{"id":5370,"date":"2026-09-11T19:06:06","date_gmt":"2026-09-11T19:06:06","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/apprentissage-concepts-pigeons-herrnstein-arbres-eau-margaret\/"},"modified":"2026-09-11T19:06:06","modified_gmt":"2026-09-11T19:06:06","slug":"apprentissage-concepts-pigeons-herrnstein-arbres-eau-margaret","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=apprentissage-concepts-pigeons-herrnstein-arbres-eau-margaret","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;apprentissage de concepts chez les pigeons (Arbres, Eau, Margaret) &#8211; Richard Herrnstein"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur des d\u00e9bats qui ont agit\u00e9 la psychologie exp\u00e9rimentale et la philosophie de l&rsquo;esprit durant la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, la question des fronti\u00e8res cognitives entre l&rsquo;humain et l&rsquo;animal occupe une place cardinale. Longtemps confin\u00e9e \u00e0 une vision cart\u00e9sienne de l&rsquo;animal-machine m\u00fb par de purs automatismes r\u00e9flexes, la science du comportement s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 une \u00e9nigme fondamentale : un organisme d\u00e9pourvu de langage articul\u00e9 et de culture symbolique peut-il appr\u00e9hender le monde au moyen de concepts abstraits ? L&rsquo;apprentissage conceptuel suppose en effet bien plus qu&rsquo;une simple discrimination sensorielle ; il exige la capacit\u00e9 de regrouper sous une m\u00eame cat\u00e9gorie mentale une multitude de stimuli visuellement disparates, tout en excluant des repr\u00e9sentations pourtant proches en termes de propri\u00e9t\u00e9s physiques \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique que s&rsquo;est attaqu\u00e9 le psychologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Richard-J-Herrnstein\">Richard J. Herrnstein<\/a> au sein des laboratoires de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard. Figure singuli\u00e8re et paradoxale de la recherche comportementale, Herrnstein, \u00e9l\u00e8ve et proche collaborateur de B.F. Skinner, s&rsquo;est illustr\u00e9 en combinant la rigueur m\u00e9thodologique intransigeante de l&rsquo;analyse exp\u00e9rimentale du comportement avec des interrogations th\u00e9oriques qui allaient pr\u00e9figurer l&rsquo;essor des sciences cognitives contemporaines. En initiant, d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1960, une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences novatrices sur le pigeon biset (<em>Columba livia<\/em>), Herrnstein a boulevers\u00e9 les certitudes \u00e9tablies quant aux limites des architectures cognitives non humaines.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des protocoles devenus embl\u00e9matiques \u2014 reposant sur la cat\u00e9gorisation visuelle de sc\u00e8nes contenant des \u00eatres humains, des arbres, des \u00e9tendues d&rsquo;eau, ou encore l&rsquo;identification individualis\u00e9e d&rsquo;une personne sp\u00e9cifique nomm\u00e9e \u00ab Margaret \u00bb \u2014, Herrnstein et ses collaborateurs ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une v\u00e9ritable facult\u00e9 de cat\u00e9gorisation ouverte chez l&rsquo;oiseau. Cet article propose une analyse approfondie et exhaustive de cette s\u00e9quence exp\u00e9rimentale fondamentale, explorant ses soubassements th\u00e9oriques, ses innovations techniques, les controverses m\u00e9canistes qu&rsquo;elle a suscit\u00e9es, ainsi que sa post\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;intelligence artificielle et l&rsquo;\u00e9thologie cognitive contemporaine.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>1. Introduction et mise en contexte historique des travaux de Richard Herrnstein<\/h2>\n<h3>1.1 Le paysage de la psychologie exp\u00e9rimentale dans les ann\u00e9es 1960 et 1970<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9cier la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire des travaux de Richard Herrnstein, il est indispensable de replacer ses recherches dans l&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle des ann\u00e9es 1960 et 1970. \u00c0 cette \u00e9poque, la psychologie exp\u00e9rimentale am\u00e9ricaine est encore largement domin\u00e9e par le b\u00e9haviorisme radical formalis\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychologytoday.com\/us\/basics\/behaviorism\">B.F. Skinner<\/a>. Cette approche postule que l&rsquo;analyse du comportement doit se restreindre exclusivement aux relations fonctionnelles observables entre les stimuli environnementaux, les r\u00e9ponses motrices et les contingences de renforcement, rel\u00e9guant les \u00e9tats internes, les repr\u00e9sentations mentales et les concepts hypoth\u00e9tiques au statut de \u00ab bo\u00eete noire \u00bb \u00e9pist\u00e9mologiquement st\u00e9rile ou m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, une rupture paradigmatique majeure s&rsquo;op\u00e8re : la r\u00e9volution cognitive, impuls\u00e9e par des figures telles que Jerome Bruner, George Miller et Noam Chomsky, r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit en tant que syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information. Chomsky, par sa critique acerbe de l&rsquo;ouvrage <em>Verbal Behavior<\/em> de Skinner en 1959, proclame l&rsquo;insuffisance structurelle du conditionnement op\u00e9rant pour expliquer la cr\u00e9ativit\u00e9 et la combinatoire infinie du langage humain. Face \u00e0 cette polarisation intellectuelle, la psychologie comparative se trouve dans une impasse : comment explorer empiriquement la complexit\u00e9 des processus mentaux chez l&rsquo;animal sans r\u00e9gresser vers l&rsquo;anthropomorphisme anecdotique de la fin du XIXe si\u00e8cle, tout en d\u00e9passant la rigidit\u00e9 m\u00e9canique du strict mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce carrefour critique que Richard Herrnstein d\u00e9veloppe une posture m\u00e9thodologique d&rsquo;une rare \u00e9l\u00e9gance. Refusant \u00e0 la fois le mentalisme sp\u00e9culatif et le r\u00e9ductionnisme \u00e9triqu\u00e9, Herrnstein entreprend d&rsquo;utiliser les outils op\u00e9rants les plus stricts de l&rsquo;\u00e9cole skinnerienne \u2014 notamment les chambres d&rsquo;isolation acoustique, les distributeurs automatiques de nourriture et les programmes de renforcement diff\u00e9rentiel \u2014 non pour nier l&rsquo;existence des repr\u00e9sentations internes, mais pour les contraindre \u00e0 se manifester avec une pr\u00e9cision quantitative irr\u00e9futable.<\/p>\n<h3>1.2 La probl\u00e9matique de l&rsquo;abstraction conceptuelle chez l&rsquo;animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s aux concepts g\u00e9n\u00e9raux a traditionnellement constitu\u00e9, dans l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale, la ligne de d\u00e9marcation absolue entre l&rsquo;homme et l&rsquo;animal. Depuis Aristote jusqu&rsquo;aux empiristes britanniques comme John Locke, la capacit\u00e9 d&rsquo;abstraire une forme commune \u00e0 partir de multiples particuliers concrets \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme le propre de la rationalit\u00e9 humaine, indissociable de la fonction linguistique. Dans son <em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em> (1690), Locke affirmait explicitement que les b\u00eates ne con\u00e7oivent point d&rsquo;id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales et que c&rsquo;est l\u00e0 le privil\u00e8ge distinctif qui les s\u00e9pare \u00e0 jamais de la condition humaine.<\/p>\n<p>En psychologie animale, les premi\u00e8res investigations sur la g\u00e9n\u00e9ralisation de stimulus, men\u00e9es notamment par Ivan Pavlov puis par Norman Guttman et Harry Kalish dans les ann\u00e9es 1950, s&rsquo;\u00e9taient heurt\u00e9es \u00e0 des limites contraignantes. Les gradients de g\u00e9n\u00e9ralisation mis en \u00e9vidence concernaient presque exclusivement des dimensions physiques unidimensionnelles et continues : la longueur d&rsquo;onde d&rsquo;une lumi\u00e8re monochromatique, la fr\u00e9quence d&rsquo;un son pur ou l&rsquo;inclinaison d&rsquo;une ligne g\u00e9om\u00e9trique. Lorsque le pigeon recevait un renforcement pour avoir picor\u00e9 une touche \u00e9clair\u00e9e \u00e0 550 nanom\u00e8tres, sa propension \u00e0 picorer diminuait de mani\u00e8re sym\u00e9trique et pr\u00e9visible \u00e0 mesure que la longueur d&rsquo;onde s&rsquo;\u00e9cartait de cette valeur \u00e9talon.<\/p>\n<p>La question centrale soulev\u00e9e par Herrnstein \u00e9tait radicalement diff\u00e9rente : que se passe-t-il lorsque la cat\u00e9gorie \u00e0 discriminer ne repose sur aucun gradient physique lin\u00e9aire, mais sur une classe de stimuli polymorphes issus du monde naturel ? Une photographie d&rsquo;arbre ou d&rsquo;\u00eatre humain pr\u00e9sente une variabilit\u00e9 quasi infinie de formes, de couleurs, de tailles, de textures et d&rsquo;angles de prise de vue. L&rsquo;animal peut-il former une r\u00e8gle de d\u00e9cision capable d&rsquo;extraire l&rsquo;invariance conceptuelle au-del\u00e0 de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sensorielle absolue ? Herrnstein posa alors l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse que la cat\u00e9gorisation conceptuelle ne requiert point le langage verbal, mais constitue une fonction biologique primaire de l&rsquo;appareil perceptif.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>2. Les fondements th\u00e9oriques : Du conditionnement op\u00e9rant \u00e0 la cognition compar\u00e9e<\/h2>\n<h3>2.1 Le paradigme du conditionnement op\u00e9rant comme outil de mesure<\/h3>\n<p>Pour tester l&rsquo;aptitude conceptuelle du pigeon sans introduire de biais d&rsquo;interpr\u00e9tation, Herrnstein a adapt\u00e9 l&rsquo;appareillage embl\u00e9matique de la psychologie behavioriste : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.simplypsychology.org\/skinner-box.html\">bo\u00eete de Skinner<\/a>. Le dispositif exp\u00e9rimental se composait d&rsquo;une chambre close, ventil\u00e9e et insonoris\u00e9e, dans laquelle l&rsquo;oiseau \u00e9tait plac\u00e9 individuellement. Sur l&rsquo;une des parois verticales \u00e9tait encastr\u00e9 un disque de verre translucide d\u00e9poli \u2014 la touche de r\u00e9ponse \u2014 situ\u00e9 \u00e0 hauteur du bec de l&rsquo;animal. Derri\u00e8re cette touche, un syst\u00e8me de projection optique automatis\u00e9 permettait de r\u00e9troprojeter des diapositives photographiques couleur de 35 mm directement sur la surface de frappe ou sur un \u00e9cran imm\u00e9diatement adjacent.<\/p>\n<p>L&rsquo;interaction entre l&rsquo;animal et le syst\u00e8me visuel reposait sur des contingences de renforcement diff\u00e9rentiel d&rsquo;une grande rigueur. L&rsquo;oiseau, maintenu \u00e0 un poids corporel standardis\u00e9 (g\u00e9n\u00e9ralement 80 % de son poids ad libitum pour garantir une motivation alimentaire constante mais non d\u00e9bilitante), devait r\u00e9pondre par un picorage discret sur la touche cible. Deux types de stimuli \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s en alternance : des stimuli discriminatifs positifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>), dont la pr\u00e9sence signalait que le picorage pouvait \u00eatre r\u00e9compens\u00e9 par un acc\u00e8s temporaire (de l&rsquo;ordre de deux \u00e0 trois secondes) \u00e0 une tr\u00e9mie de grains de chanvre ou de ma\u00efs, et des stimuli n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>), en pr\u00e9sence desquels le picorage n&rsquo;\u00e9tait jamais r\u00e9tribu\u00e9 et pouvait occasionner un temps de p\u00e9nalisation (d\u00e9lai d&rsquo;obscurit\u00e9 ou <em>time-out<\/em>).<\/p>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter que le comportement de l&rsquo;animal ne devienne une r\u00e9ponse purement m\u00e9canique calqu\u00e9e sur la distribution temporelle des grains, Herrnstein mit en \u0153uvre des programmes de renforcement sophistiqu\u00e9s, tels que les programmes \u00e0 intervalle variable (VI, pour <em>Variable Interval<\/em>). Dans un programme VI standard, le renforcement ne devient disponible qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;une dur\u00e9e impr\u00e9visible, ce qui stabilise le taux de picorage \u00e0 une fr\u00e9quence constante et soutenue, fournissant ainsi une mesure continue et extr\u00eamement sensible de l&rsquo;\u00e9valuation perceptive port\u00e9e par l&rsquo;animal sur le stimulus projet\u00e9.<\/p>\n<h3>2.2 D\u00e9finition op\u00e9rationnelle du concept en psychologie animale<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du mot \u00ab concept \u00bb au sein du lexique behavioriste exigeait une clarification philosophique et op\u00e9rationnelle sans \u00e9quivoque. En logique formelle et en linguistique classique, un concept est traditionnellement appr\u00e9hend\u00e9 sous la forme d&rsquo;un ensemble clos d&rsquo;attributs individuellement n\u00e9cessaires et conjointement suffisants. Par exemple, un triangle g\u00e9om\u00e9trique se d\u00e9finit formellement par la conjonction d&rsquo;\u00eatre une figure plane ferm\u00e9e et de poss\u00e9der trois c\u00f4t\u00e9s rectilignes. Or, les cat\u00e9gories du monde naturel \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des pr\u00e9dateurs, de la nourriture, de l&rsquo;habitat ou des membres d&rsquo;une m\u00eame esp\u00e8ce \u2014 ne poss\u00e8dent pratiquement jamais de crit\u00e8res d&rsquo;appartenance aussi absolus et rigides.<\/p>\n<p>Herrnstein comprit que la conceptualisation chez l&rsquo;animal devait \u00eatre d\u00e9finie d&rsquo;une mani\u00e8re fonctionnelle et probabiliste. Sur le plan op\u00e9rationnel, un sujet manifeste la possession d&rsquo;un concept s&rsquo;il est capable :<\/p>\n<ul>\n<li>De maintenir un taux de r\u00e9ponse diff\u00e9rentiel statistiquement significatif entre deux classes d&rsquo;images h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span> vs <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>) malgr\u00e9 l&rsquo;absence d&rsquo;un attribut physique unique commun \u00e0 tous les membres de la classe positive.<\/li>\n<li>De transf\u00e9rer imm\u00e9diatement et sans r\u00e9apprentissage cette r\u00e8gle de discrimination \u00e0 une collection d&rsquo;exemplaires totalement in\u00e9dits n&rsquo;ayant jamais \u00e9t\u00e9 associ\u00e9s \u00e0 un renforcement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette \u00e9preuve du transfert vers des stimuli nouveaux constitue la pierre de touche de la d\u00e9monstration herrnsteinienne. Si un organisme ne fait que m\u00e9moriser individuellement chaque diapositive positive comme une image singuli\u00e8re associ\u00e9e \u00e0 de la nourriture, son comportement face \u00e0 un stimulus inconnu rel\u00e8vera du hasard (taux de picorage indiff\u00e9renci\u00e9). En revanche, si la pr\u00e9sentation d&rsquo;une photographie vierge d&rsquo;apprentissage d\u00e9clenche instantan\u00e9ment une r\u00e9ponse appropri\u00e9e \u00e0 sa classe s\u00e9mantique, force est de postuler l&rsquo;intervention d&rsquo;une structure de classification invariante, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un concept.<\/p>\n<h3>2.3 La vision aviaire comme syst\u00e8me mod\u00e8le d&rsquo;investigation cognitive<\/h3>\n<p>Le choix de <em>Columba livia<\/em> comme mod\u00e8le biologique ne proc\u00e9dait pas d&rsquo;une simple commodit\u00e9 de laboratoire, mais d&rsquo;une ad\u00e9quation fonctionnelle exceptionnelle entre l&rsquo;\u00e9cologie sensorielle de l&rsquo;oiseau et la nature de la t\u00e2che exp\u00e9rimentale. Les pigeons poss\u00e8dent un appareil visuel d&rsquo;une sophistication remarquable, surpassant l&rsquo;\u0153il humain sous plusieurs aspects critiques. Leur r\u00e9tine, richement vascularis\u00e9e et dot\u00e9e de zones d&rsquo;acuit\u00e9 d\u00e9doubl\u00e9es (deux fov\u00e9as distinctes : l&rsquo;une centrale pour la vision monoculaire lat\u00e9rale, l&rsquo;autre dorso-temporale pour la vision binoculaire frontale), permet une r\u00e9solution spatiale et temporelle extr\u00eame.<\/p>\n<p>Sur le plan neuroanatomique, le traitement visuel aviaire s&rsquo;organise selon deux voies principales : la voie tectofugale \u2014 fonctionnellement analogue \u00e0 la voie r\u00e9tino-tecto-pulvino-corticale des mammif\u00e8res, mais d&rsquo;une pr\u00e9pond\u00e9rance absolue chez les oiseaux \u2014 et la voie thalamofugale. Le syst\u00e8me tectofugal achemine les aff\u00e9rences de la r\u00e9tine vers le volumineux tectum optique (ou colliculus sup\u00e9rieur), puis transite par le noyau rotundus pour projeter massivement sur l&rsquo;entopallium, situ\u00e9 au sein du t\u00e9lenc\u00e9phale dorsal. Cette circuiterie neuronale hautement parall\u00e9lis\u00e9e conf\u00e8re au pigeon une vitesse d&rsquo;\u00e9chantillonnage temporel prodigieuse, mat\u00e9rialis\u00e9e par une fr\u00e9quence de fusion du scintillement (<em>Critical Flicker-Fusion Frequency<\/em>) pouvant d\u00e9passer 100 \u00e0 120 Hz, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;\u0153il humain fusionne les images autour de 50 \u00e0 60 Hz.<\/p>\n<p>En outre, la vision des couleurs chez le pigeon est t\u00e9trachromatique : elle repose sur quatre pigments r\u00e9tiniens coupl\u00e9s \u00e0 des gouttelettes lipidiques intracellulaires filtrantes, \u00e9tendant leur sensibilit\u00e9 spectrale jusqu&rsquo;au domaine de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/ultraviolet-vision\">ultraviolet<\/a> proche (300-400 nm). Sur le plan \u00e9cologique, le pigeon est un granivore et un explorateur visuel qui d\u00e9pend imp\u00e9rativement de sa capacit\u00e9 \u00e0 discriminer instantan\u00e9ment des formes minuscules au sol, \u00e0 rep\u00e9rer des pr\u00e9dateurs a\u00e9riens sous des angles inattendus et \u00e0 cartographier des rep\u00e8res g\u00e9ographiques complexes en vol. Cette machinerie perceptive en faisait donc le candidat id\u00e9al pour explorer le traitement d&rsquo;images photographiques du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re de 1964 : Herrnstein et Loveland sur la cat\u00e9gorie humaine<\/h2>\n<h3>3.1 Le protocole inaugural de d\u00e9tection de personnes<\/h3>\n<p>En 1964, Richard Herrnstein et Donald H. Loveland publient dans la prestigieuse revue <em>Science<\/em> un article fondateur intitul\u00e9 \u00ab Complex Visual Concept in the Pigeon \u00bb. L&rsquo;objectif de cette \u00e9tude \u00e9tait de v\u00e9rifier si des pigeons pouvaient \u00eatre entra\u00een\u00e9s \u00e0 identifier la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence d&rsquo;\u00eatres humains sur des photographies ordinaires prises dans des conditions naturelles non contr\u00f4l\u00e9es. Le corpus exp\u00e9rimental rassemblait plus de 1 200 diapositives couleur 35 mm collect\u00e9es au hasard, illustrant une diversit\u00e9 visuelle vertigineuse : des sc\u00e8nes de rue, des plages ensoleill\u00e9es, des int\u00e9rieurs domestiques, des paysages campagnards ou des for\u00eats denses.<\/p>\n<p>La r\u00e8gle d&rsquo;attribution des contingences de renforcement \u00e9tait univoque :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Stimuli positifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>) :<\/strong> Toute diapositive contenant au moins un \u00eatre humain, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un homme, d&rsquo;une femme ou d&rsquo;un enfant, d&rsquo;un individu isol\u00e9 ou d&rsquo;une foule compacte, d&rsquo;un corps entier ou d&rsquo;une partie anatomique visible (un bras, une jambe, un profil de visage), v\u00eatu ou nu, debout, assis ou couch\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Stimuli n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>) :<\/strong> Toute diapositive exempte de pr\u00e9sence humaine, repr\u00e9sentant des paysages urbains d\u00e9serts, des for\u00eats, des animaux divers, des automobiles, des \u00e9difices ou des objets manufactur\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9chelle spatiale des sujets humains variait de mani\u00e8re drastique, allant du portrait en gros plan jusqu&rsquo;\u00e0 de minuscules silhouettes lointaines occupant moins d&rsquo;un pour cent de la surface totale de l&rsquo;image. De surcro\u00eet, les \u00eatres humains apparaissaient souvent partiellement masqu\u00e9s derri\u00e8re des obstacles physiques : des rambardes, des feuillages, des voitures ou des meubles, excluant formellement l&rsquo;existence d&rsquo;un contour ext\u00e9rieur invariable.<\/p>\n<h3>3.2 R\u00e9sultats quantitatifs et premi\u00e8res validations de transfert<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats de cette \u00e9tude inaugurale stup\u00e9fi\u00e8rent la communaut\u00e9 scientifique. Apr\u00e8s quelques dizaines de sessions d&rsquo;entra\u00eenement quotidien au cours desquelles les diapositives \u00e9taient projet\u00e9es selon des s\u00e9quences pseudorandomis\u00e9es, les pigeons apprirent \u00e0 r\u00e9guler leur fr\u00e9quence de picorage avec une extraordinaire sensibilit\u00e9 discriminative. Le taux de picorage moyen \u00e9tait invariablement \u00e9lev\u00e9 en pr\u00e9sence de diapositives contenant des humains, tandis qu&rsquo;il s&rsquo;effondrait brutalement d\u00e8s qu&rsquo;une diapositive n\u00e9gative apparaissait sur l&rsquo;\u00e9cran d\u00e9poli.<\/p>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9carter d\u00e9finitivement l&rsquo;objection selon laquelle les oiseaux auraient simplement m\u00e9moris\u00e9 par c\u0153ur les centaines de photographies pr\u00e9sent\u00e9es au cours des semaines d&rsquo;entra\u00eenement, Herrnstein et Loveland soumirent les animaux \u00e0 une \u00e9preuve de transfert critique. Des s\u00e9ries enti\u00e8res de diapositives parfaitement in\u00e9dites, que les pigeons n&rsquo;avaient jamais contempl\u00e9es de leur vie, furent inject\u00e9es dans le projecteur. D\u00e8s les toutes premi\u00e8res pr\u00e9sentations de ces images inconnues, les oiseaux maintinrent un niveau de discrimination statistiquement indiscernable de celui observ\u00e9 sur les diapositives famili\u00e8res.<\/p>\n<p>Les pigeons r\u00e9agissaient imm\u00e9diatement \u00e0 des personnes minuscules dissimul\u00e9es \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan d&rsquo;une sc\u00e8ne rurale complexe, ou \u00e0 des individus dont seule la t\u00eate \u00e9mergeait d&rsquo;une foule d&rsquo;objets disparates. Les chercheurs proc\u00e9d\u00e8rent \u00e0 des analyses d&rsquo;artefacts pour v\u00e9rifier si des indices physico-chimiques r\u00e9siduels n&rsquo;avaient pas orient\u00e9 le choix des sujets : la distribution chromatique (les diapositives positives contenaient-elles davantage de nuances chair ou de rouge ?), la luminosit\u00e9 globale, le contraste local ou la pr\u00e9sence de lignes horizontales et verticales furent syst\u00e9matiquement mesur\u00e9s. Aucun de ces facteurs \u00e9l\u00e9mentaires ne put rendre compte de la pr\u00e9cision comportementale des pigeons, contraignant les observateurs \u00e0 admettre que les oiseaux r\u00e9agissaient bel et bien \u00e0 la classe s\u00e9mantique de l&rsquo;objet : la pr\u00e9sence humaine.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>4. Le concept d&rsquo;\u00ab arbres \u00bb (Trees) : Herrnstein, Loveland et Cable (1976)<\/h2>\n<h3>4.1 Conception et variabilit\u00e9 du corpus photographique v\u00e9g\u00e9tal<\/h3>\n<p>Forts du succ\u00e8s de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1964, Herrnstein, Loveland et Cable publi\u00e8rent en 1976 une \u00e9tude approfondie dans le <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em> visant \u00e0 diss\u00e9quer la formation du concept d&rsquo;\u00ab arbre \u00bb. Le choix du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal r\u00e9pondait \u00e0 une exigence th\u00e9orique cruciale : contrairement \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, qui pr\u00e9sente une morphologie anatomique canonique articul\u00e9e autour d&rsquo;un tronc et de quatre membres, la cat\u00e9gorie v\u00e9g\u00e9tale des \u00ab arbres \u00bb se distingue par une plasticit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique et morphologique quasi illimit\u00e9e.<\/p>\n<p>Le corpus de diapositives fut constitu\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 briser toute corr\u00e9lation superficielle entre l&rsquo;appartenance \u00e0 la cat\u00e9gorie et les descripteurs optiques de bas niveau :<\/p>\n<ul>\n<li>Des arbres isol\u00e9s, des bouquets d&rsquo;arbres, des for\u00eats profondes et des bosquets vus \u00e0 toutes les distances imaginables (des panoramas a\u00e9riens embrassant des kilom\u00e8tres carr\u00e9s jusqu&rsquo;aux gros plans sur une \u00e9corce ou un entrelacement de branches).<\/li>\n<li>Des sp\u00e9cimens arboricoles appartenant \u00e0 des embranchements botaniques morphologiquement irr\u00e9conciliables : des conif\u00e8res aux aiguilles sombres et persistantes, des feuillus aux ramures \u00e9tal\u00e9es, des palmiers tropicaux d\u00e9pourvus de branchage lat\u00e9ral classique, ainsi que des arbres exotiques aux silhouettes inhabituelles.<\/li>\n<li>Des variations saisonni\u00e8res extr\u00eames : des arbres \u00e9clatants de chlorophylle en \u00e9t\u00e9, des feuillages dor\u00e9s ou \u00e9carlates d&rsquo;automne, et des arbres enti\u00e8rement d\u00e9pouill\u00e9s de feuilles en hiver, r\u00e9duits \u00e0 un r\u00e9seau fractal squelettique de ramifications nues sur fond de ciel neigeux.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour accentuer la rigueur de l&rsquo;\u00e9preuve, les diapositives n\u00e9gatives comprenaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des \u00e9l\u00e9ments environnementaux partageant des similitudes formelles trompeuses avec les arbres : des poteaux t\u00e9l\u00e9graphiques verticaux pourvus de traverses horizontales, des antennes de t\u00e9l\u00e9vision dress\u00e9es sur les toits, des \u00e9difices aux lignes architecturales \u00e9lanc\u00e9es, ainsi que des arbustes denses et des plantes herbac\u00e9es basses ne r\u00e9pondant pas \u00e0 la d\u00e9finition \u00e9cologique de l&rsquo;arbre.<\/p>\n<h3>4.2 Performances d&rsquo;apprentissage et dynamique de r\u00e9ponse<\/h3>\n<p>La trajectoire d&rsquo;acquisition du concept d&rsquo;arbre chez les sujets exp\u00e9rimentaux suivit une dynamique remarquable. Au fil de sessions compos\u00e9es chacune de plusieurs dizaines d&rsquo;essais, la pr\u00e9cision de discrimination grimpa r\u00e9guli\u00e8rement jusqu&rsquo;\u00e0 franchir le seuil d&rsquo;excellence de 80 \u00e0 85 % d&rsquo;exactitude globale. La vitesse d&rsquo;ex\u00e9cution de la r\u00e9ponse \u00e9tait tout aussi frappante : les temps de latence avant le premier picorage s&rsquo;\u00e9tablissaient g\u00e9n\u00e9ralement entre 200 et 400 millisecondes apr\u00e8s l&rsquo;illumination de la diapositive sur l&rsquo;\u00e9cran, ce qui d\u00e9montrait que l&rsquo;extraction de l&rsquo;invariance ne reposait pas sur un processus de d\u00e9lib\u00e9ration s\u00e9quentielle prolong\u00e9, mais sur une classification perceptive quasi instantan\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen minutieux de la distribution statistique des erreurs s&rsquo;av\u00e9ra particuli\u00e8rement instructif. Les rares m\u00e9prises commises par les oiseaux se concentraient presque exclusivement sur des stimuli visuellement ambigus ou situ\u00e9s aux marges d\u00e9finitionnelles de la cat\u00e9gorie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Faux positifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span> trait\u00e9s comme des <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span>) :<\/strong> Des poteaux \u00e9lectriques en bois brut dot\u00e9s de c\u00e2blages d\u00e9sordonn\u00e9s, des pyl\u00f4nes m\u00e9talliques treilliss\u00e9s \u00e9voquant la silhouette d&rsquo;un r\u00e9sineux, ou encore des massifs de foug\u00e8res arborescentes g\u00e9antes.<\/li>\n<li><strong>Faux n\u00e9gatifs (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span> trait\u00e9s comme des <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span>) :<\/strong> Des arbres hivernaux extr\u00eamement d\u00e9charn\u00e9s photographi\u00e9s dans un brouillard \u00e9pais effa\u00e7ant le contraste des branches fines, ou des plans ultra-rapproch\u00e9s de troncs d&rsquo;arbres coup\u00e9s dont la courbure g\u00e9om\u00e9trique n&rsquo;\u00e9tait plus perceptible.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La robustesse du ph\u00e9nom\u00e8ne fut mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve par une proc\u00e9dure d&rsquo;inversion partielle des contingences chez certains sujets, confirmant que le picorage n&rsquo;\u00e9tait pas guid\u00e9 par une fascination inn\u00e9e pour un pigment v\u00e9g\u00e9tal, mais bien par l&rsquo;alignement plastique du comportement sur la r\u00e8gle de renforcement impos\u00e9e par le protocole exp\u00e9rimental.<\/p>\n<h3>4.3 Validation du transfert sur stimuli inconnus<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive de l&rsquo;\u00e9tude de 1976 r\u00e9sidait dans l&rsquo;administration des blocs de transfert en conditions d&rsquo;extinction partielle. Pour s&rsquo;assurer que le picorage en pr\u00e9sence d&rsquo;une image in\u00e9dite n&rsquo;\u00e9tait pas le r\u00e9sultat d&rsquo;un apprentissage express provoqu\u00e9 par la d\u00e9livrance imm\u00e9diate de nourriture d\u00e8s le premier essai, des diapositives positives et n\u00e9gatives enti\u00e8rement nouvelles furent ins\u00e9r\u00e9es dans les s\u00e9quences habituelles sans jamais \u00eatre suivies du moindre renforcement alimentaire.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse des pigeons fut \u00e9clatante : le taux de picorage face \u00e0 une photographie inconnue contenant un arbre demeurait statistiquement identique \u00e0 celui enregistr\u00e9 face aux diapositives d&rsquo;arbres d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9es une centaine de fois. Inversement, les images n\u00e9gatives nouvelles ne provoquaient aucun d\u00e9clenchement significatif de frappes. Ce r\u00e9sultat ruinait d\u00e9finitivement la th\u00e9orie concurrente de la simple m\u00e9moire associative exhaustive d&rsquo;images sp\u00e9cifiques. Le pigeon n&rsquo;avait pas m\u00e9moris\u00e9 une banque de donn\u00e9es ferm\u00e9e de photographies ; il avait extrait une structure de traits relationnels abstraits lui permettant d&rsquo;assigner avec certitude un objet in\u00e9dit \u00e0 la classe des arbres.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse qualitative montra en outre que l&rsquo;oiseau parvenait \u00e0 reconna\u00eetre des esp\u00e8ces arboricoles qui ne figuraient pas dans le corpus d&rsquo;entra\u00eenement initial, comme des baobabs ou des vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;arbres d\u00e9sertiques aux morphologies atypiques. Cette facult\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralisation inter-sp\u00e9cifique valida l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;existence d&rsquo;une v\u00e9ritable logique cat\u00e9gorielle visuelle pr\u00e9-linguistique.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;extension empirique au concept d&rsquo;\u00ab eau \u00bb (Water)<\/h2>\n<h3>5.1 La complexit\u00e9 morphologique et dynamique du fluide comme stimulus<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9prouver les limites structurales de la cognition visuelle aviaire, Herrnstein et ses collaborateurs d\u00e9cid\u00e8rent d&rsquo;explorer une cat\u00e9gorie physique d&rsquo;une tout autre nature que les organismes biologiques : le concept d&rsquo;\u00ab eau \u00bb. Alors que les \u00eatres humains ou les arbres poss\u00e8dent des morphologies coh\u00e9rentes \u2014 m\u00eame soumises \u00e0 une grande variabilit\u00e9 spatiale \u2014, l&rsquo;eau en tant que corps liquide se caract\u00e9rise par l&rsquo;absence totale de forme g\u00e9om\u00e9trique propre, de contours stables ou de couleur intrins\u00e8que invariable.<\/p>\n<p>L&rsquo;eau adopte passivement la g\u00e9om\u00e9trie de son contenant g\u00e9ologique ou mat\u00e9riel et prend la teinte des particules en suspension, du fond min\u00e9ral ou de la vo\u00fbte c\u00e9leste qui s&rsquo;y refl\u00e8te. Le corpus photographique mobilis\u00e9 pour cette investigation refl\u00e9tait cette polymorphie extr\u00eame :<\/p>\n<ul>\n<li>Des \u00e9tendues oc\u00e9aniques tumultueuses balay\u00e9es d&rsquo;\u00e9cume blanche, des mers calmes au miroitement uniforme, des lacs alpins limpides, des rivi\u00e8res aux eaux boueuses et rapides.<\/li>\n<li>Des manifestations microscopiques ou localis\u00e9es : des gouttes de ros\u00e9e sph\u00e9riques suspendues \u00e0 des brins d&rsquo;herbe, des \u00e9claboussures en suspension fig\u00e9es par la vitesse d&rsquo;obturation photographique, des filets d&rsquo;eau s&rsquo;\u00e9chappant d&rsquo;un robinet, des flaques d&rsquo;eau de pluie sur du macadam urbain, jusqu&rsquo;\u00e0 des \u00e9tendues d&rsquo;eau solides telles que des glaciers ou des \u00e9tangs pris par le gel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le corpus de distracteurs n\u00e9gatifs fut quant \u00e0 lui calibr\u00e9 avec une exigence diabolique : des mirages de chaleur sur des routes asphalt\u00e9es dans le d\u00e9sert, des surfaces m\u00e9talliques chrom\u00e9es ultra-polies, des vitrines de verre \u00e9tincelantes, des miroirs refl\u00e9tant des int\u00e9rieurs, ou des fragments de ciel bleu d\u00e9pourvus de nuages dont la luminance et la saturation chromatique mimaient fid\u00e8lement celles d&rsquo;une nappe d&rsquo;eau limpide sous le soleil.<\/p>\n<h3>5.2 Analyses des patrons de discrimination et d&rsquo;erreur<\/h3>\n<p>Contre toute attente r\u00e9ductionniste, les pigeons r\u00e9ussirent l&rsquo;apprentissage de cette cat\u00e9gorie fluide avec une aisance comparable \u00e0 celle observ\u00e9e pour les entit\u00e9s biologiques. L&rsquo;examen des patterns de picorage r\u00e9v\u00e9la que les oiseaux ne s&rsquo;appuyaient pas sur un rep\u00e8re simpliste tel que la pr\u00e9sence dominante de la couleur bleue \u2014 l&rsquo;eau naturelle \u00e9tant souvent verte, brune, grise ou presque blanche d&rsquo;\u00e9clats solaires \u2014, mais semblaient d\u00e9crypter les relations de second ordre caract\u00e9risant la texture visuelle de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment liquide.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;information diagnostique les plus puissants exploit\u00e9s par les sujets comprenaient les reflets sp\u00e9culaires complexes, les motifs de diffraction ondulatoire (comme les rides concentriques ou la houle) et la semi-transparence optique permettant de deviner le substrat sous-jacent \u00e0 travers la masse d&rsquo;eau. La capacit\u00e9 des pigeons \u00e0 identifier l&rsquo;eau dans des sc\u00e8nes nocturnes ou en noir et blanc d\u00e9montra que l&rsquo;information chromatique n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un indice secondaire pond\u00e9r\u00e9 dynamiquement au sein d&rsquo;un faisceau convergent de descripteurs structurels.<\/p>\n<p>Les rares cas de faux positifs observ\u00e9s au cours des sessions de transfert fournirent une preuve indirecte mais d\u00e9terminante de la nature computationnelle du traitement visuel : les oiseaux frappaient pr\u00e9f\u00e9rentiellement sur des carrosseries d&rsquo;automobiles fra\u00eechement cir\u00e9es arborant des reflets distordus du ciel ou sur des plaques de verglas lisses. Ces erreurs n&rsquo;\u00e9taient pas des rat\u00e9s al\u00e9atoires, mais de v\u00e9ritables illusions perceptives d&rsquo;une haute pertinence logique, confirmant que le pigeon appliquait fid\u00e8lement son mod\u00e8le d&rsquo;inf\u00e9rence visuelle aux stimuli pr\u00e9sentant la signature optique caract\u00e9ristique de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>6. La discrimination individuelle et faciale : L&rsquo;exp\u00e9rience \u00ab Margaret \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Du concept g\u00e9n\u00e9rique \u00e0 la reconnaissance d&rsquo;une entit\u00e9 singuli\u00e8re<\/h3>\n<p>Poursuivant l&rsquo;investigation des capacit\u00e9s de cat\u00e9gorisation visuelle, Herrnstein chercha \u00e0 savoir si le syst\u00e8me cognitif aviaire pouvait franchir le seuil s\u00e9parant le concept g\u00e9n\u00e9rique (la classe biologique des \u00eatres humains dans leur ensemble) de l&rsquo;identification singuli\u00e8re d&rsquo;un individu unique parmi ses semblables. Cette question ouvrait une passerelle directe vers les recherches en neuropsychologie humaine consacr\u00e9es \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn755\">reconnaissance faciale<\/a> et \u00e0 l&rsquo;individualisation des consp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Pour cette exp\u00e9rience, un stimulus positif exclusif fut s\u00e9lectionn\u00e9 : une femme pr\u00e9nomm\u00e9e Margaret. Le protocole consistait \u00e0 r\u00e9compenser le pigeon lorsqu&rsquo;il picorait des photographies o\u00f9 apparaissait Margaret, et \u00e0 \u00e9teindre la r\u00e9ponse face \u00e0 des photographies pr\u00e9sentant d&rsquo;autres femmes de morphologie, d&rsquo;\u00e2ge et d&rsquo;apparence globale comparables. Pour garantir que l&rsquo;apprentissage ne se focalise pas sur un indice accessoire trivial, le corpus photographique mit en sc\u00e8ne Margaret dans une prodigalit\u00e9 de m\u00e9tamorphoses ext\u00e9rieures :<\/p>\n<ul>\n<li>Des changements r\u00e9guliers de coiffure, de coupe et de couleur de cheveux, ainsi que le port de coiffes, foulards ou chapeaux vari\u00e9s.<\/li>\n<li>Le port intermittent de lunettes de vue ou solaires, l&rsquo;application de maquillages contrast\u00e9s ou l&rsquo;absence totale de fard.<\/li>\n<li>Une garde-robe diversifi\u00e9e englobant des tenues formelles d&rsquo;hiver, des maillots de bain d&rsquo;\u00e9t\u00e9, des manteaux amples ou des tenues de sport.<\/li>\n<li>Des postures corporelles h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (de face, de profil, de trois-quarts, en mouvement, assise) et une large palette d&rsquo;expressions physionomiques (sourire b\u00e9at, neutralit\u00e9 expressive, rire ou moue dubitative).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, les arri\u00e8re-plans spatiaux \u00e9taient rigoureusement m\u00e9lang\u00e9s : Margaret \u00e9tait photographi\u00e9e dans les m\u00eames parcs, rues et bureaux que les figurantes t\u00e9moins servant de stimuli n\u00e9gatifs, interdisant formellement au pigeon de d\u00e9duire l&rsquo;identit\u00e9 de la personne \u00e0 partir des d\u00e9cors environnementaux.<\/p>\n<h3>6.2 Pr\u00e9cision cat\u00e9gorielle et seuil de tol\u00e9rance physionomique<\/h3>\n<p>Les pigeons d\u00e9montr\u00e8rent une facult\u00e9 d&rsquo;individualisation d&rsquo;une finesse inattendue. Ils apprirent avec succ\u00e8s \u00e0 isoler Margaret de toutes les autres protagonistes f\u00e9minines, maintenant des taux de r\u00e9ponse vigoureux sur ses photographies et supprimant leurs frappes devant les femmes t\u00e9moins. Le seuil de tol\u00e9rance de l&rsquo;animal aux alt\u00e9rations optiques du stimulus s&rsquo;av\u00e9ra particuli\u00e8rement impressionnant lors des tests d&rsquo;interf\u00e9rence :<\/p>\n<p>Lorsque les chercheurs pr\u00e9sent\u00e8rent des photographies o\u00f9 le visage de Margaret \u00e9tait partiellement occult\u00e9 par un masque ou coup\u00e9 par le cadrage, l&rsquo;oiseau parvenait encore \u00e0 la rep\u00e9rer si des configurations de posture ou de silhouette demeuraient accessibles. Inversement, lorsque le visage seul \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 en tr\u00e8s gros plan, exempt de tout indice corporel ou vestimentaire, le pigeon identifiait sans faillir les traits physionomiques de Margaret.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ussite spectaculaire mit en exergue l&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9canisme d&rsquo;invariance d&rsquo;identit\u00e9 chez l&rsquo;oiseau fonctionnellement \u00e9quivalent \u00e0 celui observ\u00e9 dans le gyrus fusiforme des primates. L&rsquo;animal ne traitait pas Margaret comme un assemblage rigide de coordonn\u00e9es pixellaires, mais comme une entit\u00e9 tridimensionnelle persistante dont l&rsquo;identit\u00e9 pouvait \u00eatre extraite \u00e0 travers de multiples transformations projectives, un r\u00e9sultat qui dynamita d\u00e9finitivement les mod\u00e8les perceptifs simplistes fond\u00e9s sur la comparaison d&#8217;empreintes r\u00e9tiniennes statiques.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>7. Dispositif m\u00e9thodologique, contr\u00f4les des biais et architecture exp\u00e9rimentale<\/h2>\n<h3>7.1 La chambre op\u00e9rante automatis\u00e9e et la gestion des flux visuels<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 des conclusions de Richard Herrnstein reposait sur une infrastructure exp\u00e9rimentale d&rsquo;une rigueur \u00e9lectrom\u00e9canique sans faille, condition absolue pour conjurer tout risque de manipulation ou d&rsquo;effet Clever Hans (l&rsquo;influence involontaire des attentes de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur sur le sujet animal). Les sessions se d\u00e9roulaient dans des chambres d&rsquo;isolation acoustique industrielles (de marque Grason-Stadler ou Lehigh Valley Electronics) dot\u00e9es d&rsquo;une insonorisation pouss\u00e9e et d&rsquo;un bruit blanc continu neutralisant les bruits parasites du b\u00e2timent universitaire.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur du dispositif tr\u00f4nait le projecteur de diapositives <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/americanhistory.si.edu\/collections\/search\/object\/nmah_1460309\">Kodak Carousel<\/a>. Ce carrousel rotatif de 80 diapositives \u00e9tait pilot\u00e9 par un r\u00e9seau de relais logiques \u00e9lectrom\u00e9caniques, puis par des mini-ordinateurs PDP-8 et PDP-11 \u00e0 mesure que la technologie informatique p\u00e9n\u00e9trait les laboratoires dans les ann\u00e9es 1970. Le syst\u00e8me orchestrait la cadence des essais avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique :<\/p>\n<ul>\n<li>Un obturateur \u00e9lectrom\u00e9canique ultrarapide (Uniblitz) d\u00e9coupait les faisceaux lumineux, assurant des temps de mont\u00e9e et de descente optiques inf\u00e9rieurs \u00e0 dix millisecondes pour \u00e9viter les biais de persistance r\u00e9tinienne.<\/li>\n<li>Chaque diapositive \u00e9tait projet\u00e9e durant un intervalle temporel standardis\u00e9 (le plus souvent entre 20 et 40 secondes), entrecoup\u00e9 d&rsquo;intervalles d&rsquo;obscurit\u00e9 totale (inter-trial intervals ou ITI) de dur\u00e9e al\u00e9atoire.<\/li>\n<li>La cellule de picorage \u00e9tait \u00e9quip\u00e9e d&rsquo;un micro-contact \u00e0 friction calibr\u00e9 au gramme pr\u00e8s, reli\u00e9 \u00e0 un transducteur pi\u00e9zo\u00e9lectrique ou opto-\u00e9lectronique capable d&rsquo;enregistrer chaque coup de bec avec un \u00e9chantillonnage temporel \u00e0 la milliseconde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le contr\u00f4le photom\u00e9trique \u00e9tait assur\u00e9 au moyen de radiom\u00e8tres et de luxm\u00e8tres \u00e9talonn\u00e9s : les diapositives positives et n\u00e9gatives \u00e9taient soigneusement s\u00e9lectionn\u00e9es et appari\u00e9es de fa\u00e7on \u00e0 neutraliser toute divergence syst\u00e9matique de luminance globale int\u00e9gr\u00e9e ou de distribution spectrale \u00e9nerg\u00e9tique, interdisant \u00e0 l&rsquo;oiseau d&rsquo;exploiter la simple clart\u00e9 moyenne de l&rsquo;image comme r\u00e8gle discriminative.<\/p>\n<h3>7.2 Neutralisation des artefacts exp\u00e9rimentaux et biais de s\u00e9lection<\/h3>\n<p>Pour immuniser les protocoles contre les critiques m\u00e9thodologiques, Herrnstein et ses assistants d\u00e9ploy\u00e8rent des proc\u00e9dures de contr\u00f4le draconiennes. Le principal \u00e9cueil r\u00e9sidait dans le biais de s\u00e9lection : un exp\u00e9rimentateur humain choisissant des photographies d&rsquo;arbres ou d&rsquo;hommes est susceptible, de mani\u00e8re inconsciente, de cadrer les sujets positifs selon une g\u00e9om\u00e9trie r\u00e9currente (par exemple au centre de l&rsquo;image) ou de privil\u00e9gier un niveau de contraste particulier.<\/p>\n<p>Pour conjurer ce biais, les banques d&rsquo;images furent constitu\u00e9es selon des processus de double aveugle et de collecte al\u00e9atoire par des tiers ignorant les finalit\u00e9s exactes de chaque test. En outre, la rotation des magasins de diapositives \u00e9tait pseudorandomis\u00e9e d&rsquo;une session \u00e0 l&rsquo;autre : l&rsquo;ordre de pr\u00e9sentation des diapositives <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^+\">$S^+$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S^-\">$S^-$<\/span> n&rsquo;ob\u00e9issait \u00e0 aucune s\u00e9quence p\u00e9riodique qui aurait permis \u00e0 l&rsquo;oiseau d&rsquo;anticiper la valence de l&rsquo;image suivante par un apprentissage s\u00e9quentiel temporel.<\/p>\n<p>Enfin, pour \u00e9viter le conditionnement par indice unique \u2014 ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel un sujet apprend \u00e0 identifier une image positive enti\u00e8re en se fondant sur un microscopique d\u00e9tail adventice (une \u00e9raflure sur le film plastique, une poussi\u00e8re pi\u00e9g\u00e9e dans la monture de la diapositive, une tache de d\u00e9veloppement chimique) \u2014, les chercheurs renouvelaient r\u00e9guli\u00e8rement les tirages des diapositives \u00e0 partir des n\u00e9gatifs originaux et nettoyaient m\u00e9ticuleusement les montures sous flux d&rsquo;air ionis\u00e9. Si le pigeon s&rsquo;\u00e9tait appuy\u00e9 sur une anomalie locale du support photographique, tout changement de tirage aurait pulv\u00e9ris\u00e9 la performance de discrimination, ce qui ne fut jamais le cas.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>8. M\u00e9canismes cognitifs sous-jacents : Abstraction conceptuelle versus m\u00e9morisation par c\u0153ur<\/h2>\n<h3>8.1 Le mod\u00e8le de la m\u00e9morisation par c\u0153ur (Rote Memorization)<\/h3>\n<p>Devant des r\u00e9sultats aussi d\u00e9concertants, la premi\u00e8re hypoth\u00e8se alternative formul\u00e9e par les d\u00e9tracteurs de Herrnstein fut celle de la m\u00e9morisation par c\u0153ur (\u00ab rote memorization \u00bb). Il est aujourd&rsquo;hui scientifiquement \u00e9tabli, notamment gr\u00e2ce aux travaux ult\u00e9rieurs de William Vaughan et Edward Greene (1984), ainsi que de Robert Cook (2005), que le pigeon biset poss\u00e8de une m\u00e9moire visuelle \u00e9pisodique d&rsquo;une capacit\u00e9 gigantesque, capable de stocker sans effort apparent plus de 2 000 \u00e0 4 000 associations arbitraires entre des photographies al\u00e9atoires et des r\u00e9ponses motrices.<\/p>\n<p>Selon cette lecture r\u00e9ductionniste, le pigeon n&rsquo;aurait besoin d&rsquo;aucun concept : face \u00e0 un lot de 80 diapositives d&rsquo;arbres, il se contenterait d&rsquo;imprimer dans sa circuiterie neuronale 80 \u00ab instantan\u00e9s \u00bb r\u00e9tiniens singuliers associ\u00e9s \u00e0 la nourriture, et 80 instantan\u00e9s n\u00e9gatifs associ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;extinction. Toutefois, cette th\u00e9orie de la m\u00e9moire brute s&rsquo;effondre lamentablement d\u00e8s lors qu&rsquo;on analyse la cin\u00e9tique comportementale des essais de transfert :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"border-collapse: collapse; width: 100%; margin: 20px 0;\">\n<thead style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<tr>\n<th>Crit\u00e8re de comparaison<\/th>\n<th>Mod\u00e8le de M\u00e9morisation par C\u0153ur<\/th>\n<th>Donn\u00e9es R\u00e9elles de Herrnstein<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Temps de latence au 1er essai<\/strong><\/td>\n<td>Tr\u00e8s allong\u00e9 (h\u00e9sitation, recherche de correspondance)<\/td>\n<td>Quasi instantan\u00e9 (&lt; 400 ms, identique aux famili\u00e8res)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Taux de r\u00e9ussite au transfert<\/strong><\/td>\n<td>Proche du niveau du hasard (50 %)<\/td>\n<td>D&#8217;embl\u00e9e \u00e9lev\u00e9 (souvent &gt; 80 % d\u00e8s l&rsquo;inauguration)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>\u00c9volution apr\u00e8s inversion<\/strong><\/td>\n<td>R\u00e9apprentissage sym\u00e9trique et lin\u00e9aire<\/td>\n<td>R\u00e9sistance conceptuelle et asym\u00e9trie de transfert<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>L&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 de la r\u00e9ponse discriminative face \u00e0 une diapositive vierge d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents op\u00e9rants apporte la preuve math\u00e9matique que le syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral du pigeon ne proc\u00e8de pas \u00e0 une recherche s\u00e9quentielle exhaustive dans une gigantesque m\u00e9moire associative d&rsquo;images, mais utilise un m\u00e9canisme de filtrage parall\u00e8le temps r\u00e9el op\u00e9rant sur les caract\u00e9ristiques invariantes de la classe.<\/p>\n<h3>8.2 Le mod\u00e8le des caract\u00e9ristiques diagnostiques locales (Feature Detection)<\/h3>\n<p>La seconde hypoth\u00e8se explicative postulait l&rsquo;utilisation d&rsquo;extracteurs de caract\u00e9ristiques locales (\u00ab local feature detectors \u00bb). Dans cette optique, l&rsquo;oiseau ne comprendrait rien \u00e0 la nature globale d&rsquo;un arbre ou d&rsquo;une personne, mais scannerait la photographie \u00e0 la recherche d&rsquo;une \u00ab signature \u00bb optique \u00e9l\u00e9mentaire constante : par exemple, une densit\u00e9 de pixels verts pour les arbres, une coloration rose ou chair pour les humains, ou des lignes verticales parall\u00e8les pour les troncs.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9construire m\u00e9thodologiquement ce mod\u00e8le r\u00e9ductionniste, plusieurs \u00e9quipes de recherche, dont Donald Cerella (1980) et plus tard Herrnstein lui-m\u00eame, con\u00e7urent des exp\u00e9riences fond\u00e9es sur des images d\u00e9coup\u00e9es et r\u00e9arrang\u00e9es (\u00ab scrambled images \u00bb). En fragmentant une diapositive positive en dizaines de segments carr\u00e9s d\u00e9sordonn\u00e9s (comme un puzzle dont les pi\u00e8ces sont m\u00e9lang\u00e9es de mani\u00e8re anarchique), on conserve la totalit\u00e9 des propri\u00e9t\u00e9s physiques locales :<\/p>\n<ul>\n<li>M\u00eames pigments chromatiques spectraux au millim\u00e8tre carr\u00e9 pr\u00e8s.<\/li>\n<li>M\u00eames textures locales d&rsquo;\u00e9corce, d&rsquo;aiguilles ou de tissu cutan\u00e9.<\/li>\n<li>M\u00eame luminance globale et m\u00eame fr\u00e9quence spatiale locale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Or, la pr\u00e9sentation de ces images morcel\u00e9es d\u00e9clenchait un effondrement dramatique du taux de picorage des pigeons. Priv\u00e9 de la coh\u00e9rence spatiale globale reliant les \u00e9l\u00e9ments entre eux, l&rsquo;oiseau cessait de cat\u00e9goriser le stimulus comme un \u00ab arbre \u00bb ou une \u00ab personne \u00bb. Cette observation capitale d\u00e9montra que la discrimination visuelle de l&rsquo;oiseau int\u00e8gre imp\u00e9rativement des relations spatiales d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur : la canop\u00e9e doit coiffer le tronc, la t\u00eate humaine doit surmonter les \u00e9paules, et les branches doivent s&rsquo;articuler selon une g\u00e9om\u00e9trie d&#8217;embranchement coh\u00e9rente. Le traitement d&rsquo;information aviaire d\u00e9passe donc la simple d\u00e9tection d&rsquo;indices locaux isol\u00e9s.<\/p>\n<h3>8.3 Le concept ouvert et la cat\u00e9gorisation par ressemblance de famille<\/h3>\n<p>L&rsquo;inad\u00e9quation conjugu\u00e9e du mod\u00e8le de m\u00e9morisation par c\u0153ur et de la d\u00e9tection de traits \u00e9l\u00e9mentaires uniques conduisit Herrnstein \u00e0 formuler un cadre th\u00e9orique novateur en s&rsquo;inspirant explicitement des propositions philosophiques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wittgenstein\/\">Ludwig Wittgenstein<\/a> expos\u00e9es dans ses <em>Recherches philosophiques<\/em> (1953). Wittgenstein y avait d\u00e9velopp\u00e9 le concept c\u00e9l\u00e8bre de \u00ab ressemblance de famille \u00bb (<em>Familien\u00e4hnlichkeit<\/em>) pour caract\u00e9riser des notions complexes comme les jeux : il n&rsquo;existe pas une propri\u00e9t\u00e9 unique commune \u00e0 tous les jeux (certains ont des r\u00e8gles strictes, d&rsquo;autres non ; certains mobilisent la comp\u00e9tition, d&rsquo;autres la coop\u00e9ration), mais un r\u00e9seau enchev\u00eatr\u00e9 de similitudes partielles qui se chevauchent.<\/p>\n<p>Herrnstein postula que les concepts naturels d&rsquo;arbres, d&rsquo;eau ou d&rsquo;\u00eatres humains fonctionnent pr\u00e9cis\u00e9ment sous ce r\u00e9gime de ressemblance de famille probabiliste :<\/p>\n<ul>\n<li>Aucun trait anatomique, g\u00e9om\u00e9trique ou chromatique particulier n&rsquo;est pr\u00e9sent dans 100 % des photographies positives.<\/li>\n<li>Chaque membre de la cat\u00e9gorie positive poss\u00e8de un sous-ensemble d&rsquo;attributs diagnostiques partag\u00e9s avec d&rsquo;autres membres, sans qu&rsquo;aucun attribut ne soit strictement universel.<\/li>\n<li>L&rsquo;esprit de l&rsquo;animal agr\u00e8ge ces indices pond\u00e9r\u00e9s dans un espace perceptif multidimensionnel continu, appliquant une r\u00e8gle de d\u00e9cision floue (<em>fuzzy logic boundary<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u00e8s lors que la somme pond\u00e9r\u00e9e des indices visuels pertinents franchit un seuil critique d&rsquo;activation interne, le sujet classe l&rsquo;image dans la cat\u00e9gorie cible et d\u00e9clenche le picorage. Ce mod\u00e8le conceptuel ouvert permit de formaliser la fa\u00e7on dont un syst\u00e8me biologique peut classifier avec succ\u00e8s un nombre illimit\u00e9 d&rsquo;instances uniques tout en restant capable de discriminer des distracteurs pi\u00e8ges.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>9. La th\u00e9orie des prototypes et le traitement de l&rsquo;information visuelle<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;alignement avec les mod\u00e8les de psychologie cognitive humaine d&rsquo;Eleanor Rosch<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des convergences th\u00e9oriques les plus saisissantes des ann\u00e9es 1970 s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e entre les travaux de Richard Herrnstein sur les pigeons et les recherches r\u00e9volutionnaires d&rsquo;une psychologue de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/s41598-020-64673-x\">Eleanor Rosch<\/a>, sur la cognition humaine. Rosch d\u00e9montra que les cat\u00e9gories humaines naturelles ne sont pas des ensembles logiques aux fronti\u00e8res \u00e9tanches et aux membres \u00e9quivalents, mais s&rsquo;organisent autour d&rsquo;un \u00ab prototype \u00bb mental repr\u00e9sentant le centre de gravit\u00e9 statistique de la classe.<\/p>\n<p>Dans les exp\u00e9riences de Herrnstein et de ses successeurs, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;effets de typicalit\u00e9 chez le pigeon apparut avec une \u00e9vidence aveuglante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Exemplaires centraux (prototypiques) :<\/strong> Une photographie d&rsquo;un ch\u00eane majestueux en plein \u00e9t\u00e9, pourvue d&rsquo;un tronc vertical marron bien d\u00e9limit\u00e9 et d&rsquo;une couronne de feuillage vert dense, suscitait un taux de picorage maximal et des temps de r\u00e9action ultra-courts chez l&rsquo;oiseau.<\/li>\n<li><strong>Exemplaires p\u00e9riph\u00e9riques :<\/strong> Un bonsa\u00ef tordu en pot, un palmier gr\u00eale balay\u00e9 par un cyclone ou un m\u00e9l\u00e8ze d\u00e9nud\u00e9 en hiver provoquaient des temps de latence plus longs et des taux de picorage plus mod\u00e9r\u00e9s, tout comme un manchot ou une autruche sont jug\u00e9s moins repr\u00e9sentatifs de la cat\u00e9gorie \u00ab oiseau \u00bb par un \u00eatre humain qu&rsquo;un merle ou un moineau.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette similitude structurelle sugg\u00e8re que le cerveau du pigeon extrait spontan\u00e9ment, au fil de son exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e aux exemplaires concrets de l&rsquo;environnement, un prototype abstrait synth\u00e9tisant la tendance centrale des motifs visuels associ\u00e9s au renforcement, servant de matrice de r\u00e9f\u00e9rence comparative pour \u00e9valuer les nouvelles occurrences du monde r\u00e9el.<\/p>\n<h3>9.2 Les architectures de r\u00e9seaux neuronaux et la vision computationnelle<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es accumul\u00e9es par Herrnstein ont trouv\u00e9 une r\u00e9sonance technique exceptionnelle avec l&rsquo;av\u00e8nement des mod\u00e8les computationnels et des neurosciences de la vision. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, puis avec l&rsquo;explosion contemporaine de l&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>), les sp\u00e9cialistes de la vision artificielle ont cherch\u00e9 \u00e0 comprendre comment une architecture de neurones artificiels multicouches pouvait reproduire fid\u00e8lement les performances de cat\u00e9gorisation observ\u00e9es chez les pigeons de Harvard.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux de neurones convolutifs modernes (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cs231n.github.io\/convolutional-networks\/\">Convolutional Neural Networks ou CNN<\/a>) partagent avec le syst\u00e8me visuel tectofugal aviaire une organisation hi\u00e9rarchique profonde du traitement des signaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Couches primaires (primitives) :<\/strong> Extraction de gradients \u00e9l\u00e9mentaires de luminance, d&rsquo;orientations spatiales et de micro-textures locales au moyen d&rsquo;op\u00e9rations comparables aux filtres de Gabor (\u00e9quivalent fonctionnel des neurones du tectum optique).<\/li>\n<li><strong>Couches interm\u00e9diaires :<\/strong> Combinaison de ces orientations locales pour former des jonctions en Y ou en T, des courbures g\u00e9om\u00e9triques et des contours segment\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Couches profondes (s\u00e9mantiques) :<\/strong> Agr\u00e9gation de ces g\u00e9om\u00e9tries au sein d&rsquo;un espace vectoriel latent compact (dans l&rsquo;entopallium ou le nidopallium aviaire), o\u00f9 les diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations d&rsquo;un arbre ou d&rsquo;une silhouette humaine convergent vers un attracteur topologique commun, invariant face aux rotations, aux changements d&rsquo;\u00e9chelle ou aux alt\u00e9rations de couleur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;apprentissage de concepts de Herrnstein est ainsi apparue r\u00e9trospectivement comme la d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale pr\u00e9coce qu&rsquo;un r\u00e9seau biologique massivement interconnect\u00e9, m\u00eame log\u00e9 dans un cerveau aviaire ne pesant que quelques grammes, est capable d&rsquo;ex\u00e9cuter des r\u00e9tropropagations fonctionnelles de gradients d&rsquo;erreur pour stabiliser un syst\u00e8me de classification visuelle robuste et invariant.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>10. D\u00e9bats critiques et interpr\u00e9tations divergentes dans la litt\u00e9rature scientifique<\/h2>\n<h3>10.1 Les critiques r\u00e9ductionnistes et b\u00e9havioristes m\u00e9thodologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 aux exp\u00e9riences de Herrnstein au sein de la communaut\u00e9 scientifique internationale ne fut pas exempt de controverses passionn\u00e9es. Plusieurs chercheurs de renom, ancr\u00e9s dans une approche b\u00e9havioriste m\u00e9thodologique stricte ou issus de la psychologie comparative orthodoxe, mirent en garde contre l&rsquo;enthousiasme anthropomorphique consistant \u00e0 attribuer \u00e0 un oiseau des \u00ab pens\u00e9es conceptuelles \u00bb identiques \u00e0 celles des \u00eatres humains.<\/p>\n<p>Parmi les critiques les plus aff\u00fbt\u00e9es figur\u00e8rent les travaux de Michael R. D&rsquo;Amato et David P. Van Sant (1988). Travaillant sur des primates non humains (les singes capucins) et r\u00e9analysant les protocoles aviaires, D&rsquo;Amato et Van Sant \u00e9mirent l&rsquo;hypoth\u00e8se que la cat\u00e9gorisation observ\u00e9e chez Herrnstein ne relevait que d&rsquo;un \u00ab pseudo-concept \u00bb ou d&rsquo;une s\u00e9gr\u00e9gation perceptive opportuniste. Selon eux, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur postule r\u00e9trospectivement que l&rsquo;animal utilise le concept abstrait d&rsquo;humain ou d&rsquo;arbre, alors que l&rsquo;animal pourrait simplement utiliser une combinaison disjonctive de sous-indices visuels fortuits que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur n&rsquo;a pas su isoler (par exemple, une signature statistique particuli\u00e8re dans les fr\u00e9quences spatiales de l&rsquo;image ou une r\u00e9currence de micro-contrastes en bordure de diapositive).<\/p>\n<p>Une intense querelle s\u00e9mantique s&rsquo;ensuivit sur la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;usage du vocable \u00ab concept \u00bb. Pour des th\u00e9oriciens comme Derek Penn, Keith Holyoak et Daniel Povinelli (2008), un v\u00e9ritable concept suppose la capacit\u00e9 de manipuler des relations propositionnelles de mani\u00e8re compositionnelle et syst\u00e9matique (la pens\u00e9e au sens fodorien), ce dont le pigeon est incapable. Pour les d\u00e9fenseurs de Herrnstein, cette restriction s&rsquo;apparentait \u00e0 un repli corporatiste r\u00e9servant par d\u00e9finition le mot \u00ab concept \u00bb aux d\u00e9tenteurs du verbe humain, occultant la r\u00e9alit\u00e9 biologique d&rsquo;une abstraction perceptive hautement adaptative.<\/p>\n<h3>10.2 Le d\u00e9bat entre exemplar models et prototype models<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la contestation s\u00e9mantique, un d\u00e9bat th\u00e9orique f\u00e9cond s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 au sein m\u00eame de la psychologie cognitive pour d\u00e9terminer la nature exacte de la repr\u00e9sentation mentale interne forg\u00e9e par le pigeon. Ce d\u00e9bat a oppos\u00e9 deux grands courants mod\u00e9lisateurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mod\u00e8le des exemplaires (Exemplar-based models) :<\/strong> Formalis\u00e9 par Douglas Medin et Marguerite Schaffer (1978) \u00e0 travers le mod\u00e8le du contexte (<em>Context Model<\/em>), puis perfectionn\u00e9 par Robert Nosofsky (1986) avec le mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 du contexte (GCM). Selon cette perspective, le sujet ne stocke aucune moyenne abstraite ou prototype virtuel ; il m\u00e9morise un vaste ensemble d&rsquo;exemplaires concrets rencontr\u00e9s au fil de sa vie. Face \u00e0 un nouveau stimulus, il calcule instantan\u00e9ment la somme globale des similarit\u00e9s perceptives entre cette nouvelle image et l&rsquo;ensemble des exemplaires m\u00e9moris\u00e9s de chaque classe pour orienter sa d\u00e9cision.<\/li>\n<li><strong>Le mod\u00e8le du prototype (Prototype-based models) :<\/strong> H\u00e9rit\u00e9 de Rosch et de Michael Posner, ce mod\u00e8le postule au contraire que le cerveau d\u00e9charge son co\u00fbt de stockage en \u00e9liminant les variations idiosyncratiques de chaque instance pour ne conserver en m\u00e9moire qu&rsquo;une repr\u00e9sentation vectorielle moyenne centrale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Des d\u00e9cennies d&rsquo;investigations empiriques men\u00e9es par des sp\u00e9cialistes tels qu&rsquo;Edward Wasserman et Thomas Zentall ont finalement abouti \u00e0 une synth\u00e8se contemporaine : le pigeon mobilise vraisemblablement un syst\u00e8me dual ou hybride. Face \u00e0 un corpus restreint, l&rsquo;oiseau active massivement sa m\u00e9moire d&rsquo;exemplaires individuels ; mais d\u00e8s lors que la variance environnementale et le volume des stimuli explosent \u2014 comme dans les protocoles de Herrnstein impliquant des milliers de clich\u00e9s d&rsquo;arbres ou de personnes \u2014, le syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral bascule vers une compression par prototype relationnel, seule strat\u00e9gie computationnellement viable face au d\u00e9luge d&rsquo;informations.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>11. Post\u00e9rit\u00e9 et d\u00e9veloppements contemporains en cognition compar\u00e9e<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;expansion des cat\u00e9gories test\u00e9es chez l&rsquo;animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouverture conceptuelle d\u00e9frich\u00e9e par Richard Herrnstein a d\u00e9clench\u00e9 une d\u00e9ferlante d&rsquo;\u00e9tudes exp\u00e9rimentales qui ont repouss\u00e9 les limites de ce que l&rsquo;on croyait concevable pour un cerveau non mammif\u00e8re. L&rsquo;exp\u00e9rience la plus c\u00e9l\u00e8bre et spectaculaire s&rsquo;inscrivant dans la filiation directe de Herrnstein fut conduite en 1995 par Shigeru Watanabe, Junko Sakamoto et Masako Wakita \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Keio de Tokyo. Les chercheurs entra\u00een\u00e8rent des pigeons bisets \u00e0 discriminer des \u0153uvres picturales de ma\u00eetres appartenant \u00e0 des courants artistiques antith\u00e9tiques : les peintures impressionnistes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.metmuseum.org\/toah\/hd\/cmon\/hd_cmon.htm\">Claude Monet<\/a> contre les toiles cubistes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pablo-ruiz-picasso.net\/\">Pablo Picasso<\/a>.<\/p>\n<p>Les pigeons apprirent non seulement \u00e0 picorer s\u00e9lectivement les toiles de Monet (en rejetant Picasso) ou inversement, mais lorsqu&rsquo;on leur pr\u00e9senta des \u0153uvres de Monet et de Picasso qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient jamais vues, ils les class\u00e8rent avec un taux de r\u00e9ussite imm\u00e9diat sup\u00e9rieur \u00e0 85 %. Mieux encore : confront\u00e9s \u00e0 des toiles de peintres n&rsquo;ayant jamais figur\u00e9 dans l&rsquo;entra\u00eenement, les pigeons form\u00e9s sur Monet transf\u00e9r\u00e8rent spontan\u00e9ment leur pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 d&rsquo;autres ma\u00eetres impressionnistes comme Paul C\u00e9zanne et Auguste Renoir, tandis que les pigeons form\u00e9s sur Picasso attribu\u00e8rent leur vote pictural aux compositions cubistes de Georges Braque. L&rsquo;animal s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 sensible \u00e0 la \u00ab syntaxe stylistique \u00bb globale de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres investigations ont d\u00e9montr\u00e9 la capacit\u00e9 des pigeons \u00e0 :<\/p>\n<ul>\n<li>Diff\u00e9rencier des expressions \u00e9motionnelles sur des visages humains (joie, col\u00e8re, tristesse) ind\u00e9pendamment de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;acteur.<\/li>\n<li>D\u00e9tecter des tumeurs malignes sur des clich\u00e9s histopathologiques et des mammographies m\u00e9dicales humaines avec un degr\u00e9 de pr\u00e9cision diagnostique rivalisant avec des radiologues professionnels entra\u00een\u00e9s (Levenson et al., 2015).<\/li>\n<li>Ma\u00eetriser des concepts relationnels abstraits d&rsquo;ordre logique sup\u00e9rieur tels que les concepts d&rsquo;\u00ab identit\u00e9 \u00bb et de \u00ab diff\u00e9rence \u00bb (<em>same-different concept<\/em>), o\u00f9 la r\u00e8gle d&rsquo;attribution ne repose plus sur le contenu figuratif des items, mais sur la relation formelle unissant deux stimuli pr\u00e9sent\u00e9s simultan\u00e9ment (Wasserman, Young &amp; Fagot, 2001).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces protocoles ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9s avec un succ\u00e8s \u00e9clatant chez de multiples taxons : des grands singes aux dauphins, en passant par les rongeurs, et jusqu&rsquo;aux invert\u00e9br\u00e9s, les travaux d&rsquo;Adrian Dyer ayant r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l&rsquo;abeille domestique (<em>Apis mellifera<\/em>), arm\u00e9e de son million de neurones seulement, parvient elle aussi \u00e0 cat\u00e9goriser des visages humains et des formes sym\u00e9triques complexes.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;int\u00e9gration de la neuro\u00e9thologie et de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de Herrnstein, le cerveau de l&rsquo;oiseau \u00e9tait encore assimil\u00e9 par la neuroanatomie classique \u00e0 une volumineuse masse de noyaux basaux primitifs (le pr\u00e9tendu <em>hyperstriatum<\/em>), incapable de pens\u00e9es complexes. Il a fallu attendre le consortium international de r\u00e9vision de la nomenclature du cerveau aviaire en 2004 pour que la communaut\u00e9 neuroscientifique admette que le cerveau des oiseaux est en r\u00e9alit\u00e9 domin\u00e9 par un vaste manteau c\u00e9r\u00e9bral (le pallium) homologue et fonctionnellement \u00e9quivalent au n\u00e9ocortex des mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie unitaire sur animaux vigiles et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) adapt\u00e9e au mod\u00e8le aviaire a permis de cartographier avec une pr\u00e9cision stup\u00e9fiante les substrats neuronaux de la cat\u00e9gorisation conceptuelle d\u00e9couverte par Herrnstein :<\/p>\n<ul>\n<li>Des enregistrements cellulaires men\u00e9s dans le <strong>nidopallium dorsolat\u00e9ral (NCL)<\/strong> \u2014 le centre ex\u00e9cutif aviaire analogue au cortex pr\u00e9frontal humain \u2014 ont mis au jour l&rsquo;existence de neurones individuels codant s\u00e9lectivement des cat\u00e9gories d&rsquo;objets abstraites. Un neurone donn\u00e9 d\u00e9charge vigoureusement lorsqu&rsquo;une image contient un oiseau consp\u00e9cifique ou un aliment, quelles que soient les m\u00e9tamorphoses visuelles locales ou l&rsquo;angle de pr\u00e9sentation.<\/li>\n<li>Dans l&rsquo;<strong>entopallium<\/strong>, les r\u00e9seaux neuronaux op\u00e8rent une d\u00e9corr\u00e9lation spatiale des attributs optiques pour stabiliser des repr\u00e9sentations invariantes face au bruit de fond visuel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont apport\u00e9 une \u00e9clatante cons\u00e9cration biologique aux intuitions de Herrnstein : l&rsquo;intelligence visuelle et l&rsquo;abstraction perceptive ne d\u00e9pendent pas de l&rsquo;architecture corticale feuillet\u00e9e en six couches sp\u00e9cifique aux mammif\u00e8res, mais peuvent \u00e9merger par \u00e9volution convergente au sein de structures nucl\u00e9aires denses hautement interconnect\u00e9es, validant la th\u00e8se d&rsquo;une plasticit\u00e9 \u00e9volutive universelle des algorithmes neuronaux de cat\u00e9gorisation.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se \u00e9pist\u00e9mologique et implications sur la nature de la pens\u00e9e<\/h2>\n<h3>12.1 La d\u00e9construction de l&rsquo;exceptionnalisme cognitif humain<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse, l&rsquo;impact intellectuel des exp\u00e9riences conduites par Richard Herrnstein d\u00e9passe largement le cadre strict de l&rsquo;ornithologie exp\u00e9rimentale ou de la psychologie compar\u00e9e. Leurs retomb\u00e9es ont \u00e9branl\u00e9 l&rsquo;un des piliers les plus enracin\u00e9s de l&rsquo;exceptionnalisme anthropologique occidental : la conviction s\u00e9culaire que la pens\u00e9e conceptuelle constitue une pr\u00e9rogative humaine exclusive, rendue possible uniquement par l&rsquo;av\u00e8nement du langage articul\u00e9 et la transmission symbolique de la culture.<\/p>\n<p>En administrant la preuve empirique qu&rsquo;un organisme biologique d\u00e9pourvu de parole verbale peut extraire des cat\u00e9gories polymorphes ouvertes \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de classes biologiques (les arbres, les \u00eatres humains), d&rsquo;\u00e9tats physiques fluides (l&rsquo;eau) ou d&rsquo;identit\u00e9s individuelles persistantes (Margaret) \u2014, Herrnstein a op\u00e9r\u00e9 une naturalisation d\u00e9cisive des processus de pens\u00e9e. L&rsquo;abstraction n&rsquo;appara\u00eet plus comme une \u00e9tincelle spirituelle d\u00e9sincarn\u00e9e ou un artefact syntaxique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 <em>Homo sapiens<\/em>, mais comme un m\u00e9canisme biologique fondamental d&rsquo;adaptation s\u00e9lective :<\/p>\n<ul>\n<li>Un animal qui devrait r\u00e9apprendre \u00e0 chaque seconde l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;un pr\u00e9dateur ou d&rsquo;une graine comestible sous pr\u00e9texte que l&rsquo;\u00e9clairage ambiant a chang\u00e9 ou que l&rsquo;angle de vue est modifi\u00e9 de dix degr\u00e9s serait imm\u00e9diatement \u00e9limin\u00e9 par la s\u00e9lection naturelle.<\/li>\n<li>La cat\u00e9gorisation conceptuelle constitue le moyen le plus \u00e9conomique trouv\u00e9 par le vivant pour surmonter le vertige de la singularit\u00e9 absolue des stimuli sensoriels et stabiliser le chaos du monde ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/li>\n<li>La pens\u00e9e humaine, avec ses architectures symboliques et ses raisonnements formels les plus vertigineux, n&rsquo;est pas n\u00e9e d&rsquo;une table rase ; elle plonge ses racines phylog\u00e9n\u00e9tiques les plus profondes dans ces puissantes machineries de vision et d&rsquo;abstraction perceptive pr\u00e9-linguistique que nous partageons avec les oiseaux et d&rsquo;autres lign\u00e9es animales.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.2 L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Richard Herrnstein pour les sciences du comportement<\/h3>\n<p>La trajectoire scientifique de Richard Herrnstein, tragiquement interrompue par sa disparition pr\u00e9matur\u00e9e en 1994, s&rsquo;impose aujourd&rsquo;hui comme un mod\u00e8le d&rsquo;audace \u00e9pist\u00e9mologique et de rigueur m\u00e9thodologique. Il a su marier deux traditions longtemps irr\u00e9conciliables : l&rsquo;exigence op\u00e9rante impitoyable de B.F. Skinner et l&rsquo;interrogation ouverte sur les repr\u00e9sentations mentales internes propre \u00e0 la psychologie cognitive.<\/p>\n<p>Outre ses travaux sur la cat\u00e9gorisation, Herrnstein a profond\u00e9ment r\u00e9volutionn\u00e9 les sciences du comportement en formulant la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/referenceworkentry\/10.1007\/978-3-319-47829-6_1110-1\">loi de correspondance<\/a> (<em>Matching Law<\/em>), \u00e9quation math\u00e9matique d\u00e9crivant la distribution des choix d&rsquo;un organisme entre diff\u00e9rentes options concurrentes en fonction de la fr\u00e9quence relative de leurs renforcements. Cette loi a jet\u00e9 les bases de l&rsquo;\u00e9conomie comportementale moderne, influen\u00e7ant durablement l&rsquo;analyse des processus d\u00e9cisionnels, de l&rsquo;addiction et des arbitrages intertemporels.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;h\u00e9ritage herrnsteinien irradie jusqu&rsquo;aux domaines les plus avanc\u00e9s de la robotique bio-inspir\u00e9e et des interfaces cerveau-machine. Les ing\u00e9nieurs concevant les algorithmes de navigation autonome pour des micro-drones s&rsquo;inspirent directement des raccourcis neuronaux de l&rsquo;\u0153il aviaire pour permettre \u00e0 des engins compacts d&rsquo;identifier instantan\u00e9ment des obstacles sans recourir \u00e0 des supercalculateurs \u00e9nergivores. En d\u00e9montrant qu&rsquo;un cerveau de quelques grammes abrite les cl\u00e9s de la compr\u00e9hension du monde naturel, les pigeons de Richard Herrnstein continuent, un demi-si\u00e8cle plus tard, de nous enseigner la modestie philosophique et la curiosit\u00e9 scientifique face \u00e0 la prodigieuse intelligence du vivant.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Cerella, D. (1980). Analysis of bird perception of scrambled faces. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 6(1), 1\u20136. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.6.1.1\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.6.1.1<\/a><\/li>\n<li>Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner&rsquo;s <em>Verbal Behavior<\/em>. <em>Language<\/em>, 35(1), 26\u201358. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334<\/a><\/li>\n<li>Cook, R. G. (\u00c9d.). (2001). <em>Avian visual cognition<\/em>. Comparative Cognition Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/www.pigeon.psy.tufts.edu\/avc\/\">http:\/\/www.pigeon.psy.tufts.edu\/avc\/<\/a><\/li>\n<li>D&rsquo;Amato, M. R., &amp; Van Sant, P. (1988). The person concept in monkeys (<em>Cebus apella<\/em>). <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 14(1), 43\u201355. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.14.1.43\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.14.1.43<\/a><\/li>\n<li>Dyer, A. G., Neumeyer, C., &amp; Chittka, L. (2005). Honeybee vision can discriminate between complex human faces. <em>Journal of Experimental Biology<\/em>, 208(24), 4709\u20134714. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1242\/jeb.01949\">https:\/\/doi.org\/10.1242\/jeb.01949<\/a><\/li>\n<li>Guttman, N., &amp; Kalish, H. I. (1956). Discriminability and stimulus generalization. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 51(1), 79\u201388. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046219\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0046219<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J. (1970). On the law of effect. <em>Journal of the Experimental Analysis of Behavior<\/em>, 13(2), 243\u2013266. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1970.13-243\">https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1970.13-243<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J. (1979). Acquisition, generalization, and reversal of a concept in pigeons. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 5(2), 116\u2013129. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.5.2.116\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.5.2.116<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J. (1990). Levels of categorization with particular reference to pigeons. <em>Cognition<\/em>, 37(1\u20132), 61\u201388. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(90)90018-D\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(90)90018-D<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J., &amp; Loveland, D. H. (1964). \u00ab\u00a0Complex visual concept\u00a0\u00bb in the pigeon. <em>Science<\/em>, 146(3643), 549\u2013551. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.146.3643.549\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.146.3643.549<\/a><\/li>\n<li>Herrnstein, R. J., Loveland, D. H., &amp; Cable, C. (1976). Natural concepts in pigeons. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 2(4), 285\u2013302. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.2.4.285\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.2.4.285<\/a><\/li>\n<li>Levenson, R. M., Krupinski, E. A., Navarro, V. M., &amp; Wasserman, E. A. (2015). Pigeons (<em>Columba livia<\/em>) as trainable observers of pathology and radiology breast cancer images. <em>PLOS ONE<\/em>, 10(11), e0141357. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0141357\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0141357<\/a><\/li>\n<li>Medin, D. L., &amp; Schaffer, M. M. (1978). Context theory of classification learning. <em>Psychological Review<\/em>, 85(3), 207\u2013238. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.3.207\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.3.207<\/a><\/li>\n<li>Nosofsky, R. M. (1986). Attention, similarity, and the identification-categorization relationship. <em>Journal of Experimental Psychology: General<\/em>, 115(1), 39\u201359. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.115.1.39\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.115.1.39<\/a><\/li>\n<li>Penn, D. C., Holyoak, K. J., &amp; Povinelli, D. J. (2008). Darwin&rsquo;s mistake: Explaining the discontinuity between human and nonhuman minds. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 31(2), 109\u2013130. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X08003543\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X08003543<\/a><\/li>\n<li>Reiner, A., Perkel, D. J., Bruce, L. L., Butler, A. B., Csillag, A., Kuenzel, W., Medina, L., Paxinos, G., Shimizu, T., Striedter, G., Wild, M., Ball, G. F., Durand, S., G\u00fcnt\u00fcrk\u00fcn, O., Lee, D. W., Mello, C. V., Powers, A., White, S. A., Hough, G., \u2026 Jarvis, E. D. (2004). Revised nomenclature for avian telencephalon and some related brainstem nuclei. <em>Journal of Comparative Neurology<\/em>, 473(3), 377\u2013414. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.20118\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.20118<\/a><\/li>\n<li>Rosch, E. (1973). Natural categories. <em>Cognitive Psychology<\/em>, 4(3), 328\u2013350. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(73)90017-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(73)90017-0<\/a><\/li>\n<li>Rosch, E. (1975). Cognitive representations of semantic categories. <em>Journal of Experimental Psychology: General<\/em>, 104(3), 192\u2013233. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.104.3.192\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.104.3.192<\/a><\/li>\n<li>Skinner, B. F. (1938). <em>The behavior of organisms: An experimental analysis<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Vaughan, W., &amp; Greene, S. L. (1984). Pigeon visual memory capacity. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 10(2), 256\u2013271. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.10.2.256\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.10.2.256<\/a><\/li>\n<li>Wasserman, E. A., Young, M. E., &amp; Fagot, J. (2001). Effects of number of items on the pigeon&rsquo;s discrimination of same from different visual displays. <em>Journal of Experimental Psychology: Animal Behavior Processes<\/em>, 27(2), 163\u2013172. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.27.2.163\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0097-7403.27.2.163<\/a><\/li>\n<li>Watanabe, S., Sakamoto, J., &amp; Wakita, M. (1995). Pigeons&rsquo; discrimination of paintings by Monet and Picasso. <em>Journal of the Experimental Analysis of Behavior<\/em>, 63(2), 165\u2013174. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1995.63-165\">https:\/\/doi.org\/10.1901\/jeab.1995.63-165<\/a><\/li>\n<li>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophical investigations<\/em> (G. E. M. Anscombe, Trad.). Blackwell.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie des exp\u00e9riences s\u00e9minales de Richard Herrnstein sur l&rsquo;apprentissage conceptuel et la cat\u00e9gorisation visuelle chez le pigeon.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7238,647,1472],"tags":[7239,7241,7240,5973,4982],"class_list":["post-5370","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-cognition-animale","category-psychologie-cognitive","category-sciences-du-comportement","tag-apprentissage-de-concepts","tag-categorisation-visuelle","tag-cognition-aviaire","tag-conditionnement-operant","tag-richard-herrnstein"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5370"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5370\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5370"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}