9judices psychologiques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s) et la <em>justice<\/em> (interdiction de recruter des sujets vuln\u00e9rables issus de milieux sociaux d\u00e9favoris\u00e9s pour le seul b\u00e9n\u00e9fice de la science acad\u00e9mique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;importe quel comit\u00e9 d&rsquo;\u00e9thique de la recherche rejetterait le protocole de Watson et Rayner avec la plus vive r\u00e9probation, et une telle \u00e9tude conduirait ses auteurs \u00e0 des poursuites p\u00e9nales imm\u00e9diates pour maltraitance sur mineur.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;\u00e9nigme historique de l&rsquo;identit\u00e9 du Petit Albert<\/h2>\n<h3>10.1 La piste Douglas Merritte : L&rsquo;enqu\u00eate de Beck, Levinson et Irons (2009)<\/h3>\n<p>Pendant pr\u00e8s de neuf d\u00e9cennies, l&rsquo;identit\u00e9 r\u00e9elle du \u00ab Petit Albert \u00bb est rest\u00e9e l&rsquo;un des myst\u00e8res les plus imp\u00e9n\u00e9trables de l&rsquo;histoire de la psychologie. Le pr\u00e9nom d&rsquo;Albert et l&rsquo;initiale \u00ab B. \u00bb n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;un pseudonyme cryptique pr\u00e9servant l&rsquo;anonymat de l&rsquo;enfant. Qu&rsquo;\u00e9tait-il advenu de ce b\u00e9b\u00e9 ? Avait-il conserv\u00e9 sa terreur des animaux et des objets velus jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte ? \u00c9tait-il devenu un homme n\u00e9vros\u00e9 et hant\u00e9 par l&rsquo;angoisse ?<\/p>\n<p>En 2009, apr\u00e8s une traque archivistique m\u00e9ticuleuse ayant dur\u00e9 sept ans, une \u00e9quipe de chercheurs men\u00e9e par le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/2009-17865-001\">Hall P. Beck<\/a>, Levinson et Irons a cru percer d\u00e9finitivement l&rsquo;\u00e9nigme historique. En croisant les registres d&rsquo;admission du Harriet Lane Home de 1919 et 1920, les fiches de paie des nourrices hospitali\u00e8res, les donn\u00e9es de recensement de Baltimore et les photographies d&rsquo;\u00e9poque du b\u00e9b\u00e9, l&rsquo;\u00e9quipe est parvenue \u00e0 identifier une m\u00e8re nourrici\u00e8re c\u00e9libataire nomm\u00e9e Arvilla Merritte, employ\u00e9e au Harriet Lane au moment pr\u00e9cis de l&rsquo;\u00e9tude.<\/p>\n<p>Arvilla Merritte avait donn\u00e9 naissance le 9 mars 1919 \u00e0 un petit gar\u00e7on pr\u00e9nomm\u00e9 <strong>Douglas Merritte<\/strong>. Les coordonn\u00e9es temporelles, le poids, l&rsquo;\u00e2ge exact lors de chaque s\u00e9ance et les caract\u00e9ristiques physiques du nourrisson concordaient de mani\u00e8re stup\u00e9fiante avec les \u00e9crits de Watson. Mais la d\u00e9couverte la plus tragique et la plus sensationnelle de Beck et de ses coll\u00e8gues r\u00e9sidait dans le dossier m\u00e9dical de l&rsquo;enfant : Douglas Merritte n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 un adulte phobique car il \u00e9tait mort le 10 mai 1925, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9coce de 6 ans, des suites d\u00e9vastatrices d&rsquo;une hydroc\u00e9phalie s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Pire encore, les investigations m\u00e9dicales r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent que l&rsquo;enfant souffrait d&rsquo;une hydroc\u00e9phalie cong\u00e9nitale, r\u00e9sultant probablement d&rsquo;une m\u00e9ningite bact\u00e9rienne contract\u00e9e peu apr\u00e8s sa naissance. Cette r\u00e9v\u00e9lation fit l&rsquo;effet d&rsquo;une bombe \u00e9pist\u00e9mologique : Albert n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas le nourrisson flegmatique et robuste d\u00e9crit par Watson, mais un enfant aux facult\u00e9s sensorielles et neurologiques lourdement alt\u00e9r\u00e9es, incapable de r\u00e9agir normalement aux stimuli visuels et auditifs.<\/p>\n<h3>10.2 La contre-hypoth\u00e8se William Barger : Les travaux de Powell et al. (2014)<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se Douglas Merritte, bien que largement adopt\u00e9e par les m\u00e9dias et salu\u00e9e initialement par l&rsquo;APA, fut violemment contest\u00e9e quelques ann\u00e9es plus tard par une autre \u00e9quipe d&rsquo;historiens de la psychologie men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/2014-44288-001\">Russell A. Powell<\/a>, Ben Harris et leurs collaborateurs en 2014.<\/p>\n<p>En r\u00e9examinant m\u00e9thodiquement l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des registres du Harriet Lane Home, Powell et son \u00e9quipe d\u00e9couvrirent qu&rsquo;une autre nourrice r\u00e9sidant dans le m\u00eame couloir de l&rsquo;h\u00f4pital, Pearl Barger, avait elle aussi accouch\u00e9 d&rsquo;un gar\u00e7on \u00e0 une date extraordinairement proche : <strong>William Albert Barger<\/strong>, n\u00e9 le 10 mars 1919. Les arguments apport\u00e9s en faveur de la piste Barger sont particuli\u00e8rement troublants :<\/p>\n<ul>\n<li>Son deuxi\u00e8me pr\u00e9nom de bapt\u00eame \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment <em>Albert<\/em>, et sa famille et les soignants de l&rsquo;h\u00f4pital avaient pour habitude constante de l&rsquo;appeler famili\u00e8rement par ce pr\u00e9nom, tandis que ses initiales d&rsquo;usage correspondaient parfaitement \u00e0 \u00ab Albert B. \u00bb ;<\/li>\n<li>Le poids et la taille de William Barger lors de ses examens p\u00e9diatriques de contr\u00f4le \u00e0 9 et 11 mois concordaient bien plus fid\u00e8lement avec les courbes de croissance rapport\u00e9es par Watson que ceux de Douglas Merritte (qui pr\u00e9sentait des anomalies morphologiques cr\u00e2niennes manifestes) ;<\/li>\n<li>Sur le plan de la long\u00e9vit\u00e9, William Barger a v\u00e9cu une existence enti\u00e8re et paisible jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de 88 ans, d\u00e9c\u00e9dant en 2007.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Interrog\u00e9e par les chercheurs de l&rsquo;\u00e9quipe de Powell, la ni\u00e8ce de William Barger confia un t\u00e9moignage anecdotique saisissant : sans rien savoir de l&rsquo;histoire de la psychologie ni de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1920, elle raconta spontan\u00e9ment que son oncle avait manifest\u00e9 toute sa vie une aversion inexplicable, profonde et irr\u00e9pressible pour les animaux \u00e0 poils, en particulier pour les chiens, au point que la famille devait enfermer les animaux domestiques dans une autre pi\u00e8ce chaque fois que William venait leur rendre visite. M\u00eame si l&rsquo;attribution d\u00e9finitive de l&rsquo;identit\u00e9 du Petit Albert reste le sujet d&rsquo;un d\u00e9bat acad\u00e9mique apasionn\u00e9 entre les partisans de Douglas Merritte et ceux de William Barger, la balance historiographique actuelle penche lourdement en faveur de ce dernier.<\/p>\n<h3>10.3 Les cons\u00e9quences \u00e9pist\u00e9mologiques du d\u00e9bat sur l&rsquo;identit\u00e9<\/h3>\n<p>Ce d\u00e9bat sur l&rsquo;identit\u00e9 r\u00e9elle d&rsquo;Albert d\u00e9passe tr\u00e8s largement le cadre de la simple curiosit\u00e9 biographique ou de l&rsquo;anecdote historique : il porte en lui des implications \u00e9pist\u00e9mologiques capitales pour la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre de Watson et pour la rigueur scientifique de l&rsquo;acte de naissance du b\u00e9haviorisme.<\/p>\n<p>Si la th\u00e8se de Beck est exacte et que le Petit Albert \u00e9tait bel et bien Douglas Merritte, cela signifierait que John B. Watson a commis une fraude scientifique d&rsquo;une insigne gravit\u00e9 en falsifiant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tat de sant\u00e9 neurologique de son sujet pour satisfaire ses ambitions th\u00e9oriques. Pr\u00e9tendre qu&rsquo;un enfant hydroc\u00e9phale au syst\u00e8me nerveux central profond\u00e9ment d\u00e9labr\u00e9 est un \u00ab nourrisson flegmatique et d&rsquo;une sant\u00e9 florissante \u00bb rel\u00e8verait de l&rsquo;escroquerie acad\u00e9mique pure et simple. Dans ce cas de figure, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert perdrait instantan\u00e9ment toute valeur scientifique fondamentale : les r\u00e9actions motrices l\u00e9thargiques, l&rsquo;absence initiale d&rsquo;effroi devant le feu ou les rats et la survenue tardive de paniques convulsives ne traduiraient aucunement les lois universelles du conditionnement humain, mais les d\u00e9ficits perceptifs et cognitifs d&rsquo;une enc\u00e9phalopathie infantile avanc\u00e9e.<\/p>\n<p>En revanche, si la th\u00e8se de Powell pr\u00e9vaut et que William Barger \u00e9tait le v\u00e9ritable Albert, Watson \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;accusation de manipulation frauduleuse de l&rsquo;\u00e9tat neurologique du sujet, mais la transgression \u00e9thique demeure intacte : un \u00eatre humain a \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9 \u00e0 la d\u00e9tresse psychologique dans sa petite enfance et en a peut-\u00eatre port\u00e9 les stigmates comportementaux sous la forme d&rsquo;une cynophobie et d&rsquo;un \u00e9vitement animalier tout au long d&rsquo;une vie presque centenaire. Dans un cas comme dans l&rsquo;autre, le statut symbolique du Petit Albert oscille tragiquement entre celui de victime path\u00e9tique d&rsquo;un d\u00e9miurge acad\u00e9mique sans scrupules et celui d&rsquo;ic\u00f4ne involontaire d&rsquo;une science balbutiante \u00e9gar\u00e9e dans ses propres certitudes.<\/p>\n<h2>11. La port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique et l&rsquo;impact sur les th\u00e9rapies comportementales<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;impulsion d\u00e9cisive pour le d\u00e9conditionnement : Mary Cover Jones et le Petit Peter<\/h3>\n<p>Paradoxalement, l&rsquo;un des apports les plus f\u00e9conds et les plus durables de l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert r\u00e9side dans sa r\u00e9solution th\u00e9rapeutique diff\u00e9r\u00e9e. Ayant \u00e9chou\u00e9 \u00e0 d\u00e9conditionner Albert avant son d\u00e9part inopin\u00e9, Watson comprit que la boucle empirique du b\u00e9haviorisme ne serait v\u00e9ritablement boucl\u00e9e que lorsqu&rsquo;on aurait apport\u00e9 la preuve sym\u00e9trique qu&rsquo;une phobie pouvait \u00eatre \u00e9limin\u00e9e par les m\u00eames lois de l&rsquo;apprentissage qui l&rsquo;avaient engendr\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9fi clinique magistral fut relev\u00e9 en 1924 par une jeune psychologue brillante de l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apadivisions.org\/division-35\/about\/heritage\/mary-cover-jones-biography\">Mary Cover Jones<\/a>, sous la supervision lointaine de Watson. L&rsquo;\u00e9tude de Jones porta sur un petit gar\u00e7on de trois ans pr\u00e9nomm\u00e9 Peter (le \u00ab Petit Peter \u00bb), qui pr\u00e9sentait une phobie pr\u00e9existante et spontan\u00e9e extr\u00eamement marqu\u00e9e des lapins blancs, des rats, des manteaux de fourrure et des plumes d&rsquo;oiseaux \u2014 un tableau clinique calqu\u00e9 sur les sympt\u00f4mes finaux du Petit Albert.<\/p>\n<p>Mary Cover Jones inventa alors la m\u00e9thode r\u00e9volutionnaire du <strong>contre-conditionnement<\/strong> (ou d\u00e9sensibilisation par association concurrente). Le protocole fonctionnait selon une logique \u00e9l\u00e9gante :<\/p>\n<ul>\n<li>Peter \u00e9tait assis \u00e0 une table en train de consommer son aliment pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 (des biscuits sucr\u00e9s particuli\u00e8rement savoureux), ce qui d\u00e9clenchait chez lui une r\u00e9ponse physiologique inconditionnelle agr\u00e9able de plaisir gustatif et de d\u00e9tente musculaire.<\/li>\n<li>Le lapin blanc phobog\u00e8ne \u00e9tait introduit dans la pi\u00e8ce au m\u00eame moment, mais maintenu d&rsquo;abord \u00e0 une tr\u00e8s grande distance (\u00e0 l&rsquo;autre bout de la salle), suffisamment loin pour que la vue de l&rsquo;animal ne parvienne pas \u00e0 briser la r\u00e9ponse concurrente de plaisir alimentaire.<\/li>\n<li>Jour apr\u00e8s jour, au fil des s\u00e9ances, le lapin \u00e9tait tr\u00e8s progressivement rapproch\u00e9 de quelques centim\u00e8tres de la table de Peter pendant que l&rsquo;enfant mangeait ses friandises.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;effet cumulatif de cette proc\u00e9dure fut spectaculaire : la r\u00e9ponse parasympathique agr\u00e9able suscit\u00e9e par la nourriture neutralisa et inhiba progressivement la r\u00e9ponse aversive de terreur. \u00c0 l&rsquo;issue de l&rsquo;exp\u00e9rimentation, Peter avait non seulement surmont\u00e9 sa phobie, mais il \u00e9tait d\u00e9sormais capable de caresser le lapin d&rsquo;une main tout en mangeant son biscuit de l&rsquo;autre, et la tol\u00e9rance s&rsquo;\u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e spontan\u00e9ment \u00e0 tous les autres objets velus. Par cette \u00e9tude s\u00e9minale, Mary Cover Jones posait l&rsquo;acte de naissance de la th\u00e9rapie comportementale moderne, gagnant historiquement le titre m\u00e9rit\u00e9 de \u00ab m\u00e8re des th\u00e9rapies comportementales \u00bb.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;ancrage des th\u00e9rapies par exposition et de la d\u00e9sensibilisation syst\u00e9matique<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage direct des travaux de Watson, Rayner et Mary Cover Jones trouva son aboutissement clinique formel dans les ann\u00e9es 1950 gr\u00e2ce aux travaux pionniers du psychiatre sud-africain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Joseph-Wolpe\">Joseph Wolpe<\/a>. En qu\u00eate d&rsquo;une m\u00e9thode empirique efficace pour traiter les n\u00e9vroses de guerre et les troubles anxieux s\u00e9v\u00e8res qui r\u00e9sistaient aux cures psychanalytiques interminables, Wolpe reprit l&rsquo;armature th\u00e9orique du b\u00e9haviorisme pour concevoir la <strong>d\u00e9sensibilisation syst\u00e9matique<\/strong>.<\/p>\n<p>Fond\u00e9e sur le principe de l&rsquo;<em>inhibition r\u00e9ciproque<\/em> \u2014 postulant qu&rsquo;un \u00e9tat physiologique de relaxation neuromusculaire profonde ne peut pas coexister simultan\u00e9ment avec un \u00e9tat d&rsquo;activation \u00e9motionnelle de panique phobique \u2014, la technique de Wolpe reprend trait pour trait la matrice op\u00e9ratoire mise en lumi\u00e8re chez Albert et Peter :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00c9tablissement conjoint d&rsquo;une hi\u00e9rarchie gradu\u00e9e des stimuli anxiog\u00e8nes (du stimulus le moins effrayant au stimulus le plus terrifiant) ;<\/li>\n<li>Apprentissage d&rsquo;une r\u00e9ponse somatique antagoniste \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 (relaxation musculaire progressive de Jacobson, contr\u00f4le du souffle) ;<\/li>\n<li>Exposition conjointe, progressive et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e aux stimuli phobog\u00e8nes (en imagination d&rsquo;abord, puis <em>in vivo<\/em> dans le r\u00e9el), jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extinction compl\u00e8te de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e de peur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, d&rsquo;autres techniques comportementales radicales comme l&rsquo;<strong>immersion<\/strong> (<em>flooding<\/em>), qui consiste \u00e0 confronter le patient directement et de mani\u00e8re prolong\u00e9e au stimulus phobog\u00e8ne d&rsquo;intensit\u00e9 maximale jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement physiologique du syst\u00e8me sympathique sans renforcement aversif, d\u00e9coulent directement des principes d&rsquo;extinction mis en \u00e9vidence par le conditionnement classique. Gr\u00e2ce \u00e0 ce saut conceptuel amorc\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Albert, le traitement des phobies est pass\u00e9 en un demi-si\u00e8cle du statut de sp\u00e9culation herm\u00e9neutique incertaine \u00e0 celui d&rsquo;ing\u00e9nierie clinique protocolis\u00e9e, br\u00e8ve et hautement reproductible, affichant les taux de gu\u00e9rison empirique les plus \u00e9lev\u00e9s de la psychopathologie contemporaine.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;\u00e9volution vers le mod\u00e8le cognitivo-comportemental moderne<\/h3>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies du vingti\u00e8me si\u00e8cle, sous l&rsquo;\u00e9gide de pionniers comme Aaron T. Beck et Albert Ellis, la psychologie a op\u00e9r\u00e9 sa \u00ab r\u00e9volution cognitive \u00bb, int\u00e9grant les repr\u00e9sentations mentales au sein de l&rsquo;\u00e9chafaudage b\u00e9havioriste pour donner naissance aux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.inserm.fr\/dossier\/therapies-cognitives-et-comportementales-tcc\/\">th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC)<\/a>. Le paradigme stimulus-r\u00e9ponse lin\u00e9aire et simpliste de John B. Watson a \u00e9t\u00e9 enrichi par la prise en compte indispensable de la cognition m\u00e9diatrice :<\/p>\n<blockquote>\n<p><strong>Stimulus (S) &rarr; Traitement Cognitif \/ Pens\u00e9es automatiques &rarr; R\u00e9ponse \u00c9motionnelle et Comportementale (R)<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9tiologie contemporaine des phobies et des troubles paniques, on reconna\u00eet d\u00e9sormais que ce n&rsquo;est pas uniquement le stimulus en lui-m\u00eame qui d\u00e9clenche la peur r\u00e9flexe, mais l&rsquo;<em>\u00e9valuation cognitive catastrophiste<\/em> et les biais attentionnels que le sujet applique \u00e0 ce stimulus (\u00ab Cet animal va me mordre \u00bb, \u00ab Je perds le contr\u00f4le de mon corps \u00bb, \u00ab Cette angoisse va me tuer \u00bb). Les mod\u00e8les contemporains d&rsquo;apprentissage associatif int\u00e8grent pleinement les concepts de m\u00e9moire s\u00e9mantique, d&rsquo;attentes de danger et d&rsquo;inf\u00e9rences causales.<\/p>\n<p>Toutefois, malgr\u00e9 cette ind\u00e9niable sophistication cognitive, l&rsquo;h\u00e9ritage de John B. Watson demeure le socle fondamental et in\u00e9branlable des TCC. L&rsquo;imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de confronter le patient de mani\u00e8re concr\u00e8te \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique de ses peurs par des exercices d&rsquo;exposition comportementale, le rejet des explications purement m\u00e9taphoriques et la primaut\u00e9 absolue accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;observation quantifiable du comportement manifeste constituent l&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile laiss\u00e9e par le p\u00e8re du b\u00e9haviorisme sur la psychiatrie et la psychologie clinique contemporaines.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage culturel, controverses et statut paradigmatique en psychologie<\/h2>\n<h3>12.1 Le statut de mythe fondateur dans la p\u00e9dagogie universitaire<\/h3>\n<p>Dans le panth\u00e9on des sciences humaines, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert occupe une fonction symbolique comparable \u00e0 celle de la pomme d&rsquo;Isaac Newton ou des chiens de Pavlov : celle d&rsquo;un <strong>mythe fondateur<\/strong>. Depuis plus de huit d\u00e9cennies, il n&rsquo;existe pratiquement aucun manuel universitaire d&rsquo;introduction \u00e0 la psychologie \u00e0 travers le monde qui ne consacre un chapitre entier, un encadr\u00e9 illustr\u00e9 ou une dissertation m\u00e9thodologique \u00e0 l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e d&rsquo;Albert, Watson et Rayner.<\/p>\n<p>Sur le plan dramaturgique et p\u00e9dagogique, le r\u00e9cit poss\u00e8de une force de fascination redoutable. Il condense en une sc\u00e8ne matricielle d&rsquo;une apparente simplicit\u00e9 tous les enjeux vitaux de la discipline : un b\u00e9b\u00e9 innocent, un savant d\u00e9miurge, un animal immacul\u00e9, une barre de fer assourdissante et l&rsquo;illumination soudaine des lois de l&rsquo;apprentissage humain. Dans les amphith\u00e9\u00e2tres universitaires, le r\u00e9cit d&rsquo;Albert a longtemps fonctionn\u00e9 comme une all\u00e9gorie triomphante de la rupture avec l&rsquo;obscurantisme m\u00e9taphysique, la victoire h\u00e9ro\u00efque de la science de laboratoire sur les brumes de l&rsquo;\u00e2me et la preuve \u00e9clatante que l&rsquo;homme n&rsquo;est pas prisonnier de son atavisme h\u00e9r\u00e9ditaire mais fa\u00e7onn\u00e9 par les al\u00e9as de son \u00e9ducation.<\/p>\n<p>Cette sacralisation p\u00e9dagogique a toutefois transform\u00e9 une exp\u00e9rience exploratoire notoirement imparfaite en une d\u00e9monstration absolue et quasi infaillible. Comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 plusieurs sociologues des sciences, l&rsquo;affaire du Petit Albert a fait l&rsquo;objet d&rsquo;un processus continu de folklorisation acad\u00e9mique o\u00f9 les doutes, les incoh\u00e9rences et les rugosit\u00e9s du texte de 1920 ont \u00e9t\u00e9 m\u00e9thodiquement polis pour servir de parabole \u00e9difiante \u00e0 l&rsquo;usage des cohortes successives d&rsquo;\u00e9tudiants en qu\u00eate de rep\u00e8res positivistes.<\/p>\n<h3>12.2 Les distorsions textuelles et erreurs historiographiques r\u00e9currentes<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus fascinants document\u00e9s par les historiens des sciences au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies concerne les monumentales alt\u00e9rations narratives subies par l&rsquo;\u00e9tude de Watson dans la litt\u00e9rature secondaire. En 1979, le psychologue Ben Harris a publi\u00e9 une \u00e9tude d\u00e9capante devenue c\u00e9l\u00e8bre, intitul\u00e9e <em>\u00ab Whatever happened to Little Albert? \u00bb<\/em> (\u00ab Qu&rsquo;est-il donc arriv\u00e9 au Petit Albert ? \u00bb), dans laquelle il a pass\u00e9 au crible des dizaines de manuels de psychologie en circulation dans les facult\u00e9s am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Les conclusions de Harris sont \u00e9difiantes : une proportion sid\u00e9rante de manuels colportait des contrev\u00e9rit\u00e9s manifestes, des inventions pures et des d\u00e9formations textuelles majeures par rapport au rapport original de Watson et Rayner :<\/p>\n<ul>\n<li>De nombreux ouvrages affirmaient sans ciller que Watson avait conditionn\u00e9 la peur d&rsquo;un lapin ou d&rsquo;un chat blanc en premier lieu, confondant le stimulus originel (le rat) et les stimuli de g\u00e9n\u00e9ralisation ;<\/li>\n<li>D&rsquo;autres pr\u00e9tendaient avec complaisance que Watson et Rayner avaient men\u00e9 avec succ\u00e8s le \u00ab d\u00e9conditionnement \u00bb de l&rsquo;enfant avant son d\u00e9part de l&rsquo;h\u00f4pital, inventant de toutes pi\u00e8ces une conclusion rassurante et moralement confortable pour \u00e9pargner la sensibilit\u00e9 des lecteurs ;<\/li>\n<li>D&rsquo;autres encore magnifiaient d\u00e9mesur\u00e9ment la port\u00e9e du traumatisme, pr\u00e9tendant qu&rsquo;Albert hurlait d\u00e9sormais de terreur devant n&rsquo;importe quel v\u00eatement blanc ou devant les nuages du ciel !<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette cascade de distorsions et d&rsquo;erreurs historiographiques illustre \u00e0 quel point la m\u00e9moire d&rsquo;une discipline scientifique peut \u00eatre sujette \u00e0 des amn\u00e9sies s\u00e9lectives et \u00e0 des reconstructions hagiographiques. \u00c0 force d&rsquo;\u00eatre cit\u00e9e de seconde main sans jamais \u00eatre relue dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 textuelle premi\u00e8re, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert s&rsquo;\u00e9tait mu\u00e9e en une fiction acad\u00e9mique commode, \u00e9pur\u00e9e de ses apories m\u00e9thodologiques et de ses scandales d\u00e9ontologiques les plus criants.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique : Entre triomphe programmatique et impasse \u00e9thico-m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>Au terme d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;analyses, de d\u00e9bats passionn\u00e9s et d&rsquo;enqu\u00eates r\u00e9trospectives, quel jugement historique \u00e9quilibr\u00e9 peut-on porter sur l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert ? Le bilan demeure fondamentalement ambivalent, d\u00e9chir\u00e9 entre la grandeur d&rsquo;un triomphe paradigmatique et la mis\u00e8re d&rsquo;une impasse \u00e9thico-m\u00e9thodologique ind\u00e9passable.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, on ne peut d\u00e9nier \u00e0 John B. Watson et Rosalie Rayner une intuition \u00e9pist\u00e9mologique g\u00e9niale qui a r\u00e9volutionn\u00e9 la trajectoire des sciences du comportement. En d\u00e9montrant exp\u00e9rimentalement que les conduites affectives ob\u00e9issent aux lois de l&rsquo;apprentissage associatif et que les phobies rel\u00e8vent d&rsquo;interactions mod\u00e9lisables avec le milieu physique, ils ont ouvert une br\u00e8che salutaire dans l&rsquo;herm\u00e9neutique mentaliste de leur \u00e9poque. Sans l&rsquo;\u00e9lectrochoc du Petit Albert, la psychologie n&rsquo;aurait peut-\u00eatre pas conquis sa rigueur m\u00e9thodologique contemporaine, et des millions de patients souffrant aujourd&rsquo;hui de phobies invalidantes ne b\u00e9n\u00e9ficieraient pas de l&rsquo;efficacit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e des th\u00e9rapies comportementales par exposition.<\/p>\n<p>Mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, cette avanc\u00e9e th\u00e9orique s&rsquo;est pay\u00e9e au prix d&rsquo;une r\u00e9gression morale intol\u00e9rable et d&rsquo;une faillite de la rigueur scientifique \u00e9l\u00e9mentaire. En violant l&rsquo;intimit\u00e9 d&rsquo;un nourrisson captif et vuln\u00e9rable, en infligeant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une souffrance psychique aigu\u00eb sans justification th\u00e9rapeutique, en bricolant un protocole sans sujet t\u00e9moin reposant sur des descriptions qualitatives suggestives, et en abandonnant le sujet sans r\u00e9mission, Watson et Rayner n&rsquo;ont pas seulement commis une faute d\u00e9ontologique impardonnable : ils ont offert le spectacle inqui\u00e9tant d&rsquo;un scientisme aveugle pr\u00eat \u00e0 sacrifier la dignit\u00e9 humaine sur l&rsquo;autel de son propre dogme th\u00e9orique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert demeure ainsi, pour les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9sentes et futures de chercheurs, une boussole paradoxale et un avertissement solennel. Elle nous rappelle qu&rsquo;une d\u00e9couverte scientifique n&rsquo;a de r\u00e9elle valeur humaine que si elle s&rsquo;exerce dans le respect inconditionnel de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant, et que la recherche effr\u00e9n\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9 empirique devient une imposture tragique d\u00e8s lors qu&rsquo;elle r\u00e9pudie l&rsquo;\u00e9thique de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beck, H. P., Levinson, S., &amp; Irons, G. (2009). Finding Little Albert: A journey to John B. Watson&rsquo;s infant laboratory. <em>American Psychologist<\/em>, 64(7), 605\u2013614. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0017234\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0017234<\/a><\/li>\n<li>Bregman, E. O. (1934). An attempt to modify the emotional attitudes of infants by the conditioned response technique. <em>The Journal of Genetic Psychology<\/em>, 45(1), 169\u2013198. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1934.10534251\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1934.10534251<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (1909). Analyse d&rsquo;une phobie d&rsquo;un petit gar\u00e7on de cinq ans (Le Petit Hans). <em>Cinq psychanalyses<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Harris, B. (1979). Whatever happened to Little Albert? <em>American Psychologist<\/em>, 34(2), 151\u2013160. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.34.2.151\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.34.2.151<\/a><\/li>\n<li>Jones, M. C. (1924). A laboratory study of fear: The case of Peter. <em>Pedagogical Seminary and Journal of Genetic Psychology<\/em>, 31(4), 308\u2013315. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1924.9944851\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1924.9944851<\/a><\/li>\n<li>Pavlov, I. P. (1927). <em>Conditioned Reflexes: An Investigation of the Physiological Activity of the Cerebral Cortex<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Powell, R. A., Digdon, N., Harris, B., &amp; Smithson, C. (2014). Correcting the record on Watson, Rayner, and Little Albert: Albert Barger as \u00ab\u00a0Psychology&rsquo;s lost boy\u00a0\u00bb. <em>American Psychologist<\/em>, 69(6), 600\u2013611. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036854\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036854<\/a><\/li>\n<li>Seligman, M. E. P. (1971). Phobias and preparedness. <em>Behavior Therapy<\/em>, 2(3), 307\u2013320. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0005-7894(71)80064-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0005-7894(71)80064-3<\/a><\/li>\n<li>Valentine, C. W. (1930). The innate bases of fear. <em>The Journal of Genetic Psychology<\/em>, 37(3), 394\u2013420. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1930.10532258\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/08856559.1930.10532258<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1919). <em>Psychology from the Standpoint of a Behaviorist<\/em>. J. B. Lippincott Company.<\/li>\n<li>Watson, J. B., &amp; Rayner, R. (1920). Conditioned emotional reactions. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 3(1), 1\u201314. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0069608\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0069608<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B., &amp; Watson, R. R. (1928). <em>Psychological Care of Infant and Child<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Wolpe, J. (1958). <em>Psychotherapy by Reciprocal Inhibition<\/em>. Stanford University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique exhaustive de l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert men\u00e9e par Watson et Rayner : protocole, conditionnement de la peur, failles \u00e9thiques et impact sur les TCC.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,3538],"tags":[4657,4655,6030,6029,6031],"class_list":["post-5531","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-comportementale","tag-behaviorisme","tag-conditionnement-classique","tag-john-b-watson","tag-petit-albert","tag-rosalie-rayner"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5531"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5531\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}