{"id":4826,"date":"2026-09-11T13:34:34","date_gmt":"2026-09-11T13:34:34","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke\/"},"modified":"2026-09-11T13:34:34","modified_gmt":"2026-09-11T13:34:34","slug":"decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke","title":{"rendered":"La d\u00e9couverte du potentiel de pr\u00e9paration &#8211; Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des soubassements neurophysiologiques de la volont\u00e9 humaine a longtemps constitu\u00e9 un horizon infranchissable pour les sciences exp\u00e9rimentales. Durant des si\u00e8cles, la question de l&rsquo;initiation de l&rsquo;action motrice spontan\u00e9e est demeur\u00e9e l&rsquo;apanage quasi exclusif de la m\u00e9taphysique et de la philosophie de l&rsquo;esprit. De Ren\u00e9 Descartes th\u00e9orisant le r\u00f4le d&rsquo;aiguillage de la glande pin\u00e9ale aux postulats d&rsquo;Emmanuel Kant sur l&rsquo;autonomie transcendantale du vouloir, la gen\u00e8se de l&rsquo;acte volontaire semblait \u00e9chapper par nature aux instruments de mesure du monde physique. M\u00eame apr\u00e8s la naissance de la physiologie moderne au XIXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de pionniers comme Hermann von Helmholtz ou Charles Sherrington, le syst\u00e8me nerveux central continuait d&rsquo;\u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 principalement sous l&rsquo;angle du r\u00e9flexe ou de la r\u00e9ponse conditionn\u00e9e : une m\u00e9canique sophistiqu\u00e9e r\u00e9agissant \u00e0 des sollicitations environnementales pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>Ce paradigme r\u00e9actif a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment boulevers\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 1960 au sein du d\u00e9partement de neurophysiologie clinique de l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau. Deux chercheurs allemands, le neurologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hans_Helmut_Kornhuber\">Hans Helmut Kornhuber<\/a> et son jeune doctorant <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/L%C3%BCder_Deecke\">L\u00fcder Deecke<\/a>, entreprirent l&rsquo;audacieux projet de traquer l&#8217;empreinte \u00e9lectrophysiologique pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;action motrice pleinement auto-initi\u00e9e. En d\u00e9veloppant une m\u00e9thodologie technique in\u00e9dite pour contourner l&rsquo;absence de rep\u00e8re temporel externe \u2014 le r\u00e9tro-moyennage sur bande magn\u00e9tique \u2014, ils mirent en \u00e9vidence une onde \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9brale lente, d&rsquo;une amplitude de quelques microvolts seulement, qui \u00e9merge sur le scalp plus d&rsquo;une seconde avant l&rsquo;activation musculaire m\u00e9canique. Ils baptis\u00e8rent cette onde le <em>Bereitschaftspotential<\/em>, universellement traduit en fran\u00e7ais par \u00ab potentiel de pr\u00e9paration \u00bb et en anglais par \u00ab <em>readiness potential<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte du potentiel de pr\u00e9paration ne s&rsquo;est pas content\u00e9e d&rsquo;enrichir le corpus de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie clinique : elle a instaur\u00e9 une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure. En apportant la preuve mat\u00e9rielle que le cerveau humain \u00e9labore, planifie et orchestre silencieusement l&rsquo;action bien avant que le premier motoneurone spinal ne d\u00e9charge, Kornhuber et Deecke ont ouvert un champ d&rsquo;investigation colossal. Des c\u00e9l\u00e8bres et controvers\u00e9es exp\u00e9riences de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Benjamin_Libet\">Benjamin Libet<\/a> sur la conscience de la d\u00e9cision motrice jusqu&rsquo;aux mod\u00e8les contemporains de l&rsquo;accumulation stochastique du signal neuronal et aux interfaces cerveau-machine les plus sophistiqu\u00e9es, le <em>Bereitschaftspotential<\/em> demeure un concept fondamental pour quiconque cherche \u00e0 comprendre comment la mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale engendre l&rsquo;action intentionnelle.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et paradigmes neurophysiologiques des ann\u00e9es 1960<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie avant la d\u00e9couverte<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG), d\u00e9couverte quatre d\u00e9cennies plus t\u00f4t par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hans_Berger\">Hans Berger<\/a>, est devenue un outil diagnostique incontournable en neurologie clinique, notamment pour le diagnostic des \u00e9pilepsies, des enc\u00e9phalopathies et des l\u00e9sions structurales focales. Sur le plan de la recherche fondamentale, la neurophysiologie humaine est alors domin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9tude des potentiels \u00e9voqu\u00e9s sensoriels. Les chercheurs s&rsquo;int\u00e9ressent prioritairement aux r\u00e9ponses \u00e9lectriques du cortex visuel, auditif ou somesth\u00e9sique \u00e0 la suite d&rsquo;une stimulation physique ext\u00e9rieure br\u00e8ve, standardis\u00e9e et parfaitement synchronis\u00e9e dans le temps, comme un flash lumineux ou un clic auditif. Gr\u00e2ce aux premiers dispositifs de sommation moyenne introduits par George Dawson \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, il est en effet ais\u00e9 de synchroniser l&rsquo;enregistrement EEG sur un marqueur temporel pr\u00e9cis (le stimulus) afin de moyenner le signal et d&rsquo;extraire des ondes de faible amplitude du bruit de fond c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9pendance envers un d\u00e9clencheur externe refl\u00e8te les contraintes techniques s\u00e9v\u00e8res li\u00e9es au rapport signal sur bruit en \u00e9lectrophysiologie de surface. L&rsquo;activit\u00e9 spontan\u00e9e de l&rsquo;EEG, oscillant constamment entre les bandes delta, th\u00eata, alpha et b\u00eata, pr\u00e9sente une amplitude de plusieurs dizaines de microvolts, masquant impitoyablement les micro-variations de potentiel li\u00e9es aux processus cognitifs internes. Isoler l&rsquo;activit\u00e9 motrice endog\u00e8ne semble d\u00e8s lors une impasse : dans un acte purement spontan\u00e9, il n&rsquo;existe par d\u00e9finition aucun stimulus ext\u00e9rieur sur lequel caler le d\u00e9but de l&rsquo;analyse computationnelle.<\/p>\n<p>Cette limitation instrumentale a aliment\u00e9 et renforc\u00e9 une conception passive et m\u00e9caniste du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral. H\u00e9ritiers du b\u00e9haviorisme et du sch\u00e9ma pavlovien du stimulus-r\u00e9ponse, de nombreux neurophysiologistes consid\u00e8rent implicitement le syst\u00e8me nerveux central comme un r\u00e9seau de traitement d&rsquo;informations essentiellement r\u00e9actif, attendant une entr\u00e9e sensorielle pour formuler une sortie motrice. Le cerveau est per\u00e7u comme une machine \u00e0 transformer les signaux de l&rsquo;environnement en actes moteurs adapt\u00e9s, rel\u00e9guant l&rsquo;action volontaire et auto-initi\u00e9e au rang d&rsquo;illusion insaisissable pour la d\u00e9marche scientifique exp\u00e9rimentale, faute d&rsquo;outils analytiques appropri\u00e9s pour explorer les processus neuronaux pr\u00e9c\u00e9dant les actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<h3>1.2 La qu\u00eate d&rsquo;une trace physiologique de la volont\u00e9 motrice<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de ce mod\u00e8le r\u00e9actif, une poign\u00e9e de penseurs et de physiologistes s&rsquo;interrogent sur la faisabilit\u00e9 d&rsquo;une capture physiologique de la volition motrice. Les d\u00e9bats philosophiques et neurophysiologiques autour de l&rsquo;action spontan\u00e9e connaissent un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Des figures de la neurophysiologie computationnelle et int\u00e9grative, influenc\u00e9es par les travaux de John Carew Eccles et de Charles Sherrington, formulent des hypoth\u00e8ses sur le r\u00f4le r\u00e9gulateur du cortex c\u00e9r\u00e9bral dans la gen\u00e8se intentionnelle du mouvement. On suppose que le cortex moteur primaire, ainsi que les structures frontales adjacentes, doivent n\u00e9cessairement subir une r\u00e9organisation dynamique de leur excitabilit\u00e9 synaptique pr\u00e9alablement \u00e0 l&rsquo;envoi de la commande motrice descendante le long du faisceau pyramidal.<\/p>\n<p>Toutefois, pour d\u00e9montrer cette hypoth\u00e8se de mani\u00e8re irr\u00e9futable, il est indispensable de rompre d\u00e9finitivement avec les paradigmes classiques de temps de r\u00e9action initi\u00e9s par Hermann von Helmholtz et Franciscus Donders au XIXe si\u00e8cle. Dans une t\u00e2che de temps de r\u00e9action, le sujet r\u00e9pond le plus vite possible \u00e0 un signal donn\u00e9 ; le processus c\u00e9r\u00e9bral mesur\u00e9 reste donc tributaire de la d\u00e9tection de ce signal et rel\u00e8ve de l&rsquo;int\u00e9gration sensorimotrice r\u00e9active, non de l&rsquo;action auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Explorer la motricit\u00e9 volontaire exige un protocole r\u00e9volutionnaire o\u00f9 le sujet d\u00e9cide lui-m\u00eame, en toute libert\u00e9 et sans contrainte temporelle pr\u00e9\u00e9tablie, du moment pr\u00e9cis o\u00f9 il amorcera son mouvement.<\/p>\n<p>Ce basculement conceptuel soul\u00e8ve des r\u00e9sistances acad\u00e9miques majeures. La majorit\u00e9 des neurophysiologistes de l&rsquo;\u00e9poque estiment que l&rsquo;action spontan\u00e9e est soit trop erratique, instable et asynchrone pour \u00eatre capt\u00e9e sous forme d&rsquo;un signal coh\u00e9rent en surface, soit noy\u00e9e de mani\u00e8re irr\u00e9versible dans la d\u00e9synchronisation de l&rsquo;\u00e9lectrocorticogramme. L&rsquo;entreprise d&rsquo;isoler l&#8217;empreinte neuronale d&rsquo;un acte de pure volont\u00e9 motrice appara\u00eet \u00e0 beaucoup comme une tentative chim\u00e9rique de mesurer l&rsquo;immat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;environnement de recherche \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans l&rsquo;Allemagne d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, au sein de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau, que les conditions mat\u00e9rielles et intellectuelles permettant de relever ce d\u00e9fi vont converger. Fribourg poss\u00e8de une tradition d&rsquo;excellence m\u00e9dicale forg\u00e9e par des d\u00e9cennies de recherche clinique rigoureuse. La ville accueille alors l&rsquo;un des centres les plus r\u00e9put\u00e9s d&rsquo;Europe pour la neurologie et la neurophysiologie clinique, dirig\u00e9 d&rsquo;une main de ma\u00eetre par le professeur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Richard_Jung_(neurologist)\">Richard Jung<\/a>.<\/p>\n<p>Richard Jung a instaur\u00e9 dans son d\u00e9partement une m\u00e9thodologie d&rsquo;une exigence exceptionnelle, associant l&rsquo;observation clinique minutieuse au lit du patient \u00e0 une exp\u00e9rimentation \u00e9lectrophysiologique de pointe sur l&rsquo;animal et l&rsquo;humain. Son laboratoire est un terreau fertile o\u00f9 se c\u00f4toient neurologues, psychiatres, physiciens et ing\u00e9nieurs. Jung encourage l&rsquo;innovation technique pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes cliniques insolubles, favorisant une libert\u00e9 acad\u00e9mique totale pour ses jeunes collaborateurs tout en exigeant une rigueur absolue dans le traitement statistique et le contr\u00f4le des signaux.<\/p>\n<p>Cet environnement fribourgeois se distingue par une synergie unique entre la mod\u00e9lisation th\u00e9orique des r\u00e9seaux neuronaux et l&rsquo;instrumentation sur mesure. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les ordinateurs de laboratoire n&rsquo;en sont qu&rsquo;\u00e0 leurs balbutiements et o\u00f9 le mat\u00e9riel commercial d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la recherche cognitive n&rsquo;existe pratiquement pas, les chercheurs doivent souvent concevoir, souder et adapter eux-m\u00eames leurs circuits \u00e9lectroniques et leurs dispositifs d&rsquo;enregistrement. C&rsquo;est dans ce cadre hautement stimulant, alliant audace conceptuelle et ma\u00eetrise technique de l&rsquo;\u00e9lectronique analogique, que Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke vont poser les bases de leur protocole historique.<\/p>\n<h2>2. Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke : Trajectoires acad\u00e9miques des pionniers<\/h2>\n<h3>2.1 Hans Helmut Kornhuber : Le mentor visionnaire<\/h3>\n<p>Hans Helmut Kornhuber (1928-2009) s&rsquo;impose comme l&rsquo;un des esprits les plus brillants et originaux de la neurologie allemande de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Form\u00e9 \u00e0 la m\u00e9decine et aux sciences fondamentales aux universit\u00e9s de Munich, G\u00f6ttingen, B\u00e2le et Fribourg, il manifeste tr\u00e8s t\u00f4t un int\u00e9r\u00eat profond pour les bases neurobiologiques des fonctions cognitives sup\u00e9rieures et du comportement. Loin de limiter son champ de vision aux pathologies l\u00e9sionnelles classiques, Kornhuber est anim\u00e9 par une ambition \u00e9pist\u00e9mologique : percer les m\u00e9canismes \u00e9lectrophysiologiques par lesquels le cerveau humain unifie la perception sensorielle, la conscience et l&rsquo;action orient\u00e9e vers un but.<\/p>\n<p>Au sein du laboratoire de Richard Jung \u00e0 Fribourg, o\u00f9 il travaille comme m\u00e9decin-chercheur senior, Kornhuber consacre d&rsquo;abord ses efforts \u00e0 la physiologie du syst\u00e8me vestibulaire et des voies oculomotrices, d\u00e9montrant les connexions du cortex vestibulaire chez les primates. Cette exp\u00e9rience lui conf\u00e8re une ma\u00eetrise absolue des syst\u00e8mes de r\u00e9troaction sensorimotrice et du traitement des signaux \u00e9lectrophysiologiques complexes. Persuad\u00e9 que la neurophysiologie doit s&rsquo;attaquer au probl\u00e8me de l&rsquo;auto-d\u00e9termination et de la libert\u00e9 motrice, il \u00e9labore la structure conceptuelle du projet sur les mouvements volontaires.<\/p>\n<p>Kornhuber se distingue par une intuition scientifique p\u00e9n\u00e9trante, coupl\u00e9e \u00e0 une intransigeance m\u00e9thodologique absolue. Il est convaincu que le cerveau ne peut pas commencer son activit\u00e9 motrice au moment m\u00eame o\u00f9 le muscle commence \u00e0 se contracter : il doit exister une phase pr\u00e9alable, subconsciente ou consciente, de pr\u00e9paration corticale que la science moderne a le devoir de mat\u00e9rialiser. En endossant le r\u00f4le de mentor et de directeur de recherche, il insuffle au projet son armature intellectuelle et guide les choix strat\u00e9giques de l&rsquo;exp\u00e9rimentation.<\/p>\n<h3>2.2 L\u00fcder Deecke : L&rsquo;exp\u00e9rimentateur et doctorant innovant<\/h3>\n<p>\u00c0 cette vision s&rsquo;associe l&rsquo;\u00e9nergie, l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 pratique et la t\u00e9nacit\u00e9 d&rsquo;un jeune \u00e9tudiant en m\u00e9decine : L\u00fcder Deecke, n\u00e9 en 1938. \u00c0 la recherche d&rsquo;un sujet pour sa th\u00e8se de doctorat, Deecke rejoint le d\u00e9partement de Richard Jung en 1964. S\u00e9duit par l&rsquo;audace des hypoth\u00e8ses de Kornhuber, le jeune doctorant accepte de se lancer dans une entreprise que la majorit\u00e9 des seniors de l&rsquo;institut consid\u00e8rent alors comme un risque inconsid\u00e9r\u00e9 pour une th\u00e8se m\u00e9dicale : enregistrer une activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale hypoth\u00e9tique sans stimulus de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>Deecke apporte au projet une comp\u00e9tence technique exceptionnelle, une patience m\u00e9ticuleuse et une volont\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rimentation in\u00e9puisable. C&rsquo;est lui qui con\u00e7oit et calibre au quotidien les dispositifs d&rsquo;enregistrement, qui place minutieusement les dizaines d&rsquo;\u00e9lectrodes de scalp sur les sujets d&rsquo;exp\u00e9rience \u2014 servant souvent lui-m\u00eame de sujet de contr\u00f4le lors de s\u00e9ances d&rsquo;enregistrement interminables \u2014 et qui assure la maintenance des syst\u00e8mes d&rsquo;amplification et d&rsquo;enregistrement magn\u00e9tique. Il fait preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 remarquable \u00e0 identifier les moindres art\u00e9facts physiologiques et techniques pour les \u00e9liminer de l&rsquo;analyse finale.<\/p>\n<p>Ce travail de doctorat sera l&rsquo;acte fondateur d&rsquo;une carri\u00e8re internationale prestigieuse. Plus tard, L\u00fcder Deecke deviendra professeur et directeur de la clinique universitaire de neurologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne, s&rsquo;imposant pendant plusieurs d\u00e9cennies comme l&rsquo;une des sommit\u00e9s mondiales de la physiologie du cortex moteur, de la neurog\u00e9riatrie et de l&rsquo;\u00e9tude des mouvements anormaux, tout en poursuivant sans rel\u00e2che l&rsquo;exploration des diff\u00e9rentes facettes du potentiel qu&rsquo;il avait co-d\u00e9couvert \u00e0 Fribourg.<\/p>\n<h3>2.3 Une collaboration symbiotique f\u00e9conde<\/h3>\n<p>L&rsquo;association entre Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke repr\u00e9sente l&rsquo;arch\u00e9type d&rsquo;une collaboration scientifique symbiotique r\u00e9ussie. La maturit\u00e9 clinique, l&rsquo;envergure conceptuelle et la perspective holistique de Kornhuber ont trouv\u00e9 dans la rigueur exp\u00e9rimentale, la curiosit\u00e9 et l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 technique de Deecke leur exact pendant op\u00e9ratoire. Ensemble, bravant les critiques initiales au sein m\u00eame de l&rsquo;universit\u00e9 de Fribourg, o\u00f9 certains de leurs coll\u00e8gues raillaient leur recherche d&rsquo;un \u00ab fant\u00f4me dans la machine \u00bb, le tandem s&rsquo;enferme des mois durant dans la chambre blind\u00e9e de l&rsquo;institut.<\/p>\n<p>Leur pers\u00e9v\u00e9rance porte ses fruits au printemps 1964, lorsque les premiers trac\u00e9s stables et reproductibles d&rsquo;une onde lente n\u00e9gative pr\u00e9c\u00e9dant le mouvement commencent \u00e0 \u00e9merger de mani\u00e8re \u00e9clatante des s\u00e9ries d&rsquo;enregistrements. D\u00e8s lors, le bin\u00f4me affine les protocoles de validation, multiplie les conditions exp\u00e9rimentales de contr\u00f4le et \u00e9carte syst\u00e9matiquement toutes les sources potentielles de biais, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des art\u00e9facts \u00e9lectro-oculaires, des micro-mouvements faciaux ou des fluctuations de conductance cutan\u00e9e.<\/p>\n<p>Leur complicit\u00e9 intellectuelle donnera lieu \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;articles historiques, dont la publication s\u00e9minale de 1965 dans laquelle ils forgent le vocable allemand de <em>Bereitschaftspotential<\/em>. M\u00eame lorsque leurs chemins professionnels se s\u00e9parent g\u00e9ographiquement dans les ann\u00e9es 1970 \u2014 Kornhuber prenant la direction du d\u00e9partement de neurologie de la toute nouvelle Universit\u00e9 d&rsquo;Ulm et Deecke poursuivant sa trajectoire \u00e0 Fribourg, \u00e0 Vancouver puis \u00e0 Vienne \u2014, les deux hommes conserveront une profonde estime r\u00e9ciproque et signeront ult\u00e9rieurement ensemble un trait\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence r\u00e9capitulant leur combat pour l&rsquo;int\u00e9gration neurophysiologique de la volont\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;innovation m\u00e9thodologique : Le principe du r\u00e9tro-moyennage (reverse averaging)<\/h2>\n<h3>3.1 Le d\u00e9fi technique de l&rsquo;enregistrement de l&rsquo;action spontan\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour mesurer les modifications de l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;action volontaire spontan\u00e9e, Kornhuber et Deecke se heurtent d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 un paradoxe m\u00e9thodologique a priori insurmontable. Pour moyenner un signal EEG afin d&rsquo;isoler une onde de faible voltage du bruit synaptique continu (conform\u00e9ment au principe d&rsquo;extraction du signal th\u00e9oris\u00e9 par la th\u00e9orie de l&rsquo;information), l&rsquo;analyseur doit imp\u00e9rativement conna\u00eetre l&rsquo;instant exact o\u00f9 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d&rsquo;int\u00e9r\u00eat se produit pour superposer les \u00e9poques temporelles identiques. Or, dans les paradigmes de potentiels \u00e9voqu\u00e9s sensoriels, c&rsquo;est l&rsquo;ordinateur qui g\u00e9n\u00e8re le stimulus d\u00e9clencheur (un signal sonore ou lumineux) et qui enclenche simultan\u00e9ment le balayage de la m\u00e9moire temporelle d&rsquo;enregistrement.<\/p>\n<p>Dans le cas d&rsquo;un mouvement purement volontaire et spontan\u00e9, il est proscrit d&rsquo;utiliser un signal externe d&rsquo;incitation : si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur donnait l&rsquo;ordre \u00ab appuyez maintenant \u00bb, le mouvement redeviendrait une r\u00e9ponse r\u00e9active \u00e0 une consigne, alt\u00e9rant son caract\u00e8re intrins\u00e8que d&rsquo;acte auto-initi\u00e9. D&rsquo;autre part, si l&rsquo;on attend que le doigt appuie sur un bouton-poussoir pour d\u00e9clencher l&rsquo;enregistrement, l&rsquo;acte moteur est d\u00e9j\u00e0 en train de s&rsquo;achever, les motoneurones spinaux ont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9charg\u00e9, le muscle agoniste s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 contract\u00e9, et le cortex a d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u les premi\u00e8res r\u00e9troactions proprioceptives p\u00e9riph\u00e9riques. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur arrive trop tard : la phase critique de pr\u00e9paration mentale et d&rsquo;orchestration pr\u00e9-motrice, qui se situe enti\u00e8rement dans les centaines de millisecondes pr\u00e9c\u00e9dant le geste, est irr\u00e9m\u00e9diablement perdue.<\/p>\n<p>L&rsquo;obstacle est aggrav\u00e9 par l&rsquo;amplitude infime des variations de potentiel \u00e9lectrique attendues. Les signaux corticaux lents de pr\u00e9paration sont suppos\u00e9s mesurer entre 5 et 15 microvolts (\u00b5V), alors que l&rsquo;amplitude cr\u00eate-\u00e0-cr\u00eate de l&rsquo;EEG spontan\u00e9 d&rsquo;un sujet au repos atteint facilement 50 \u00e0 100 \u00b5V dans la bande de fr\u00e9quence alpha (8-12 Hz), sans compter les art\u00e9facts musculaires et oculaires qui d\u00e9passent souvent plusieurs centaines de microvolts. Le d\u00e9fi consiste donc \u00e0 inventer une technique capable d&rsquo;enregistrer l&rsquo;inconnu avant qu&rsquo;il ne se produise, en calant r\u00e9troactivement l&rsquo;analyse temporelle sur le d\u00e9but m\u00e9canique de l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;invention du r\u00e9tro-moyennage sur bande magn\u00e9tique<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9soudre cette quadrature du cercle \u00e9lectrophysiologique, Kornhuber et Deecke con\u00e7oivent une approche d&rsquo;une prodigieuse ing\u00e9niosit\u00e9 : le principe du <em>r\u00e9tro-moyennage<\/em> (souvent d\u00e9sign\u00e9 dans la litt\u00e9rature internationale par l&rsquo;expression anglaise <em>reverse averaging<\/em> ou <em>backward averaging<\/em>). Ne disposant pas \u00e0 cette \u00e9poque de m\u00e9moires num\u00e9riques \u00e0 acc\u00e8s direct ni de m\u00e9moires tampons informatiques circulaires (telles qu&rsquo;utilis\u00e9es dans les syst\u00e8mes informatiques modernes pour enregistrer en continu), ils exploitent les propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9caniques de l&rsquo;enregistrement analogique sur bande magn\u00e9tique instrumentale \u00e0 plusieurs pistes.<\/p>\n<p>Leur m\u00e9thode se d\u00e9roule en plusieurs \u00e9tapes s\u00e9quentielles :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans un premier temps, l&rsquo;ensemble des signaux \u00e9lectroenc\u00e9phalographiques (provenant de multiples d\u00e9rivations sur le scalp) et les signaux \u00e9lectromyographiques (EMG) captant l&rsquo;activit\u00e9 des muscles agonistes de la main sont enregistr\u00e9s de mani\u00e8re ininterrompue sur une bande magn\u00e9tique tournant \u00e0 vitesse constante pendant plusieurs dizaines de minutes, durant lesquelles le sujet ex\u00e9cute des dizaines de mouvements volontaires.<\/li>\n<li>Une fois la session termin\u00e9e, la bande magn\u00e9tique est retir\u00e9e de la bobine r\u00e9ceptrice, retourn\u00e9e, et replac\u00e9e sur l&rsquo;enregistreur pour \u00eatre lue <em>\u00e0 l&rsquo;envers<\/em> (ou en d\u00e9filement r\u00e9trograde).<\/li>\n<li>Lors de cette lecture invers\u00e9e, le signal EMG correspondant au d\u00e9clenchement de la contraction musculaire se pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectronique de d\u00e9tection avant l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale qui l&rsquo;avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans le temps r\u00e9el. Le pic EMG invers\u00e9 sert alors d&rsquo;impulsion de d\u00e9clenchement (<em>trigger<\/em>) pour un ordinateur d\u00e9di\u00e9 au calcul de moyennes, le <em>Computer of Average Transients<\/em> (CAT-400), un appareil pionnier con\u00e7u par Mnemotron Corporation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;ordinateur CAT-400, synchronis\u00e9 avec pr\u00e9cision sur le d\u00e9clenchement de ce front montant EMG, accumule et somme num\u00e9riquement les segments de signal EEG situ\u00e9s chronologiquement en amont du mouvement musculaire. En r\u00e9p\u00e9tant ce moyennage sur plusieurs centaines de mouvements (g\u00e9n\u00e9ralement entre 100 et 500 essais par condition exp\u00e9rimentale), le bruit de fond \u00e9lectroenc\u00e9phalographique stochastique, dont la phase est al\u00e9atoire par rapport au mouvement, s&rsquo;annule progressivement selon la loi des grands nombres (la r\u00e9duction du bruit \u00e9tant proportionnelle \u00e0 la racine carr\u00e9e du nombre d&rsquo;essais). Parall\u00e8lement, toute onde \u00e9lectrique pr\u00e9sentant une relation temporelle et de phase constante avec le d\u00e9but de l&rsquo;action musculaire \u00e9merge nettement du trac\u00e9. Kornhuber et Deecke venaient de doter la neurophysiologie d&rsquo;une machine \u00e0 remonter le temps \u00e9lectrophysiologique.<\/p>\n<h3>3.3 Le protocole de d\u00e9clenchement par \u00e9lectromyographie<\/h3>\n<p>La pr\u00e9cision du r\u00e9tro-moyennage reposait imp\u00e9rativement sur la d\u00e9finition d&rsquo;un temps z\u00e9ro (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_0\">$T_0$<\/span>) irr\u00e9prochable. Kornhuber et Deecke comprirent imm\u00e9diatement que l&rsquo;utilisation d&rsquo;un contacteur m\u00e9canique ou d&rsquo;une touche de micro-rupteur pour marquer le d\u00e9but du mouvement introduirait une variabilit\u00e9 inacceptable de plusieurs dizaines de millisecondes, correspondant au temps d&rsquo;inertie m\u00e9canique du doigt et \u00e0 la d\u00e9formation \u00e9lastique de la peau avant l&rsquo;enfoncement physique du bouton.<\/p>\n<p>Pour contourner ce probl\u00e8me, ils choisirent d&rsquo;\u00e9tablir le rep\u00e8re temporel absolu directement au niveau du muscle par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Electromyography\">\u00e9lectromyographie<\/a> de surface. Des paires d&rsquo;\u00e9lectrodes bipolaires en chlorure d&rsquo;argent \u00e9taient coll\u00e9es avec une extr\u00eame pr\u00e9cision sur la peau surplombant le muscle agoniste effectuant l&rsquo;action (en l&rsquo;occurrence, le muscle fl\u00e9chisseur commun des doigts ou le premier interosseux dorsal lors des flexions de l&rsquo;index). Le signal EMG \u00e9tait amplifi\u00e9, filtr\u00e9 \u00e0 travers un passe-bande adapt\u00e9, puis redress\u00e9 et dirig\u00e9 vers un circuit \u00e9lectronique de d\u00e9tection de seuil (un trigger de Schmitt ajustable).<\/p>\n<p>D\u00e8s que les premiers potentiels d&rsquo;action musculaires franchissaient ce seuil ultra-pr\u00e9cis \u2014 marquant l&rsquo;arriv\u00e9e de la premi\u00e8re vol\u00e9e descendante d&rsquo;influx nerveux \u00e0 la jonction neuromusculaire, soit 20 \u00e0 40 millisecondes avant tout d\u00e9placement cin\u00e9matique mesurable du doigt \u2014, une impulsion logique \u00e9lectrique calibr\u00e9e \u00e9tait inscrite sur une piste d\u00e9di\u00e9e de la bande magn\u00e9tique. Cette synchronisation myographique pr\u00e9sentait l&rsquo;immense avantage d&rsquo;\u00e9liminer toute latence \u00e9lectrom\u00e9canique p\u00e9riph\u00e9rique. Les chercheurs instaur\u00e8rent parall\u00e8lement des contr\u00f4les stricts pour rejeter automatiquement les essais pollu\u00e9s par des clignements de paupi\u00e8res (via un enregistrement \u00e9lectro-oculographique continu, EOG), des contractions involontaires des muscles de la m\u00e2choire ou des art\u00e9facts respiratoires, garantissant que les donn\u00e9es moyenn\u00e9es refl\u00e9taient exclusivement la commande c\u00e9r\u00e9brale centrale pure.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale de 1964-1965 : D\u00e9roulement et premi\u00e8re mise en \u00e9vidence<\/h2>\n<h3>4.1 Le protocole exp\u00e9rimental standard<\/h3>\n<p>L&rsquo;installation exp\u00e9rimentale mise au point par Kornhuber et Deecke dans les sous-sols de l&rsquo;h\u00f4pital de Fribourg exigeait des conditions environnementales d&rsquo;une rigueur absolue. Pour \u00e9viter toute induction \u00e9lectromagn\u00e9tique parasite issue du r\u00e9seau \u00e9lectrique \u00e0 50 Hz, le sujet \u00e9tait install\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une chambre blind\u00e9e \u00e9lectriquement (cage de Faraday) et isol\u00e9e acoustiquement. Le sujet \u00e9tait confortablement assis dans un fauteuil m\u00e9dical inclinable, dot\u00e9 d&rsquo;accoudoirs sp\u00e9cialement rembourr\u00e9s pour soutenir l&rsquo;avant-bras et le poignet, de mani\u00e8re \u00e0 minimiser la fatigue posturale et \u00e0 pr\u00e9venir toute contraction musculaire tonique r\u00e9siduelle dans les membres sup\u00e9rieurs et le cou.<\/p>\n<p>La consigne donn\u00e9e aux volontaires sains (qui \u00e9taient des \u00e9tudiants en m\u00e9decine, des coll\u00e8gues de laboratoire ou les exp\u00e9rimentateurs eux-m\u00eames) \u00e9tait formul\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s stricte et formalis\u00e9e : les sujets devaient ex\u00e9cuter des flexions rapides et nettes de l&rsquo;index droit (ou gauche dans certaines s\u00e9ries) \u00e0 des intervalles auto-d\u00e9termin\u00e9s et irr\u00e9guliers. Pour pr\u00e9server l&rsquo;authenticit\u00e9 de l&rsquo;auto-initiation, il \u00e9tait explicitement interdit aux participants d&rsquo;adopter un rythme interne m\u00e9tronomique, de compter mentalement les secondes ou d&rsquo;aligner leurs mouvements sur leur respiration. Les mouvements devaient \u00eatre espac\u00e9s d&rsquo;au moins huit \u00e0 douze secondes afin de laisser \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale le temps de revenir \u00e0 sa ligne de base.<\/p>\n<p>Les s\u00e9ances d&rsquo;enregistrement duraient de longues heures. Pour obtenir une clart\u00e9 statistique satisfaisante, chaque sujet devait r\u00e9p\u00e9ter le geste entre 200 et plus de 1000 fois au cours de sessions successives. Deecke veillait \u00e0 interrompre l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e8s que le sujet manifestait des signes de somnolence ou de baisse d&rsquo;attention, car le niveau de vigilance et d&rsquo;engagement intentionnel constituait, comme ils le d\u00e9couvrirent rapidement, un d\u00e9terminant direct de la nettet\u00e9 du signal c\u00e9r\u00e9bral sous-jacent.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;\u00e9mergence visuelle de l&rsquo;onde lente pr\u00e9paratoire<\/h3>\n<p>L&rsquo;instant o\u00f9 la premi\u00e8re onde pr\u00e9paratoire apparut sur l&rsquo;\u00e9cran de l&rsquo;oscilloscope et sur les tables tra\u00e7antes du laboratoire marqua une date historique dans les neurosciences. Au fur et \u00e0 mesure que le CAT-400 int\u00e9grait les segments temporels invers\u00e9s, une d\u00e9flexion lente, fluide et ind\u00e9niablement n\u00e9gative commen\u00e7a \u00e0 se dessiner, partant de la ligne de base pour s&rsquo;\u00e9lever progressivement en direction du point de d\u00e9clenchement du mouvement.<\/p>\n<p>Cette onde n\u00e9gative pr\u00e9sentait des caract\u00e9ristiques fascinantes :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle d\u00e9butait tr\u00e8s pr\u00e9cocement, environ 1000 \u00e0 1500 millisecondes avant la premi\u00e8re d\u00e9charge du muscle agoniste \u00e0 l&rsquo;EMG.<\/li>\n<li>Elle affichait une pente ascendante d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 remarquable, croissant continuellement jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un pic de n\u00e9gativit\u00e9 quelques dizaines de millisecondes avant le d\u00e9clenchement de l&rsquo;action.<\/li>\n<li>Cette n\u00e9gativit\u00e9 ne ressemblait \u00e0 aucun potentiel \u00e9voqu\u00e9 sensoriel connu : elle \u00e9tait lente, continue, asym\u00e9trique dans sa dynamique temporelle, et d\u00e9pourvue des oscillations polyphasiques rapides typiques des r\u00e9ponses aux stimuli externes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;un art\u00e9fact instrumentale g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la machine ou d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne de polarisation des \u00e9lectrodes, Kornhuber et Deecke multipli\u00e8rent les contr\u00f4les cruciaux. Ils enregistr\u00e8rent notamment des sessions durant lesquelles l&rsquo;index du sujet \u00e9tait mobilis\u00e9 m\u00e9caniquement par un exp\u00e9rimentateur de mani\u00e8re passive, \u00e0 intervalles al\u00e9atoires. Dans cette condition passive, le trac\u00e9 pr\u00e9-mouvement demeurait rigoureusement plat : aucune trace de l&rsquo;onde lente n\u00e9gative n&rsquo;apparaissait sur le scalp, laissant place uniquement aux r\u00e9ponses somatosensorielles cons\u00e9cutives \u00e0 la stimulation m\u00e9canique articulaire. Le signal observ\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait donc pas li\u00e9 au d\u00e9placement du doigt, mais bien au processus nerveux pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;acte autonome.<\/p>\n<h3>4.3 La publication historique de 1965 dans Pfl\u00fcgers Archiv<\/h3>\n<p>Forts de donn\u00e9es irr\u00e9futables et v\u00e9rifi\u00e9es sur plusieurs cohortes, Kornhuber et Deecke r\u00e9digent leur m\u00e9moire s\u00e9minal \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1964. Intitul\u00e9 sobrement <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/BF00412360\"><em>Hirnpotential\u00e4nderungen bei Willk\u00fcrbewegungen und passiven Bewegungen des Menschen: Bereitschaftspotential und r\u00fcckmeldende Potentiale<\/em><\/a> (\u00ab Modifications des potentiels c\u00e9r\u00e9braux lors de mouvements volontaires et de mouvements passifs chez l&rsquo;homme : potentiel de pr\u00e9paration et potentiels de r\u00e9troaction \u00bb), le manuscrit est soumis \u00e0 la prestigieuse revue allemande de physiologie <em>Pfl\u00fcgers Archiv f\u00fcr die gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere<\/em>, o\u00f9 il est publi\u00e9 au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1965.<\/p>\n<p>Dans ce texte fondateur de plus de trente pages, les auteurs introduisent pour la premi\u00e8re fois le terme de <strong>Bereitschaftspotential<\/strong> dans le lexique biom\u00e9dical. Ils y d\u00e9crivent avec une pr\u00e9cision chirurgicale la morphologie de l&rsquo;onde, ses amplitudes, sa chronom\u00e9trie, sa topographie sur le scalp et ses modifications selon que le geste est ex\u00e9cut\u00e9 par la main droite ou la main gauche. L&rsquo;article d\u00e9taille \u00e9galement les potentiels qui succ\u00e8dent imm\u00e9diatement au mouvement, posant les bases d&rsquo;une classification int\u00e9grale de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie motrice.<\/p>\n<p>L&rsquo;accueil initial de la communaut\u00e9 scientifique internationale fut teint\u00e9 d&rsquo;admiration mais aussi d&rsquo;un profond scepticisme. Des laboratoires aux \u00c9tats-Unis, au Royaume-Uni et en France tent\u00e8rent dans un premier temps de reproduire le montage, doutant qu&rsquo;un tel signal pr\u00e9paratoire ait pu \u00e9chapper aux investigations ant\u00e9rieures pendant des d\u00e9cennies. Cependant, en l&rsquo;espace de quelques ann\u00e9es, les \u00e9quipes majeures d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie humaine (notamment les groupes de Grey Walter au Burden Neurological Institute \u00e0 Bristol, et de Herbert Vaughan \u00e0 New York) confirm\u00e8rent point par point l&rsquo;exactitude des observations de Kornhuber et Deecke. Le terme de <em>Bereitschaftspotential<\/em> devint un standard international, conserv\u00e9 tel quel dans la langue de Goethe par les neurophysiologistes du monde entier, au m\u00eame titre que le concept de <em>Gestalt<\/em> en psychologie.<\/p>\n<h2>5. Caract\u00e9risation \u00e9lectrophysiologique du Bereitschaftspotential (BP)<\/h2>\n<h3>5.1 Morphologie temporelle et amplitude de l&rsquo;onde<\/h3>\n<p>Le <em>Bereitschaftspotential<\/em> (BP) se caract\u00e9rise d&rsquo;un point de vue morphologique comme une onde lente continue \u00e0 polarit\u00e9 n\u00e9gative. Son profil temporel se d\u00e9ploie typiquement sur une dur\u00e9e consid\u00e9rable au regard des \u00e9chelles habituelles de la neurophysiologie : il s&rsquo;amorce le plus souvent entre 1000 et 1500 millisecondes avant le premier signal myographique d\u00e9celable (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_0\">$T_0$<\/span>), bien que dans des t\u00e2ches impliquant une forte d\u00e9lib\u00e9ration, un effort intense ou une posture complexe, son \u00e9mergence puisse \u00eatre d\u00e9cel\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e8s de deux secondes avant l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>L&rsquo;amplitude globale du potentiel de pr\u00e9paration est remarquablement modeste, oscillant g\u00e9n\u00e9ralement dans une fourchette comprise entre 5 et 15 microvolts (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\mu\\text{V}\">$\\mu\\text{V}$<\/span>) \u00e0 son point culminant. Cette amplitude est nettement inf\u00e9rieure \u00e0 celle des potentiels \u00e9voqu\u00e9s visuels ou auditifs majeurs, ce qui justifie la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un nombre \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;essais cumul\u00e9s pour obtenir une stabilisation satisfaisante de la ligne de base. L&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;onde suit une cin\u00e9tique non lin\u00e9aire : elle d\u00e9bute par une rampe ascendante tr\u00e8s progressive, presque imperceptible, avant de voir sa pente s&rsquo;infl\u00e9chir vers le haut de fa\u00e7on plus abrupte dans les derniers centaines de millisecondes pr\u00e9c\u00e9dant imm\u00e9diatement l&rsquo;explosion de l&rsquo;activit\u00e9 EMG.<\/p>\n<p>Le point de n\u00e9gativit\u00e9 maximale est atteint soit quelques fractions de seconde avant l&rsquo;activation musculaire, soit pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 les unit\u00e9s motrices p\u00e9riph\u00e9riques entrent en jeu, formant une cr\u00eate avant de basculer brutalement vers une polarit\u00e9 positive une fois le geste enclench\u00e9. Cette bascule refl\u00e8te la fin de la phase de pr\u00e9paration pure et la transition vers l&rsquo;ex\u00e9cution et l&rsquo;int\u00e9gration des signaux proprioceptifs aff\u00e9rents.<\/p>\n<h3>5.2 La polarit\u00e9 n\u00e9gative et sa signification neurobiologique<\/h3>\n<p>En \u00e9lectrophysiologie corticale, la polarit\u00e9 d&rsquo;une onde enregistr\u00e9e sur le cuir chevelu fournit des indications cruciales sur les m\u00e9canismes synaptiques \u00e9l\u00e9mentaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle cellulaire. Conform\u00e9ment aux principes de la th\u00e9orie des dip\u00f4les et de la conduction volumique mod\u00e9lis\u00e9s par la biophysique moderne, une n\u00e9gativit\u00e9 de surface enregistr\u00e9e sur le scalp correspond de mani\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rentielle \u00e0 une d\u00e9polarisation synaptique active survenant au niveau des dendrites apicales des grandes <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Pyramidal_cell\">cellules pyramidales<\/a> des couches corticales superficielles (couches I, II et III).<\/p>\n<p>Cette d\u00e9polarisation dendritique induit l&rsquo;entr\u00e9e massive d&rsquo;ions positifs (courant sodique ou calcique entrant) dans le compartiment extracellulaire superficiel, cr\u00e9ant un \u00ab puits \u00bb de courant (<em>current sink<\/em>) qui se traduit, pour une \u00e9lectrode d&rsquo;enregistrement pos\u00e9e sur le scalp au-dessus de ce secteur, par une d\u00e9flection de potentiel n\u00e9gative. D&rsquo;un point de vue neurofonctionnel, cette n\u00e9gativit\u00e9 corticale de surface traduit un \u00e9tat d&rsquo;excitabilit\u00e9 cellulaire accrue des r\u00e9seaux neuronaux sous-jacents. Les neurones pyramidaux sont amen\u00e9s plus pr\u00e8s de leur seuil de d\u00e9charge sodique unitaire : le cortex se place en situation de pr\u00e9-activation synaptique, facilitant le passage futur des influx eff\u00e9rents.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les ondes de surface \u00e0 polarit\u00e9 positive sont couramment associ\u00e9es soit \u00e0 une inhibition active (par hyperpolarisation des dendrites sous l&rsquo;action d&rsquo;interneurones GABAergiques g\u00e9n\u00e9rant des sources de courant extracellulaire), soit \u00e0 des puits de courant situ\u00e9s plus profond\u00e9ment dans les couches corticales V et VI. Le fait que le <em>Bereitschaftspotential<\/em> soit sans ambigu\u00eft\u00e9 une onde n\u00e9gative atteste sans conteste de sa fonction physiologique : il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un processus d&rsquo;attente passive ou de mise au repos, mais d&rsquo;une dynamique d&rsquo;amor\u00e7age facilitateur, un \u00e9chafaudage d&rsquo;excitabilit\u00e9 sous-corticale et corticale orchestr\u00e9 en vue de lib\u00e9rer l&rsquo;action motrice finale.<\/p>\n<h3>5.3 Facteurs modulant l&rsquo;amplitude et la dur\u00e9e du BP<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un signal rigide et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, le potentiel de pr\u00e9paration fait preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 modulable sous l&rsquo;action d&rsquo;un large faisceau de variables biom\u00e9caniques, cognitives et motivationnelles. Les travaux ult\u00e9rieurs de Kornhuber, Deecke et de multiples \u00e9quipes internationales ont permis de cartographier ces influences param\u00e9triques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;effort physique et la force musculaire requise :<\/strong> Lorsque le sujet doit surmonter une r\u00e9sistance m\u00e9canique \u00e9lev\u00e9e ou fournir une contraction isom\u00e9trique maximale plut\u00f4t qu&rsquo;une simple flexion de doigt sans charge, l&rsquo;amplitude globale du BP cro\u00eet de mani\u00e8re significative. Le syst\u00e8me nerveux recrute une masse neuronale proportionnelle \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de la force qu&rsquo;il anticipe devoir d\u00e9ployer.<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9cision spatiale et la complexit\u00e9 motrice :<\/strong> Un mouvement demandant une coordination motrice fine \u2014 par exemple, atteindre une cible millim\u00e9trique ou ex\u00e9cuter une s\u00e9quence motrice complexe de plusieurs doigts cons\u00e9cutifs \u2014 induit un BP d&rsquo;une dur\u00e9e plus \u00e9tendue et d&rsquo;une pente plus prononc\u00e9e qu&rsquo;un mouvement balistique grossier.<\/li>\n<li><strong>Le degr\u00e9 de motivation, d&rsquo;attention et de volition :<\/strong> Si l&rsquo;on associe l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 un enjeu motivationnel (par exemple via des renforcements mon\u00e9taires ou une t\u00e2che d&rsquo;attention soutenue), la n\u00e9gativit\u00e9 pr\u00e9paratoire gagne en amplitude. De m\u00eame, un acte hautement spontan\u00e9, o\u00f9 le sujet pr\u00eate une attention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 son intention int\u00e9rieure, g\u00e9n\u00e8re un signal pr\u00e9-moteur plus ample qu&rsquo;un geste accompli de fa\u00e7on routini\u00e8re ou semi-automatis\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>6. Les deux phases distinctes : Bereitschaftspotential pr\u00e9coce et tardif<\/h2>\n<h3>6.1 Le BP pr\u00e9coce (BP1) : La phase d&rsquo;organisation globale<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine de la dynamique spatio-temporelle du <em>Bereitschaftspotential<\/em> a conduit L\u00fcder Deecke et ses collaborateurs, dans des travaux approfondis publi\u00e9s au cours des ann\u00e9es 1970, \u00e0 formaliser la subdivision du signal en deux composantes physiologiques distinctes et compl\u00e9mentaires : le BP pr\u00e9coce (ou BP1) et le BP tardif (ou BP2).<\/p>\n<p>Le <strong>BP pr\u00e9coce (BP1)<\/strong> correspond au premier segment de l&rsquo;onde. Il s&rsquo;\u00e9tend chronologiquement de son apparition initiale \u2014 g\u00e9n\u00e9ralement entre -1500 ms et -1200 ms \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 approximativement 500 millisecondes avant l&rsquo;activation myographique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_0\">$T_0$<\/span>). Ce BP1 se caract\u00e9rise par une pente de n\u00e9gativit\u00e9 tr\u00e8s douce et mod\u00e9r\u00e9e, mais surtout par une distribution topographique remarquablement large, sym\u00e9trique et bilat\u00e9rale sur le scalp. L&rsquo;amplitude maximale du BP1 n&rsquo;est pas observ\u00e9e au-dessus des zones motrices primaires sp\u00e9cifiques du membre mobilis\u00e9, mais pr\u00e9cis\u00e9ment sur la ligne m\u00e9diane du cr\u00e2ne, au niveau du vertex (d\u00e9rivation <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_z\">$C_z$<\/span> selon le syst\u00e8me international 10-20).<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue fonctionnel, le BP1 est interpr\u00e9t\u00e9 comme le reflet de la planification motrice globale, non encore lat\u00e9ralis\u00e9e. C&rsquo;est durant cette phase que le syst\u00e8me nerveux central traite les dimensions non sp\u00e9cifiques de l&rsquo;acte : l&rsquo;\u00e9valuation globale de la posture, la coordination inter-h\u00e9misph\u00e9rique, l&rsquo;ajustement du tonus musculaire de soutien et la pr\u00e9paration cognitive g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;intention motrice. Les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux travaillent alors de concert pour cr\u00e9er un climat d&rsquo;excitabilit\u00e9 favorable au projet moteur.<\/p>\n<h3>6.2 Le BP tardif (BP2) ou potentiel de pr\u00e9mouvement : La lat\u00e9ralisation de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Vers -500 millisecondes avant le d\u00e9clenchement EMG, la dynamique \u00e9lectrophysiologique se modifie radicalement. C&rsquo;est l&rsquo;av\u00e8nement du <strong>BP tardif (BP2)<\/strong>, souvent d\u00e9sign\u00e9 dans la litt\u00e9rature sous le terme de \u00ab potentiel de pr\u00e9mouvement \u00bb (<em>pre-motion positivity\/negativity shift<\/em> ou <em>late BP<\/em>). Le BP2 se distingue imm\u00e9diatement par une acc\u00e9l\u00e9ration marqu\u00e9e de sa pente : la n\u00e9gativit\u00e9 s&rsquo;accentue brusquement pour foncer vers son z\u00e9nith terminal.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette rupture de pente, la topographie spatiale du signal subit une r\u00e9organisation majeure :<\/p>\n<ul>\n<li>La sym\u00e9trie bilat\u00e9rale qui caract\u00e9risait le BP1 dispara\u00eet au profit d&rsquo;une focalisation somatotopique et h\u00e9misph\u00e9rique prononc\u00e9e.<\/li>\n<li>L&rsquo;onde se lat\u00e9ralise nettement au-dessus de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral <em>controlat\u00e9ral<\/em> au membre qui s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 bouger. Ainsi, lors d&rsquo;un mouvement de l&rsquo;index droit, le BP2 devient pr\u00e9dominant sur les \u00e9lectrodes centrales gauches (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_3\">$C_3$<\/span>), tandis qu&rsquo;il reste d&rsquo;amplitude moindre ou stationnaire sur les r\u00e9gions ipsilat\u00e9rales droites (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_4\">$C_4$<\/span>).<\/li>\n<li>La cartographie \u00e9lectrique se concentre pr\u00e9cis\u00e9ment au niveau des repr\u00e9sentations somatotopiques du cortex moteur primaire correspondant au segment corporel cibl\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le BP2 traduit ainsi l&rsquo;\u00e9tape de sp\u00e9cification fine et ex\u00e9cutive de la commande motrice. Le plan abstrait \u00e9labor\u00e9 lors du BP1 est ici converti en un programme moteur concret : s\u00e9lection des groupes musculaires pr\u00e9cis, calage des param\u00e8tres de cin\u00e9matique angulaire, r\u00e9gulation des antagonistes et transmission de la consigne aux circuits neuronaux qui vont piloter l&rsquo;\u00e9tage spinal.<\/p>\n<h3>6.3 Le potentiel moteur (Motor Potential) et les composantes post-mouvement<\/h3>\n<p>\u00c0 mesure que l&rsquo;intervalle temporel se resserre entre -100 et 0 millisecondes, le BP tardif culmine et s&rsquo;articule avec un ensemble de d\u00e9flections rapides formant ce que Kornhuber et Deecke ont identifi\u00e9 sous le terme de <strong>potentiel moteur<\/strong> (<em>Motor Potential<\/em> ou MP). Ce potentiel moteur se compose d&rsquo;une onde n\u00e9gative abrupte, tr\u00e8s br\u00e8ve, centr\u00e9e exclusivement au-dessus de la circonvolution pr\u00e9centrale controlat\u00e9rale. Il marque l&rsquo;instant physiologique critique o\u00f9 les neurones pyramidaux g\u00e9ants de Betz (couche V de l&rsquo;aire 4 de Brodmann) d\u00e9chargent massivement de mani\u00e8re synchrone, envoyant la salve d&rsquo;influx moteurs descendants \u00e0 travers le tractus cortico-spinal vers les motoneurones alpha de la corne ant\u00e9rieure de la moelle \u00e9pini\u00e8re.<\/p>\n<p>D\u00e8s que le seuil myographique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_0\">$T_0$<\/span>) est franchi et que la contraction m\u00e9canique d\u00e9bute, le paysage \u00e9lectrique subit une inversion compl\u00e8te :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;onde plonge brutalement vers des valeurs positives : c&rsquo;est le d\u00e9but des potentiels post-mouvement.<\/li>\n<li>La premi\u00e8re onde majeure post-action est le <em>potentiel de r\u00e9aff\u00e9rence<\/em> (<em>reafferent potential<\/em>).<\/li>\n<li>Cette positivit\u00e9 est aliment\u00e9e par le retour d&rsquo;information sensorielle proprioceptive et tactile (fuseaux neuromusculaires, organes tendineux de Golgi, m\u00e9canor\u00e9cepteurs cutan\u00e9s) projet\u00e9 vers le cortex somatosensorielles primaire (S1, aires 3, 1 et 2 de Brodmann).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Kornhuber et Deecke ont apport\u00e9 un soin m\u00e9thodologique scrupuleux \u00e0 distinguer ces composantes post-motrices r\u00e9troactives des composantes pr\u00e9-motrices en amont. En d\u00e9montrant que le <em>Bereitschaftspotential<\/em> s&rsquo;\u00e9teint au moment exact o\u00f9 les aff\u00e9rences p\u00e9riph\u00e9riques atteignent le cortex, ils ont prouv\u00e9 que le BP \u00e9tait un processus c\u00e9r\u00e9bral d&rsquo;anticipation pure (<em>feedforward<\/em>), totalement affranchi des r\u00e9troactions sensorielles g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;ex\u00e9cution physique de l&rsquo;acte.<\/p>\n<h2>7. Topographie corticale et g\u00e9n\u00e9rateurs neuronaux du potentiel de pr\u00e9paration<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire (AMS) et l&rsquo;aire motrice pr\u00e9-suppl\u00e9mentaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;identification des structures c\u00e9r\u00e9brales responsables de la gen\u00e8se du <em>Bereitschaftspotential<\/em> a constitu\u00e9 l&rsquo;un des volets les plus f\u00e9conds de la recherche \u00e9lectrophysiologique moderne. Tr\u00e8s t\u00f4t, la distribution m\u00e9diane et maximale au vertex du BP pr\u00e9coce (BP1) a orient\u00e9 les soup\u00e7ons vers une structure nich\u00e9e sur la face interne des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Supplementary_motor_area\">aire motrice suppl\u00e9mentaire<\/a> (AMS, correspondant \u00e0 la portion m\u00e9diane de l&rsquo;aire 6 de Brodmann) ainsi que sa composante plus rostrale, l&rsquo;aire motrice pr\u00e9-suppl\u00e9mentaire (pr\u00e9-AMS).<\/p>\n<p>L&rsquo;AMS et la pr\u00e9-AMS jouent un r\u00f4le de premier plan dans l&rsquo;initiation endog\u00e8ne des mouvements. Contrairement aux zones motrices lat\u00e9rales qui r\u00e9agissent vigoureusement aux rep\u00e8res sensoriels ext\u00e9rieurs, l&rsquo;AMS pr\u00e9sente une connectivit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e avec le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral, le syst\u00e8me limbique et les ganglions de la base. Elle est le creuset neuronal o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore la d\u00e9cision interne d&rsquo;agir. Les \u00e9tudes de dip\u00f4les intrac\u00e9r\u00e9braux ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les dendrites des neurones de l&rsquo;AMS g\u00e9n\u00e8rent un dip\u00f4le \u00e9lectrique radial orient\u00e9 vers le haut, dont la projection g\u00e9om\u00e9trique sur le scalp \u00e9merge pr\u00e9cis\u00e9ment au niveau du vertex (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_z\">$C_z$<\/span>).<\/p>\n<p>Les enregistrements chez l&rsquo;humain ont confirm\u00e9 que la pr\u00e9-AMS s&rsquo;active de fa\u00e7on pr\u00e9dominante lors des phases tr\u00e8s pr\u00e9coces d&rsquo;\u00e9laboration intentionnelle (associ\u00e9e aux aspects de choix de l&rsquo;action et de timing), tandis que l&rsquo;AMS proprement dite prend le relais pour organiser la s\u00e9quence motrice et synchroniser les voies d&rsquo;ex\u00e9cution bilat\u00e9rales. L&rsquo;intrication anatomique de l&rsquo;AMS avec les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux explique la nature bilat\u00e9rale et sym\u00e9trique caract\u00e9ristique du BP1.<\/p>\n<h3>7.2 Le cortex moteur primaire (M1) et le cortex pr\u00e9-moteur<\/h3>\n<p>Tandis que l&rsquo;AMS orchestre les pr\u00e9mices du BP, la bascule vers le BP tardif (BP2) et le potentiel moteur mobilise au premier chef le cortex moteur primaire (M1, aire 4 de Brodmann) ainsi que le cortex pr\u00e9-moteur lat\u00e9ral (aire 6 ventrale et dorsale). Situ\u00e9 le long de la berge ant\u00e9rieure du sillon central, le cortex moteur primaire constitue la voie finale commune pour l&rsquo;ex\u00e9cution motrice volontaire cortico-spinale.<\/p>\n<p>Durant les 500 derni\u00e8res millisecondes pr\u00e9c\u00e9dant le geste, l&rsquo;activit\u00e9 neuronale au sein de M1 s&rsquo;intensifie de mani\u00e8re spectaculaire dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re oppos\u00e9 au c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;action. Les neurones pr\u00e9-moteurs lat\u00e9raux contribuent \u00e0 moduler les patterns moteurs selon la posture corporelle et l&rsquo;espace environnant. Les g\u00e9n\u00e9rateurs neuronaux de M1 sont caract\u00e9ris\u00e9s par de gigantesques cellules pyramidales dont les troncs dendritiques s&rsquo;alignent parall\u00e8lement, cr\u00e9ant une configuration dipolaire g\u00e9ante id\u00e9ale pour une conduction de volume jusqu&rsquo;aux \u00e9lectrodes de surface positionn\u00e9es au-dessus des aires de la main (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_3\">$C_3$<\/span> ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_4\">$C_4$<\/span>).<\/p>\n<p>Cette transition fonctionnelle entre l&rsquo;AMS (chef d&rsquo;orchestre de la d\u00e9cision et du BP1) et M1 (ex\u00e9cutant lat\u00e9ralis\u00e9 du BP2) mat\u00e9rialise le passage d&rsquo;une volition motrice globale et conceptuelle vers la machinerie physiologique finale de transmission de la commande neuromusculaire.<\/p>\n<h3>7.3 Les boucles cortico-sous-corticales : Ganglions de la base et cervelet<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence harmonieuse du <em>Bereitschaftspotential<\/em> ne saurait \u00eatre r\u00e9duite au seul jeu du n\u00e9ocortex ; elle d\u00e9coule de boucles de r\u00e9troaction complexes unissant le cortex c\u00e9r\u00e9bral aux structures sous-corticales profondes, au premier rang desquelles figurent les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Basal_ganglia\">ganglions de la base<\/a> et le cervelet.<\/p>\n<p>Le circuit cortico-striato-pallido-thalamo-cortical exerce une action r\u00e9gulatrice d\u00e9terminante sur l&rsquo;initiation motrice :<\/p>\n<ul>\n<li>Le striatum re\u00e7oit des projections massives en provenance du cortex pr\u00e9frontal et de l&rsquo;AMS.<\/li>\n<li>Par le jeu complexe des voies directe (d\u00e9sinhibitrice) et indirecte, les ganglions de la base agissent comme un syst\u00e8me de filtrage et de s\u00e9lection de l&rsquo;action. Ils l\u00e8vent l&rsquo;inhibition tonique exerc\u00e9e par le globus pallidus interne sur le thalamus moteur, autorisant ainsi l&rsquo;\u00e9mergence de la commande motrice.<\/li>\n<li>L&rsquo;importance capitale de cette boucle est d\u00e9montr\u00e9e cliniquement par l&rsquo;alt\u00e9ration majeure du <em>Bereitschaftspotential<\/em> chez les patients atteints de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Parkinson%27s_disease\">maladie de Parkinson<\/a>. Priv\u00e9s de modulation dopaminergique substantielle, ces patients pr\u00e9sentent un retard consid\u00e9rable d&rsquo;apparition et une r\u00e9duction spectaculaire de l&rsquo;amplitude du BP pr\u00e9coce (BP1), ce qui traduit sur le plan \u00e9lectrophysiologique l&rsquo;akin\u00e9sie et l&rsquo;extr\u00eame difficult\u00e9 qu&rsquo;ils \u00e9prouvent \u00e0 auto-initier leurs mouvements spontan\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, la boucle cortico-ponto-c\u00e9r\u00e9bello-thalamo-cortical intervient dans l&rsquo;ajustement temporel pr\u00e9cis de l&rsquo;action. Si les l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9belleuses n&rsquo;\u00e9teignent pas le BP, elles en d\u00e9sorganisent profond\u00e9ment la r\u00e9gularit\u00e9 chronom\u00e9trique et en modifient la morphologie, privant le geste de sa calibration temporelle fluide.<\/p>\n<h2>8. Typologie des mouvements : Diff\u00e9renciation entre actes volontaires, involontaires et passifs<\/h2>\n<h3>8.1 Mouvements auto-initi\u00e9s vs mouvements r\u00e9flexes ou r\u00e9actifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de la d\u00e9couverte de Kornhuber et Deecke a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;offrir une signature \u00e9lectrophysiologique indiscutable pour cartographier la typologie des actes moteurs humains. Avant leurs travaux, la fronti\u00e8re physiologique entre une r\u00e9ponse motrice r\u00e9flexe, un mouvement r\u00e9actif dict\u00e9 par une contrainte externe et un mouvement purement auto-initi\u00e9 restait floue dans les enregistrements corticaux de surface.<\/p>\n<p>Lors d&rsquo;un r\u00e9flexe spinal simple (tel que le r\u00e9flexe rotulien ou le r\u00e9flexe myotatique de flexion), aucune activit\u00e9 corticale ne pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;EMG : l&rsquo;arc r\u00e9flexe se referme int\u00e9gralement au niveau de la substance grise de la moelle \u00e9pini\u00e8re avant m\u00eame que l&rsquo;information somesth\u00e9sique n&rsquo;ait eu le temps de remonter au cortex c\u00e9r\u00e9bral. Lors de mouvements r\u00e9actifs simples \u2014 par exemple, lorsque le sujet doit presser un interrupteur le plus promptement possible \u00e0 la vue d&rsquo;un signal lumineux dans un paradigme de temps de r\u00e9action \u2014, le profil \u00e9lectroenc\u00e9phalographique est radicalement diff\u00e9rent de celui du BP :<\/p>\n<ul>\n<li>On n&rsquo;observe pas la longue rampe n\u00e9gative d&rsquo;une seconde caract\u00e9ristique du <em>Bereitschaftspotential<\/em>.<\/li>\n<li>Le trac\u00e9 EEG montre une suite de d\u00e9flexions sensorielles transitoires (ondes <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P_1\">$P_1$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N_1\">$N_1$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P_2\">$P_2$<\/span> du potentiel \u00e9voqu\u00e9 visuel) suivies d&rsquo;une onde motrice rapide d&rsquo;une latence tr\u00e8s br\u00e8ve (inf\u00e9rieure \u00e0 150-200 millisecondes).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le <em>Bereitschaftspotential<\/em> s&rsquo;affirme donc comme le marqueur exclusif de l&rsquo;endog\u00e9nie motrice : il n&rsquo;\u00e9merge que lorsque le mouvement est lib\u00e9r\u00e9 de toute dictature temporelle externe, r\u00e9sultant d&rsquo;une d\u00e9cision interne autonome du sujet.<\/p>\n<h3>8.2 Mouvements passifs impos\u00e9s par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur<\/h3>\n<p>L&rsquo;absence rigoureuse d&rsquo;ondes lentes pr\u00e9paratoires lors de l&rsquo;ex\u00e9cution de mouvements m\u00e9caniquement passifs a constitu\u00e9 la preuve irr\u00e9futable de la nature pr\u00e9-motrice intrins\u00e8que du BP, \u00e9cartant tout doute sur d&rsquo;\u00e9ventuels art\u00e9facts cin\u00e9matiques ou de glissement cutan\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ces exp\u00e9riences de contr\u00f4le r\u00e9alis\u00e9es par Kornhuber et Deecke, le sujet restait totalement inerte, les muscles rel\u00e2ch\u00e9s. Un servomoteur ou l&rsquo;exp\u00e9rimentateur lui-m\u00eame venait imprimer une flexion rapide \u00e0 l&rsquo;index du participant, simulant avec fid\u00e9lit\u00e9 la trajectoire angulaire, la v\u00e9locit\u00e9 et l&rsquo;amplitude du geste actif. Dans ces conditions :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;analyse r\u00e9trospective en amont du mouvement ne montrait qu&rsquo;une ligne de base parfaitement horizontale, sans la moindre inflexion n\u00e9gative.<\/li>\n<li>L&rsquo;enregistrement c\u00e9r\u00e9bral ne s&rsquo;animait qu&rsquo;<em>apr\u00e8s<\/em> l&rsquo;amorce du d\u00e9placement m\u00e9canique.<\/li>\n<li>Les signaux enregistr\u00e9s sur le scalp consistaient exclusivement en des potentiels \u00e9voqu\u00e9s somatosensoriels (PESS) g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la stimulation brutale des m\u00e9canor\u00e9cepteurs articulaires, des r\u00e9cepteurs cutan\u00e9s et des terminaisons primaires (fibres Ia) des fuseaux neuromusculaires \u00e9tir\u00e9s.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette distinction nette permit de sceller d\u00e9finitivement la dualit\u00e9 fonctionnelle : le potentiel de pr\u00e9paration repr\u00e9sente une commande eff\u00e9rente pr\u00e9dictive pure (<em>feedforward<\/em>), tandis que les modifications \u00e9lectriques induites par les mouvements passifs sont exclusivement le fruit de boucles aff\u00e9rentes r\u00e9actives (<em>feedback<\/em>).<\/p>\n<h3>8.3 Mouvements involontaires et pathologies du contr\u00f4le moteur<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation du <em>Bereitschaftspotential<\/em> a fourni \u00e0 la neurologie clinique un outil diagnostique in\u00e9dit pour d\u00e9m\u00ealer la nature physiopathologique complexe de nombreux mouvements anormaux et involontaires qui jalonnent la s\u00e9miologie des troubles du mouvement.<\/p>\n<p>Dans les myoclonies (secousses musculaires br\u00e8ves et involontaires), la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence d&rsquo;un potentiel pr\u00e9curseur permet de localiser avec pr\u00e9cision l&rsquo;origine du dysfonctionnement. Les myoclonies corticales spontan\u00e9es ou d&rsquo;action, issues d&rsquo;une hyperexcitabilit\u00e9 paroxystique de M1, ne pr\u00e9sentent aucun BP : elles sont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es uniquement par une pointe \u00e9pileptiforme br\u00e8ve (ondes positives-n\u00e9gatives de haute amplitude survenant 20 ms avant l&rsquo;EMG). \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les myoclonies sous-corticales ou propriospinales, le scalp demeure totalement silencieux avant la secousse.<\/p>\n<p>Le cas des tics moteurs dans le syndrome de Gilles de la Tourette a suscit\u00e9 des \u00e9tudes \u00e9lectrophysiologiques passionnantes. Bien que v\u00e9cus par les patients comme des compulsions motrices irr\u00e9pressibles, certains tics complexes sont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d&rsquo;un potentiel lent ressemblant au <em>Bereitschaftspotential<\/em>, bien que sa dur\u00e9e soit souvent plus courte et sa distribution plus restreinte que lors d&rsquo;un acte volontaire normal. Cela confirme que le tic s&rsquo;appuie sur la circuiterie pr\u00e9motrice physiologique, le cerveau pr\u00e9parant la d\u00e9charge motrice pour soulager une sensation pr\u00e9monitoire d&rsquo;inconfort interne.<\/p>\n<p>Enfin, le BP s&rsquo;est impos\u00e9 comme le test ultime pour le diagnostic diff\u00e9rentiel des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Functional_neurological_disorder\">troubles neurologiques fonctionnels<\/a> (anciennement qualifi\u00e9s de troubles moteurs psychog\u00e8nes ou de conversion). Lorsqu&rsquo;un patient pr\u00e9sente un tremblement ou un myoclonus d&rsquo;allure psychog\u00e8ne, l&rsquo;enregistrement par r\u00e9tro-moyennage r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;existence d&rsquo;un <em>Bereitschaftspotential<\/em> authentique pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;amorce du mouvement pr\u00e9tendument involontaire, d\u00e9montrant sans \u00e9quivoque que le syst\u00e8me moteur volontaire du patient est intimement engag\u00e9 dans la gen\u00e8se du trouble, m\u00eame si la prise de conscience subjective de cet engagement est dissoci\u00e9e.<\/p>\n<h2>9. De Kornhuber et Deecke \u00e0 Benjamin Libet : Le tournant m\u00e9taphysique<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;exp\u00e9rience de Benjamin Libet de 1983<\/h3>\n<p>Alors que la d\u00e9couverte de Kornhuber et Deecke relevait initialement de la neurophysiologie clinique et motrice pure, elle a pris un tournant philosophique mondial au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 sous l&rsquo;impulsion du neurophysiologiste am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Benjamin_Libet\">Benjamin Libet<\/a>, chercheur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Francisco. Libet comprit que l&rsquo;existence d&rsquo;un signal \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9bral d\u00e9butant plus d&rsquo;une seconde avant l&rsquo;action offrait une opportunit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent de mesurer exp\u00e9rimentalement la chronom\u00e9trie de la conscience humaine.<\/p>\n<p>Dans son protocole historique publi\u00e9 en 1983 dans la revue <em>Brain<\/em>, Libet r\u00e9utilise le concept du <em>Bereitschaftspotential<\/em> de Kornhuber et Deecke mais y adjoignant un dispositif psychophysique novateur. Les sujets fixent un oscilloscope cathodique sur lequel un point lumineux tourne rapidement comme une trotteuse d&rsquo;horloge (effectuant une r\u00e9volution compl\u00e8te en 2,56 secondes). La consigne donn\u00e9e aux participants est double : d&rsquo;une part, ex\u00e9cuter une flexion spontan\u00e9e du poignet au moment o\u00f9 ils en ressentent l&rsquo;envie, et d&rsquo;autre part, retenir la position exacte du point lumineux sur le cadran au moment pr\u00e9cis o\u00f9 ils prennent conscience pour la toute premi\u00e8re fois de leur d\u00e9cision ou de leur d\u00e9sir irr\u00e9pressible d&rsquo;agir. Cet instant de prise de conscience subjective de l&rsquo;intention motrice fut baptis\u00e9 le temps <strong>W<\/strong> (pour <em>Will<\/em>, la volont\u00e9).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux de Libet ont provoqu\u00e9 une v\u00e9ritable onde de choc intellectuelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le d\u00e9but du <em>Bereitschaftspotential<\/em> (enregistr\u00e9 sur le scalp) survient en moyenne <strong>-550 \u00e0 -1000 millisecondes<\/strong> avant l&rsquo;activation myographique.<\/li>\n<li>Le temps <strong>W<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la prise de conscience explicite de la d\u00e9cision motrice rapport\u00e9e par le sujet, se produit seulement environ <strong>-200 millisecondes<\/strong> avant le mouvement.<\/li>\n<li>Il existe donc un intervalle temporel de <strong>300 \u00e0 800 millisecondes<\/strong> durant lequel le cerveau a d\u00e9j\u00e0 enclench\u00e9 les processus neurophysiologiques pr\u00e9paratoires de l&rsquo;action, alors m\u00eame que le sujet est encore dans l&rsquo;ignorance consciente totale de son intention imminente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.2 La divergence d&rsquo;interpr\u00e9tation entre Libet et Kornhuber-Deecke<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation de ces donn\u00e9es a donn\u00e9 naissance \u00e0 une controverse fondamentale qui a dur\u00e9 plusieurs d\u00e9cennies. Benjamin Libet tira de ses r\u00e9sultats une conclusion d\u00e9stabilisante pour la notion traditionnelle de libre arbitre : selon lui, l&rsquo;acte volontaire n&rsquo;est pas initi\u00e9 par l&rsquo;esprit conscient. C&rsquo;est le cerveau inconscient qui prend l&rsquo;initiative d&rsquo;agir ; la conscience n&rsquo;est inform\u00e9e du projet que tardivement, dans une fraction de seconde finale. Pour sauver une forme r\u00e9siduelle de libre arbitre, Libet postula la th\u00e9orie du \u00ab veto conscient \u00bb (souvent r\u00e9sum\u00e9e par le calembour anglais <em>free won&rsquo;t<\/em> plut\u00f4t que <em>free will<\/em>) : si la conscience ne peut pas initier l&rsquo;action, elle conserve la facult\u00e9, durant la fen\u00eatre de 200 millisecondes s\u00e9parant le temps W de la contraction musculaire, d&rsquo;exercer un droit de veto salvateur pour bloquer, suspendre ou annuler l&rsquo;action programm\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette vision fataliste et r\u00e9ductrice de leurs travaux fut \u00e9nergiquement contest\u00e9e par Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke. Les deux chercheurs allemands refus\u00e8rent cat\u00e9goriquement de r\u00e9duire la libert\u00e9 humaine \u00e0 un simple bouton de frein d&rsquo;urgence ou d&rsquo;admettre que le <em>Bereitschaftspotential<\/em> repr\u00e9sentait une d\u00e9cision m\u00e9canique inconsciente emprisonnant l&rsquo;individu. Kornhuber et Deecke reproch\u00e8rent \u00e0 Libet d&rsquo;avoir une conception excessivement dualiste et segment\u00e9e du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral, opposant de mani\u00e8re artificielle une conscience d\u00e9sincarn\u00e9e \u00e0 des processus neuronaux automatis\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour Kornhuber et Deecke, la volont\u00e9 humaine n&rsquo;est pas un \u00e9clair ponctuel qui surgirait du n\u00e9ant \u00e0 un instant pr\u00e9cis : c&rsquo;est un processus dynamique, \u00e9tag\u00e9 et hautement int\u00e9gr\u00e9 dans le temps, qui s&rsquo;appuie sur une maturation neuronale progressive. Le fait que les circuits frontaux et sous-corticaux commencent \u00e0 se coordonner avant l&rsquo;illumination du rapport verbal conscient ne signifie pas que l&rsquo;individu est la marionnette d&rsquo;un destin biologique aveugle, mais illustre le travail physiologique rigoureux que le cerveau d\u00e9ploie pour construire, stabiliser et rendre possible l&rsquo;action raisonn\u00e9e.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;impact culturel et philosophique de la controverse<\/h3>\n<p>La transposition des d\u00e9couvertes de Fribourg et de San Francisco sur la sc\u00e8ne m\u00e9diatique et philosophique a d\u00e9clench\u00e9 un engouement culturel retentissant. Pour de nombreux neuro-philosophes et biologistes r\u00e9ductionnistes, l&rsquo;exp\u00e9rience de Libet, adoss\u00e9e au <em>Bereitschaftspotential<\/em>, sonnait le glas d\u00e9finitif du libre arbitre m\u00e9taphysique, rel\u00e9gu\u00e9 au rang d&rsquo;illusion r\u00e9trospective forg\u00e9e par notre cerveau pour s&rsquo;attribuer la paternit\u00e9 causale d&rsquo;actes purement d\u00e9terministes.<\/p>\n<p>Ce glissement a nourri des d\u00e9bats enflamm\u00e9s dans le domaine de la th\u00e9orie du droit et du neurodroit. Si le cerveau pr\u00e9pare nos d\u00e9cisions \u00e0 notre insu avant que nous ayons conscience de vouloir les commettre, quel statut accorder \u00e0 la culpabilit\u00e9 p\u00e9nale, \u00e0 la responsabilit\u00e9 morale et \u00e0 l&rsquo;imputabilit\u00e9 des crimes ? Des avocats ont commenc\u00e9 \u00e0 invoquer ces donn\u00e9es neurophysiologiques pour soutenir que leurs clients \u00ab n&rsquo;\u00e9taient pas ma\u00eetres \u00bb du d\u00e9clenchement de leurs actes pulsionnels, inaugurant une judiciarisation in\u00e9dite de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat a mis en lumi\u00e8re un glissement \u00e9pist\u00e9mologique p\u00e9rilleux : celui qui consiste \u00e0 extrapoler des conclusions m\u00e9taphysiques ultimes sur la condition humaine \u00e0 partir d&rsquo;un protocole hautement stylis\u00e9, consistant en de simples flexions du doigt r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sur une table de laboratoire. La d\u00e9couverte de Kornhuber et Deecke s&rsquo;est trouv\u00e9e au c\u0153ur d&rsquo;une temp\u00eate ontologique qui a largement d\u00e9bord\u00e9 le cadre de l&rsquo;\u00e9lectrodiagnostic clinique initial.<\/p>\n<h2>10. Controverses \u00e9pist\u00e9mologiques et d\u00e9bats autour du libre arbitre<\/h2>\n<h3>10.1 La critique de l&rsquo;illusion de la volont\u00e9 consciente<\/h3>\n<p>Dans le sillage des d\u00e9bats post-Libet, plusieurs th\u00e9oriciens de la psychologie cognitive et des neurosciences ont exploit\u00e9 le <em>Bereitschaftspotential<\/em> pour promouvoir une vision \u00e9liminativiste de la volont\u00e9. L&rsquo;une des figures de proue de ce courant fut le psychologue de Harvard <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Daniel_Wegner\">Daniel Wegner<\/a>, auteur de l&rsquo;ouvrage influent <em>The Illusion of Conscious Will<\/em> (2002). Wegner soutient que le sentiment de volont\u00e9 consciente n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une reconstruction narrative <em>a posteriori<\/em>, une inf\u00e9rence trompeuse fabriqu\u00e9e par le cerveau lorsque trois conditions sont r\u00e9unies : la priorit\u00e9 temporelle (la pens\u00e9e pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;action), la coh\u00e9rence contextuelle (la pens\u00e9e correspond au geste) et l&rsquo;exclusivit\u00e9 (aucune autre cause \u00e9vidente n&rsquo;est per\u00e7ue).<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le <em>Bereitschaftspotential<\/em> pr\u00e9coce est syst\u00e9matiquement assimil\u00e9 \u00e0 la \u00ab vraie \u00bb d\u00e9cision mat\u00e9rielle, inconsciente et irr\u00e9vocable, rendant le sentiment de volition consciente causalement inop\u00e9rant \u2014 une sorte d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne, comparable \u00e0 la fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9chappant de la chemin\u00e9e d&rsquo;une locomotive \u00e0 vapeur, sans influence sur la traction m\u00e9canique des roues. Cependant, cette argumentation repose sur une confusion conceptuelle majeure : celle de confondre une pr\u00e9-activation pr\u00e9paratoire diffuse avec une d\u00e9cision motrice d\u00e9finitive.<\/p>\n<p>Dire qu&rsquo;une pente de n\u00e9gativit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale s&rsquo;accumule vers une action n&rsquo;implique nullement qu&rsquo;un choix absolu, inalt\u00e9rable et d\u00e9termin\u00e9 ait \u00e9t\u00e9 ent\u00e9rin\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res millisecondes. Une phase de pr\u00e9paration physiologique n&rsquo;est pas un d\u00e9cret d&rsquo;ex\u00e9cution. Assimiler le BP \u00e0 une d\u00e9cision inconsciente verrouill\u00e9e constitue un raccourci r\u00e9ducteur qui ignore la fluidit\u00e9 et la dynamique non-lin\u00e9aire des r\u00e9seaux neuronaux d&rsquo;int\u00e9gration pr\u00e9frontale.<\/p>\n<h3>10.2 La perspective holistique de Kornhuber et Deecke : La libert\u00e9 de la volont\u00e9<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;instrumentalisation mat\u00e9rialiste de leur d\u00e9couverte, Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke ont r\u00e9affirm\u00e9 avec vigueur leur propre philosophie des neurosciences motrices. En 2012, Deecke (apr\u00e8s la disparition de Kornhuber) a supervis\u00e9 la publication de leur testament scientifique commun, intitul\u00e9 de fa\u00e7on programmatique : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1007\/978-3-642-12192-0\"><em>The Will and Its Brain: An Appraisal of Reasoned Free Will<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Dans cet ouvrage monumental, les deux pionniers fribourgeois r\u00e9cusent point par point la th\u00e8se selon laquelle le potentiel de pr\u00e9paration invaliderait le libre arbitre. Au contraire, ils th\u00e9orisent que le cerveau humain est le substrat biologique qui a \u00e9volu\u00e9 pour <em>rendre possible<\/em> la libert\u00e9 de la volont\u00e9. Pour eux, le libre arbitre n&rsquo;est pas une entit\u00e9 magique d\u00e9sincarn\u00e9e \u00e9chappant aux lois de la physique, mais une facult\u00e9 biologique sup\u00e9rieure, acquise par l&rsquo;apprentissage, l&rsquo;auto-programmation et l&rsquo;anticipation strat\u00e9gique \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Kornhuber et Deecke insistent sur les r\u00f4les capitaux assum\u00e9s par le cortex pr\u00e9frontal, l&rsquo;hippocampe et les aires motrices :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00eatre humain passe sa vie \u00e0 programmer son propre cerveau en acqu\u00e9rant des habilet\u00e9s motrices, des r\u00e8gles \u00e9thiques et des crit\u00e8res de rationalit\u00e9.<\/li>\n<li>Lorsqu&rsquo;un geste est initi\u00e9, le cerveau puise dans cette matrice de valeurs et d&rsquo;habitudes construites pour guider l&rsquo;action.<\/li>\n<li>Le <em>Bereitschaftspotential<\/em> est la concr\u00e9tisation \u00e9lectrophysiologique de cette machinerie mise au service de l&rsquo;autonomie adaptative de l&rsquo;organisme.<\/li>\n<li>Loin de prouver l&rsquo;esclavage de l&rsquo;esprit, le potentiel de pr\u00e9paration prouve la capacit\u00e9 extraordinaire du cerveau \u00e0 orchestrer de fa\u00e7on souveraine ses propres fins sans d\u00e9pendre de stimulations externes imm\u00e9diates.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 Critiques m\u00e9thodologiques de la lecture philosophique du BP<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des querelles th\u00e9oriques, de nombreuses voix se sont \u00e9lev\u00e9es au sein de la communaut\u00e9 \u00e9lectrophysiologique pour d\u00e9noncer les failles m\u00e9thodologiques inh\u00e9rentes aux extrapolations philosophiques tir\u00e9es du BP et du protocole de Libet.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re critique majeure concerne l&rsquo;art\u00e9fact d&rsquo;alignement temporel induit par la technique de r\u00e9tro-moyennage. Comme l&rsquo;ont soulign\u00e9 divers biophysiciens, moyenner des centaines d&rsquo;essais pour extraire une rampe continue produit un lissage artificiel. Si, lors de chaque essai individuel, l&rsquo;activit\u00e9 neuronale pr\u00e9-motrice fluctue de mani\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re ou commence \u00e0 des instants tr\u00e8s variables, la sommation math\u00e9matique r\u00e9trograde cr\u00e9e l&rsquo;illusion r\u00e9trospective d&rsquo;une onde lente continue et d\u00e9terministe qui semblait in\u00e9luctablement programm\u00e9e pour culminer au temps z\u00e9ro. L&rsquo;onde moyenn\u00e9e masque la variance, le d\u00e9sordre et l&rsquo;ind\u00e9termination stochastique qui caract\u00e9risent le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral essai par essai.<\/p>\n<p>La seconde critique porte sur la validit\u00e9 \u00e9cologique des paradigmes exp\u00e9rimentaux. Appuyer sur un bouton avec l&rsquo;index ou fl\u00e9chir le poignet sans aucune finalit\u00e9, sans motif vital, sans h\u00e9sitation \u00e9thique et sans cons\u00e9quences pour l&rsquo;avenir repr\u00e9sente le degr\u00e9 z\u00e9ro de l&rsquo;action humaine : c&rsquo;est un automatisme moteur trivialis\u00e9. Transposer sans pr\u00e9caution les conclusions tir\u00e9es d&rsquo;un geste aussi d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;enjeu aux d\u00e9lib\u00e9rations morales, cr\u00e9atives ou existentielles complexes \u2014 comme choisir une carri\u00e8re, \u00e9crire un livre ou signer un trait\u00e9 de paix, des processus qui m\u00fbrissent sur des semaines, des mois voire des ann\u00e9es de r\u00e9flexion consciente et d&rsquo;interactions sociales \u2014 rel\u00e8ve d&rsquo;un contresens m\u00e9thodologique flagrant.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9\u00e9valuations scientifiques contemporaines et le mod\u00e8le stochastique<\/h2>\n<h3>11.1 Le mod\u00e8le accumulateur stochastique d&rsquo;Aaron Schurger (2012)<\/h3>\n<p>Le XXIe si\u00e8cle a apport\u00e9 une remise en question conceptuelle radicale de la signification neurobiologique du <em>Bereitschaftspotential<\/em>. En 2012, une \u00e9quipe men\u00e9e par le neuroscientifique am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.1210467109\">Aaron Schurger<\/a> a publi\u00e9 dans la prestigieuse revue <em>PNAS<\/em> une \u00e9tude retentissante qui a \u00e9branl\u00e9 cinquante ans de certitudes sur le potentiel de pr\u00e9paration.<\/p>\n<p>Schurger et ses collaborateurs ont propos\u00e9 que le BP pr\u00e9coce n&rsquo;est pas le reflet d&rsquo;une commande motrice d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, ni d&rsquo;un plan inconscient d\u00e9di\u00e9 sp\u00e9cifiquement \u00e0 la pr\u00e9paration d&rsquo;un geste. Ils ont mobilis\u00e9 le mod\u00e8le de l&rsquo;accumulateur stochastique (ou mod\u00e8le de diffusion avec d\u00e9rive), couramment utilis\u00e9 pour mod\u00e9liser les prises de d\u00e9cision perceptives. Le cortex c\u00e9r\u00e9bral est travers\u00e9 d&rsquo;un bruit de fond neuronal incessant, constitu\u00e9 de fluctuations lentes et spontan\u00e9es de l&rsquo;excitabilit\u00e9 sous-corticale et corticale (variations spontan\u00e9es de basse fr\u00e9quence du potentiel de membrane). Lorsque le sujet est plac\u00e9 dans la consigne artificielle d&rsquo;effectuer un mouvement spontan\u00e9 \u00ab quand il le souhaite \u00bb, sans contrainte de temps, le cerveau attend passivement : le moment de l&rsquo;action est d\u00e9clench\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque ces fluctuations stochastiques al\u00e9atoires franchissent de fa\u00e7on transitoire un seuil critique d&rsquo;activation motrice.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence m\u00e9thodologique de cette d\u00e9couverte est monumentale :<\/p>\n<ul>\n<li>Si l&rsquo;on utilise le r\u00e9tro-moyennage en calant l&rsquo;analyse sur le moment exact o\u00f9 le seuil a \u00e9t\u00e9 franchi, les fluctuations al\u00e9atoires qui ont permis d&rsquo;atteindre ce sommet se trouvent align\u00e9es de mani\u00e8re s\u00e9lective.<\/li>\n<li>Le calcul math\u00e9matique de la moyenne extrait obligatoirement une pente ascendante artificielle qui ressemble point par point au <em>Bereitschaftspotential<\/em> pr\u00e9coce.<\/li>\n<li>Le BP1 pr\u00e9coce ne refl\u00e8te pas une intention motrice dirig\u00e9e vers un but, mais repr\u00e9sente la signature statistique d&rsquo;un bruit neuronal spontan\u00e9 sur lequel s&rsquo;est greff\u00e9 le franchissement fortuit d&rsquo;un seuil moteur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 L&rsquo;exp\u00e9rience du point de non-retour par Matthias Schultze-Kraft (2016)<\/h3>\n<p>Si le BP pr\u00e9coce peut \u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 sous un angle stochastique, qu&rsquo;en est-il du contr\u00f4le conscient de l&rsquo;action et de la possibilit\u00e9 de suspendre un geste ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question avec une rigueur instrumentale in\u00e9gal\u00e9e, l&rsquo;\u00e9quipe berlinoise men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.1513569112\">Matthias Schultze-Kraft et John-Dylan Haynes<\/a> a con\u00e7u en 2016 une exp\u00e9rience r\u00e9volutionnaire exploitant une interface cerveau-machine (ICM) en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Dans ce protocole, un ordinateur dot\u00e9 d&rsquo;algorithmes d&rsquo;apprentissage automatique surveillait l&rsquo;EEG des sujets en direct et apprenait \u00e0 pr\u00e9dire le d\u00e9clenchement de leur mouvement d\u00e8s les premiers fr\u00e9missements du <em>Bereitschaftspotential<\/em>. Le sujet \u00e9tait engag\u00e9 dans un duel contre la machine : il devait appuyer sur une p\u00e9dale au sol pour marquer des points, mais l&rsquo;ordinateur, d\u00e8s qu&rsquo;il d\u00e9tectait le BP sur le scalp du sujet, allumait inopin\u00e9ment un feu rouge stop sur un \u00e9cran devant lui. Si le participant parvenait \u00e0 inhiber son mouvement face au feu rouge, il gagnait la manche ; s&rsquo;il appuyait malgr\u00e9 le signal d&rsquo;arr\u00eat, la machine remportait le point.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience \u00e9l\u00e9gante a permis de cartographier avec une nettet\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent ce que les auteurs ont qualifi\u00e9 de <strong>point de non-retour<\/strong> (<em>point of no return<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on saisissante que les sujets sont parfaitement capables d&rsquo;annuler ou d&rsquo;avorter leur action motrice m\u00eame <em>apr\u00e8s<\/em> que le <em>Bereitschaftspotential<\/em> a commenc\u00e9 \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever, et m\u00eame apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9mergence du BP tardif lat\u00e9ralis\u00e9.<\/li>\n<li>La possibilit\u00e9 d&rsquo;un veto moteur conscient subsiste jusqu&rsquo;\u00e0 environ <strong>-200 millisecondes<\/strong> avant le d\u00e9but de l&rsquo;activation musculaire m\u00e9canique.<\/li>\n<li>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une fois franchi ce seuil temporel ultime de -200 ms que la vol\u00e9e motrice descendante dans le faisceau pyramidal devient inextinguible et que le geste s&rsquo;ex\u00e9cute fatalement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9monstration magistrale a r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;autonomie et le pouvoir de contr\u00f4le actif de l&rsquo;individu sur le d\u00e9clenchement final de ses actes, r\u00e9futant l&rsquo;id\u00e9e que le <em>Bereitschaftspotential<\/em> scellerait un destin in\u00e9luctable d\u00e8s sa premi\u00e8re seconde d&rsquo;apparition.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;apport des enregistrements intrac\u00e9r\u00e9braux unitaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie de surface pr\u00e9sente par nature une r\u00e9solution spatiale limit\u00e9e, amalgamant les signaux de millions de synapses synchronis\u00e9es. Pour franchir cette fronti\u00e8re et observer le potentiel de pr\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la cellule neuronale unique, il a fallu attendre les travaux pionniers men\u00e9s par le neurochirurgien et chercheur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(11)00040-5\">Itzhak Fried<\/a> et son \u00e9quipe au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010.<\/p>\n<p>B\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;un acc\u00e8s clinique exceptionnel chez des patients atteints d&rsquo;\u00e9pilepsie r\u00e9fractaire candidats \u00e0 la chirurgie, chez qui des \u00e9lectrodes intracr\u00e2niennes profondes avaient \u00e9t\u00e9 implant\u00e9es \u00e0 vis\u00e9e diagnostique, Fried a enregistr\u00e9 l&rsquo;activit\u00e9 de potentiels d&rsquo;action de centaines de neurones individuels isol\u00e9s dans l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire (AMS) et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur tandis que les patients r\u00e9alisaient le paradigme de Libet. Les donn\u00e9es ont apport\u00e9 une confirmation \u00e9clatante des d\u00e9couvertes initiales de Fribourg :<\/p>\n<ul>\n<li>Plus de 1500 millisecondes avant le mouvement volontaire, des neurones individuels de l&rsquo;AMS modifient substantiellement leur fr\u00e9quence de d\u00e9charge, certains s&rsquo;activant progressivement tandis que d&rsquo;autres diminuent leur activit\u00e9 basale.<\/li>\n<li>Cette dynamique micro-neuronale s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re au fil du temps, permettant \u00e0 des classificateurs computationnels de pr\u00e9dire l&rsquo;imminence de l&rsquo;action motrice et m\u00eame le moment de sa survenue avec une pr\u00e9cision sup\u00e9rieure \u00e0 80 %, plusieurs centaines de millisecondes avant que le patient n&rsquo;ait rapport\u00e9 verbalement la prise de conscience de son envie d&rsquo;agir.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette convergence saisissante entre les enregistrements unitaires intrac\u00e9r\u00e9braux contemporains et les ondes macroscopiques capt\u00e9es d\u00e8s 1964 par Kornhuber et Deecke avec une technologie analogique rudimentaire illustre le g\u00e9nie prospectif des deux pionniers allemands.<\/p>\n<h2>12. Applications cliniques, interfaces cerveau-machine et post\u00e9rit\u00e9 scientifique<\/h2>\n<h3>12.1 Le Bereitschaftspotential dans le diagnostic neurologique<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des d\u00e9bats th\u00e9oriques, le <em>Bereitschaftspotential<\/em> s&rsquo;est enracin\u00e9 durablement dans l&rsquo;arsenal de l&rsquo;\u00e9valuation neurologique fonctionnelle. Son utilisation clinique s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e pr\u00e9cieuse pour le diagnostic diff\u00e9rentiel de pathologies motrices complexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les syndromes parkinsoniens :<\/strong> L&rsquo;alt\u00e9ration du BP1 sert de biomarqueur fonctionnel de la dysfonction des circuits fronto-striataux. Dans la maladie de Parkinson idiopathique, le d\u00e9ficit pr\u00e9paratoire est net mais peut \u00eatre partiellement restaur\u00e9 par l&rsquo;administration de L-DOPA ou par la stimulation c\u00e9r\u00e9brale profonde du noyau sous-thalamique. En revanche, dans les syndromes parkinsoniens atypiques, comme l&rsquo;atrophie multisyst\u00e9matis\u00e9e (AMS) ou la paralysie supranucl\u00e9aire progressive (PSP), la d\u00e9gradation du BP est plus globale, pr\u00e9coce et r\u00e9fractaire aux agents dopaminergiques, guidant le clinicien dans son pronostic.<\/li>\n<li><strong>Les troubles moteurs fonctionnels :<\/strong> Comme \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, la recherche syst\u00e9matique du BP par \u00e9lectromyographie et EEG coupl\u00e9s permet de trancher les cas litigieux de mouvements anormaux d&rsquo;allure psychog\u00e8ne, apportant une preuve objective d&rsquo;auto-initiation sans reposer sur la seule subjectivit\u00e9 de l&rsquo;examen clinique.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9\u00e9ducation post-AVC :<\/strong> L&rsquo;analyse de la restitution topographique du BP chez les patients victimes d&rsquo;un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ayant touch\u00e9 les aires motrices fournit un indicateur objectif de la neuroplasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale. La r\u00e9apparition d&rsquo;un BP2 lat\u00e9ralis\u00e9 au-dessus de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re l\u00e9s\u00e9 constitue un marqueur d&rsquo;une reconnexion pyramidale fonctionnelle prometteuse au fil des protocoles de r\u00e9\u00e9ducation intensive.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.2 Interfaces cerveau-machine (ICM) et neuroproth\u00e8ses motrices<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des descendances les plus spectaculaires de la d\u00e9couverte du <em>Bereitschaftspotential<\/em> s&rsquo;incarne aujourd&rsquo;hui dans le champ en plein essor des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Brain%E2%80%93computer_interface\">interfaces cerveau-machine<\/a> (ICM ou <em>Brain-Computer Interfaces<\/em>) et de la neurorobotique d&rsquo;assistance. Les ing\u00e9nieurs biom\u00e9dicaux et les neuroscientifiques exploitent les propri\u00e9t\u00e9s pr\u00e9dictives du BP pour d\u00e9velopper des syst\u00e8mes de commande motrice en temps r\u00e9el capables d&rsquo;anticiper le geste de l&rsquo;utilisateur.<\/p>\n<p>Dans le contr\u00f4le d&rsquo;exosquelettes pour patients parapl\u00e9giques ou de neuroproth\u00e8ses myo\u00e9lectriques pour personnes amput\u00e9es, la latence de transmission constitue un enjeu critique : si le moteur de la proth\u00e8se s&rsquo;active avec quelques dizaines de millisecondes de retard par rapport \u00e0 l&rsquo;intention motrice naturelle du sujet, le mouvement appara\u00eet saccad\u00e9, peu intuitif et lourd \u00e0 man\u0153uvrer. En configurant des algorithmes de d\u00e9codage par apprentissage profond capables de d\u00e9tecter sur le scalp l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation pr\u00e9coce du <em>Bereitschaftspotential<\/em>, l&rsquo;interface peut pr\u00e9-activer les actionneurs de la proth\u00e8se <em>avant m\u00eame<\/em> que le membre r\u00e9siduel n&rsquo;ait commenc\u00e9 \u00e0 bouger, \u00e9liminant ainsi toute sensation de latence et r\u00e9tablissant une fluidit\u00e9 de mouvement quasi physiologique.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le potentiel de pr\u00e9paration est activement utilis\u00e9 dans les protocoles de neuror\u00e9habilitation assist\u00e9e par neurofeedback : des patients h\u00e9mipl\u00e9giques apprennent, en visualisant en direct l&rsquo;amplitude de leur BP sur un moniteur, \u00e0 stimuler volontairement l&rsquo;excitabilit\u00e9 de leurs aires motrices pr\u00e9serv\u00e9es pour commander des robots de r\u00e9\u00e9ducation qui mobilisent leurs membres paralys\u00e9s, stimulant ainsi les voies de remodelage synaptique cortico-spinales.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Kornhuber et Deecke dans les neurosciences modernes<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage l\u00e9gu\u00e9 par Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke d\u00e9passe largement le cadre strict d&rsquo;un signal \u00e9lectrique trac\u00e9 sur du papier millim\u00e9tr\u00e9. Leur d\u00e9couverte a provoqu\u00e9 un basculement de paradigme historique, arrachant la neurophysiologie humaine au mod\u00e8le exclusif du syst\u00e8me r\u00e9flexe passif pour ouvrir l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;exploration des fonctions cognitives proactives, de l&rsquo;anticipation et de l&rsquo;auto-d\u00e9termination motrice.<\/p>\n<p>Leur m\u00e9thodologie de r\u00e9tro-moyennage a servi de matrice \u00e0 l&rsquo;exploration d&rsquo;une constellation d&rsquo;autres composantes cognitives lentes associ\u00e9es \u00e0 la pr\u00e9paration de l&rsquo;action et \u00e0 l&rsquo;attention, telles que la variation contingente n\u00e9gative (VCN ou <em>Contingent Negative Variation<\/em> d\u00e9couverte par Grey Walter) et la n\u00e9gativit\u00e9 de mismatch (MMN). Ils ont d\u00e9montr\u00e9 que les outils de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie pouvaient p\u00e9n\u00e9trer les m\u00e9canismes les plus intimes de la pens\u00e9e en action, jetant des ponts indispensables entre la m\u00e9decine somatique, la physique des signaux et la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, alors que les neurosciences cognitives traquent les signatures neurales de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) et de l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique, le <em>Bereitschaftspotential<\/em> demeure la r\u00e9f\u00e9rence s\u00e9minale ind\u00e9tr\u00f4nable. En d\u00e9voilant pour la premi\u00e8re fois que le cerveau humain commence \u00e0 pr\u00e9parer silencieusement ses mouvements bien avant que le corps n&rsquo;agisse, Kornhuber et Deecke ont offert \u00e0 la science moderne l&rsquo;un de ses plus puissants instruments pour sonder le myst\u00e8re de l&rsquo;action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Deecke, L., Groozinger, B., &amp; Kornhuber, H. H. (1976). Voluntary finger movement in man: Cerebral potentials and theory. <em>Biological Cybernetics<\/em>, 23(2), 99-119. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00336013\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00336013<\/a><\/li>\n<li>Deecke, L., Scheid, P., &amp; Kornhuber, H. H. (1969). Distribution of readiness potential, pre-motion positivity, and motor potential of the human cerebral cortex preceding voluntary finger movements. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 7(2), 158-168. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00235441\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00235441<\/a><\/li>\n<li>Fried, I., Mukamel, R., &amp; Kreiman, G. (2011). Internally generated preactivation of single neurons in human supplementary motor area predicts volition. <em>Neuron<\/em>, 69(3), 548-562. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2010.11.045\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2010.11.045<\/a><\/li>\n<li>Kornhuber, H. H., &amp; Deecke, L. (1964). Hirnpotential\u00e4nderungen beim Menschen vor und nach Willk\u00fcrbewegungen, dargestellt mit Magnetbandspeicherung und R\u00fcckw\u00e4rtsanalyse. <em>Pfl\u00fcgers Archiv f\u00fcr die gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere<\/em>, 281, 52.<\/li>\n<li>Kornhuber, H. H., &amp; Deecke, L. (1965). Hirnpotential\u00e4nderungen bei Willk\u00fcrbewegungen und passiven Bewegungen des Menschen: Bereitschaftspotential und r\u00fcckmeldende Potentiale. <em>Pfl\u00fcgers Archiv f\u00fcr die gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere<\/em>, 284(1), 1-17. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00412360\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00412360<\/a><\/li>\n<li>Kornhuber, H. H., &amp; Deecke, L. (2012). <em>The will and its brain: An appraisal of reasoned free will<\/em>. Springer Science &amp; Business Media. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-3-642-12192-0\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-3-642-12192-0<\/a><\/li>\n<li>Libet, B., Gleason, C. A., Wright, E. W., &amp; Pearl, D. K. (1983). Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness-potential): The unconscious initiation of a freely voluntary act. <em>Brain<\/em>, 106(3), 623-642. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.3.623\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.3.623<\/a><\/li>\n<li>Schurger, A., Sitt, J. D., &amp; Dehaene, S. (2012). An accumulator model for spontaneous neural decisions applied to the Libet&rsquo;s experiment. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 109(42), E2904-E2913. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1210467109\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1210467109<\/a><\/li>\n<li>Schultze-Kraft, M., Birman, D., Rusconi, M., Allefeld, C., G\u00f6rgen, K., D\u00e4hne, S., Blankertz, B., &amp; Haynes, J. D. (2016). The point of no return in vetoing self-initiated movements. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 113(4), 1080-1085. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1513569112\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1513569112<\/a><\/li>\n<li>Shibasaki, H., &amp; Hallett, M. (2006). What is the Bereitschaftspotential?. <em>Clinical Neurophysiology<\/em>, 117(11), 2341-2356. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.clinph.2006.04.025\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.clinph.2006.04.025<\/a><\/li>\n<li>Wegner, D. M. (2002). <em>The illusion of conscious will<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/3650.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/3650.001.0001<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude historique et neurophysiologique approfondie de la d\u00e9couverte du Bereitschaftspotential par Hans Helmut Kornhuber et L\u00fcder Deecke en 1964.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6377,459,2411],"tags":[6793,6797,6794,3978,6795,6796,2868],"class_list":["post-4826","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-des-sciences","category-neurosciences","category-psychophysiologie","tag-bereitschaftspotential","tag-electroencephalographie","tag-hans-helmut-kornhuber","tag-libre-arbitre","tag-luder-deecke","tag-mouvement-volontaire","tag-neurophysiologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4826","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4826"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4826\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4826"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4826"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4826"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}