{"id":5193,"date":"2026-09-11T17:49:25","date_gmt":"2026-09-11T17:49:25","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-apprentissage-lieu-contre-reponse-edward-tolman\/"},"modified":"2026-09-11T17:49:25","modified_gmt":"2026-09-11T17:49:25","slug":"experience-apprentissage-lieu-contre-reponse-edward-tolman","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-apprentissage-lieu-contre-reponse-edward-tolman","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;apprentissage du lieu contre la r\u00e9ponse &#8211; Edward Tolman"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;histoire de la psychologie scientifique et des neurosciences cognitives modernes se dresse une controverse fondamentale qui a red\u00e9fini notre conception de l&rsquo;esprit animal et humain : l&rsquo;organisme vivant naviguant dans son environnement n&rsquo;est-il qu&rsquo;un automate gouvern\u00e9 par des associations r\u00e9flexes aveugles, ou un agent actif capable d&rsquo;\u00e9laborer une repr\u00e9sentation structur\u00e9e et dynamique du monde ext\u00e9rieur ? Durant les d\u00e9cennies 1930 et 1940, la psychologie exp\u00e9rimentale nord-am\u00e9ricaine \u00e9tait presque enti\u00e8rement sous le joug d&rsquo;une orthodoxie m\u00e9thodologique et conceptuelle implacable, incarn\u00e9e par le b\u00e9haviorisme radical et n\u00e9o-b\u00e9havioriste. Selon cette approche dominante, tout recours aux \u00e9tats mentaux inobservables, aux cartes internes ou \u00e0 la finalit\u00e9 \u00e9tait rejet\u00e9 avec v\u00e9h\u00e9mence au nom du positivisme logique et du physicalisme le plus strict. L&rsquo;apprentissage n&rsquo;\u00e9tait alors con\u00e7u que comme le renforcement progressif de connexions m\u00e9caniques directes unissant un stimulus p\u00e9riph\u00e9rique \u00e0 une r\u00e9ponse motrice musculaire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce climat intellectuel d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme intransigeant que le psychologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">Edward Chace Tolman<\/a>, professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, a con\u00e7u et orchestr\u00e9 une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences novatrices dont la port\u00e9e allait \u00e9branler les fondations m\u00eames de l&#8217;empire b\u00e9havioriste. Parmi ces contributions empiriques, l&rsquo;exp\u00e9rience canonique de 1946, men\u00e9e en collaboration avec B. F. Ritchie et D. Kalish et portant sur l&rsquo;apprentissage du lieu contre l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse (<em>place learning versus response learning<\/em>), constitue une v\u00e9ritable rupture \u00e9pist\u00e9mologique. En confrontant directement deux hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques inconciliables au moyen d&rsquo;un ing\u00e9nieux dispositif de labyrinthe en croix, cette recherche posait une question d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9sarmante mais aux cons\u00e9quences colossales : lorsqu&rsquo;un rat de laboratoire se d\u00e9place avec succ\u00e8s vers une r\u00e9compense nutritive, apprend-il une s\u00e9quence de contractions musculaires corporelles invariantes (tourner \u00e0 droite ou \u00e0 gauche) ou acquiert-il une connaissance spatiale allocentrique de la localisation g\u00e9ographique absolue de son objectif ?<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une analyse acad\u00e9mique et exhaustive de cette exp\u00e9rience historique, depuis ses racines \u00e9pist\u00e9mologiques et ses d\u00e9bats m\u00e9thodologiques avec l&rsquo;\u00e9cole m\u00e9caniste de Clark Hull, jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9sonances contemporaines les plus avanc\u00e9es au sein de la neurobiologie spatiale, de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale humaine et de l&rsquo;intelligence artificielle autonome. \u00c0 travers l&rsquo;examen minutieux des protocoles d&rsquo;entra\u00eenement, des r\u00e9sultats comportementaux originaux, des modulations neurobiologiques impliquant la dissociation fonctionnelle entre le syst\u00e8me hippocampique et le striatum dorsal, ainsi que de la d\u00e9couverte des cellules de lieu et de grille r\u00e9compens\u00e9e par le prix Nobel, nous explorerons comment l&rsquo;intuition pionni\u00e8re de Tolman a inaugur\u00e9 la r\u00e9volution cognitive et continue de fa\u00e7onner notre compr\u00e9hension des architectures de la m\u00e9moire et de l&rsquo;action orient\u00e9e vers un but.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et \u00e9mergence du d\u00e9bat b\u00e9havioriste<\/h2>\n<h3>1.1 La pr\u00e9dominance du b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste de Watson et Hull<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du paradigme stimulus-r\u00e9ponse (S-R) dans la psychologie exp\u00e9rimentale am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1930 et 1940 d\u00e9coule directement de la rupture m\u00e9thodologique initi\u00e9e en 1913 par John B. Watson. Ce dernier proclamait que pour acc\u00e9der au statut de science de la nature l\u00e9gitime, la psychologie devait imp\u00e9rativement expurger de son champ d&rsquo;investigation tout r\u00e9sidu de vocabulaire mentaliste h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;introspectionnisme wundtien ou titchen\u00e9rien. Des concepts cardinaux tels que la conscience, l&rsquo;intention, l&rsquo;attente ou la m\u00e9moire devaient \u00eatre syst\u00e9matiquement \u00e9radiqu\u00e9s au profit de variables strictement op\u00e9rationnalisables, physiques et publiquement mesurables. Dans cette optique physicaliste, l&rsquo;organisme biologique \u00e9tait conceptualis\u00e9 comme une bo\u00eete noire r\u00e9agissant de mani\u00e8re purement r\u00e9flexe aux modifications \u00e9nerg\u00e9tiques et physiques provenant des stimuli de l&rsquo;environnement p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Cette approche m\u00e9caniste a atteint son apog\u00e9e conceptuelle et formelle sous l&rsquo;\u00e9gide de Clark L. Hull \u00e0 l&rsquo;Institute of Human Relations de l&rsquo;Universit\u00e9 de Yale. Hull cherchait \u00e0 formuler une th\u00e9orie logico-d\u00e9ductive globale du comportement, fortement inspir\u00e9e des principes axiomatiques des <em>Principia Mathematica<\/em> de Newton. Dans son \u0153uvre majeure, <em>Principles of Behavior<\/em> (1943), Hull postule que toute modification comportementale stable \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire tout apprentissage \u2013 s&rsquo;explique par la formation de liaisons associatives directes entre les r\u00e9cepteurs aff\u00e9rents et les effecteurs musculaires ou glandulaires eff\u00e9rents. L&rsquo;unit\u00e9 centrale de cette th\u00e9orie est la force de l&rsquo;habitude (not\u00e9e <em>sHr<\/em>), une variable math\u00e9matique cumulative qui cro\u00eet de mani\u00e8re asymptotique en fonction directe du nombre d&rsquo;essais au cours desquels la r\u00e9ponse motrice est temporellement contigu\u00eb \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement de renforcement biologique.<\/p>\n<p>Pour Hull et ses disciples, le renforcement ne d\u00e9signe nullement la confirmation d&rsquo;une hypoth\u00e8se ou la satisfaction d&rsquo;une attente cognitive subjective, mais bien un processus physiologique purement m\u00e9canique : la r\u00e9duction primaire ou secondaire d&rsquo;une pulsion motrice interne (<em>drive reduction<\/em>). La faim, la soif ou l&rsquo;\u00e9chappement \u00e0 la douleur constituent des \u00e9tats de tension biologique que l&rsquo;action musculaire att\u00e9nue ; c&rsquo;est cette d\u00e9crue de la pulsion qui agit r\u00e9troactivement pour souder le stimulus environnemental \u00e0 la flexion motrice imm\u00e9diatement ant\u00e9rieure. Tout recours \u00e0 la t\u00e9l\u00e9ologie, aux \u00e9tats de conscience prospectifs ou \u00e0 des repr\u00e9sentations spatiales internes non observables \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;orthodoxie hullienne comme une r\u00e9gression obscurantiste vers l&rsquo;animisme ou le dualisme cart\u00e9sien.<\/p>\n<h3>1.2 La rupture \u00e9pist\u00e9mologique introduite par Edward Chace Tolman<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette h\u00e9g\u00e9monie m\u00e9caniste, Edward Chace Tolman a b\u00e2ti au cours des ann\u00e9es 1930 une position dissidente hautement originale qu&rsquo;il a formalis\u00e9e sous l&rsquo;appellation de b\u00e9haviorisme intentionnel ou t\u00e9l\u00e9ologique (<em>purposive behaviorism<\/em>), notamment dans son ouvrage s\u00e9minal de 1932, <em>Purposive Behavior in Animals and Men<\/em>. Tolman partageait avec Watson et Hull le refus cat\u00e9gorique de l&rsquo;introspectionnisme et adh\u00e9rait sans concession aux imp\u00e9ratifs m\u00e9thodologiques d&rsquo;une observation comportementale stricte, contr\u00f4l\u00e9e et reproductible. Cependant, il rejetait \u00e9nergiquement la r\u00e9duction mol\u00e9culaire du comportement \u00e0 de simples soubresauts musculaires ou \u00e0 des s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires \u00e9l\u00e9mentaires (<em>molecular behaviorism<\/em>). Pour Tolman, le comportement r\u00e9el est molaire : il poss\u00e8de des propri\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes intrins\u00e8ques, la plus saillante \u00e9tant qu&rsquo;il est toujours orient\u00e9 vers un but (<em>goal-directed<\/em>) et caract\u00e9ris\u00e9 par une recherche continue de fins au moyen d&rsquo;ajustements plastiques et s\u00e9lectifs.<\/p>\n<p>La rupture \u00e9pist\u00e9mologique tolmanienne s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9e par l&rsquo;introduction de la distinction th\u00e9orique fondamentale entre apprentissage latent et performance motrice mesurable. \u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences d\u00e9sormais classiques publi\u00e9es avec H. C. Blodgett en 1929, Tolman a d\u00e9montr\u00e9 que des rongeurs explorant un labyrinthe complexe sans aucune r\u00e9compense alimentaire n&rsquo;affichaient apparemment aucune am\u00e9lioration de leur performance si l&rsquo;on s&rsquo;en tenait \u00e0 la m\u00e9trique hullienne du nombre d&rsquo;erreurs commises. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 une r\u00e9compense nutritive \u00e9tait introduite apr\u00e8s plusieurs jours d&rsquo;exploration libre, le nombre d&rsquo;erreurs s&rsquo;effondrait de mani\u00e8re spectaculaire d\u00e8s l&rsquo;essai suivant, atteignant instantan\u00e9ment le niveau des animaux r\u00e9compens\u00e9s depuis le premier jour. Cette observation \u00e9tablissait de fa\u00e7on indiscutable que l&rsquo;apprentissage du trac\u00e9 environnemental s&rsquo;\u00e9tait op\u00e9r\u00e9 en l&rsquo;absence totale de renforcement au sens de Hull, et qu&rsquo;il demeurait latent jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une motivation vienne le traduire en une performance comportementale active.<\/p>\n<p>Pour formaliser cette structure cognitive sous-jacente tout en respectant les standards de la scientificit\u00e9 positiviste, Tolman a introduit le concept \u00e9pist\u00e9mologique de variables interm\u00e9diaires (<em>intervening variables<\/em>). Positionn\u00e9es fonctionnellement entre les variables ind\u00e9pendantes manipulables par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur (stimuli environnementaux, temps de privation, configurations g\u00e9om\u00e9triques) et les variables d\u00e9pendantes mesurables (vitesse de course, choix directionnels, taux d&rsquo;erreurs), ces entit\u00e9s th\u00e9oriques permettaient de mod\u00e9liser des \u00e9tats internes tels que les attentes (<em>expectancies<\/em>), les matrices de croyances-valeurs et les cartes cognitives. Tolman a ainsi r\u00e9ussi le tour de force d&rsquo;unir une rigueur exp\u00e9rimentale intransigeante \u00e0 la reconnaissance explicite de fonctions cognitives sup\u00e9rieures chez l&rsquo;animal non humain.<\/p>\n<h3>1.3 La controverse th\u00e9orique : cha\u00eene motrice versus repr\u00e9sentations cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement intellectuel entre l&rsquo;\u00e9cole de Yale emmen\u00e9e par Clark Hull et le laboratoire de Berkeley dirig\u00e9 par Tolman a rapidement cristallis\u00e9 autour de la nature fondamentale des traces mn\u00e9siques qui guident le d\u00e9placement spatial dans un labyrinthe. Ce d\u00e9bat paradigmatique opposait l&rsquo;apprentissage p\u00e9riph\u00e9rique ou kinesth\u00e9sique \u00e0 l&rsquo;apprentissage central ou cognitif. Pour la th\u00e9orie hullienne, un animal qui n\u00e9gocie victorieusement un labyrinthe ex\u00e9cute une cha\u00eene s\u00e9quentielle de r\u00e9ponses motrices conditionn\u00e9es : le stimulus visuel de l&#8217;embranchement d\u00e9clenche une contraction sp\u00e9cifique (tourner \u00e0 droite), laquelle produit imm\u00e9diatement un stimulus proprioceptif interne (kinesth\u00e9sique) qui devient \u00e0 son tour le d\u00e9clencheur conditionnel de l&rsquo;action musculaire subs\u00e9quente (avancer de dix pas puis tourner \u00e0 gauche).<\/p>\n<p>La question centrale pos\u00e9e par la locomotion spatiale pouvait se r\u00e9sumer ainsi : le rat apprend-il une suite invariable de flexions musculaires et d&rsquo;angles articulaires corporels, ou acquiert-il une compr\u00e9hension de la structure g\u00e9ographique spatiale de l&rsquo;environnement le menant \u00e0 un itin\u00e9raire ? Cette interrogation soulevait des implications th\u00e9oriques majeures quant \u00e0 la flexibilit\u00e9 adaptative de l&rsquo;organisme face aux fluctuations impr\u00e9vues de son milieu physique. Si l&rsquo;apprentissage n&rsquo;est qu&rsquo;une cha\u00eene de r\u00e9flexes proprioceptifs rigides, l&rsquo;obturation d&rsquo;un couloir habituel ou la modification du point de d\u00e9part doit in\u00e9vitablement plonger l&rsquo;animal dans l&rsquo;erreur syst\u00e9matique et le d\u00e9sarroi comportemental jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une nouvelle cha\u00eene motrice soit laborieusement forg\u00e9e par des dizaines d&rsquo;essais r\u00e9it\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, si l&rsquo;animal forme une repr\u00e9sentation interne globale des relations spatiales r\u00e9gissant son territoire, il doit faire preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 imm\u00e9diate d&rsquo;inf\u00e9rence et d&rsquo;adaptation plastique, en empruntant spontan\u00e9ment des voies d\u00e9tourn\u00e9es ou des raccourcis in\u00e9dits sans n\u00e9cessiter d&rsquo;entra\u00eenement moteur pr\u00e9alable. Il devenait par cons\u00e9quent imp\u00e9ratif de concevoir un protocole exp\u00e9rimental d&rsquo;une puret\u00e9 m\u00e9thodologique irr\u00e9prochable, capable de dissocier empiriquement la composante motrice \u00e9gocentrique (le mouvement corporel produit) de la composante cognitive allocentrique (la destination physique cibl\u00e9e). Ce fut pr\u00e9cis\u00e9ment la mission confi\u00e9e au dispositif du labyrinthe en croix dans la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de 1946.<\/p>\n<h2>2. Fondements th\u00e9oriques : Th\u00e9orie S-R contre Cartes Cognitives (S-S)<\/h2>\n<h3>2.1 Le mod\u00e8le de la cha\u00eene de r\u00e9ponses motrices selon Hull<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture conceptuelle de Clark Hull, l&rsquo;organisme ne poss\u00e8de aucun moyen biologique de \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb o\u00f9 il se trouve au sens ph\u00e9nom\u00e9nologique ou s\u00e9mantique du terme. Son d\u00e9placement \u00e0 travers l&rsquo;espace physique est enti\u00e8rement r\u00e9ductible \u00e0 un syst\u00e8me ferm\u00e9 d&rsquo;associations directes unissant des r\u00e9cepteurs sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques \u00e0 des effecteurs musculaires stri\u00e9s sp\u00e9cifiques. Selon cette perspective m\u00e9caniste, les composantes spatiales externes ne sont pas int\u00e9gr\u00e9es dans une g\u00e9om\u00e9trie unifi\u00e9e ; elles ne font qu&rsquo;imprimer des empreintes sensorielles locales sur les organes r\u00e9cepteurs de l&rsquo;animal, d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses motrices discr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie repose lourdement sur l&rsquo;hypoth\u00e8se kinesth\u00e9sique, initialement formul\u00e9e par Watson dans ses \u00e9tudes sur la locomotion des rongeurs rendus anosmiques, aveugles ou sourds. Chaque r\u00e9ponse motrice, en fl\u00e9chissant les muscles et en \u00e9tirant les tendons, active des r\u00e9cepteurs proprioceptifs profonds (fuseaux neuromusculaires, organes tendineux de Golgi). Ces signaux aff\u00e9rents internes g\u00e9n\u00e8rent une r\u00e9troaction sensorielle sp\u00e9cifique, d\u00e9nomm\u00e9e <em>stimulus kinesth\u00e9sique<\/em> (not\u00e9 <em>sk<\/em>). Ce stimulus interne devient le signal d\u00e9clencheur de la contraction musculaire subs\u00e9quente dans la s\u00e9quence motrice :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"S_1 \\rightarrow R_1 \\rightarrow s_{k1} \\rightarrow R_2 \\rightarrow s_{k2} \\rightarrow R_3\">$$S_1 \\rightarrow R_1 \\rightarrow s_{k1} \\rightarrow R_2 \\rightarrow s_{k2} \\rightarrow R_3$$<\/span><\/p>\n<p>La force de ces liaisons unitaires est r\u00e9gie par la variable cumulative de force de l&rsquo;habitude (<em>sHr<\/em>), qui ne d\u00e9pend que de la contigu\u00eft\u00e9 temporelle et du nombre d&rsquo;it\u00e9rations r\u00e9compens\u00e9es. Le corollaire in\u00e9vitable de ce mod\u00e8le est une rigidit\u00e9 comportementale absolue : si l&rsquo;animal est positionn\u00e9 dans un point de d\u00e9part spatialement diff\u00e9rent de celui utilis\u00e9 lors de la phase d&rsquo;acquisition, la cha\u00eene kinesth\u00e9sique habituelle s&rsquo;ex\u00e9cutera n\u00e9anmoins aveugl\u00e9ment d\u00e8s lors que les d\u00e9clencheurs proximaux imm\u00e9diats seront rencontr\u00e9s, conduisant l&rsquo;animal \u00e0 ex\u00e9cuter le m\u00eame virage moteur corporel en d\u00e9pit de l&rsquo;absurdit\u00e9 g\u00e9ographique du r\u00e9sultat final.<\/p>\n<h3>2.2 Le mod\u00e8le des attentes structurales et de la carte cognitive de Tolman<\/h3>\n<p>Face au r\u00e9ductionnisme kinesth\u00e9sique, Edward Tolman a \u00e9rig\u00e9 une th\u00e9orie radicalement diff\u00e9rente, articul\u00e9e autour du principe de l&rsquo;apprentissage stimulus-stimulus (S-S). Pour Tolman, l&rsquo;exposition active ou passive d&rsquo;un organisme \u00e0 un environnement spatialement structur\u00e9 ne grave pas des connexions motrices dans le syst\u00e8me nerveux ; elle permet l&rsquo;acquisition d&rsquo;un ensemble ordonn\u00e9 de relations per\u00e7ues entre les stimuli distaux, proximaux et les significations environnementales. Ce que l&rsquo;animal apprend, c&rsquo;est que \u00ab\u00a0tel indice environnemental m\u00e8ne \u00e0 tel autre indice pourvu qu&rsquo;un comportement d&rsquo;orientation appropri\u00e9 soit d\u00e9ploy\u00e9\u00a0\u00bb. L&rsquo;apprentissage consiste donc en l&rsquo;assimilation d&rsquo;un r\u00e9seau complexe d&rsquo;attentes de champ (<em>field expectancies<\/em>).<\/p>\n<p>Ce r\u00e9seau d&rsquo;attentes s&rsquo;agr\u00e8ge en une entit\u00e9 psychologique sup\u00e9rieure que Tolman a immortalis\u00e9e sous l&rsquo;appellation de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/1418463\">carte cognitive<\/a> (<em>cognitive map<\/em>). Loin d&rsquo;\u00eatre un simple registre s\u00e9quentiel lin\u00e9aire, la carte cognitive constitue une repr\u00e9sentation interne globale de la topographie de l&rsquo;environnement physique. Elle int\u00e8gre les distances relatives, les orientations directionnelles et les propri\u00e9t\u00e9s fonctionnelles des diff\u00e9rents lieux composant le champ spatial de l&rsquo;organisme. La formation de cette carte est ind\u00e9pendante des commandes motrices sp\u00e9cifiques d\u00e9ploy\u00e9es pour la traverser : un rat transport\u00e9 passivement dans un wagonnet ou contraint de nager dans un couloir submerg\u00e9 apprend la configuration spatiale avec une efficacit\u00e9 comparable \u00e0 celle d&rsquo;un rat marchant sur ses quatre membres.<\/p>\n<p>Le pouvoir explicatif de la carte cognitive r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 inh\u00e9rente d&rsquo;inf\u00e9rence spatiale imm\u00e9diate. Disposant d&rsquo;un mod\u00e8le structural interne du monde ext\u00e9rieur, l&rsquo;animal peut d\u00e9duire mentalement la position relative d&rsquo;un but convoit\u00e9 par rapport \u00e0 sa propre position instantan\u00e9e, quel que soit le lieu d&rsquo;insertion ou les obstacles survenus sur l&rsquo;itin\u00e9raire habituel. Cette repr\u00e9sentation allocentrique autorise l&rsquo;\u00e9mergence instantan\u00e9e de d\u00e9tours novateurs et de raccourcis g\u00e9om\u00e9triques directs, sans requ\u00e9rir le moindre processus d&rsquo;essais et erreurs pr\u00e9alables ni la consolidation laborieuse d&rsquo;une nouvelle cha\u00eene motrice.<\/p>\n<h3>2.3 D\u00e9finitions op\u00e9rationnelles : Apprentissage du lieu vs Apprentissage de la r\u00e9ponse<\/h3>\n<p>Afin de soumettre ces deux architectures th\u00e9oriques \u00e0 une v\u00e9rification exp\u00e9rimentale irr\u00e9futable, Tolman et ses collaborateurs ont formalis\u00e9 deux d\u00e9finitions op\u00e9rationnelles rigoureuses, mat\u00e9rialis\u00e9es par deux modes comportementaux distincts au sein d&rsquo;un m\u00eame appareil exp\u00e9rimental :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse (<em>Response Learning<\/em>) :<\/strong> D\u00e9fini op\u00e9rationnellement comme l&rsquo;acquisition et la stabilisation d&rsquo;un mouvement corporel \u00e9gocentrique invariant. Dans ce r\u00e9gime d&rsquo;apprentissage, le sujet animal doit ex\u00e9cuter syst\u00e9matiquement la m\u00eame action motrice sp\u00e9cifique (par exemple, fl\u00e9chir l&rsquo;axe corporel vers la droite \u00e0 l&rsquo;intersection d&rsquo;un carrefour) pour obtenir la r\u00e9compense nutritive, ind\u00e9pendamment des coordonn\u00e9es g\u00e9ographiques r\u00e9elles du compartiment terminal dans la pi\u00e8ce de laboratoire. Ce mode comportemental correspond fid\u00e8lement aux pr\u00e9dictions de la th\u00e9orie S-R de Clark Hull, o\u00f9 l&rsquo;habitude s&rsquo;ancre dans la r\u00e9it\u00e9ration de flexions musculaires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage du lieu (<em>Place Learning<\/em>) :<\/strong> D\u00e9fini op\u00e9rationnellement comme la capacit\u00e9 \u00e0 diriger la locomotion vers un point g\u00e9ographique pr\u00e9cis et invariant dans l&rsquo;espace physique absolu du laboratoire. Dans ce r\u00e9gime, l&rsquo;animal doit atteindre un r\u00e9ceptacle de nourriture fix\u00e9 de mani\u00e8re immuable \u00e0 des coordonn\u00e9es spatiales donn\u00e9es (par exemple, la position cardinale Ouest), ce qui exige imp\u00e9rativement de sa part l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;actions motrices altern\u00e9es et divergentes en fonction de son point d&rsquo;insertion initial (tourner \u00e0 droite s&rsquo;il part du Sud, mais tourner \u00e0 gauche s&rsquo;il part du Nord). Ce mode op\u00e9rationnalise directement la mobilisation d&rsquo;une carte cognitive allocentrique tolmanienne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La valeur diagnostique de cette dissociation exp\u00e9rimentale \u00e9tait absolue : si la th\u00e9orie m\u00e9caniste S-R refl\u00e8te la r\u00e9alit\u00e9 biologique fondamentale du syst\u00e8me nerveux, l&rsquo;apprentissage d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice corporelle identique devrait \u00eatre nettement plus ais\u00e9, plus rapide et plus stable que l&rsquo;apprentissage d&rsquo;un lieu n\u00e9cessitant une constante reconfiguration des commandes musculaires motrices eff\u00e9rentes. \u00c0 l&rsquo;inverse, si le syst\u00e8me nerveux privil\u00e9gie naturellement l&rsquo;encodage structural des relations spatiales externes, l&rsquo;apprentissage du lieu g\u00e9ographique devrait surpasser l&rsquo;apprentissage d&rsquo;une routine kinesth\u00e9sique corporelle.<\/p>\n<h2>3. Protocole exp\u00e9rimental et m\u00e9thodologie du labyrinthe en croix<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;architecture physique du labyrinthe en croix (Cross-Maze)<\/h3>\n<p>Pour impl\u00e9menter cette dissociation conceptuelle avec un contr\u00f4le m\u00e9trologique parfait, Tolman, Ritchie et Kalish ont con\u00e7u en 1946 un dispositif g\u00e9om\u00e9trique sym\u00e9trique connu sous le nom de labyrinthe en croix (<em>Cross-Maze<\/em> ou <em>plus-maze<\/em>). L&rsquo;appareil \u00e9tait constitu\u00e9 d&rsquo;une structure en bois sur\u00e9lev\u00e9e \u00e0 une hauteur d&rsquo;environ un m\u00e8tre au-dessus du sol du laboratoire, afin d&#8217;emp\u00eacher les rongeurs de descendre tout en leur offrant un champ de vision panoramique non obstru\u00e9 sur les parois et le volume de la pi\u00e8ce exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>La structure comportait quatre bras cardinaux orthogonaux de dimensions rigoureusement identiques (typiquement d&rsquo;une longueur de plusieurs dizaines de centim\u00e8tres pour une largeur d&rsquo;une dizaine de centim\u00e8tres), se coupant \u00e0 angle droit pour d\u00e9limiter une intersection centrale parfaite. Les quatre bras \u00e9taient arbitrairement d\u00e9sign\u00e9s selon les points cardinaux : Nord, Sud, Est et Ouest. Deux de ces bras diam\u00e9tralement oppos\u00e9s (g\u00e9n\u00e9ralement Sud et Nord) \u00e9taient assign\u00e9s comme bras de d\u00e9part (ou points d&rsquo;insertion), tandis que les deux bras perpendiculaires r\u00e9siduels (g\u00e9n\u00e9ralement Est et Ouest) constituaient les bras d&rsquo;arriv\u00e9e potentiels, chacun \u00e9quip\u00e9 \u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9 terminale d&rsquo;une coupelle destin\u00e9e \u00e0 recevoir la boulette de nourriture purifi\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;appareil \u00e9tait d\u00e9pourvu de parois lat\u00e9rales opaques sur\u00e9lev\u00e9es afin de garantir que les animaux soient expos\u00e9s en permanence aux indices visuels distaux de la salle exp\u00e9rimentale. Des parois int\u00e9rieures lisses, recouvertes d&rsquo;une peinture grise mate homog\u00e8ne et uniforme, neutralisaient toute asp\u00e9rit\u00e9 locale, tout reflet lumineux asym\u00e9trique ou toute texture tactile diff\u00e9rentielle susceptible de servir de rep\u00e8re proximal intra-labyrinthe involontaire le long des couloirs de circulation.<\/p>\n<h3>3.2 Constitution et assignation des groupes exp\u00e9rimentaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude fondatrice a mobilis\u00e9 des cohortes homog\u00e8nes de rats de laboratoire albinos (lign\u00e9es <em>Rattus norvegicus<\/em>, typiquement issues des souches Long-Evans ou Sprague-Dawley r\u00e9put\u00e9es pour leur acuit\u00e9 visuelle et leur docilit\u00e9 op\u00e9ratoire). Les sujets \u00e9taient soigneusement \u00e9quilibr\u00e9s selon l&rsquo;\u00e2ge, le poids corporel et le sexe afin d&rsquo;\u00e9carter toute variabilit\u00e9 biologique parasite susceptible d&rsquo;influencer la plasticit\u00e9 comportementale.<\/p>\n<p>Pr\u00e9alablement aux sessions d&rsquo;apprentissage formelles, les animaux \u00e9taient soumis \u00e0 un protocole de privation alimentaire hautement standardis\u00e9, maintenant leur masse corporelle \u00e0 environ 85 % de leur poids nourri ad libitum. Cette manipulation biologique visait \u00e0 instaurer un niveau homog\u00e8ne et robuste de motivation d&rsquo;exploration et de consommation, sans induire d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement physiologique affaiblissant l&rsquo;acuit\u00e9 attentionnelle des rongeurs. Les sujets \u00e9taient par la suite al\u00e9atoirement assign\u00e9s \u00e0 l&rsquo;un des deux groupes exp\u00e9rimentaux majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le groupe \u00ab\u00a0Apprentissage du lieu\u00a0\u00bb (<em>Place Learning Group<\/em>) :<\/strong> Pour les sujets de cette cohorte, la r\u00e9compense alimentaire \u00e9tait syst\u00e9matiquement d\u00e9pos\u00e9e au m\u00eame bras g\u00e9ographique absolu de la pi\u00e8ce (par exemple, invariablement \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du bras Ouest). Lorsque l&rsquo;animal \u00e9tait ins\u00e9r\u00e9 au d\u00e9part Sud, il devait effectuer un virage \u00e0 gauche au carrefour central pour obtenir la nourriture ; lorsqu&rsquo;il \u00e9tait ins\u00e9r\u00e9 au d\u00e9part Nord, il devait obligatoirement op\u00e9rer un virage corporel \u00e0 droite pour atteindre ce m\u00eame r\u00e9ceptacle Ouest. Le renforcement \u00e9tait g\u00e9ographiquement stable mais motrice-ment divergent.<\/li>\n<li><strong>Le groupe \u00ab\u00a0Apprentissage de la r\u00e9ponse\u00a0\u00bb (<em>Response Learning Group<\/em>) :<\/strong> Pour les sujets de cette seconde cohorte, la r\u00e9compense exigeait l&rsquo;ex\u00e9cution invariable d&rsquo;un m\u00eame mouvement corporel \u00e9gocentrique (par exemple, toujours tourner \u00e0 droite \u00e0 l&rsquo;intersection centrale). En cons\u00e9quence, si l&rsquo;animal partait du bras Sud, la nourriture se trouvait \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du bras Est (virage \u00e0 droite) ; s&rsquo;il \u00e9tait ins\u00e9r\u00e9 au bras Nord, la r\u00e9compense \u00e9tait obligatoirement positionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du bras Ouest (virage \u00e0 droite). Le renforcement \u00e9tait motrice-ment stable mais g\u00e9ographiquement instable.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 Proc\u00e9dure d&rsquo;apprentissage, points d&rsquo;insertion et contr\u00f4le des variables<\/h3>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental imposait une s\u00e9quence stricte d&rsquo;essais quotidiens au cours desquels le point de d\u00e9part de l&rsquo;animal alternait entre le bras Nord et le bras Sud selon un ordonnancement pseudo-al\u00e9atoire rigoureusement \u00e9quilibr\u00e9 (interdisant plus de deux d\u00e9parts cons\u00e9cutifs depuis la m\u00eame extr\u00e9mit\u00e9 cardinale). Cette alternance permanente constituait le c\u0153ur du dispositif, interdisant formellement l&rsquo;utilisation simultan\u00e9e d&rsquo;une strat\u00e9gie de lieu et d&rsquo;une strat\u00e9gie de r\u00e9ponse motrice corporelle : l&rsquo;une ne pouvait triompher qu&rsquo;au d\u00e9triment syst\u00e9matique de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le m\u00e9thodologique des variables parasites constituait une pr\u00e9occupation centrale pour les exp\u00e9rimentateurs de Berkeley. Pour \u00e9radiquer la possibilit\u00e9 que les rongeurs ne se guident simplement \u00e0 l&rsquo;odeur des d\u00e9p\u00f4ts de s\u00e9bum ou d&rsquo;urine laiss\u00e9s lors des essais ant\u00e9rieurs, le labyrinthe \u00e9tait soumis \u00e0 des proc\u00e9dures r\u00e9guli\u00e8res de rotation sur son axe physique central combin\u00e9es \u00e0 un essuyage m\u00e9ticuleux des surfaces de course avec des solutions d&rsquo;alcool d\u00e9sodoris\u00e9es. De plus, afin de neutraliser les indices olfactifs \u00e9manant directement de la boulette alimentaire, les deux r\u00e9ceptacles terminaux (Est et Ouest) \u00e9taient app\u00e2t\u00e9s sous un double fond grillag\u00e9 inaccessible, garantissant ainsi que l&rsquo;odeur nutritive diffuse soit spatialement indiscernable entre les deux bras.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les indices visuels distaux (extralabyrinthe) situ\u00e9s dans la salle exp\u00e9rimentale \u00e9taient soigneusement inventori\u00e9s et maintenus dans une immobilit\u00e9 absolue : fen\u00eatres asym\u00e9triques occult\u00e9es par des stores, projecteurs lumineux asym\u00e9triques g\u00e9n\u00e9rant des ombres franches, armoires de rangement massives, portes d&rsquo;acc\u00e8s et affiches murales aux motifs g\u00e9om\u00e9triques contrast\u00e9s. L&rsquo;apprentissage \u00e9tait poursuivi de mani\u00e8re continue jusqu&rsquo;\u00e0 ce que chaque individu atteigne un crit\u00e8re d&rsquo;acquisition rigoureusement pr\u00e9\u00e9tabli, d\u00e9fini conventionnellement par une s\u00e9rie ininterrompue de huit \u00e0 dix choix corrects cons\u00e9cutifs sans la moindre erreur d&rsquo;orientation au carrefour central.<\/p>\n<h2>4. Analyse empirique des r\u00e9sultats de Tolman, Ritchie et Kalish (1946)<\/h2>\n<h3>4.1 Taux d&rsquo;acquisition et courbes d&rsquo;apprentissage comparatives<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques publi\u00e9es par Tolman, Ritchie et Kalish dans leur article s\u00e9minal de 1946 dans le <em>Journal of Experimental Psychology<\/em> ont produit une d\u00e9flagration conceptuelle au sein de la communaut\u00e9 psychologique. Loin de confirmer la pr\u00e9diction hullienne postulant la primaut\u00e9 ontologique et l&rsquo;acquisition plus rapide de l&rsquo;habitude motrice \u00e9gocentrique, les observations ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9clatante, imm\u00e9diate et incontestable du groupe d&rsquo;apprentissage du lieu sur le groupe d&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Les animaux assign\u00e9s \u00e0 la condition d&rsquo;apprentissage du lieu ont d\u00e9montr\u00e9 une vitesse d&rsquo;acquisition spectaculaire. La totalit\u00e9 des sujets de cette cohorte est parvenue \u00e0 satisfaire le crit\u00e8re strict de ma\u00eetrise (huit choix corrects cons\u00e9cutifs) en un nombre minimal d&rsquo;essais d&rsquo;entra\u00eenement, oscillant g\u00e9n\u00e9ralement entre huit et seize essais seulement. D\u00e8s les toutes premi\u00e8res sessions de test, les courbes d&rsquo;apprentissage du groupe \u00ab\u00a0Lieu\u00a0\u00bb affichaient une pente ascendante fulgurante, le taux d&rsquo;erreurs s&rsquo;effondrant quasi instantan\u00e9ment d\u00e8s lors que les rongeurs avaient explor\u00e9 une ou deux fois la configuration globale de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 absolu de cette aisance cognitive, les sujets contraints \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse corporelle ont manifest\u00e9 une incapacit\u00e9 frappante \u00e0 stabiliser leur comportement. Sur l&rsquo;ensemble des cohortes examin\u00e9es, non seulement aucun rat du groupe \u00ab\u00a0R\u00e9ponse\u00a0\u00bb n&rsquo;a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9galer la cadence d&rsquo;apprentissage du groupe \u00ab\u00a0Lieu\u00a0\u00bb, mais la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 d&rsquo;entre eux s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e incapable d&rsquo;atteindre le crit\u00e8re de ma\u00eetrise apr\u00e8s plus de soixante-douze essais d&rsquo;entra\u00eenement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Les courbes d&rsquo;apprentissage de ce groupe stagnaient \u00e0 un niveau oscillant autour de 50 % de r\u00e9ussite, ce qui correspondait rigoureusement au niveau de chance probabiliste al\u00e9atoire pour un choix binaire au carrefour.<\/p>\n<h3>4.2 Signification statistique et divergence des trajectoires d&rsquo;apprentissage<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation quantitative des protocoles exp\u00e9rimentaux a mis en lumi\u00e8re une s\u00e9paration statistique cat\u00e9gorique d\u00e8s les premiers blocs d&rsquo;essais. La divergence des trajectoires entre les deux populations animales ne relevait pas d&rsquo;une simple variation graduelle ou d&rsquo;un effet marginal de taille d&rsquo;\u00e9chantillon, mais d&rsquo;une dichotomie qualitative profonde dans les m\u00e9canismes cognitifs mobilis\u00e9s.<\/p>\n<p>Chez les animaux du groupe \u00ab\u00a0R\u00e9ponse\u00a0\u00bb, l&rsquo;alternance pseudo-al\u00e9atoire du point de d\u00e9part (Nord ou Sud) agissait comme un perturbateur destructeur permanent. L&rsquo;animal, cherchant manifestement \u00e0 s&rsquo;orienter par rapport \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie de la pi\u00e8ce exp\u00e9rimentale environnante, se trouvait puni par l&rsquo;absence de nourriture chaque fois que son d\u00e9part invers\u00e9 le conduisait, par application de sa tendance naturelle de localisation spatiale, au bras cardinal oppos\u00e9. Pour ces rongeurs, l&rsquo;obligation d&rsquo;ignorer la constellation visuelle stable de la pi\u00e8ce au profit exclusif d&rsquo;une commande kinesth\u00e9sique interne aveugle exigeait un effort computationnel que l&rsquo;appareil cognitif de l&rsquo;animal refusait d&rsquo;adopter spontan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat portait un coup d\u00e9vastateur \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice math\u00e9matique de Clark Hull. Dans la perspective hullienne, la force de l&rsquo;habitude <em>sHr<\/em> aurait d\u00fb cro\u00eetre de fa\u00e7on lin\u00e9aire et robuste pour la connexion musculaire unilat\u00e9rale (par exemple, contraction du groupe musculaire lat\u00e9ral droit d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;intersection). Que cette association motrice \u00e9l\u00e9mentaire se soit av\u00e9r\u00e9e incapable de s&rsquo;imposer face \u00e0 l&rsquo;encodage de coordonn\u00e9es spatiales distales apportait la preuve irr\u00e9futable que le r\u00e9flexe moteur S-R ne constituait aucunement l&rsquo;unit\u00e9 fonctionnelle \u00e9l\u00e9mentaire ou primitive du comportement adaptatif des mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<h3>4.3 Comportements d&rsquo;orientation et h\u00e9sitations au point de choix<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des seules m\u00e9triques binaires de succ\u00e8s ou d&rsquo;erreur enregistr\u00e9es au bras d&rsquo;arriv\u00e9e, Tolman et ses collaborateurs ont accord\u00e9 une attention m\u00e9thodologique aigu\u00eb \u00e0 l&rsquo;\u00e9thologie fine des rongeurs lors de leur transition \u00e0 travers l&rsquo;intersection centrale du labyrinthe en croix. C&rsquo;est dans ce carrefour d\u00e9cisionnel que se mat\u00e9rialisait visuellement le conflit entre repr\u00e9sentations internes et conduites motrices \u00e0 travers le ph\u00e9nom\u00e8ne comportemental connu sous le nom de \u00ab\u00a0vicarious trial and error\u00a0\u00bb (VTE) ou essai et erreur par substitution.<\/p>\n<p>Le VTE se traduisait par des pauses locomotrices marqu\u00e9es \u00e0 l&#8217;embranchement, accompagn\u00e9es d&rsquo;oscillations rythm\u00e9es et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es de la t\u00eate et de l&rsquo;avant-train du corps de l&rsquo;animal, qui scrutait alternativement le couloir de gauche puis le couloir de droite avant de s&rsquo;engager d\u00e9finitivement dans une voie. Loin d&rsquo;\u00eatre des soubresauts r\u00e9flexes d\u00e9sordonn\u00e9s, ces mouvements d&rsquo;orientation repr\u00e9sentaient l&rsquo;indice comportemental direct d&rsquo;un processus actif de comparaison cognitive interne. L&rsquo;animal utilisait son appareil optique pour interroger les configurations visuelles distales et confronter les aff\u00e9rences perceptuelles instantan\u00e9es \u00e0 ses attentes de champ et \u00e0 sa carte mn\u00e9sique pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse comparative du VTE a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une dynamique temporelle hautement contrast\u00e9e entre les deux groupes exp\u00e9rimentaux. Chez les apprenants du lieu, la fr\u00e9quence et la dur\u00e9e des \u00e9pisodes de VTE culminaient lors des premiers essais, pour d\u00e9cliner ensuite rapidement d\u00e8s que la carte cognitive \u00e9tait solidement cal\u00e9e par rapport aux amers visuels ext\u00e9rieurs, c\u00e9dant la place \u00e0 une course balistique fluide et ininterrompue vers le but r\u00e9compens\u00e9. En revanche, chez les apprenants de la r\u00e9ponse, le VTE persistait de fa\u00e7on chronique et pathologique au fil des dizaines d&rsquo;essais : confront\u00e9 \u00e0 une t\u00e2che contradictoire o\u00f9 le lieu physique de la nourriture oscillait perp\u00e9tuellement dans l&rsquo;espace de la pi\u00e8ce, le rongeur demeurait plong\u00e9 dans une incertitude spatiale chronique \u00e0 l&rsquo;intersection centrale.<\/p>\n<h2>5. Le concept de carte cognitive : m\u00e9canismes sous-jacents<\/h2>\n<h3>5.1 D\u00e9finition et structure de la carte cognitive selon Tolman<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement th\u00e9orique majeur de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1946 a \u00e9t\u00e9 la formalisation d\u00e9finitive du concept de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1949-01140-001\">carte cognitive<\/a>, expos\u00e9e avec une virtuosit\u00e9 conceptuelle magistrale par Edward Tolman dans son essai canonique de 1948, <em>Cognitive Maps in Rats and Men<\/em>. Une carte cognitive ne doit pas \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 une m\u00e9taphore litt\u00e9raire creuse ou \u00e0 une photographie statique interne imprim\u00e9e dans la substance c\u00e9r\u00e9brale. Elle constitue un mod\u00e8le informatique et computationnel interne du monde physique, un r\u00e9seau structur\u00e9 de connaissances spatiales topologiques et m\u00e9triques articulant les relations relatives existant entre les diff\u00e9rents objets et r\u00e9gions de l&rsquo;environnement per\u00e7u.<\/p>\n<p>Tolman a \u00e9tabli une distinction capitale entre deux polarit\u00e9s structurelles de repr\u00e9sentations internes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les cartes cognitives \u00ab\u00a0\u00e9troites\u00a0\u00bb ou lin\u00e9aires (<em>strip maps<\/em>) :<\/strong> Ces repr\u00e9sentations sont hautement s\u00e9quentielles, unidirectionnelles et rigides. Elles s&rsquo;apparentent \u00e0 une succession rigide d&rsquo;instructions d&rsquo;itin\u00e9raires reliant un point A \u00e0 un point B par une bande \u00e9troite de perception motrice. Elles sont extr\u00eamement vuln\u00e9rables \u00e0 la moindre alt\u00e9ration du parcours et se rapprochent, sur le plan fonctionnel, des cha\u00eenes de r\u00e9ponses automatis\u00e9es pr\u00f4n\u00e9es par les b\u00e9havioristes associationnistes.<\/li>\n<li><strong>Les cartes cognitives \u00ab\u00a0larges\u00a0\u00bb ou int\u00e9gratives (<em>broad or comprehensive maps<\/em>) :<\/strong> Ces repr\u00e9sentations englobent l&rsquo;ensemble de l&rsquo;ar\u00e8ne spatiale dans un cadre coordonn\u00e9 global et multidirectionnel. Elles enregistrent la position relative des points cardinaux, des amers distaux et des objectifs potentiels ind\u00e9pendamment du chemin pr\u00e9cis emprunt\u00e9 lors de l&rsquo;apprentissage initial. C&rsquo;est cette architecture large qui conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;organisme son autonomie motrice, lui permettant de d\u00e9duire imm\u00e9diatement des trajectoires enti\u00e8rement novatrices (raccourcis, bifurcations d&rsquo;\u00e9vitement) face \u00e0 un impr\u00e9vu physique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le principe gouvernant la carte cognitive large est celui de la non-d\u00e9pendance envers l&rsquo;ordre chronologique des explorations ant\u00e9rieures : les exp\u00e9riences sensorielles discr\u00e8tes sont synth\u00e9tis\u00e9es en une structure gestaltiste globale unifi\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;espace physique acquiert une permanence et une m\u00e9trique relationnelle propre.<\/p>\n<h3>5.2 Distinction entre cadre de r\u00e9f\u00e9rence allocentrique et \u00e9gocentrique<\/h3>\n<p>La r\u00e9ussite de l&rsquo;exp\u00e9rience de Tolman, Ritchie et Kalish a jet\u00e9 les bases d&rsquo;une bipartition th\u00e9orique aujourd&rsquo;hui universellement reconnue en psychologie cognitive et en neurobiologie spatiale : la distinction entre cadres de r\u00e9f\u00e9rence \u00e9gocentrique et allocentrique. Cette cat\u00e9gorisation caract\u00e9rise la nature du syst\u00e8me de coordonn\u00e9es g\u00e9om\u00e9triques employ\u00e9 par le syst\u00e8me nerveux central pour coder la localisation des objets dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>La navigation \u00e9gocentrique repose sur un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es centr\u00e9 strictement sur le corps propre de l&rsquo;organisme (l&rsquo;\u0153il, la t\u00eate ou l&rsquo;axe sagittal du tronc). Dans ce syst\u00e8me, la position d&rsquo;une cible est sp\u00e9cifi\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;observateur (\u00ab\u00a0la nourriture est \u00e0 45 degr\u00e9s sur ma droite\u00a0\u00bb). L&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice constitue l&rsquo;expression par excellence du cadre \u00e9gocentrique : l&rsquo;action appropri\u00e9e d\u00e9pend exclusivement d&rsquo;un mouvement propre d\u00e9clench\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;une posture corporelle instantan\u00e9e. Bien qu&rsquo;\u00e9conome en ressources de calcul distal, ce syst\u00e8me pr\u00e9sente le d\u00e9faut majeur de perdre toute validit\u00e9 d\u00e8s lors que l&rsquo;organisme subit un d\u00e9placement passif ou change de point d&rsquo;entr\u00e9e dans le champ spatial.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la navigation allocentrique op\u00e8re au moyen d&rsquo;un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es ind\u00e9pendant de la position et de l&rsquo;orientation corporelle du sujet. Dans un cadre allocentrique, les localisations spatiales sont d\u00e9finies par les relations g\u00e9om\u00e9triques que les objets et les lieux entretiennent les uns avec les autres au sein de la matrice environnementale globale (\u00ab\u00a0la nourriture est situ\u00e9e au point Ouest, entre la fen\u00eatre et l&rsquo;armoire lumineuse\u00a0\u00bb). L&rsquo;apprentissage du lieu valid\u00e9 par Tolman constitue la manifestation paradigmatique d&rsquo;une strat\u00e9gie purement allocentrique. Elle permet \u00e0 l&rsquo;organisme d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une abstraction spatiale authentique, dissociant la cible g\u00e9ographique de l&rsquo;action musculaire requise pour l&rsquo;atteindre, et conf\u00e9rant ainsi au comportement une libert\u00e9 et une plasticit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique totale.<\/p>\n<h3>5.3 R\u00f4le des rep\u00e8res visuels distaux dans l&rsquo;ancrage spatial<\/h3>\n<p>La condition sine qua non de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une carte cognitive allocentrique r\u00e9side dans la perception et le traitement continu d&rsquo;une constellation coh\u00e9rente de rep\u00e8res visuels distaux (amers lointains). Loin d&rsquo;accorder une importance pr\u00e9pond\u00e9rante aux signaux proximaux situ\u00e9s \u00e0 port\u00e9e de museau dans les couloirs du labyrinthe, les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs utilisent intuitivement les \u00e9l\u00e9ments g\u00e9om\u00e9triques stables situ\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie lointaine de leur champ visuel pour ancrer et \u00e9talonner leur repr\u00e9sentation interne.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;ar\u00e8ne exp\u00e9rimentale de Tolman, ces rep\u00e8res distaux comprenaient des singularit\u00e9s architecturales invariantes de la pi\u00e8ce : l&rsquo;angle d&rsquo;une corniche, la position d&rsquo;une source lumineuse asym\u00e9trique, les contours d&rsquo;une porte ou des panneaux muraux contrast\u00e9s. Par un processus computationnel analogue \u00e0 la triangulation g\u00e9od\u00e9sique, le syst\u00e8me visuo-spatial du rongeur calcule en permanence son propre vecteur de positionnement ainsi que celui du compartiment nourricier en int\u00e9grant les angles sous-tendus par au moins trois amers distaux non colin\u00e9aires. Cette g\u00e9om\u00e9trie triangul\u00e9e demeure invariante, que l&rsquo;animal p\u00e9n\u00e8tre dans l&rsquo;ar\u00e8ne par le bras Nord ou par le bras Sud.<\/p>\n<p>La preuve exp\u00e9rimentale que l&rsquo;apprentissage du lieu est asservi \u00e0 cette gestalt visuelle distale a \u00e9t\u00e9 ult\u00e9rieurement apport\u00e9e par des manipulations de contr\u00f4le impliquant la rotation physique contr\u00f4l\u00e9e de la constellation d&rsquo;indices muraux. Lorsqu&rsquo;on imprime une rotation de 90 ou 180 degr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ensemble des rep\u00e8res visuels de la salle tout en conservant le labyrinthe physique immobile, les animaux du groupe \u00ab\u00a0Lieu\u00a0\u00bb r\u00e9orientent instantan\u00e9ment leurs trajectoires en fonction de la nouvelle orientation des rep\u00e8res ext\u00e9rieurs, choisissant le bras physique qui co\u00efncide g\u00e9om\u00e9triquement avec la constellation d&rsquo;indices d\u00e9plac\u00e9e. Ce comportement d\u00e9montre de fa\u00e7on p\u00e9remptoire que la destination n&rsquo;est pas cod\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;appareil en bois lui-m\u00eame, mais par rapport \u00e0 un univers optique distal global.<\/p>\n<h2>6. Controverses n\u00e9o-b\u00e9havioristes et r\u00e9plications critiques<\/h2>\n<h3>6.1 Les contre-exp\u00e9riences de l&rsquo;\u00e9cole de Hull : Blodgett, McCutchan et Mathews<\/h3>\n<p>La publication des r\u00e9sultats de 1946 a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue par l&rsquo;\u00e9cole b\u00e9havioriste de Clark Hull comme une menace existentielle pour l&rsquo;ensemble de son \u00e9difice th\u00e9orique. La capitulation devant les \u00ab\u00a0fant\u00f4mes mentalistes\u00a0\u00bb de Tolman \u00e9tant hors de question, les chercheurs n\u00e9o-b\u00e9havioristes de Yale et de ses universit\u00e9s affili\u00e9es ont promptement entrepris une vaste campagne de contre-exp\u00e9riences destin\u00e9es \u00e0 discr\u00e9diter les conclusions de Berkeley ou \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;apprentissage du lieu n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un artefact m\u00e9thodologique provoqu\u00e9 par des conditions exp\u00e9rimentales biais\u00e9es.<\/p>\n<p>Des chercheurs de l&rsquo;orthodoxie associationniste, \u00e0 l&rsquo;instar de H. C. Blodgett, K. McCutchan et R. Mathews (1949), ont r\u00e9pliqu\u00e9 le protocole du labyrinthe en croix en accusant Tolman d&rsquo;avoir involontairement surcharg\u00e9 son laboratoire d&rsquo;indices visuels asym\u00e9triques d&rsquo;une saillance disproportionn\u00e9e, for\u00e7ant ainsi artificiellement l&rsquo;animal \u00e0 se rabattre sur des indices optiques ext\u00e9rieurs. Ces exp\u00e9rimentateurs ont reconduit la t\u00e2che dans des environnements visuellement homog\u00e9n\u00e9is\u00e9s : salles circulaires tapiss\u00e9es de rideaux noirs continus, \u00e9clairage z\u00e9nithal parfaitement sym\u00e9trique et diffus, absence totale de fen\u00eatres ou de meubles saillants.<\/p>\n<p>Sous ces conditions d&rsquo;appauvrissement sensoriel extr\u00eame, les r\u00e9sultats ont bascul\u00e9 : priv\u00e9s d&rsquo;amers visuels distaux distinctifs pour op\u00e9rer leur triangulation g\u00e9om\u00e9trique, les rongeurs sont devenus incapables de r\u00e9aliser un apprentissage de lieu stable. En revanche, le groupe contraint \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice (par exemple, tourner syst\u00e9matiquement \u00e0 droite) a alors affich\u00e9 des taux d&rsquo;acquisition satisfaisants. Les n\u00e9o-b\u00e9havioristes se sont empress\u00e9s de conclure que l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice S-R constituait bel et bien le m\u00e9canisme biologique primaire, par d\u00e9faut et fondamental de tout apprentissage, la carte cognitive n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne secondaire survenant de mani\u00e8re accidentelle lorsque des stimuli visuels d&rsquo;une intensit\u00e9 excessive viennent parasiter le fonctionnement r\u00e9flexe normal du syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<h3>6.2 Les travaux synth\u00e9tiques de Frank Restle (1957)<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s une d\u00e9cennie de controverses acharn\u00e9es et de publications contradictoires o\u00f9 chaque camp m\u00e9thodologique produisait des donn\u00e9es invalidant celles de l&rsquo;autre en modifiant subtilement les param\u00e8tres de la salle d&rsquo;exp\u00e9rimentation, le d\u00e9bat mena\u00e7ait de s&rsquo;enliser dans une impasse st\u00e9rile. C&rsquo;est le psychologue math\u00e9maticien Frank Restle qui a apport\u00e9 la clarification \u00e9pist\u00e9mologique et empirique d\u00e9cisive dans son article classique de 1957 paru dans la <em>Psychological Review<\/em> : <em>\u00ab\u00a0Discrimination of cues in mazes: A resolution of the &lsquo;place&rsquo; vs. &lsquo;response&rsquo; question\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Restle a d\u00e9montr\u00e9 avec une rigueur analytique irr\u00e9prochable que la querelle doctrinale opposant de mani\u00e8re binaire l&rsquo;apprentissage du lieu \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse reposait sur une fausse dichotomie. Par le biais d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9chantillonnage indiciel (<em>cue-sampling theory<\/em>), Restle a formalis\u00e9 une r\u00e8gle quantitative pr\u00e9disant le comportement spatial en fonction de la disponibilit\u00e9 et de la validit\u00e9 diff\u00e9rentielle des classes de stimuli pr\u00e9sents dans le contexte d&rsquo;apprentissage. Selon Restle, les rongeurs sont dot\u00e9s d&rsquo;une plasticit\u00e9 \u00e9volutive qui leur permet d&rsquo;utiliser l&rsquo;une ou l&rsquo;autre strat\u00e9gie, leur choix \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9 par une loi de discrimination relative :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"P(\\text{Lieu}) = \\frac{\\sum w_{\\text{visuels distaux}}}{\\sum w_{\\text{visuels distaux}} + \\sum w_{\\text{kinesth\u00e9siques}} + \\sum w_{\\text{vestibulaires}}}\">$$P(\\text{Lieu}) = \\frac{\\sum w_{\\text{visuels distaux}}}{\\sum w_{\\text{visuels distaux}} + \\sum w_{\\text{kinesth\u00e9siques}} + \\sum w_{\\text{vestibulaires}}}$$<\/span><\/p>\n<p>Si l&rsquo;ar\u00e8ne exp\u00e9rimentale offre des amers visuels distaux riches, asym\u00e9triques et stables, le poids informationnel de ces indices pr\u00e9vaut massivement, et l&rsquo;animal adopte instantan\u00e9ment une strat\u00e9gie d&rsquo;apprentissage du lieu rapide et \u00e9conomique. Si, en revanche, les rep\u00e8res optiques sont masqu\u00e9s, homog\u00e9n\u00e9is\u00e9s ou rendus instables par des rotations continues, l&rsquo;animal d\u00e9place son allocation attentionnelle vers les seuls indices discriminatifs fiables r\u00e9siduels : ses propres r\u00e9troactions proprioceptives, kinesth\u00e9siques et vestibulaires, basculant d\u00e8s lors vers un apprentissage de r\u00e9ponse motrice. L&rsquo;apport fondamental de Restle a \u00e9t\u00e9 de substituer \u00e0 un dogmatisme m\u00e9taphysique un mod\u00e8le interactionniste rigoureux, reconnaissant la coexistence fonctionnelle de multiples modalit\u00e9s de traitement de l&rsquo;espace au sein du syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<h3>6.3 La th\u00e9orie de la hi\u00e9rarchie des habitudes et la tentative de conciliation<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;int\u00e9grer les d\u00e9couvertes de Tolman sans renoncer pour autant aux axiomes fondamentalement mat\u00e9rialistes et associationnistes du b\u00e9haviorisme, le courant n\u00e9o-b\u00e9havioriste a d\u00e9velopp\u00e9 des raffinements conceptuels sophistiqu\u00e9s. La tentative de conciliation la plus brillante est venue de Kenneth Spence, th\u00e9oricien majeur de l&rsquo;\u00e9cole de Hull, \u00e0 travers son concept de r\u00e9ponses fractionnaires anticipatrices de but (not\u00e9es <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_G - s_G\">$r_G &#8211; s_G$<\/span>).<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;effort de Spence pour sauver le sch\u00e9ma formel stimulus-r\u00e9ponse de l&rsquo;accusation d&rsquo;aveuglement m\u00e9canique, l&rsquo;attente cognitive de Tolman n&rsquo;\u00e9tait pas ni\u00e9e mais r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e en termes de micro-r\u00e9ponses physiques invisibles. Selon Spence, au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;animal s&rsquo;approche du r\u00e9ceptacle nourricier, les composantes motrices de la consommation biologique (mouvements masticatoires, salivation, d\u00e9glutition) se conditionnent par contigu\u00eft\u00e9 aux stimuli environnementaux distaux. Ces micro-r\u00e9ponses consommatoires anticipatrices (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r_G\">$r_G$<\/span>) se d\u00e9tachent du but terminal pour \u00eatre d\u00e9clench\u00e9es plus pr\u00e9cocement dans le labyrinthe, g\u00e9n\u00e9rant leurs propres r\u00e9troactions proprioceptives internes (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_G\">$s_G$<\/span>). Ce stimulus proprioceptif anticipateur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s_G\">$s_G$<\/span>) sert alors de guide physique pour orienter la s\u00e9lection des flexions corporelles suivantes.<\/p>\n<p>Spence et ses partisans affirmaient ainsi respecter le principe de parcimonie scientifique (le rasoir d&rsquo;Ockham) : l\u00e0 o\u00f9 Tolman postulait l&rsquo;existence d&rsquo;une carte cognitive mentale abstraite et insaisissable, l&rsquo;\u00e9cole hullienne pr\u00e9tendait rendre compte de la m\u00eame flexibilit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique par un jeu de m\u00e9canismes p\u00e9riph\u00e9riques strictement mat\u00e9riels et observables en th\u00e9orie. N\u00e9anmoins, cette construction th\u00e9orique ing\u00e9nieuse, bien que s\u00e9duisante d&rsquo;un point de vue r\u00e9ductionniste, s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e incapable d&rsquo;expliquer les r\u00e9organisations spatiales instantan\u00e9es \u00e0 grande \u00e9chelle observ\u00e9es lors des t\u00e2ches d&rsquo;inf\u00e9rence de raccourcis, pr\u00e9parant le terrain pour la validation neurophysiologique d\u00e9finitive des repr\u00e9sentations spatiales centrales.<\/p>\n<h2>7. Variables modulatrices du choix spatial : lieu contre r\u00e9ponse<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;impact de la quantit\u00e9 d&rsquo;entra\u00eenement et de la surpratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de la psychologie exp\u00e9rimentale post-tolmanienne a \u00e9t\u00e9 la mise en \u00e9vidence que l&rsquo;apprentissage du lieu et l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice ne s&rsquo;excluent pas mutuellement dans le temps, mais se succ\u00e8dent souvent de mani\u00e8re dynamique au cours de l&rsquo;ontogen\u00e8se d&rsquo;une habitude spatiale. La variable r\u00e9gulatrice fondamentale de cette transition est la quantit\u00e9 d&rsquo;entra\u00eenement pr\u00e9alable ou surpratique (<em>overtraining<\/em>).<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences classiques conduites notamment par Hicks (1964) et r\u00e9examin\u00e9es par Ritchie, des rongeurs soumis au labyrinthe en croix ont \u00e9t\u00e9 test\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rents stades de leur parcours d&rsquo;apprentissage. Les r\u00e9sultats indiquent une r\u00e9gularit\u00e9 d\u00e9veloppementale frappante : lors des phases initiales d&rsquo;acquisition (apr\u00e8s une dizaine ou une vingtaine d&rsquo;essais), la strat\u00e9gie de lieu allocentrique domine de fa\u00e7on \u00e9crasante le comportement. L&rsquo;animal utilise activement sa carte cognitive pour se rep\u00e9rer visuellement par rapport aux amers distaux. \u00c0 ce stade, toute modification inattendue du but ou du point d&rsquo;insertion est imm\u00e9diatement compens\u00e9e par un ajustement moteur plastique.<\/p>\n<p>Cependant, si l&rsquo;on soumet l&rsquo;animal \u00e0 une surpratique intensive prolong\u00e9e sur des centaines d&rsquo;essais cons\u00e9cutifs dans un environnement o\u00f9 le point de d\u00e9part et le point d&rsquo;arriv\u00e9e demeurent artificiellement fixes, on assiste \u00e0 un glissement progressif et inexorable du comportement : la navigation flexible bas\u00e9e sur la carte cognitive s&rsquo;efface lentement au profit d&rsquo;une routine motrice automatis\u00e9e \u00e9gocentrique (r\u00e9ponse S-R). Le comportement spatial s&rsquo;est \u00ab\u00a0cristallis\u00e9\u00a0\u00bb en une s\u00e9quence de contractions musculaires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es ultra-rapides et hautement \u00e9conomiques en \u00e9nergie computationnelle. Mais cette \u00e9conomie a un co\u00fbt adaptatif s\u00e9v\u00e8re : l&rsquo;animal surpratiqu\u00e9 devient rigide et incapable de r\u00e9agir spontan\u00e9ment si les conditions environnementales sont soudainement modifi\u00e9es, d\u00e9montrant la vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que des habitudes motrices consolid\u00e9es.<\/p>\n<h3>7.2 La richesse de l&rsquo;environnement visuel et la g\u00e9om\u00e9trie de la pi\u00e8ce<\/h3>\n<p>La probabilit\u00e9 d&rsquo;expression d&rsquo;un apprentissage de lieu est asservie de fa\u00e7on critique aux propri\u00e9t\u00e9s topologiques et \u00e0 la densit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique de l&rsquo;espace optique dans lequel \u00e9volue le sujet. L&rsquo;occlusion s\u00e9lective ou la d\u00e9gradation progressive des rep\u00e8res visuels distaux op\u00e8re comme un commutateur cognitif for\u00e7ant l&rsquo;organisme \u00e0 basculer vers des strat\u00e9gies motrices proprioceptives pures.<\/p>\n<p>Les recherches sur l&rsquo;asym\u00e9trie g\u00e9om\u00e9trique de l&rsquo;environnement, inaugur\u00e9es par des protocoles d\u00e9riv\u00e9s des travaux de Ken Cheng et de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1987-11130-001\">C. R. Gallistel<\/a>, ont d\u00e9montr\u00e9 que les mammif\u00e8res n&rsquo;accordent pas le m\u00eame poids diagnostique \u00e0 tous les rep\u00e8res visuels. Les indices lumineux ponctuels de faible intensit\u00e9 ou les d\u00e9tails picturaux muraux de surface sont facilement ignor\u00e9s ou d\u00e9laiss\u00e9s au profit de la structure g\u00e9om\u00e9trique macroscopique des fronti\u00e8res physiques de la pi\u00e8ce (par exemple, la forme rectangulaire oblongue d&rsquo;une pi\u00e8ce par rapport \u00e0 une pi\u00e8ce circulaire ou carr\u00e9e).<\/p>\n<p>L&rsquo;apprentissage de lieu exige un seuil minimal de diff\u00e9renciation optique globale. Lorsqu&rsquo;un labyrinthe en croix est install\u00e9 dans une ar\u00e8ne circulaire totalement uniforme, l&rsquo;absence de rupture de sym\u00e9trie emp\u00eache l&rsquo;\u00e9talonnage directionnel du compas interne de l&rsquo;animal. Dans ces conditions de d\u00e9nuement spatial, m\u00eame un animal n&rsquo;ayant subi aucun entra\u00eenement moteur pr\u00e9alable est contraint de recourir \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse kinesth\u00e9sique ou \u00e0 des strat\u00e9gies de guidage proximal aveugles, attestant que l&rsquo;\u00e9mergence de la carte cognitive d\u00e9pend de la richesse informative de la structure environnementale per\u00e7ue.<\/p>\n<h3>7.3 \u00c9tat motivationnel, niveau de stress et activation physiologique<\/h3>\n<p>Le statut neuroendocrinien, la charge \u00e9motionnelle et le degr\u00e9 d&rsquo;activation physiologique (<em>arousal<\/em>) de l&rsquo;organisme exercent une influence modulatrice profonde sur la s\u00e9lection de la strat\u00e9gie spatiale d\u00e9ploy\u00e9e. Loin d&rsquo;\u00eatre un processeur impassible, le syst\u00e8me nerveux central alloue ses ressources cognitives vers le syst\u00e8me du lieu ou celui de la r\u00e9ponse en fonction directe des imp\u00e9ratifs de survie imm\u00e9diats per\u00e7us.<\/p>\n<p>Des travaux fondamentaux ont document\u00e9 l&rsquo;effet dramatique du stress aigu et de l&rsquo;administration exog\u00e8ne d&rsquo;hormones glucocortico\u00efdes (corticost\u00e9rone chez le rongeur, cortisol chez l&rsquo;humain) sur les arbitrages navigationnels. Lorsqu&rsquo;un animal est soumis \u00e0 un choc thermique, \u00e0 une odeur de pr\u00e9dateur ou \u00e0 un stress de contention pr\u00e9alable \u00e0 son insertion dans un labyrinthe en croix, on observe un basculement imm\u00e9diat et massif des choix comportementaux en faveur de la strat\u00e9gie de r\u00e9ponse motrice \u00e9gocentrique. Le stress aigu inhibe s\u00e9lectivement le fonctionnement complexe des structures cognitives sup\u00e9rieures flexibles au b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;automatismes comportementaux simples, rapides et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on analogue, une privation biologique extr\u00eame (faim ou soif intense) induit un r\u00e9tr\u00e9cissement substantiel de la largeur d&rsquo;attention (<em>cue-utilization hypothesis<\/em> de Bruner). L&rsquo;animal en \u00e9tat de tension hom\u00e9ostatique critique cesse d&rsquo;explorer et d&rsquo;int\u00e9grer les configurations distales complexes pour se focaliser exclusivement sur des indices locaux imm\u00e9diats et des sch\u00e9mas moteurs \u00e9l\u00e9mentaires de fuite ou de consommation. Les modulations neurochimiques des voies noradr\u00e9nergiques du locus coeruleus et des projections dopaminergiques m\u00e9solimbiques constituent le substrat de ces arbitrages dynamiques entre flexibilit\u00e9 cognitive allocentrique et rigueur ex\u00e9cutive motrice.<\/p>\n<h2>8. Corr\u00e9lats neurobiologiques : le double syst\u00e8me de m\u00e9moire<\/h2>\n<h3>8.1 Le syst\u00e8me hippocampique et l&rsquo;apprentissage du lieu allocentrique<\/h3>\n<p>L&rsquo;intuition de Tolman postulant l&rsquo;existence de deux formes qualitatives d&rsquo;apprentissage a trouv\u00e9 sa cons\u00e9cration scientifique d\u00e9finitive plusieurs d\u00e9cennies plus tard gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences comportementales et des techniques de dissociation l\u00e9sionnelle s\u00e9lective. Le substrat neurobiologique exclusif de l&rsquo;apprentissage du lieu allocentrique a \u00e9t\u00e9 formellement localis\u00e9 au sein de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article\/124\/8\/1476\/303494\">formation hippocampique<\/a> dorsale (analogue \u00e0 l&rsquo;hippocampe post\u00e9rieur chez l&rsquo;\u00eatre humain).<\/p>\n<p>Une accumulation impressionnante de travaux neurobiologiques a \u00e9tabli que l&rsquo;excision chirurgicale bilat\u00e9rale, la l\u00e9sion neurotoxique cibl\u00e9e par l&rsquo;acide ibot\u00e9nique, ou l&rsquo;inactivation pharmacologique transitoire de l&rsquo;hippocampe dorsal par micro-injections intrac\u00e9r\u00e9brales d&rsquo;anesth\u00e9siques locaux (lidoca\u00efne) ou d&rsquo;agonistes des r\u00e9cepteurs GABAergiques (muscimol) abolit de mani\u00e8re s\u00e9lective et spectaculaire la capacit\u00e9 d&rsquo;apprentissage du lieu. Un animal soumis au labyrinthe en croix et priv\u00e9 d&rsquo;un hippocampe fonctionnel est strictement incapable d&rsquo;encoder ou de retrouver un r\u00e9ceptacle alimentaire d\u00e9fini par des coordonn\u00e9es g\u00e9ographiques distales invariantes.<\/p>\n<p>Le point le plus remarquable de cette dissociation r\u00e9side dans le fait que ces m\u00eames rongeurs l\u00e9s\u00e9s de l&rsquo;hippocampe conservent une aptitude parfaitement intacte \u2013 et souvent m\u00eame acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e \u2013 \u00e0 acqu\u00e9rir la t\u00e2che d&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice (tourner syst\u00e9matiquement \u00e0 droite). L&rsquo;hippocampe n&rsquo;est donc nullement n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution motrice, \u00e0 la coordination motrice \u00e9l\u00e9mentaire ou \u00e0 l&rsquo;association m\u00e9canique S-R. Il constitue le substrat neuroanatomique d\u00e9di\u00e9 sp\u00e9cifiquement au calcul relationnel complexe, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration g\u00e9om\u00e9trique de la constellation d&rsquo;indices distaux et \u00e0 la maintenance computationnelle de la carte cognitive tolmanienne.<\/p>\n<h3>8.2 Le striatum dorsal et l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice \u00e9gocentrique<\/h3>\n<p>Sym\u00e9triquement \u00e0 la d\u00e9pendance hippocampique de l&rsquo;apprentissage de lieu, l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice \u00e9gocentrique est sous-tendu par un r\u00e9seau neuroanatomique fondamentalement distinct, articul\u00e9 autour du striatum dorsal, et plus particuli\u00e8rement de sa division dorso-lat\u00e9rale (analogue au complexe putamen-noyau caud\u00e9 chez les primates). Le striatum dorso-lat\u00e9ral re\u00e7oit des aff\u00e9rences massives directes provenant des cortex sensoriels et moteurs primaires et projette, via les ganglions de la base, vers les circuits moteurs du tronc c\u00e9r\u00e9bral et de la moelle \u00e9pini\u00e8re.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes l\u00e9sionnelles et pharmacologiques conduites sur cette r\u00e9gion sous-corticale r\u00e9v\u00e8lent une double dissociation parfaite par rapport au syst\u00e8me hippocampique. La l\u00e9sion \u00e9lectrolytique ou neurochimique du striatum dorso-lat\u00e9ral an\u00e9antit compl\u00e8tement la capacit\u00e9 de l&rsquo;animal \u00e0 acqu\u00e9rir ou \u00e0 ex\u00e9cuter l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice corporelle invariable (le virage st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intersection). En revanche, les animaux souffrant de telles l\u00e9sions striatales demeurent enti\u00e8rement capables d&rsquo;apprendre la t\u00e2che de lieu allocentrique avec une v\u00e9locit\u00e9 comparable \u00e0 celle d&rsquo;animaux contr\u00f4les int\u00e8gres.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique et neurochimique, ce syst\u00e8me striatal dorsal fonctionne comme un automate associationniste \u00e0 renforcement d&rsquo;habitudes. Il capitalise sur les d\u00e9charges phasiques de dopamine \u00e9manant de la substantia nigra pars compacta, qui agissent sur les synapses corticostriatales pour induire des ph\u00e9nom\u00e8nes de plasticit\u00e9 synaptique \u00e0 long terme (LTP et LTD). Ce m\u00e9canisme neurobiologique constitue l&rsquo;incarnation physique directe du mod\u00e8le d&rsquo;habitude cumulative (<em>sHr<\/em>) math\u00e9matis\u00e9 soixante ans plus t\u00f4t par Clark Hull : un processus d&rsquo;estampillage synaptique liant un stimulus aff\u00e9rent \u00e0 une r\u00e9ponse eff\u00e9rente sous l&rsquo;effet du renforcement biologique.<\/p>\n<h3>8.3 Dynamique d&rsquo;interaction : comp\u00e9tition, coop\u00e9ration et basculement<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive dans la r\u00e9solution contemporaine de la controverse historique a \u00e9t\u00e9 franchie en 1996 par les neurobiologistes Mark G. Packard et James L. McGaugh dans une recherche exp\u00e9rimentale sur le labyrinthe en croix de Tolman devenue un classique de la neurobiologie de la m\u00e9moire. Packard et McGaugh ont entra\u00een\u00e9 des rats dans un protocole o\u00f9 la position de d\u00e9part \u00e9tait maintenue constante pendant plusieurs jours cons\u00e9cutifs, avant d&rsquo;intercaler des essais-sondes (<em>probe trials<\/em>) avec inversion du point de d\u00e9part \u00e0 180 degr\u00e9s pour diagnostiquer si l&rsquo;animal guidait sa trajectoire par le lieu (choix du m\u00eame bras absolu) ou par la r\u00e9ponse (virage moteur identique).<\/p>\n<p>Leurs r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une dynamique neurobiologique s\u00e9quentielle d&rsquo;une pr\u00e9cision remarquable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Au huiti\u00e8me jour d&rsquo;entra\u00eenement (stade pr\u00e9coce) :<\/strong> Les animaux sains utilisaient massivement la strat\u00e9gie d&rsquo;apprentissage du lieu. L&rsquo;inactivation pharmacologique transitoire de l&rsquo;hippocampe par injection locale de lidoca\u00efne an\u00e9antissait ce choix de lieu au profit d&rsquo;un comportement al\u00e9atoire, tandis que l&rsquo;inactivation du striatum dorso-lat\u00e9ral n&rsquo;exer\u00e7ait aucun impact observable sur la performance.<\/li>\n<li><strong>Au seizi\u00e8me jour d&rsquo;entra\u00eenement (stade prolong\u00e9 ou surpratique) :<\/strong> Les animaux sains avaient bascul\u00e9 vers une strat\u00e9gie d&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice automatis\u00e9e. De mani\u00e8re stup\u00e9fiante, l&rsquo;inactivation pharmacologique de l&rsquo;hippocampe n&rsquo;alt\u00e9rait plus du tout cette r\u00e9ponse motrice. Mais plus spectaculaire encore : l&rsquo;inactivation pharmacologique du striatum dorso-lat\u00e9ral chez ces animaux surentra\u00een\u00e9s bloquait la routine motrice et provoquait l&rsquo;\u00e9mergence imm\u00e9diate, spontan\u00e9e et parfaite de la strat\u00e9gie d&rsquo;apprentissage du lieu.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9couverte a prouv\u00e9 que la m\u00e9moire spatiale hippocampique ne dispara\u00eet pas au cours de l&rsquo;automatisation motrice striatale : les deux syst\u00e8mes op\u00e8rent en r\u00e9alit\u00e9 en parall\u00e8le, dans une dynamique oscillant entre coop\u00e9ration synergique et comp\u00e9tition fonctionnelle. Le striatum, en consolidant lentement une habitude motrice \u00e9conome, finit par inhiber fonctionnellement l&rsquo;expression comportementale de la carte hippocampique. Toutefois, la trace cognitive de Tolman demeure latente, pr\u00e9serv\u00e9e au sein du r\u00e9seau hippocampique, pr\u00eate \u00e0 \u00eatre r\u00e9activ\u00e9e instantan\u00e9ment d\u00e8s lors que le syst\u00e8me automatis\u00e9 fait d\u00e9faut ou est exp\u00e9rimentalement neutralis\u00e9.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9couverte des cellules spatiales et validation neurophysiologique<\/h2>\n<h3>9.1 Les cellules de lieu de John O&rsquo;Keefe et Lynn Nadel (1978)<\/h3>\n<p>Si les travaux comportementaux de Tolman et les dissociations neuropharmacologiques de Packard et McGaugh ont solidement \u00e9tabli la r\u00e9alit\u00e9 du traitement spatial allocentrique, la nature exacte du codage neuronal de la carte cognitive est demeur\u00e9e une \u00e9nigme jusqu&rsquo;aux d\u00e9couvertes \u00e9lectrophysiologiques de John O&rsquo;Keefe \u00e0 l&rsquo;University College London au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. En enregistrant l&rsquo;activit\u00e9 de neurones individuels par le biais de micro\u00e9lectrodes implant\u00e9es chez des rats explorant librement des enceintes ouvertes, O&rsquo;Keefe et son coll\u00e8gue Jonathan Dostrovsky ont identifi\u00e9 une population extraordinaire de neurones pyramidaux dans la r\u00e9gion CA1 de l&rsquo;hippocampe dorsal : les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/2014\/press-release\/\">cellules de lieu<\/a> (<em>place cells<\/em>).<\/p>\n<p>Une cellule de lieu poss\u00e8de la propri\u00e9t\u00e9 stup\u00e9fiante de moduler son taux de d\u00e9charge \u00e9lectrophysiologique en fonction quasi exclusive de la position spatiale instantan\u00e9e de l&rsquo;animal dans son environnement. Le neurone demeure silencieux dans la quasi-totalit\u00e9 de l&rsquo;ar\u00e8ne, mais d\u00e9charge des trains intenses de potentiels d&rsquo;action d\u00e8s lors que la t\u00eate du rongeur p\u00e9n\u00e8tre dans une zone circonscrite de l&rsquo;espace physique, baptis\u00e9e le \u00ab\u00a0champ de lieu\u00a0\u00bb (<em>place field<\/em>). Crucialement, cette d\u00e9charge est ind\u00e9pendante de l&rsquo;action motrice d\u00e9ploy\u00e9e : que l&rsquo;animal s&rsquo;arr\u00eate, se toilette, tourne \u00e0 droite ou traverse en courant, le neurone signale infailliblement la coordonn\u00e9e spatiale absolue.<\/p>\n<p>En 1978, John O&rsquo;Keefe et Lynn Nadel publiaient leur ouvrage monumental, <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>. Les auteurs y unifiaient formellement la th\u00e9orie psychologique formul\u00e9e trente ans plus t\u00f4t par Edward Tolman et les donn\u00e9es de la neurophysiologie moderne. L&rsquo;hippocampe y \u00e9tait officiellement consacr\u00e9 comme le processeur biologique central h\u00e9bergeant la carte cognitive allocentrique. Le ph\u00e9nom\u00e8ne connexe de remodelage de carte (<em>remapping<\/em>) \u2013 par lequel une population de cellules de lieu r\u00e9organise enti\u00e8rement ses champs de tir lorsque l&rsquo;animal est plac\u00e9 dans une ar\u00e8ne visuellement distincte \u2013 apportait la d\u00e9monstration physique que le cerveau g\u00e9n\u00e8re et conserve des cartes mn\u00e9siques distinctes pour chaque environnement topologique travers\u00e9.<\/p>\n<h3>9.2 Les cellules de direction de la t\u00eate et les cellules de grille des Moser<\/h3>\n<p>La validation neurobiologique de la carte cognitive s&rsquo;est enrichie au cours des d\u00e9cennies suivantes par la d\u00e9couverte de composantes neurales compl\u00e9mentaires indispensables au calcul de la trajectoire spatiale. Au tournant des ann\u00e9es 1990, James Ranck et Jeffrey Taube ont mis en \u00e9vidence, dans le postsubiculum et le cortex r\u00e9tro-spl\u00e9nial, les cellules de direction de la t\u00eate (<em>head direction cells<\/em>). Ces neurones agissent comme un v\u00e9ritable compas neuronal interne, augmentant leur fr\u00e9quence de d\u00e9charge d\u00e8s lors que la t\u00eate de l&rsquo;animal est orient\u00e9e vers un angle azimutal sp\u00e9cifique dans le plan horizontal par rapport aux rep\u00e8res distaux de la pi\u00e8ce, quelle que soit la position occup\u00e9e dans l&rsquo;ar\u00e8ne.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce ma\u00eetresse venant compl\u00e9ter le syst\u00e8me de navigation allocentrique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte en 2005 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 norv\u00e9gienne de sciences et de technologie de Trondheim par Edvard Moser et May-Britt Moser : les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature03721\">cellules de grille<\/a> (<em>grid cells<\/em>) du cortex entorhinal m\u00e9dial dorsocaudal. Contrairement \u00e0 une cellule de lieu hippocampique dont le champ de tir est unitaire et localis\u00e9, une cellule de grille s&rsquo;active en de multiples coordonn\u00e9es r\u00e9parties sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;espace accessible. L&rsquo;aspect le plus fascinant de ces champs de d\u00e9charge r\u00e9side dans leur organisation g\u00e9om\u00e9trique p\u00e9riodique : les points de tir dessinent un treillis r\u00e9gulier triangulaire ou hexagonal d&rsquo;une pr\u00e9cision math\u00e9matique sid\u00e9rante.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9seau de cellules de grille fournit au cerveau un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es universel, invariant et auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9, dotant la carte cognitive d&rsquo;une m\u00e9trique topographique r\u00e9elle (une grille de carroyage permettant de mesurer les distances et les angles). Par le m\u00e9canisme computationnel d&rsquo;int\u00e9gration de chemin (<em>path integration<\/em> ou odom\u00e9trie neuronale), le r\u00e9seau de grille calcule en continu le d\u00e9placement vectoriel de l&rsquo;organisme en int\u00e9grant les signaux proprioceptifs, vestibulaires et moteurs internes de vitesse et de direction, tout en \u00e9talonnant en permanence ces estimations sur les amers visuels distaux capt\u00e9s par le syst\u00e8me sensoriel.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;aboutissement scientifique de la vision th\u00e9orique de Tolman<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution conjointe du prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 2014 \u00e0 John O&rsquo;Keefe, May-Britt Moser et Edvard Moser a constitu\u00e9 l&rsquo;aboutissement historique d&rsquo;une controverse th\u00e9orique initi\u00e9e pr\u00e8s de soixante-dix ans auparavant dans les couloirs en bois d&rsquo;un laboratoire de Berkeley. Le comit\u00e9 Nobel a explicitement soulign\u00e9 dans ses attendus la filiation directe reliant la d\u00e9couverte du syst\u00e8me de positionnement c\u00e9r\u00e9bral interne (<em>inner GPS<\/em>) \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse de la carte cognitive \u00e9mise par Edward Tolman en 1948.<\/p>\n<p>La m\u00e9taphore th\u00e9orique tolmanienne s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9e en une r\u00e9alit\u00e9 computationnelle et neuroanatomique mesurable et cartographiable. La bo\u00eete noire de Watson, Skinner et Hull avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement ouverte gr\u00e2ce aux micro\u00e9lectrodes et aux enregistrements cellulaires sur animal vigile et mobile. Le syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est plus concevable comme un r\u00e9seau de c\u00e2bles r\u00e9flexes liant aveugl\u00e9ment des stimuli \u00e0 des contractions musculaires ; il abrite une machine g\u00e9om\u00e9trique complexe d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la construction de mod\u00e8les pr\u00e9dictifs du monde ext\u00e9rieur. L&rsquo;exp\u00e9rience de 1946 de l&rsquo;apprentissage du lieu contre la r\u00e9ponse motrice s&rsquo;impose r\u00e9trospectivement comme le point de bascule intellectuel ayant permis cette formidable r\u00e9volution dans les sciences de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>10. Implications \u00e9pist\u00e9mologiques pour la r\u00e9volution cognitive<\/h2>\n<h3>10.1 Le d\u00e9clin de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste stricte<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de l&rsquo;exp\u00e9rience du labyrinthe en croix et des travaux de Tolman d\u00e9passe largement le cadre strict de l&rsquo;\u00e9thologie des rongeurs ou de la psychologie animale compar\u00e9e : elle a port\u00e9 un coup fatal \u00e0 la toute-puissance de l&rsquo;orthodoxie b\u00e9havioriste stricte qui st\u00e9rilisait la psychologie universitaire nord-am\u00e9ricaine depuis plusieurs d\u00e9cennies. L&rsquo;accumulation m\u00e9thodique d&rsquo;anomalies empiriques au sens de Thomas Kuhn \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire de ph\u00e9nom\u00e8nes robustes et reproductibles que le mod\u00e8le associationniste standard \u00e9tait structurellement incapable d&rsquo;assimiler \u2013 a pr\u00e9cipit\u00e9 la crise paradigmatique du b\u00e9haviorisme radical.<\/p>\n<p>L&rsquo;apprentissage du lieu a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;insuffisance ontologique fondamentale de la m\u00e9trique S-R. Si un rat de laboratoire, organisme pourtant r\u00e9put\u00e9 \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb dans la hi\u00e9rarchie phylog\u00e9n\u00e9tique, est capable de r\u00e9organiser spontan\u00e9ment sa conduite locomotrice en court-circuitant l&rsquo;entra\u00eenement moteur direct au profit d&rsquo;une inf\u00e9rence spatiale globale, le postulat r\u00e9ductionniste pr\u00e9tendant expliquer la complexit\u00e9 du comportement humain par l&rsquo;encha\u00eenement de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s s&rsquo;effondrait d&#8217;embl\u00e9e. La d\u00e9monstration tolmanienne entrait en r\u00e9sonance directe avec les critiques linguistiques d\u00e9vastatrices que Noam Chomsky allait adresser en 1959 au mod\u00e8le du comportement verbal de B. F. Skinner, marquant le basculement irr\u00e9versible de la communaut\u00e9 scientifique vers l&rsquo;\u00e9tude des structures internes de traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<h3>10.2 Le statut \u00e9pist\u00e9mologique des variables interm\u00e9diaires et de la repr\u00e9sentation<\/h3>\n<p>La contribution m\u00e9thodologique majeure de Tolman \u00e0 la philosophie des sciences a \u00e9t\u00e9 de l\u00e9gitimer formellement le recours aux concepts mentalistes sans sacrifier pour autant les exigences imp\u00e9ratives de la rigueur op\u00e9rationnelle et de la v\u00e9rifiabilit\u00e9 empirique. Avant Tolman, la psychologie \u00e9tait prise dans une alternative destructrice : soit sombrer dans l&rsquo;introspectionnisme subjectiviste d\u00e9nu\u00e9 de tout ancrage m\u00e9trologique, soit s&rsquo;enfermer dans un physicalisme \u00e9troit refusant de penser l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>En conceptualisant les variables interm\u00e9diaires (<em>intervening variables<\/em>), Tolman a pos\u00e9 les fondations de ce que l&rsquo;on qualifie aujourd&rsquo;hui de cognitivisme m\u00e9thodologique. Une variable interm\u00e9diaire est une construction th\u00e9orique logiquement valide d\u00e8s lors qu&rsquo;elle est ancr\u00e9e op\u00e9rationnellement dans des conditions initiales mesurables en amont et qu&rsquo;elle engendre des pr\u00e9dictions comportementales v\u00e9rifiables en aval. Par cette man\u0153uvre \u00e9pist\u00e9mologique, le concept de <em>repr\u00e9sentation mentale<\/em> a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 m\u00e9taphysique suspecte pour devenir un rouage fonctionnel indispensable \u00e0 la mod\u00e9lisation cybern\u00e9tique et computationnelle du vivant.<\/p>\n<p>Ce statut accord\u00e9 aux repr\u00e9sentations internes a pr\u00e9par\u00e9 le terrain \u00e0 la naissance conjointe des sciences cognitives, de la cybern\u00e9tique de Norbert Wiener et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information de Claude Shannon. L&rsquo;organisme n&rsquo;\u00e9tait plus per\u00e7u comme un simple canal \u00e9nerg\u00e9tique passif travers\u00e9 par des flux de stimuli, mais comme un syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information dynamique, capable d&rsquo;auto-organisation, de computation vectorielle et de prise de d\u00e9cision fond\u00e9e sur des repr\u00e9sentations internes structur\u00e9es du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>10.3 La r\u00e9habilitation moderne du b\u00e9haviorisme intentionnel<\/h3>\n<p>Pendant de nombreuses d\u00e9cennies, les manuels d&rsquo;histoire de la psychologie ont eu tendance \u00e0 rel\u00e9guer Edward Tolman au r\u00f4le d&rsquo;un simple \u00ab\u00a0cognitiviste avant la lettre\u00a0\u00bb, un pr\u00e9curseur brillant mais incomplet de la psychologie computationnelle moderne. Toutefois, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie contemporaine op\u00e8re une r\u00e9\u00e9valuation profonde de sa pens\u00e9e, reconnaissant dans son b\u00e9haviorisme intentionnel une architecture conceptuelle hautement sophistiqu\u00e9e et profond\u00e9ment actuelle.<\/p>\n<p>Tolman a toujours refus\u00e9 d&rsquo;hypostasier l&rsquo;esprit comme un ordinateur d\u00e9sincarn\u00e9 manipulant des symboles amorphes dans un vide abstrait. Son approche a toujours insist\u00e9 sur la nature fondamentalement situ\u00e9e, incarn\u00e9e et active du comportement orient\u00e9 vers un but. Cette sensibilit\u00e9 intellectuelle trouve des \u00e9chos spectaculaires au sein des th\u00e9ories contemporaines de la cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e (connues sous l&rsquo;acronyme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\">cognition 4E<\/a> : <em>Embodied, Embedded, Enacted, Extended<\/em>) ainsi que de l&rsquo;\u00e9cologie perceptive de James J. Gibson.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les \u00e9crits philosophiques plus m\u00e9connus de Tolman sur la motivation sociale, la dynamique des conflits id\u00e9ologiques et la recherche de la paix mondiale t\u00e9moignent d&rsquo;une pens\u00e9e int\u00e9grative humaniste rare. Chez Tolman, la reconnaissance de la libert\u00e9 adaptative de l&rsquo;organisme face \u00e0 la rigidit\u00e9 des conditionnements m\u00e9caniques n&rsquo;\u00e9tait pas un simple enjeu de laboratoire, mais le fondement m\u00eame de la dignit\u00e9, de l&rsquo;autonomie et de la rationalit\u00e9 de l&rsquo;agent vivant dans son milieu physique et social.<\/p>\n<h2>11. Applications chez l&rsquo;humain et navigation spatiale moderne<\/h2>\n<h3>11.1 Strat\u00e9gies de navigation humaine : cartographie mentale contre suivi d&rsquo;itin\u00e9raires<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 de la dissociation mise au jour par Edward Tolman s&rsquo;exprime avec une vigueur remarquable dans l&rsquo;analyse de la cognition spatiale humaine au quotidien. Tout comme les rongeurs dans le labyrinthe en croix, les \u00eatres humains naviguent dans leur environnement urbain ou naturel en mobilisant deux profils cognitifs fondamentaux, identifi\u00e9s sous les termes de strat\u00e9gie de cartographie spatiale globale (analogue \u00e0 l&rsquo;apprentissage du lieu) et de strat\u00e9gie de suivi d&rsquo;itin\u00e9raire s\u00e9quentiel pas-\u00e0-pas (analogue \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la r\u00e9ponse motrice).<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation contemporaine d&rsquo;ar\u00e8nes de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle immersive (environnements complexes mod\u00e9lis\u00e9s sur \u00e9cran ou en casques st\u00e9r\u00e9oscopiques, labyrinthes virtuels \u00e0 embranchements multiples) a permis de quantifier la pr\u00e9valence de ces profils comportementaux. Les navigateurs adoptant une strat\u00e9gie de lieu encodent la ville sous la forme d&rsquo;un plan d&rsquo;ensemble allocentrique unifi\u00e9 : ils maintiennent en permanence un sentiment d&rsquo;orientation vers les grands axes ou monuments embl\u00e9matiques et peuvent inf\u00e9rer instantan\u00e9ment des raccourcis efficaces \u00e0 travers des ruelles inconnues. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les navigateurs utilisant la strat\u00e9gie de r\u00e9ponse s&rsquo;orientent par une m\u00e9moire s\u00e9quentielle d&rsquo;actions corporelles associ\u00e9es \u00e0 des rep\u00e8res locaux fixes (\u00ab\u00a0tourner \u00e0 droite \u00e0 la pharmacie, continuer tout droit jusqu&rsquo;au feu tricolore puis tourner \u00e0 gauche\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Ce champ de recherche soul\u00e8ve des pr\u00e9occupations soci\u00e9tales et cognitives majeures \u00e0 l&rsquo;\u00e8re du num\u00e9rique contemporain. L&rsquo;usage h\u00e9g\u00e9monique des syst\u00e8mes de guidage par satellite et des applications GPS sur t\u00e9l\u00e9phones intelligents impose aux utilisateurs une d\u00e9pendance passive exclusive envers des instructions s\u00e9quentielles pas-\u00e0-pas de type stimulus-r\u00e9ponse (\u00ab\u00a0dans cent m\u00e8tres, tournez \u00e0 droite\u00a0\u00bb). De nombreuses recherches en neurosciences cognitives sugg\u00e8rent que la d\u00e9su\u00e9tude prolong\u00e9e de l&rsquo;orientation spatiale allocentrique active au profit du guidage algorithmique externe induit un d\u00e9clin progressif des comp\u00e9tences de cartographie mentale et une atrophie fonctionnelle relative des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-jacents.<\/p>\n<h3>11.2 Neuro-imagerie fonctionnelle des r\u00e9seaux spatiaux humains<\/h3>\n<p>Les technologies de neuro-imagerie fonctionnelle moderne, et plus particuli\u00e8rement l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), ont permis de v\u00e9rifier avec une nettet\u00e9 absolue la parfaite transposition chez l&rsquo;\u00eatre humain des doubles syst\u00e8mes neuronaux identifi\u00e9s chez l&rsquo;animal. Les recherches pionni\u00e8res men\u00e9es par V\u00e9ronique Bohbot, Eleanor Maguire et d&rsquo;autres figures de la neurobiologie cognitive spatiale ont explor\u00e9 les corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux des sujets humains \u00e9voluant dans des labyrinthes virtuels.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes d\u00e9montrent une corr\u00e9lation robuste entre le choix comportemental et l&rsquo;activation m\u00e9tabolique c\u00e9r\u00e9brale :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsque des sujets recourent spontan\u00e9ment \u00e0 une strat\u00e9gie allocentrique de lieu pour localiser une cible masqu\u00e9e, on observe une augmentation s\u00e9lective de l&rsquo;oxyg\u00e9nation sanguine (signal BOLD) dans la formation hippocampique et le cortex parahippocampique bilat\u00e9ral.<\/li>\n<li>Lorsque ces m\u00eames sujets, ou d&rsquo;autres individus au style cognitif diff\u00e9renci\u00e9, ex\u00e9cutent la t\u00e2che en m\u00e9morisant une cha\u00eene st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de virages \u00e9gocentriques (strat\u00e9gie de r\u00e9ponse), le signal m\u00e9tabolique hippocampique s&rsquo;\u00e9teint pour c\u00e9der la place \u00e0 une activation pr\u00e9dominante du noyau caud\u00e9 dans le striatum dorsal.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;illustration la plus c\u00e9l\u00e8bre de cette plasticit\u00e9 neuro-spatiale demeure l&rsquo;\u00e9tude embl\u00e9matique men\u00e9e par Eleanor Maguire sur les chauffeurs de taxi agr\u00e9\u00e9s de la ville de Londres. Contraints d&rsquo;assimiler \u00ab\u00a0The Knowledge\u00a0\u00bb \u2013 la m\u00e9morisation ph\u00e9nom\u00e9nale et non assist\u00e9e par GPS de plus de 25 000 rues labyrinthiques et de milliers de monuments au sein d&rsquo;une carte cognitive allocentrique continue \u2013, ces professionnels de la navigation urbaine pr\u00e9sentent une hypertrophie volum\u00e9trique structurelle statistiquement significative du cortex hippocampique post\u00e9rieur par rapport aux sujets contr\u00f4les, un accroissement anatomique directement corr\u00e9l\u00e9 au nombre d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;exercice professionnel de la navigation de lieu active.<\/p>\n<h3>11.3 Applications cliniques : vieillissement pathologique et biomarqueurs pr\u00e9coces<\/h3>\n<p>L&rsquo;op\u00e9rationnalisation de la dualit\u00e9 lieu\/r\u00e9ponse issue de l&rsquo;exp\u00e9rience de Tolman s&rsquo;est r\u00e9cemment impos\u00e9e comme un outil diagnostique et clinique r\u00e9volutionnaire dans le d\u00e9pistage pr\u00e9coce des pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives du sujet \u00e2g\u00e9, au premier chef desquelles figure la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn.2018.6\">maladie d&rsquo;Alzheimer<\/a>.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropathologique, les stades initiaux de la maladie d&rsquo;Alzheimer sont caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;accumulation pr\u00e9coce des l\u00e9sions de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire (prot\u00e9ine tau hyperphosphoryl\u00e9e) et de plaques amylo\u00efdes au sein m\u00eame du cortex entorhinal transentorhinal et de l&rsquo;hippocampe dorsal. En cons\u00e9quence directe de cette topographie l\u00e9sionnelle s\u00e9lective, l&rsquo;aptitude \u00e0 \u00e9laborer et \u00e0 manipuler une carte spatiale allocentrique (apprentissage du lieu) constitue le tout premier domaine cognitif \u00e0 subir une d\u00e9t\u00e9rioration subtile, survenant bien avant que les troubles mn\u00e9siques \u00e9pisodiques verbaux massifs ou la d\u00e9sorientation temporelle ne deviennent d\u00e9tectables lors des tests psychom\u00e9triques conventionnels.<\/p>\n<p>Par contraste, les r\u00e9seaux sous-corticaux du striatum dorsal \u00e9tant pr\u00e9serv\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 des stades nettement plus avanc\u00e9s de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, les patients au stade pr\u00e9-d\u00e9mentiel (trouble neurocognitif l\u00e9ger ou MCI) conservent souvent une capacit\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e \u00e0 naviguer en utilisant des routines \u00e9gocentriques rigides bas\u00e9es sur la r\u00e9ponse motrice (\u00ab\u00a0tourner \u00e0 droite \u00e0 la pharmacie\u00a0\u00bb), masquant ainsi temporairement l&rsquo;ampleur de leur d\u00e9ficit sous-jacent. Des tests informatis\u00e9s innovants, directement inspir\u00e9s du labyrinthe en croix de Tolman et des labyrinthes aquatiques de Morris adapt\u00e9s sur tablettes num\u00e9riques (comme le <em>Sea Hero Quest<\/em> ou le test de navigation du 4-on-8 Virtual Maze), permettent d\u00e9sormais d&rsquo;\u00e9valuer s\u00e9lectivement la perte de la flexibilit\u00e9 allocentrique, fournissant ainsi des biomarqueurs comportementaux pr\u00e9coces, non invasifs et d&rsquo;une remarquable sensibilit\u00e9 pr\u00e9dictive.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se critique et post\u00e9rit\u00e9 contemporaine de l&rsquo;exp\u00e9rience de Tolman<\/h2>\n<h3>12.1 Critique m\u00e9thodologique r\u00e9trospective et avanc\u00e9es exp\u00e9rimentales<\/h3>\n<p>Avec le recul critique que permet l&rsquo;analyse \u00e9pist\u00e9mologique contemporaine, le protocole exp\u00e9rimental con\u00e7u par Tolman, Ritchie et Kalish en 1946 suscite une admiration m\u00eal\u00e9e d&rsquo;une appr\u00e9ciation lucide de ses limites contextuelles. Les crit\u00e8res m\u00e9thodologiques de l&rsquo;\u00e9poque, bien que remarquablement rigoureux pour les ann\u00e9es 1940, pr\u00e9sentaient certaines fragilit\u00e9s techniques que les d\u00e9cennies ult\u00e9rieures ont permis de surmonter.<\/p>\n<p>Les effectifs d&rsquo;\u00e9chantillonnage de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1946 \u00e9taient modestes au regard des standards psychom\u00e9triques actuels, et le traitement statistique reposait sur des analyses de variance encore balbutiantes. De surcro\u00eet, bien que Tolman et ses collaborateurs aient pris grand soin de nettoyer leur appareil, les parois en bois brut des labyrinthes de l&rsquo;\u00e9poque \u00e9taient intrins\u00e8quement poreuses, rendant l&rsquo;impr\u00e9gnation r\u00e9siduelle de traces olfactives animales difficile \u00e0 neutraliser totalement sans les syst\u00e8mes automatis\u00e9s de ventilation et les mat\u00e9riaux composites non adsorbants utilis\u00e9s dans les laboratoires contemporains.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les recherches de g\u00e9n\u00e9tique comportementale moderne ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence de variations all\u00e9liques et de profils \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques spontan\u00e9s pr\u00e9disposant certains lignages de rongeurs ou d&rsquo;humains \u00e0 adopter pr\u00e9f\u00e9rentiellement une strat\u00e9gie spatiale allocentrique ou une strat\u00e9gie \u00e9gocentrique. Ce constat mod\u00e8re la vision binaire originelle de l&rsquo;exp\u00e9rience : la propension \u00e0 utiliser le lieu ou la r\u00e9ponse n&rsquo;est pas un absolu psychologique invariable, mais le produit \u00e9mergent d&rsquo;un \u00e9quilibre dynamique entre dotation neurog\u00e9n\u00e9tique, histoire d\u00e9veloppementale, \u00e9tat hom\u00e9ostatique instantan\u00e9 et contraintes physiques du milieu.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;influence sur l&rsquo;intelligence artificielle et la robotique autonome<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de la confrontation entre la th\u00e9orie S-R et la carte cognitive innerve aujourd&rsquo;hui le champ le plus avanc\u00e9 de l&rsquo;informatique moderne : l&rsquo;intelligence artificielle et l&rsquo;ing\u00e9nierie de la robotique autonome. L&rsquo;architecture algorithmique des agents artificiels naviguant dans des environnements complexes physiques ou virtuels reproduit avec une fid\u00e9lit\u00e9 frappante les deux paradigmes explor\u00e9s par Tolman et Hull.<\/p>\n<p>Cette convergence s&rsquo;exprime dans la division th\u00e9orique fondamentale qui structure l&rsquo;apprentissage par renforcement contemporain (<em>Reinforcement Learning<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage par renforcement sans mod\u00e8le (<em>Model-Free RL<\/em>) :<\/strong> Cet algorithme (incarn\u00e9 par des m\u00e9thodes telles que le Q-learning ou le SARSA) \u00e9tablit une correspondance directe entre des \u00e9tats perceptuels instantan\u00e9s et des valeurs d&rsquo;actions motrices discr\u00e8tes, sans jamais mod\u00e9liser la structure environnementale sous-jacente. Il constitue la transposition algorithmique pure du mod\u00e8le S-R de Clark Hull. Tr\u00e8s \u00e9conome en temps de calcul instantan\u00e9, il est en revanche afflig\u00e9 d&rsquo;une profonde inertie adaptative lorsque les r\u00e8gles du monde ou les buts changent subitement.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage par renforcement bas\u00e9 sur un mod\u00e8le (<em>Model-Based RL<\/em>) :<\/strong> Dans ce paradigme, l&rsquo;agent artificiel commence par apprendre une repr\u00e9sentation interne compl\u00e8te des lois de transition et de la topologie de son environnement (une v\u00e9ritable carte cognitive computationnelle). Il peut ensuite simuler mentalement des trajectoires et proc\u00e9der \u00e0 une planification anticipatrice souple. Il s&rsquo;agit de la r\u00e9incarnation formelle du b\u00e9haviorisme intentionnel de Tolman.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, en robotique mobile autonome, les algorithmes de localisation et cartographie simultan\u00e9es (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ieeexplore.ieee.org\/document\/1638022\">SLAM<\/a> : <em>Simultaneous Localization and Mapping<\/em>) int\u00e8grent des r\u00e9seaux de neurones artificiels mimant la d\u00e9charge coupl\u00e9e des cellules de grille et des cellules de lieu biologiques. Ces architectures bio-inspir\u00e9es permettent \u00e0 des drones ou des v\u00e9hicules terrestres d&rsquo;\u00e9voluer de mani\u00e8re robuste dans des ar\u00e8nes priv\u00e9es de couverture satellite GPS, d\u00e9montrant la puissance p\u00e9renne des principes computationnels identifi\u00e9s lors des exp\u00e9riences de Berkeley.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage durable du d\u00e9bat dans la science contemporaine de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Au terme de cette fresque historique et conceptuelle, l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;apprentissage du lieu contre la r\u00e9ponse motrice con\u00e7ue par Edward Tolman en 1946 s&rsquo;affirme comme l&rsquo;une des exp\u00e9riences les plus f\u00e9condes et les plus \u00e9mancipatrices de toute l&rsquo;histoire des sciences du comportement. En refusant de plier le comportement vivant sous le joug de l&rsquo;automatisme m\u00e9caniste aveugle, Tolman a non seulement sauv\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 des processus cognitifs complexes chez l&rsquo;animal, mais il a \u00e9galement offert aux neurosciences modernes l&rsquo;un de ses programmes de recherche les plus prolifiques.<\/p>\n<p>La p\u00e9rennit\u00e9 de cette controverse r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;elle interroge la nature m\u00eame de la rationalit\u00e9 de l&rsquo;action vivante. L&rsquo;organisme n&rsquo;est ni un pur esprit d\u00e9sincarn\u00e9 s&rsquo;\u00e9puisant dans des calculs abstraits d\u00e9connect\u00e9s de l&rsquo;action, ni un automate passif manipul\u00e9 par les contingences de son environnement imm\u00e9diat. En d\u00e9montrant que le syst\u00e8me nerveux int\u00e8gre l&rsquo;information spatiale dans une cartographie structur\u00e9e du r\u00e9el tout en conservant la plasticit\u00e9 d&rsquo;automatiser ses conduites en routines motrices \u00e9conomiques, Tolman a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;harmonieuse dualit\u00e9 qui caract\u00e9rise l&rsquo;adaptation biologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Edward Chace Tolman rappelle avec force que la v\u00e9ritable rigueur scientifique ne consiste pas \u00e0 nier a priori la complexit\u00e9 des fonctions sup\u00e9rieures au nom d&rsquo;un dogme r\u00e9ducteur, mais \u00e0 faire preuve d&rsquo;assez d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 m\u00e9thodologique pour rendre visible, quantifiable et incontestable la dimension cognitive et finalis\u00e9e qui anime le comportement des \u00eatres vivants au sein de leur environnement.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blodgett, H. C. (1929). The effect of the introduction of reward to the various periods of maze learning in rats. <em>University of California Publications in Psychology<\/em>, 4(8), 113\u2013134.<\/li>\n<li>Blodgett, H. C., McCutchan, K., &#038; Mathews, R. (1949). Spatial learning in the T-maze: The influence of direction, turn, and stimulus variation. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 39(6), 800\u2013809. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0057038\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0057038<\/a><\/li>\n<li>Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner&rsquo;s Verbal Behavior. <em>Language<\/em>, 35(1), 26\u201358. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334<\/a><\/li>\n<li>Gallistel, C. R. (1990). <em>The Organization of Learning<\/em>. The MIT Press.<\/li>\n<li>Hafting, T., Fyhn, M., Molden, S., Moser, M.-B., &#038; Moser, E. I. (2005). Microstructure of a spatial map in the entorhinal cortex. <em>Nature<\/em>, 436(7052), 801\u2013806. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature03721\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature03721<\/a><\/li>\n<li>Hicks, L. H. (1964). Effects of overtraining on acquisition and reversal of place and response learning. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 58(2), 241\u2013245. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040529\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040529<\/a><\/li>\n<li>Hull, C. L. (1943). <em>Principles of Behavior: An Introduction to Behavior Theory<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Maguire, E. A., Gadian, D. G., Johnsrude, I. S., Good, C. D., Ashburner, J., Frackowiak, R. S., &#038; Frith, C. D. (2000). Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 97(8), 4398\u20134403. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.070039597\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.070039597<\/a><\/li>\n<li>O&rsquo;Keefe, J., &#038; Dostrovsky, J. (1971). The hippocampus as a spatial map: Preliminary evidence from unit activity in the freely-moving rat. <em>Brain Research<\/em>, 34(1), 171\u2013175. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0006-8993(71)90358-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0006-8993(71)90358-1<\/a><\/li>\n<li>O&rsquo;Keefe, J., &#038; Nadel, L. (1978). <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Packard, M. G., &#038; McGaugh, J. L. (1996). Inactivation of hippocampus or caudate nucleus with lidocaine differentially affects expression of place and response learning. <em>Neurobiology of Learning and Memory<\/em>, 65(1), 65\u201372. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/nlme.1996.0007\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/nlme.1996.0007<\/a><\/li>\n<li>Restle, F. (1957). Discrimination of cues in mazes: A resolution of the \u00ab\u00a0place\u00a0\u00bb vs. \u00ab\u00a0response\u00a0\u00bb question. <em>Psychological Review<\/em>, 64(4), 217\u2013228. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040929\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040929<\/a><\/li>\n<li>Spence, K. W. (1956). <em>Behavior Theory and Conditioning<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Taube, J. S., Muller, R. U., &#038; Ranck, J. B. (1990). Head-direction cells recorded from the postsubiculum in freely moving rats. I. Description and quantitative analysis. <em>The Journal of Neuroscience<\/em>, 10(2), 420\u2013435. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.10-02-00420.1990\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.10-02-00420.1990<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1932). <em>Purposive Behavior in Animals and Men<\/em>. The Century Company.<\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1948). Cognitive maps in rats and men. <em>Psychological Review<\/em>, 55(4), 189\u2013208. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C., Ritchie, B. F., &#038; Kalish, D. (1946). Studies in spatial learning. II. Place learning versus response learning. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 36(3), 221\u2013229. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0060262\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0060262<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de l&rsquo;exp\u00e9rience historique de Tolman opposant l&rsquo;apprentissage du lieu \u00e0 celui de la r\u00e9ponse et fondant la psychologie cognitive.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[7104,4657,4696,4695,4757],"class_list":["post-5193","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-apprentissage-spatial","tag-behaviorisme","tag-carte-cognitive","tag-edward-tolman","tag-neurosciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5193","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5193"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/5193\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5193"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5193"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5193"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}