{"id":4866,"date":"2026-09-11T13:54:45","date_gmt":"2026-09-11T13:54:45","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experiences-generateur-rythme-central-sten-grillner\/"},"modified":"2026-09-11T13:54:45","modified_gmt":"2026-09-11T13:54:45","slug":"experiences-generateur-rythme-central-sten-grillner","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experiences-generateur-rythme-central-sten-grillner","title":{"rendered":"Les exp\u00e9riences sur le g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central &#8211; Sten Grillner"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration neurobiologique de la motricit\u00e9 a longtemps \u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par une vision hi\u00e9rarchique et r\u00e9flexologique o\u00f9 le mouvement r\u00e9sultait soit d&rsquo;une cha\u00eene ininterrompue de r\u00e9troactions sensorielles p\u00e9riph\u00e9riques, soit d&rsquo;un contr\u00f4le descendant permanent et pointilleux \u00e9manant des centres corticaux sup\u00e9rieurs. Au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, une r\u00e9volution conceptuelle majeure s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au confluent de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie, de la pharmacologie et de la neuro\u00e9thologie : la mise en \u00e9vidence formelle des g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme centraux, ou <em>Central Pattern Generators<\/em> (CPG). Ces r\u00e9seaux neuronaux autonomes, situ\u00e9s au sein de la moelle \u00e9pini\u00e8re et du tronc c\u00e9r\u00e9bral, sont intrins\u00e8quement capables d&rsquo;\u00e9laborer, de coordonner et d&rsquo;entretenir des patrons moteurs rythmiques complexes sans n\u00e9cessiter de r\u00e9troaction sensorielle aff\u00e9rente ni de commande motrice phasique descendante.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette avanc\u00e9e scientifique capitale se dressent les travaux monumentaux de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ki.se\/en\/people\/sten-grillner\">Sten Grillner<\/a> et de son \u00e9quipe au prestigieux <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ki.se\/\">Institut Karolinska<\/a> de Stockholm. En choisissant d&rsquo;aborder la question locomotrice non pas \u00e0 travers la complexit\u00e9 inextricable des mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs, mais par le biais d&rsquo;un mod\u00e8le vert\u00e9br\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tiquement ancestral \u2014 la lamproie \u2014, Sten Grillner a r\u00e9alis\u00e9 un tour de force exp\u00e9rimental sans pr\u00e9c\u00e9dent. En combinant l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cellulaire fine, la pharmacologie des canaux ioniques membranaires, la mod\u00e9lisation math\u00e9matique et la biom\u00e9canique computationnelle, il a d\u00e9chiffr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire des neurosciences l&rsquo;architecture micro-circuitique int\u00e9grale d&rsquo;un syst\u00e8me moteur chez un vert\u00e9br\u00e9.<\/p>\n<p>Cet article propose une immersion exhaustive au sein des exp\u00e9rimentations fondamentales de Sten Grillner. En parcourant les d\u00e9bats historiques opposant Charles Sherrington \u00e0 Thomas Graham Brown, en diss\u00e9quant la m\u00e9thodologie de la locomotion fictive in vitro, en analysant les propri\u00e9t\u00e9s biophysiques des interneurones spinaux et des r\u00e9cepteurs NMDA, et en explorant les retomb\u00e9es contemporaines allant de la mod\u00e9lisation cybern\u00e9tique \u00e0 la r\u00e9habilitation des patients m\u00e9dullol\u00e9s\u00e9s, nous mettrons en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont ces recherches ont red\u00e9fini notre compr\u00e9hension de la motricit\u00e9 animale et humaine, ancrant d\u00e9finitivement la neurobiologie du mouvement dans une perspective incarn\u00e9e et \u00e9volutive.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et fondements conceptuels du g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central<\/h2>\n<h3>1.1 \u00c9mergence du concept de g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central en neurobiologie<\/h3>\n<p>La notion de g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central (CPG) constitue l&rsquo;un des piliers conceptuels les plus structurants de la neurophysiologie contemporaine. D&rsquo;un point de vue fonctionnel, un CPG se d\u00e9finit comme un r\u00e9seau neuronal micro-organis\u00e9, confin\u00e9 au sein d&rsquo;une structure sous-corticale \u2014 principalement la moelle \u00e9pini\u00e8re ou le tronc c\u00e9r\u00e9bral \u2014, poss\u00e9dant la propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que de g\u00e9n\u00e9rer une commande motrice rythmique et spatio-temporellement organis\u00e9e destin\u00e9e aux motoneurones, et ce en l&rsquo;absence absolue de toute r\u00e9troaction sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique ou d&rsquo;entr\u00e9e rythmique d&rsquo;origine c\u00e9r\u00e9brale sup\u00e9rieure. Cette d\u00e9finition rigoureuse marque une rupture \u00e9pist\u00e9mologique nette avec le dogme associationniste et m\u00e9caniste qui pr\u00e9valait au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, dans lequel l&rsquo;action motrice n&rsquo;\u00e9tait comprise que comme une r\u00e9sultante passive des stimuli environnementaux capt\u00e9s par les r\u00e9cepteurs sensoriels.<\/p>\n<p>Le d\u00e9passement du mod\u00e8le fond\u00e9 exclusivement sur le r\u00e9flexe a exig\u00e9 la d\u00e9monstration empirique de l&rsquo;autonomie des r\u00e9seaux neuronaux spinaux. Dans la conception classique du r\u00e9flexe, l&rsquo;initiation et la succession temporelle des phases locomotrices \u2014 telles que l&rsquo;alternance entre la flexion et l&rsquo;extension d&rsquo;un membre chez un t\u00e9trapode, ou l&rsquo;ondulation bilat\u00e9rale chez un poisson \u2014 \u00e9taient attribu\u00e9es aux signaux proprioceptifs g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le mouvement lui-m\u00eame. Selon cette perspective, la contraction d&rsquo;un groupe musculaire d\u00e9clenchait, par \u00e9tirement du muscle antagoniste, une vol\u00e9e aff\u00e9rente activant ce dernier, cr\u00e9ant ainsi une cha\u00eene ininterrompue de causalit\u00e9 sensorimotrice p\u00e9riph\u00e9rique. Le concept de CPG a battu en br\u00e8che ce sch\u00e9ma r\u00e9ducteur en prouvant que le substrat neural de la moelle \u00e9pini\u00e8re abrite des programmes moteurs primaires pr\u00e9configur\u00e9s. Ces r\u00e9seaux d\u00e9tiennent la machinerie biophysique n\u00e9cessaire pour fixer la fr\u00e9quence, la dur\u00e9e des phases, l&rsquo;amplitude relative des contractions et l&rsquo;alternance coordonn\u00e9e des diff\u00e9rents groupes musculaires, rel\u00e9guant les aff\u00e9rences sensorielles au rang de modulateurs adaptatifs plut\u00f4t que de d\u00e9clencheurs indispensables.<\/p>\n<p>L&rsquo;importance th\u00e9orique de cette autonomie r\u00e9side dans le fait que la locomotion, la respiration, la mastication ou encore la d\u00e9glutition ne sont pas de simples r\u00e9ponses r\u00e9actives au monde ext\u00e9rieur, mais des processus endog\u00e8nes r\u00e9gul\u00e9s de mani\u00e8re proactive. L&rsquo;isolation exp\u00e9rimentale de ces r\u00e9seaux a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une formidable complexit\u00e9 micro-architecturale : le syst\u00e8me nerveux central n&rsquo;attend pas d&rsquo;\u00eatre sollicit\u00e9 pour produire des dynamiques temporelles coordonn\u00e9es, il g\u00e9n\u00e8re son propre tempo fonctionnel, fournissant une trame rythmique de base sur laquelle viennent s&rsquo;inscrire les corrections sensorielles et les modulations volontaires.<\/p>\n<h3>1.2 Le r\u00f4le pionnier de Sten Grillner au sein de l&rsquo;Institut Karolinska<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation exp\u00e9rimentale et la dissection biophysique pr\u00e9cise du g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central restent indissociables de la trajectoire scientifique de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ki.se\/en\/neuro\">Sten Grillner<\/a>. Travaillant au d\u00e9partement de neurophysiologie de l&rsquo;Institut Karolinska \u00e0 Stockholm, haut lieu de la physiologie scandinave illustr\u00e9 par les travaux de figures historiques telles que Ragnar Granit, Grillner a initialement consacr\u00e9 ses investigations post-doctorales \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la locomotion chez les mammif\u00e8res, en particulier chez le chat spinal et d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9. Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, aux c\u00f4t\u00e9s de ma\u00eetres de la neurobiologie comme Anders Lundberg, il analyse en profondeur les propri\u00e9t\u00e9s locomotrices induites par voie pharmacologique, notamment via l&rsquo;administration de pr\u00e9curseurs de la dopamine et de la noradr\u00e9naline comme la L-DOPA. Ces \u00e9tudes d\u00e9montrent sans ambigu\u00eft\u00e9 que la moelle \u00e9pini\u00e8re du mammif\u00e8re d\u00e9connect\u00e9e du cerveau conserve une aptitude remarquable \u00e0 engendrer des patrons d&rsquo;alternance locomotrice sur un tapis roulant.<\/p>\n<p>Toutefois, Grillner s&rsquo;est rapidement heurt\u00e9 \u00e0 un mur de complexit\u00e9 inh\u00e9rent aux mammif\u00e8res. Le syst\u00e8me nerveux spinal du chat, avec ses centaines de milliers d&rsquo;interneurones dens\u00e9ment enchev\u00eatr\u00e9s, ses couches cytoarchitectoniques multiples et la difficult\u00e9 technique d&rsquo;isoler des circuits fonctionnels intacts pour des enregistrements intracellulaires stables, interdisait une caract\u00e9risation synaptique et membranaire exhaustive. Confront\u00e9 \u00e0 ce verrou m\u00e9thodologique, Grillner prend une d\u00e9cision qui va transformer durablement la neurobiologie compar\u00e9e : d\u00e9laisser temporairement les mod\u00e8les mammaliens au profit d&rsquo;un organisme mod\u00e8le primitif, la lamproie (<em>Petromyzon marinus<\/em> et <em>Lampetra fluviatilis<\/em>). Ce vert\u00e9br\u00e9 agnathe sans m\u00e2choire, dont la divergence \u00e9volutive remonte \u00e0 plus de 450 millions d&rsquo;ann\u00e9es, offre un syst\u00e8me nerveux d&rsquo;une relative simplicit\u00e9 num\u00e9rique tout en partageant les principes d&rsquo;organisation fondamentaux des vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Cette transition conceptuelle illustre la d\u00e9marche r\u00e9ductionniste et int\u00e9grative adopt\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole de Stockholm. Il s&rsquo;agissait de d\u00e9composer un comportement moteur global en ses briques \u00e9l\u00e9mentaires les plus intimes \u2014 les canaux ioniques, les r\u00e9cepteurs post-synaptiques et les populations d&rsquo;interneurones interconnect\u00e9s \u2014, tout en conservant la capacit\u00e9 d&rsquo;expliquer comment cette dynamique cellulaire microscopique culmine dans la nage fluide et fonctionnelle de l&rsquo;organisme entier. Grillner a su f\u00e9d\u00e9rer autour de lui une \u00e9quipe pluridisciplinaire d&rsquo;\u00e9lectrophysiologistes, de neurochimistes, d&rsquo;anatomistes et plus tard de mod\u00e9lisateurs informaticiens, \u00e9rigeant l&rsquo;Institut Karolinska en \u00e9picentre mondial de l&rsquo;\u00e9tude des microcircuits moteurs.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs fondamentaux des exp\u00e9rimentations de Grillner<\/h3>\n<p>Le vaste programme exp\u00e9rimental amorc\u00e9 par Sten Grillner \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et poursuivi durant plusieurs d\u00e9cennies poursuivait une triple ambition m\u00e9thodologique et \u00e9pist\u00e9mologique. Le premier objectif r\u00e9sidait dans l&rsquo;\u00e9lucidation int\u00e9grale de la micro-architecture synaptique responsable de la locomotion. Contrairement aux approches en \u00ab bo\u00eete noire \u00bb qui se contentaient de mesurer les d\u00e9charges motrices en r\u00e9ponse \u00e0 des stimulations globales, Grillner entendait identifier nominalement chaque classe d&rsquo;interneurones participant au CPG, cartographier leurs connexions synaptiques r\u00e9ciproques, quantifier le signe (excitateur ou inhibiteur) de ces transmissions et d\u00e9terminer la connectivit\u00e9 fonctionnelle longitudinale reliant les diff\u00e9rents segments le long de l&rsquo;axe rostro-caudal de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>Le second objectif fondamental portait sur la caract\u00e9risation des propri\u00e9t\u00e9s biophysiques et membranaires des neurones composant le r\u00e9seau. Il ne suffisait pas d&rsquo;\u00e9tablir le sch\u00e9ma de c\u00e2blage (\u00ab wiring diagram \u00bb) du CPG ; il fallait imp\u00e9rativement d\u00e9couvrir les m\u00e9canismes biophysiques responsables de la rythmog\u00e9n\u00e8se elle-m\u00eame. Les neurones \u00e9taient-ils de simples relais passifs dont l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9pendait uniquement de la topologie du r\u00e9seau, ou poss\u00e9daient-ils des propri\u00e9t\u00e9s membranaires non-lin\u00e9aires intrins\u00e8ques, telles que des conductions ioniques voltage-d\u00e9pendantes ou des oscillateurs endog\u00e8nes ? Les exp\u00e9rimentations de Grillner ont cherch\u00e9 \u00e0 isoler les contributions respectives des r\u00e9cepteurs glutamatergiques ionotropiques, des courants calciques et des conductances potassiques r\u00e9gul\u00e9es chimiquement dans la gen\u00e8se de l&rsquo;oscillation p\u00e9riodique de membrane.<\/p>\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me objectif constituait une qu\u00eate de synth\u00e8se transdisciplinaire : b\u00e2tir un pont explicatif direct entre la neurophysiologie mol\u00e9culaire et la cin\u00e9matique du comportement animal. Grillner postulait qu&rsquo;une compr\u00e9hension v\u00e9ritable du syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est atteinte que lorsqu&rsquo;un chercheur est capable de pr\u00e9dire les param\u00e8tres du mouvement cin\u00e9matique \u2014 la vitesse de nage, la longueur d&rsquo;onde de l&rsquo;ondulation corporelle, les virages directionnels \u2014 \u00e0 partir de l&rsquo;\u00e9quation biophysique des canaux ioniques et des constantes de temps synaptiques. Ce niveau d&rsquo;int\u00e9gration sans \u00e9quivalent dans les neurosciences des vert\u00e9br\u00e9s a permis d&rsquo;\u00e9riger les recherches sur la lamproie en mod\u00e8le canonique de la motricit\u00e9 animale.<\/p>\n<h2>2. Le d\u00e9bat historique : Cha\u00eenes de r\u00e9flexes contre oscillateurs intrins\u00e8ques<\/h2>\n<h3>2.1 La th\u00e9orie r\u00e9flexologique de Charles Sherrington<\/h3>\n<p>Pour mesurer la port\u00e9e des d\u00e9couvertes de Sten Grillner, il convient de replacer ses travaux dans la trajectoire du d\u00e9bat fondamental qui a anim\u00e9 la neurobiologie motrice tout au long du XXe si\u00e8cle. Ce d\u00e9bat trouve sa matrice intellectuelle dans les formulations th\u00e9oriques de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1932\/sherrington\/biographical\/\">Sir Charles Scott Sherrington<\/a>, figure tut\u00e9laire de la neurophysiologie et laur\u00e9at du prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1932. Dans son ouvrage fondateur <em>The Integrative Action of the Nervous System<\/em> (1906), Sherrington d\u00e9veloppe une vision m\u00e9caniste du fonctionnement spinal selon laquelle le mouvement complexe, tel que la marche quadrup\u00e8de ou le grattage, repose sur l&rsquo;encha\u00eenement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 de boucles r\u00e9flexes. Le r\u00e9flexe \u00e9l\u00e9mentaire est con\u00e7u comme l&rsquo;unit\u00e9 fonctionnelle indivisible du syst\u00e8me nerveux int\u00e9gratif.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;interpr\u00e9tation sherringtonienne, le cycle de la marche r\u00e9sulte de transitions d\u00e9clench\u00e9es par l&rsquo;activation s\u00e9quentielle des r\u00e9cepteurs sensoriels musculaires et cutan\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un membre s&rsquo;allonge durant la phase d&rsquo;extension, les r\u00e9cepteurs proprioceptifs \u2014 notamment les fuseaux neuromusculaires sensibles \u00e0 l&rsquo;\u00e9tirement \u2014 envoient un barrage de potentiels d&rsquo;action dans la corne dorsale de la moelle \u00e9pini\u00e8re par l&rsquo;interm\u00e9diaire des fibres aff\u00e9rentes de type Ia et II. Ce signal sensoriel provoque, par voie r\u00e9flexe, l&rsquo;inhibition des motoneurones extenseurs et l&rsquo;activation r\u00e9ciproque des motoneurones fl\u00e9chisseurs, amor\u00e7ant la phase d&rsquo;oscillation ou de flexion. En arrivant au terme de la flexion, l&rsquo;\u00e9tirement antagoniste d\u00e9clenche \u00e0 son tour la phase d&rsquo;extension, fermant une boucle r\u00e9troactive continue. Dans ce cadre paradigmatique, le syst\u00e8me nerveux central n&rsquo;est qu&rsquo;un commutateur synaptique passif, orchestrant des d\u00e9charges en r\u00e9ponse exclusive aux variations de l&rsquo;environnement p\u00e9riph\u00e9rique et corporel.<\/p>\n<p>Sherrington lui-m\u00eame avait pourtant r\u00e9alis\u00e9 des exp\u00e9riences de d\u00e9aff\u00e9rentation par section des racines dorsales chez des animaux d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9s, constatant que la locomotion persistait sous une forme rudimentaire mais d\u00e9grad\u00e9e. Malgr\u00e9 ces observations contradictoires, la rigueur m\u00e9thodologique et l&rsquo;autorit\u00e9 intellectuelle \u00e9crasante du ma\u00eetre britannique ont solidifi\u00e9 la th\u00e9orie des cha\u00eenes de r\u00e9flexes au point d&rsquo;en faire un dogme dominant durant plus de cinq d\u00e9cennies, occultant largement les hypoth\u00e8ses alternatives accordant une primaut\u00e9 aux m\u00e9canismes centraux endog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>2.2 Le mod\u00e8le des demi-centres de Thomas Graham Brown<\/h3>\n<p>D\u00e8s 1911, un jeune collaborateur de Sherrington, le physiologiste \u00e9cossais <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsocietypublishing.org\/doi\/10.1098\/rspb.1911.0077\">Thomas Graham Brown<\/a>, ose d\u00e9fier le dogme de son mentor \u00e0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences d&rsquo;une audace conceptuelle remarquable. Travaillant sur des chats anesth\u00e9si\u00e9s et totalement d\u00e9aff\u00e9rent\u00e9s par la section chirurgicale compl\u00e8te des racines nerveuses dorsales (interdisant tout afflux d&rsquo;informations sensorielles depuis la p\u00e9riph\u00e9rie vers la moelle), Brown observe un ph\u00e9nom\u00e8ne surprenant : lorsqu&rsquo;il applique une transsection spinale basse, il enregistre une alternance rythmique spontan\u00e9e et vigoureuse des contractions des muscles fl\u00e9chisseurs et extenseurs de la cheville, baptis\u00e9e \u00ab narcosis progression \u00bb.<\/p>\n<p>Puisque toute information proprioceptive ou cutan\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement oblit\u00e9r\u00e9e, cette activit\u00e9 oscillatoire ne pouvait en aucun cas \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 une succession de boucles r\u00e9flexes. Pour rendre compte de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, Graham Brown formule l&rsquo;hypoth\u00e8se th\u00e9orique r\u00e9volutionnaire des \u00ab demi-centres \u00bb (<em>half-centres model<\/em>). Il postule que la moelle \u00e9pini\u00e8re lombaire contient des populations d&rsquo;interneurones organis\u00e9es en deux sous-syst\u00e8mes distincts et sym\u00e9triques : un demi-centre d\u00e9volu \u00e0 la commande de la flexion et un demi-centre d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extension. Ces deux structures neuronales sont unies par des connexions inhibitrices crois\u00e9es mutuelles. Lorsqu&rsquo;un demi-centre est activ\u00e9 de mani\u00e8re soutenue par une entr\u00e9e centrale tonique non-rythmique, il d\u00e9charge des potentiels d&rsquo;action tout en envoyant une puissante inhibition synaptique collat\u00e9rale vers le demi-centre oppos\u00e9, maintenant ce dernier au repos forc\u00e9.<\/p>\n<p>Le basculement de l&rsquo;activit\u00e9 d&rsquo;un demi-centre \u00e0 l&rsquo;autre s&rsquo;explique, selon Brown, par un ph\u00e9nom\u00e8ne intrins\u00e8que d&rsquo;\u00e9puisement synaptique ou de fatigue d&rsquo;inhibition (\u00ab depression of inhibition \u00bb). \u00c0 mesure que l&rsquo;activit\u00e9 du demi-centre fl\u00e9chisseur s&rsquo;att\u00e9nue, l&rsquo;inhibition qu&rsquo;il exerce sur le demi-centre extenseur d\u00e9cline progressivement, permettant \u00e0 ce dernier d&rsquo;\u00e9merger de son \u00e9tat d&rsquo;hyperpolarisation par un m\u00e9canisme de rebond post-inhibitoire. Le demi-centre extenseur s&rsquo;active \u00e0 son tour et inhibe le demi-centre fl\u00e9chisseur, cr\u00e9ant ainsi une bascule oscillatoire bilat\u00e9rale totalement autonome vis-\u00e0-vis des stimuli ext\u00e9rieurs. Malheureusement, Graham Brown d\u00e9laissa la physiologie peu apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, et son mod\u00e8le des demi-centres demeura largement en sommeil dans la litt\u00e9rature scientifique jusqu&rsquo;\u00e0 ce que Grillner ne le red\u00e9couvre et n&rsquo;en valide les intuitions avec les outils modernes de la biophysique.<\/p>\n<h3>2.3 R\u00e9solution d\u00e9finitive du paradigme par les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement intellectuel s\u00e9culaire entre la th\u00e9orie r\u00e9flexologique de Sherrington et le mod\u00e8le oscillatoire central de Graham Brown a trouv\u00e9 sa r\u00e9solution d\u00e9finitive dans les protocoles rigoureux d\u00e9ploy\u00e9s par Sten Grillner et ses contemporains. En perfectionnant les approches de d\u00e9aff\u00e9rentation chirurgicale, d&rsquo;immobilisation pharmacologique par le curare (bloquant la jonction neuromusculaire et emp\u00eachant ainsi tout mouvement susceptible de cr\u00e9er un feedback m\u00e9canique) et surtout en isolant in vitro des segments entiers du n\u00e9vraxe, ces chercheurs ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable de l&rsquo;existence du g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9rimentations ont conduit \u00e0 une reconceptualisation \u00e9pist\u00e9mologique majeure de l&rsquo;organisation sensorimotrice. Il est apparu avec \u00e9clat que les r\u00e9seaux spinaux ne sont pas des coquilles vides en attente d&rsquo;impulsions p\u00e9riph\u00e9riques : la capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le tempo et la structure phasique fondamentale de la locomotion est une propri\u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e, inscrite dans la cytoarchitecture et les canaux ioniques des neurones m\u00e9dullaires. D\u00e8s lors, le statut neurobiologique des aff\u00e9rences sensorielles a \u00e9t\u00e9 radicalement r\u00e9\u00e9valu\u00e9. La proprioception et les signaux ext\u00e9roceptifs ne sont plus per\u00e7us comme des d\u00e9clencheurs causaux n\u00e9cessaires, mais comme des boucles d&rsquo;asservissement puissantes et flexibles qui sculptent, corrigent et ajustent en continu le patron central aux exigences du terrain, des obstacles physiques ou des perturbations impr\u00e9vues.<\/p>\n<p>Cette distinction conceptuelle entre l&rsquo;\u00ab initiation \u00bb d&rsquo;un mouvement rythmique \u2014 relevant de la comp\u00e9tence souveraine du CPG sous contr\u00f4le supraspinal \u2014 et son \u00ab adaptation \u00bb contextuelle \u2014 m\u00e9di\u00e9e par le contingent aff\u00e9rent \u2014 a jet\u00e9 les bases des neurosciences computationnelles et de la neuro-ing\u00e9nierie modernes. Sten Grillner a cristallis\u00e9 ce paradigme en d\u00e9montrant que le syst\u00e8me moteur dispose d&rsquo;un r\u00e9pertoire universel d&rsquo;oscillateurs pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9s, fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;\u00e9volution, sur lesquels le cerveau exerce une simple commande de contr\u00f4le param\u00e9trique d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (allumer, \u00e9teindre, moduler la vitesse), d\u00e9chargeant ainsi l&rsquo;enc\u00e9phale d&rsquo;un fardeau computationnel titanesque.<\/p>\n<h2>3. Le mod\u00e8le animal de la lamproie : Choix strat\u00e9gique et avantages m\u00e9thodologiques<\/h2>\n<h3>3.1 Caract\u00e9ristiques morphologiques et neuroanatomiques de la lamproie<\/h3>\n<p>Le triomphe m\u00e9thodologique des recherches de Sten Grillner repose sur une d\u00e9cision strat\u00e9gique : l&rsquo;\u00e9lection de la lamproie comme organisme de r\u00e9f\u00e9rence pour la dissection du CPG. En tant que cyclostome agnathe, la lamproie occupe une position nodale au sein de l&rsquo;arbre phylog\u00e9n\u00e9tique des chord\u00e9s. Son syst\u00e8me nerveux central pr\u00e9sente une architecture anatomique \u00e9pur\u00e9e qui conserve l&rsquo;organisation pl\u00e9siomorphe (ancestrale) commune \u00e0 tous les vert\u00e9br\u00e9s, d\u00e9pouill\u00e9e des superstructures n\u00e9ocorticales complexes qui encombrent l&rsquo;analyse chez les mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>Sur le plan cytoarchitectonique, la moelle \u00e9pini\u00e8re de la lamproie se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un ruban dorso-ventralement aplati, translucide et totalement d\u00e9pourvu de my\u00e9line. Alors que la moelle \u00e9pini\u00e8re d&rsquo;un chat ou d&rsquo;un primate abrite plusieurs dizaines de millions de neurones organis\u00e9s en noyaux denses et difficilement d\u00e9limitables, un segment spinal de lamproie ne compte qu&rsquo;environ un millier de cellules nerveuses par h\u00e9misegment. Cette compression num\u00e9rique drastique permet une identification visuelle quasi directe au microscope optique des corps cellulaires individuels sous trans-illumination. De surcro\u00eet, la forme aplatie de ce ruban spinal (environ 200 \u00e0 300 microm\u00e8tres d&rsquo;\u00e9paisseur pour un millim\u00e8tre de largeur) assure une oxyg\u00e9nation passive et une diffusion nutritionnelle id\u00e9ales lorsque le tissu est immerg\u00e9 dans une chambre d&rsquo;enregistrement perfusionn\u00e9e de liquide c\u00e9phalorachidien artificiel. Le tissu m\u00e9dullaire de la lamproie peut ainsi survivre et maintenir des propri\u00e9t\u00e9s biophysiques intactes pendant plusieurs jours \u00e0 basse temp\u00e9rature (8 \u00e0 12 \u00b0C), sans qu&rsquo;aucune perfusion vasculaire interne ne soit requise.<\/p>\n<h3>3.2 La conservation \u00e9volutive du plan d&rsquo;organisation des vert\u00e9br\u00e9s<\/h3>\n<p>La valeur heuristique du mod\u00e8le de la lamproie ne r\u00e9side pas uniquement dans son accessibilit\u00e9 technique, mais dans le principe de conservation \u00e9volutive unissant l&rsquo;ensemble des vert\u00e9br\u00e9s. Comme l&rsquo;a abondamment soutenu Sten Grillner, la s\u00e9lection naturelle n&rsquo;a pas r\u00e9invent\u00e9 les principes \u00e9l\u00e9mentaires de la commande motrice \u00e0 chaque transition \u00e9volutive majeure. Les circuits fondamentaux qui contr\u00f4lent la propulsion ondulatoire chez la lamproie sont rigoureusement homologues \u00e0 ceux qui gouvernent la reptation du serpent, la course quadrup\u00e8de du rongeur ou la bip\u00e9die humaine.<\/p>\n<p>Cette homologie structurale est particuli\u00e8rement flagrante au niveau du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du dienc\u00e9phale. Chez la lamproie, on retrouve les homologues \u00e9vidents des <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn1769\">ganglions de la base<\/a> \u2014 le striatum, le globus pallidus et la substance noire \u2014, ainsi que les zones locomotrices m\u00e9senc\u00e9phaliques et dienc\u00e9phaliques connect\u00e9es au syst\u00e8me r\u00e9ticulospinal descendant. La transition \u00e9volutive des poissons agnathes vers les gnathostomes, puis vers les sarcopt\u00e9rygiens et enfin vers les t\u00e9trapodes, a entra\u00een\u00e9 une duplication g\u00e9nique et une sp\u00e9cialisation modulaire accrue des segments spinaux pour piloter les nageoires paires puis les membres articul\u00e9s. Cependant, la circuiterie neuronale fondamentale de base \u2014 reposant sur des unit\u00e9s motrices altern\u00e9es et coordonn\u00e9es par inhibition r\u00e9ciproque et excitation r\u00e9currente \u2014 a \u00e9t\u00e9 scrupuleusement conserv\u00e9e tout au long du demi-milliard d&rsquo;ann\u00e9es s\u00e9parant la lamproie de l&rsquo;Homo sapiens.<\/p>\n<h3>3.3 Avantages exp\u00e9rimentaux pour l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cellulaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d\u00e9cisif de la lamproie a \u00e9t\u00e9 de transformer le probl\u00e8me inaccessible du CPG en un syst\u00e8me exp\u00e9rimentalement soluble par l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie membranaire unitaire. Chez les mammif\u00e8res, la pulsatilit\u00e9 art\u00e9rielle, les mouvements respiratoires m\u00e9caniques et l&rsquo;opacit\u00e9 du parenchyme rendent l&rsquo;enregistrement intracellulaire stable de deux ou trois neurones synaptiquement coupl\u00e9s au sein de la moelle \u00e9pini\u00e8re quasi impossible sur de longues p\u00e9riodes. Chez la lamproie in vitro, la pr\u00e9paration est rigoureusement immobile, exempte de tout art\u00e9fact cardiovasculaire.<\/p>\n<p>Cette immobilit\u00e9 m\u00e9canique absolue a permis \u00e0 Sten Grillner et ses collaborateurs (notamment Peter Wall\u00e9n, Sigvard Grillner, Lennart Brodin et Russell Buchanan) de r\u00e9aliser syst\u00e9matiquement des enregistrements intracellulaires coupl\u00e9s (\u00ab dual and triple intracellular recordings \u00bb). En introduisant des micro\u00e9lectrodes en verre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de corps cellulaires contigus ou s\u00e9par\u00e9s par plusieurs segments, il devenait possible de stimuler s\u00e9lectivement un interneurone individuel par injection de courant d\u00e9polarisant, tout en enregistrant simultan\u00e9ment les potentiels postsynaptiques (excitateurs ou inhibiteurs, EPSP ou IPSP) g\u00e9n\u00e9r\u00e9s dans un motoneurone cible ou un autre interneurone. Cette approche de \u00ab micro-cartographie fonctionnelle \u00bb a permis d&rsquo;\u00e9riger le premier diagramme de connectivit\u00e9 synaptique synaptiquement r\u00e9solu d&rsquo;un CPG spinal de vert\u00e9br\u00e9, identifiant la nature unitaire des connexions, leurs latences monosynaptiques et leur cin\u00e9tique quantique.<\/p>\n<h2>4. M\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale : La locomotion fictive in vitro<\/h2>\n<h3>4.1 Le protocole de la pr\u00e9paration spinale isol\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pine dorsale des d\u00e9couvertes de Sten Grillner repose sur la mise au point du protocole de la pr\u00e9paration spinale totalement isol\u00e9e (<em>in vitro brainstem-spinal cord preparation<\/em>). Le protocole d\u00e9bute par une dissection m\u00e9ticuleuse au cours de laquelle la lamproie est anesth\u00e9si\u00e9e, d\u00e9capit\u00e9e, puis la moelle \u00e9pini\u00e8re est pr\u00e9lev\u00e9e avec ou sans le tronc c\u00e9r\u00e9bral adjacent. La cha\u00eene musculaire axiale, les m\u00e9ninges fibreuses externes, les cartilages vert\u00e9braux et l&rsquo;ensemble des t\u00e9guments cutan\u00e9s sont retir\u00e9s, ne conservant que le ruban nerveux nu et l&rsquo;\u00e9mergence des faisceaux de fibres motrices qui constituent les racines ventrales segmentaires.<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9paration neurologique d\u00e9pouill\u00e9e est transf\u00e9r\u00e9e dans une cuve d&rsquo;enregistrement en r\u00e9sine ou en verre, perfus\u00e9e de mani\u00e8re continue avec une solution de s\u00e9rum artificiel physiologique oxyg\u00e9n\u00e9e (composition saline standard : NaCl, KCl, CaCl\u2082, MgCl\u2082, NaHCO\u2083 et glucose, \u00e9quilibr\u00e9e \u00e0 un pH d&rsquo;environ 7,4 sous carbog\u00e8ne). Dans cette enceinte close, la moelle \u00e9pini\u00e8re est totalement coup\u00e9e de tout organe sensoriel : aucun fuseau neuromusculaire (au demeurant absents chez les cyclostomes), aucune cellule cutan\u00e9e tactile, aucun r\u00e9cepteur d&rsquo;\u00e9tirement musculaire p\u00e9riph\u00e9rique n&rsquo;est pr\u00e9sent. L&rsquo;isolement physique total garantit que toute activit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique observ\u00e9e est le produit exclusif de l&rsquo;auto-organisation du r\u00e9seau central.<\/p>\n<h3>4.2 D\u00e9finition et enregistrement de la locomotion fictive<\/h3>\n<p>Dans cette pr\u00e9paration spinale d\u00e9nu\u00e9e de muscles et de mouvements corporels, la motricit\u00e9 ne peut plus s&rsquo;exprimer sous la forme d&rsquo;un d\u00e9placement cin\u00e9matique observable. Cependant, les d\u00e9charges ordonn\u00e9es de potentiels d&rsquo;action continuent d&rsquo;\u00eatre \u00e9mises par les motoneurones et d&#8217;emprunter les axones moteurs des racines ventrales : c&rsquo;est ce que l&rsquo;on nomme la \u00ab locomotion fictive \u00bb (<em>fictive swimming<\/em> ou <em>fictive locomotion<\/em>). Pour capter ce signal, les exp\u00e9rimentateurs utilisent des micro\u00e9lectrodes aspirantes en verre (<em>suction electrodes<\/em>) dont le diam\u00e8tre correspond exactement \u00e0 celui des racines ventrales \u00e9mergeant \u00e0 chaque segment m\u00e9dullaire.<\/p>\n<p>Lorsque le r\u00e9seau est activ\u00e9, l&rsquo;enregistrement \u00e9lectroneurographique extracellulaire r\u00e9v\u00e8le des bouff\u00e9es rythmiques de potentiels d&rsquo;action (\u00ab bursts \u00bb) pr\u00e9sentant une coh\u00e9rence temporelle remarquable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Alternance gauche-droite intrafocale :<\/strong> Au sein d&rsquo;un m\u00eame segment spinal, la racine ventrale gauche d\u00e9charge en antiphase absolue (d\u00e9phasage de 180\u00b0, soit 0,5 en phase normalis\u00e9e) par rapport \u00e0 la racine ventrale droite, reproduisant l&rsquo;antagonisme fonctionnel requis pour la flexion alternative du corps.<\/li>\n<li><strong>Propagation rostro-caudale :<\/strong> Lorsque l&rsquo;on compare l&rsquo;activit\u00e9 de racines ventrales r\u00e9parties sur la longueur de la moelle (par exemple s\u00e9par\u00e9es par 10, 20 ou 30 segments), on constate que la bouff\u00e9e du segment rostral pr\u00e9c\u00e8de syst\u00e9matiquement celle du segment caudal. Ce retard inter-segmentaire est rigoureusement proportionnel \u00e0 la distance anatomique, g\u00e9n\u00e9rant un d\u00e9phasage constant d&rsquo;environ 1 % par segment.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce d\u00e9phasage m\u00e9tachronique rostro-caudal in vitro correspond point pour point \u00e0 la cin\u00e9matique de l&rsquo;onde ondulatoire m\u00e9canique qui propulse la lamproie vivante dans l&rsquo;eau. La concordance absolue entre les patrons \u00e9lectrophysiologiques fictifs et les patrons biom\u00e9caniques r\u00e9els prouve que la coordination de la nage est enti\u00e8rement pr\u00e9-programm\u00e9e au sein m\u00eame du cordon m\u00e9dullaire.<\/p>\n<h3>4.3 Pharmacologie de l&rsquo;activation du g\u00e9n\u00e9rateur de rythme<\/h3>\n<p>La moelle \u00e9pini\u00e8re isol\u00e9e de la lamproie est spontan\u00e9ment silencieuse lorsqu&rsquo;elle est maintenue dans un liquide c\u00e9phalorachidien standard \u00e0 basse concentration de neurom\u00e9diateurs. Pour r\u00e9veiller la machinerie motrice du CPG sans passer par une stimulation \u00e9lectrique supraspinale, Sten Grillner a eu recours \u00e0 l&rsquo;application pharmacologique de mol\u00e9cules neurotransmettrices directement dans le bain de perfusion. La d\u00e9couverte d\u00e9cisive, publi\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, fut que l&rsquo;addition d&rsquo;agonistes des r\u00e9cepteurs glutamatergiques, en particulier l&rsquo;acide <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/n-methyl-d-aspartate\">N-m\u00e9thyl-D-aspartique (NMDA)<\/a> \u00e0 des concentrations micromolaires (g\u00e9n\u00e9ralement comprises entre 20 et 100 \u00b5M), d\u00e9clenche imm\u00e9diatement une activit\u00e9 de nage fictive d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 et d&rsquo;une p\u00e9rennit\u00e9 stup\u00e9fiantes.<\/p>\n<p>Cette nage pharmacologiquement induite peut se maintenir pendant des heures enti\u00e8res sans faaiblir. Les travaux pharmacologiques diff\u00e9rentiels men\u00e9s avec des antagonistes sp\u00e9cifiques, tels que le D-AP5 (bloqueur comp\u00e9titif des r\u00e9cepteurs NMDA) ou la CNQX (bloqueur des r\u00e9cepteurs non-NMDA, AMPA et ka\u00efnate), ont permis de diss\u00e9quer la contribution relative de chaque sous-type de r\u00e9cepteur. Si les r\u00e9cepteurs AMPA et ka\u00efnate assurent une transmission synaptique rapide indispensable au d\u00e9clenchement phasique pr\u00e9cis et au couplage \u00e0 haute fr\u00e9quence, les r\u00e9cepteurs NMDA conf\u00e8rent au r\u00e9seau des propri\u00e9t\u00e9s dynamiques non-lin\u00e9aires d&rsquo;une importance capitale pour la stabilit\u00e9 de l&rsquo;oscillation motrice.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;architecture cellulaire et synaptique du r\u00e9seau locomoteur spinal<\/h2>\n<h3>5.1 Typologie des neurones moteurs et interneurones du CPG<\/h3>\n<p>\u00c0 travers des centaines d&rsquo;enregistrements intracellulaires cibl\u00e9s et des marquages cellulaires morphologiques \u00e0 base de lucif\u00e9rine, de rhodamine-dextran ou de biocytine, l&rsquo;\u00e9quipe de Sten Grillner est parvenue \u00e0 dresser l&rsquo;organigramme cellulaire complet du r\u00e9seau locomoteur segmental. Ce r\u00e9seau unitaire, dupliqu\u00e9 bilat\u00e9ralement dans chaque segment spinal, comprend quatre populations cellulaires majeures interagissant selon un sch\u00e9ma de connectivit\u00e9 d\u00e9terministe :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les motoneurones (MN) :<\/strong> Ils constituent les effecteurs finaux du syst\u00e8me nerveux central. Leurs corps cellulaires sont log\u00e9s dans la corne ventrale et leurs axones \u00e9mergent par les racines ventrales pour innerver les myotomes stri\u00e9s ipsilat\u00e9raux. Les motoneurones re\u00e7oivent des entr\u00e9es synaptiques massives, rythmiques et conjugu\u00e9es (excitation phasique durant la phase d&rsquo;activit\u00e9 ipsilat\u00e9rale, inhibition phasique durant la phase controlat\u00e9rale), mais ils ne r\u00e9troagissent pas de mani\u00e8re significative sur le rythme locomoteur lui-m\u00eame ; ils agissent principalement comme des int\u00e9grateurs et transducteurs de la commande \u00e9labor\u00e9e par les interneurones.<\/li>\n<li><strong>Les interneurones excitateurs glutamatergiques (cellules E, ou interneurones EIN) :<\/strong> Ces petites cellules nerveuses constituent le c\u0153ur rythmog\u00e8ne excitateur du CPG. Leurs axones se projettent de mani\u00e8re ipsilat\u00e9rale sur de courtes distances (sur un ou deux segments voisins) et lib\u00e8rent du glutamate agissant sur les r\u00e9cepteurs AMPA et NMDA. Ils contactent synaptiquement les motoneurones, d&rsquo;autres cellules excitatrices (excitation r\u00e9currente mutuelle) et les interneurones inhibiteurs.<\/li>\n<li><strong>Les interneurones inhibiteurs commissuraux glycinergiques (cellules I, ou cellules CC) :<\/strong> Ces interneurones poss\u00e8dent un long axone qui traverse la ligne m\u00e9diane ventrale (commissure) pour se projeter sur l&rsquo;h\u00e9mimoelle controlat\u00e9rale. Ils lib\u00e8rent de la glycine, un neurotransmetteur inhibiteur majeur du syst\u00e8me nerveux central primitif. Ils contactent l&rsquo;ensemble des \u00e9l\u00e9ments du CPG controlat\u00e9ral : les motoneurones, les cellules excitatrices et les interneurones inhibiteurs oppos\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Les interneurones inhibiteurs lat\u00e9raux ipsilat\u00e9raux (cellules L, ou LIN) :<\/strong> Dot\u00e9s d&rsquo;axones \u00e0 projection ipsilat\u00e9rale, ces neurones inhibent sp\u00e9cifiquement les cellules commissurales ipsilat\u00e9rales. Ils jouent un r\u00f4le modulateur crucial pour limiter l&rsquo;amplitude de la bouff\u00e9e motrice et faciliter l&rsquo;extinction en temps opportun de la phase active d&rsquo;un h\u00e9misegment.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Le m\u00e9canisme de l&rsquo;inhibition crois\u00e9e r\u00e9ciproque<\/h3>\n<p>La pierre angulaire de l&rsquo;alternance bilat\u00e9rale chez la lamproie r\u00e9side dans l&rsquo;inhibition crois\u00e9e r\u00e9ciproque m\u00e9di\u00e9e par les interneurones commissuraux glycinergiques (cellules I). L&rsquo;op\u00e9ration de ce microcircuit constitue l&rsquo;incarnation biophysique formelle du mod\u00e8le historique des demi-centres th\u00e9oris\u00e9 par Graham Brown. Lorsque l&rsquo;h\u00e9mimoelle gauche entre en phase d&rsquo;activit\u00e9 sous l&rsquo;effet de l&rsquo;entra\u00eenement des cellules excitatrices (cellules E), ces derni\u00e8res recrutent massivement les cellules I gauches.<\/p>\n<p>Les axones des cellules I gauches traversent imm\u00e9diatement la commissure spinale et inondent de glycine les motoneurones et les interneurones de l&rsquo;h\u00e9mimoelle droite. La fixation de la glycine sur ses r\u00e9cepteurs ionotropiques provoque une ouverture massive des canaux chlorure membranaires, d\u00e9clenchant des potentiels postsynaptiques inhibiteurs (IPSP) puissants. La membrane des neurones du c\u00f4t\u00e9 droit est hyperpolaris\u00e9e et soumise \u00e0 une augmentation consid\u00e9rable de sa conductance de fuite (effet de \u00ab shunt \u00bb), interdisant toute gen\u00e8se de potentiel d&rsquo;action durant cette phase. L&rsquo;inhibition crois\u00e9e garantit ainsi que les myotomes droits demeurent enti\u00e8rement rel\u00e2ch\u00e9s pendant que les myotomes gauches d\u00e9veloppent leur tension m\u00e9canique d&rsquo;ondulation.<\/p>\n<p>L&rsquo;inversion de la phase survient lorsque l&rsquo;activit\u00e9 excitatrice de l&rsquo;h\u00e9mimoelle gauche s&rsquo;\u00e9puise sous l&rsquo;action combin\u00e9e de l&rsquo;accumulation de calcium intracellulaire, de l&rsquo;activation des canaux potassiques d\u00e9pendants du calcium et de la r\u00e9troaction des interneurones inhibiteurs ipsilat\u00e9raux. Cet affaiblissement de la commande gauche entra\u00eene un effondrement corr\u00e9latif de la d\u00e9charge des cellules I gauches. Lib\u00e9r\u00e9e du frein inhibiteur glycinergique, l&rsquo;h\u00e9mimoelle droite subit une d\u00e9polarisation de rebond (\u00ab post-inhibitory rebound \u00bb), renforc\u00e9e par l&rsquo;activation progressive de ses propres r\u00e9cepteurs NMDA. Les cellules E droites s&#8217;embrasent, recrutent les motoneurones droits et les cellules I droites, inversant instantan\u00e9ment le rapport de forces et plongeant l&rsquo;h\u00e9mimoelle gauche dans une inhibition sym\u00e9trique.<\/p>\n<h3>5.3 Coordination inter-segmentaire et propagation de l&rsquo;onde motrice<\/h3>\n<p>Une fois r\u00e9solu le m\u00e9canisme de l&rsquo;alternance bilat\u00e9rale au sein d&rsquo;un h\u00e9misegment isol\u00e9, la question subs\u00e9quente abord\u00e9e par Sten Grillner concernait l&rsquo;extension longitudinale du r\u00e9seau : comment une centaine de segments spinaux ind\u00e9pendants s&rsquo;accordent-ils pour g\u00e9n\u00e9rer une onde ondulatoire coh\u00e9rente et unidirectionnelle de la t\u00eate vers la queue ? Pour y r\u00e9pondre, Grillner a explor\u00e9 la connectivit\u00e9 inter-segmentaire.<\/p>\n<p>La moelle \u00e9pini\u00e8re ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une simple concat\u00e9nation d&rsquo;oscillateurs juxtapos\u00e9s d\u00e9pourvus d&rsquo;\u00e9changes. Les interneurones excitateurs (EIN) et inhibiteurs commissuraux (IIN) poss\u00e8dent des projections axonales ascendantes (rostro-caudales invers\u00e9es) et descendantes qui s&rsquo;\u00e9tendent sur 3 \u00e0 5 segments contigus. Le couplage synaptique s&rsquo;\u00e9tablit de mani\u00e8re bidirectionnelle, mais avec une asym\u00e9trie structurale sous-jacente : l&rsquo;influence excitatrice descendante pr\u00e9domine l\u00e9g\u00e8rement sur les r\u00e9troactions ascendantes dans les conditions physiologiques de nage anaphasique. Cette polarit\u00e9 cr\u00e9e un gradient rostro-caudal de commande.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9phasage constant entre segments successifs est le r\u00e9sultat d&rsquo;un couplage dynamique \u00e0 retard de phase (\u00ab phase lag \u00bb). La fr\u00e9quence de d\u00e9charge globale du syst\u00e8me est identique sur toute la longueur du cordon, mais chaque segment s&rsquo;active avec une fraction fixe de retard par rapport \u00e0 son voisin rostral (typiquement 1 % du cycle total par segment). L&rsquo;un des r\u00e9sultats les plus spectaculaires obtenus par Grillner fut de d\u00e9montrer la bi-stabilit\u00e9 de ce r\u00e9seau : en inversant exp\u00e9rimentalement le gradient pharmacologique ou \u00e9lectrique via une application plus intense de NMDA ou une stimulation m\u00e9canique au niveau de la moelle caudale, il est possible d&rsquo;inverser totalement la direction de propagation de l&rsquo;onde. L&rsquo;onde m\u00e9tachronique remonte alors de la queue vers la t\u00eate, reproduisant la nage r\u00e9trograde que la lamproie utilise dans la nature pour se d\u00e9sengager d&rsquo;une cavit\u00e9 rocheuse ou \u00e9chapper \u00e0 un pr\u00e9dateur frontal.<\/p>\n<h2>6. Pharmacologie et neurotransmission : Les moteurs mol\u00e9culaires du rythme<\/h2>\n<h3>6.1 R\u00f4le pivot des r\u00e9cepteurs NMDA et des oscillations membranaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9couvertes fondamentales les plus c\u00e9l\u00e8bres de Sten Grillner r\u00e9side dans l&rsquo;identification des oscillations du potentiel de membrane conditionn\u00e9es par les r\u00e9cepteurs <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK10802\/\">NMDA<\/a>. En appliquant de la t\u00e9trodotoxine (TTX) \u2014 une neurotoxine bloquant s\u00e9lectivement les canaux sodiques voltage-d\u00e9pendants \u2014 sur une pr\u00e9paration spinale perfus\u00e9e de NMDA, Grillner et Sigvard Grillner ont supprim\u00e9 la totalit\u00e9 des potentiels d&rsquo;action conventionnels et bloqu\u00e9 toute communication synaptique d\u00e9pendante du spike. Or, dans ces conditions d&rsquo;isolement cellulaire absolu, l&rsquo;enregistrement intracellulaire des interneurones et motoneurones a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la persistance d&rsquo;oscillations membranaires lentes, de grande amplitude (10 \u00e0 30 mV) et de p\u00e9riodicit\u00e9 r\u00e9guli\u00e8re, prouvant l&rsquo;existence d&rsquo;une rythmog\u00e9n\u00e8se d&rsquo;origine biophysique membranaire intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>Le moteur mol\u00e9culaire de ces oscillations repose sur les propri\u00e9t\u00e9s non-lin\u00e9aires singuli\u00e8res du r\u00e9cepteur-canal NMDA :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le blocage par les ions magn\u00e9sium (Mg\u00b2\u207a) :<\/strong> Aux potentiels de membrane tr\u00e8s n\u00e9gatifs (potentiel de repos physiologique d&rsquo;environ -70 mV), le pore ionique du r\u00e9cepteur NMDA est obstru\u00e9 physiquement par les ions Mg\u00b2\u207a extracellulaires, emp\u00eachant tout influx de courant inward d\u00e9polarisant, m\u00eame en pr\u00e9sence continue de glutamate.<\/li>\n<li><strong>La lev\u00e9e du blocage et l&rsquo;influx calcique :<\/strong> D\u00e8s qu&rsquo;une l\u00e9g\u00e8re d\u00e9polarisation am\u00e8ne la membrane aux alentours de -50 \u00e0 -40 mV, la r\u00e9pulsion \u00e9lectrostatique expulse l&rsquo;ion Mg\u00b2\u207a du canal. Les ions sodium (Na\u207a) et surtout les ions calcium (Ca\u00b2\u207a) s&rsquo;engouffrent alors massivement dans la cellule, engendrant une pente de d\u00e9polarisation r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative rapide qui propulse le potentiel de membrane vers un \u00e9tat hautement d\u00e9polaris\u00e9 (\u00ab plateau state \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La terminaison de la phase active par les canaux K(Ca) :<\/strong> L&rsquo;entr\u00e9e soutenue de calcium provoque une \u00e9l\u00e9vation critique de la concentration de Ca\u00b2\u207a libre intracellulaire au voisinage imm\u00e9diat de la face interne de la membrane. Cette accumulation recrute et active une classe sp\u00e9cifique de canaux potassiques : les canaux potassiques d\u00e9pendants du calcium \u00e0 petite et grande conductance (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/abstract\/S0896-6273(00)80486-X\">canaux K<sub>Ca<\/sub><\/a>, de la famille SK et BK).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hyperpolarisation et la r\u00e9initialisation :<\/strong> L&rsquo;ouverture des canaux K<sub>Ca<\/sub> g\u00e9n\u00e8re un courant sortant de potassium puissant qui s&rsquo;oppose \u00e0 la d\u00e9polarisation et fait chuter le potentiel de membrane. D\u00e8s que la membrane repasse sous le seuil d&rsquo;affinit\u00e9 du magn\u00e9sium, les ions Mg\u00b2\u207a r\u00e9investissent le pore du r\u00e9cepteur NMDA, coupant net l&rsquo;influx entrant. Le potentiel plonge alors dans une hyperpolarisation post-d\u00e9charge profonde. Durant ce creux, les pompes calciques membranaires (PMCA) et l&rsquo;\u00e9changeur Na\u207a\/Ca\u00b2\u207a expulsent le calcium r\u00e9siduel vers le milieu extracellulaire, d\u00e9sactivant les canaux K<sub>Ca<\/sub>. La membrane est alors pr\u00eate pour amorcer un nouveau cycle oscillatoire.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>6.2 Syst\u00e8mes aminergiques et neuromodulation s\u00e9rotoninergique<\/h3>\n<p>Le circuit locomoteur spinal de la lamproie n&rsquo;est pas un syst\u00e8me rigide et fig\u00e9 ; il fait l&rsquo;objet d&rsquo;un remodelage dynamique permanent sous l&rsquo;action de multiples neuromodulateurs chimiques, au premier rang desquels figure la s\u00e9rotonine (5-hydroxytryptamine, ou 5-HT). Le r\u00e9seau spinal abrite un plexus endog\u00e8ne dense de neurones s\u00e9rotoninergiques intram\u00e9dullaires situ\u00e9s le long de l&rsquo;\u00e9pendyme central, compl\u00e9t\u00e9 par des axones s\u00e9rotoninergiques descendants issus du syst\u00e8me r\u00e9ticulospinal post\u00e9rieur du tronc c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Les investigations de Grillner, men\u00e9es en collaboration avec Lennart Brodin et Peter Wall\u00e9n, ont caract\u00e9ris\u00e9 les effets pr\u00e9cis de la s\u00e9rotonine sur le patron locomoteur. L&rsquo;infusion de 5-HT sur la moelle isol\u00e9e entra\u00eene une r\u00e9duction marqu\u00e9e de la fr\u00e9quence globale de la nage fictive tout en augmentant significativement la dur\u00e9e relative et l&rsquo;intensit\u00e9 des bouff\u00e9es motrices enregistr\u00e9es sur les racines ventrales. L&rsquo;analyse \u00e9lectrophysiologique unitaire a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la cible mol\u00e9culaire de cette modulation : la s\u00e9rotonine agit sur des r\u00e9cepteurs m\u00e9tabotropiques membranaires coupl\u00e9s \u00e0 des cascades de prot\u00e9ines G qui phosphorylent et inhibent s\u00e9lectivement les canaux potassiques d\u00e9pendants du calcium (canaux K<sub>Ca<\/sub>).<\/p>\n<p>En att\u00e9nuant l&rsquo;amplitude du courant sortant hyperpolarisant d&rsquo;afterhyperpolarization (AHP), la s\u00e9rotonine emp\u00eache la survenue pr\u00e9matur\u00e9e de l&rsquo;interruption de la salve. Chaque potentiel d&rsquo;action d\u00e9clench\u00e9 au sein d&rsquo;un interneurone ou d&rsquo;un motoneurone est suivi d&rsquo;une hyperpolarisation plus mod\u00e9r\u00e9e, permettant \u00e0 la cellule de d\u00e9charger \u00e0 une fr\u00e9quence plus \u00e9lev\u00e9e durant la phase active. Le cycle moteur est allong\u00e9, les ondulations corporelles deviennent plus puissantes, plus amples et plus soutenues. Cette modulation monoaminergique offre au syst\u00e8me nerveux la plasticit\u00e9 n\u00e9cessaire pour adapter la biom\u00e9canique locomotrice aux contraintes physiques du milieu, telles que la lutte contre un courant hydrodynamique violent lors de la migration anadrome.<\/p>\n<h3>6.3 Neurotransmission peptidique et modulation m\u00e9tabotropique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la s\u00e9rotonine, Sten Grillner et ses coll\u00e8gues ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le capital de la co-transmission peptidique au sein de la moelle \u00e9pini\u00e8re. Plusieurs neuropeptides majeurs sont co-stock\u00e9s dans les m\u00eames v\u00e9sicules synaptiques que les neurotransmetteurs classiques au sein des terminaisons axonales du CPG. On y retrouve en particulier des tachykinines (homologues de la substance P chez les vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs), la chol\u00e9cystokinine (CCK) et le neuropeptide Y (NPY).<\/p>\n<p>L&rsquo;administration de tachykinines exerce une action oppos\u00e9e et compl\u00e9mentaire \u00e0 celle de la s\u00e9rotonine : elle acc\u00e9l\u00e8re la cadence locomotrice en favorisant la d\u00e9polarisation basale des interneurones excitateurs via la fermeture de canaux potassiques de fuite et la stimulation de r\u00e9cepteurs coupl\u00e9s \u00e0 la phospholipase C. De plus, les r\u00e9cepteurs m\u00e9tabotropiques du glutamate (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC3137788\/\">mGluRs<\/a>) de type I et II jouent un r\u00f4le de stabilisateurs hom\u00e9ostatiques de phase. Lorsque la motricit\u00e9 s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re sous l&rsquo;effet d&rsquo;une forte commande descendante, le glutamate lib\u00e9r\u00e9 en abondance au niveau des synapses centrales d\u00e9borde de la fente synaptique (ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab spillover \u00bb) et vient activer ces r\u00e9cepteurs p\u00e9riterminaux m\u00e9tabotropiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;activation des mGluRs r\u00e9gule \u00e0 la baisse la lib\u00e9ration ult\u00e9rieure de glutamate (autor\u00e9cepteurs inhibiteurs pr\u00e9synaptiques) et module l&rsquo;excitabilit\u00e9 postsynaptique. Gr\u00e2ce \u00e0 cet ajustement multi-\u00e9chelle, le g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central pr\u00e9serve une coh\u00e9rence temporelle remarquable : m\u00eame lorsque la fr\u00e9quence de la nage passe de 0,1 Hz (nage extr\u00eamement lente d&rsquo;exploration) \u00e0 plus de 8 Hz (nage explosive d&rsquo;\u00e9vitement), le d\u00e9phasage constant entre les segments et le ratio de dur\u00e9e des phases d&rsquo;antagonisme gauche-droite demeurent rigoureusement constants. Le CPG ajuste dynamiquement ses constantes de temps intrins\u00e8ques pour maintenir intacte la g\u00e9om\u00e9trie spatio-temporelle de l&rsquo;onde propulsive.<\/p>\n<h2>7. Le contr\u00f4le descendant : De la r\u00e9gion locomotrice m\u00e9senc\u00e9phalique aux voies r\u00e9ticulospinales<\/h2>\n<h3>7.1 La r\u00e9gion locomotrice m\u00e9senc\u00e9phalique (MLR) et son r\u00f4le initiateur<\/h3>\n<p>Bien que la moelle \u00e9pini\u00e8re contienne l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du r\u00e9seau d&rsquo;interneurones capable d&rsquo;engendrer le rythme locomoteur de mani\u00e8re autonome, l&rsquo;initiation physiologique du mouvement chez l&rsquo;animal intact d\u00e9pend d&rsquo;une cha\u00eene de commande supraspinale hautement hi\u00e9rarchis\u00e9e. Le point d&rsquo;ancrage fondamental de cette commande motrice r\u00e9side dans le tronc c\u00e9r\u00e9bral, au niveau d&rsquo;un ensemble de noyaux d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de r\u00e9gion locomotrice m\u00e9senc\u00e9phalique (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jneurosci.org\/content\/37\/45\/10805\">MLR<\/a>, <em>Mesencephalic Locomotor Region<\/em>), d\u00e9couverte \u00e0 l&rsquo;origine chez le chat par Shik, Severin et Orlovsky en 1966, puis identifi\u00e9e chez la lamproie par l&rsquo;\u00e9quipe de Sten Grillner.<\/p>\n<p>Chez la lamproie, la MLR est localis\u00e9e dans la r\u00e9gion post\u00e9ro-lat\u00e9rale du m\u00e9senc\u00e9phale, \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate du noyau p\u00e9donculopontin et du noyau cun\u00e9iforme. L&rsquo;application d&rsquo;une microstimulation \u00e9lectrique de faible intensit\u00e9 au niveau de la MLR d\u00e9clenche une nage fictive imm\u00e9diate sur la pr\u00e9paration tronc c\u00e9r\u00e9bral-moelle \u00e9pini\u00e8re connect\u00e9e. La caract\u00e9ristique op\u00e9rationnelle la plus spectaculaire de cette zone r\u00e9side dans son codage param\u00e9trique continu :<\/p>\n<ul>\n<li>Une stimulation \u00e9lectrique continue de faible voltage produit une nage lente, coordonn\u00e9e, \u00e0 basse fr\u00e9quence.<\/li>\n<li>\u00c0 mesure que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur augmente l&rsquo;intensit\u00e9 ou la fr\u00e9quence de la stimulation appliqu\u00e9e sur la MLR, la fr\u00e9quence du rythme locomoteur s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re lin\u00e9airement, augmentant la cadence ondulatoire sans alt\u00e9rer la coh\u00e9rence de l&rsquo;alternance gauche-droite.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La MLR re\u00e7oit elle-m\u00eame des aff\u00e9rences inhibitrices GABAergiques denses issues du striatum et du pallidum ventral (l&rsquo;\u00e9quivalent des ganglions de la base des mammif\u00e8res). L&rsquo;initiation du mouvement repose donc sur un m\u00e9canisme fondamental de d\u00e9sinhibition : lorsque l&rsquo;animal d\u00e9cide d&rsquo;initier un comportement d&rsquo;exploration ou de fuite, les neurones striataux inhibent les relais pallidaux, ce qui l\u00e8ve le verrou inhibiteur pesant sur la MLR. Une fois d\u00e9frein\u00e9e, la MLR transmet son signal d&rsquo;activation aux voies descendantes effectrices.<\/p>\n<h3>7.2 Le relais r\u00e9ticulospinal comme int\u00e9grateur de commande<\/h3>\n<p>La MLR n&rsquo;envoie pas d&rsquo;axones directement jusqu&rsquo;aux segments distaux de la moelle \u00e9pini\u00e8re. Elle s&rsquo;articule obligatoirement sur un centre de relais et d&rsquo;amplification hautement sp\u00e9cialis\u00e9 : le syst\u00e8me r\u00e9ticulospinal. Situ\u00e9 au sein de la formation r\u00e9ticul\u00e9e bulbaire et protub\u00e9rantielle, ce syst\u00e8me se compose, chez la lamproie, d&rsquo;un contingent identifiable de gros neurones r\u00e9ticulospinaux, comprenant les c\u00e9l\u00e8bres cellules de M\u00fcller et de Mauthner, dont les volumineux axones descendent sur toute la longueur du cordon m\u00e9dullaire.<\/p>\n<p>Les axones des neurones r\u00e9ticulospinaux empruntent les cordons ventro-lat\u00e9raux de la moelle \u00e9pini\u00e8re et \u00e9tablissent des synapses monosynaptiques excitatrices directes avec l&rsquo;ensemble des composants du CPG spinal : les motoneurones, les interneurones excitateurs (cellules E) et les interneurones commissuraux inhibiteurs (cellules I). L&rsquo;\u00e9tude neurochimique men\u00e9e par Grillner a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les cellules r\u00e9ticulospinales mettent en jeu une co-lib\u00e9ration classique de glutamate (qui active les r\u00e9cepteurs AMPA et NMDA spinaux) et d&rsquo;ac\u00e9tylcholine (agissant sur des r\u00e9cepteurs nicotiniques et muscariniques). Le syst\u00e8me r\u00e9ticulospinal agit comme un distributeur synaptique global : il convertit le signal m\u00e9senc\u00e9phalique de commande en une vague de d\u00e9polarisation soutenue et diffuse qui submerge simultan\u00e9ment tous les segments m\u00e9dullaires, fournissant l&rsquo;\u00e9nergie excitatrice tonique requise pour sortir les oscillateurs spinaux de leur dormance.<\/p>\n<h3>7.3 Arr\u00eat moteur et r\u00e9orientation spatiale<\/h3>\n<p>La motricit\u00e9 animale ne consiste pas seulement \u00e0 d\u00e9marrer et maintenir une trajectoire rectiligne \u00e0 vitesse constante ; elle exige une r\u00e9activit\u00e9 permanente pour contourner un obstacle, corriger une d\u00e9rive hydrodynamique ou stopper la progression. Sten Grillner a \u00e9lucid\u00e9 avec une grande pr\u00e9cision les m\u00e9canismes neuronaux supraspinaux qui orchestrent l&rsquo;arr\u00eat moteur instantan\u00e9 et les virages directionnels (<em>steering<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;arr\u00eat de la locomotion n&rsquo;est pas une simple extinction passive par \u00e9puisement \u00e9nerg\u00e9tique. Il est orchestr\u00e9 par l&rsquo;activation s\u00e9lective d&rsquo;une population sp\u00e9cifique de neurones r\u00e9ticulaires d&rsquo;arr\u00eat (<em>stop cells<\/em>) localis\u00e9s dans la formation r\u00e9ticul\u00e9e moyenne. Ces neurones projettent massivement sur la moelle \u00e9pini\u00e8re et lib\u00e8rent du GABA ou recrutent sp\u00e9cifiquement des interneurones inhibiteurs spinaux, \u00e9crasant d&rsquo;un coup l&rsquo;activit\u00e9 rythmique des cellules E et verrouillant le CPG en \u00e9tat de repos hyperpolaris\u00e9.<\/p>\n<p>Les virages directionnels, quant \u00e0 eux, reposent sur une modulation asym\u00e9trique bilat\u00e9rale de la commande r\u00e9ticulospinale descendante. Lorsqu&rsquo;une lamproie doit bifurquer vers la gauche (par exemple suite \u00e0 une stimulation visuelle capt\u00e9e par le tectum optique ou un signal unilat\u00e9ral du syst\u00e8me vestibulaire), le tectum active de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentielle les neurones r\u00e9ticulospinaux de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche. Cette suractivation unilat\u00e9rale transmet une bouff\u00e9e excitatrice exc\u00e9dentaire aux circuits spinaux du flanc gauche. La dur\u00e9e de la phase de contraction des myotomes gauches est prolong\u00e9e, augmentant la force de flexion de ce c\u00f4t\u00e9 du corps, tandis que l&rsquo;h\u00e9mimoelle droite subit une inhibition commissurale accrue. Il en r\u00e9sulte une inflexion locale asym\u00e9trique du corps de l&rsquo;animal, modifiant instantan\u00e9ment son vecteur de propulsion tout en maintenant la rythmicit\u00e9 de base du cycle ondulatoire.<\/p>\n<h2>8. R\u00e9int\u00e9gration sensorielle : Modulation proprioceptive et cellules de bord<\/h2>\n<h3>8.1 D\u00e9couverte et caract\u00e9risation des cellules de bord (Edge Cells)<\/h3>\n<p>Bien que Sten Grillner ait d\u00e9finitivement r\u00e9fut\u00e9 la th\u00e9orie des cha\u00eenes r\u00e9flexes en d\u00e9montrant l&rsquo;autonomie absolue du CPG in vitro, il a simultan\u00e9ment consacr\u00e9 une part d\u00e9terminante de ses travaux \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer le r\u00f4le fondamental du syst\u00e8me sensoriel dans le contr\u00f4le du mouvement. Si le CPG engendre la trame du rythme, le milieu physique r\u00e9el impose des perturbations impr\u00e9dictibles (courants, turbulences de l&rsquo;eau, contact avec des substrats) qui exigent un recalibrage permanent de la commande motrice.<\/p>\n<p>Chez les mammif\u00e8res, cette r\u00e9troaction proprioceptive est capt\u00e9e par les r\u00e9cepteurs articulaires, les organes tendineux de Golgi et les fuseaux neuromusculaires intramusculaires. La lamproie est d\u00e9pourvue de fuseaux neuromusculaires classiques. Comment per\u00e7oit-elle alors les d\u00e9formations m\u00e9caniques de son corps lors de la nage ? L&rsquo;\u00e9quipe de Sten Grillner a r\u00e9solu cette \u00e9nigme anatomophysiologique en d\u00e9couvrant et en caract\u00e9risant les <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/2458739\/\">cellules de bord (<em>edge cells<\/em>)<\/a>. Il s&rsquo;agit de neurones m\u00e9canosensibles intraspionaux exceptionnels, dont les corps cellulaires et les prolongements dendritiques sont dispos\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie lat\u00e9rale imm\u00e9diate du parenchyme m\u00e9dullaire, plaqu\u00e9s contre la surface interne de la dure-m\u00e8re et des m\u00e9ninges.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un segment corporel de la lamproie s&rsquo;infl\u00e9chit m\u00e9caniquement au cours de l&rsquo;ondulation lat\u00e9rale, la moelle \u00e9pini\u00e8re est soumise \u00e0 une \u00e9longation unilat\u00e9rale sur sa convexit\u00e9 externe, tandis que sa concavit\u00e9 interne subit une compression. Les cellules de bord situ\u00e9es sur le bord \u00e9tir\u00e9 sont d\u00e9form\u00e9es m\u00e9caniquement. Cette contrainte physique ouvre directement des canaux ioniques m\u00e9canosensibles int\u00e9gr\u00e9s dans leur membrane (faisant intervenir des prot\u00e9ines des familles Piezo et des canaux de la superfamille DEG\/ENaC), provoquant une d\u00e9polarisation synaptique rapide et une salve de potentiels d&rsquo;action proportionnelle \u00e0 l&rsquo;amplitude et \u00e0 la v\u00e9locit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tirement.<\/p>\n<h3>8.2 M\u00e9canismes d&rsquo;asservissement et de r\u00e9troaction dynamique<\/h3>\n<p>Les cellules de bord exercent une r\u00e9troaction synaptique imm\u00e9diate sur les circuits du CPG au sein duquel elles sont int\u00e9gr\u00e9es. L&rsquo;analyse des connexions synaptiques \u00e9tablie par Grillner a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un c\u00e2blage fonctionnel d&rsquo;une rigueur absolue :<\/p>\n<ul>\n<li>Une sous-population de cellules de bord excitatrices contacte les motoneurones et les interneurones du c\u00f4t\u00e9 ipsilat\u00e9ral pour faciliter et amplifier la contraction en cours si celle-ci lutte contre une r\u00e9sistance physique anormale.<\/li>\n<li>Une seconde population de cellules de bord inhibitrices glycinergiques se projette transversalement pour inhiber pr\u00e9cocement les circuits du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9, \u00e9vitant tout conflit contractile parasite.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation princeps r\u00e9alis\u00e9e pour d\u00e9montrer l&rsquo;asservissement dynamique du CPG par ce contingent sensoriel a consist\u00e9 \u00e0 soumettre une pr\u00e9paration de moelle \u00e9pini\u00e8re isol\u00e9e produisant une nage fictive \u00e0 des flexions m\u00e9caniques sinuso\u00efdales forc\u00e9es \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un levier motoris\u00e9 pi\u00e9zo-\u00e9lectrique. Dans ces conditions, Grillner a d\u00e9montr\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne spectaculaire d&rsquo;entra\u00eenement de phase (\u00ab phase entrainment \u00bb). Si la moelle \u00e9pini\u00e8re nage spontan\u00e9ment \u00e0 une fr\u00e9quence de 1 Hz et que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur impose au tissu une vibration m\u00e9canique oscillant \u00e0 1,2 Hz, le rythme neural intrins\u00e8que du CPG abandonne instantan\u00e9ment sa fr\u00e9quence propre pour se caler de fa\u00e7on rigide et synchrone sur la fr\u00e9quence m\u00e9canique externe impos\u00e9e. Les d\u00e9charges motrices des racines ventrales se r\u00e9alignent de mani\u00e8re \u00e0 ce que la contraction musculaire survienne toujours au moment biom\u00e9caniquement optimal du cycle pour maximiser la propulsion hydrodynamique.<\/p>\n<h3>8.3 Synergie entre commande centrale et flexibilit\u00e9 sensorielle<\/h3>\n<p>Ces donn\u00e9es exp\u00e9rimentales ont scell\u00e9 la synth\u00e8se moderne de la neurobiologie sensorimotrice. Le CPG et les aff\u00e9rences proprioceptives n&rsquo;op\u00e8rent pas de mani\u00e8re antagoniste ou s\u00e9quentielle, mais agissent dans une synergie computationnelle permanente et symbiotique : <strong>le CPG assure l&rsquo;invariance rythmique, tandis que les cellules de bord sculptent la forme dynamique de l&rsquo;onde motrice<\/strong>.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette boucle sensorielle intraspinale ferm\u00e9e, la lamproie peut traverser un vortex turbulent ou percuter un obstacle sous-marin sans que sa trajectoire locomotrice ne soit d\u00e9sorganis\u00e9e. La perturbation m\u00e9canique locale \u00e9tire violemment les cellules de bord, qui injectent imm\u00e9diatement un correctif synaptique compensateur au sein des interneurones segmentaires correspondants. Ce r\u00e9ajustement de phase r\u00e9initialise l&rsquo;onde locomotrice locale sans perturber la propagation g\u00e9n\u00e9rale du cycle. Le co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique de la locomotion aquatique s&rsquo;en trouve drastiquement r\u00e9duit, le syst\u00e8me nerveux central exploitant au maximum les propri\u00e9t\u00e9s \u00e9lastiques du corps et la r\u00e9troaction proprioceptive pour stabiliser sa dynamique hydrodynamique.<\/p>\n<h2>9. Mod\u00e9lisation computationnelle et simulations biom\u00e9caniques de Grillner<\/h2>\n<h3>9.1 D\u00e9veloppement des premiers mod\u00e8les math\u00e9matiques neuronaux<\/h3>\n<p>D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1980, Sten Grillner a pris conscience qu&rsquo;une accumulation ind\u00e9finie de donn\u00e9es biophysiques et synaptiques unitaires ne suffirait pas, \u00e0 elle seule, \u00e0 garantir la compr\u00e9hension globale du fonctionnement d&rsquo;un r\u00e9seau dynamique non-lin\u00e9aire. Face \u00e0 l&rsquo;intrication de dizaines de conductances ioniques, de cin\u00e9tiques d&rsquo;inactivation de canaux, de retards synaptiques et de modulations peptidiques, l&rsquo;esprit humain ne peut pas intuitiver le comportement d&rsquo;ensemble du CPG sans le secours de l&rsquo;outil informatique.<\/p>\n<p>Pionnier absolu de la neuro-informatique int\u00e9grative, Grillner a nou\u00e9 une collaboration \u00e9troite avec le roboticien et cybern\u00e9ticien <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.kth.se\/profile\/oke\">\u00d6rjan Ekeberg<\/a>, professeur au Royal Institute of Technology (KTH) de Stockholm. Ensemble, ils ont \u00e9labor\u00e9 les premiers mod\u00e8les math\u00e9matiques computationnels de la moelle \u00e9pini\u00e8re de la lamproie bas\u00e9s sur les \u00e9quations canoniques de Hodgkin-Huxley. Chaque interneurone (cellule E, I, L) et motoneurone \u00e9tait mod\u00e9lis\u00e9 sous la forme d&rsquo;un syst\u00e8me dynamique multi-compartimental incorporant avec une pr\u00e9cision num\u00e9rique rigoureuse les donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es in vitro : les conductances sodiques rapides (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g_{Na}\">$g_{Na}$<\/span>), potassiques retard\u00e9es (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g_K\">$g_K$<\/span>), calciques de bas et haut seuil (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g_{Ca}\">$g_{Ca}$<\/span>), potassiques d\u00e9pendantes du calcium (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g_{K(Ca)}\">$g_{K(Ca)}$<\/span>) et les propri\u00e9t\u00e9s non-lin\u00e9aires voltage-d\u00e9pendantes du r\u00e9cepteur NMDA induites par le magn\u00e9sium.<\/p>\n<p>Cette simulation math\u00e9matique <em>in silico<\/em> a d\u00e9montr\u00e9 que le sch\u00e9ma de connectivit\u00e9 synaptique formul\u00e9 par Grillner \u00e9tait math\u00e9matiquement suffisant pour reproduire spontan\u00e9ment et fid\u00e8lement la totalit\u00e9 des dynamiques de la nage fictive : alternance bilat\u00e9rale stable, sensibilit\u00e9 gradu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de la commande descendante, d\u00e9phasage m\u00e9tachronique longitudinal et oscillations de membrane en pr\u00e9sence de TTX et de NMDA.<\/p>\n<h3>9.2 Simulations neurom\u00e9caniques coupl\u00e9es de la nage<\/h3>\n<p>Grillner et Ekeberg ne se sont pas arr\u00eat\u00e9s \u00e0 la simulation purement neuronale des r\u00e9seaux spinaux ; ils ont franchi une \u00e9tape conceptuelle d\u00e9terminante en int\u00e9grant le syst\u00e8me nerveux dans un corps virtuel soumis aux lois de la physique m\u00e9canique : c&rsquo;est la naissance de la simulation neurom\u00e9canique coupl\u00e9e (<em>closed-loop neuromusculoskeletal modeling<\/em>). Le mod\u00e8le informatique complet r\u00e9unissait trois niveaux de complexit\u00e9 en interaction continue :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le contr\u00f4leur neuronal :<\/strong> Le r\u00e9seau CPG multi-segmentaire mod\u00e9lis\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s les \u00e9quations biophysiques de membrane.<\/li>\n<li><strong>Le mod\u00e8le musculo-squelettique :<\/strong> Une structure corporelle segment\u00e9e dot\u00e9e de propri\u00e9t\u00e9s visco\u00e9lastiques non-lin\u00e9aires, o\u00f9 des paires de muscles virtuels g\u00e9n\u00e8rent une force contractile bas\u00e9e sur les \u00e9quations de Hill lorsqu&rsquo;ils re\u00e7oivent les d\u00e9charges des motoneurones simul\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;environnement hydrodynamique :<\/strong> La r\u00e9solution des \u00e9quations de Navier-Stokes et de la m\u00e9canique des fluides, calculant les forces de pression et de frottement exerc\u00e9es par l&rsquo;eau sur chaque \u00e9l\u00e9ment de surface du corps en mouvement.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ces simulations coupl\u00e9es ont permis de tester et valider des hypoth\u00e8ses biom\u00e9caniques capitales. Elles ont prouv\u00e9 que l&rsquo;efficacit\u00e9 propulsive de la lamproie d\u00e9pend d&rsquo;un accordage subtil entre la fr\u00e9quence de l&rsquo;onde d&rsquo;activation neuronale et la vitesse de propagation de l&rsquo;onde m\u00e9canique de d\u00e9formation corporelle. Plus remarquable encore, ces simulations ont permis de formuler des pr\u00e9dictions th\u00e9oriques \u2014 notamment sur la fa\u00e7on dont une raideur corporelle variable influence la r\u00e9sonance hydrodynamique \u2014 qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 test\u00e9es et confirm\u00e9es empiriquement en laboratoire sur des pr\u00e9parations vivantes.<\/p>\n<h3>9.3 Port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique de la neuro-informatique chez Grillner<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la d\u00e9marche adopt\u00e9e par Sten Grillner a radicalement red\u00e9fini le r\u00f4le de la mod\u00e9lisation en biologie. Dans la tradition neurobiologique classique, la simulation informatique n&rsquo;intervenait souvent que comme une illustration <em>a posteriori<\/em> ou une simplification descriptive. Chez Grillner, elle s&rsquo;\u00e9rige en instrument de preuve et en test impitoyable de coh\u00e9rence interne. Si un r\u00e9seau neuronal reconstitu\u00e9 num\u00e9riquement avec des param\u00e8tres biophysiques r\u00e9els \u00e9choue \u00e0 osciller ou \u00e0 propager l&rsquo;onde locomotrice, cela signifie de mani\u00e8re indiscutable que des composants synaptiques essentiels ou des conductances membranaires majeures manquent dans la formulation empirique du biologiste.<\/p>\n<p>Cette approche syst\u00e9mique int\u00e9gr\u00e9e a \u00e9galement jet\u00e9 les fondations de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/biorob.epfl.ch\/\">biorobotique contemporaine<\/a>. Les travaux men\u00e9s \u00e0 l&rsquo;EPFL par Auke Ijspeert sur les robots amphibiens mimant la lamproie et la salamandre (tels que <em>Salamandra robotica<\/em> ou <em>AmphiBot<\/em>) d\u00e9coulent en ligne directe des mod\u00e8les computationnels formul\u00e9s par Sten Grillner et \u00d6rjan Ekeberg. En implantant des r\u00e9seaux de neurones artificiels inspir\u00e9s du CPG spinal au sein de microcontr\u00f4leurs embarqu\u00e9s sur des robots autonomes articul\u00e9s, les ing\u00e9nieurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la d\u00e9centralisation de la commande locomotrice au niveau segmentaire conf\u00e8re aux machines une robustesse, une fluidit\u00e9 et une adaptabilit\u00e9 environnementale infiniment sup\u00e9rieures aux algorithmes de contr\u00f4le cin\u00e9matique rigides issus de la robotique industrielle traditionnelle.<\/p>\n<h2>10. Conservation \u00e9volutive : De la lamproie aux mammif\u00e8res et \u00e0 l&rsquo;Homme<\/h2>\n<h3>10.1 Homologies fonctionnelles chez les mammif\u00e8res terrestres<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des objections initialement adress\u00e9es aux d\u00e9couvertes de Sten Grillner tenait \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique apparente du mod\u00e8le animal s\u00e9lectionn\u00e9 : un vert\u00e9br\u00e9 aquatique agnathe ondulant son corps dans l&rsquo;eau pouvait-il r\u00e9ellement nous \u00e9clairer sur la machinerie motrice de mammif\u00e8res terrestres quadrupedes ou bip\u00e8des dot\u00e9s de membres articul\u00e9s complexes ? Les d\u00e9cennies de recherches compar\u00e9es qui ont suivi ont balay\u00e9 ces doutes de mani\u00e8re \u00e9clatante.<\/p>\n<p>Chez les rongeurs, les carnivores et les primates, la moelle \u00e9pini\u00e8re abrite des g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme spinaux organis\u00e9s selon la m\u00eame logique modulaire fondamentale. La transition de la motricit\u00e9 axiale ondulatoire \u00e0 la motricit\u00e9 appendiculaire s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e par duplication g\u00e9n\u00e9tique et diversification \u00e9volutive des circuits \u00e9l\u00e9mentaires primitifs. Au lieu d&rsquo;activer des segments musculaires longitudinaux en opposition de phase, les CPG spinaux des mammif\u00e8res (situ\u00e9s pr\u00e9f\u00e9rentiellement dans les renflements cervical et lombaire) pilotent la coordination altern\u00e9e entre muscles fl\u00e9chisseurs et extenseurs au niveau des ceintures articulaires (\u00e9paule, coude, hanche, genou, cheville).<\/p>\n<p>Les avanc\u00e9es spectaculaires de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire et de la biologie du d\u00e9veloppement ont identifi\u00e9, chez la souris, les classes d&rsquo;interneurones embryonnaires qui constituent l&rsquo;armature mol\u00e9culaire de ces CPG t\u00e9trapodes :<\/p>\n<ul>\n<li>Les interneurones <strong>V0<\/strong> commissuraux (issus du prog\u00e9niteur p0), divis\u00e9s en sous-populations glycinergiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V0_D\">$V0_D$<\/span>) et glutamatergiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V0_V\">$V0_V$<\/span>), sont indispensables \u00e0 l&rsquo;alternance bilat\u00e9rale gauche-droite \u00e0 diff\u00e9rentes vitesses locomotrices, jouant le r\u00f4le exact des cellules I de la lamproie.<\/li>\n<li>Les interneurones <strong>V1<\/strong> (prog\u00e9niteur p1), comprenant les cellules de Renshaw et les interneurones inhibiteurs Ia, expriment le facteur de transcription En1 et r\u00e9gulent la vitesse de d\u00e9charge et la dur\u00e9e de la phase contractile motrice, homologues fonctionnels des cellules L de Grillner.<\/li>\n<li>Les interneurones excitateurs <strong>V2a<\/strong> (exprimant Chx10), \u00e0 projection ipsilat\u00e9rale, fournissent l&rsquo;\u00e9nergie synaptique glutamatergique n\u00e9cessaire au maintien du rythme, en parfaite \u00e9quivalence avec les cellules E segmentaires de la lamproie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Preuves de l&rsquo;existence du CPG locomoteur chez l&rsquo;\u00eatre humain<\/h3>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, l&rsquo;omnipr\u00e9sence du faisceau corticospinal direct et le d\u00e9veloppement hypertrophi\u00e9 du cortex moteur primaire ont longtemps aliment\u00e9 l&rsquo;illusion que notre esp\u00e8ce s&rsquo;\u00e9tait affranchie de la d\u00e9pendance envers les g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme spinaux ancestraux, l&rsquo;enc\u00e9phale contr\u00f4lant individuellement chaque motoneurone par commande volontaire descendante. Cette vision n\u00e9ocortico-centrique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9e par une accumulation de preuves cliniques et neurophysiologiques directes.<\/p>\n<p>La manifestation la plus pure et la plus universelle du CPG spinal chez l&rsquo;humain s&rsquo;observe d\u00e8s les premi\u00e8res heures de la vie post-natale \u00e0 travers le ph\u00e9nom\u00e8ne bien document\u00e9 de la \u00ab marche automatique du nouveau-n\u00e9 \u00bb (<em>stepping reflex<\/em>). Lorsqu&rsquo;un nourrisson, dont le syst\u00e8me corticospinal est encore totalement amy\u00e9linis\u00e9 et non fonctionnel, est tenu verticalement et que la plante de ses pieds entre en contact avec une surface plane, il esquisse imm\u00e9diatement une s\u00e9quence coordonn\u00e9e et vigoureuse de pas altern\u00e9s de flexion-extension, accompagn\u00e9e d&rsquo;un d\u00e9phasage r\u00e9ciproque gauche-droite parfait. Ce comportement moteur transitoire d\u00e9montre que la machinerie spinale de la locomotion est pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9e g\u00e9n\u00e9tiquement au niveau lombaire bien avant la maturation des structures motrices corticales sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres preuves irr\u00e9futables proviennent de la neurologie clinique chez l&rsquo;adulte. Des patients ayant subi une transsection m\u00e9dullaire traumatique compl\u00e8te au niveau thoracique \u2014 isolant totalement la moelle \u00e9pini\u00e8re lombo-sacr\u00e9e de toute connexion c\u00e9r\u00e9brale ascendante ou descendante \u2014 peuvent, sous certaines stimulations m\u00e9caniques ou pharmacologiques, manifester des mouvements rythmiques spontan\u00e9s de p\u00e9dalage ou d&rsquo;alternance locomotrice des membres inf\u00e9rieurs. Les enregistrements \u00e9lectromyographiques (EMG) r\u00e9alis\u00e9s par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/9855577\/\">Milan Dimitrijevic<\/a> et ses successeurs ont mis en \u00e9vidence des patterns d&rsquo;activation p\u00e9riodiques typiques d&rsquo;un CPG spinal humain d\u00e9connect\u00e9 mais fonctionnel.<\/p>\n<h3>10.3 Enrichissement par le n\u00e9ocortex et perte relative d&rsquo;autonomie<\/h3>\n<p>Si la structure fondamentale du CPG demeure intacte chez l&rsquo;Homme, son degr\u00e9 d&rsquo;autonomie op\u00e9rationnelle a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment modul\u00e9 au cours de l&rsquo;hominisation et de l&rsquo;av\u00e8nement de la bip\u00e9die stricte. La locomotion humaine ne pr\u00e9sente pas la stabilit\u00e9 m\u00e9canique passive d&rsquo;un quadrup\u00e8de ou d&rsquo;un poisson nageant entre deux eaux ; la bip\u00e9die permanente constitue une chute contr\u00f4l\u00e9e permanente en \u00e9quilibre dynamique instable permanent.<\/p>\n<p>Cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 gravitationnelle a impos\u00e9 une subjugation fonctionnelle accrue du r\u00e9seau spinal envers les voies supraspinales directes :<\/p>\n<table>\n<thead>\n<tr>\n<th>Caract\u00e9ristique<\/th>\n<th>Lamproie \/ Poissons<\/th>\n<th>Mammif\u00e8res quadrup\u00e8des<\/th>\n<th>\u00catre humain (Bip\u00e9die)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Autonomie du CPG spinal isol\u00e9<\/strong><\/td>\n<td>Totale in vitro (survit et nage des jours durant)<\/td>\n<td>\u00c9lev\u00e9e (locomotion sur tapis apr\u00e8s transsection spinale)<\/td>\n<td>Dormante (n\u00e9cessite neuromodulation externe)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Contr\u00f4le corticospinal direct<\/strong><\/td>\n<td>Inexistant (pas de n\u00e9ocortex)<\/td>\n<td>Faible \u00e0 mod\u00e9r\u00e9 (interm\u00e9diaire r\u00e9ticulospinal pr\u00e9dominant)<\/td>\n<td>Massif (connexions monosynaptiques cortico-motoneuronales)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>R\u00f4le de l&rsquo;\u00e9quilibre et posture<\/strong><\/td>\n<td>Int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ondulation et aux organes vestibulaires<\/td>\n<td>Polycentrique, stable (quatre points d&rsquo;appui au sol)<\/td>\n<td>Critique, instable (int\u00e9gration vestibulo-c\u00e9r\u00e9belleuse permanente)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Influence de la proprioception<\/strong><\/td>\n<td>Cellules de bord (m\u00e9canosensibilit\u00e9 intraspinale)<\/td>\n<td>Fuseaux musculaires, organes de Golgi (boucles spinoc\u00e9r\u00e9belleuses)<\/td>\n<td>Proprioception appendiculaire massive et vision centrale<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Chez l&rsquo;Homme, le CPG spinal lombaire a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 comme un \u00ab processeur ex\u00e9cutif de bas niveau \u00bb (<em>subroutine processor<\/em>). Le cortex c\u00e9r\u00e9bral et le cervelet n&rsquo;ont pas besoin de calculer l&rsquo;instant d&rsquo;ouverture de chaque canal ionique ni la trajectoire cin\u00e9matique de chaque groupe musculaire au cours de la marche quotidienne ; ils envoient une impulsion descendante tonique ordonnant l&rsquo;ex\u00e9cution du patron moteur, le CPG lombaire prenant en charge l&rsquo;alternance automatique des contractions musculaires. En revanche, d\u00e8s qu&rsquo;une irr\u00e9gularit\u00e9 du sol survient ou qu&rsquo;un choix directionnel complexe s&rsquo;impose, le syst\u00e8me corticospinal intervient directement sur les motoneurones pour modifier la trajectoire, d\u00e9montrant une hybridation fonctionnelle raffin\u00e9e entre le patrimoine ancestral h\u00e9rit\u00e9 des cyclostomes et la supr\u00e9matie cognitive humaine.<\/p>\n<h2>11. Implications psychologiques, agentivit\u00e9 motrice et cognition incarn\u00e9e<\/h2>\n<h3>11.1 D\u00e9couplage entre intentionnalit\u00e9 consciente et ex\u00e9cution motrice<\/h3>\n<p>Les retomb\u00e9es des travaux de Sten Grillner d\u00e9bordent largement le strict champ de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cellulaire pour interpeller la psychologie cognitive et la philosophie de l&rsquo;action. L&rsquo;existence av\u00e9r\u00e9e de g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme spinaux autonomes impose de repenser en profondeur la nature de notre sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 motrice (<em>sense of agency<\/em>) et les m\u00e9canismes sous-tendant l&rsquo;intentionnalit\u00e9 consciente.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;exp\u00e9rience introspective quotidienne, lorsqu&rsquo;un individu d\u00e9cide de traverser une pi\u00e8ce en marchant, il \u00e9prouve le sentiment illusoire que sa volont\u00e9 consciente pilote chaque pas, chaque flexion du genou et chaque ajustement plantaire. Or, la r\u00e9alit\u00e9 neurophysiologique d\u00e9montr\u00e9e par Grillner r\u00e9v\u00e8le un d\u00e9couplage architectural profond : la conscience motrice op\u00e8re au niveau de la macrod\u00e9cision t\u00e9l\u00e9ologique (\u00ab marcher vers la porte \u00bb), tandis que la micro-ex\u00e9cution spatio-temporelle cin\u00e9matique est imm\u00e9diatement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 des assembl\u00e9es d&rsquo;interneurones autonomes log\u00e9es dans la moelle \u00e9pini\u00e8re lombo-sacr\u00e9e. Cette modularit\u00e9 hi\u00e9rarchique constitue une condition sine qua non de l&rsquo;\u00e9conomie cognitive : en d\u00e9chargeant l&rsquo;enc\u00e9phale de la t\u00e2che computationnelle \u00e9puisante consistant \u00e0 orchestrer des dizaines de muscles et des millions de synapses \u00e0 chaque milliseconde de la progression locomotrice, le CPG lib\u00e8re l&rsquo;espace de travail attentionnel du cortex pr\u00e9frontal pour le langage, l&rsquo;analyse perceptuelle de haut niveau, l&rsquo;anticipation strat\u00e9gique ou la r\u00e9flexion abstraite.<\/p>\n<p>Le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 ne d\u00e9pend donc pas du contr\u00f4le direct de l&rsquo;ex\u00e9cution, mais d&rsquo;une comparaison continue entre la d\u00e9charge corollaire (<em>efference copy<\/em>) \u00e9mise par le cortex moteur vers les centres sensoriels et les aff\u00e9rences sensorielles en retour. Tant que le CPG ex\u00e9cute le patron sans achoppement conform\u00e9ment au plan global, l&rsquo;action demeure transparente \u00e0 la conscience, illustrant une forme d&rsquo;inconscient computationnel moteur sans lequel toute vie mentale complexe serait impossible.<\/p>\n<h3>11.2 Cognition incarn\u00e9e et dynamique du syst\u00e8me nerveux d\u00e9centralis\u00e9<\/h3>\n<p>Les exp\u00e9rimentations men\u00e9es sur la lamproie ont constitu\u00e9 un \u00e9lectrochoc intellectuel pour les partisans de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\">cognition incarn\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>)<\/a> et de l&rsquo;enaction, courants philosophiques et cognitifs d\u00e9velopp\u00e9s par Francisco Varela, Evan Thompson et Andy Clark. En d\u00e9montrant que la motricit\u00e9 r\u00e9sulte d&rsquo;une n\u00e9gociation permanente entre un oscillateur spinal d\u00e9centralis\u00e9, la morphologie m\u00e9canique des tissus corporels et les contraintes physiques du fluide environnant, Sten Grillner a port\u00e9 un coup fatal au mod\u00e8le computationnel classique cart\u00e9sien qui concevait le cerveau comme un ordinateur central abstrait commandant un corps-pantin passif.<\/p>\n<p>Dans la perspective de la cognition incarn\u00e9e, le mouvement n&rsquo;est pas programm\u00e9 dans une tour de contr\u00f4le c\u00e9r\u00e9brale pour \u00eatre ensuite impl\u00e9ment\u00e9 dans le monde physique ; il \u00e9merge de la dynamique relationnelle continue entre le r\u00e9seau de neurones, la conformit\u00e9 biom\u00e9canique des muscles et la r\u00e9sistance du milieu aquatique ou terrestre. Le corps n&rsquo;est pas un simple effecteur m\u00e9canique, il est un organe de calcul analogique en soi. Les propri\u00e9t\u00e9s de raideur musculaire, l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 passive des tendons et la morphologie aplatie de la lamproie r\u00e9alisent une part substantielle des calculs physiques n\u00e9cessaires \u00e0 la locomotion, all\u00e9geant d&rsquo;autant le fardeau de la circuiterie neuronale. Grillner a prouv\u00e9 que la cognition et l&rsquo;intelligence motrice sont d\u00e9centralis\u00e9es et distribu\u00e9es \u00e0 tous les \u00e9chelons du corps, r\u00e9habilitant la moelle \u00e9pini\u00e8re comme un centre d&rsquo;int\u00e9gration et de plasticit\u00e9 comportementale authentique.<\/p>\n<h3>11.3 Modulation \u00e9motionnelle et affective des circuits moteurs spinaux<\/h3>\n<p>La motricit\u00e9 rythmique n&rsquo;est jamais un ph\u00e9nom\u00e8ne aseptis\u00e9 ou d\u00e9connect\u00e9 du contexte hom\u00e9ostatique et affectif de l&rsquo;organisme. Sten Grillner et ses successeurs ont document\u00e9 les canaux neurochimiques \u00e9troits par lesquels les \u00e9tats psychologiques d&rsquo;alerte, de stress, de pulsion app\u00e9titive ou de panique modulent instantan\u00e9ment la configuration synaptique du CPG.<\/p>\n<p>Les circuits limbiques, notamment l&rsquo;amygdale, l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral et les noyaux m\u00e9solimbiques dopaminergiques (aire tegmentale ventrale), projettent massivement sur la r\u00e9gion locomotrice m\u00e9senc\u00e9phalique (MLR) et les noyaux monoaminergiques descendants du tronc c\u00e9r\u00e9bral (locus coeruleus noradr\u00e9nergique et raph\u00e9 s\u00e9rotoninergique). Lors d&rsquo;une situation de menace existentielle imposant une r\u00e9action de fuite imm\u00e9diate (<em>fight or flight<\/em>), une lib\u00e9ration massive de noradr\u00e9naline et d&rsquo;adr\u00e9naline submerge la moelle \u00e9pini\u00e8re :<\/p>\n<ul>\n<li>Les seuils d&rsquo;activation des interneurones excitateurs (cellules E) sont imm\u00e9diatement abaiss\u00e9s.<\/li>\n<li>La transmission synaptique glutamatergique au niveau des r\u00e9cepteurs NMDA est potentialis\u00e9e par phosphorylation enzymatique intracellulaire.<\/li>\n<li>Le patron oscillatoire bascule instantan\u00e9ment vers un mode \u00e0 haute fr\u00e9quence et amplitude maximale, d\u00e9cuplant la vitesse et l&rsquo;endurance propulsive de l&rsquo;animal.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les \u00e9tats de d\u00e9pression majeure ou d&rsquo;inhibition comportementale s\u00e9v\u00e8re observ\u00e9s en psychopathologie humaine, on assiste \u00e0 un effondrement tonique de cette commande neuromodulatrice descendante monoaminergique. L&rsquo;inhibition motrice caract\u00e9ristique de la m\u00e9lancolie ou des troubles anxieux chroniques \u2014 d\u00e9marche ralentie, perte de fluidit\u00e9, raccourcissement du pas, freezing moteur \u2014 n&rsquo;est pas une simple cons\u00e9quence passive d&rsquo;une baisse d&rsquo;humeur subjective ; elle traduit l&rsquo;hypo-excitabilit\u00e9 physiologique des CPG spinaux devenus orphelins de leur dynamisation descendante aminergique et m\u00e9senc\u00e9phalique.<\/p>\n<h2>12. Applications biom\u00e9dicales et r\u00e9habilitation des l\u00e9sions m\u00e9dullaires<\/h2>\n<h3>12.1 Neuromodulation pharmacologique et \u00e9lectrique de la moelle \u00e9pini\u00e8re<\/h3>\n<p>Si les exp\u00e9riences de Sten Grillner sur la lamproie ont d&rsquo;abord appartenu au domaine de la neurobiologie fondamentale pure, leur impact translationnel contemporain dans le champ de la m\u00e9decine r\u00e9paratrice est incommensurable. La d\u00e9monstration que la moelle \u00e9pini\u00e8re sous-l\u00e9sionnelle conserve, m\u00eame apr\u00e8s une d\u00e9connexion totale d&rsquo;avec le cerveau, l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du r\u00e9seau CPG intact a constitu\u00e9 l&rsquo;\u00e9tincelle intellectuelle \u00e0 l&rsquo;origine des protocoles modernes de r\u00e9habilitation neurologique des patients parapl\u00e9giques et t\u00e9trapl\u00e9giques.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une section traumatique compl\u00e8te de la moelle \u00e9pini\u00e8re, le tissu spinal situ\u00e9 sous la l\u00e9sion ne meurt pas : il bascule dans un \u00e9tat de dormance fonctionnelle profonde cons\u00e9cutif \u00e0 la disparition irr\u00e9versible des projections toniques descendantes s\u00e9rotoninergiques, glutamatergiques et noradr\u00e9nergiques issues du tronc c\u00e9r\u00e9bral. Pour r\u00e9veiller ce potentiel dormant, des chercheurs s&rsquo;appuyant directement sur l&rsquo;h\u00e9ritage de Grillner \u2014 notamment les \u00e9quipes de Reggie Edgerton \u00e0 l&rsquo;UCLA et de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/s41586-022-04492-3\">Gr\u00e9goire Courtine<\/a> \u00e0 l&rsquo;EPFL \u2014 ont d\u00e9velopp\u00e9 une double strat\u00e9gie de neuromodulation spatio-temporelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La neuromodulation pharmacologique :<\/strong> L&rsquo;administration intraspinale ou intrath\u00e9cale d&rsquo;agonistes sp\u00e9cifiques des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques (5-HT1A, 5-HT2, 5-HT7) et adr\u00e9nergiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\alpha_2\">$\\alpha_2$<\/span>), mimant les neurotransmissions caract\u00e9ris\u00e9es chez la lamproie par l&rsquo;\u00e9quipe de Stockholm, abaisse de mani\u00e8re critique le seuil de d\u00e9clenchement des circuits spinaux sous-l\u00e9sionnels.<\/li>\n<li><strong>La stimulation \u00e9lectrique \u00e9pidurale (EES) :<\/strong> L&rsquo;implantation chirurgicale d&rsquo;une matrice multi-\u00e9lectrodes sur la surface dorsale des segments spinaux lombaires et sacr\u00e9s permet de d\u00e9livrer des impulsions de courant cibl\u00e9es spatialement et synchronis\u00e9es temporellement avec les diff\u00e9rentes phases du pas. Cette stimulation \u00e9lectrique ne force pas m\u00e9caniquement la contraction musculaire : elle r\u00e9hausse l&rsquo;excitabilit\u00e9 basale du CPG, permettant aux signaux proprioceptifs r\u00e9siduels g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par un entra\u00eenement intensif sur tapis de course motoris\u00e9 de d\u00e9clencher \u00e0 nouveau une marche active et fonctionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.2 Interfaces cerveau-machine et ponts spinaux num\u00e9riques<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement clinique le plus spectaculaire de cette filiation scientifique s&rsquo;incarne aujourd&rsquo;hui dans les \u00ab ponts spinaux num\u00e9riques \u00bb (<em>Digital Bridge<\/em>), r\u00e9alisant la fusion ultime entre l&rsquo;\u00e9lectronique de pointe, le d\u00e9codage c\u00e9r\u00e9bral par intelligence artificielle et la neurobiologie des CPG spinaux. Dans cette approche r\u00e9volutionnaire, le syst\u00e8me court-circuite d\u00e9finitivement la l\u00e9sion traumatique m\u00e9dullaire en r\u00e9tablissant une communication en temps r\u00e9el entre le cerveau et la moelle \u00e9pini\u00e8re lombo-sacr\u00e9e.<\/p>\n<p>Le dispositif s&rsquo;articule autour de trois modules interconnect\u00e9s :<\/p>\n<ol>\n<li>Des implants d&rsquo;\u00e9lectrocorticographie (ECoG) haute densit\u00e9 positionn\u00e9s bilat\u00e9ralement sur le cortex moteur primaire de l&rsquo;individu t\u00e9trapl\u00e9gique, qui captent en continu les potentiels de champ locaux associ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;intention motrice de bouger les membres inf\u00e9rieurs.<\/li>\n<li>Un d\u00e9codeur informatique portable dot\u00e9 d&rsquo;algorithmes de r\u00e9seaux de neurones artificiels convolutifs, qui traduit instantan\u00e9ment les motifs oscillatoires c\u00e9r\u00e9braux en intentions cin\u00e9matiques param\u00e9tr\u00e9es (volont\u00e9 d&rsquo;initier le pas, d&rsquo;augmenter la vitesse, de lever le pied pour gravir une marche).<\/li>\n<li>Un neurostimulateur \u00e9pidural implant\u00e9 au regard du CPG lombaire, qui re\u00e7oit les commandes par t\u00e9l\u00e9m\u00e9trie sans fil et d\u00e9livre des salves \u00e9lectriques milliseconde par milliseconde pour activer s\u00e9lectivement les colonnes de motoneurones et d&rsquo;interneurones fl\u00e9chisseurs et extenseurs ad\u00e9quats.<\/li>\n<\/ol>\n<p>En mai 2023, la publication dans la revue <em>Nature<\/em> du cas du patient n\u00e9erlandais Gert-Jan Oskam, parapl\u00e9gique chronique ayant recouvr\u00e9 une marche naturelle, fluide et adaptative sur sol irr\u00e9gulier gr\u00e2ce \u00e0 ce pont num\u00e9rique cerveau-moelle \u00e9pini\u00e8re, a consacr\u00e9 l&rsquo;actualit\u00e9 br\u00fblante des principes de connectivit\u00e9 mis au jour par Sten Grillner. Le syst\u00e8me fonctionne pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le pont num\u00e9rique n&rsquo;a pas \u00e0 micro-manager chaque fibre musculaire : il se contente d&rsquo;adresser \u00e0 la moelle \u00e9pini\u00e8re le signal r\u00e9gulateur descendant que transmettait autrefois le syst\u00e8me r\u00e9ticulospinal m\u00e9senc\u00e9phalique, laissant le CPG intrins\u00e8que r\u00e9veill\u00e9 ex\u00e9cuter la g\u00e9om\u00e9trie complexe de la coordination motrice.<\/p>\n<h3>12.3 H\u00e9ritage durable et perspectives offertes par les travaux de Sten Grillner<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure du bilan, la contribution scientifique de Sten Grillner s&rsquo;impose comme l&rsquo;un des accomplissements majeurs des neurosciences du XXe et XXIe si\u00e8cles. En consacrant sa vie de chercheur \u00e0 percer les secrets d&rsquo;un animal m\u00e9connu et primitif, Grillner a offert une d\u00e9monstration universelle de la puissance de la neuro\u00e9thologie compar\u00e9e. Son approche rigoureuse et multidimensionnelle a prouv\u00e9 de fa\u00e7on irr\u00e9futable que les myst\u00e8res les plus imp\u00e9n\u00e9trables de la motricit\u00e9 humaine trouvent leur clef de vo\u00fbte explicative dans l&rsquo;histoire \u00e9volutive et biophysique commune aux vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Les perspectives ouvertes par ces travaux demeurent immenses. L&rsquo;essor fulgurant de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nmeth.f.324\">optog\u00e9n\u00e9tique<\/a> et de la ch\u00e9mog\u00e9n\u00e9tique permet aujourd&rsquo;hui aux chercheurs d&rsquo;activer ou d&rsquo;\u00e9teindre s\u00e9lectivement, par des impulsions lumineuses cibl\u00e9es, chaque sous-classe g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;interneurones (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V0\">$V0$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V1\">$V1$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V2a\">$V2a$<\/span>) chez le rongeur en mouvement libre, poussant la r\u00e9solution causale des circuits moteurs \u00e0 un degr\u00e9 d&rsquo;intimit\u00e9 mol\u00e9culaire que Sten Grillner avait anticip\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 1980 \u00e0 travers ses micro-injections de curare et d&rsquo;antagonistes synaptiques.<\/p>\n<p>En unifiant la physique des canaux ioniques membranaires, la topologie des r\u00e9seaux de neurones, la cin\u00e9matique biom\u00e9canique et la clinique de la moelle \u00e9pini\u00e8re, Sten Grillner n&rsquo;a pas seulement d\u00e9couvert comment nage la lamproie : il a d\u00e9voil\u00e9 la grammaire fondamentale par laquelle la mati\u00e8re vivante transforme une onde chimique microscopique en la symphonie spatio-temporelle du mouvement animal. Une le\u00e7on monumentale de biologie int\u00e9grative qui continuera d&rsquo;inspirer les g\u00e9n\u00e9rations futures de neurobiologistes, de roboticiens et de m\u00e9decins \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brodin, L., Traven, H. G., Lansner, A., Wall\u00e9n, P., Ekeberg, \u00d6., &amp; Grillner, S. (1991). Computer simulations of N-methyl-D-aspartate receptor-induced membrane potential oscillations in dual-component neurons in the lamprey spinal cord. <em>Journal of Neurophysiology<\/em>, 66(2), 473\u2013484. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1991.66.2.473\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1991.66.2.473<\/a><\/li>\n<li>Brown, T. G. (1911). The intrinsic factors in the progression of the mammal. <em>Proceedings of the Royal Society of London. Series B, Containing Papers of a Biological Character<\/em>, 84(572), 308\u2013319. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1911.0077\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1911.0077<\/a><\/li>\n<li>Courtine, G., Song, B., Roy, R. R., Zhong, H., Herrmann, J. E., Ao, Y., Qi, J., Edgerton, V. R., &amp; Sofroniew, M. V. (2008). Recovery of supraspinal control of stepping via indirect propriospinal relay connections after severe spinal cord injury. <em>Nature Medicine<\/em>, 14(1), 69\u201374. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nm1682\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nm1682<\/a><\/li>\n<li>Dimitrijevic, M. R., Gerasimenko, Y., &amp; Pinter, M. M. (1998). Evidence for a spinal central pattern generator in humans. <em>Annals of the New York Academy of Sciences<\/em>, 860(1), 360\u2013376. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1749-6632.1998.tb09062.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1749-6632.1998.tb09062.x<\/a><\/li>\n<li>Ekeberg, \u00d6. (1993). A combined neuronal and mechanical model of fish swimming. <em>Biological Cybernetics<\/em>, 69(5-6), 363\u2013374. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00199439\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00199439<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S. (1975). Locomotion in vertebrates: central mechanisms and reflex interaction. <em>Physiological Reviews<\/em>, 55(2), 247\u2013304. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.1975.55.2.247\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.1975.55.2.247<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S. (1985). Neurobiological bases of rhythmic motor acts in vertebrates. <em>Science<\/em>, 228(4696), 143\u2013149. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.3975635\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.3975635<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S. (2003). The motor infrastructure: from ion channels to neuronal networks. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 4(7), 573\u2013586. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn1137\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn1137<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S. (2006). Biological pattern generation: the cellular and computational logic of networks in motion. <em>Neuron<\/em>, 52(5), 751\u2013766. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2006.11.008\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2006.11.008<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S., &amp; El Manira, A. (2020). Current principles of motor control, with special reference to vertebrate locomotion. <em>Physiological Reviews<\/em>, 100(1), 271\u2013320. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.00015.2019\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/physrev.00015.2019<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S., &amp; Wall\u00e9n, P. (1985). Central pattern generators for locomotion, with special reference to vertebrates. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 8(1), 233\u2013261. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ne.08.030185.001313\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ne.08.030185.001313<\/a><\/li>\n<li>Grillner, S., Wall\u00e9n, P., Saitoh, K., Kozlov, A., &amp; Robertson, B. (2008). Neural bases of goal-directed locomotion in vertebrates\u2014an overview. <em>Brain Research Reviews<\/em>, 57(1), 2\u201312. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.brainresrev.2007.06.027\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.brainresrev.2007.06.027<\/a><\/li>\n<li>Ijspeert, A. J. (2008). Central pattern generators for locomotion: control. <em>Neural Networks<\/em>, 21(4), 642\u2013653. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neunet.2008.03.014\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neunet.2008.03.014<\/a><\/li>\n<li>Kiehn, O. (2016). Decoding the organization of spinal circuits that control locomotion. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 17(4), 224\u2013238. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn.2016.9\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn.2016.9<\/a><\/li>\n<li>Lorach, H., Galvez, A., Spagnolo, V., Martel, F., Karakas, S., Intering, N., Vat, M., Faivre, O., Harte, C., Komi, S., Ravier, J., Regazzi, T., Baud, L., Pomper, M., Hur\u00e9, G., Perrinjaquet, M., Bartolami, S., Courtine, G., &amp; Bloch, J. (2023). Walking naturally after spinal cord injury using a brain\u2013spine interface. <em>Nature<\/em>, 618(7963), 126\u2013133. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-023-06094-5\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-023-06094-5<\/a><\/li>\n<li>Sherrington, C. S. (1906). <em>The Integrative Action of the Nervous System<\/em>. Yale University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5962\/bhl.title.166164\">https:\/\/doi.org\/10.5962\/bhl.title.166164<\/a><\/li>\n<li>Shik, M. L., Severin, F. V., &amp; Orlovsky, G. N. (1966). Control of walking and running by means of electrical stimulation of the mesencephalon. <em>Biophysics<\/em>, 11(4), 756\u2013765.<\/li>\n<li>Wall\u00e9n, P., &amp; Grillner, S. (1987). N-methyl-D-aspartate receptor-induced, sodium pump-dependent slow hyperpolarizations in lamprey locmotor network. <em>The Journal of Neuroscience<\/em>, 7(9), 2745\u20132755. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.07-09-02745.1987\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.07-09-02745.1987<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie des exp\u00e9riences de Sten Grillner sur le g\u00e9n\u00e9rateur de rythme central, r\u00e9v\u00e9lant les m\u00e9canismes neuronaux de la locomotion et de l&rsquo;action.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[459,6367],"tags":[6831,6825,6832,6833,6830],"class_list":["post-4866","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-biologique","tag-cpg-locomotion","tag-generateur-de-rythme-central","tag-neurobiologie-motrice","tag-reflexes-et-motricite","tag-sten-grillner"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4866","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4866"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4866\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4866"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4866"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4866"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}