{"id":4833,"date":"2026-09-11T13:38:11","date_gmt":"2026-09-11T13:38:11","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-libet-libre-arbitre-benjamin-libet\/"},"modified":"2026-09-11T13:38:11","modified_gmt":"2026-09-11T13:38:11","slug":"experience-libet-libre-arbitre-benjamin-libet","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-libet-libre-arbitre-benjamin-libet","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience de Libet (libre arbitre) &#8211; Benjamin Libet"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019interrogation relative au libre arbitre constitue l\u2019un des carrefours les plus vertigineux de l\u2019histoire des id\u00e9es, l\u00e0 o\u00f9 se rencontrent l\u2019ontologie, la m\u00e9taphysique de l\u2019action, l\u2019\u00e9thique normative et la neurophysiologie moderne. Durant des si\u00e8cles, la question de savoir si l\u2019\u00eatre humain est l\u2019auteur souverain et incaus\u00e9 de ses choix a relev\u00e9 du domaine exclusif de la sp\u00e9culation philosophique et th\u00e9ologique. L\u2019intuition ph\u00e9nom\u00e9nologique commune sugg\u00e8re avec une force presque in\u00e9branlable que l\u2019esprit conscient commande le corps : nous \u00e9prouvons le sentiment intime de d\u00e9lib\u00e9rer, de d\u00e9cider d\u2019accomplir un geste, puis de voir notre machinerie motrice ex\u00e9cuter fid\u00e8lement cette commande issue d\u2019un acte de pure volont\u00e9. Ce sch\u00e9ma classique place la conscience au point d\u2019origine causal de l\u2019action physique, perp\u00e9tuant une vision o\u00f9 l\u2019intention consciente pr\u00e9c\u00e8de et orchestre la dynamique corporelle.<\/p>\n<p>Toutefois, l\u2019\u00e9mergence des neurosciences cognitives au XXe si\u00e8cle a progressivement soumis cette intuition \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du laboratoire. Parmi les jalons exp\u00e9rimentaux qui ont \u00e9branl\u00e9 l\u2019\u00e9difice de la philosophie de l\u2019action, aucun n\u2019a suscit\u00e9 autant de controverses ni provoqu\u00e9 d\u2019ondes de choc aussi profondes que les travaux conduits en 1983 par le neurophysiologiste am\u00e9ricain <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Benjamin_Libet\">Benjamin Libet<\/a> \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Francisco. En concevant un protocole ing\u00e9nieux destin\u00e9 \u00e0 chronom\u00e9trer l\u2019apparition de l\u2019intention consciente par rapport aux signaux \u00e9lectriques du cerveau et \u00e0 la contraction musculaire, Libet a fait basculer le probl\u00e8me de l\u2019agentivit\u00e9 du terrain de l\u2019abstraction conceptuelle vers celui de la mesure chronom\u00e9trique \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s. Les r\u00e9sultats obtenus, r\u00e9v\u00e9lant qu\u2019une onde c\u00e9r\u00e9brale pr\u00e9paratoire s\u2019active bien avant le sentiment subjectif de d\u00e9cision, ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7us comme une attaque empirique directe contre la notion traditionnelle de libre arbitre.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Libet ne s\u2019est pas content\u00e9e d\u2019alimenter les revues sp\u00e9cialis\u00e9es de physiologie ; elle est devenue un v\u00e9ritable paradigme \u00e9pist\u00e9mologique, comment\u00e9, contest\u00e9, r\u00e9pliqu\u00e9 et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs, de philosophes de l\u2019esprit, de juristes et de psychiatres. Cet article se propose d\u2019examiner de mani\u00e8re exhaustive l\u2019architecture compl\u00e8te de cette exp\u00e9rience pionni\u00e8re, depuis ses fondements th\u00e9oriques et sa m\u00e9thodologie instrumentale m\u00e9ticuleuse jusqu\u2019\u00e0 ses interpr\u00e9tations contemporaines les plus raffin\u00e9es. En plongeant au c\u0153ur de la chronom\u00e9trie mentale, du potentiel de pr\u00e9paration motrice et des d\u00e9bats entourant le concept de veto conscient, nous analyserons comment une simple t\u00e2che de flexion du poignet a pu bouleverser notre conception de l\u2019esprit humain et red\u00e9finir la fronti\u00e8re entre d\u00e9terminisme c\u00e9r\u00e9bral et libert\u00e9 subjective.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et philosophique du probl\u00e8me du libre arbitre<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines philosophiques de la volont\u00e9 et de l&rsquo;agentivit\u00e9<\/h3>\n<p>La r\u00e9flexion sur la capacit\u00e9 d\u2019auto-d\u00e9termination de l\u2019agent humain puise ses racines dans les querelles classiques de l\u2019ontologie occidentale. D\u00e8s l\u2019\u00e9poque moderne, le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/dualism\/\">dualisme des substances<\/a> formul\u00e9 par Ren\u00e9 Descartes installe une s\u00e9paration nette entre la <em>res extensa<\/em> (mati\u00e8re spatiale et m\u00e9caniquement d\u00e9termin\u00e9e) et la <em>res cogitans<\/em> (l\u2019esprit immat\u00e9riel dou\u00e9 de libert\u00e9 absolue). Chez Descartes, l\u2019\u00e2me rationnelle est capable d\u2019agir de fa\u00e7on causale sur le corps par l\u2019interm\u00e9diaire de la glande pin\u00e9ale, conservant ainsi un libre arbitre infini, semblable par sa nature \u00e0 celui de la divinit\u00e9. Cette conceptualisation sanctuarise l\u2019agentivit\u00e9 : l\u2019esprit conscient initie l\u2019action motrice en vertu d\u2019une pure volition non soumise aux r\u00e9gularit\u00e9s inflexibles de la physique m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Cette vision th\u00e9ologico-philosophique a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 battue en br\u00e8che par les penseurs du mat\u00e9rialisme et du d\u00e9terminisme causal. Baruch Spinoza, dans son <em>\u00c9thique<\/em>, formule une critique cinglante de l\u2019illusion de la volont\u00e9 libre en affirmant que les hommes se croient libres simplement parce qu\u2019ils ont conscience de leurs actions et de leurs d\u00e9sirs, mais qu\u2019ils ignorent absolument les causes naturelles qui les d\u00e9terminent \u00e0 agir. Pour Spinoza, la volont\u00e9 n\u2019est pas une facult\u00e9 autonome mais une id\u00e9e singuli\u00e8re affirm\u00e9e par le jeu n\u00e9cessaire des lois universelles. Au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, le baron d\u2019Holbach radicalise cette position dans son <em>Syst\u00e8me de la nature<\/em>, d\u00e9crivant l\u2019\u00eatre humain comme un rouage purement physique au sein d\u2019une nature m\u00e9canique ininterrompue, chez qui chaque d\u00e9sir, d\u00e9lib\u00e9ration et mouvement musculaire d\u00e9rive d\u2019une impulsion motrice ant\u00e9rieure soumise aux principes physico-chimiques universels.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce face-\u00e0-face irr\u00e9conciliable entre substance pensante et d\u00e9terminisme aveugle, Emmanuel Kant propose dans la <em>Critique de la raison pure<\/em> une solution architectonique par le biais de la distinction entre les ph\u00e9nom\u00e8nes et les noum\u00e8nes. Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nal, c\u2019est-\u00e0-dire dans le monde de l\u2019exp\u00e9rience empirique accessible \u00e0 la science, toute action humaine est rigoureusement d\u00e9termin\u00e9e selon la loi de la causalit\u00e9 naturelle temporelle. Cependant, sur le plan noum\u00e9nal ou transcendantal, l\u2019\u00eatre humain doit \u00eatre pens\u00e9 comme capable d\u2019initier spontan\u00e9ment une s\u00e9rie causale, condition indispensable \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une imputation morale. Au fil du XIXe si\u00e8cle, les succ\u00e8s fulgurants de la m\u00e9canique rationnelle de Laplace et l\u2019adoption progressive du monisme physicaliste par les sciences naturelles ont progressivement rel\u00e9gu\u00e9 la libert\u00e9 noum\u00e9nale kantienne au rang d\u2019hypoth\u00e8se m\u00e9taphysique inaccessible, instaurant un climat intellectuel dans lequel le fonctionnement de l\u2019esprit devait in\u00e9luctablement s\u2019expliquer par les interactions mat\u00e9rielles de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9mergence de la neurophysiologie de l&rsquo;action volontaire<\/h3>\n<p>L\u2019entreprise de naturalisation de l\u2019esprit s\u2019est concr\u00e9tis\u00e9e au XIXe si\u00e8cle \u00e0 travers la qu\u00eate des localisations c\u00e9r\u00e9brales. Les premi\u00e8res tentatives, bien que proto-scientifiques et th\u00e9oriquement bancales, sont issues de la phr\u00e9nologie de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franz_Joseph_Gall\">Franz Joseph Gall<\/a>, qui postulait que chaque facult\u00e9 morale et intellectuelle r\u00e9sidait dans des compartiments corticaux identifiables. Le tournant scientifique d\u00e9cisif s\u2019op\u00e8re dans les ann\u00e9es 1860 lorsque Paul Broca d\u00e9montre empiriquement, par la m\u00e9thode des corr\u00e9lations anatomocliniques, qu\u2019une l\u00e9sion circonscrite du lobe frontal gauche engendre une perte cibl\u00e9e de la production du langage articul\u00e9. L\u2019esprit n\u2019est plus un souffle unitaire et indivisible : il repose sur un r\u00e9seau de substrats neuronaux sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les physiologistes ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la m\u00e9canique de l\u2019arc r\u00e9flexe. De Marshall Hall \u00e0 Ivan Setchenov, puis Ivan Pavlov, la r\u00e9flexologie sensorimotrice a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comment un stimulus externe pouvait engendrer automatiquement une contraction musculaire via le syst\u00e8me nerveux sans l\u2019intervention de la moindre volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9rative. La question cruciale devint alors de comprendre comment distinguer un r\u00e9flexe d\u2019un acte dit \u00ab volontaire \u00bb. Les travaux pionniers de David Ferrier et de John Hughlings Jackson ont permis d\u2019identifier les aires motrices du cortex c\u00e9r\u00e9bral chez les primates, montrant que les mouvements les plus complexes et adaptatifs ne proviennent pas de la moelle \u00e9pini\u00e8re ou du tronc c\u00e9r\u00e9bral, mais d\u2019un contr\u00f4le cortical sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchis\u00e9.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces perc\u00e9es exp\u00e9rimentales, un foss\u00e9 conceptuel infranchissable persistait entre la description ph\u00e9nom\u00e9nologique du sentiment de volition et la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle des d\u00e9charges synaptiques. Le probl\u00e8me fondamental, que le philosophe Joseph Levine qualifiera plus tard de \u00ab foss\u00e9 explicatif \u00bb (<em>explanatory gap<\/em>), r\u00e9sidait dans l\u2019impossibilit\u00e9 th\u00e9orique de d\u00e9duire la sensation subjective d\u2019un \u00ab vouloir agir \u00bb \u00e0 partir de l\u2019observation objective de courants ioniques traversant des membranes lipidiques. La physiologie du tournant du XXe si\u00e8cle consid\u00e9rait souvent l\u2019acte volontaire comme une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb : un processus t\u00e9l\u00e9ologique o\u00f9 l\u2019intention consciente \u00e9tait admise par d\u00e9faut comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur, sans que les chercheurs ne disposent des moyens techniques n\u00e9cessaires pour en capturer la trace physique imm\u00e9diate dans le tissu nerveux.<\/p>\n<h3>1.3 La qu\u00eate d&rsquo;une mesure temporelle des processus mentaux<\/h3>\n<p>Pour soumettre l\u2019acte volontaire \u00e0 une investigation scientifique rigoureuse, il fallait d\u2019abord apprendre \u00e0 mesurer la temporalit\u00e9 interne de l\u2019esprit. Ce projet est n\u00e9 de la chronom\u00e9trie mentale, fond\u00e9e au milieu du XIXe si\u00e8cle par l\u2019ophtalmologiste et physiologiste n\u00e9erlandais <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/donders\/\">Franciscus Donders<\/a>, s\u2019appuyant sur les travaux de son contemporain Hermann von Helmholtz. Helmholtz avait d\u00e9j\u00e0 bris\u00e9 le dogme de l\u2019instantan\u00e9it\u00e9 des influx nerveux en d\u00e9montrant que la conduction de l\u2019influx le long d\u2019un axone s\u2019effectue \u00e0 une vitesse finie et mesurable, d\u2019environ 25 \u00e0 30 m\u00e8tres par seconde chez la grenouille. Cette d\u00e9couverte cruciale \u00e9tablissait que les ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux s\u2019inscrivent dans un intervalle physique incompressible.<\/p>\n<p>Donders a syst\u00e9matis\u00e9 cette approche en inventant la m\u00e9thode soustractive, qui consistait \u00e0 mesurer le temps de r\u00e9action d\u2019un sujet soumis \u00e0 des t\u00e2ches de complexit\u00e9 cognitive croissante. En soustrayant le temps requis pour r\u00e9agir \u00e0 un simple stimulus sensoriel du temps requis pour discriminer deux stimuli diff\u00e9rents, Donders a pu quantifier pour la premi\u00e8re fois la dur\u00e9e pr\u00e9cise d\u2019un acte mental de d\u00e9cision. L\u2019esprit humain, autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme une entit\u00e9 insaisissable \u00e9chappant \u00e0 la chronom\u00e9trie du monde physique, devenait un ensemble de computations s\u00e9quentielles dont chaque \u00e9tape pouvait \u00eatre isol\u00e9e sur l\u2019axe du temps.<\/p>\n<p>Toutefois, la chronom\u00e9trie mentale du XIXe si\u00e8cle butait sur une limite exp\u00e9rimentale majeure : elle d\u00e9pendait exclusivement de stimuli externes. Les sujets r\u00e9agissaient \u00e0 une sonnerie, \u00e0 un flash lumineux ou \u00e0 un choc \u00e9lectrique. D\u00e8s lors, comment mesurer l\u2019acte d\u2019initiation purement endog\u00e8ne, le moment o\u00f9 l\u2019agent d\u00e9cide de lui-m\u00eame d\u2019agir, sans aucune incitation ext\u00e9rieure imm\u00e9diate ? Pour capturer l\u2019impulsion subjective consciente dans sa nudit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique, il fallait concevoir un protocole exp\u00e9rimental capable de relier directement le temps subjectif (le ressenti int\u00e9rieur de la d\u00e9cision) au temps objectif de la biophysique c\u00e9r\u00e9brale. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce saut m\u00e9thodologique vertigineux que Benjamin Libet allait orchestrer un si\u00e8cle apr\u00e8s les travaux de Donders.<\/p>\n<h2>2. Benjamin Libet : gen\u00e8se intellectuelle et paradigme de recherche<\/h2>\n<h3>2.1 Trajectoire scientifique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Francisco (UCSF)<\/h3>\n<p>Benjamin Libet (1916\u20132007) n\u2019\u00e9tait pas originellement un m\u00e9taphysicien de la libert\u00e9 humaine, mais un neurophysiologiste exp\u00e9rimental chevronn\u00e9, rigoureux et pragmatique. Form\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Chicago o\u00f9 il obtint son doctorat en physiologie en 1939 sous la direction du biologiste et cybern\u00e9ticien <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ralph_W._Gerard\">Ralph W. Gerard<\/a>, Libet consacra le d\u00e9but de sa carri\u00e8re \u00e0 des questions classiques de biophysique membranaire, d\u2019excitabilit\u00e9 synaptique et de transmission neuromusculaire. Il collabora \u00e9galement bri\u00e8vement avec le prix Nobel John Eccles, ce qui renfor\u00e7a son int\u00e9r\u00eat pour les corr\u00e9lats synaptiques des grandes fonctions c\u00e9r\u00e9brales et le pr\u00e9para aux subtilit\u00e9s m\u00e9thodologiques de l\u2019\u00e9lectrophysiologie appliqu\u00e9e au syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, Libet s\u2019\u00e9tablit au mont Zion Hospital et au d\u00e9partement de physiologie de l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Francisco (UCSF). B\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une collaboration \u00e9troite et privil\u00e9gi\u00e9e avec des neurochirurgiens de renom, notamment Bertram Feinstein, Libet obtint une opportunit\u00e9 exp\u00e9rimentale exceptionnelle pour l\u2019\u00e9poque : la possibilit\u00e9 d\u2019enregistrer et de stimuler directement le cortex c\u00e9r\u00e9bral de patients humains \u00e9veill\u00e9s et conscients, soumis \u00e0 des interventions neurochirurgicales programm\u00e9es sous anesth\u00e9sie locale (comme le traitement de la maladie de Parkinson ou de douleurs chroniques rebelles).<\/p>\n<p>Ce contexte biom\u00e9dical sp\u00e9cifique a profond\u00e9ment orient\u00e9 le paradigme de recherche de Libet. Contrairement aux \u00e9tudes men\u00e9es sur des mod\u00e8les animaux anesth\u00e9si\u00e9s, o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue reste inconnaissable, Libet pouvait interroger directement ses patients sur ce qu\u2019ils ressentaient au moment pr\u00e9cis o\u00f9 un train de micro-stimulations \u00e9lectriques \u00e9tait appliqu\u00e9 sur leur cortex somatosensoriel. Cette combinaison rare entre rigueur neurophysiologique et recueil imm\u00e9diat de rapports subjectifs en premi\u00e8re personne constitua le creuset d\u2019o\u00f9 \u00e9merg\u00e8rent ses th\u00e9ories novatrices sur la dynamique temporelle des \u00e9tats de conscience.<\/p>\n<h3>2.2 Les \u00e9tudes ant\u00e9rieures sur le seuil temporel de la conscience somatosensorielle<\/h3>\n<p>Avant d\u2019aborder la question de l\u2019action motrice, Libet s\u2019est rendu c\u00e9l\u00e8bre au sein de la communaut\u00e9 scientifique gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9riences men\u00e9es entre 1964 et 1979 sur la perception sensorielle. En d\u00e9livrant des trains de stimuli \u00e9lectriques sur le cortex somatosensoriel primaire (S1) de patients \u00e9veill\u00e9s, Libet fit une d\u00e9couverte surprenante : une impulsion unique ou une stimulation de tr\u00e8s courte dur\u00e9e, bien qu\u2019engendrant une onde \u00e9lectrique localis\u00e9e (le potentiel \u00e9voqu\u00e9 primaire), ne produit strictement aucune sensation consciente chez le sujet. Pour qu\u2019une sensation tactile subjective \u00e9merge (\u00ab j\u2019ai senti un picotement sur ma main \u00bb), la stimulation corticale devait \u00eatre maintenue pendant une dur\u00e9e minimale incompressible, de l\u2019ordre de 500 millisecondes (un demi-seconde).<\/p>\n<p>Libet baptisa ce ph\u00e9nom\u00e8ne l\u2019exigence de \u00ab maturit\u00e9 neuronale \u00bb ou \u00ab d\u2019ad\u00e9quation neuronale \u00bb (<em>neuronal adequacy<\/em>). Ce r\u00e9sultat posait un paradoxe ph\u00e9nom\u00e9nologique saisissant : si le cerveau requiert 500 millisecondes de traitement neuronal continu avant de faire \u00e9merger la conscience d\u2019un \u00e9v\u00e9nement tactile, comment se fait-il que nous ne percevions aucun retard dans notre vie quotidienne lorsque nous touchons un objet ? Pour r\u00e9soudre cette \u00e9nigme, Libet mit en \u00e9vidence le m\u00e9canisme fascinant de l\u2019\u00ab antidatation r\u00e9troactive \u00bb (<em>retroactive backdating<\/em>). En comparant des stimulations corticales directes avec des stimulations p\u00e9riph\u00e9riques de la peau, il d\u00e9montra que la conscience d\u2019un stimulus p\u00e9riph\u00e9rique est projet\u00e9e r\u00e9trospectivement dans le temps au moment pr\u00e9cis du pic primaire du potentiel \u00e9voqu\u00e9 (survenant environ 15 millisecondes apr\u00e8s le contact physique).<\/p>\n<p>Ces conclusions fondamentales conduisirent Libet \u00e0 une conviction th\u00e9orique in\u00e9branlable qui allait guider l\u2019ensemble de ses travaux ult\u00e9rieurs : la conscience ph\u00e9nom\u00e9nologique n\u2019op\u00e8re pas en temps r\u00e9el. Le cerveau physique pr\u00e9c\u00e8de toujours l\u2019esprit conscient d\u2019une fraction de seconde substantielle, et la conscience ne prend acte des processus neuronaux qu\u2019apr\u00e8s un travail pr\u00e9paratoire complexe. L\u2019intuition spontan\u00e9e de la contemporan\u00e9it\u00e9 entre le monde, le cerveau et la perception consciente n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019une construction r\u00e9trospective sophistiqu\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.3 La formulation de la question de recherche sur l&rsquo;action motrice volontaire<\/h3>\n<p>Fort de ses d\u00e9couvertes sur le retard temporel de la perception sensorielle, Libet d\u00e9cida d\u2019\u00e9tudier la dynamique inverse : le contr\u00f4le moteur ascendant et descendant. Si le cerveau met un demi-seconde \u00e0 \u00e9laborer une sensation consciente, qu\u2019en est-il lorsqu\u2019un individu d\u00e9cide volontairement de bouger un membre ? L\u2019intention consciente d\u2019agir pr\u00e9c\u00e8de-t-elle l\u2019activation du r\u00e9seau moteur cortical, ou est-elle, l\u00e0 encore, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par des processus neuronaux inconscients ?<\/p>\n<p>Pour Libet, la question n\u2019\u00e9tait pas simplement abstraite mais touchait au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019architecture de la cognition. Le mod\u00e8le traditionnel de l\u2019action volontaire postulait implicitement la s\u00e9quence causale suivante :<\/p>\n<ol>\n<li>Apparition de l\u2019intention consciente (\u00ab Je veux lever le doigt \u00bb).<\/li>\n<li>D\u00e9clenchement des signaux moteurs par le cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li>Propagation de l\u2019influx le long des voies corticospinales et contraction du muscle.<\/li>\n<\/ol>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se directrice de Libet consistait \u00e0 tester empiriquement si cette s\u00e9quence temporelle refl\u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9 neurophysiologique ou s\u2019il existait, au contraire, un d\u00e9calage montrant que le cerveau pr\u00e9pare la commande motrice bien avant que le sujet n\u2019ait le sentiment d\u2019en avoir form\u00e9 l\u2019intention. Pour transformer cette question philosophique s\u00e9culaire en une exp\u00e9rience de laboratoire reproductible, il fallait concevoir un protocole exp\u00e9rimental in\u00e9dit capable d\u2019isoler et de synchroniser trois variables temporelles distinctes : le d\u00e9clenchement physique du mouvement musculaire, l\u2019activation \u00e9lectrique du cerveau et, \u00e9l\u00e9ment le plus audacieux, l\u2019instant subjectif pr\u00e9cis o\u00f9 le sujet prend conscience de sa d\u00e9cision d\u2019agir.<\/p>\n<h2>3. Le protocole exp\u00e9rimental de 1983 : m\u00e9thodologie et instrumentation<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;horloge cathodique oscilloscopique ultrarapide<\/h3>\n<p>Pour mesurer avec une pr\u00e9cision de quelques dizaines de millisecondes le moment subjectif o\u00f9 un participant ressent une impulsion volitive, Libet dut inventer un instrument de mesure psychom\u00e9trique adapt\u00e9. Il \u00e9carta d\u2019embl\u00e9e l\u2019id\u00e9e d\u2019un signal verbal (\u00ab dites top quand vous voulez bouger \u00bb) ou d\u2019une pression sur un interrupteur, car ces actes moteurs secondaires introduiraient leurs propres d\u00e9lais de transmission neuromusculaire et perturberaient l\u2019attention du sujet. Libet se tourna vers la conception d\u2019une horloge visuelle \u00e0 haute vitesse, utilisant l\u2019\u00e9cran circulaire d\u2019un <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oscilloscope\">oscilloscope \u00e0 rayons cathodiques<\/a>.<\/p>\n<p>Sur cette horloge exp\u00e9rimentale, un faisceau d\u2019\u00e9lectrons produisait un point lumineux vert qui effectuait une r\u00e9volution circulaire compl\u00e8te le long d\u2019une \u00e9chelle gradu\u00e9e en 2,56 secondes (soit une vitesse angulaire d\u2019environ 25 fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l\u2019aiguille des secondes d\u2019une montre conventionnelle). Le cadran de l\u2019oscilloscope \u00e9tait divis\u00e9 en 60 graduations espac\u00e9es, ce qui signifiait que chaque intervalle entre deux marques correspondait exactement \u00e0 43 millisecondes de temps physique r\u00e9el. Cette \u00e9chelle ultrarapide permettait aux participants de situer la position du point lumineux avec une granularit\u00e9 temporelle extr\u00eamement fine.<\/p>\n<p>Pour limiter au maximum les erreurs de parallaxe, les art\u00e9facts de poursuite oculaire et les illusions de mouvement apparent, les sujets \u00e9taient plac\u00e9s \u00e0 une distance fixe de l\u2019\u00e9cran et entra\u00een\u00e9s de mani\u00e8re intensive. Ils ne devaient pas suivre le point des yeux de mani\u00e8re saccadique, mais fixer le centre du cadran circulaire tout en maintenant une attention globale sur la trajectoire lumineuse p\u00e9riph\u00e9rique. Cette m\u00e9thodologie ing\u00e9nieuse permettait au sujet d\u2019utiliser le cadran comme une r\u00e9f\u00e9rence spatio-temporelle objective pour rapporter <em>a posteriori<\/em> le moment exact de ses \u00e9tats mentaux internes.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;enregistrement synchronis\u00e9 par \u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) et \u00e9lectromyographie (EMG)<\/h3>\n<p>Tandis que le participant fixait l\u2019horloge cathodique, l\u2019activit\u00e9 de son syst\u00e8me nerveux central et p\u00e9riph\u00e9rique \u00e9tait mesur\u00e9e en continu par une cha\u00eene d\u2019acquisition \u00e9lectrophysiologique de pointe pour l\u2019\u00e9poque. Au niveau central, Libet employait l\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectroenc%C3%A9phalographie\">\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG)<\/a> de surface. Des \u00e9lectrodes non invasives \u00e9taient fix\u00e9es sur le cuir chevelu des volontaires, avec une attention toute particuli\u00e8re port\u00e9e sur l\u2019\u00e9lectrode centrale du vertex (position <em>Cz<\/em> selon le syst\u00e8me international 10-20), positionn\u00e9e directement au-dessus des aires corticales motrices motrices et pr\u00e9-motrices le long du sillon sagittal.<\/p>\n<p>Au niveau p\u00e9riph\u00e9rique, le d\u00e9clenchement effectif de l\u2019action physique \u00e9tait capt\u00e9 par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectromyographie\">\u00e9lectromyographie (EMG)<\/a>. Deux \u00e9lectrodes cutan\u00e9es \u00e9taient coll\u00e9es sur les muscles fl\u00e9chisseurs du poignet ou des doigts de la main dominante. L\u2019\u00e9lectromyogramme permettait d\u2019enregistrer le potentiel d\u2019action musculaire avec une pr\u00e9cision temporelle absolue (inf\u00e9rieure \u00e0 la milliseconde). Libet d\u00e9finissait le temps z\u00e9ro (t = 0) de chaque essai exp\u00e9rimental non pas comme le d\u00e9placement m\u00e9canique visible du poignet, mais comme l\u2019instant o\u00f9 l\u2019EMG s\u2019\u00e9cartait brusquement de la ligne de base, signalant l\u2019arriv\u00e9e de la vol\u00e9e d\u2019influx nerveux aux plaques motrices musculaires.<\/p>\n<p>Un syst\u00e8me de synchronisation chronologique reliait le balayage de l\u2019oscilloscope, l\u2019amplificateur EEG et le signal EMG. \u00c0 chaque essai, le d\u00e9clenchement de l\u2019onde musculaire servait de signal de synchronisation pour l\u2019ordinateur d\u2019acquisition. Ce dernier gelait l\u2019enregistrement et permettait de superposer r\u00e9troactivement les signaux c\u00e9r\u00e9braux enregistr\u00e9s dans les secondes pr\u00e9c\u00e9dant la contraction motrice. Les donn\u00e9es \u00e9taient ensuite num\u00e9ris\u00e9es, stock\u00e9es et trait\u00e9es pour permettre un moyennage informatique rigoureux de plusieurs dizaines d\u2019essais par condition exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>3.3 La t\u00e2che demand\u00e9e aux sujets exp\u00e9rimentaux<\/h3>\n<p>Le protocole comportemental impos\u00e9 par Libet dans l\u2019article princeps de 1983 \u00e9tait con\u00e7u pour \u00e9tudier des actes moteurs \u00ab totalement spontan\u00e9s, endog\u00e8nes et non restreints \u00bb. Les participants, au nombre de six dans l\u2019\u00e9tude initiale, \u00e9taient assis confortablement dans un fauteuil au calme. La consigne exp\u00e9rimentale \u00e9tait formul\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9cise : le sujet devait ex\u00e9cuter un mouvement brusque et simple de flexion du poignet ou des doigts \u00e0 un moment de son propre choix, sans aucune contrainte de temps impos\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rimentateur.<\/p>\n<p>Plusieurs consignes fondamentales r\u00e9gulaient cette t\u00e2che :<\/p>\n<ul>\n<li>Le sujet ne devait r\u00e9agir \u00e0 aucun signal sonore, visuel ou temporel ext\u00e9rieur. Le mouvement devait na\u00eetre de sa propre dynamique interne.<\/li>\n<li>Il \u00e9tait explicitement demand\u00e9 aux participants de ne pas planifier l\u2019action \u00e0 l\u2019avance (par exemple, d\u00e9cider d\u2019effectuer le geste d\u00e8s que l\u2019aiguille atteindrait une position sp\u00e9cifique). Le mouvement devait advenir de mani\u00e8re impr\u00e9vue, dict\u00e9 par une envie ou une impulsion spontan\u00e9e \u00e0 agir.<\/li>\n<li>Apr\u00e8s l\u2019ex\u00e9cution du mouvement, le point lumineux de l\u2019oscilloscope continuait sa rotation pendant une dur\u00e9e al\u00e9atoire avant de s\u2019arr\u00eater. Le participant devait alors indiquer verbalement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentateur la position pr\u00e9cise qu\u2019occupait le point lumineux sur le cadran au moment exact o\u00f9 il avait pris conscience pour la premi\u00e8re fois de son \u00ab envie \u00bb ou de son \u00ab intention \u00bb d\u2019agir.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce protocole astucieux contraignait ainsi le participant \u00e0 diviser son attention : il devait \u00e0 la fois agir spontan\u00e9ment et introspecter l\u2019instant pr\u00e9cis de l\u2019\u00e9mergence de sa conscience volitive, pour ensuite traduire cette exp\u00e9rience subjective sous forme d\u2019une coordonn\u00e9e angulaire sur l\u2019horloge cathodique.<\/p>\n<h2>4. Chronom\u00e9trie mentale : d\u00e9finition et mesure des marqueurs W, M et S<\/h2>\n<h3>4.1 Le point W (\u00ab Will \u00bb) : la conscience de l&rsquo;intention motrice<\/h3>\n<p>Le param\u00e8tre le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus discut\u00e9 de l\u2019architecture m\u00e9thodologique de Benjamin Libet est le marqueur subjectif <strong>W<\/strong> (pour <em>Will<\/em>, la volont\u00e9 ou l\u2019envie d\u2019agir). Le point W correspond au rapport verbal donn\u00e9 par le sujet sur l\u2019instant o\u00f9 il a ressenti l\u2019impulsion motrice interne consciente. Pour d\u00e9terminer cette valeur, le chercheur soustrayait le temps affich\u00e9 par le point lumineux au moment du rapport verbal du temps z\u00e9ro d\u00e9fini par le d\u00e9but de l\u2019activit\u00e9 EMG.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des centaines d\u2019essais soigneusement compil\u00e9s, Libet d\u00e9couvrit que la valeur moyenne du point W se situait syst\u00e9matiquement avant la contraction musculaire r\u00e9elle. En moyenne, les sujets rapportaient que leur intention consciente d\u2019agir \u00e9mergeait environ <strong>200 millisecondes avant le d\u00e9clenchement de l\u2019EMG<\/strong> (soit -200 ms par rapport \u00e0 t = 0). Chez certains sujets, cette valeur oscillait entre -150 ms et -250 ms, mais la r\u00e9gularit\u00e9 statistique du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait incontestable.<\/p>\n<p>Cette ant\u00e9riorit\u00e9 de 200 millisecondes semblait, au premier abord, conforter l\u2019intuition commune du sens commun : l\u2019intention d\u2019agir pr\u00e9c\u00e8de effectivement le geste physique d\u2019un cinqui\u00e8me de seconde. Ce d\u00e9lai apparaissait tout \u00e0 fait coh\u00e9rent avec le temps n\u00e9cessaire pour que le signal moteur descende le faisceau pyramidal \u00e0 travers la moelle \u00e9pini\u00e8re, active les motoneurones p\u00e9riph\u00e9riques et excite la jonction neuromusculaire jusqu\u2019\u00e0 la contraction m\u00e9canique. Toutefois, comme nous le verrons, la signification de cette ant\u00e9riorit\u00e9 allait \u00eatre totalement boulevers\u00e9e par sa mise en relation avec le troisi\u00e8me param\u00e8tre chronom\u00e9trique : le potentiel c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>4.2 Le point M (\u00ab Movement \u00bb) et le point S (\u00ab Skin stimulus \u00bb) : contr\u00f4les m\u00e9thodologiques<\/h3>\n<p>Conscient des doutes m\u00e9thodologiques qui ne manqueraient pas de surgir concernant la fiabilit\u00e9 d\u2019un rapport introspectif formul\u00e9 \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s, Benjamin Libet instaura une s\u00e9rie rigoureuse d\u2019exp\u00e9riences de contr\u00f4le. Il introduisit deux autres points de rep\u00e8re subjectifs cruciaux : le marqueur <strong>M<\/strong> et le marqueur <strong>S<\/strong>.<\/p>\n<p>Le point <strong>M<\/strong> (pour <em>Movement<\/em>) consistait \u00e0 demander au sujet de rapporter non pas le moment o\u00f9 il avait <em>voulu<\/em> bouger, mais le moment o\u00f9 il avait senti que son poignet avait <em>effectivement boug\u00e9<\/em>. Les r\u00e9sultats montr\u00e8rent que les sujets rapportaient le point M avec une avance moyenne d\u2019environ 85 \u00e0 90 millisecondes avant le signal EMG. Ce r\u00e9sultat d\u00e9montrait que la conscience du mouvement physique n\u2019attend pas la r\u00e9troaction proprioceptive compl\u00e8te, mais repose en partie sur une d\u00e9charge corollaire interne anticipant l\u2019ach\u00e8vement de la cin\u00e9matique articulaire. Le fait que M (-85 ms) soit nettement distinct de W (-200 ms) prouvait exp\u00e9rimentalement que les sujets ne confondaient pas l\u2019intention d\u2019agir et l\u2019ex\u00e9cution de l\u2019action.<\/p>\n<p>Le point <strong>S<\/strong> (pour <em>Skin stimulus<\/em>) constituait le contr\u00f4le psychophysique ultime destin\u00e9 \u00e0 quantifier l\u2019erreur de synchronisation perceptive des sujets. Libet appliquait sur le dos de la main du participant un l\u00e9ger stimulus \u00e9lectrique cutan\u00e9, \u00e0 une intensit\u00e9 proche du seuil de d\u00e9tection, \u00e0 des moments al\u00e9atoires inconnus du sujet. Ce dernier devait ensuite rapporter la position du point lumineux de l\u2019oscilloscope au moment de la survenue du choc. Les r\u00e9sultats r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent une remarquable pr\u00e9cision : l\u2019erreur moyenne de localisation temporelle des sujets n\u2019\u00e9tait que de -50 millisecondes (un l\u00e9ger d\u00e9calage imputable aux d\u00e9lais d\u2019int\u00e9gration visuelle). En appliquant cette marge d\u2019erreur de calibrage comme facteur de correction sur le point W, Libet confirma que le sentiment subjectif de l\u2019intention consciente se cristallisait bien, de mani\u00e8re stable et reproductible, aux alentours de 150 \u00e0 200 millisecondes avant l\u2019activation musculaire.<\/p>\n<h3>4.3 La chronologie globale des \u00e9v\u00e9nements mesur\u00e9s<\/h3>\n<p>L\u2019analyse crois\u00e9e de ces donn\u00e9es a permis \u00e0 Libet d\u2019\u00e9tablir pour la premi\u00e8re fois une cartographie temporelle empirique compl\u00e8te de l\u2019acte moteur humain. En articulant les signaux c\u00e9r\u00e9braux, les rapports mentaux conscients et la physiologie neuromusculaire, la chronologie globale se stabilise selon un encha\u00eenement pr\u00e9cis sur l\u2019axe temporel (o\u00f9 0 milliseconde correspond au d\u00e9clenchement de la contraction musculaire d\u00e9tect\u00e9e par l\u2019EMG) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>t \u2248 -550 ms<\/strong> : D\u00e9but mesurable de l\u2019activation \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9brale pr\u00e9paratoire (le Bereitschaftspotential ou potentiel de pr\u00e9paration motrice) dans les aires motrices corticales.<\/li>\n<li><strong>t \u2248 -200 ms<\/strong> : \u00c9mergence ph\u00e9nom\u00e9nologique de l\u2019intention consciente d\u2019agir (le point W), rapport\u00e9e subjectivement par le participant \u00e0 l\u2019aide de l\u2019horloge oscilloscopique.<\/li>\n<li><strong>t \u2248 -90 ms<\/strong> : Conscience subjective du d\u00e9but du mouvement corporel (le point M).<\/li>\n<li><strong>t = 0 ms<\/strong> : D\u00e9polarisation des membranes des cellules musculaires du poignet, marquant l\u2019apparition du potentiel EMG et le d\u00e9but de l\u2019action physique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette chronologie r\u00e9v\u00e8le une structure s\u00e9quentielle sans \u00e9quivoque : l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale pr\u00e9paratoire s\u2019enclenche bien avant l\u2019exp\u00e9rience subjective de la d\u00e9cision, laquelle s\u2019intercale ensuite dans un intervalle \u00e9troit de 150 \u00e0 200 millisecondes avant la r\u00e9ponse motrice finale. C\u2019est cet alignement pr\u00e9cis des donn\u00e9es qui constitue le n\u0153ud du probl\u00e8me et le point de d\u00e9part de la r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique lib\u00e9tienne.<\/p>\n<h2>5. Le Bereitschaftspotential (BP) ou potentiel de pr\u00e9paration motrice<\/h2>\n<h3>5.1 La d\u00e9couverte pionni\u00e8re de Kornhuber et Deecke en 1965<\/h3>\n<p>Pour comprendre pleinement l\u2019impact de l\u2019exp\u00e9rience de Benjamin Libet, il est indispensable de se pencher sur la nature de l\u2019onde \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9brale qu\u2019il mesurait au vertex : le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Bereitschaftspotential\">Bereitschaftspotential<\/a> (BP), traduit en fran\u00e7ais par \u00ab potentiel de pr\u00e9paration motrice \u00bb (ou en anglais par <em>Readiness Potential<\/em>, RP). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9lectrophysiologique majeur avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert deux d\u00e9cennies plus t\u00f4t, en 1965, par deux chercheurs allemands de l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau, Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke.<\/p>\n<p>Kornhuber et Deecke cherchaient \u00e0 briser la limitation des \u00e9tudes EEG classiques, qui se bornaient \u00e0 enregistrer des r\u00e9ponses passives \u00e0 des stimulations sensorielles impos\u00e9es. \u00c0 l\u2019aide d\u2019un syst\u00e8me d\u2019enregistrement sur bande magn\u00e9tique et d\u2019un ordinateur de traitement du signal (une prouesse technique pour les ann\u00e9es 1960), ils demand\u00e8rent \u00e0 des sujets d\u2019effectuer des flexions spontan\u00e9es et r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de l\u2019index. En utilisant le signal EMG de contraction du doigt comme d\u00e9clencheur d\u2019un calcul de moyennage invers\u00e9 dans le temps (technique dite de <em>reverse averaging<\/em>), ils mirent en \u00e9vidence une onde \u00e9lectrique lente et n\u00e9gative se d\u00e9veloppant sur les d\u00e9rivations fronto-centrales du cuir chevelu bien avant l\u2019ex\u00e9cution du moindre mouvement m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte d\u00e9montrait que l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un mouvement volontaire ne survient pas de mani\u00e8re abrupte ou instantan\u00e9e dans le syst\u00e8me nerveux central. Bien au contraire, le cortex s\u2019engage dans une mont\u00e9e en tension progressive de son excitabilit\u00e9 \u00e9lectrique plusieurs centaines de millisecondes, voire plusieurs secondes, avant l\u2019action visible. Le Bereitschaftspotential \u00e9tait n\u00e9 : la neurophysiologie tenait enfin la premi\u00e8re trace physique directe de la pr\u00e9paration motrice endog\u00e8ne de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<h3>5.2 La morphologie et la dynamique bi-phasique du potentiel de pr\u00e9paration<\/h3>\n<p>Des recherches ult\u00e9rieures plus approfondies ont rapidement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le Bereitschaftspotential n\u2019est pas une onde monolithique simple, mais un processus dynamique complexe pr\u00e9sentant une morphologie bi-phasique clairement identifiable, refl\u00e9tant le recrutement s\u00e9quentiel de diff\u00e9rents r\u00e9seaux neuronaux moteurs corticaux :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re composante, appel\u00e9e <strong>BP I<\/strong> ou <em>Readiness Potential pr\u00e9coce<\/em>, \u00e9merge entre 1500 et 2000 millisecondes (1,5 \u00e0 2 secondes) avant l\u2019action motrice. Ce signal se caract\u00e9rise par une pente d\u2019\u00e9l\u00e9vation tr\u00e8s douce et une distribution spatiale bilat\u00e9rale et sym\u00e9trique sur le cuir chevelu. Les \u00e9tudes de localisation de sources dipolaires et de magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) ont d\u00e9montr\u00e9 que ce potentiel pr\u00e9coce prend naissance principalement dans le cortex moteur pr\u00e9-suppl\u00e9mentaire (pr\u00e9-SMA) et dans le cortex cingulaire ant\u00e9rieur (ACC). Ces r\u00e9gions m\u00e9diales du lobe frontal sont impliqu\u00e9es dans la motivation, la planification \u00e0 long terme et la s\u00e9lection endog\u00e8ne de programmes d\u2019action abstraits.<\/p>\n<p>La seconde composante, d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de <strong>BP II<\/strong> ou <em>Readiness Potential tardif<\/em>, s\u2019amorce de fa\u00e7on abrupte environ 400 \u00e0 500 millisecondes avant la contraction musculaire. Sa pente de n\u00e9gativit\u00e9 devient nettement plus raide et son profil spatial se modifie profond\u00e9ment : le signal se lat\u00e9ralise de mani\u00e8re pr\u00e9pond\u00e9rante sur l\u2019h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral contralat\u00e9ral au membre qui va bouger (en l\u2019occurrence, l\u2019h\u00e9misph\u00e8re gauche si le sujet actionne sa main droite). Le BP II est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l\u2019aire motrice suppl\u00e9mentaire proprement dite (SMA-proper) ainsi que par le cortex moteur primaire (aire 4 de Brodmann \/ M1). Sur le plan neurophysiologique, le BP II traduit l\u2019accumulation finale de l\u2019excitabilit\u00e9 synaptique corticospinale et la convergence des commandes motrices descendantes vers les colonnes pyramidales charg\u00e9es d\u2019envoyer le message nerveux terminal aux motoneurones spinaux.<\/p>\n<h3>5.3 La diff\u00e9renciation des potentiels selon le degr\u00e9 de pr\u00e9m\u00e9ditation<\/h3>\n<p>L\u2019un des apports majeurs de Benjamin Libet \u00e0 l\u2019\u00e9tude du Bereitschaftspotential a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9montrer que sa cin\u00e9matique temporelle varie de fa\u00e7on spectaculaire selon la dynamique psychologique de la d\u00e9cision motrice. Libet a class\u00e9 les essais de ses sujets en diff\u00e9rentes cat\u00e9gories exp\u00e9rimentales en fonction du degr\u00e9 d\u2019intention pr\u00e9alable rapport\u00e9 par les volontaires :<\/p>\n<p>Dans la premi\u00e8re condition, lorsque le participant rapportait avoir ressenti une pr\u00e9-planification g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019acte (par exemple, d\u00e9cider quelques secondes \u00e0 l\u2019avance qu\u2019il allait effectuer une flexion lors des prochaines rotations du point de l\u2019horloge), le potentiel de pr\u00e9paration motrice prenait naissance tr\u00e8s pr\u00e9cocement, d\u00e9butant entre <strong>1000 et 1500 millisecondes<\/strong> avant la contraction musculaire. Ce profil d\u2019onde, morphologiquement analogue au BP I \u00e9tendu d\u00e9crit par Kornhuber et Deecke, refl\u00e9tait la mise en alerte tonique des circuits de m\u00e9moire de travail et d\u2019attention motrice dirig\u00e9e.<\/p>\n<p>En revanche, dans la condition o\u00f9 les sujets ob\u00e9issaient scrupuleusement \u00e0 la consigne d\u2019agir de fa\u00e7on purement impulsive, soudaine et sans pr\u00e9m\u00e9ditation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, le profil du signal \u00e9lectrique se modifiait radicalement. L\u2019amorce du potentiel de pr\u00e9paration n\u2019apparaissait plus \u00e0 -1500 ms, mais d\u00e9butait en moyenne \u00e0 <strong>-550 millisecondes<\/strong> avant l\u2019activit\u00e9 EMG (se confondant quasi exclusivement avec la dynamique du BP II tardif). C\u2019est ce chiffre pr\u00e9cis de 550 millisecondes qui allait devenir le pivot de l\u2019exp\u00e9rience historique de 1983 : m\u00eame dans l\u2019acte moteur le plus spontan\u00e9 et impr\u00e9vu qu\u2019un \u00eatre humain puisse concevoir, le cerveau enclenche sa machinerie \u00e9lectrophysiologique pr\u00e9paratoire plus d\u2019une demi-seconde avant le moindre fr\u00e9missement musculaire.<\/p>\n<h2>6. Les r\u00e9sultats empiriques de Libet et le paradoxe de l&rsquo;initiation motrice<\/h2>\n<h3>6.1 La mise en \u00e9vidence du d\u00e9calage temporel de 350 millisecondes<\/h3>\n<p>En juxtaposant l\u2019\u00e9lectrophysiologie du Bereitschaftspotential et la chronom\u00e9trie de la volition introspective, Benjamin Libet mit au jour un \u00e9cart empirique qui allait faire basculer la psychologie cognitive dans une crise fondamentale. Si le potentiel de pr\u00e9paration motrice (BP) d\u00e9bute \u00e0 environ <strong>-550 millisecondes<\/strong> avant la contraction musculaire, et que la prise de conscience de l\u2019envie d\u2019agir (le point W) ne survient qu\u2019\u00e0 <strong>-200 millisecondes<\/strong>, une simple soustraction arithm\u00e9tique met en \u00e9vidence un intervalle de temps silencieux :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 1.15em; font-weight: bold; margin: 1.5em 0;\">-550 ms &#8211; (-200 ms) = -350 millisecondes<\/p>\n<p>Pendant une dur\u00e9e incompressible d\u2019environ <strong>350 millisecondes<\/strong> (soit plus d\u2019un tiers de seconde), le cortex c\u00e9r\u00e9bral est d\u00e9j\u00e0 activement engag\u00e9 dans la gen\u00e8se \u00e9lectrophysiologique de l\u2019action motrice sans que l\u2019individu n\u2019en ait la moindre conscience ph\u00e9nom\u00e9nologique. L\u2019acte moteur est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 par les boucles cortico-sous-corticales avant m\u00eame que l\u2019agent n\u2019\u00e9prouve le sentiment subjectif d\u2019avoir pris la d\u00e9cision d\u2019agir.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9calage temporel a provoqu\u00e9 un v\u00e9ritable s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique. Sur le plan causal, une cause doit n\u00e9cessairement pr\u00e9c\u00e9der son effet dans l\u2019ordre du temps physique. Or, si le signal c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9paratoire (BP) pr\u00e9c\u00e8de l\u2019intention consciente (point W) de 350 millisecondes, l\u2019intention consciente ne peut plus logiquement \u00eatre qualifi\u00e9e de cause premi\u00e8re ou d\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de l\u2019activation c\u00e9r\u00e9brale motrice. Le cerveau semble litt\u00e9ralement d\u00e9cider pour le sujet bien avant que le sujet lui-m\u00eame ne soit inform\u00e9 de cette d\u00e9cision.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;illusion de l&rsquo;initiation consciente de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats de 1983 ont imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s comme un coup fatal port\u00e9 au mod\u00e8le d\u2019inspiration cart\u00e9sienne de l\u2019action volontaire. Dans ce mod\u00e8le traditionnel, le \u00ab Je \u00bb pensant est l\u2019ordonnateur souverain : l\u2019esprit forme le d\u00e9sir d\u2019agir, la volont\u00e9 s\u2019exprime, puis le corps se meut sous l\u2019injonction de l\u2019\u00e2me. L\u2019exp\u00e9rience de Libet inverse violemment cette dialectique : l\u2019exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique de la volont\u00e9 consciente n\u2019appara\u00eet pas comme le moteur de l\u2019action, mais plut\u00f4t comme une cons\u00e9quence tardive d\u2019op\u00e9rations neurocomputationnelles inconscientes.<\/p>\n<p>Pour de nombreux observateurs mat\u00e9rialistes et th\u00e9oriciens de l\u2019esprit, cette d\u00e9couverte conduisait \u00e0 rel\u00e9guer l\u2019intention consciente au statut d\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/epiphenomenalism\/\">\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne<\/a>. Selon cette lecture radicale, la conscience de la volont\u00e9 ne serait qu\u2019un \u00e9cho interne, un signal d\u2019information secondaire que le cerveau envoie \u00e0 lui-m\u00eame pour signaler qu\u2019un processus moteur est d\u00e9j\u00e0 en cours d\u2019ex\u00e9cution. L\u2019impression subjective selon laquelle notre volont\u00e9 libre pilote nos gestes physiques au quotidien serait ainsi une puissante illusion cognitive, un tour de passe-passe ph\u00e9nom\u00e9nologique masquant la v\u00e9ritable cha\u00eene causale, laquelle serait int\u00e9gralement inconsciente et d\u00e9terministe.<\/p>\n<p>Cette perspective a boulevers\u00e9 la th\u00e9orie classique de l\u2019action. Elle a sugg\u00e9r\u00e9 que l\u2019\u00eatre humain passe sa vie \u00e0 s\u2019attribuer r\u00e9trospectivement la paternit\u00e9 de d\u00e9cisions motrices qui ont en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9t\u00e9 prises par des assembl\u00e9es de neurones sous-corticales et corticales bien avant toute d\u00e9lib\u00e9ration consciente. Le sentiment d\u2019agentivit\u00e9 (le sentiment intime d\u2019\u00eatre l\u2019auteur de son acte) s\u2019est ainsi trouv\u00e9 dissoci\u00e9 de la causalit\u00e9 motrice effective.<\/p>\n<h3>6.3 La confirmation de l&rsquo;inconscient c\u00e9r\u00e9bral moteur<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la question m\u00e9taphysique du libre arbitre, les r\u00e9sultats de Benjamin Libet ont fourni une assise empirique irr\u00e9futable \u00e0 la notion d\u2019\u00ab inconscient cognitif \u00bb ou d\u2019\u00ab inconscient moteur \u00bb. Bien loin de l\u2019inconscient freudien peupl\u00e9 de d\u00e9sirs refoul\u00e9s et de pulsions symboliques, il s\u2019agit ici d\u2019un inconscient neurophysiologique computationnel, op\u00e9rant sous le seuil d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace de travail neuronal conscient.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es d\u00e9montrent que le syst\u00e8me nerveux central traite une quantit\u00e9 colossale d\u2019informations motrices de mani\u00e8re totalement implicite. Des r\u00e9seaux neuronaux distribu\u00e9s, englobant les ganglions de la base (notamment le striatum), le cervelet, le thalamus et les aires pr\u00e9-motrices, \u00e9valuent en permanence l\u2019\u00e9tat somatosensoriel de l\u2019organisme, calculent les coordonn\u00e9es posturales, p\u00e8sent les niveaux d\u2019excitabilit\u00e9 synaptique et pr\u00e9parent des patrons moteurs sans jamais solliciter la m\u00e9moire de travail consciente. Ce n\u2019est que lorsque l\u2019int\u00e9gration de ces computations complexes atteint un certain seuil d\u2019activation que le syst\u00e8me autorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019un signal dans les zones frontales associatives, engendrant le sentiment subjectif rapport\u00e9 lors du point W.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9organisation conceptuelle r\u00e9habilite l\u2019importance fondamentale de l\u2019inconscient dans notre \u00e9conomie cognitive quotidienne. La conscience n\u2019est plus envisag\u00e9e comme la tour de contr\u00f4le hyper-centralis\u00e9e g\u00e9rant chaque d\u00e9tail de notre comportement, mais plut\u00f4t comme un superviseur \u00e0 bande passante \u00e9troite, tenu \u00e0 distance des micro-m\u00e9canismes d\u2019ex\u00e9cution neuronale et alert\u00e9 uniquement aux \u00e9tapes critiques de la prise de d\u00e9cision.<\/p>\n<h2>7. La th\u00e9orie du droit de veto conscient (\u00ab Free Won&rsquo;t \u00bb) selon Libet<\/h2>\n<h3>7.1 La fen\u00eatre d&rsquo;opportunit\u00e9 temporelle de 100 millisecondes<\/h3>\n<p>Face au raz-de-mar\u00e9e d\u00e9terministe provoqu\u00e9 par ses d\u00e9couvertes, Benjamin Libet lui-m\u00eame refusa d\u2019abandonner l\u2019existence du libre arbitre. Refusant l\u2019assimilation de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 un automate biologique purement passif, le chercheur d\u00e9veloppa une interpr\u00e9tation th\u00e9orique originale qui allait faire couler autant d\u2019encre que l\u2019exp\u00e9rience elle-m\u00eame : la th\u00e9orie du veto conscient, souvent surnomm\u00e9e avec malice le concept de <em>\u00ab Free Won\u2019t \u00bb<\/em> (le \u00ab libre refus \u00bb ou \u00ab libre veto \u00bb) par opposition au traditionnel <em>Free Will<\/em>.<\/p>\n<p>Libet attira l\u2019attention de la communaut\u00e9 scientifique sur un d\u00e9tail crucial de sa frise chronologique : l\u2019intervalle de temps qui s\u2019\u00e9coule <em>apr\u00e8s<\/em> la prise de conscience. L\u2019intention consciente d\u2019agir (point W) \u00e9merge \u00e0 environ <strong>-200 millisecondes<\/strong> avant le d\u00e9clenchement de l\u2019EMG. Or, les donn\u00e9es physiologiques indiquent que les voies corticospinales et la motricit\u00e9 terminale n\u00e9cessitent environ <strong>50 millisecondes<\/strong> pour transmettre l\u2019influx du cortex moteur jusqu\u2019aux fibres musculaires via la moelle \u00e9pini\u00e8re. Pass\u00e9 ce seuil de -50 ms, la d\u00e9charge est lanc\u00e9e et le mouvement physique devient physiologiquement in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>Il reste par cons\u00e9quent un intervalle temporel d\u2019environ <strong>100 \u00e0 150 millisecondes<\/strong> (entre -200 ms et -50 ms) durant lequel le sujet a conscience de son envie d\u2019agir, alors que le signal moteur final n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 irr\u00e9versiblement envoy\u00e9 vers la p\u00e9riph\u00e9rie :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 1.15em; font-weight: bold; margin: 1.5em 0;\">|-200 ms (W)| &rarr; [Fen\u00eatre de veto de 100-150 ms] &rarr; |-50 ms (Point de non-retour)| &rarr; |0 ms (EMG)|<\/p>\n<p>Selon Libet, cet interm\u00e8de temporel offre une fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 suffisante pour que la conscience intervienne de mani\u00e8re active. Si l\u2019inconscient neuronal est responsable de l\u2019<em>initiation<\/em> de la proposition motrice (l\u2019impulsion \u00e0 agir), la conscience poss\u00e9derait le pouvoir absolu de d\u00e9cider d\u2019autoriser l\u2019ex\u00e9cution de l\u2019acte ou, au contraire, d\u2019y opposer un veto p\u00e9remptoire en bloquant le processus avant sa concr\u00e9tisation motrice.<\/p>\n<h3>7.2 Le m\u00e9canisme du veto et l&rsquo;exp\u00e9rience du mouvement avort\u00e9<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer exp\u00e9rimentalement cette hypoth\u00e8se de veto conscient, Benjamin Libet et son \u00e9quipe con\u00e7urent une variante ing\u00e9nieuse de leur protocole initial. Dans cette nouvelle s\u00e9rie d\u2019essais, les sujets \u00e9taient invit\u00e9s \u00e0 pr\u00e9parer spontan\u00e9ment un mouvement de flexion du poignet (comme dans la t\u00e2che standard), mais avec une consigne suppl\u00e9mentaire : \u00e0 un moment pr\u00e9cis, juste apr\u00e8s avoir ressenti l\u2019impulsion consciente d\u2019agir (le point W), ils devaient volontairement inhiber leur geste, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9cider au dernier instant de ne pas bouger.<\/p>\n<p>Les enregistrements \u00e9lectroenc\u00e9phalographiques obtenus lors de ces mouvements inhib\u00e9s ou avort\u00e9s ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des r\u00e9sultats particuli\u00e8rement instructifs :<\/p>\n<ul>\n<li>Le potentiel de pr\u00e9paration motrice (Bereitschaftspotential) commen\u00e7ait effectivement \u00e0 se d\u00e9velopper de fa\u00e7on identique aux essais standards, confirmant que le cerveau inconscient avait bel et bien amorc\u00e9 la pr\u00e9paration de l\u2019action.<\/li>\n<li>Cependant, quelques dizaines de millisecondes apr\u00e8s le point o\u00f9 le sujet prenait conscience de l\u2019intention, l\u2019onde de n\u00e9gativit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale s\u2019affaissait brutalement et retournait vers la ligne de base \u00e9lectro-physiologique.<\/li>\n<li>Aucun signal EMG n\u2019\u00e9tait d\u00e9tect\u00e9 au niveau du poignet : le mouvement \u00e9tait physiquement bloqu\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Libet affirma en outre un point th\u00e9orique hautement controvers\u00e9 : il soutint que l\u2019acte de veto lui-m\u00eame ne n\u00e9cessitait pas d\u2019\u00eatre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par son propre potentiel pr\u00e9paratoire inconscient. Dans sa vision des choses, le veto conscient agirait comme une fonction de supervision globale, une manifestation directe de la volont\u00e9 consciente capable d\u2019interrompre un sch\u00e9ma moteur sans qu\u2019une cha\u00eene causale pr\u00e9alable ne l\u2019y contraigne. Ce point valut \u00e0 Libet de vives critiques de la part de ses pairs, qui y d\u00e9cel\u00e8rent une r\u00e9surgence masqu\u00e9e du dualisme cart\u00e9sien.<\/p>\n<h3>7.3 La port\u00e9e \u00e9thique et morale de la libert\u00e9 par inhibition<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du \u00ab Free Won\u2019t \u00bb r\u00e9organise en profondeur la philosophie morale et la conception \u00e9thique de la responsabilit\u00e9 individuelle. En d\u00e9pla\u00e7ant le libre arbitre d\u2019un pouvoir d\u2019<em>initiation positive<\/em> (le pouvoir d\u2019engendrer une action ex nihilo) vers une capacit\u00e9 de <em>s\u00e9lection n\u00e9gative<\/em> (le pouvoir d\u2019inhiber, de filtrer ou de censurer des impulsions c\u00e9r\u00e9brales inconscientes), Libet a formul\u00e9 une anthropologie neurobiologique qui entre en r\u00e9sonance directe avec les traditions morales et religieuses universelles.<\/p>\n<p>Libet lui-m\u00eame soulignait avec force que la plupart des commandements \u00e9thiques et des codes juridiques majeurs sont formul\u00e9s sous une forme n\u00e9gative et prohibitive : \u00ab Tu ne tueras point \u00bb, \u00ab Tu ne voleras point \u00bb. Dans cette perspective, la nature humaine serait caract\u00e9ris\u00e9e par une production continue, spontan\u00e9e et largement inconsciente d\u2019impulsions d\u2019action, d\u2019envies motrices et de d\u00e9sirs vari\u00e9s par les structures sous-corticales du cerveau. La moralit\u00e9, la civilit\u00e9 et le libre arbitre authentique ne consisteraient pas \u00e0 contr\u00f4ler l\u2019apparition premi\u00e8re de ces impulsions (dont la gen\u00e8se nous \u00e9chappe totalement), mais r\u00e9sideraient exclusivement dans notre facult\u00e9 de poser un veto conscient avant que ces pulsions c\u00e9r\u00e9brales ne franchissent le seuil moteur de l\u2019action effective dans le monde social.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, sur le plan philosophique, cette conception de la libert\u00e9 n\u00e9gative a \u00e9t\u00e9 vivement attaqu\u00e9e par des penseurs mat\u00e9rialistes et d\u00e9terministes. Si l\u2019on accepte le principe de cl\u00f4ture causale du monde physique, le fait m\u00eame d\u2019exercer un veto conscient doit obligatoirement reposer sur une cascade de processus neuronaux inhibiteurs ant\u00e9rieurs (mettant notamment en jeu le cortex pr\u00e9frontal ventrolat\u00e9ral et le noyau sous-thalamique). D\u00e8s lors, le veto ne ferait que repousser le probl\u00e8me d\u2019un cran : si l\u2019acte d\u2019inhibition est lui-m\u00eame le produit d\u00e9terministe de circuits neuronaux inhibiteurs inconscients, l\u2019illusion du libre arbitre subsiste intacte sous les oripeaux d\u2019un \u00ab Free Won\u2019t \u00bb m\u00e9canique.<\/p>\n<h2>8. Critiques m\u00e9thodologiques, techniques et neurophysiologiques<\/h2>\n<h3>8.1 Les biais li\u00e9s au rapport subjectif et \u00e0 l&rsquo;attention divis\u00e9e<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa parution dans la prestigieuse revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em> en 1985, l\u2019\u00e9tude de Libet a fait l\u2019objet d\u2019un feu nourri de critiques m\u00e9thodologiques pointant la fragilit\u00e9 du dispositif exp\u00e9rimental. La principale faiblesse structurelle du protocole r\u00e9side dans la nature m\u00eame du recueil du point <strong>W<\/strong>. Demander \u00e0 un \u00eatre humain de rapporter la position spatiale d\u2019un point lumineux tournant \u00e0 grande vitesse sur un \u00e9cran d\u2019oscilloscope au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il ressent un \u00e9tat mental interne pose d\u2019immenses difficult\u00e9s cognitives.<\/p>\n<p>Le premier \u00e9cueil est celui de l\u2019<strong>attention divis\u00e9e<\/strong> (<em>divided attention<\/em>). Le sujet exp\u00e9rimental est plac\u00e9 dans une situation cognitive profond\u00e9ment artificielle : il doit simultan\u00e9ment porter son attention vers l\u2019int\u00e9rieur pour scruter l\u2019apparition fugace de son intention motrice (introspection ph\u00e9nom\u00e9nologique) et maintenir son attention sensorielle vers l\u2019ext\u00e9rieur sur le cadran rotatif (vigilance visuo-spatiale). Or, la psychologie cognitive a abondamment d\u00e9montr\u00e9 que le basculement attentionnel entre deux modalit\u00e9s sensorielles ou cognitives introduit des d\u00e9lais de traitement asynchrones pouvant atteindre 50 \u00e0 100 millisecondes. Ce biais de commutation attentionnelle est susceptible de d\u00e9caler artificiellement l\u2019estimation temporelle du point W vers le futur, donnant l\u2019illusion fallacieuse d\u2019un retard par rapport au signal c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Un autre biais majeur, mis en lumi\u00e8re par le neuroscientifique Patrick Haggard, est le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Intentional_binding\">intentional binding<\/a> (la liaison intentionnelle). Ce m\u00e9canisme psychologique d\u00e9montre que le cerveau d\u00e9forme syst\u00e9matiquement la chronologie per\u00e7ue des \u00e9v\u00e9nements lorsqu\u2019une action volontaire est impliqu\u00e9e : un individu a tendance \u00e0 rapprocher subjectivement dans le temps l\u2019action motrice et son r\u00e9sultat sensoriel. Enfin, l\u2019implication de la <strong>m\u00e9moire de travail<\/strong> dans le protocole de Libet pose un probl\u00e8me fondamental : le participant ne verbalise pas sa r\u00e9ponse en temps r\u00e9el, mais doit m\u00e9moriser la position angulaire du point lumineux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat du cadran quelques secondes plus tard, ce qui introduit in\u00e9vitablement des distorsions mn\u00e9siques r\u00e9trospectives lors du rappel verbal.<\/p>\n<h3>8.2 La nature r\u00e9elle du potentiel de pr\u00e9paration motrice : le mod\u00e8le de Schurger<\/h3>\n<p>Pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, la communaut\u00e9 scientifique a accept\u00e9 l\u2019interpr\u00e9tation fondamentale de Libet selon laquelle le Bereitschaftspotential repr\u00e9sente la signature \u00e9lectrophysiologique d\u2019une d\u00e9cision motrice t\u00e9l\u00e9ologique inconsciente d\u00e9j\u00e0 prise par le cerveau. Cette interpr\u00e9tation a cependant \u00e9t\u00e9 magistralement remise en cause en 2012 par les travaux du neuroscientifique <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.1210467109\">Aaron Schurger<\/a> et de ses collaborateurs dans un article r\u00e9volutionnaire publi\u00e9 dans les <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em> (PNAS).<\/p>\n<p>Schurger a propos\u00e9 une r\u00e9interpr\u00e9tation radicale bas\u00e9e sur le mod\u00e8le d\u2019accumulation stochastique (<em>stochastic accumulator model<\/em>). Le cerveau fonctionne comme un syst\u00e8me dynamique complexe soumis \u00e0 des bruits neuronaux et \u00e0 des fluctuations \u00e9lectriques spontan\u00e9es continues \u00e0 basse fr\u00e9quence. Lorsque des sujets se trouvent dans un protocole comme celui de Libet, o\u00f9 ils n\u2019ont aucune raison sp\u00e9cifique de bouger \u00e0 un instant plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un autre, l\u2019activit\u00e9 de leur cortex moteur d\u00e9rive de mani\u00e8re al\u00e9atoire au gr\u00e9 de ces oscillations de fond. L\u2019ordre moteur n\u2019est \u00e9mis que lorsque cette fluctuation stochastique d\u00e9passe fortuitement un seuil critique d\u2019excitabilit\u00e9 motrice :<\/p>\n<div style=\"background-color: #f8f9fa; border-left: 4px solid #3b82f6; padding: 15px; margin: 20px 0; font-style: italic;\">\n    \u00ab Le Bereitschaftspotential n\u2019est pas le reflet d\u2019une commande motrice inconsciente dirig\u00e9e vers un but qui d\u00e9bute 500 ms avant l\u2019action, mais le r\u00e9sultat math\u00e9matique artificiel d\u2019un moyennage synchronis\u00e9 (reverse-averaging) centr\u00e9 sur les moments pr\u00e9cis o\u00f9 le bruit neuronal a franchi spontan\u00e9ment le seuil moteur. \u00bb<br \/>\n    <br \/><span style=\"font-size: 0.85em; font-style: normal; color: #4b5563;\">\u2014 Aaron Schurger et al., 2012<\/span>\n<\/div>\n<p>Selon le mod\u00e8le de Schurger, en moyennant r\u00e9trospectivement des dizaines d\u2019essais cal\u00e9s sur le d\u00e9clenchement de l\u2019EMG, les chercheurs ont cr\u00e9\u00e9 une illusion d\u2019optique statistique : l\u2019onde n\u00e9gative lente qui pr\u00e9c\u00e8de le mouvement ne correspond \u00e0 aucune d\u00e9cision motrice inconsciente planifi\u00e9e, mais repr\u00e9sente simplement la trajectoire moyenne de la fluctuation stochastique al\u00e9atoire ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le franchissement du seuil. Dans ce cadre computationnel novateur, la d\u00e9cision subjective r\u00e9elle d\u2019agir ne s\u2019op\u00e8re pas \u00e0 -550 ms, mais survient pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 le seuil est franchi, c\u2019est-\u00e0-dire vers <strong>-200 ou -150 millisecondes<\/strong>, ce qui co\u00efncide remarquablement avec le marqueur introspectif W rapport\u00e9 par les sujets. Si le mod\u00e8le de Schurger s\u2019av\u00e8re exact, le \u00ab paradoxe de Libet \u00bb perd l\u2019essentiel de sa charge d\u00e9terministe.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;artificialit\u00e9 \u00e9cologique de la t\u00e2che motrice<\/h3>\n<p>Une critique r\u00e9currente formul\u00e9e par les philosophes de l\u2019esprit, notamment John Searle et J\u00fcrgen Habermas, concerne le manque criant de validit\u00e9 \u00e9cologique de la t\u00e2che exp\u00e9rimentale imagin\u00e9e par Libet. En isolant le mouvement humain dans une flexion impulsive du poignet, d\u00e9connect\u00e9e de tout enjeu moral, pratique ou d\u00e9lib\u00e9ratif, l\u2019exp\u00e9rience de Libet n\u2019\u00e9tudierait pas la volont\u00e9 libre authentique, mais une caricature motrice appauvrie.<\/p>\n<p>Le philosophe des sciences <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Alfred_Mele\">Alfred Mele<\/a> a formalis\u00e9 cette distinction \u00e9pist\u00e9mologique essentielle en diff\u00e9renciant le simple \u00ab pr\u00e9l\u00e8vement arbitraire \u00bb (<em>picking<\/em>) du \u00ab choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et motiv\u00e9 \u00bb (<em>choosing<\/em>). Dans la vie courante, nous pratiquons le <em>picking<\/em> lorsque nous devons attraper une bo\u00eete de c\u00e9r\u00e9ales rigoureusement identique parmi dix bo\u00eetes align\u00e9es sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re d\u2019un supermarch\u00e9 : peu importe la bo\u00eete choisie, l\u2019acte est d\u00e9pourvu de raison rationnelle pr\u00e9f\u00e9rentielle et peut \u00eatre ais\u00e9ment d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 des fluctuations stochastiques ou des biais sensorimoteurs inconscients. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que mesurait Libet : une t\u00e2che de s\u00e9lection temporelle arbitraire et vide de sens.<\/p>\n<p>En revanche, le <em>choosing<\/em> caract\u00e9rise les v\u00e9ritables d\u00e9cisions qui engagent la libert\u00e9 de l\u2019agent humain : choisir de signer un contrat d\u2019embauche, d\u00e9cider de se marier, d\u00e9lib\u00e9rer pendant des mois pour savoir si l\u2019on doit d\u00e9noncer un crime ou soutenir une cause politique. Ces d\u00e9cisions ne reposent pas sur une impulsion motrice \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s, mais sur une d\u00e9lib\u00e9ration cognitive de haut niveau, articulant des croyances, des valeurs morales, des projections narratives de soi dans l\u2019avenir et des arbitrages rationnels complexes. Extrapoler les r\u00e9sultats d\u2019un micro-mouvement de flexion du poignet pour conclure \u00e0 l\u2019inexistence m\u00e9taphysique du libre arbitre face \u00e0 des choix existentiels rel\u00e8ve, selon de nombreux \u00e9pist\u00e9mologues, d\u2019une erreur de cat\u00e9gorie philosophique majeure.<\/p>\n<h2>9. R\u00e9plications et d\u00e9veloppements contemporains en imagerie c\u00e9r\u00e9brale<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Haynes (Soon et al., 2008) par IRM fonctionnelle<\/h3>\n<p>Face aux controverses m\u00e9thodologiques entourant l\u2019EEG de surface, le neuroscientifique <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John-Dylan_Haynes\">John-Dylan Haynes<\/a> et son \u00e9quipe de l\u2019Institut Max Planck de Leipzig ont modernis\u00e9 le paradigme de Libet en 2008 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique_fonctionnelle\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf)<\/a> \u00e0 haute r\u00e9solution spatiale, coupl\u00e9e \u00e0 des algorithmes d\u2019apprentissage automatique (<em>machine learning<\/em> multivari\u00e9). L\u2019\u00e9tude, men\u00e9e par Chun Siong Soon et publi\u00e9e dans <em>Nature Neuroscience<\/em>, allait relancer le d\u00e9bat mondial avec une ampleur in\u00e9dite.<\/p>\n<p>Dans cette exp\u00e9rience, les sujets fixaient un flux de lettres qui d\u00e9filaient rapidement sur un \u00e9cran (se renouvelant toutes les 500 millisecondes) tout en tenant une manette dans chaque main. La t\u00e2che consistait \u00e0 appuyer librement et spontan\u00e9ment, au moment de leur choix, sur l\u2019un des deux boutons disponibles (bouton gauche avec l\u2019index gauche, ou bouton droit avec l\u2019index droit). Apr\u00e8s l\u2019action, les participants devaient rapporter la lettre qui \u00e9tait affich\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cran au moment pr\u00e9cis o\u00f9 ils avaient pris la d\u00e9cision de choisir ce bouton plut\u00f4t que l\u2019autre.<\/p>\n<p>L\u2019application de classificateurs multivari\u00e9s (SVM) sur les donn\u00e9es h\u00e9modynamiques a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un r\u00e9sultat saisissant : les chercheurs ont \u00e9t\u00e9 capables de d\u00e9coder et de pr\u00e9dire quel bouton (gauche ou droit) le sujet allait choisir jusqu\u2019\u00e0 <strong>7 \u00e0 10 secondes<\/strong> avant que le sujet n\u2019ait le sentiment conscient d\u2019avoir fait son choix. Deux zones c\u00e9r\u00e9brales sp\u00e9cifiques se sont av\u00e9r\u00e9es pr\u00e9dictives de la d\u00e9cision bien avant la conscience : le cortex frontopolaire ant\u00e9rieur (BA 10) et le cortex cingulaire post\u00e9rieur pr\u00e9cun\u00e9al. Bien que le taux de pr\u00e9cision de la pr\u00e9diction statistique f\u00fbt modeste (environ 60 %, le hasard pur \u00e9tant \u00e0 50 %), cette exp\u00e9rience a d\u00e9montr\u00e9 que des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux pr\u00e9frontaux encodent des pr\u00e9-activations directionnelles bien des secondes avant l\u2019irruption ph\u00e9nom\u00e9nologique de la volont\u00e9 consciente dans l\u2019esprit du sujet.<\/p>\n<h3>9.2 Les enregistrements neuronaux unitaires directs par Itzhak Fried (2011)<\/h3>\n<p>Pour \u00e9liminer d\u00e9finitivement les doutes li\u00e9s \u00e0 la r\u00e9solution temporelle lente de l\u2019IRMf et \u00e0 la faible pr\u00e9cision spatiale de l\u2019EEG de surface, le neurochirurgien et chercheur <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Itzhak_Fried\">Itzhak Fried<\/a> (UCLA), en collaboration avec Roi Mukamel et Gabriel Kreiman, a r\u00e9alis\u00e9 en 2011 une exp\u00e9rience d\u2019une pr\u00e9cision neurobiologique in\u00e9gal\u00e9e, publi\u00e9e dans <em>Neuron<\/em>. Les chercheurs ont enregistr\u00e9 l\u2019activit\u00e9 de <strong>neurones individuels<\/strong> (unit\u00e9s isol\u00e9es) chez des patients \u00e9pileptiques pharmaco-r\u00e9sistants implant\u00e9s d\u2019\u00e9lectrodes intracr\u00e2niennes profondes dans le cadre de leur bilan pr\u00e9-chirurgical.<\/p>\n<p>En enregistrant directement les potentiels d\u2019action \u00e9mis par plus de mille neurones situ\u00e9s dans le cortex frontal m\u00e9dial (notamment dans l\u2019aire motrice suppl\u00e9mentaire, la pr\u00e9-SMA et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur), Fried a r\u00e9pliqu\u00e9 le protocole de Libet \u00e0 l\u2019\u00e9chelle cellulaire unitaire. Les conclusions de cette \u00e9tude intracr\u00e2nienne sont remarquables :<\/p>\n<ul>\n<li>Des populations de neurones sp\u00e9cifiques de l\u2019aire motrice suppl\u00e9mentaire modifient leur fr\u00e9quence de d\u00e9charge jusqu\u2019\u00e0 <strong>1500 millisecondes (1,5 seconde)<\/strong> avant le point subjectif W rapport\u00e9 par le patient.<\/li>\n<li>Certains neurones augmentent progressivement leur activit\u00e9 (neurones excitateurs de commande), tandis qu\u2019une population sym\u00e9trique diminue sa fr\u00e9quence de d\u00e9charge (neurones inhibiteurs concurrents).<\/li>\n<li>En analysant l\u2019\u00e9tat d\u2019activation d\u2019un \u00e9chantillon restreint de quelques centaines de neurones frontaux m\u00e9diaux, un algorithme computationnel pouvait pr\u00e9dire le moment pr\u00e9cis de l\u2019\u00e9mergence de l\u2019intention consciente (W) avec une pr\u00e9cision sup\u00e9rieure \u00e0 80 %, plus de 700 millisecondes avant que le patient lui-m\u00eame ne d\u00e9clare avoir conscience de son intention motrice.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Fried a apport\u00e9 la preuve la plus directe \u00e0 ce jour que l\u2019intention subjective consciente est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par une r\u00e9organisation progressive et mesurable de l\u2019activit\u00e9 de populations neuronales localis\u00e9es dans les aires pr\u00e9-motrices m\u00e9diales, confirmant avec une granularit\u00e9 cellulaire ce que Libet avait entrevu avec ses \u00e9lectrodes de surface en 1983.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;exp\u00e9rience du point de non-retour par Matsuhashi et Hallett (2008)<\/h3>\n<p>L\u2019une des interrogations majeures laiss\u00e9es ouvertes par Libet concernait l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 du processus moteur : \u00e0 quel moment pr\u00e9cis l\u2019action devient-elle in\u00e9luctable ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question sans d\u00e9pendre des biais de l\u2019horloge oscilloscopique, Masao Matsuhashi et Mark Hallett (National Institutes of Health) ont d\u00e9velopp\u00e9 en 2008 un protocole exp\u00e9rimental \u00e9l\u00e9gant utilisant des sondes auditives inattendues.<\/p>\n<p>Dans ce protocole, les participants effectuaient des mouvements spontan\u00e9s de la main, tandis que des bips sonores al\u00e9atoires \u00e9taient diffus\u00e9s \u00e0 intervalles irr\u00e9guliers. La consigne demandait aux participants de stopper imm\u00e9diatement leur geste s\u2019ils entendaient un son au moment o\u00f9 ils \u00e9taient en train d\u2019\u00e9prouver l\u2019intention de bouger. En mod\u00e9lisant math\u00e9matiquement la distribution des probabilit\u00e9s d\u2019interruption du geste par rapport aux signaux EEG sous-jacents, les chercheurs ont pu cartographier l\u2019\u00e9mergence de l\u2019intention sans contraindre les sujets \u00e0 regarder une horloge ni \u00e0 m\u00e9moriser une position angulaire.<\/p>\n<p>Les conclusions de Matsuhashi et Hallett ont pr\u00e9cis\u00e9 l\u2019anatomie temporelle de la d\u00e9cision :<\/p>\n<ol>\n<li>L\u2019intention consciente op\u00e8re \u00e0 un stade o\u00f9 le processus c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9paratoire est d\u00e9j\u00e0 largement engag\u00e9, confirmant les conclusions temporelles de Libet par une m\u00e9thode totalement diff\u00e9rente.<\/li>\n<li>Plus important encore, ils ont identifi\u00e9 le v\u00e9ritable <strong>\u00ab point de non-retour \u00bb<\/strong> (<em>point of no return<\/em>) neurophysiologique : ce point critique se situe environ <strong>200 millisecondes avant la contraction musculaire<\/strong>. Au-del\u00e0 de cette barri\u00e8re temporelle, m\u00eame si un signal ext\u00e9rieur imp\u00e9ratif ordonne au sujet d\u2019arr\u00eater son mouvement, les m\u00e9canismes corticaux et spinaux d\u2019inhibition motrice sont incapables de freiner l\u2019avalanche de potentiels d\u2019action descendant les voies motrices, rendant l\u2019action physique inarr\u00eatable.<\/li>\n<\/ol>\n<h2>10. Interpr\u00e9tations philosophiques : d\u00e9terminisme, compatibilisme et illusionnisme<\/h2>\n<h3>10.1 Le physicalisme dur et l&rsquo;illusionnisme de la volont\u00e9 consciente<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es accumul\u00e9es par Benjamin Libet et ses successeurs ont fourni un carburant intellectuel massif aux tenants du <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/physicalism\/\">physicalisme dur<\/a> et de l\u2019illusionnisme m\u00e9taphysique. L\u2019un des repr\u00e9sentants les plus influents de ce courant dans les sciences psychologiques a \u00e9t\u00e9 Daniel Wegner, auteur de l\u2019ouvrage classique <em>The Illusion of Conscious Will<\/em> (2002). Wegner soutient que la volont\u00e9 consciente n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un \u00ab sentiment d\u2019auteur \u00bb (<em>authorship emotion<\/em>) g\u00e9n\u00e9r\u00e9 a posteriori par notre cerveau pour donner un sens unifi\u00e9 \u00e0 nos comportements.<\/p>\n<p>Selon l\u2019analyse de Wegner, le cerveau g\u00e9n\u00e8re deux cha\u00eenes causales distinctes et largement ind\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li>Une cha\u00eene causale motrice inconsciente : les processus neuronaux complexes qui planifient, calculent et d\u00e9clenchent la contraction musculaire physique du corps.<\/li>\n<li>Une cha\u00eene causale cognitive inconsciente : les processus c\u00e9r\u00e9braux qui cr\u00e9ent des pens\u00e9es conscientes pr\u00e9alables relatives \u00e0 cette m\u00eame action.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque la pens\u00e9e consciente pr\u00e9c\u00e8de imm\u00e9diatement l\u2019action, qu\u2019elle est th\u00e9matiquement coh\u00e9rente avec elle, et qu\u2019aucune autre cause ext\u00e9rieure \u00e9vidente n\u2019est per\u00e7ue, notre architecture cognitive commet une erreur d\u2019attribution causale fondamentale (le sophisme <em>post hoc, ergo propter hoc<\/em>). Nous en d\u00e9duisons intuitivement mais faussement que la pens\u00e9e consciente a caus\u00e9 l\u2019action physique, exactement comme un spectateur na\u00eff croirait que le phare d\u2019une automobile fait avancer les roues parce qu\u2019il s\u2019\u00e9claire au moment o\u00f9 la voiture d\u00e9marre.<\/p>\n<p>Pour les partisans du d\u00e9terminisme neurobiologique radical (souvent incarn\u00e9s dans le d\u00e9bat public contemporain par des figures comme Sam Harris), l\u2019exp\u00e9rience de Libet constitue l\u2019enterrement d\u00e9finitif du libre arbitre m\u00e9taphysique. Si chaque \u00e9tat mental conscient d\u00e9pend strictement d\u2019un \u00e9tat physique ant\u00e9rieur du cerveau r\u00e9gi par les \u00e9quations universelles de la physique et de la chimie, l\u2019autonomie de la volont\u00e9 humaine se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une fable \u00e9volutionniste : nous sommes des automates biologiques d\u2019une extraordinaire complexit\u00e9, dont la subjectivit\u00e9 contemple les actions sans jamais en avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019architecte originel.<\/p>\n<h3>10.2 La d\u00e9fense compatibiliste : Dennett et la temporalit\u00e9 d\u00e9centralis\u00e9e<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette d\u00e9rive r\u00e9ductionniste, les philosophes du courant compatibiliste ont vigoureusement ripost\u00e9 en d\u00e9montrant que les interpr\u00e9tations d\u00e9terministes de l\u2019exp\u00e9rience de Libet reposent sur de profondes confusions conceptuelles. La charge la plus incisive a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Daniel_Dennett\">Daniel Dennett<\/a>, notamment dans ses ouvrages <em>Consciousness Explained<\/em> (1991) et <em>Freedom Evolves<\/em> (2003).<\/p>\n<p>Dennett d\u00e9nonce ce qu\u2019il qualifie d\u2019illusion du <strong>\u00ab th\u00e9\u00e2tre cart\u00e9sien \u00bb<\/strong>. Pour que l\u2019exp\u00e9rience de Libet prouve l\u2019inutilit\u00e9 causale de la conscience, il faudrait postuler l\u2019existence d\u2019un lieu central et unique dans le cerveau o\u00f9 \u00ab la conscience \u00bb si\u00e9gerait comme un spectateur regardant un \u00e9cran, et o\u00f9 les intentions motrices devraient \u00eatre officiellement \u00ab pr\u00e9sent\u00e9es \u00bb pour devenir valides. Or, la neurobiologie moderne prouve qu\u2019un tel centre n\u2019existe pas : le cerveau est une machinerie massivement parall\u00e8le et d\u00e9centralis\u00e9e, gouvern\u00e9e par ce que Dennett nomme le mod\u00e8le des \u00ab versions multiples \u00bb (<em>multiple drafts model<\/em>).<\/p>\n<div style=\"background-color: #f8f9fa; border-left: 4px solid #10b981; padding: 15px; margin: 20px 0;\">\n    <strong>Le compatibilisme dennettien :<\/strong> \u00ab L\u2019erreur fatale consiste \u00e0 concevoir le &lsquo;soi&rsquo; comme une petite entit\u00e9 consciente isol\u00e9e, distincte du reste de la machinerie c\u00e9r\u00e9brale inconsciente. Vous n\u2019\u00eates pas une \u00e2me flottant au-dessus d\u2019un cerveau m\u00e9canique qui vous tromperait en d\u00e9cidant avant vous : <em>vous \u00eates<\/em> l\u2019ensemble de ce cerveau, y compris ses processus neuronaux pr\u00e9paratoires inconscients. D\u00e8s lors, le fait que votre cortex pr\u00e9pare une action avant que vous n\u2019en r\u00e9digiez le rapport verbal n\u2019entame en rien votre agentivit\u00e9 ; cela montre simplement comment votre machinerie biologique s\u2019organise pour accomplir vos buts. \u00bb\n<\/div>\n<p>Pour Dennett et les penseurs <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/compatibilism\/\">compatibilistes<\/a>, le libre arbitre ne n\u00e9cessite nullement un pouvoir surnaturel d\u2019initiation instantan\u00e9e et magique \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s. Il repose plut\u00f4t sur la capacit\u00e9 rationnelle et adaptative de l\u2019organisme \u00e0 r\u00e9guler ses comportements sur le long terme, \u00e0 \u00e9valuer les cons\u00e9quences de ses actes \u00e0 la lumi\u00e8re de normes morales et de r\u00e9troactions sociales, et \u00e0 s\u2019auto-corriger. Cette agentivit\u00e9 biologique complexe n\u2019est en aucun cas r\u00e9fut\u00e9e par la pr\u00e9sence d\u2019un d\u00e9lai de 350 millisecondes dans les micro-circuits du cortex moteur.<\/p>\n<h3>10.3 La distinction fondamentale entre intentions proximales et intentions distales (Mele)<\/h3>\n<p>L\u2019analyse philosophique la plus fouill\u00e9e et d\u00e9vastatrice de la m\u00e9thodologie de Libet a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par le philosophe am\u00e9ricain Alfred Mele, notamment dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Effective Intentions: The Power of Conscious Will<\/em> (2009). Mele a clarifi\u00e9 la structure s\u00e9mantique de l\u2019intentionnalit\u00e9 en \u00e9tablissant une distinction conceptuelle capitale entre deux types d\u2019intentions motrices :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>intentions proximales<\/strong> (ou imm\u00e9diates) : l\u2019impulsion motrice directed vers le \u00ab hic et nunc \u00bb (l\u2019ici et maintenant), consistant \u00e0 bouger un muscle pr\u00e9cis \u00e0 la milliseconde pr\u00e9sente, sans d\u00e9lib\u00e9ration pr\u00e9alable (comme appuyer sur une touche ou fl\u00e9chir le poignet lors d\u2019une exp\u00e9rience en laboratoire).<\/li>\n<li>Les <strong>intentions distales<\/strong> (ou prospectives) : les projets planifi\u00e9s, formul\u00e9s en amont par la d\u00e9lib\u00e9ration cognitive, qui orientent le comportement futur sur des \u00e9chelles de temps longues (comme d\u00e9cider le matin de participer \u00e0 une exp\u00e9rience de neurophysiologie l\u2019apr\u00e8s-midi, ou s\u2019engager \u00e0 pr\u00e9parer un concours universitaire sur plusieurs mois).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Mele d\u00e9montre que Benjamin Libet a totalement ignor\u00e9 le r\u00f4le d\u00e9terminant des intentions distales dans son propre protocole. Pourquoi le sujet de Libet fl\u00e9chit-il le poignet au lieu de se lever de sa chaise, de crier ou de regarder par la fen\u00eatre ? Parce qu\u2019il a form\u00e9 une intention distale pr\u00e9alable et parfaitement consciente : celle de respecter le protocole d\u2019accord sign\u00e9 avec l\u2019exp\u00e9rimentateur et de se conformer aux consignes de la t\u00e2che. Cette intention distale consciente installe une politique d\u2019action descendante (<em>top-down executive set<\/em>) dans les r\u00e9seaux pr\u00e9frontaux du participant.<\/p>\n<p>Dans ce cadre pr\u00e9-conditionn\u00e9 par la volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de coop\u00e9rer, les fluctuations neuronales proximales \u00e0 court terme (le Bereitschaftspotential et le point W) ne sont que de simples rouages d\u2019ex\u00e9cution technique subordonn\u00e9s \u00e0 l\u2019intention g\u00e9n\u00e9rale. L\u2019agentivit\u00e9 v\u00e9ritable et l\u2019autorit\u00e9 rationnelle de l\u2019individu se manifestent dans l\u2019adh\u00e9sion pr\u00e9alable au cadre g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019action, et non dans le moment exact o\u00f9 une fluctuation synaptique locale franchit le seuil moteur pour initier un micro-geste physique.<\/p>\n<h2>11. Cons\u00e9quences juridiques, psychiatriques et soci\u00e9tales<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;\u00e9mergence du neurodroit et la red\u00e9finition de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale<\/h3>\n<p>L\u2019intrusion des neurosciences dans le champ de la philosophie de l\u2019action a in\u00e9vitablement frapp\u00e9 aux portes des tribunaux, donnant naissance \u00e0 un domaine interdisciplinaire en pleine expansion : le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Neurolaw\">neurodroit<\/a> (<em>neurolaw<\/em>). Dans la quasi-totalit\u00e9 des syst\u00e8mes juridiques contemporains, la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale repose sur la d\u00e9monstration conjointe de deux \u00e9l\u00e9ments constitutifs fondamentaux h\u00e9rit\u00e9s du droit romain et de la <em>common law<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>L\u2019<em>actus reus<\/em> : la mat\u00e9rialit\u00e9 objective de l\u2019acte d\u00e9lictueux ou criminel commis par l\u2019accus\u00e9.<\/li>\n<li>La <em>mens rea<\/em> : l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit coupable, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, la conscience et la volont\u00e9 lucide de transgresser la loi lors du passage \u00e0 l\u2019acte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation sensationnaliste des exp\u00e9riences de type Libet a incit\u00e9 des avocats de la d\u00e9fense, principalement aux \u00c9tats-Unis, \u00e0 tenter d\u2019utiliser des donn\u00e9es neurobiologiques pour \u00e9branler la notion m\u00eame de <em>mens rea<\/em>. Si les d\u00e9cisions humaines sont enclench\u00e9es par des processus neuronaux inconscients plusieurs centaines de millisecondes (voire plusieurs secondes) avant que l\u2019agent n\u2019en prenne conscience, un accus\u00e9 peut-il \u00eatre tenu pour moralement et p\u00e9nalement coupable ? La formule provocatrice \u00ab Ce n\u2019est pas moi, c\u2019est mon cerveau qui l\u2019a fait \u00bb r\u00e9sume la tentation d\u2019un d\u00e9douanement d\u00e9terministe radical.<\/p>\n<p>La majorit\u00e9 des th\u00e9oriciens du droit et des magistrats ont toutefois cat\u00e9goriquement rejet\u00e9 cette dissolution de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale. Le droit p\u00e9nal n\u2019exige pas une libert\u00e9 m\u00e9taphysique inconditionn\u00e9e \u00e9chappant aux lois de la physique ; il exige une rationalit\u00e9 pratique minimale, l\u2019absence de contrainte physique ext\u00e9rieure et la capacit\u00e9 cognitive d\u2019appr\u00e9hender la port\u00e9e de ses actes et d\u2019ajuster son comportement aux lois sociales (ce que le compatibilisme juridique nomme la \u00ab comp\u00e9tence normative \u00bb). Cependant, les neurosciences exercent une influence croissante au moment du prononc\u00e9 de la peine : la d\u00e9tection d\u2019anomalies structurelles du lobe frontal ou de dysfonctionnements des circuits inhibiteurs s\u00e9rotoninergiques peut \u00eatre invoqu\u00e9e comme circonstance att\u00e9nuante, favorisant une transition d\u2019une justice purement r\u00e9tributive vers un mod\u00e8le d\u2019\u00e9valuation individualis\u00e9e de la r\u00e9habilitation et de la dangerosit\u00e9 sociale.<\/p>\n<h3>11.2 Pathologies de la volont\u00e9 et troubles neuropsychiatriques<\/h3>\n<p>L\u2019analyse fine de la chronom\u00e9trie motrice et de la dissociation entre causalit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et sentiment d\u2019agentivit\u00e9 jette une lumi\u00e8re clinique pr\u00e9cieuse sur plusieurs pathologies neuropsychiatriques \u00e9nigmatiques o\u00f9 la machinerie de la volont\u00e9 se d\u00e9r\u00e8gle de mani\u00e8re spectaculaire.<\/p>\n<p>L\u2019un des exemples les plus fascinants est le <strong>syndrome de la main \u00e9trang\u00e8re<\/strong> (ou main anarchique), observ\u00e9 chez des patients ayant subi une l\u00e9sion du corps calleux ou du cortex moteur suppl\u00e9mentaire m\u00e9dial. Chez ces individus, l\u2019un des membres sup\u00e9rieurs ex\u00e9cute des actions motrices complexes, coordonn\u00e9es et orient\u00e9es vers un but (comme d\u00e9boutonner une chemise que l\u2019autre main boutonne, saisir un objet ou porter une tasse \u00e0 la bouche), mais de mani\u00e8re totalement autonome et en opposition formelle avec les d\u00e9sirs conscients du patient. Ce syndrome offre une d\u00e9monstration vivante de la dissociation compl\u00e8te entre la production motrice corticale (parfaitement intacte) et le sentiment subjectif d\u2019agentivit\u00e9 (totalement absent) : le cerveau moteur peut agir de fa\u00e7on finalis\u00e9e sans que le \u00ab Je \u00bb conscient ne s\u2019en reconnaisse l\u2019auteur.<\/p>\n<p>De m\u00eame, chez les patients souffrant de <strong>schizophr\u00e9nie<\/strong>, les d\u00e9lires d\u2019influence et de contr\u00f4le (\u00ab une force ext\u00e9rieure guide mes bras \u00bb, \u00ab une machine pilote mes pens\u00e9es \u00bb) peuvent \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9s comme un dysfonctionnement de la d\u00e9charge corollaire et du syst\u00e8me de comparaison sensorimoteur interne. Lorsque le signal d\u2019anticipation motrice envoy\u00e9 par les aires frontales ne parvient pas \u00e0 neutraliser \u00e0 temps la sensation proprioceptive du mouvement produit, l\u2019acte moteur est per\u00e7u par le patient comme venant d\u2019une source \u00e9trang\u00e8re externe.<\/p>\n<p>Enfin, le <strong>syndrome de Gilles de la Tourette<\/strong> illustre tragiquement les limites du \u00ab Free Won\u2019t \u00bb lib\u00e9tien. Les patients d\u00e9crivent une tension sensorielle pr\u00e9monitoire insoutenable montant dans leur syst\u00e8me nerveux, les for\u00e7ant \u00e0 \u00e9mettre des tics moteurs ou vocaux impulsifs. La plupart d\u2019entre eux conservent la capacit\u00e9 d\u2019opposer un veto conscient temporaire \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution du tic, mais cette inhibition frontale volontaire requiert une charge attentionnelle \u00e9puisante qui ne peut \u00eatre maintenue ind\u00e9finiment, aboutissant in\u00e9vitablement \u00e0 un rel\u00e2chement compensatoire brutal de la motricit\u00e9 involontaire.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;impact psychologique des croyances relatives au libre arbitre<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la neurobiologie pure et du droit, la question du libre arbitre touche aux ressorts psychologiques profonds de la coh\u00e9sion sociale. Quels sont les effets soci\u00e9taux concrets de la vulgarisation des id\u00e9es d\u00e9terministes issues de l\u2019exp\u00e9rience de Libet ? Des psychologues sociaux se sont pench\u00e9s sur cette question empirique, initiant une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tudes pionni\u00e8res au tournant des ann\u00e9es 2010.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude retentissante devenue un classique de la psychologie comportementale, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1111\/j.1467-9280.2008.02045.x\">Kathleen Vohs et Jonathan Schooler (2008)<\/a> ont expos\u00e9 deux groupes de participants \u00e0 des lectures scientifiques contrast\u00e9es : le premier groupe lisait des textes vulgarisant le d\u00e9terminisme neurobiologique strict proclamant l\u2019inexistence du libre arbitre (soulignant que les humains sont des marionnettes r\u00e9gies par des neurones inconscients), tandis que le second groupe lisait des textes neutres sur des th\u00e9matiques scientifiques sans rapport. Les participants \u00e9taient ensuite soumis \u00e0 un test cognitif o\u00f9 il leur \u00e9tait facile de tricher pour obtenir une r\u00e9compense financi\u00e8re en toute discr\u00e9tion.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent sans \u00e9quivoque : les participants dont la croyance en l\u2019existence du libre arbitre avait \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e ont trich\u00e9 de mani\u00e8re significativement plus fr\u00e9quente et se sont attribu\u00e9 davantage d\u2019argent indu que le groupe t\u00e9moin. Des recherches compl\u00e9mentaires men\u00e9es par Roy Baumeister ont d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019affaiblissement des croyances au libre arbitre s\u2019accompagne d\u2019une diminution drastique des comportements pro-sociaux (baisse de l\u2019empathie et des actes d\u2019aide envers autrui), d\u2019une augmentation de l\u2019agressivit\u00e9 et d\u2019une baisse mesurable de l\u2019effort consenti face \u00e0 des t\u00e2ches cognitives difficiles.<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es de la psychologie sociale r\u00e9v\u00e8lent un paradoxe \u00e9thique fondamental : m\u00eame si la volont\u00e9 humaine n\u2019\u00e9tait qu\u2019une construction ph\u00e9nom\u00e9nologique ou une approximation cognitive, la <em>croyance subjective<\/em> en notre propre capacit\u00e9 d\u2019auto-d\u00e9termination et de responsabilit\u00e9 personnelle constitue un ciment psychologique et moral indispensable au bon fonctionnement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique et pacifi\u00e9e. Une vulgarisation sensationnaliste et simplificatrice des neurosciences proclamant la mort du libre arbitre comporte le risque r\u00e9el de miner le sentiment d\u2019auto-efficacit\u00e9 et de responsabilit\u00e9 citoyenne.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se \u00e9pist\u00e9mologique et perspectives contemporaines sur l&rsquo;agentivit\u00e9<\/h2>\n<h3>12.1 Vers une r\u00e9conciliation de la neurobiologie et de l&rsquo;agentivit\u00e9 intentionnelle<\/h3>\n<p>Quarante ans apr\u00e8s sa parution, l\u2019exp\u00e9rience de Benjamin Libet a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 travers le prisme d\u2019un dualisme r\u00e9ducteur opposant une \u00ab \u00e2me immat\u00e9rielle libre \u00bb \u00e0 un \u00ab cerveau m\u00e9canique d\u00e9terministe \u00bb. Les sciences cognitives contemporaines s\u2019orientent vers des cadres th\u00e9oriques int\u00e9grateurs bas\u00e9s sur le concept d\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/properties-emergent\/\">\u00e9mergence syst\u00e9mique<\/a> et de dynamique en r\u00e9seaux complexes.<\/p>\n<p>La grande le\u00e7on \u00e9pist\u00e9mologique du d\u00e9bat Libet r\u00e9side dans la reconnaissance que l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale inconsciente ne constitue pas un ennemi ext\u00e9rieur ou un usurpateur qui priverait le sujet de sa libert\u00e9 : elle est la structure mat\u00e9rielle constitutive \u00e0 travers laquelle le sujet existe et formule ses intentions. Les computations neuronales sous-jacentes repr\u00e9sentent le travail de machinerie biologique n\u00e9cessaire sans lequel aucun \u00e9tat conscient, aucune r\u00e9flexion morale et aucun acte intentionnel ne pourraient jamais voir le jour. Opposer la d\u00e9cision du cerveau \u00e0 la d\u00e9cision de l\u2019esprit revient \u00e0 ressusciter un dualisme obsol\u00e8te sous couvert de terminologie neuroscientifique.<\/p>\n<p>L\u2019agentivit\u00e9 humaine doit ainsi \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9e comme une hi\u00e9rarchie dynamique articulant deux r\u00e9gimes compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li>Une r\u00e9gulation descendante (<em>top-down<\/em>) consciente et d\u00e9lib\u00e9rative, op\u00e9rant sur des \u00e9chelles de temps longues (secondes, heures, ann\u00e9es), qui s\u00e9lectionne les objectifs globaux, int\u00e8gre les normes soci\u00e9tales et planifie les sc\u00e9narios d\u2019action futurs.<\/li>\n<li>Une ex\u00e9cution ascendante (<em>bottom-up<\/em>) inconsciente et hautement automatis\u00e9e, op\u00e9rant \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s, qui optimise les calculs cin\u00e9matiques, g\u00e8re les coordinations musculaires complexes et alloue dynamiquement les ressources de l\u2019appareil moteur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ce mod\u00e8le r\u00e9conciliateur, le retard temporel de 350 millisecondes mis au jour par Libet n\u2019est rien d\u2019autre que le co\u00fbt de traitement inh\u00e9rent \u00e0 la transmission de l\u2019information \u00e0 travers cette architecture cognitive hi\u00e9rarchis\u00e9e.<\/p>\n<h3>12.2 Les nouveaux paradigmes de la neuroscience de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer d\u00e9finitivement les impasses m\u00e9thodologiques des ann\u00e9es 1980, les laboratoires de neurosciences cognitives contemporains ont radicalement renouvel\u00e9 leurs protocoles d\u2019exp\u00e9rimentation sur l\u2019agentivit\u00e9. Trois grandes voies de recherche red\u00e9finissent aujourd\u2019hui l\u2019\u00e9tude empirique de la d\u00e9cision :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, les neuroscientifiques privil\u00e9gient d\u00e9sormais des <strong>paradigmes \u00e9cologiquement valides<\/strong> impliquant des d\u00e9cisions r\u00e9elles. Des chercheurs comme Uri Maoz (Chapman University) comparent directement en IRMf et en EEG des choix arbitraires (choisir sans raison un bouton) et des choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s dot\u00e9s de cons\u00e9quences tangibles (comme faire un don d\u2019argent r\u00e9el \u00e0 une association caritative parmi deux options en comp\u00e9tition). Les r\u00e9sultats indiquent que le potentiel de pr\u00e9paration motrice (Bereitschaftspotential) ne se manifeste de mani\u00e8re pr\u00e9coce que dans les choix arbitraires sans enjeu, s\u2019effa\u00e7ant ou se m\u00e9tamorphosant radicalement lors de choix r\u00e9fl\u00e9chis et signifiants, ce qui invalide l\u2019extrapolation directe des exp\u00e9riences lib\u00e9tiennes aux d\u00e9cisions \u00e9thiques.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, l\u2019exploration de la dynamique c\u00e9r\u00e9brale ne se limite plus \u00e0 quelques \u00e9lectrodes au vertex, mais englobe l\u2019ensemble du <strong>connectome fonctionnel<\/strong>. Gr\u00e2ce \u00e0 la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) et \u00e0 l\u2019analyse de connectivit\u00e9 de phase \u00e0 large \u00e9chelle, les chercheurs \u00e9tudient comment des r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux et limbiques synchronisent leurs oscillations gamma et b\u00eata pour stabiliser une d\u00e9cision bien avant l\u2019\u00e9tape de la commande motrice finale.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, le d\u00e9ploiement des <strong>interfaces cerveau-machine (ICM) en boucle ferm\u00e9e<\/strong> (<em>closed-loop BCI<\/em>) a permis de tester directement la r\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019action en temps r\u00e9el. Dans une \u00e9tude spectaculaire men\u00e9e par Matthias Schultze-Kraft et John-Dylan Haynes en 2016, un syst\u00e8me informatique surveillait en continu l\u2019\u00e9mergence du Bereitschaftspotential chez des joueurs de jeu vid\u00e9o. D\u00e8s que l\u2019algorithme d\u00e9tectait le potentiel pr\u00e9curseur, il allumait instantan\u00e9ment un signal rouge ordonnant au joueur d\u2019annuler son tir. L\u2019\u00e9tude a prouv\u00e9 que les humains sont parfaitement capables d\u2019interrompre l\u2019action et de d\u00e9jouer la pr\u00e9diction de l\u2019ordinateur jusqu\u2019\u00e0 environ 200 millisecondes avant le mouvement, fournissant une d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale rigoureuse de la plasticit\u00e9 dynamique du veto moteur.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage durable de l&rsquo;exp\u00e9rience de Libet<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des innombrables controverses, critiques techniques et r\u00e9interpr\u00e9tations th\u00e9oriques qui ont scand\u00e9 les quatre derni\u00e8res d\u00e9cennies, l\u2019exp\u00e9rience conduite par Benjamin Libet en 1983 demeure l\u2019une des contributions les plus stimulantes et fondatrices de toute l\u2019histoire des sciences du cerveau. Sa grandeur r\u00e9side avant tout dans son audace m\u00e9thodologique : avoir os\u00e9 introduire une variable subjective et ph\u00e9nom\u00e9nologique (l\u2019instant introspect\u00e9 de la volont\u00e9) au sein d\u2019une \u00e9quation temporelle mesur\u00e9e par des instruments de physique de pointe.<\/p>\n<p>En transformant un probl\u00e8me philosophique vieux de plusieurs mill\u00e9naires en une s\u00e9rie d\u2019hypoth\u00e8ses empiriquement testables et falsifiables au laboratoire, Libet a ouvert la voie \u00e0 une f\u00e9conde hybridation entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience et la biophysique synaptique. Il a contraint la philosophie analytique de l\u2019esprit \u00e0 abandonner les sp\u00e9culations purement abstraites pour se confronter \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et chronom\u00e9trique des architectures neuronales.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Libet n\u2019a peut-\u00eatre pas d\u00e9truit le libre arbitre au sens o\u00f9 certains le proclamaient triomphalement dans les ann\u00e9es 1990, mais elle a d\u00e9finitivement liquid\u00e9 l\u2019illusion na\u00efve d\u2019une conscience d\u00e9sincarn\u00e9e, instantan\u00e9e et omnipuissante r\u00e9gnant sur un corps servile. Elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la beaut\u00e9 vertigineuse d\u2019une conscience humaine profond\u00e9ment incarn\u00e9e dans le temps, \u00e9mergeant au terme d\u2019un dialogue permanent et fascinant entre les profondeurs silencieuses de notre inconscient neuronal et la lumi\u00e8re fragile de notre exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Broca, P. (1861). Remarques sur le si\u00e8ge de la facult\u00e9 du langage articul\u00e9, suivies d\u2019une observation d\u2019aph\u00e9mie (perte de la parole). <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 Anatomique de Paris<\/em>, 6, 330-357.<\/li>\n<li>Dehaene, S. (2014). <em>Consciousness and the Brain: Deciphering How the Brain Codes Our Thoughts<\/em>. Viking Press.<\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1991). <em>Consciousness Explained<\/em>. Little, Brown and Company.<\/li>\n<li>Dennett, D. C. (2003). <em>Freedom Evolves<\/em>. Viking Penguin.<\/li>\n<li>Donders, F. C. (1868). Over de snelheid van psychische processen. <em>Onderzoekingen gedaan in het Physiologisch Laboratorium der Utrechtsche Hoogeschool<\/em>, 2, 92-120.<\/li>\n<li>Fried, I., Mukamel, R., &#038; Kreiman, G. (2011). Internally generated preactivation of single neurons in human supplementary motor area predicts volition. <em>Neuron<\/em>, 69(3), 548-562. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2010.11.045\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2010.11.045<\/a><\/li>\n<li>Haggard, P., &#038; Eimer, M. (1999). On the relation between brain potentials and the awareness of voluntary movements. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 126(1), 128-133. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s002210050722\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s002210050722<\/a><\/li>\n<li>Kornhuber, H. H., &#038; Deecke, L. (1965). Hirnpotential\u00e4nderungen bei Willk\u00fcrbewegungen und passiven Bewegungen des Menschen: Bereitschaftspotential und r\u00fcckmeldende Potentiale. <em>Pfl\u00fcgers Archiv f\u00fcr die gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere<\/em>, 284(1), 1-17. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00412364\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00412364<\/a><\/li>\n<li>Libet, B., Alberts, W. W., Wright, E. W., &#038; Feinstein, B. (1967). Responses of human somatosensory cortex to stimuli below threshold for conscious sensation. <em>Science<\/em>, 158(3808), 1597-1600. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.158.3808.1597\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.158.3808.1597<\/a><\/li>\n<li>Libet, B., Gleason, C. A., Wright, E. W., &#038; Pearl, D. K. (1983). Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness-potential): The unconscious initiation of a freely voluntary act. <em>Brain<\/em>, 106(3), 623-642. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.3.623\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.3.623<\/a><\/li>\n<li>Libet, B. (1985). Unconscious cerebral initiative and the role of conscious will in voluntary action. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 8(4), 529-539. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00044903\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00044903<\/a><\/li>\n<li>Libet, B. (2004). <em>Mind Time: The Temporal Factor in Consciousness<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Maoz, U., Yaffe, G., Koch, C., &#038; Mudrik, L. (2019). Neural precursors of decisions that matter\u2014an ERP study of deliberate and arbitrary choice. <em>eLife<\/em>, 8, e39479. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7554\/eLife.39479\">https:\/\/doi.org\/10.7554\/eLife.39479<\/a><\/li>\n<li>Matsuhashi, M., &#038; Hallett, M. (2008). The timing of the conscious intention to move. <em>European Journal of Neuroscience<\/em>, 28(11), 2344-2351. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1460-9568.2008.06525.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1460-9568.2008.06525.x<\/a><\/li>\n<li>Mele, A. R. (2009). <em>Effective Intentions: The Power of Conscious Will<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Schurger, A., Sitt, J. D., &#038; Dehaene, S. (2012). An accumulator model for spontaneous neural activity prior to self-initiated movement. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 109(42), E2904-E2913. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1210467109\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1210467109<\/a><\/li>\n<li>Schultze-Kraft, M., Birman, D., Rusconi, M., Allefeld, C., G\u00f6rgen, K., D\u00e4hne, S., Blankertz, B., &#038; Haynes, J.-D. (2016). The point of no return in vetoing self-initiated movements. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 113(4), 1080-1085. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1513569112\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1513569112<\/a><\/li>\n<li>Soon, C. S., Brass, M., Heinze, H.-J., &#038; Haynes, J.-D. (2008). Unconscious determinants of free decisions in the human brain. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 11(5), 543-545. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.2112\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.2112<\/a><\/li>\n<li>Vohs, K. D., &#038; Schooler, J. W. (2008). The value of believing in free will: Encouraging a belief in determinism increases cheating. <em>Psychological Science<\/em>, 19(1), 49-54. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2008.02045.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9280.2008.02045.x<\/a><\/li>\n<li>Wegner, D. M. (2002). <em>The Illusion of Conscious Will<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse rigoureuse de l&rsquo;exp\u00e9rience de Benjamin Libet sur le libre arbitre, ses protocoles neurophysiologiques, ses d\u00e9bats et ses implications contemporaines.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[459,1538,647],"tags":[1477,6802,3978,6804,6803],"class_list":["post-4833","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-philosophie-de-lesprit","category-psychologie-cognitive","tag-agentivite","tag-benjamin-libet","tag-libre-arbitre","tag-neurophilosophie","tag-potentiel-de-preparation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4833","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4833"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4833\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4833"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4833"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4833"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}