{"id":5195,"date":"2026-09-11T17:52:49","date_gmt":"2026-09-11T17:52:49","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experiences-theorie-attente-edward-tolman\/"},"modified":"2026-09-11T17:52:49","modified_gmt":"2026-09-11T17:52:49","slug":"experiences-theorie-attente-edward-tolman","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experiences-theorie-attente-edward-tolman","title":{"rendered":"Les exp\u00e9riences de la th\u00e9orie de l&rsquo;attente &#8211; Edward Tolman"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie scientifique au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle est marqu\u00e9e par une tension \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale entre deux ambitions apparemment irr\u00e9conciliables : l&rsquo;exigence d&rsquo;un positivisme m\u00e9thodologique intransigeant, incarn\u00e9 par le rejet b\u00e9havioriste de l&rsquo;introspectionnisme classique, et la n\u00e9cessit\u00e9 th\u00e9orique de rendre compte de la complexit\u00e9, de l&rsquo;organisation orient\u00e9e et de l&rsquo;adaptabilit\u00e9 du comportement vivant. Alors que John B. Watson et ses successeurs orthodoxes r\u00e9duisaient l&rsquo;activit\u00e9 psychique \u00e0 une cha\u00eene d&rsquo;arcs r\u00e9flexes \u00e9l\u00e9mentaires reliant m\u00e9caniquement des stimuli proximaux \u00e0 des r\u00e9ponses musculaires ou glandulaires, une dissidence majeure \u00e9mergea au c\u0153ur m\u00eame du mouvement b\u00e9havioriste am\u00e9ricain. Port\u00e9e par la figure visionnaire d&rsquo;<strong>Edward Chace Tolman<\/strong> (1886-1959) au sein des laboratoires de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, cette rupture \u00e9pist\u00e9mologique donna naissance \u00e0 ce que l&rsquo;on nommera le b\u00e9haviorisme intentionnel (<em>purposive behaviorism<\/em>) et, plus largement, \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;attente cognitive (<em>expectancy theory<\/em>).<\/p>\n<p>Loin de constituer une simple variante marginale du paradigme dominant, l&rsquo;approche de Tolman a dynamit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur les postulats m\u00e9canistes de ses contemporains. En affirmant que le comportement des organismes &mdash; du rat de laboratoire \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain &mdash; est fondamentalement molaire, orient\u00e9 vers des buts et structur\u00e9 par des repr\u00e9sentations internes de l&rsquo;environnement, Tolman a introduit un ensemble de concepts r\u00e9volutionnaires : l&rsquo;apprentissage latent, les variables interm\u00e9diaires, les matrices de signe-Gestalt et, couronnement de sa trajectoire intellectuelle, les <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Cognitive_map\">cartes cognitives<\/a>. Ces notions ont profond\u00e9ment d\u00e9stabilis\u00e9 la supr\u00e9matie de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Law_of_effect\">loi de l&rsquo;effet<\/a> \u00e9nonc\u00e9e par Edward Thorndike et th\u00e9oris\u00e9e par Clark Hull, selon laquelle aucun apprentissage ne saurait avoir lieu sans renforcement direct et imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration encyclop\u00e9dique de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Edward Tolman et des exp\u00e9riences fondatrices qui ont scell\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence de la th\u00e9orie de l&rsquo;attente. Nous analyserons les racines philosophiques et gestaltistes de sa d\u00e9marche, les protocoles ing\u00e9nieux qui ont mis au jour l&rsquo;apprentissage latent et la flexibilit\u00e9 spatiale des rongeurs, la querelle titanesque qui l&rsquo;opposa au syst\u00e8me math\u00e9matico-d\u00e9ductif de Clark Hull, ainsi que la validation neurobiologique \u00e9clatante apport\u00e9e plusieurs d\u00e9cennies plus tard par la d\u00e9couverte des cellules de lieu et de grille dans le syst\u00e8me hippocampique. Enfin, nous retracerons la filiation directe qui unit les intuitions tolmaniennes aux sciences cognitives contemporaines, \u00e0 la psychologie de la motivation, \u00e0 l&rsquo;apprentissage par renforcement en intelligence artificielle et \u00e0 la neurobiologie computationnelle la plus avanc\u00e9e.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et \u00e9mergence du b\u00e9haviorisme intentionnel d&rsquo;Edward Tolman<\/h2>\n<h3>1.1 La rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec le b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste de Watson et Thorndike<\/h3>\n<p>Le d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 en psychologie exp\u00e9rimentale am\u00e9ricaine est domin\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie grandissante du mod\u00e8le b\u00e9havioriste inaugur\u00e9 par le manifeste de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_B._Watson\">John B. Watson<\/a> en 1913. En r\u00e9action vigoureuse contre les d\u00e9rives subjectivistes de la m\u00e9thode introspective d\u00e9fendue par Wilhelm Wundt et Edward Titchener, Watson avait impos\u00e9 un imp\u00e9ratif d&rsquo;objectivit\u00e9 quasi obsessionnel : la psychologie ne devait plus \u00eatre la science de la conscience, mais la science du comportement observable. Toutefois, ce salutaire recentrage m\u00e9thodologique s&rsquo;\u00e9tait accompagn\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme physiologique radical. Pour Watson, tout comportement, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la salivation d&rsquo;un chien ou de la r\u00e9daction d&rsquo;un trait\u00e9 philosophique, devait s&rsquo;expliquer exclusivement \u00e0 travers le prisme mol\u00e9culaire de l&rsquo;arc r\u00e9flexe stimulus-r\u00e9ponse (S-R). Ce sch\u00e9ma pr\u00e9supposait que l&rsquo;organisme est un agr\u00e9gat passif de circuits neuromusculaires connect\u00e9s par l&rsquo;exercice et la contigu\u00eft\u00e9 temporelle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la tradition initi\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Edward_Thorndike\">Edward Thorndike<\/a> reposait sur la \u00ab loi de l&rsquo;effet \u00bb, stipulant qu&rsquo;une r\u00e9ponse suivie d&rsquo;un \u00e9tat de satisfaction pour l&rsquo;organisme est automatiquement et m\u00e9caniquement \u00ab estamp\u00e9e \u00bb (<em>stamped in<\/em>) dans le tissu nerveux, tandis qu&rsquo;une r\u00e9ponse suivie d&rsquo;inconfort est \u00e9limin\u00e9e. Edward Tolman per\u00e7oit tr\u00e8s t\u00f4t l&rsquo;insuffisance \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;un tel r\u00e9ductionnisme. Pour lui, la d\u00e9composition atomiste du comportement en unit\u00e9s physiologiques \u00e9l\u00e9mentaires &mdash; contractions musculaires, s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires &mdash; rate pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui conf\u00e8re au comportement sa signification psychologique : son organisation globale et son intelligibilit\u00e9 fonctionnelle. Tolman qualifie cette perspective classique de \u00ab mol\u00e9culaire \u00bb et conteste l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;esprit scientifique exigerait de nier l&rsquo;existence de processus internes guidant l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Tolman entreprend donc de d\u00e9montrer qu&rsquo;il est possible de refuser l&rsquo;introspectionnisme sans pour autant souscrire au simplisme m\u00e9caniste du r\u00e9flexe conditionn\u00e9. Le rejet absolu des variables internes par le b\u00e9haviorisme watsonien relevait, selon lui, d&rsquo;un positivisme na\u00eff. Pour expliquer la coh\u00e9rence temporelle de la conduite animale, sa persistance en d\u00e9pit des obstacles et son ajustement plastique aux variations de l&rsquo;environnement, le chercheur doit obligatoirement postuler des construits hypoth\u00e9tiques interm\u00e9diaires. Ces construits n&rsquo;ont rien de substances m\u00e9taphysiques ou cart\u00e9siennes : ils repr\u00e9sentent des \u00e9tats fonctionnels de l&rsquo;organisme, ancr\u00e9s de mani\u00e8re rigoureuse entre les stimuli environnementaux observables en amont et les r\u00e9ponses motrices mesurables en aval.<\/p>\n<h3>1.2 La conceptualisation du b\u00e9haviorisme molaire ou intentionnel<\/h3>\n<p>Dans son ouvrage magistral de 1932, <em>Purposive Behavior in Animals and Men<\/em>, Edward Tolman formalise sa rupture avec l&rsquo;orthodoxie r\u00e9ductrice en forgeant le concept fondamental de \u00ab comportement molaire \u00bb (<em>molar behavior<\/em>), qu&rsquo;il oppose terme \u00e0 terme au comportement mol\u00e9culaire. Une unit\u00e9 d&rsquo;analyse molaire ne s&rsquo;int\u00e9resse pas aux d\u00e9tails anatomiques des mouvements musculaires &mdash; tels que l&rsquo;extension du quadriceps ou la contraction des fl\u00e9chisseurs digitaux &mdash;, mais consid\u00e8re l&rsquo;action dans son int\u00e9gralit\u00e9 fonctionnelle et son orientation \u00e9cologique. Lorsqu&rsquo;un rat traverse un labyrinthe pour atteindre une bo\u00eete de nourriture, son comportement molaire est \u00ab courir vers la nourriture \u00bb ou \u00ab sortir du labyrinthe \u00bb. Que le rongeur accomplisse cette t\u00e2che en courant sur ses quatre pattes, en sautillant sur trois membres \u00e0 la suite d&rsquo;une l\u00e9sion, ou m\u00eame en nageant dans une all\u00e9e inond\u00e9e, l&rsquo;acte molaire demeure invariant, bien que la s\u00e9quence mol\u00e9culaire des contractions musculaires soit radicalement modifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me pilier conceptuel de Tolman r\u00e9side dans la reconnaissance explicite de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 ou de l&rsquo;orientation vers un but (<em>purposiveness<\/em>), non pas comme une projection anthropomorphique ou un principe vitaliste mystique, mais comme une propri\u00e9t\u00e9 physique, objectivement constatable, immanente au comportement lui-m\u00eame. Tolman insiste sur le fait que la t\u00e9l\u00e9ologie &mdash; l&rsquo;orientation d&rsquo;une conduite vers une fin &mdash; n&rsquo;est pas un concept t\u00e9l\u00e9ologique aristot\u00e9licien n\u00e9cessitant une cause finale r\u00e9troagissant depuis le futur, mais une caract\u00e9ristique descriptive du comportement, observable \u00e0 travers trois crit\u00e8res op\u00e9rationnels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La pers\u00e9v\u00e9rance :<\/strong> l&rsquo;organisme maintient son activit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un certain \u00e9tat de fait environnemental (l&rsquo;\u00e9tat-but) soit atteint.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ajustement plastique :<\/strong> l&rsquo;organisme modifie spontan\u00e9ment sa trajectoire et ses modes d&rsquo;action d\u00e8s lors que des perturbations surviennent dans l&rsquo;agencement spatial du milieu.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage s\u00e9lectif :<\/strong> face \u00e0 des voies concurrentes menant au m\u00eame objectif, l&rsquo;organisme s\u00e9lectionne syst\u00e9matiquement la trajectoire la plus efficiente ou la plus courte, illustrant ce que Tolman th\u00e9orisera sous le nom de \u00ab principe du moindre effort \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En ancrant l&rsquo;intentionnalit\u00e9 dans l&rsquo;observation des patterns de variabilit\u00e9 et de constance du comportement, Tolman parvient \u00e0 r\u00e9concilier la plus stricte rigueur positiviste avec la prise en compte de la finalit\u00e9 adaptative des organismes. Le b\u00e9haviorisme intentionnel affirme ainsi que le comportement est toujours sous-tendu par une vis\u00e9e, et que cette vis\u00e9e est scientifiquement tra\u00e7able par le biais de designs exp\u00e9rimentaux contr\u00f4l\u00e9s.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;influence de la psychologie de la Gestalt et des champs topologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de Tolman s&rsquo;explique en grande partie par son ouverture pr\u00e9coce aux th\u00e9ories d\u00e9velopp\u00e9es en Europe continentale, tout particuli\u00e8rement par les fondateurs de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gestalt_psychology\">psychologie de la Gestalt<\/a> : Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. En 1923, Tolman s\u00e9journe \u00e0 Giessen en Allemagne, o\u00f9 il s&rsquo;impr\u00e8gne des principes gestaltistes d&rsquo;organisation perceptive. Contrairement aux associationnistes qui envisageaient la perception comme un assemblage atomistique de sensations \u00e9l\u00e9mentaires coll\u00e9es entre elles par des lois de proximit\u00e9 spatio-temporelle, la Gestalt professait que l&rsquo;organisme per\u00e7oit imm\u00e9diatement des totalit\u00e9s structur\u00e9es, r\u00e9gies par des principes d&rsquo;\u00e9mergence holistique, de continuit\u00e9 et de cl\u00f4ture.<\/p>\n<p>Tolman op\u00e8re une translation th\u00e9orique brillante en appliquant cette perspective holistique non plus seulement aux ph\u00e9nom\u00e8nes de la perception visuelle, mais directement aux dynamiques de l&rsquo;action et de l&rsquo;apprentissage. Pour lui, l&rsquo;animal n&rsquo;\u00e9volue pas dans un espace constitu\u00e9 de stimuli atomiques isol\u00e9s auxquels s&rsquo;attacheraient des r\u00e9ponses m\u00e9caniques individuelles ; il per\u00e7oit l&rsquo;environnement sous la forme d&rsquo;un \u00ab champ comportemental \u00bb global, structur\u00e9 en figures et en fonds, dot\u00e9 de gradients, de barri\u00e8res et de voies de circulation. L&rsquo;espace n&rsquo;est pas un r\u00e9ceptacle neutre de d\u00e9clencheurs sensoriels, mais une configuration relationnelle signifiante.<\/p>\n<p>Cette vision est consolid\u00e9e par l&rsquo;influence d\u00e9cisive de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Kurt_Lewin\">Kurt Lewin<\/a> et de sa th\u00e9orie des champs topologiques et vectoriels. Lewin concevait le comportement comme une fonction de l&rsquo;interaction dynamique entre la personne et son environnement au sein d&rsquo;un \u00ab espace de vie \u00bb (<em>life space<\/em>), parcouru de forces d&rsquo;attraction (valences positives) et de r\u00e9pulsion (valences n\u00e9gatives). Tolman assimile ce formalisme topologique : l&rsquo;organisme dans un labyrinthe est soumis \u00e0 des vecteurs de tension psychologique orient\u00e9s vers des buts valoris\u00e9s (la nourriture) ou fuyant des zones aversives (le choc \u00e9lectrique, l&rsquo;impasse). D\u00e8s lors, la g\u00e9om\u00e9trie du comportement ne s&rsquo;exprime plus en termes de connexions S-R locales, mais en termes de d\u00e9placements au sein d&rsquo;un r\u00e9seau topologique d&rsquo;opportunit\u00e9s d&rsquo;action et d&rsquo;itin\u00e9raires possibles. Cette conception gestaltiste pr\u00e9figure directement l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie de l&rsquo;attente et du mod\u00e8le des cartes cognitives.<\/p>\n<h2>2. Fondements th\u00e9oriques de la th\u00e9orie de l&rsquo;attente chez Tolman<\/h2>\n<h3>2.1 La nature psychologique et op\u00e9ratoire de l&rsquo;attente<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel tolmamien se trouve la notion d&rsquo;<strong>attente cognitive<\/strong> (<em>expectancy<\/em>). Dans le cadre m\u00e9caniste traditionnel, l&rsquo;apprentissage consistait en une modification passive de la force d&rsquo;une habitude motrice (le <em>habit strength<\/em> de Hull), enracin\u00e9e dans le syst\u00e8me nerveux sous l&rsquo;effet de r\u00e9p\u00e9titions r\u00e9compens\u00e9es. Pour Tolman, l&rsquo;apprentissage est d&rsquo;une nature radicalement distincte : il correspond \u00e0 l&rsquo;acquisition de connaissances relatives \u00e0 l&rsquo;environnement, formul\u00e9es sous la forme d&rsquo;anticipations relationnelles. L&rsquo;attente est la structure psychologique par laquelle un organisme appr\u00e9hende qu&rsquo;un signal donn\u00e9 (S1), s&rsquo;il est suivi d&rsquo;une certaine r\u00e9ponse ou conduite op\u00e9ratoire (R1), d\u00e9bouchera de mani\u00e8re pr\u00e9visible sur une cons\u00e9quence ou un stimulus subs\u00e9quent d\u00e9termin\u00e9 (S2).<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre une pure sp\u00e9culation mentaliste inv\u00e9rifiable, l&rsquo;attente tolmanienne poss\u00e8de une port\u00e9e \u00e9minemment op\u00e9ratoire. Elle est v\u00e9rifiable et mesurable \u00e0 travers les modifications imm\u00e9diates du comportement lorsque les conditions du milieu changent ou lorsque l&rsquo;attente est confirm\u00e9e ou infirm\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9. Une attente n&rsquo;est pas une simple impulsion motrice vers l&rsquo;avant ; elle comporte une structure intentionnelle d\u00e9finie par un contenu s\u00e9mantique pr\u00e9visionnel. Si l&rsquo;animal attend un morceau de graine de tournesol au terme d&rsquo;un embranchement sp\u00e9cifique et qu&rsquo;on substitue clandestinement cette graine par une rondelle de carotte, l&rsquo;invalidation de l&rsquo;attente se manifestera instantan\u00e9ment par un temps d&rsquo;arr\u00eat, une inspection h\u00e9sitante ou un refus de consommation, d\u00e9montrant la sp\u00e9cificit\u00e9 de la repr\u00e9sentation pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Cette distinction entre habitude motrice et attente cognitive est cruciale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;habitude (mod\u00e8le S-R) :<\/strong> est rigide, automatique, d\u00e9pendante de l&rsquo;ex\u00e9cution s\u00e9quentielle des m\u00eames contractions musculaires, et indiff\u00e9rente au r\u00e9sultat final jusqu&rsquo;\u00e0 ce que celui-ci vienne r\u00e9ajuster r\u00e9troactivement la force associative.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;attente (mod\u00e8le cognitif) :<\/strong> est dynamique, prospective, ind\u00e9pendante du mode moteur particulier employ\u00e9 pour atteindre le but, et gouvern\u00e9e par la valeur intrins\u00e8que de la repr\u00e9sentation du r\u00e9sultat attendu.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>2.2 Le paradigme Stimulus-Organisme-R\u00e9ponse et les variables interm\u00e9diaires<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer \u00e0 sa th\u00e9orie une assise m\u00e9thodologique inattaquable face aux critiques des n\u00e9o-positivistes logiques du Cercle de Vienne, Tolman introduit d\u00e8s 1936-1938 le formalisme fondamental du paradigme <strong>Stimulus-Organisme-R\u00e9ponse (S-O-R)<\/strong>, coupl\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orisation des <em>variables interm\u00e9diaires<\/em> (<em>intervening variables<\/em>). Tolman reconna\u00eet que la science psychologique ne peut directement observer les \u00e9v\u00e9nements mentaux ; elle ne dispose d&rsquo;un acc\u00e8s empirique qu&rsquo;\u00e0 deux ensembles de ph\u00e9nom\u00e8nes :<\/p>\n<ol>\n<li>Les variables ind\u00e9pendantes (l&rsquo;input environnemental) : la privation physiologique (nombre d&rsquo;heures sans nourriture), la configuration physique du labyrinthe, la nature des stimuli distaux et proximaux, le nombre d&rsquo;essais pr\u00e9alables.<\/li>\n<li>Les variables d\u00e9pendantes (l&rsquo;output comportemental) : le temps de parcours, le nombre d&rsquo;erreurs d&rsquo;aiguillage, la vitesse de course, la direction des bifurcations aux carrefours.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir des lois math\u00e9matiques directes et stables reliant les variables ind\u00e9pendantes aux variables d\u00e9pendantes sans tenir compte de l&rsquo;\u00e9tat du sujet, Tolman ins\u00e8re logiquement entre elles la cat\u00e9gorie de l&rsquo;Organisme (O). Les variables interm\u00e9diaires sont des construits th\u00e9oriques &mdash; des concepts logico-math\u00e9matiques &mdash; qui r\u00e9sument les transactions internes op\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;organisme entre les conditions d&rsquo;entr\u00e9e et les r\u00e9ponses de sortie. Tolman exprime cette relation sous une forme fonctionnelle :<\/p>\n<p><em>R = f (S, O)<\/em> ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment <em>B = f (S, H, T, P)<\/em>, o\u00f9 le comportement <em>B<\/em> est fonction des stimuli environnementaux <em>S<\/em>, de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 <em>H<\/em>, de l&rsquo;entra\u00eenement pass\u00e9 <em>T<\/em>, et des \u00e9tats physiologiques\/motivationnels <em>P<\/em>.<\/p>\n<p>Crucialement, pour Tolman, des notions telles que l&rsquo;\u00ab attente \u00bb, la \u00ab carte cognitive \u00bb, le \u00ab besoin de faim \u00bb ou l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se d&rsquo;exploration \u00bb sont des variables interm\u00e9diaires l\u00e9gitimes au m\u00eame titre que les concepts de \u00ab gravit\u00e9 \u00bb, de \u00ab magn\u00e9tisme \u00bb ou d&rsquo;\u00ab \u00e9lectron \u00bb en physique fondamentale. Nul physicien ne voit directement la force gravitationnelle ; on observe la masse et l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration, et l&rsquo;on inf\u00e8re la variable interm\u00e9diaire math\u00e9matique qui les relie rationnellement. Tolman op\u00e8re rigoureusement la m\u00eame d\u00e9marche pour les \u00e9tats cognitifs et motivationnels, d\u00e9senclavant la psychologie mentale de l&rsquo;\u00e9cueil subjectiviste.<\/p>\n<h3>2.3 Les relations de signe-Gestalt<\/h3>\n<p>La d\u00e9clinaison op\u00e9rationnelle de l&rsquo;attente s&rsquo;exprime dans le mod\u00e8le structurel des \u00ab relations de signe-Gestalt \u00bb (<em>sign-Gestalt expectations<\/em>). Tolman d\u00e9compose l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;analyse cognitive en une structure triadique coh\u00e9rente comprenant trois p\u00f4les indissociables :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le signe (<em>sign<\/em>) :<\/strong> le signal environnemental, la configuration de rep\u00e8res visuels, tactiles ou vestibulaires per\u00e7us par le sujet \u00e0 un moment pr\u00e9cis de son itin\u00e9raire.<\/li>\n<li><strong>Le significat (<em>significate<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;objet, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, ou l&rsquo;\u00e9tat de fait terminal vers lequel le comportement tend (l&rsquo;objet-but, tel qu&rsquo;une boulette de nourriture satur\u00e9e de glucides ou un refuge s\u00e9curis\u00e9).<\/li>\n<li><strong>La relation directionnelle ou moyen-fin (<em>sign-significate relation<\/em>) :<\/strong> la proposition cognitive reliant le signe au significat par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une action op\u00e9rationnelle (\u00ab si je tourne \u00e0 droite au niveau de ce panneau blanc, j&rsquo;acc\u00e9derai \u00e0 la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces structures ne fonctionnent pas de mani\u00e8re isol\u00e9e. L&rsquo;animal n&#8217;empile pas des triplets m\u00e9caniques les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres ; il les organise en <strong>matrices de signe-Gestalt<\/strong> (<em>sign-Gestalt matrices<\/em>). Une matrice repr\u00e9sente un syst\u00e8me cognitif int\u00e9gr\u00e9 et plastique au sein duquel les diff\u00e9rentes attentes partielles sont pond\u00e9r\u00e9es, articul\u00e9es et coordonn\u00e9es en un mod\u00e8le spatial et causal coh\u00e9rent du secteur environnemental explor\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, si une modification physique intervient dans l&rsquo;ar\u00e8ne spatiale &mdash; par exemple l&rsquo;apparition d&rsquo;un obstacle ou la fermeture d&rsquo;un passage &mdash;, l&rsquo;organisme n&rsquo;a pas besoin de d\u00e9sapprendre une \u00e0 une toutes les connexions motrices \u00e9l\u00e9mentaires par extinction graduelle, comme le pr\u00e9dirait le mod\u00e8le hullien. Il lui suffit de restructurer sa matrice cognitive de signe-Gestalt pour en d\u00e9duire imm\u00e9diatement, par inf\u00e9rence topologique, un nouvel itin\u00e9raire viable. Cette plasticit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle forme le socle th\u00e9orique sur lequel reposent les d\u00e9monstrations exp\u00e9rimentales de l&rsquo;apprentissage latent.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;apprentissage latent : Le protocole exp\u00e9rimental fondateur<\/h2>\n<h3>3.1 Le protocole rigoureux de Tolman et Honzik (1930)<\/h3>\n<p>Pour mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits la divergence radicale entre la th\u00e8se m\u00e9caniste du renforcement (Thorndike, Hull) et la th\u00e9orie cognitive de l&rsquo;attente, Edward Tolman con\u00e7oit avec son collaborateur Charles H. Honzik en 1930 l&rsquo;une des exp\u00e9riences les plus c\u00e9l\u00e8bres et d\u00e9terminantes de l&rsquo;histoire de la psychologie scientifique : l&rsquo;\u00e9tude sur <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Latent_learning\">l&rsquo;apprentissage latent<\/a> (<em>latent learning<\/em>).<\/p>\n<p>Le protocole utilise un labyrinthe complexe comportant 14 unit\u00e9s d&#8217;embranchements en T (un dispositif \u00e0 choix multiples hautement standardis\u00e9 o\u00f9 chaque d\u00e9cision erron\u00e9e entra\u00eene l&rsquo;entr\u00e9e dans une impasse aveugle). Les chercheurs constituent trois cohortes distinctes de rats de laboratoire albinos, soumis \u00e0 un r\u00e9gime strict de privation alimentaire et confront\u00e9s au labyrinthe \u00e0 raison d&rsquo;un essai par jour sur une dur\u00e9e continue de plusieurs semaines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Groupe 1 : Groupe \u00e0 renforcement continu (Contr\u00f4le r\u00e9compens\u00e9).<\/strong> D\u00e8s le premier jour et jusqu&rsquo;au bout de l&rsquo;exp\u00e9rience, ces animaux trouvent invariablement une r\u00e9compense alimentaire hautement app\u00e9titive dans la bo\u00eete finale du labyrinthe.<\/li>\n<li><strong>Groupe 2 : Groupe sans r\u00e9compense (Contr\u00f4le non-r\u00e9compens\u00e9).<\/strong> Ces rats parcourent le m\u00eame labyrinthe durant toute la dur\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience mais ne trouvent absolument rien dans la bo\u00eete terminale ; ils en sont retir\u00e9s apr\u00e8s un bref intervalle et nourris dans leur cage d&rsquo;\u00e9levage plusieurs heures plus tard.<\/li>\n<li><strong>Groupe 3 : Groupe \u00e0 renforcement diff\u00e9r\u00e9 (Groupe exp\u00e9rimental critique).<\/strong> Du premier au dixi\u00e8me jour, ces sujets sont trait\u00e9s exactement comme le groupe sans r\u00e9compense : ils explorent le labyrinthe sans qu&rsquo;aucune nourriture ne vienne r\u00e9compenser leur sortie. Mais au <strong>onzi\u00e8me jour<\/strong>, de la nourriture est clandestinement introduite dans la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, et maintenue lors de chaque essai cons\u00e9cutif jusqu&rsquo;au dix-septi\u00e8me jour.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les m\u00e9triques de performance recueillies avec un soin extr\u00eame reposent sur deux variables d\u00e9pendantes principales : le temps total mis pour atteindre la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e et, plus significativement, le nombre total d&rsquo;erreurs (entr\u00e9es dans les impasses) commises par essai par chaque sujet.<\/p>\n<h3>3.2 Analyse empirique des courbes d&rsquo;apprentissage et de performance<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es enregistr\u00e9es par Tolman et Honzik ont produit des r\u00e9sultats statistiques d&rsquo;une nettet\u00e9 foudroyante, ruinant les pr\u00e9dictions univoques du mod\u00e8le de Thorndike. Durant les dix premiers jours, les trois groupes manifestent des profils de performance distincts :<\/p>\n<p>Le groupe constamment r\u00e9compens\u00e9 (Groupe 1) montre la courbe descendante classique th\u00e9oris\u00e9e par le b\u00e9haviorisme orthodoxe : d&rsquo;essais en essais, le nombre d&rsquo;erreurs et le temps de transit diminuent de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re et monotone, t\u00e9moignant de l&rsquo;ajustement adaptatif aux contingences de l&rsquo;appareil. Les rats non r\u00e9compens\u00e9s (Groupe 2) manifestent une am\u00e9lioration extr\u00eamement lente et m\u00e9diocre ; bien que leur courbe d&rsquo;erreurs baisse tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement sous l&rsquo;effet de la familiarisation g\u00e9n\u00e9rale avec l&rsquo;espace et de la r\u00e9duction de la n\u00e9ophobie, ils continuent d&rsquo;errer longuement dans les corridors et accumulent un taux r\u00e9siduel d&rsquo;erreurs tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>Le point critique du dispositif r\u00e9side dans le basculement du 11e au 12e jour pour le Groupe 3 :<\/p>\n<p>Si la loi de l&rsquo;effet \u00e9tait vraie &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire si le renforcement \u00e9tait la cause physique directe de l&rsquo;inscription neuronale des r\u00e9ponses motrices &mdash;, l&rsquo;introduction de la nourriture au onzi\u00e8me jour aurait d\u00fb amorcer une trajectoire d&rsquo;apprentissage graduelle et progressive, d\u00e9cal\u00e9e de dix jours par rapport \u00e0 celle du Groupe 1. Le rat aurait d\u00fb commencer \u00e0 \u00ab estamper \u00bb lentement les bons virages \u00e0 partir de ce point initial de r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Or, les donn\u00e9es r\u00e9elles montrent une rupture spectaculaire : d\u00e8s le <strong>douzi\u00e8me jour<\/strong> (soit apr\u00e8s un seul essai r\u00e9compens\u00e9 !), le nombre d&rsquo;erreurs du Groupe 3 chute de mani\u00e8re vertigineuse, selon une pente quasi verticale. Plus renversant encore, la performance du Groupe 3 rattrape instantan\u00e9ment celle du Groupe 1, et finit m\u00eame par la surpasser l\u00e9g\u00e8rement aux jours 13 et 14 en termes de rapidit\u00e9 et d&rsquo;exactitude. La transition est si brutale qu&rsquo;elle ne peut en aucun cas r\u00e9sulter d&rsquo;une accumulation incr\u00e9mentale d&rsquo;habitudes motrices.<\/p>\n<h3>3.3 La distinction paradigmatique entre apprentissage et performance<\/h3>\n<p>La port\u00e9e th\u00e9orique de cette exp\u00e9rience est sismique : elle introduit dans le champ de la psychologie une dissociation conceptuelle irr\u00e9versible entre l&rsquo;<strong>apprentissage<\/strong> (l&rsquo;acquisition interne, structurelle et latente d&rsquo;informations spatiales et causales) et la <strong>performance<\/strong> (la manifestation comportementale observable de ce savoir).<\/p>\n<p>Durant les dix premiers jours, les rats du Groupe 3 apprenaient bel et bien la configuration topologique du labyrinthe, les interconnexions entre all\u00e9es, les impasses et les voies ouvertes. Toutefois, en l&rsquo;absence de motivation biologique orient\u00e9e (absence de renfor\u00e7ateur final), ce savoir demeurait <em>latent<\/em>, silencieux, non actualis\u00e9 dans une vitesse de course pr\u00e9cipit\u00e9e ou un \u00e9vitement rigide des impasses. D\u00e8s que la nourriture est introduite au onzi\u00e8me jour, l&rsquo;animal forme instantan\u00e9ment l&rsquo;attente d&rsquo;une cons\u00e9quence hautement d\u00e9sirable au terme du parcours. Ce basculement motivationnel m\u00e9tabolise instantan\u00e9ment la comp\u00e9tence cognitive latente en une performance motrice ultra-efficace.<\/p>\n<p>Tolman ass\u00e8ne ainsi un coup fatal \u00e0 la loi de l&rsquo;effet de Thorndike et \u00e0 la th\u00e9orie unitaire de la pulsion de Hull :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>renforcement n&rsquo;est pas le moteur de l&rsquo;apprentissage<\/strong>. L&rsquo;acquisition de structures spatiales op\u00e8re par simple exposition cognitive exploratoire au milieu (apprentissage latent).<\/li>\n<li>Le <strong>renforcement est un r\u00e9gulateur de la performance<\/strong>. Il agit comme un incitateur motivationnel d\u00e9terminant le passage \u00e0 l&rsquo;acte, indiquant \u00e0 l&rsquo;organisme si l&rsquo;activation de sa carte interne est opportune et adaptative au regard de ses besoins biologiques actuels.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>4. La construction et l&rsquo;organisation des cartes cognitives<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;essai s\u00e9minal de 1948 : Cognitive Maps in Rats and Men<\/h3>\n<p>En 1948, Edward Tolman publie dans la <em>Psychological Review<\/em> son article le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus influent : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626\">\u00ab Cognitive Maps in Rats and Men \u00bb<\/a>. Ce texte repr\u00e9sente le manifeste fondateur du tournant computationnel et repr\u00e9sentationnel en psychologie. Tolman y formalise explicitement la m\u00e9taphore de la carte mentale en utilisant une analogie technologique particuli\u00e8rement saisissante pour son \u00e9poque :<\/p>\n<p>Pour le b\u00e9haviorisme orthodoxe de Watson et Hull, le syst\u00e8me nerveux central n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un <em>standard t\u00e9l\u00e9phonique<\/em> passif (<em>telephone switchboard<\/em>). Les stimuli entrants sont de simples appels \u00e9lectriques achemin\u00e9s sur des lignes sp\u00e9cifiques, et le syst\u00e8me se contente d&rsquo;op\u00e9rer des commutations automatiques branchant directement la ligne du stimulus d&rsquo;entr\u00e9e sur le fil de la r\u00e9ponse motrice de sortie. Dans ce mod\u00e8le, l&rsquo;organisme ne poss\u00e8de aucune profondeur interne ; il n&rsquo;est qu&rsquo;un tableau de connexions r\u00e9actives pr\u00e9programm\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 cette m\u00e9taphore r\u00e9ductrice, Tolman oppose celle de la <em>salle de contr\u00f4le centrale<\/em> (<em>central control room<\/em>). Dans cette vision r\u00e9volutionnaire, les impulsions sensorielles arrivant au cerveau ne sont pas simplement connect\u00e9es une \u00e0 une \u00e0 des leviers d&rsquo;action p\u00e9riph\u00e9riques ; elles sont trait\u00e9es, combin\u00e9es, synth\u00e9tis\u00e9es et int\u00e9gr\u00e9es activement au sein d&rsquo;un tableau de bord global qui construit une repr\u00e9sentation topographique et fonctionnelle unifi\u00e9e du monde ext\u00e9rieur : la <strong>carte cognitive<\/strong> (<em>cognitive map<\/em>). C&rsquo;est cette carte interne, indiquant les routes, les sentiers, les barri\u00e8res et les cibles d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, qui guide ensuite la prise de d\u00e9cision de l&rsquo;agent et s\u00e9lectionne les r\u00e9ponses motrices requises en fonction du contexte.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Tolman n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9tendre ses conclusions tir\u00e9es des rongeurs \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine (<em>and Men<\/em>). Il sugg\u00e8re que les croyances, les id\u00e9ologies, les repr\u00e9sentations sociales et les attitudes politiques chez l&rsquo;humain fonctionnent fondamentalement selon la logique de cartes cognitives d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur, structurant notre lecture du tissu social et r\u00e9gissant nos trajectoires d&rsquo;action dans le monde existentiel et relationnel.<\/p>\n<h3>4.2 Typologie des cartes cognitives : Cartes \u00e9troites contre cartes larges<\/h3>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 de son article de 1948, Tolman franchit le cadre strict de l&rsquo;\u00e9thologie de laboratoire pour s&rsquo;aventurer sur le terrain de la psychopathologie et de la psychologie sociale, en proposant une dichotomie fondamentale quant \u00e0 la structure qualitative des cartes cognitives : l&rsquo;opposition entre <strong>cartes \u00e9troites (en bande \u00e9troite \/ strip maps)<\/strong> et <strong>cartes larges (globales \/ broad maps)<\/strong>.<\/p>\n<p>Une <em>carte large<\/em> est une repr\u00e9sentation spatiale ou conceptuelle panoramique, flexible et hautement interconnect\u00e9e. Elle encode non seulement le chemin habituel emprunt\u00e9 pour atteindre un but, mais \u00e9galement les relations spatiales relatives \u00e0 l&rsquo;ensemble du milieu environnant, y compris les voies secondaires, les d\u00e9tours potentiels et les raccourcis exploitables. L&rsquo;agent dot\u00e9 d&rsquo;une carte large fait preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 remarquable : si son itin\u00e9raire ordinaire est obstru\u00e9 par une barri\u00e8re inattendue, il calcule mentalement une d\u00e9rivation instantan\u00e9e sans anxi\u00e9t\u00e9 ni rigidit\u00e9 comportementale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, une <em>carte \u00e9troite<\/em> se r\u00e9sume \u00e0 un corridor simpliste reliant rigidement un stimulus initial \u00e0 une r\u00e9ponse terminale, sans int\u00e9gration des zones adjacentes. L&rsquo;individu ne sait naviguer que le long d&rsquo;une seule et unique orni\u00e8re mentale. Tolman identifie les facteurs environnementaux et \u00e9motionnels responsables de la gen\u00e8se de ces cartes rabougries :<\/p>\n<ul>\n<li>La privation biologique extr\u00eame ou le stress aigu : l&rsquo;hyper-focalisation sur un besoin vital r\u00e9duit le champ attentionnel et emp\u00eache l&rsquo;exploration p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li>La punition traumatique et la peur : un environnement excessivement punitif t\u00e9tanise l&rsquo;organisme et fige des r\u00e9ponses st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es de fuite ou d&rsquo;\u00e9vitement.<\/li>\n<li>La r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique aveugle : l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;entra\u00eenements rigides emp\u00eache le sujet de concevoir des variations topologiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tolman tire de ce constat une analogie sociale visionnaire : les pr\u00e9jug\u00e9s x\u00e9nophobes, le dogmatisme politique et le fanatisme religieux d\u00e9coulent de cartes cognitives \u00ab \u00e9troites \u00bb et scl\u00e9ros\u00e9es, incapables d&rsquo;int\u00e9grer la perspective d&rsquo;autrui ou de tol\u00e9rer la moindre modification des normes prescrites, poussant les individus \u00e0 d\u00e9signer des boucs \u00e9missaires d\u00e8s lors que leurs routines habituelles sont contrari\u00e9es.<\/p>\n<h3>4.3 Encodage spatial et ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des s\u00e9quences motrices<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis les plus redoutables pour le b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste consistait \u00e0 expliquer comment un animal parvient \u00e0 s&rsquo;orienter dans l&rsquo;espace physique. Selon la th\u00e9orie motrice p\u00e9riph\u00e9rique soutenue par John Watson et Harvey Carr, l&rsquo;apprentissage d&rsquo;un labyrinthe n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une cha\u00eene de r\u00e9flexes proprioceptifs et kinesth\u00e9siques : le rat apprend que la contraction du muscle A (tourner \u00e0 gauche) est suivie apr\u00e8s 30 centim\u00e8tres par la contraction du muscle B (tourner \u00e0 droite), chaque mouvement servant de stimulus sensoriel d\u00e9clencheur pour le mouvement musculaire suivant.<\/p>\n<p>Tolman et ses \u00e9tudiants d\u00e9ploient une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences spectaculaires pour r\u00e9futer m\u00e9thodiquement cette th\u00e8se kinesth\u00e9sique. Si la carte spatiale \u00e9tait une suite de contractions musculaires enregistr\u00e9es dans la moelle et les circuits moteurs p\u00e9riph\u00e9riques, toute perturbation de l&rsquo;appareil moteur devrait an\u00e9antir la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 r\u00e9soudre le labyrinthe. Or, il n&rsquo;en est rien :<\/p>\n<p>Dans une exp\u00e9rience c\u00e9l\u00e8bre de Macfarlane (1930), des rats sont entra\u00een\u00e9s \u00e0 courir dans un labyrinthe partiellement inond\u00e9 mais praticable \u00e0 gu\u00e9. Une fois l&rsquo;apprentissage stabilis\u00e9, le niveau d&rsquo;eau est brutalement mont\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 ce que les rats soient forc\u00e9s de nager d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;appareil. Bien que les mouvements moteurs de la nage n&rsquo;aient rigoureusement aucun rapport biom\u00e9canique avec les mouvements de la course sur sol sec (muscles mobilis\u00e9s diff\u00e9rents, proprioception radicalement distincte, rythme respiratoire alt\u00e9r\u00e9), les rats nagent directement et sans commettre d&rsquo;erreur vers la bo\u00eete de nourriture.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux d\u00e9montrent que des rats ayant subi une c\u00e9r\u00e9bellectomie partielle, des sectionnements chirurgicaux des racines dorsales de la moelle (annulant le retour sensoriel kinesth\u00e9sique) ou induits en \u00e9tat de par\u00e9sie temporaire demeurent capables de s\u00e9lectionner la bonne direction spatiale en tra\u00eenant p\u00e9niblement leur corps le long du corridor appropri\u00e9. Ces d\u00e9monstrations empiriques \u00e9tablissent de mani\u00e8re irr\u00e9futable que :<\/p>\n<ul>\n<li>La carte cognitive est encod\u00e9e de fa\u00e7on <strong>centrale et abstraite<\/strong> au niveau c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li>L&rsquo;information topologique est <strong>ind\u00e9pendante des effecteurs moteurs<\/strong> utilis\u00e9s pour concr\u00e9tiser le d\u00e9placement dans l&rsquo;espace r\u00e9el.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Apprentissage de lieu contre apprentissage de r\u00e9ponse<\/h2>\n<h3>5.1 La confrontation th\u00e9orique entre place learning et response learning<\/h3>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1940, la controverse entre l&rsquo;\u00e9cole cognitive de Berkeley (Tolman) et l&rsquo;\u00e9cole m\u00e9caniste de Yale (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Clark_L._Hull\">Clark Hull<\/a>, Kenneth Spence) se cristallise autour d&rsquo;un probl\u00e8me exp\u00e9rimental d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance conceptuelle absolue : la querelle entre l&rsquo;<strong>apprentissage de lieu<\/strong> (<em>place learning<\/em>) et l&rsquo;<strong>apprentissage de r\u00e9ponse<\/strong> (<em>response learning<\/em>).<\/p>\n<p>La question sous-jacente est d&rsquo;une profondeur \u00e9pist\u00e9mologique majeure : lorsqu&rsquo;un organisme apprend \u00e0 s&rsquo;orienter dans un environnement, qu&rsquo;apprend-il fondamentalement ?<\/p>\n<ul>\n<li>Pour Clark Hull et les tenants de la r\u00e9ponse motrice (<em>response learning<\/em>), l&rsquo;animal acquiert une tendance motrice \u00e9gocentrique : \u00ab tourner la t\u00eate et le corps \u00e0 droite \u00bb \u00e0 un carrefour pr\u00e9cis. C&rsquo;est une connexion directe entre un stimulus r\u00e9tinien et une r\u00e9ponse musculaire (S-R).<\/li>\n<li>Pour Edward Tolman et les tenants du lieu (<em>place learning<\/em>), l&rsquo;animal acquiert une connaissance allocentrique relative aux coordonn\u00e9es spatiales du milieu : \u00ab la nourriture se situe dans le secteur Nord-Est de la pi\u00e8ce, sous la fen\u00eatre \u00bb. C&rsquo;est une attente cognitive reliant un rep\u00e8re \u00e0 une localisation spatiale objective (Signe-Gestalt).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour trancher empiriquement cette alternative, Tolman, Benbow Ritchie et Donald Kalish con\u00e7oivent en 1946 un dispositif devenu mythique : le <strong>labyrinthe en croix sur\u00e9lev\u00e9 (cross-maze)<\/strong>.<\/p>\n<h3>5.2 Les exp\u00e9riences d\u00e9cisives de Tolman, Ritchie et Kalish (1946)<\/h3>\n<p>Le labyrinthe en croix se compose de quatre branches dispos\u00e9es selon les points cardinaux (Nord, Sud, Est, Ouest), connect\u00e9es \u00e0 une intersection centrale. Les exp\u00e9rimentateurs cr\u00e9ent deux protocoles d&rsquo;entra\u00eenement antagonistes pour tester la pr\u00e9gnance relative des deux formes d&rsquo;apprentissage :<\/p>\n<p><strong>1. Le protocole d&rsquo;apprentissage de lieu (Place Learning Group) :<\/strong><br \/>\nDans cette cohorte, la nourriture est invariablement plac\u00e9e au m\u00eame endroit physique de la pi\u00e8ce (par exemple, \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la branche Nord). Cependant, pour contraindre l&rsquo;animal, le point de d\u00e9part alterne al\u00e9atoirement entre le Sud et le Nord. Si le rat part du Sud, il doit tourner \u00e0 <em>droite<\/em> pour aller vers l&rsquo;Est (ou aller tout droit vers le Nord). Pour simplifier le dispositif classique en T : le rat part tant\u00f4t du Sud (tourner \u00e0 droite m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;Est o\u00f9 se trouve la nourriture), tant\u00f4t du Nord (tourner \u00e0 <em>gauche<\/em> m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;Est o\u00f9 se trouve la nourriture). Par cons\u00e9quent, pour atteindre invariablement le m\u00eame lieu g\u00e9ographique, l&rsquo;animal doit continuellement <em>inverser ses mouvements moteurs musculaires<\/em> (tourner \u00e0 droite lors d&rsquo;un essai, tourner \u00e0 gauche lors de l&rsquo;essai suivant).<\/p>\n<p><strong>2. Le protocole d&rsquo;apprentissage de r\u00e9ponse (Response Learning Group) :<\/strong><br \/>\nDans cette cohorte, la nourriture change de place dans la pi\u00e8ce en fonction du point de d\u00e9part, de telle sorte que l&rsquo;animal doit syst\u00e9matiquement ex\u00e9cuter <em>la m\u00eame commande musculaire<\/em> pour \u00eatre r\u00e9compens\u00e9. Si l&rsquo;animal part du Sud, la nourriture est \u00e0 l&rsquo;Est (tourner \u00e0 droite). S&rsquo;il part du Nord, la nourriture est \u00e0 l&rsquo;Ouest (tourner encore \u00e0 droite). Ici, l&rsquo;exigence spatiale g\u00e9ographique est chaotique et changeante, mais le programme moteur r\u00e9flexe est totalement invariant : \u00ab toujours tourner \u00e0 droite \u00bb.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats statistiques publi\u00e9s par Tolman, Ritchie et Kalish (1946) constituent un triomphe \u00e9clatant pour la th\u00e9orie cognitive. Les rats assign\u00e9s \u00e0 la condition d&rsquo;apprentissage de lieu (<em>place learning<\/em>) apprennent le probl\u00e8me avec une v\u00e9locit\u00e9 fulgurante : en moins de 8 essais, tous les animaux atteignent un crit\u00e8re d&rsquo;exactitude absolue. En revanche, les rats assign\u00e9s au groupe d&rsquo;apprentissage de r\u00e9ponse motrice (<em>response learning<\/em>) \u00e9prouvent d&rsquo;immenses difficult\u00e9s : beaucoup ne parviennent jamais \u00e0 stabiliser la r\u00e9ponse requise, et ceux qui y parviennent n\u00e9cessitent un nombre d&rsquo;essais trois \u00e0 quatre fois sup\u00e9rieur. L&rsquo;orientation primaire du rongeur n&rsquo;est donc pas motrice ou \u00e9gocentrique, mais topologique et allocentrique.<\/p>\n<h3>5.3 Facteurs mod\u00e9rateurs et conditions limites de l&rsquo;apprentissage de lieu<\/h3>\n<p>La controverse ne s&rsquo;\u00e9teint pas pour autant. Les laboratoires hulliens r\u00e9pliquent en modifiant certaines variables exp\u00e9rimentales et d\u00e9montrent que dans certains cas pr\u00e9cis, l&rsquo;apprentissage de r\u00e9ponse peut pr\u00e9valoir sur l&rsquo;apprentissage de lieu. Une analyse scientifique rigoureuse impose de reconna\u00eetre les facteurs mod\u00e9rateurs qui r\u00e9gissent l&rsquo;arbitrage entre ces deux modes cognitifs et neurobiologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La richesse des rep\u00e8res visuels distaux (<em>extra-maze cues<\/em>) :<\/strong> Tolman avait conduit ses exp\u00e9riences dans une vaste pi\u00e8ce \u00e9clair\u00e9e, pourvue de fen\u00eatres, de portes, de tuyaux au plafond et de tables d&rsquo;instruments. Ces rep\u00e8res visuels lointains fournissaient aux rats une armature g\u00e9om\u00e9trique id\u00e9ale pour \u00e9laborer une carte allocentrique. Si l&rsquo;on enferme le labyrinthe dans une tente circulaire totalement obscure ou homog\u00e8ne, d\u00e9pouill\u00e9e de tout rep\u00e8re distal, les rats basculent spontan\u00e9ment vers un apprentissage de r\u00e9ponse kinesth\u00e9sique, faute d&rsquo;indices pour trianguler leur position.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effet du sur-apprentissage (<em>overtraining<\/em>) :<\/strong> Alors que l&rsquo;apprentissage initial d&rsquo;un labyrinthe repose presque exclusivement sur la repr\u00e9sentation spatiale du lieu (syst\u00e8me tolmamien), la r\u00e9p\u00e9tition massive et prolong\u00e9e d&rsquo;une m\u00eame t\u00e2che sur des centaines d&rsquo;essais finit par automatiser la conduite sous forme d&rsquo;habitudes motrices r\u00e9flexes rigides (syst\u00e8me hullien). L&rsquo;organisme transf\u00e8re progressivement le contr\u00f4le de son action d&rsquo;une d\u00e9lib\u00e9ration cognitive co\u00fbteuse vers un automatisme moteur \u00e9conome en \u00e9nergie m\u00e9tabolique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction pr\u00e9figure avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance la reconnaissance neurobiologique moderne de la double dissociation entre les circuits hippocampiques de la m\u00e9moire d\u00e9clarative spatiale et les circuits striataux de la m\u00e9moire proc\u00e9durale et habituelle.<\/p>\n<h2>6. Flexibilit\u00e9 cognitive : Exp\u00e9riences de d\u00e9tours et de raccourcis<\/h2>\n<h3>6.1 Le paradigme du labyrinthe sur\u00e9lev\u00e9 \u00e0 branches multiples<\/h3>\n<p>Pour apporter une preuve irr\u00e9futable de l&rsquo;existence d&rsquo;un calcul topologique interne chez l&rsquo;animal, Tolman ne pouvait se contenter d&rsquo;exp\u00e9riences o\u00f9 le sujet ne fait qu&#8217;emprunter des routes pr\u00e9alablement parcourues. La v\u00e9ritable signature d&rsquo;une carte cognitive authentique r\u00e9side dans la capacit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me \u00e0 d\u00e9duire un itin\u00e9raire enti\u00e8rement nouveau &mdash; un <strong>raccourci direct<\/strong> &mdash; sans jamais l&rsquo;avoir exp\u00e9riment\u00e9 auparavant.<\/p>\n<p>Pour mettre cette hypoth\u00e8se \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve, Tolman, Ritchie et Kalish con\u00e7oivent un nouveau dispositif devenu c\u00e9l\u00e8bre : le <em>labyrinthe \u00e0 table circulaire et all\u00e9es rayonnantes<\/em> (souvent d\u00e9nomm\u00e9 <em>sunburst maze<\/em>). Le protocole se d\u00e9roule en deux phases hautement contrast\u00e9es :<\/p>\n<p>Durant la phase d&rsquo;apprentissage pr\u00e9liminaire, les rats sont plac\u00e9s sur une table de d\u00e9part ronde et doivent s&rsquo;engager dans une all\u00e9e principale qui part droit devant eux sur une certaine distance, effectue un coude \u00e0 angle droit vers la droite, puis un second coude vers la gauche pour d\u00e9boucher enfin sur une bo\u00eete de nourriture situ\u00e9e \u00e0 une coordonn\u00e9e spatiale fixe de la pi\u00e8ce. Une ampoule \u00e9lectrique est suspendue pr\u00e9cis\u00e9ment au-dessus de la bo\u00eete de nourriture pour constituer un rep\u00e8re distal saillant. Les rats s&rsquo;entra\u00eenent sur ce parcours sinueux jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils le ma\u00eetrisent \u00e0 la perfection, int\u00e9grant l&#8217;emplacement spatial de la r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Intervient alors la phase de test critique. L&rsquo;all\u00e9e sinueuse habituelle est purement et simplement retir\u00e9e de la pi\u00e8ce. \u00c0 la place, les exp\u00e9rimentateurs installent un \u00e9ventail circulaire compos\u00e9 de 18 all\u00e9es rayonnantes identiques s&rsquo;\u00e9tendant dans toutes les directions cardinales comme les rayons d&rsquo;un soleil, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers d&rsquo;environ 15 degr\u00e9s. L&rsquo;all\u00e9e centrale habituelle menant tout droit est bloqu\u00e9e \u00e0 son entr\u00e9e par une grille m\u00e9tallique infranchissable.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;exp\u00e9rience des raccourcis spatiaux (Tolman, Ritchie et Kalish, 1946)<\/h3>\n<p>Confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;obstruction imm\u00e9diate de son trajet familier, que fait l&rsquo;animal ? Les pr\u00e9dictions des deux th\u00e9ories rivales sont diam\u00e9tralement oppos\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>Selon la th\u00e9orie de l&rsquo;associationnisme p\u00e9riph\u00e9rique et du gradient de stimulus (Hull), les all\u00e9es rayonnantes les plus proches spatialement de l&rsquo;all\u00e9e centrale d&rsquo;origine poss\u00e8dent le plus haut degr\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralisation de stimulus. Par cons\u00e9quent, le rat devrait choisir l&rsquo;all\u00e9e situ\u00e9e imm\u00e9diatement \u00e0 gauche ou \u00e0 droite de l&rsquo;entr\u00e9e principale bloqu\u00e9e. Jamais, selon cette vision m\u00e9caniste, l&rsquo;animal ne pourrait s\u00e9lectionner spontan\u00e9ment une all\u00e9e orient\u00e9e vers une direction totalement nouvelle qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 un quelconque renforcement positif.<\/li>\n<li>Selon la th\u00e9orie de la carte cognitive de Tolman, le rat a acquis durant la phase pr\u00e9liminaire une g\u00e9om\u00e9trie allocentrique de la salle int\u00e9grant la position absolue de la nourriture. Mis en \u00e9chec par le blocage central, il doit \u00eatre capable d&rsquo;un calcul de vecteur g\u00e9om\u00e9trique spontan\u00e9 reliant son point de d\u00e9part actuel \u00e0 la coordonn\u00e9e spatiale absolue de l&rsquo;objet-but.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats empiriques confirment les pr\u00e9visions tolmaniennes de mani\u00e8re \u00e9clatante : confront\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9ventail d&rsquo;all\u00e9es, les rats explorent bri\u00e8vement le centre de la table, s&rsquo;orientent, puis choisissent massivement et pr\u00e9f\u00e9rentiellement (avec une significativit\u00e9 statistique \u00e9crasante) l&rsquo;<strong>all\u00e9e num\u00e9ro 6<\/strong>. Or, l&rsquo;all\u00e9e num\u00e9ro 6 \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment celle &mdash; et la seule &mdash; qui pointait en ligne droite directe vers l&#8217;emplacement physique o\u00f9 se trouvait la bo\u00eete de nourriture lors des essais d&rsquo;entra\u00eenement pr\u00e9liminaires, bien qu&rsquo;aucun rat n&rsquo;ait jamais couru dans cette all\u00e9e auparavant !<\/p>\n<p>Cette observation prouve sans ambigu\u00eft\u00e9 que les animaux ne r\u00e9agissaient pas \u00e0 des connexions S-R locales : ils disposaient d&rsquo;un syst\u00e8me vectoriel interne leur permettant de d\u00e9duire un raccourci g\u00e9om\u00e9trique optimal par interpolation spatiale.<\/p>\n<h3>6.3 Incompatibilit\u00e9 avec les mod\u00e8les d&rsquo;association p\u00e9riph\u00e9rique<\/h3>\n<p>Le succ\u00e8s du rat dans l&rsquo;\u00e9preuve du labyrinthe rayonnant inflige un d\u00e9menti cat\u00e9gorique aux mod\u00e8les d&rsquo;association p\u00e9riph\u00e9rique. Ni le concept de \u00ab cha\u00eenes d&rsquo;habitudes motrices \u00bb de Watson, ni le syst\u00e8me sophistiqu\u00e9 de \u00ab gradient d&rsquo;habitudes convergentes \u00bb propos\u00e9 par Hull ne sont en mesure de mod\u00e9liser une telle prouesse cognitive sans recourir \u00e0 des contorsions th\u00e9oriques intenables.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;un chemin soit s\u00e9lectionn\u00e9 dans l&rsquo;architecture hullienne, il faut imp\u00e9rativement qu&rsquo;il poss\u00e8de une force d&rsquo;habitude positive (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"_{S}H_{R}\">$_{S}H_{R}$<\/span>), laquelle ne peut \u00eatre forg\u00e9e que par des renforcements ant\u00e9rieurs directs. Or, l&rsquo;all\u00e9e num\u00e9ro 6 n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9e par le sujet ; sa force d&rsquo;habitude d&rsquo;association avec la r\u00e9compense aurait d\u00fb \u00eatre rigoureusement \u00e9gale \u00e0 z\u00e9ro. De plus, selon le principe de g\u00e9n\u00e9ralisation de stimulus, si un transfert devait s&rsquo;op\u00e9rer depuis l&rsquo;all\u00e9e centrale bloqu\u00e9e, il aurait d\u00fb statistiquement b\u00e9n\u00e9ficier aux all\u00e9es 9 et 10 (les plus adjacentes \u00e0 l&rsquo;axe initial), et non \u00e0 une all\u00e9e inclin\u00e9e \u00e0 plus de 35 degr\u00e9s vers la droite.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience des raccourcis impose donc d&rsquo;admettre :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>repr\u00e9sentation topologique euclidienne<\/strong> ou quasi-euclidienne du milieu dans le cerveau de l&rsquo;organisme.<\/li>\n<li>La capacit\u00e9 du syst\u00e8me nerveux \u00e0 op\u00e9rer des <strong>inf\u00e9rences spatiales instantan\u00e9es<\/strong> et une restructuration globale du champ comportemental en l&rsquo;absence de tout essai-erreur pr\u00e9alable sur la nouvelle voie.<\/li>\n<li>Le respect absolu d&rsquo;un principe d&rsquo;<strong>\u00e9conomie cognitive<\/strong> guidant l&rsquo;action vers la trajectoire vectoriellement la plus efficiente.<\/li>\n<\/ol>\n<h2>7. D\u00e9valuation de la r\u00e9compense et sp\u00e9cificit\u00e9 qualitative des attentes<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re d&rsquo;Otto Tinklepaugh (1928)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des pierres angulaires de la th\u00e9orie de l&rsquo;attente r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que l&rsquo;attente form\u00e9e par un sujet n&rsquo;est pas une impulsion abstraite et quantitative pour \u00ab obtenir une r\u00e9duction g\u00e9n\u00e9rale de besoin \u00bb, mais une <strong>repr\u00e9sentation hautement sp\u00e9cifique et qualitativement d\u00e9finie<\/strong> de l&rsquo;objet-but. Bien que les exp\u00e9riences de Tolman aient largement popularis\u00e9 ce concept, ce dernier s&rsquo;est constamment appuy\u00e9 sur les travaux princeps conduits par son doctorant et coll\u00e8gue <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Otto_Tinklepaugh\">Otto Leif Tinklepaugh<\/a> en 1928 sur des primates non humains (macaques rh\u00e9sus).<\/p>\n<p>Le protocole de Tinklepaugh est d&rsquo;une inventivit\u00e9 m\u00e9thodologique magistrale. Face \u00e0 un singe assis dans une pi\u00e8ce exp\u00e9rimentale, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur place deux gobelets invers\u00e9s sur une table. Devant les yeux attentifs de l&rsquo;animal, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur soul\u00e8ve l&rsquo;un des gobelets, y d\u00e9pose ostensiblement un morceau de <em>banane<\/em> (un aliment extr\u00eamement app\u00e9titif et valoris\u00e9 par le macaque), puis rabaisse le gobelet. L&rsquo;animal est ensuite distrait ou \u00e9loign\u00e9 pendant quelques secondes par un paravent mobile.<\/p>\n<p>Durant ce court intervalle de dissimulation, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur effectue une substitution clandestine : il retire le morceau de banane et le remplace par un morceau de <em>laitue<\/em> (un aliment biologiquement comestible, consomm\u00e9 sans d\u00e9plaisir par le singe lorsqu&rsquo;il est affam\u00e9, mais poss\u00e9dant une valeur incitative infiniment moindre que la banane).<\/p>\n<p>Lorsque le paravent est retir\u00e9, le singe est autoris\u00e9 \u00e0 s&rsquo;avancer vers la table. Il se dirige sans la moindre h\u00e9sitation vers le gobelet cible et le renverse pour s&#8217;emparer de la nourriture attendue. C&rsquo;est ici que l&rsquo;observation comportementale r\u00e9v\u00e8le la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;attente cognitive :<\/p>\n<p>Au lieu de simplement saisir et consommer la laitue &mdash; comme le pr\u00e9dirait un mod\u00e8le o\u00f9 l&rsquo;animal r\u00e9agit m\u00e9caniquement \u00e0 la pr\u00e9sence d&rsquo;un stimulus de nourriture r\u00e9duisant sa pulsion de faim &mdash;, le singe s&rsquo;arr\u00eate net. Son visage exprime une sid\u00e9ration comportementale \u00e9vidente. Il regarde la laitue sans la toucher, inspecte m\u00e9ticuleusement l&rsquo;int\u00e9rieur du gobelet, regarde sous la table, explore la pi\u00e8ce du regard, pousse des cris d&rsquo;irritation et de d\u00e9tresse aigu\u00eb, et finit fr\u00e9quemment par rejeter violemment la feuille de laitue au sol ou par la jeter \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur avec agressivit\u00e9.<\/p>\n<h3>7.2 La pr\u00e9cision repr\u00e9sentationnelle de l&rsquo;attente du renfor\u00e7ateur<\/h3>\n<p>La port\u00e9e th\u00e9orique de cette observation &mdash; couramment qualifi\u00e9e aujourd&rsquo;hui de paradigme de <strong>d\u00e9valuation ou de d\u00e9ception cognitive<\/strong> &mdash; est immense. La r\u00e9action de rejet violent manifest\u00e9e par le macaque de Tinklepaugh d\u00e9montre avec une clart\u00e9 irr\u00e9futable que :<\/p>\n<p>L&rsquo;animal n&rsquo;avait pas simplement appris une habitude motrice consistant \u00e0 \u00ab soulever un gobelet pour ing\u00e9rer des calories \u00bb. Il avait forg\u00e9 une <em>attente interne sp\u00e9cifique<\/em> encodant les propri\u00e9t\u00e9s organoleptiques, gustatives, olfactives et visuelles pr\u00e9cises du but : la texture, la douceur sucr\u00e9e et l&rsquo;apparence de la banane. Lorsque la feuille de laitue appara\u00eet, une divergence massive se produit entre la <strong>repr\u00e9sentation interne pr\u00e9alablement activ\u00e9e<\/strong> (l&rsquo;attente cognitive) et l&rsquo;<strong>information sensorielle effectivement per\u00e7ue<\/strong> (le r\u00e9sultat r\u00e9el). Cette discordance cognitive d\u00e9clenche l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel de d\u00e9ception et la d\u00e9sorganisation du comportement consommatoire.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience d\u00e9monte le c\u0153ur m\u00eame de la doctrine hullienne du renforcement : chez Hull, la valeur de renforcement r\u00e9side dans la baisse quantitative et aveugle de la tension physiologique de pulsion (<em>drive reduction<\/em>). Si tel \u00e9tait le cas, la laitue apportant des glucides et r\u00e9duisant la faim m\u00e9tabolique aurait d\u00fb suffire \u00e0 clore la s\u00e9quence d&rsquo;action de mani\u00e8re fonctionnelle. Le fait que l&rsquo;organisme refuse de consommer un aliment pourtant nutritif parce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas conforme \u00e0 son anticipation prouve que l&rsquo;action est gouvern\u00e9e par la valeur intrins\u00e8que de la repr\u00e9sentation de l&rsquo;objet-but, confirmant la structure ternaire du mod\u00e8le de signe-Gestalt de Tolman.<\/p>\n<h3>7.3 Interaction entre \u00e9tat motivationnel et actualisation des attentes<\/h3>\n<p>Tolman va plus loin en explorant la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00e9tat motivationnel du sujet interagit dynamiquement avec sa carte cognitive globale pour s\u00e9lectionner s\u00e9lectivement les repr\u00e9sentations spatiales ad\u00e9quates. Une carte cognitive n&rsquo;est pas un clich\u00e9 photographique inerte ; c&rsquo;est un mod\u00e8le dynamique dans lequel les diff\u00e9rentes zones environnementales acqui\u00e8rent des <strong>valences incitatives diff\u00e9rentielles<\/strong> en fonction des besoins hom\u00e9ostatiques de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences sur la \u00ab bascule motivationnelle \u00bb, des rats sont autoris\u00e9s \u00e0 explorer librement un labyrinthe dans lequel une extr\u00e9mit\u00e9 contient syst\u00e9matiquement un abreuvoir d&rsquo;eau fra\u00eeche, tandis que l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e contient une coupelle de nourriture solide. Les rats explorent les lieux alors qu&rsquo;ils ne sont que mod\u00e9r\u00e9ment motiv\u00e9s, assimilant la topographie des deux stations d&rsquo;approvisionnement.<\/p>\n<p>Par la suite, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur manipule rigoureusement leur \u00e9tat physiologique de privation :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsqu&rsquo;un rat est soumis \u00e0 une <strong>privation d&rsquo;eau exclusive<\/strong> (\u00e9tat de soif intense mais sati\u00e9t\u00e9 alimentaire compl\u00e8te), d\u00e8s qu&rsquo;il est d\u00e9pos\u00e9 au point de d\u00e9part, il s&rsquo;oriente imm\u00e9diatement et sans d\u00e9tour vers l&rsquo;aile du labyrinthe abritant l&rsquo;abreuvoir, ignorant superbement l&rsquo;all\u00e9e menant \u00e0 la nourriture.<\/li>\n<li>Le lendemain, si le m\u00eame rat est satur\u00e9 d&rsquo;eau mais soumis \u00e0 une <strong>privation de nourriture aigu\u00eb<\/strong> (\u00e9tat de faim intense), il inverse instantan\u00e9ment sa trajectoire de navigation d\u00e8s la bo\u00eete de d\u00e9part et se dirige directement vers la coupelle alimentaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;animal ne r\u00e9apprend rien lors de la bascule ; il ne proc\u00e8de \u00e0 aucun essai-erreur d&rsquo;extinction motrice. L&rsquo;\u00e9tat physiologique de pulsion (la faim ou la soif) agit comme une variable de contr\u00f4le qui interroge la carte cognitive latente pour n&rsquo;actualiser fonctionnellement que l&rsquo;attente de signe-Gestalt pertinente au regard de l&rsquo;hom\u00e9ostasie actuelle du syst\u00e8me. La motivation d\u00e9termine ainsi <em>laquelle<\/em> des multiples repr\u00e9sentations cognitives stock\u00e9es en m\u00e9moire prendra le contr\u00f4le des effecteurs moteurs.<\/p>\n<h2>8. La grande controverse th\u00e9orique : Edward Tolman contre Clark Hull<\/h2>\n<h3>8.1 Deux \u00e9pist\u00e9mologies rivales au sein du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme<\/h3>\n<p>Entre le d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 et la fin des ann\u00e9es 1950, la psychologie exp\u00e9rimentale am\u00e9ricaine est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un affrontement intellectuel d&rsquo;une intensit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e dans l&rsquo;histoire de la discipline : la querelle \u00e9pist\u00e9mologique opposant le b\u00e9haviorisme cognitivo-molaire d&rsquo;Edward Tolman au b\u00e9haviorisme m\u00e9canico-d\u00e9ductif de Clark Hull. Bien que les deux hommes partagent un attachement inconditionnel au positivisme m\u00e9thodologique &mdash; tous deux r\u00e9cusent l&rsquo;introspectionnisme et fondent leurs travaux sur l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale rigoureusement quantifi\u00e9e &mdash;, leurs philosophies de la science sont aux antipodes :<\/p>\n<p><strong>Clark Hull<\/strong>, professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Yale et auteur de <em>Principles of Behavior<\/em> (1943), poursuit le r\u00eave d&rsquo;une psychologie math\u00e9matis\u00e9e calqu\u00e9e sur les <em>Principia<\/em> d&rsquo;Isaac Newton. Hull con\u00e7oit un syst\u00e8me logico-d\u00e9ductif tentaculaire constitu\u00e9 de postulats axiomatiques, de th\u00e9or\u00e8mes math\u00e9matiques et d&rsquo;\u00e9quations formelles o\u00f9 la force de l&rsquo;habitude (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"_{S}H_{R}\">$_{S}H_{R}$<\/span>), la pulsion (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"D\">$D$<\/span>), l&rsquo;inhibition r\u00e9actionnelle (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"I_R\">$I_R$<\/span>) et le potentiel de r\u00e9action effectif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"_{S}\\bar{E}_{R}\">$_{S}\\bar{E}_{R}$<\/span>) sont calcul\u00e9s au d\u00e9cim\u00e8tre et \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s. Pour Hull, l&rsquo;apprentissage est continu, incr\u00e9mental, aveugle et strictement fond\u00e9 sur la r\u00e9duction quantitative d&rsquo;une pulsion biologique renfor\u00e7ant des connexions synaptiques S-R.<\/p>\n<p><strong>Edward Tolman<\/strong>, au contraire, adopte une \u00e9pist\u00e9mologie descriptive, topologique et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement molaire. Refusant l&rsquo;hyper-formalisme g\u00e9om\u00e9trique de Hull qu&rsquo;il consid\u00e8re comme une armature math\u00e9matique pr\u00e9matur\u00e9e masquant des hypoth\u00e8ses r\u00e9ductrices infond\u00e9es, Tolman pr\u00e9f\u00e8re des concepts fonctionnels souples : les attentes, les matrices de signe, les cartes cognitives et les hypoth\u00e8ses. L\u00e0 o\u00f9 Hull per\u00e7oit l&rsquo;apprentissage comme un processus continu et aveugle d&rsquo;accumulation de forces associatives quantitatives, Tolman le con\u00e7oit comme un processus discontinu, s\u00e9lectif et cognitif de v\u00e9rification d&rsquo;attentes et d&rsquo;encodage relationnel.<\/p>\n<h3>8.2 La guerre des labyrinthes : Les d\u00e9bats des ann\u00e9es 1930 \u00e0 1950<\/h3>\n<p>Cette rivalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique donne naissance \u00e0 ce que les historiens de la psychologie ont nomm\u00e9 la \u00ab guerre des labyrinthes \u00bb (<em>the maze wars<\/em>). Durant plus de deux d\u00e9cennies, les laboratoires de Berkeley et de Yale rivalisent d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 pour monter des contre-exp\u00e9riences sophistiqu\u00e9es visant \u00e0 invalider le mod\u00e8le adverse.<\/p>\n<p>Pour sauver le paradigme associationniste face aux d\u00e9couvertes d\u00e9stabilisantes de Tolman, Hull et ses brillants disciples (notamment <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Kenneth_Spence\">Kenneth Spence<\/a>) d\u00e9ploient des tr\u00e9sors d&rsquo;inventivit\u00e9 th\u00e9orique en inventant le concept de <strong>r\u00e9ponse fractionnaire anticipatrice de but<\/strong> (not\u00e9e <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_g - s_g\">$r_g &#8211; s_g$<\/span>). Face au singe de Tinklepaugh ou aux rats de l&rsquo;apprentissage latent de Tolman, Hull affirme : l&rsquo;organisme ne poss\u00e8de pas une \u00ab repr\u00e9sentation cognitive \u00bb mentale au sens tolmamien ; au cours de ses explorations ant\u00e9rieures, de minuscules fragments p\u00e9riph\u00e9riques et musculaires de la r\u00e9ponse consommatoire finale (des micro-mouvements masticatoires, des micros-s\u00e9cr\u00e9tions de salive, not\u00e9s <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_g\">$r_g$<\/span>) se sont conditionn\u00e9s classiquement aux stimuli environnementaux du labyrinthe. Ces micro-r\u00e9ponses musculaires g\u00e9n\u00e8rent des sensations proprioceptives internes (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_g\">$s_g$<\/span>) qui servent de guides kinesth\u00e9siques \u00e0 la locomotion motrice.<\/p>\n<p>Les hulliens tentent ainsi de r\u00e9int\u00e9grer les cartes cognitives \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du moule m\u00e9caniste en r\u00e9duisant la pens\u00e9e \u00e0 une cha\u00eene de micro-r\u00e9flexes musculaires anticipateurs. De leur c\u00f4t\u00e9, les tolmaniens ripostent en \u00e9liminant m\u00e9thodiquement toutes les sources possibles de r\u00e9troaction p\u00e9riph\u00e9rique : sectionnement des nerfs sensoriels buccaux, blocage pharmacologique de la motricit\u00e9, manipulation des rep\u00e8res distaux dans l&rsquo;obscurit\u00e9, dispositifs de labyrinthes mont\u00e9s sur des chariots mobiles o\u00f9 l&rsquo;animal est transport\u00e9 passivement sans effectuer le moindre mouvement moteur.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque \u00e9tape de la controverse, l&rsquo;\u00e9cole hullienne est contrainte d&rsquo;ajouter de nouvelles hypoth\u00e8ses <em>ad hoc<\/em> \u00e0 son syst\u00e8me pour colmater les br\u00e8ches ouvertes par les donn\u00e9es tolmamiennes, alourdissant le formalisme newtonien de Hull jusqu&rsquo;\u00e0 le rendre excessivement complexe et intenable sur le plan de la parcimonie scientifique.<\/p>\n<h3>8.3 Bilan \u00e9pist\u00e9mologique et d\u00e9nouement historique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 1960, l&rsquo;heure du bilan \u00e9pist\u00e9mologique sonne pour la grande querelle n\u00e9o-b\u00e9havioriste. Le colossal \u00e9difice math\u00e9matique de Clark Hull s&rsquo;effondre progressivement sous le poids de sa propre rigidit\u00e9 : ses \u00e9quations d&rsquo;une pr\u00e9cision illusoire s&rsquo;av\u00e8rent incapables de g\u00e9n\u00e9raliser leurs pr\u00e9dictions en dehors des conditions ultra-restreintes de bo\u00eetes exp\u00e9rimentales sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Inversement, le paradigme tolmamien, bien que parfois critiqu\u00e9 pour son manque de formalisation math\u00e9matique rigoureuse, s&rsquo;impose historiquement par sa <strong>sup\u00e9riorit\u00e9 heuristique<\/strong> et son r\u00e9alisme psychologique. Face \u00e0 des environnements complexes, dynamiques et ambigus, l&rsquo;animal se comporte ind\u00e9niablement comme un agent de traitement de l&rsquo;information guid\u00e9 par des cartes internes flexibles, et non comme un automate r\u00e9flexe m\u00fb par des micro-contractions p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>L&rsquo;affrontement Tolman-Hull s&rsquo;\u00e9teint non par la victoire d&rsquo;un camp sur un champ de bataille \u00e9troit, mais par un d\u00e9passement historique : l&rsquo;av\u00e8nement conjoint de la r\u00e9volution cognitive naissante, de l&rsquo;essor de la cybern\u00e9tique et des premi\u00e8res d\u00e9couvertes de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie moderne. Edward Tolman est d\u00e8s lors universellement r\u00e9habilit\u00e9 comme le pr\u00e9curseur l\u00e9gitime et le p\u00e8re fondateur de la psychologie cognitive moderne, ayant su pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9tude rigoureuse des \u00e9tats mentaux et des repr\u00e9sentations internes au sein de la m\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale la plus stricte.<\/p>\n<h2>9. Validation neurobiologique contemporaine des concepts tolmaniens<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;hippocampe comme substrat de la carte cognitive<\/h3>\n<p>Pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, la m\u00e9taphore tolmamienne de la carte cognitive est demeur\u00e9e une variable interm\u00e9diaire purement abstraite, un construit th\u00e9orique fonctionnel d\u00e9pourvu de substrat anatomique connu. Cette situation change de mani\u00e8re r\u00e9volutionnaire en 1971 lorsque <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_O%27Keefe_(neuroscientist)\">John O&rsquo;Keefe<\/a> et Jonathan Dostrovsky, chercheurs \u00e0 l&rsquo;University College de Londres, d\u00e9couvrent chez le rat les <strong>cellules de lieu<\/strong> (<em>place cells<\/em>) dans la r\u00e9gion CA1 et CA3 de l&rsquo;<strong>hippocampe<\/strong>.<\/p>\n<p>En enregistrant l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique unitaire de neurones pyramidaux hippocampiques chez un rongeur se d\u00e9pla\u00e7ant librement dans une ar\u00e8ne spatiale, O&rsquo;Keefe constate avec stup\u00e9faction que certains neurones s&rsquo;activent intens\u00e9ment uniquement et exclusivement lorsque l&rsquo;animal se trouve dans une portion g\u00e9ographique tr\u00e8s pr\u00e9cise de l&rsquo;environnement (le \u00ab champ de lieu \u00bb ou <em>place field<\/em> du neurone), quelle que soit l&rsquo;orientation de sa t\u00eate ou la nature de ses mouvements moteurs musculaires. En 1978, John O&rsquo;Keefe et Lynn Nadel publient un ouvrage monumental qui fera date dans l&rsquo;histoire des neurosciences : <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>, rendant un hommage explicite et direct aux th\u00e9ories d&rsquo;Edward Tolman.<\/p>\n<p>La confirmation neurobiologique de l&rsquo;intuition de Tolman atteint son apog\u00e9e en 2005 gr\u00e2ce aux travaux pionniers d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Edvard_Moser\">Edvard Moser<\/a> et <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/May-Britt_Moser\">May-Britt Moser<\/a>, qui d\u00e9couvrent dans le cortex entorhinal m\u00e9dian adjacent les <strong>cellules de grille<\/strong> (<em>grid cells<\/em>). Contrairement aux cellules de lieu, les cellules de grille d\u00e9chargent en formant un maillage hexagonal p\u00e9riodique recouvrant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;espace physique, fournissant au syst\u00e8me nerveux une v\u00e9ritable trame g\u00e9om\u00e9trique m\u00e9trique universelle pour le calcul vectoriel des distances et des directions (l&rsquo;int\u00e9gration de chemin). Ces d\u00e9couvertes, couronn\u00e9es par le Prix Nobel de Physiologie ou M\u00e9decine en 2014, constituent la mat\u00e9rialisation neurobiologique directe du syst\u00e8me de salle de contr\u00f4le centrale postul\u00e9 par Tolman en 1948.<\/p>\n<h3>9.2 Les m\u00e9canismes dopaminergiques et l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la cartographie spatiale hippocampique, la th\u00e9orie de l&rsquo;attente tolmanienne a trouv\u00e9 sa validation neurochimique au c\u0153ur des circuits c\u00e9r\u00e9braux de la motivation et de l&rsquo;apprentissage par renforcement. Dans les ann\u00e9es 1990, les travaux \u00e9lectrophysiologiques s\u00e9minaux de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Wolfram_Schultz\">Wolfram Schultz<\/a> sur le syst\u00e8me dopaminergique m\u00e9socorticolimbique mettent au jour les bases neurales du signal d&rsquo;<strong>erreur de pr\u00e9diction de r\u00e9compense<\/strong> (<em>Reward Prediction Error<\/em> ou RPE) :<\/p>\n<p>Schultz d\u00e9montre que les neurones dopaminergiques de l&rsquo;aire tegmentale ventrale (VTA) et de la substance noire compacte ne codent pas le plaisir ou la consommation de la r\u00e9compense en soi, mais la <em>discordance arithm\u00e9tique entre la r\u00e9compense attendue par le syst\u00e8me cognitif et la r\u00e9compense r\u00e9ellement obtenue<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Si une r\u00e9compense inattendue survient sans signal pr\u00e9alable, les neurones dopaminergiques d\u00e9chargent une bouff\u00e9e phasique d&rsquo;activit\u00e9 positive (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"RPE &gt; 0\">$RPE > 0$<\/span>).<\/li>\n<li>Une fois qu&rsquo;un stimulus pr\u00e9dictif est parfaitement appris, la bouff\u00e9e phasique de dopamine glisse temporellement de la r\u00e9compense vers l&rsquo;apparition du signal : les neurones dopaminergiques encodent d\u00e9sormais l&rsquo;<strong>attente cognitive<\/strong> (<em>expectancy<\/em>) du renfor\u00e7ateur.<\/li>\n<li>Si, de mani\u00e8re clandestine &mdash; exactement comme dans l&rsquo;exp\u00e9rience de Tinklepaugh avec la laitue &mdash;, la r\u00e9compense attendue est omise ou d\u00e9valu\u00e9e, les neurones dopaminergiques subissent une <strong>d\u00e9pression phasique brutale<\/strong> de leur taux de d\u00e9charge basal ($RPE < 0$).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce signal dopaminergique d&rsquo;erreur de pr\u00e9diction est projet\u00e9 massivement vers le striatum ventral et le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, orchestrant la r\u00e9vision instantan\u00e9e des matrices cognitives d&rsquo;attente et l&rsquo;actualisation plastique de la valeur des repr\u00e9sentations d&rsquo;action. La th\u00e9orie tolmanienne de l&rsquo;attente trouve ainsi dans la modulation phasique de la dopamine son m\u00e9canisme computationnel unifi\u00e9.<\/p>\n<h3>9.3 Simulation mentale et exploration vicariante neuronale<\/h3>\n<p>D\u00e8s 1938, Edward Tolman avait d\u00e9crit avec une minutie fascinante un comportement singulier manifest\u00e9 par les rongeurs plac\u00e9s devant un choix directionnel difficile dans un labyrinthe en T : le comportement d&rsquo;<strong>exploration vicariante par essai-erreur<\/strong> (<em>Vicarious Trial and Error<\/em> ou VTE). Arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intersection critique du carrefour, le rat s&rsquo;arr\u00eate physiquement, tourne la t\u00eate alternativement vers le bras gauche puis vers le bras droit, flaire l&rsquo;air, oscille d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 puis de l&rsquo;autre avant de s&rsquo;engager r\u00e9solument dans une voie. Pour Tolman, ce comportement n&rsquo;est pas une h\u00e9sitation motrice stochastique, mais l&rsquo;expression comportementale directe d&rsquo;une d\u00e9lib\u00e9ration cognitive : l&rsquo;animal interroge activement sa carte mentale et simule par anticipation les cons\u00e9quences respectives de chaque bifurcation.<\/p>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&rsquo;enregistrement \u00e9lectrophysiologique simultan\u00e9 de centaines de neurones hippocampiques chez le rat a permis de prouver empiriquement la r\u00e9alit\u00e9 neurobiologique de cette intuition g\u00e9niale d&rsquo;Edward Tolman. Des \u00e9tudes pionni\u00e8res (notamment men\u00e9es par David Redish et Matthijs van der Meer) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce qui se produit dans le cerveau du rongeur lors de ces \u00e9pisodes de VTE :<\/p>\n<p>Pendant que le corps du rat demeure parfaitement immobile au carrefour d&rsquo;intersection, les r\u00e9seaux de cellules de lieu hippocampiques s&rsquo;activent selon des s\u00e9quences temporelles hautement organis\u00e9es et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es (les ondes aigu\u00ebs et ondulations, ou <em>sharp-wave ripples<\/em>), qui projettent litt\u00e9ralement vers l&rsquo;avant une trajectoire spatiale fictive dans le corridor de gauche, puis d\u00e9ploient une seconde trajectoire neuronale prospective dans le corridor de droite :<\/p>\n<ul>\n<li>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne neurophysiologique, connu sous le nom de <strong>pre-play (pr\u00e9-activation prospective)<\/strong> hippocampique, constitue la mat\u00e9rialisation physique de la <em>simulation mentale<\/em>.<\/li>\n<li>L&rsquo;animal explore vicariamment et virtuellement dans son esprit les branches du labyrinthe pour en inspecter les cons\u00e9quences attendues au niveau striatal et pr\u00e9frontal avant d&rsquo;engager irr\u00e9versiblement son appareil musculo-squelettique dans le monde r\u00e9el.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>10. Filiation th\u00e9orique : De Tolman \u00e0 la psychologie cognitive et sociale<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;impulsion d\u00e9cisive vers la r\u00e9volution cognitive<\/h3>\n<p>Bien qu&rsquo;Edward Tolman ait toujours revendiqu\u00e9 son appartenance au b\u00e9haviorisme &mdash; un b\u00e9haviorisme qu&rsquo;il qualifiait lui-m\u00eame d&rsquo;\u00ab h\u00e9t\u00e9rodoxe \u00bb ou de \u00ab m\u00e9thodologique \u00bb &mdash;, son \u0153uvre a constitu\u00e9 le v\u00e9ritable cheval de Troie ayant permis l&rsquo;\u00e9closion historique de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Cognitive_revolution\">r\u00e9volution cognitive<\/a> dans les ann\u00e9es 1950 et 1960. En l\u00e9gitimant scientifiquement l&rsquo;usage de variables interm\u00e9diaires mentalistes pour rendre compte du comportement adaptatif, Tolman a fourni l&rsquo;armature \u00e9pist\u00e9mologique qui a permis \u00e0 toute une g\u00e9n\u00e9ration de jeunes psychologues de s&rsquo;\u00e9manciper d\u00e9finitivement du carcan dogmatique watsonien et skinn\u00e9rien.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact direct des id\u00e9es de Tolman est manifeste chez les p\u00e8res fondateurs de la psychologie cognitive moderne. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jerome_Bruner\">Jerome Bruner<\/a> s&rsquo;inspire directement des concepts tolmaniens d&rsquo;hypoth\u00e8se et de perception intentionnelle pour fonder le mouvement du <em>New Look<\/em> en perception. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/George_Armitage_Miller\">George A. Miller<\/a>, Eugene Galanter et Karl Pribram, dans leur ouvrage s\u00e9minal de 1960 <em>Plans and the Structure of Behavior<\/em>, substituent \u00e0 l&rsquo;arc r\u00e9flexe S-R l&rsquo;unit\u00e9 cybern\u00e9tique TOTE (<em>Test-Operate-Test-Exit<\/em>), une unit\u00e9 computationnelle qui n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la r\u00e9\u00e9criture formelle de la boucle de comparaison d&rsquo;attente forg\u00e9e par Tolman.<\/p>\n<p>Enfin, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ulric_Neisser\">Ulric Neisser<\/a>, dans son trait\u00e9 fondateur <em>Cognitive Psychology<\/em> (1967), consacre Tolman comme le pionnier ayant compris avant tout le monde que l&rsquo;organisme ne r\u00e9agit pas passivement \u00e0 un stimulus \u00e9nerg\u00e9tique brut, mais traite, transforme, stocke et actualise une information organis\u00e9e sous forme de repr\u00e9sentations dynamiques de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h3>10.2 La th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage social et le lieu de contr\u00f4le de Julian Rotter<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel d&rsquo;Edward Tolman a \u00e9galement irrigu\u00e9 en profondeur le champ de la psychologie de la personnalit\u00e9 et de la psychologie sociale par l&rsquo;interm\u00e9diaire de son disciple direct <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Julian_Rotter\">Julian B. Rotter<\/a>. Dans son ouvrage de 1954, <em>Social Learning and Clinical Psychology<\/em>, Rotter transpose la th\u00e9orie de l&rsquo;attente spatiale de Tolman au domaine infiniment plus complexe des interactions sociales et de la motivation humaine.<\/p>\n<p>Rotter formule une \u00e9quation fondamentale pour pr\u00e9dire la probabilit\u00e9 d&rsquo;occurrence d&rsquo;une conduite sociale : le <em>Potentiel de Comportement<\/em> (<em>Behavior Potential<\/em>, BP) est fonction de l&rsquo;<em>Attente<\/em> (<em>Expectancy<\/em>, E) que ce comportement conduira \u00e0 un renfor\u00e7ateur d\u00e9termin\u00e9, et de la <em>Valeur de ce Renforcement<\/em> (<em>Reinforcement Value<\/em>, RV) pour l&rsquo;individu dans une situation donn\u00e9e :<\/p>\n<p><em>BP = f (E, RV)<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette matrice directement d\u00e9riv\u00e9e des matrices de signe-Gestalt tolmaniennes, Rotter \u00e9labore le c\u00e9l\u00e8bre construit du <strong>lieu de contr\u00f4le<\/strong> (<em>Locus of Control<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le contr\u00f4le interne :<\/strong> l&rsquo;individu poss\u00e8de l&rsquo;attente g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e que les cons\u00e9quences de ses actes (succ\u00e8s, \u00e9checs) d\u00e9pendent causalement de ses propres efforts, de ses comp\u00e9tences et de sa strat\u00e9gie personnelle.<\/li>\n<li><strong>Le contr\u00f4le externe :<\/strong> l&rsquo;individu structure sa carte psychologique sur l&rsquo;attente que les \u00e9v\u00e9nements de sa vie sont gouvern\u00e9s par des forces ext\u00e9rieures qu&rsquo;il ne peut influencer (la chance, le destin, le pouvoir d&rsquo;autrui ou la fatalit\u00e9 institutionnelle).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction th\u00e9orique majeure, qui continue de structurer des milliers de recherches en psychologie de la sant\u00e9, en \u00e9ducation et en clinique, constitue une \u00e9manation directe de la th\u00e8se tolmanienne selon laquelle les conduites humaines sont r\u00e9gies par des syst\u00e8mes d&rsquo;attentes causales stables.<\/p>\n<h3>10.3 Le mod\u00e8le motivationnel Valence-Instrumentalit\u00e9-Attente de Victor Vroom<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1960, la th\u00e9orie de l&rsquo;attente franchit une nouvelle fronti\u00e8re conceptuelle en p\u00e9n\u00e9trant au c\u0153ur de la psychologie du travail, du management et du comportement organisationnel sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;\u00e9conomiste et psychologue <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Victor_Vroom\">Victor Vroom<\/a>. Dans son trait\u00e9 de 1964, <em>Work and Motivation<\/em>, Vroom \u00e9labore le c\u00e9l\u00e8bre <strong>mod\u00e8le VIE<\/strong> (Valence &ndash; Instrumentalit\u00e9 &ndash; Attente\/Expectancy), qui demeure \u00e0 ce jour la th\u00e9orie cognitive de la motivation la plus rigoureuse et la plus influente appliqu\u00e9e au monde organisationnel.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le d\u00e9compose la force motivationnelle d&rsquo;un agent selon une logique multiplicative triadique qui fait \u00e9cho de mani\u00e8re frappante \u00e0 la relation de signe-Gestalt de Tolman :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Attente (<em>Expectancy<\/em> ou relation Effort &rarr; Performance) :<\/strong> la croyance subjective de l&rsquo;individu qu&rsquo;un certain quantum d&rsquo;effort investi lui permettra d&rsquo;atteindre le niveau de performance requis (\u00ab Si je travaille dur et \u043c\u0435\u0442\u043e\u0434\u0438iquement, suis-je capable d&rsquo;accomplir cette t\u00e2che avec succ\u00e8s ? \u00bb). C&rsquo;est l&rsquo;attente de premier ordre.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Instrumentalit\u00e9 (<em>Instrumentality<\/em> ou relation Performance &rarr; R\u00e9sultat) :<\/strong> la probabilit\u00e9 per\u00e7ue par l&rsquo;individu que l&rsquo;atteinte effective de la performance conduira \u00e0 l&rsquo;obtention d&rsquo;une cons\u00e9quence secondaire d\u00e9termin\u00e9e (\u00ab Si j&rsquo;atteins cet objectif de vente, l&rsquo;entreprise m&rsquo;accordera-t-elle la promotion ou la prime promise ? \u00bb). C&rsquo;est l&rsquo;attente de second ordre reliant le signe au significat.<\/li>\n<li><strong>La Valence (<em>Valence<\/em> ou Valeur du r\u00e9sultat) :<\/strong> l&rsquo;attrait affectif intrins\u00e8que et la valeur subjective accord\u00e9e par l&rsquo;agent \u00e0 la cons\u00e9quence finale (\u00ab Cette promotion ou cette prime a-t-elle une r\u00e9elle importance au regard de mes aspirations personnelles ? \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>La formule math\u00e9matique de Vroom stipule que la Force Motivationnelle est le produit des trois termes : <em>Motivation = A &times; I &times; V<\/em>. Si l&rsquo;une des trois variables est nulle &mdash; par exemple, si un employ\u00e9 sait qu&rsquo;il peut r\u00e9ussir la t\u00e2che (forte attente) mais est convaincu que sa performance ne sera r\u00e9compens\u00e9e par aucune reconnaissance (instrumentalit\u00e9 nulle) &mdash;, la motivation totale s&rsquo;annule compl\u00e8tement. Ce formalisme d\u00e9cisionnel repr\u00e9sente l&rsquo;incarnation op\u00e9rationnelle moderne la plus \u00e9clatante du b\u00e9haviorisme intentionnel tolmanien dans le monde des organisations.<\/p>\n<h2>11. Applications contemporaines en intelligence artificielle et robotique<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;apprentissage par renforcement fond\u00e9 sur un mod\u00e8le<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des hommages les plus spectaculaires rendus \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;Edward Tolman r\u00e9side dans l&rsquo;architecture m\u00eame de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Reinforcement_learning\">apprentissage par renforcement<\/a> (<em>Reinforcement Learning<\/em> ou RL), branche ma\u00eetresse de l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine formalis\u00e9e par Richard Sutton et Andrew Barto. Dans ce domaine, une dichotomie th\u00e9orique absolue structure l&rsquo;ensemble de la recherche algorithmique : la distinction entre les m\u00e9thodes <strong>sans mod\u00e8le (<em>model-free<\/em>)<\/strong> et les m\u00e9thodes <strong>fond\u00e9es sur un mod\u00e8le (<em>model-based<\/em>)<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette taxonomie algorithmique reproduit fid\u00e8lement la confrontation historique entre Clark Hull et Edward Tolman :<\/p>\n<ul>\n<li>Les algorithmes <em>model-free<\/em> (tels que le <em>Q-learning<\/em> classique ou les m\u00e9thodes de gradient de politique) sont les h\u00e9ritiers directs du b\u00e9haviorisme hullien et thorndikien. L&rsquo;agent artificiel met \u00e0 jour une table ou un r\u00e9seau associant des paires \u00c9tat-Action \u00e0 des valeurs scalaires num\u00e9riques par simple essai-erreur statistique. L&rsquo;agent ne poss\u00e8de aucune repr\u00e9sentation interne de la dynamique de son monde : il sait simplement qu&rsquo;en pr\u00e9sence de l&rsquo;\u00e9tat <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S_1\">$S_1$<\/span>, l&rsquo;action <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A_1\">$A_1$<\/span> poss\u00e8de une valeur \u00e9lev\u00e9e. Ces agents sont aveugles, inflexibles en cas de changement de r\u00e9compense, et n\u00e9cessitent des millions d&rsquo;essais d&rsquo;entra\u00eenement pour converger (forte inefficience d&rsquo;\u00e9chantillonnage).<\/li>\n<li>Les algorithmes <em>model-based<\/em> incarnent la concr\u00e9tisation math\u00e9matique du b\u00e9haviorisme intentionnel de Tolman. L&rsquo;agent artificiel apprend explicitement une <strong>carte interne dynamique<\/strong> de son environnement, formalis\u00e9e sous la forme d&rsquo;un mod\u00e8le probabiliste de transition : <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(S_{t+1} | S_t, A_t)\">$P(S_{t+1} | S_t, A_t)$<\/span>, coupl\u00e9 \u00e0 une fonction de r\u00e9compense pr\u00e9dictive <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R(S_t, A_t)\">$R(S_t, A_t)$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ce mod\u00e8le &mdash; qui n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une carte cognitive computationnelle &mdash;, l&rsquo;agent peut proc\u00e9der \u00e0 de la planification prospective hors-ligne (simulation mentale arborescente de type <em>Monte Carlo Tree Search<\/em>), s&rsquo;adapter instantan\u00e9ment \u00e0 la d\u00e9valuation soudaine d&rsquo;un but ou \u00e0 l&rsquo;apparition de barri\u00e8res infranchissables, et manifester un authentique apprentissage latent en exploitant des donn\u00e9es exploratoires collect\u00e9es sans fonction de co\u00fbt pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>11.2 La cartographie simultan\u00e9e et localisation robotique<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la robotique autonome terrestre et spatiale, le d\u00e9fi technique colossal consistant \u00e0 permettre \u00e0 un robot mobile d&rsquo;\u00e9voluer dans un environnement inconnu et d\u00e9pourvu de balises GPS a donn\u00e9 naissance au paradigme du <strong>SLAM (<em>Simultaneous Localization and Mapping<\/em>)<\/strong>. Pour r\u00e9soudre ce probl\u00e8me computationnel hautement complexe &mdash; o\u00f9 le robot doit simultan\u00e9ment construire la carte du milieu et estimer sa propre position \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette carte en train de na\u00eetre &mdash;, les ing\u00e9nieurs roboticiens ont impl\u00e9ment\u00e9 des architectures logicielles directement transpos\u00e9es des concepts tolmaniens :<\/p>\n<p>Les syst\u00e8mes robotiques modernes ne se contentent pas de cartes m\u00e9triques et trigonom\u00e9triques brutes (nuages de points laser LiDAR), trop lourdes en calcul et hypersensibles au bruit des capteurs physiques. Ils combinent ces donn\u00e9es avec des <strong>cartes topologiques<\/strong>, qui structurent l&rsquo;espace sous la forme d&rsquo;un graphe de n\u0153uds (lieux caract\u00e9ristiques reconnus par reconnaissance visuelle de rep\u00e8res) reli\u00e9s par des arcs (possibilit\u00e9s d&rsquo;action et de d\u00e9placement moteur).<\/p>\n<p>Cette architecture en graphe permet aux robots :<\/p>\n<ul>\n<li>De r\u00e9aliser la \u00ab fermeture de boucle \u00bb (<em>loop closure<\/em>) : reconna\u00eetre instantan\u00e9ment un lieu pr\u00e9c\u00e9demment visit\u00e9 sous un angle visuel diff\u00e9rent, op\u00e9rant une r\u00e9conciliation globale de la carte mentale du robot.<\/li>\n<li>D&rsquo;effectuer des inf\u00e9rences de raccourcis optimaux \u00e0 travers les n\u0153uds du graphe sans avoir \u00e0 calculer en continu chaque millim\u00e8tre d&rsquo;espace vide, reproduisant ainsi avec des microprocesseurs le comportement du rat de Tolman dans le labyrinthe rayonnant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 Agents autonomes, curiosit\u00e9 artificielle et inf\u00e9rence active<\/h3>\n<p>Un autre d\u00e9fi majeur de l&rsquo;intelligence artificielle moderne consiste \u00e0 d\u00e9passer la d\u00e9pendance envers les r\u00e9compenses extrins\u00e8ques denses : comment concevoir un agent capable d&rsquo;explorer un monde virtuel sans recevoir continuellement des points de score positifs ? Cette \u00e9nigme computationnelle a trouv\u00e9 sa r\u00e9ponse dans les paradigmes de la <strong>motivation intrins\u00e8que<\/strong> et de la <strong>curiosit\u00e9 artificielle<\/strong>, qui op\u00e9rationnalisent math\u00e9matiquement l&rsquo;apprentissage latent d\u00e9crit par Tolman et Honzik en 1930.<\/p>\n<p>Des algorithmes d&rsquo;avant-garde (comme les mod\u00e8les de <em>curiosity-driven learning<\/em> de Pathak et al.) dotent les agents autonomes d&rsquo;une fonction d&rsquo;optimisation interne visant \u00e0 maximiser la surprise cognitive ou l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction de leur propre mod\u00e8le prospectif du monde. L&rsquo;agent explore pr\u00e9f\u00e9rentiellement les zones du milieu dont il ne comprend pas encore les transitions, s&rsquo;appropriant la structure latente de l&rsquo;espace dans le seul but de r\u00e9duire l&rsquo;entropie de sa carte cognitive interne.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche converge de mani\u00e8re spectaculaire avec la th\u00e9orie neuroscientifique de l&rsquo;<strong>inf\u00e9rence active<\/strong> et le <strong>principe de l&rsquo;\u00e9nergie libre<\/strong> formul\u00e9s par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Friston\">Karl Friston<\/a>. Selon Friston, tout syst\u00e8me vivant est un moteur d&rsquo;inf\u00e9rence pr\u00e9dictive qui cherche imp\u00e9rativement \u00e0 minimiser la surprise sensorielle (l&rsquo;\u00e9nergie libre variationnelle). Dans ce cadre, les attentes tolmaniennes (<em>expectancies<\/em>) constituent des mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs pr\u00e9dictifs descendants (<em>top-down<\/em>) que le cerveau projette en permanence sur le monde sensoriel. L&rsquo;action motrice n&rsquo;est plus un r\u00e9flexe passif, mais une tentative active d&rsquo;\u00e9chantillonner le monde pour forcer la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 correspondre aux attentes g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la carte cognitive, r\u00e9alisant la synth\u00e8se computationnelle d\u00e9finitive entre perception, intention et motricit\u00e9.<\/p>\n<h2>12. \u00c9valuation critique et actualit\u00e9 du paradigme tolmanien<\/h2>\n<h3>12.1 Limites historiques et critiques m\u00e9thodologiques initiales<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa remarquable clairvoyance et de son succ\u00e8s historique r\u00e9trospectif, l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Edward Tolman n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 exempte de limitations th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques s\u00e9v\u00e8res, qui expliquent pourquoi son paradigme n&rsquo;a pas imm\u00e9diatement balay\u00e9 la concurrence hullienne durant l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme :<\/p>\n<p>La critique la plus redoutable et la plus c\u00e9l\u00e8bre adress\u00e9e \u00e0 Tolman fut formul\u00e9e avec une pointe d&rsquo;ironie ac\u00e9r\u00e9e par le psychologue associationniste <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Edwin_Ray_Guthrie\">Edwin R. Guthrie<\/a> dans son essai critique de 1935 :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La th\u00e9orie de Tolman laisse le rat profond\u00e9ment perdu dans ses pens\u00e9es au carrefour du labyrinthe. Il sait parfaitement o\u00f9 se trouve la nourriture, il a \u00e9labor\u00e9 une carte cognitive impeccable et une attente relationnelle raffin\u00e9e, mais il n&rsquo;a aucun m\u00e9canisme moteur pour courir jusqu&rsquo;\u00e0 la bo\u00eete. Pour agir, le rat de Tolman doit \u00eatre pouss\u00e9 par un coup de pied venu de l&rsquo;ext\u00e9rieur. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette formule humoristique met le doigt sur la faiblesse structurelle du syst\u00e8me tolmamien de l&rsquo;\u00e9poque : la **formalisation insuffisante du passage de la repr\u00e9sentation mentale \u00e0 l&rsquo;acte moteur**. Tolman d\u00e9crivait avec \u00e9clat la constitution des connaissances spatiales et s\u00e9mantiques chez l&rsquo;animal, mais demeurait flou quant aux algorithmes computationnels pr\u00e9cis permettant \u00e0 cette carte interne d&rsquo;activer s\u00e9lectivement un groupe de neurones moteurs pour initier un d\u00e9placement physique dans l&rsquo;espace tridimensionnel.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le refus d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de Tolman de s&rsquo;enfermer dans un syst\u00e8me formel math\u00e9matis\u00e9 &mdash; s&rsquo;il lui a \u00e9vit\u00e9 le naufrage doctrinal qui a emport\u00e9 les \u00e9quations de Hull &mdash; a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 ses \u00e9crits une tonalit\u00e9 descriptive et discursive parfois jug\u00e9e insuffisamment contraignante sur le plan quantitatif par les standards positivistes de la recherche am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1940.<\/p>\n<h3>12.2 La r\u00e9conciliation moderne des syst\u00e8mes habituels et d\u00e9lib\u00e9ratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des r\u00e9solutions scientifiques les plus \u00e9l\u00e9gantes des controverses du XXe si\u00e8cle r\u00e9side dans le constat que la science moderne n&rsquo;a pas eu \u00e0 choisir d\u00e9finitivement entre le mod\u00e8le de Clark Hull et celui d&rsquo;Edward Tolman : elle a d\u00e9montr\u00e9 que **les deux th\u00e9ories avaient raison**, chacune d\u00e9crivant l&rsquo;un des deux syst\u00e8mes d\u00e9cisionnels distincts mais hautement intriqu\u00e9s qui cohabitent au sein de l&rsquo;enc\u00e9phale des mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>Les neurosciences cognitives computationnelles contemporaines (notamment \u00e0 travers les travaux fondateurs de Nathaniel Daw, Yael Niv et Peter Dayan) ont formalis\u00e9 cette dualit\u00e9 fonctionnelle sous la forme de deux syst\u00e8mes computationnels concurrents :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me d\u00e9lib\u00e9ratif ou fond\u00e9 sur un mod\u00e8le (<em>Model-Based System<\/em>) :<\/strong> directement h\u00e9rit\u00e9 de Tolman, il est sous-tendu neurobiologiquement par l&rsquo;hippocampe, le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le striatum ant\u00e9rieur (noyau caud\u00e9). Il op\u00e8re par simulation prospective arborescente, encode les cartes spatiales et causales, s&rsquo;adapte instantan\u00e9ment \u00e0 la d\u00e9valuation de la r\u00e9compense, mais requiert une charge cognitive \u00e9lev\u00e9e et un temps de d\u00e9lib\u00e9ration computationnel important.<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me habituel ou sans mod\u00e8le (<em>Model-Free System<\/em>) :<\/strong> directement h\u00e9rit\u00e9 de Hull et Thorndike, il est sous-tendu par le striatum dorsolat\u00e9ral (putamen) et les projections motrices cortico-basales. Il fonctionne par d\u00e9clenchement automatique de r\u00e9flexes S-R consolid\u00e9s, est insensible \u00e0 la d\u00e9valuation imm\u00e9diate de la r\u00e9compense, mais offre une vitesse d&rsquo;ex\u00e9cution fulgurante et un co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique c\u00e9r\u00e9bral quasi nul.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le cerveau proc\u00e8de en permanence \u00e0 un arbitrage computationnel bay\u00e9sien entre ces deux circuits : face \u00e0 une situation nouvelle, complexe ou incertaine, le syst\u00e8me tolmamien prend le contr\u00f4le des op\u00e9rations ; d\u00e8s lors que l&rsquo;environnement devient stable et ultra-r\u00e9p\u00e9titif, le syst\u00e8me hullien prend le relais pour automatiser l&rsquo;action motrice routini\u00e8re, r\u00e9conciliant ainsi les deux g\u00e9ants de la psychologie dans une synth\u00e8se neurobiologique unifi\u00e9e.<\/p>\n<h3>12.3 La port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique durable de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Edward Tolman<\/h3>\n<p>Au terme de cette fresque historique et conceptuelle, Edward Chace Tolman \u00e9merge ind\u00e9niablement comme l&rsquo;un des esprits les plus visionnaires, subtils et pr\u00e9monitoires de toute l&rsquo;histoire des sciences du comportement et de l&rsquo;esprit. Alors que ses contemporains s&rsquo;enfermaient dans les impasses jumelles d&rsquo;un mentalisme subjectif inv\u00e9rifiable ou d&rsquo;un m\u00e9canicisme mol\u00e9culaire mutilant, Tolman a su tracer une voie m\u00e9diane royale : celle d&rsquo;un b\u00e9haviorisme rigoureusement objectif dans sa m\u00e9thode empirique, mais r\u00e9solument cognitiviste et intentionnel dans sa port\u00e9e th\u00e9orique.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant magistralement la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;apprentissage latent, en arrachant l&rsquo;organisme au d\u00e9terminisme passif des connexions r\u00e9flexes, en identifiant la finalit\u00e9 comme une propri\u00e9t\u00e9 physique constatable du vivant et en forgeant le concept monumental de carte cognitive, Tolman a dessin\u00e9 &mdash; avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance &mdash; les fondations conceptuelles sur lesquelles reposent aujourd&rsquo;hui :<\/p>\n<ul>\n<li>Les neurosciences de la m\u00e9moire et de la navigation spatiale hippocampique.<\/li>\n<li>Les mod\u00e8les computationnels de l&rsquo;apprentissage par renforcement en intelligence artificielle.<\/li>\n<li>Les th\u00e9ories contemporaines de la motivation et de l&rsquo;auto-efficacit\u00e9 en psychologie humaine.<\/li>\n<li>La philosophie computationnelle de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;action intentionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par sa d\u00e9marche intellectuelle empreinte d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodologique sans faille, d&rsquo;une infinie curiosit\u00e9 pour les capacit\u00e9s r\u00e9elles du vivant et d&rsquo;une modestie philosophique rare &mdash; illustr\u00e9e par son refus des dogmes scl\u00e9rosants &mdash;, Edward Tolman a r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;intelligence de l&rsquo;animal et pr\u00e9figur\u00e9 la compr\u00e9hension moderne de l&rsquo;esprit comme un syst\u00e8me actif de pr\u00e9diction, de cartographie et de libert\u00e9 adaptative dans l&rsquo;univers physique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bruner, J. S. (1957). On perceptual readiness. <em>Psychological Review<\/em>, 64(2), 123\u2013152. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043805\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043805<\/a><\/li>\n<li>Daw, N. D., Niv, Y., &amp; Dayan, P. (2005). Uncertainty-based competition between prefrontal and dorsolateral striatal systems for behavioral control. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 8(12), 1704\u20131711. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn1560\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn1560<\/a><\/li>\n<li>Friston, K. (2010). The free-energy principle: a unified brain theory?. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127\u2013138. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/li>\n<li>Guthrie, E. R. (1935). <em>The Psychology of Learning<\/em>. Harper &amp; Brothers. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychologyoflear00guth\">https:\/\/archive.org\/details\/psychologyoflear00guth<\/a><\/li>\n<li>Honzik, C. H., &amp; Tolman, E. C. (1936). The action of ability to generalize in the rat. <em>Journal of Comparative Psychology<\/em>, 22(2), 287\u2013309. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054705\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054705<\/a><\/li>\n<li>Hull, C. L. (1943). <em>Principles of Behavior: An Introduction to Behavior Theory<\/em>. D. Appleton-Century Company. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/principlesofbeha00hull\">https:\/\/archive.org\/details\/principlesofbeha00hull<\/a><\/li>\n<li>Lewin, K. (1936). <em>Principles of Topological Psychology<\/em>. McGraw-Hill. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10019-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10019-000<\/a><\/li>\n<li>Macfarlane, D. A. (1930). The role of kinesthesis in maze learning. <em>University of California Publications in Psychology<\/em>, 4, 277\u2013305.<\/li>\n<li>Miller, G. A., Galanter, E., &amp; Pribram, K. H. (1960). <em>Plans and the Structure of Behavior<\/em>. Henry Holt &amp; Co. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10039-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10039-000<\/a><\/li>\n<li>Moser, E. I., Kropff, E., &amp; Moser, M. B. (2008). Place cells, grid cells, and the brain&rsquo;s spatial representation system. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 31, 69\u201389. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.31.061307.090723\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.31.061307.090723<\/a><\/li>\n<li>Neisser, U. (1967). <em>Cognitive Psychology<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>O&rsquo;Keefe, J., &amp; Nadel, L. (1978). <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>. Oxford University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cognitivemap.net\/\">https:\/\/www.cognitivemap.net\/<\/a><\/li>\n<li>Rotter, J. B. (1954). <em>Social Learning and Clinical Psychology<\/em>. Prentice-Hall. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10788-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10788-000<\/a><\/li>\n<li>Schultz, W., Dayan, P., &amp; Montague, P. R. (1997). A neural substrate of prediction and reward. <em>Science<\/em>, 275(5306), 1593\u20131599. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.275.5306.1593\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.275.5306.1593<\/a><\/li>\n<li>Sutton, R. S., &amp; Barto, A. G. (2018). <em>Reinforcement Learning: An Introduction<\/em> (2nd ed.). MIT Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/incompleteideas.net\/book\/the-book-2nd.html\">http:\/\/incompleteideas.net\/book\/the-book-2nd.html<\/a><\/li>\n<li>Thorndike, E. L. (1898). Animal intelligence: An experimental study of the associative processes in animals. <em>The Psychological Review: Monograph Supplements<\/em>, 2(4), i\u2013109. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987<\/a><\/li>\n<li>Tinklepaugh, O. L. (1928). An experimental study of representative factors in monkeys. <em>Journal of Comparative Psychology<\/em>, 8(3), 197\u2013236. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0075798\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0075798<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1932). <em>Purposive Behavior in Animals and Men<\/em>. The Century Co. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/purposivebehavio00tolm\">https:\/\/archive.org\/details\/purposivebehavio00tolm<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1938). The determiners of behavior at a choice point. <em>Psychological Review<\/em>, 45(1), 1\u201341. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0062733\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0062733<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1948). Cognitive maps in rats and men. <em>Psychological Review<\/em>, 55(4), 189\u2013208. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C., &amp; Honzik, C. H. (1930). Introduction and removal of reward, and maze performance in rats. <em>University of California Publications in Psychology<\/em>, 4(19), 257\u2013275.<\/li>\n<li>Tolman, E. C., Ritchie, B. F., &amp; Kalish, D. (1946). Studies in spatial learning: II. Place learning versus response learning. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 36(3), 221\u2013229. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0060262\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0060262<\/a><\/li>\n<li>Vroom, V. H. (1964). <em>Work and Motivation<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie des exp\u00e9riences d&rsquo;Edward Tolman sur la th\u00e9orie de l&rsquo;attente, l&rsquo;apprentissage latent et les cartes cognitives en psychologie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[4694,7106,7101,4695,7105],"class_list":["post-5195","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-apprentissage-latent","tag-behaviorisme-intentionnel","tag-cartes-cognitives","tag-edward-tolman","tag-theorie-de-lattente"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5195","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5195"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5195\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5195"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5195"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5195"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}