{"id":4811,"date":"2026-09-11T13:28:26","date_gmt":"2026-09-11T13:28:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-hypothese-double-voie-visuelle-ungerleider-mishkin\/"},"modified":"2026-09-11T13:28:26","modified_gmt":"2026-09-11T13:28:26","slug":"experience-hypothese-double-voie-visuelle-ungerleider-mishkin","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-hypothese-double-voie-visuelle-ungerleider-mishkin","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;hypoth\u00e8se de la double voie (voies visuelles ventrale et dorsale) &#8211; Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin"},"content":{"rendered":"<p>La compr\u00e9hension des m\u00e9canismes par lesquels le cerveau transforme un flux continu de photons en repr\u00e9sentations perceptives coh\u00e9rentes et en actions motrices coordonn\u00e9es constitue l&rsquo;une des qu\u00eates les plus fondamentales des neurosciences modernes. Jusqu&rsquo;au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, les mod\u00e8les dominants du traitement visuel reposaient sur une vision largement unitaire et hi\u00e9rarchique du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Dans ce sch\u00e9ma classique, l&rsquo;information visuelle \u00e9tait suppos\u00e9e cheminer depuis les photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens vers le cortex visuel primaire, avant d&rsquo;\u00eatre progressivement assembl\u00e9e au sein d&rsquo;aires d&rsquo;association de plus en plus complexes pour former une perception globale et unifi\u00e9e de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Cette conception lin\u00e9aire a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment boulevers\u00e9e en 1982 par la publication des travaux exp\u00e9rimentaux majeurs men\u00e9s par les neuropsychologues et neurobiologistes <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nih.gov\">Leslie Ungerleider<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nasonline.org\">Mortimer Mishkin<\/a> au sein du National Institute of Mental Health (NIMH). En s&rsquo;appuyant sur un paradigme l\u00e9sionnel rigoureux chez le primate non humain, coupl\u00e9 \u00e0 une analyse comportementale sophistiqu\u00e9e et \u00e0 une cartographie neuroanatomique pr\u00e9cise, Ungerleider et Mishkin ont d\u00e9montr\u00e9 que le traitement visuel cortical ne converge pas vers un centre unique. Il bifurque au contraire, d\u00e8s la sortie des aires visuelles primaires et secondaires, en deux faisceaux de traitement majeurs, anatomiquement distincts et fonctionnellement s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9s : la voie ventrale (ou occipito-temporale), d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;identification morphologique des objets (\u00ab Quoi ? \u00bb), et la voie dorsale (ou occipito-pari\u00e9tale), sp\u00e9cialis\u00e9e dans la localisation spatiale et le rep\u00e9rage g\u00e9om\u00e9trique des \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;environnement (\u00ab O\u00f9 ? \u00bb).<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte, couramment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom d&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se de la double voie<\/strong> (<em>Two-Stream Hypothesis<\/em>), a constitu\u00e9 un tournant \u00e9pist\u00e9mologique capital. En \u00e9tablissant l&rsquo;une des premi\u00e8res doubles dissociations structurelles et fonctionnelles majeures du syst\u00e8me nerveux central, elle a pos\u00e9 les fondations de la neuropsychologie cognitive moderne, orient\u00e9 des d\u00e9cennies de recherche en neuro-imagerie fonctionnelle et nourri les th\u00e9ories computationnelles de la vision biologique et artificielle. Cet article explore de mani\u00e8re exhaustive la gen\u00e8se, la m\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale, les prolongements th\u00e9oriques et l&rsquo;h\u00e9ritage durable de l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale d&rsquo;Ungerleider et Mishkin.<\/p>\n<h2>1. 1. Contexte historique et \u00e9mergence de la sp\u00e9cialisation fonctionnelle visuelle<\/h2>\n<h3>1.1 1.1 Le paradigme visuel dominant au milieu du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au cours des d\u00e9cennies 1950 et 1960, la neurophysiologie visuelle \u00e9tait largement domin\u00e9e par les d\u00e9couvertes fondatrices de David Hubel et Torsten Wiesel sur l&rsquo;organisation fonctionnelle du cortex stri\u00e9. Leurs travaux, r\u00e9compens\u00e9s par le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981, avaient mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence de cellules simples, complexes et hypercomplexes au sein de l&rsquo;aire V1 du chat et du macaque. Ces neurones r\u00e9pondaient de mani\u00e8re s\u00e9lective \u00e0 des stimuli g\u00e9om\u00e9triquement \u00e9l\u00e9mentaires : des barres lumineuses orient\u00e9es, des fentes ou des contrastes de bordures se d\u00e9pla\u00e7ant dans des directions pr\u00e9cises. Ce succ\u00e8s th\u00e9orique sans pr\u00e9c\u00e9dent avait ancr\u00e9 dans la communaut\u00e9 scientifique l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une hi\u00e9rarchie unitaire ascendante : la perception visuelle r\u00e9sulterait d&rsquo;une concat\u00e9nation s\u00e9rielle o\u00f9 les propri\u00e9t\u00e9s simples des cellules du cortex visuel primaire \u00e9taient combin\u00e9es de proche en proche pour construire, dans les aires associatives sup\u00e9rieures, une repr\u00e9sentation exhaustive du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Dans ce cadre conceptuel strictement hi\u00e9rarchique, le cortex stri\u00e9 apparaissait comme un goulet d&rsquo;\u00e9tranglement incontournable, une sorte de \u00ab centre int\u00e9grateur \u00bb unique dont l&rsquo;alt\u00e9ration devait th\u00e9oriquement abolir toute forme de vision consciente ou structur\u00e9e. L&rsquo;influence pr\u00e9pond\u00e9rante des concepts d\u00e9velopp\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/functionalism\/\">l&rsquo;approche associationniste classique<\/a> postulait que les aires corticales dites \u00ab d&rsquo;association \u00bb recevaient les signaux de V1 pour y apposer de mani\u00e8re globale la m\u00e9moire et le sens, sans qu&rsquo;une division fonctionnelle nette n&rsquo;organise la mati\u00e8re grise extrastri\u00e9e. La vision \u00e9tait ainsi appr\u00e9hend\u00e9e comme un processus sensoriel monolithique.<\/p>\n<p>Cependant, ce mod\u00e8le unitaire peinait \u00e0 int\u00e9grer les donn\u00e9es paradoxales issues des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales globales. Les neuropsychologues cliniciens observaient depuis la fin du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 travers les descriptions de Heinrich Lissauer ou de John Hughlings Jackson, des patients pr\u00e9sentant des agnosies tr\u00e8s sp\u00e9cifiques : certains individus perdaient l&rsquo;aptitude \u00e0 reconna\u00eetre les objets familiers tout en \u00e9tant parfaitement capables de les saisir ou de s&rsquo;orienter dans l&rsquo;espace, tandis que d&rsquo;autres pouvaient identifier le moindre \u00e9l\u00e9ment figuratif mais se r\u00e9v\u00e9laient totalement incapables de situer un objet par rapport \u00e0 un autre. Les approches l\u00e9sionnelles globales chez l&rsquo;animal, consistant souvent en de vastes r\u00e9sections corticales ou occipitales, ne permettaient pas de r\u00e9soudre ces anomalies cliniques, car elles d\u00e9truisaient simultan\u00e9ment des circuits h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. C&rsquo;est de cette crise \u00e9pist\u00e9mologique qu&rsquo;a \u00e9merg\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;envisager un traitement cortical distribu\u00e9, fond\u00e9 sur la modularit\u00e9 fonctionnelle plut\u00f4t que sur une convergence unitaire.<\/p>\n<h3>1.2 1.2 La collaboration acad\u00e9mique entre Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9closion du mod\u00e8le de la double voie visuelle est indissociable de la rencontre intellectuelle et de la synergie m\u00e9thodologique entre deux figures majeures du National Institute of Mental Health (NIMH) \u00e0 Bethesda : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/leslie-ungerleider\">Leslie Ungerleider<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/mortimer-mishkin\">Mortimer Mishkin<\/a>. Mortimer Mishkin poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 une r\u00e9putation internationale solidement \u00e9tablie gr\u00e2ce \u00e0 ses recherches pionni\u00e8res sur les circuits de la m\u00e9moire, les syst\u00e8mes cortico-sous-corticaux et le r\u00f4le n\u00e9vralgique des structures du lobe temporal, notamment l&rsquo;hippocampe, l&rsquo;amygdale et le cortex inf\u00e9rotemporal, dans la reconnaissance et la r\u00e9tention mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Pour sa part, Leslie Ungerleider, form\u00e9e \u00e0 la neurobiologie et \u00e0 l&rsquo;anatomie comportementale, apportait une expertise m\u00e9thodologique pointue dans l&rsquo;utilisation des traceurs axonaux et la cartographie fine des connexions cortico-corticales. Elle ma\u00eetrisait les techniques novatrices de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence autoradiographique et de transport axonal r\u00e9trograde et ant\u00e9rograde (comme l&rsquo;utilisation de la peroxydase de raifort et des acides amin\u00e9s triti\u00e9s), des outils indispensables pour tracer avec une pr\u00e9cision microm\u00e9trique les faisceaux de substance blanche reliant les diff\u00e9rentes aires visuelles du primate.<\/p>\n<p>Leur collaboration a permis d&rsquo;articuler de mani\u00e8re in\u00e9dite deux \u00e9chelles d&rsquo;analyse : d&rsquo;une part, la dissection anatomique fine des voies de communication entre les lobes occipital, pari\u00e9tal et temporal ; d&rsquo;autre part, la mise au point de tests comportementaux quantitatifs standardis\u00e9s administr\u00e9s \u00e0 des macaques pr\u00e9sentant des ablations chirurgicales hautement s\u00e9lectives. Le point culminant de cette synergie a \u00e9t\u00e9 la publication en 1982 de leur chapitre s\u00e9minal, intitul\u00e9 <em>\u00ab Two Cortical Visual Systems \u00bb<\/em>, au sein de l&rsquo;ouvrage collectif <em>Analysis of Visual Behavior<\/em>, dirig\u00e9 par Ingle, Goodale et Mansfield. Ce texte a formellement pos\u00e9 les bases th\u00e9oriques et empiriques de la dissociation ventrale\/dorsale, red\u00e9finissant \u00e0 jamais le champ des neurosciences visuelles.<\/p>\n<h3>1.3 1.3 Les pr\u00e9misses th\u00e9oriques de la s\u00e9paration anatomique et fonctionnelle<\/h3>\n<p>La formulation de l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;Ungerleider et Mishkin n&rsquo;est pas survenue dans un vide th\u00e9orique absolu. Elle a \u00e9t\u00e9 nourrie par des anomalies empiriques et des hypoth\u00e8ses fragmentaires qui s&rsquo;\u00e9taient accumul\u00e9es au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970. D\u00e8s 1969, le neurobiologiste George Schneider avait sugg\u00e9r\u00e9 l&rsquo;existence de deux syst\u00e8mes visuels chez le hamster, mais selon une dichotomie opposant le syst\u00e8me sous-cortical (le tectum ou colliculus sup\u00e9rieur, impliqu\u00e9 dans la localisation du stimulus) au syst\u00e8me cortical g\u00e9niculo-stri\u00e9 (impliqu\u00e9 dans l&rsquo;identification de ce stimulus). Cette dichotomie, souvent r\u00e9sum\u00e9e par le bin\u00f4me tectal-cortical, cantonnait la localisation spatiale \u00e0 des m\u00e9canismes archa\u00efques sous-corticaux.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les observations chez les bless\u00e9s de guerre et les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s humains accumul\u00e9es par des cliniciens comme Henri H\u00e9caen en France, Hans-Lukas Teuber aux \u00c9tats-Unis ou Brenda Milner au Canada pointaient vers des dissociations nettement intra-corticales. Les patients porteurs d&rsquo;atteintes temporales \u00e9prouvaient d&rsquo;immenses difficult\u00e9s \u00e0 nommer ou apparier des figures g\u00e9om\u00e9triques et des visages sans montrer de d\u00e9sorientation spatiale, alors que des l\u00e9sions pari\u00e9tales bilat\u00e9rales engendraient des pertes massives du guidage spatial et de la perception des distances sans alt\u00e9rer la reconnaissance formelle des objets pr\u00e9sent\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan anatomique, les travaux pionniers de David Van Essen et Semir Zeki commen\u00e7aient \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;existence d&rsquo;une mosa\u00efque d&rsquo;aires corticales extrastri\u00e9es au-del\u00e0 de V1, baptis\u00e9es V2, V3, V4 ou MT. Ces r\u00e9gions montraient des profils cytoarchitectoniques et des sp\u00e9cialisations physiologiques singuli\u00e8res. Ungerleider et Mishkin ont eu l&rsquo;intuition fondatrice que ces multiples aires extrastri\u00e9es ne constituaient pas un r\u00e9seau d\u00e9sordonn\u00e9 ou un simple anneau interm\u00e9diaire, mais s&rsquo;organisaient en deux flux de transmission distincts divergeant de mani\u00e8re pr\u00e9coce d\u00e8s la sortie du cortex stri\u00e9 pour irriguer respectivement les cortex d&rsquo;association temporal et pari\u00e9tal.<\/p>\n<h2>2. Les bases anatomiques des projections extrastri\u00e9es chez le primate<\/h2>\n<h3>2.1 2.1 L&rsquo;organisation cortico-corticale \u00e0 partir de l&rsquo;aire V1<\/h3>\n<p>Le cortex visuel primaire (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/primary-visual-cortex\">aire V1<\/a> ou aire 17 de Brodmann), log\u00e9 le long des berges de la scissure calcarine, se caract\u00e9rise par une organisation laminaire hautement raffin\u00e9e, typique du n\u00e9ocortex des primates. Les signaux provenant de la r\u00e9tine transitent par le noyau g\u00e9nicul\u00e9 lat\u00e9ral (NGL) du thalamus via deux fili\u00e8res physiologiquement distinctes : la voie magnocellulaire (cellules M), caract\u00e9ris\u00e9e par une conduction rapide, une haute sensibilit\u00e9 aux faibles contrastes et aux variations temporelles mais une c\u00e9cit\u00e9 aux couleurs ; et la voie parvocellulaire (cellules P), caract\u00e9ris\u00e9e par une vitesse de conduction plus lente, une forte r\u00e9solution spatiale et une sensibilit\u00e9 spectrale aux longueurs d&rsquo;onde (rouge-vert).<\/p>\n<p>Au sein de V1, ces canaux aff\u00e9rents s&rsquo;articulent dans la couche 4C : la sous-couche 4C\u03b1 re\u00e7oit les axones magnocellulaires, tandis que la sous-couche 4C\u03b2 re\u00e7oit les axones parvocellulaires. D\u00e8s ce niveau \u00e9l\u00e9mentaire, les eff\u00e9rences cortico-corticales se pr\u00e9parent \u00e0 diverger. Les neurones des couches superficielles 2 et 3 de V1 projettent massivement vers l&rsquo;aire visuelle secondaire (V2, aire 18). Cette transmission s&rsquo;effectue selon une compartimentation cytochimique r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le marquage \u00e0 la cytochrome oxydase :<\/p>\n<ul>\n<li>Les bandes \u00e9paisses (<em>thick stripes<\/em>) de V2 re\u00e7oivent des signaux magnocellulaires via la couche 4B de V1 et traitent la direction du mouvement et la disparit\u00e9 binoculaire.<\/li>\n<li>Les bandes minces (<em>thin stripes<\/em>) re\u00e7oivent des informations de couleur issues des \u00ab blobs \u00bb des couches 2\/3 de V1.<\/li>\n<li>Les bandes p\u00e2les ou interbandes (<em>pale stripes<\/em>) re\u00e7oivent des signaux de forme fine et de contours orient\u00e9s issus des zones \u00ab interblobs \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La r\u00e9tinotopie, c&rsquo;est-\u00e0-dire la pr\u00e9servation topographique point par point de la carte r\u00e9tinienne \u00e0 la surface du cortex, demeure rigoureusement respect\u00e9e dans V1, V2 et V3. Cependant, \u00e0 mesure que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne du cortex stri\u00e9, les axones projettent de mani\u00e8re s\u00e9lective : les relais V2 et V3 dirigent leurs eff\u00e9rences soit ventralement vers V4, soit dorsalement vers l&rsquo;aire MT (<em>Middle Temporal<\/em> ou V5), amor\u00e7ant la grande s\u00e9gr\u00e9gation des deux flux extrastri\u00e9s.<\/p>\n<h3>2.2 2.2 La trajectoire occipito-temporale ou voie ventrale<\/h3>\n<p>La voie occipito-temporale, ou voie ventrale, tire son origine principale des bandes minces et des interbandes de V2, qui projettent massivement sur l&rsquo;aire V4, situ\u00e9e dans le gyrus lingual et fusiforme chez le primate. L&rsquo;aire V4 joue un r\u00f4le charni\u00e8re dans ce faisceau : ses neurones manifestent une s\u00e9lectivit\u00e9 exacerb\u00e9e pour les longueurs d&rsquo;onde lumineuses (traitement de la couleur et constance de la couleur), ainsi que pour des configurations spatiales interm\u00e9diaires telles que les courbures, les angles et les motifs g\u00e9om\u00e9triques concentriques ou radiaux.<\/p>\n<p>De l&rsquo;aire V4, les connexions cortico-corticales denses se projettent ant\u00e9rieurement vers le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/inferior-temporal-cortex\">cortex inf\u00e9rotemporal (IT)<\/a>, qui occupe les berges du gyrus temporal inf\u00e9rieur. Les neuroanatomistes distinguent traditionnellement deux sous-r\u00e9gions majeures le long de cet axe post\u00e9ro-ant\u00e9rieur :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;aire <strong>TEO<\/strong> (partie post\u00e9rieure), qui assure la transition entre le traitement des caract\u00e9ristiques interm\u00e9diaires et les repr\u00e9sentations globales.<\/li>\n<li>L&rsquo;aire <strong>TE<\/strong> (partie ant\u00e9rieure), v\u00e9ritable apex perceptif du traitement morphologique visuel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure de la progression au sein de cette voie ventrale, les champs r\u00e9cepteurs des neurones s&rsquo;\u00e9largissent de fa\u00e7on spectaculaire. Alors qu&rsquo;un neurone de V1 ne r\u00e9pond qu&rsquo;\u00e0 un minuscule stimulus occupant quelques minutes d&rsquo;arc dans le champ visuel, un neurone de l&rsquo;aire TE poss\u00e8de un champ r\u00e9cepteur pouvant couvrir plusieurs dizaines de degr\u00e9s, englobant quasi syst\u00e9matiquement la fov\u00e9a et s&rsquo;\u00e9tendant fr\u00e9quemment sur les deux h\u00e9michamps visuels gr\u00e2ce aux projections transcalleuses. Enfin, l&rsquo;aire TE \u00e9met des projections axonales directes vers les structures limbiques et parahippocampiques, en particulier l&rsquo;amygdale, le cortex p\u00e9rirhinal et le cortex entorhinal, \u00e9tablissant le pont fonctionnel n\u00e9cessaire entre la perception de la forme d&rsquo;un objet et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 sa signification mn\u00e9sique ou \u00e9motionnelle.<\/p>\n<h3>2.3 2.3 La trajectoire occipito-pari\u00e9tale ou voie dorsale<\/h3>\n<p>En opposition anatomique avec la voie ventrale, la trajectoire occipito-pari\u00e9tale, ou voie dorsale, se d\u00e9tache des couches 4B de V1 et des bandes \u00e9paisses de V2 pour cibler des aires extrastri\u00e9es localis\u00e9es au sein du sillon temporal sup\u00e9rieur et de la convexit\u00e9 pari\u00e9tale. Le premier relai critique de cette voie est l&rsquo;aire MT (\u00e9galement d\u00e9sign\u00e9e V5), situ\u00e9e chez le macaque au fond du sillon temporal sup\u00e9rieur. Les neurones de MT se singularisent par une s\u00e9lectivit\u00e9 presque absolue pour la direction et la vitesse du mouvement visuel, tout en demeurant compl\u00e8tement insensibles \u00e0 la couleur ou \u00e0 la morphologie fine des objets.<\/p>\n<p>De l&rsquo;aire MT, les axones gagnent l&rsquo;aire m\u00e9diale sup\u00e9rieure temporale (MST), impliqu\u00e9e dans l&rsquo;analyse des flux optiques complexes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le d\u00e9placement propre du sujet dans l&rsquo;espace. Le flux dorsal se prolonge ensuite directement vers le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/posterior-parietal-cortex\">cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur (CPP)<\/a>, englobant principalement l&rsquo;aire 7a de Brodmann et les berges du sillon intrapari\u00e9tal (IPS). Ce circuit re\u00e7oit une entr\u00e9e quasi exclusive de la fili\u00e8re magnocellulaire, ce qui conf\u00e8re \u00e0 ses neurones une vitesse de traitement extr\u00eamement rapide et une r\u00e9solution temporelle optimale, indispensable pour enregistrer les variations cin\u00e9tiques de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Contrairement aux neurones de la voie ventrale, ceux du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur poss\u00e8dent des champs r\u00e9cepteurs tr\u00e8s larges qui sont fr\u00e9quemment non fov\u00e9aux, privil\u00e9giant la p\u00e9riph\u00e9rie du champ visuel et codant l&#8217;emplacement des cibles dans des coordonn\u00e9es spatiales dynamiques. De surcro\u00eet, le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur ne projette pas vers les structures mn\u00e9siques du lobe temporal m\u00e9dial, mais connecte directement le cortex pr\u00e9moteur (aires 6 et F4\/F5), le cortex moteur primaire et les champs oculaires frontaux (FEF, aire 8), formant un r\u00e9seau interconnect\u00e9 d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9paration motrice, au guidage des saccades oculaires et \u00e0 la cin\u00e9matique des membres sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<h2>3. Protocole exp\u00e9rimental et paradigme l\u00e9sionnel d&rsquo;Ungerleider et Mishkin (1982)<\/h2>\n<h3>3.1 3.1 Le mod\u00e8le animal : Macaca mulatta<\/h3>\n<p>Pour soumettre leur hypoth\u00e8se de travail \u00e0 une \u00e9preuve empirique irr\u00e9futable, Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin ont choisi le macaque rh\u00e9sus (<em>Macaca mulatta<\/em>) comme mod\u00e8le animal exp\u00e9rimental. Ce primate non humain offre un syst\u00e8me visuel dont l&rsquo;homologie avec celui de l&rsquo;\u00eatre humain est exceptionnelle : l&rsquo;architecture laminaire de la r\u00e9tine, la s\u00e9gr\u00e9gation des couches parvo et magnocellulaires dans le noyau g\u00e9nicul\u00e9 lat\u00e9ral, la morphologie de la scissure calcarine et la distribution g\u00e9n\u00e9rale des gyri temporaux et pari\u00e9taux pr\u00e9sentent une comparabilit\u00e9 remarquable.<\/p>\n<p>Les protocoles mis en \u0153uvre au NIMH exigeaient une rigueur m\u00e9thodologique absolue afin d&rsquo;\u00e9viter tout artefact exp\u00e9rimental. Les animaux \u00e9taient soumis \u00e0 des phases intensives d&rsquo;apprentissage pr\u00e9chirurgical, standardisant ainsi leur r\u00e9pertoire comportemental et familiarisant chaque sujet avec les r\u00e8gles op\u00e9rantes des \u00e9preuves motrices et visuelles. Les conditions environnementales \u00e9taient minutieusement r\u00e9gul\u00e9es : temp\u00e9rature, hygrom\u00e9trie, cycles d&rsquo;\u00e9clairage nycth\u00e9m\u00e9raux constants et r\u00e9gimes de restriction hydrique ou alimentaire contr\u00f4l\u00e9s, garantissant une motivation stable sans induire d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement ou de stress physiologique alt\u00e9rant les fonctions cognitives.<\/p>\n<p>Un enjeu exp\u00e9rimental majeur consistait \u00e0 \u00e9valuer syst\u00e9matiquement l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle r\u00e9siduelle des primates avant et apr\u00e8s les interventions chirurgicales. \u00c0 l&rsquo;aide de tests de discrimination de r\u00e9seaux de barres de fr\u00e9quences spatiales variables, les chercheurs devaient prouver que les alt\u00e9rations comportementales ult\u00e9rieures n&rsquo;\u00e9taient pas imputables \u00e0 des scotomes p\u00e9riph\u00e9riques, \u00e0 des d\u00e9ficits de r\u00e9fraction ou \u00e0 des baisses triviales de la sensibilit\u00e9 au contraste, mais d\u00e9coulaient v\u00e9ritablement de la perturbation de processus d&rsquo;int\u00e9gration corticale de haut niveau.<\/p>\n<h3>3.2 3.2 La technique de l\u00e9sion corticale cibl\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration de la m\u00e9thode l\u00e9sionnelle reposait sur des r\u00e9sections chirurgicales bilat\u00e9rales r\u00e9alis\u00e9es par aspiration sous contr\u00f4le microscopique st\u00e9r\u00e9otaxique, une technique neurochirurgicale de pointe pour l&rsquo;\u00e9poque. Chaque groupe d&rsquo;animaux subissait une ablation sym\u00e9trique et circonscrite, con\u00e7ue pour isoler s\u00e9lectivement l&rsquo;une des deux voies postul\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le groupe \u00e0 l\u00e9sion inf\u00e9rotemporale :<\/strong> L&rsquo;intervention consistait en l&rsquo;ablation bilat\u00e9rale de la partie ventrale du cortex temporal, ciblant les aires TEO et TE. Le geste op\u00e9ratoire exigeait une d\u00e9licatesse extr\u00eame : il fallait aspirer la substance grise du gyrus temporal inf\u00e9rieur tout en pr\u00e9servant scrupuleusement la vascularisation m\u00e9ning\u00e9e et, par-dessus tout, en \u00e9vitant d&rsquo;endommager les radiations optiques de Gratiolet (la boucle de Meyer) qui cheminent profond\u00e9ment dans la substance blanche adjacente. Une l\u00e9sion accidentelle de ces fibres aurait engendr\u00e9 une quadranopsie ou une h\u00e9mianopsie homonyme, invalidant toute conclusion cognitive.<\/li>\n<li><strong>Le groupe \u00e0 l\u00e9sion pari\u00e9tale post\u00e9rieure :<\/strong> L&rsquo;ablation visait bilat\u00e9ralement le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur et les berges du sillon intrapari\u00e9tal (principalement l&rsquo;aire 7a et les zones adjacentes). Les structures occipitales sous-jacentes et le cortex somatosensoriel primaire \u00e9taient rigoureusement \u00e9pargn\u00e9s afin de ne pas induire de troubles \u00e9l\u00e9mentaires du tact ou de la motricit\u00e9 r\u00e9flexe.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 l&rsquo;issue de plusieurs mois de tests comportementaux post-op\u00e9ratoires, la localisation exacte, la profondeur et les limites anatomiques de chaque r\u00e9section \u00e9taient syst\u00e9matiquement valid\u00e9es par des examens histologiques post-mortem. Les cerveaux \u00e9taient fix\u00e9s par perfusion transcardiaque de formald\u00e9hyde, coup\u00e9s au microtome \u00e0 cong\u00e9lation en sections s\u00e9ri\u00e9es microm\u00e9triques, puis color\u00e9s au violet de cr\u00e9syl (m\u00e9thode de Nissl) et selon la technique de Weigert pour la my\u00e9line. Seules les donn\u00e9es comportementales issues de primates dont les l\u00e9sions \u00e9taient strictement conformes aux crit\u00e8res topographiques sans atteinte des voies visuelles primaires \u00e9taient retenues dans l&rsquo;analyse princeps.<\/p>\n<h3>3.3 3.3 Le dispositif d&rsquo;\u00e9valuation comportementale de la bo\u00eete de Wisconsin (WGTA)<\/h3>\n<p>Pour mesurer les capacit\u00e9s cognitives des animaux sans interf\u00e9rence humaine, Ungerleider et Mishkin ont recouru au c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\">Wisconsin General Test Apparatus (WGTA)<\/a>, con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;origine par Harry Harlow. Ce dispositif place le macaque dans une cage d&rsquo;exp\u00e9rimentation obscure, face \u00e0 une table de pr\u00e9sentation illumin\u00e9e \u00e9quip\u00e9e d&rsquo;un plateau mobile comportant des puits creus\u00e9s dans le bois ou le m\u00e9tal. Un panneau opaque amovible et une vitre sans tain permettent \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur de positionner les stimuli et de dissimuler la r\u00e9compense alimentaire (g\u00e9n\u00e9ralement un raisin sec ou un morceau de pomme) hors de la vue de l&rsquo;animal avant chaque essai.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;ouverture du volet, l&rsquo;animal est autoris\u00e9 \u00e0 faire avancer un bras pour d\u00e9placer l&rsquo;un des objets recouvrant les puits. La r\u00e9ussite requiert la d\u00e9couverte et la saisie de la friandise. Le protocole exp\u00e9rimental imposait des crit\u00e8res d&rsquo;apprentissage stricts et universels : pour \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme acquise, une t\u00e2che devait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e avec un niveau de performance atteignant au moins 90 % de r\u00e9ponses correctes sur une s\u00e9rie continue de 100 essais cons\u00e9cutifs (ou 18 r\u00e9ussites sur 20 essais journaliers).<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le rigoureux des stimuli constituait le point fort du dispositif. Pour \u00e9liminer tout biais sensoriel parasite susceptible de guider le choix de l&rsquo;animal, les puits de nourriture \u00e9taient syst\u00e9matiquement frott\u00e9s avec les aliments distribu\u00e9s afin de neutraliser les indices olfactifs. De m\u00eame, les objets et opercules pr\u00e9sentaient des masses et des textures calibr\u00e9es, et la position des r\u00e9compenses \u00e9tait pseudo-al\u00e9atoirement distribu\u00e9e entre les puits gauche et droit selon des tables de Gellermann afin d&rsquo;annihiler tout biais de lat\u00e9ralit\u00e9 spontan\u00e9e chez l&rsquo;animal.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;\u00e9preuve de discrimination d&rsquo;objets : l&rsquo;investigation de la voie ventrale<\/h2>\n<h3>4.1 4.1 Structure et d\u00e9roulement de la t\u00e2che de discrimination morphologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9preuve princeps destin\u00e9e \u00e0 \u00e9prouver l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle de la voie ventrale \u00e9tait la t\u00e2che de <strong>discrimination visuelle d&rsquo;objets<\/strong>. Dans ce paradigme de choix forc\u00e9 \u00e0 deux alternatives, le macaque est confront\u00e9 \u00e0 deux objets tridimensionnels artificiels, pr\u00e9sentant des caract\u00e9ristiques physiques nettement contrast\u00e9es par leur forme g\u00e9om\u00e9trique, leur texture de surface, leur couleur et leur r\u00e9flectance (par exemple, un c\u00f4ne ray\u00e9 rouge et blanc oppos\u00e9 \u00e0 une pyramide tronqu\u00e9e de couleur bleue unie).<\/p>\n<p>Le principe op\u00e9rant impos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;animal est un apprentissage associatif par renforcement instrumental :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;un des deux objets est invariablement d\u00e9sign\u00e9 comme le stimulus cible (S+), sous la base duquel est dissimul\u00e9e la r\u00e9compense alimentaire dans le puits sous-jacent.<\/li>\n<li>Le second objet constitue le stimulus distracteur non r\u00e9compens\u00e9 (S-).<\/li>\n<li>\u00c0 chaque essai, la position spatiale respective des deux stimuli sur le plateau (puits de gauche ou puits de droite) est intervertie selon une s\u00e9quence pseudo-al\u00e9atoire pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;animal est ainsi contraint de fonder exclusivement son choix sur les attributs morphologiques intrins\u00e8ques de l&rsquo;objet, en ignorant totalement sa localisation spatiale. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur quantifie avec pr\u00e9cision la courbe d&rsquo;apprentissage, mesur\u00e9e par le nombre total d&rsquo;essais et d&rsquo;erreurs n\u00e9cessaires pour atteindre le crit\u00e8re d&rsquo;acquisition parfaite fix\u00e9 \u00e0 90 % de choix exacts.<\/p>\n<h3>4.2 4.2 R\u00e9sultats comportementaux cons\u00e9cutifs \u00e0 la l\u00e9sion inf\u00e9rotemporale<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus par Ungerleider et Mishkin chez les macaques ayant subi une ablation bilat\u00e9rale du cortex inf\u00e9rotemporal ont mis en \u00e9vidence un d\u00e9ficit cognitif d&rsquo;une intensit\u00e9 spectaculaire. Priv\u00e9s des aires TEO et TE, les primates se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s totalement incapables d&rsquo;apprendre de nouvelles discriminations d&rsquo;objets ou ont n\u00e9cessit\u00e9 un nombre prodigieux d&rsquo;essais pour ma\u00eetriser des formes g\u00e9om\u00e9triques simples, l\u00e0 o\u00f9 un animal sain ou porteur d&rsquo;une l\u00e9sion t\u00e9moin non visuelle r\u00e9solvait la t\u00e2che en quelques dizaines d&rsquo;essais seulement.<\/p>\n<p>Plus marquant encore : lorsque les animaux avaient \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s avant l&rsquo;intervention chirurgicale \u00e0 reconna\u00eetre des objets sp\u00e9cifiques jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre une ma\u00eetrise absolue, la r\u00e9section inf\u00e9rotemporale a provoqu\u00e9 une amn\u00e9sie r\u00e9trograde massive de ces patrons visuels. Les macaques op\u00e9raient au niveau du hasard (50 % de r\u00e9ussite), paraissant d\u00e9couvrir les objets comme de parfaits inconnus. Ils \u00e9taient plong\u00e9s dans un \u00e9tat analogue \u00e0 l&rsquo;agnosie visuelle humaine, incapables d&rsquo;extraire la signature morphologique permettant d&rsquo;identifier la cible r\u00e9compens\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce point est fondamental : cette c\u00e9cit\u00e9 psychique ou agnosique n&rsquo;\u00e9tait accompagn\u00e9e d&rsquo;aucune perturbation motrice ou spatiale. L&rsquo;animal inf\u00e9rotemporal tendait le bras sans la moindre h\u00e9sitation vers le plateau, ouvrait les puits avec une coordination visuo-motrice irr\u00e9prochable, \u00e9valuait sans erreur la profondeur et la distance des opercules, et r\u00e9cup\u00e9rait l&rsquo;aliment avec une dext\u00e9rit\u00e9 digitale intacte une fois le bon puits d\u00e9couvert. Le trouble \u00e9tait strictement confin\u00e9 \u00e0 la reconnaissance de \u00ab l&rsquo;objet \u00bb.<\/p>\n<h3>4.3 4.3 Pr\u00e9servation des performances chez les sujets l\u00e9s\u00e9s au niveau pari\u00e9tal<\/h3>\n<p>La puissance du protocole exp\u00e9rimental a \u00e9clat\u00e9 lors de l&rsquo;\u00e9valuation des animaux porteurs d&rsquo;une ablation bilat\u00e9rale du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur dans cette m\u00eame \u00e9preuve de discrimination visuelle d&rsquo;objets. Plac\u00e9s face aux m\u00eames paires de stimuli tridimensionnels (le c\u00f4ne versus la pyramide), les macaques l\u00e9s\u00e9s pari\u00e9taux ont r\u00e9alis\u00e9 des performances rigoureusement indiscernables de celles des animaux de contr\u00f4le non op\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Leur taux d&rsquo;acquisition de nouvelles paires d&rsquo;objets, la vitesse d&rsquo;inflexion de leur courbe d&rsquo;apprentissage et le taux de r\u00e9tention \u00e0 long terme des associations apprises avant l&rsquo;intervention sont demeur\u00e9s parfaitement intacts. Les animaux l\u00e9s\u00e9s au niveau pari\u00e9tal n&rsquo;avaient besoin que d&rsquo;un nombre restreint d&rsquo;essais pour isoler le stimulus S+ et maximiser la r\u00e9colte des r\u00e9compenses, ignorant sans difficult\u00e9 les changements constants d&#8217;emplacement spatial des objets.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat d\u00e9montrait sans ambigu\u00eft\u00e9 que le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur n&rsquo;exerce aucune fonction essentielle dans le traitement, l&rsquo;analyse ou la m\u00e9morisation des attributs morphologiques ou picturaux des objets. La circuiterie neuronale n\u00e9cessaire et suffisante pour discriminer la forme des objets \u00e9tait donc totalement pr\u00e9serv\u00e9e en dehors de la convexit\u00e9 pari\u00e9tale, confirmant la localisation de cette fonction au sein de la r\u00e9gion temporale inf\u00e9rieure.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;\u00e9preuve de rep\u00e9rage spatial (\u00ab Landmark Task \u00bb) : l&rsquo;investigation de la voie dorsale<\/h2>\n<h3>5.1 5.1 Configuration m\u00e9thodologique de la t\u00e2che de rep\u00e8re<\/h3>\n<p>Pour mesurer la capacit\u00e9 du syst\u00e8me visuel \u00e0 appr\u00e9hender les relations spatiales et g\u00e9om\u00e9triques entre plusieurs \u00e9l\u00e9ments distincts de l&rsquo;environnement, Ungerleider et Mishkin ont con\u00e7u un dispositif comportemental novateur : l&rsquo;\u00e9preuve du rep\u00e8re spatial, universellement connue sous la d\u00e9signation de <strong>\u00ab Landmark Task \u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p>Le paradigme rompt radicalement avec la discrimination de formes :<\/p>\n<ul>\n<li>Le plateau de test pr\u00e9sente deux puits de nourriture identiques, recouverts par deux opercules ou disques plats rigoureusement identiques en mati\u00e8re, en couleur et en dimensions (par exemple deux disques blancs parfaitement circulaires et neutres).<\/li>\n<li>La nourriture n&rsquo;est associ\u00e9e \u00e0 aucune propri\u00e9t\u00e9 physique de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des opercules, rendant la voie ventrale inop\u00e9rante pour guider le choix.<\/li>\n<li>L&rsquo;indice permettant de localiser l&rsquo;aliment est fourni par un objet externe distinct, le \u00ab rep\u00e8re \u00bb (<em>landmark<\/em>), constitu\u00e9 typiquement d&rsquo;un petit cylindre vertical ray\u00e9 ou color\u00e9, plac\u00e9 sur la surface du plateau \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate de l&rsquo;un des deux puits.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La r\u00e8gle comportementale impos\u00e9e au macaque stipule que le puits r\u00e9compens\u00e9 est invariablement celui qui se situe le plus pr\u00e8s du rep\u00e8re spatial. Au cours des sessions d&rsquo;essais, le rep\u00e8re est positionn\u00e9 alternativement \u00e0 proximit\u00e9 du puits gauche ou du puits droit. L&rsquo;animal ne doit pas s\u00e9lectionner le rep\u00e8re lui-m\u00eame, mais interpr\u00e9ter la relation m\u00e9trique de proximit\u00e9 entre le rep\u00e8re extrins\u00e8que et les opercules identiques pour guider son geste. Les exp\u00e9rimentateurs pouvaient en outre complexifier la t\u00e2che en faisant varier la distance physique s\u00e9parant le rep\u00e8re du puits cible (par exemple, 1 cm, 2 cm, voire 5 cm).<\/p>\n<h3>5.2 5.2 R\u00e9sultats comportementaux cons\u00e9cutifs \u00e0 la l\u00e9sion pari\u00e9tale post\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Soumis \u00e0 cette \u00e9preuve de rep\u00e9rage spatial, les primates porteurs de r\u00e9sections bilat\u00e9rales du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur ont manifest\u00e9 un effondrement dramatique et s\u00e9lectif de leurs performances. Incapables d&rsquo;int\u00e9grer le rapport spatial unissant le cylindre au puits adjacent, ces animaux s\u00e9lectionnaient au hasard l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des deux opercules identiques, affichant un taux de r\u00e9ussite stagnant obstin\u00e9ment autour de 50 %.<\/p>\n<p>Fait exp\u00e9rimental remarquable, le d\u00e9ficit \u00e9tait directement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la distance m\u00e9trique s\u00e9parant le rep\u00e8re de la cible : lorsque le rep\u00e8re touchait presque l&rsquo;opercule, certains animaux parvenaient avec difficult\u00e9 \u00e0 orienter leur choix, mais d\u00e8s que le cylindre \u00e9tait \u00e9cart\u00e9 de quelques centim\u00e8tres, toute capacit\u00e9 de s\u00e9lection dirig\u00e9e s&rsquo;\u00e9vanouissait. Les macaques ne comprenaient plus la valeur indicatrice spatiale du \u00ab landmark \u00bb, bien qu&rsquo;ils fussent parfaitement conscients de sa pr\u00e9sence physique sur le plateau (ils le regardaient et le d\u00e9pla\u00e7aient parfois par curiosit\u00e9).<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, ces m\u00eames singes l\u00e9s\u00e9s pari\u00e9taux continuaient de r\u00e9ussir brillamment l&rsquo;\u00e9preuve de discrimination d&rsquo;objets d\u00e9crite pr\u00e9c\u00e9demment. Le trouble n&rsquo;\u00e9tait donc ni un d\u00e9ficit perceptif global, ni une perte de l&rsquo;attention ou de la motivation, mais une incapacit\u00e9 computationnelle sp\u00e9cifique \u00e0 calculer et exploiter des coordonn\u00e9es spatiales relatives entre deux entit\u00e9s distinctes dans l&rsquo;espace p\u00e9ripersonnel.<\/p>\n<h3>5.3 5.3 Pr\u00e9servation des performances chez les sujets l\u00e9s\u00e9s au niveau inf\u00e9rotemporal<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre moiti\u00e9 du diptyque exp\u00e9rimental concernait l&rsquo;\u00e9valuation des macaques porteurs d&rsquo;une ablation du cortex inf\u00e9rotemporal dans cette m\u00eame t\u00e2che de rep\u00e9rage spatial. Les r\u00e9sultats enregistr\u00e9s ont apport\u00e9 le pendant indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification de la th\u00e9orie.<\/p>\n<p>Les primates l\u00e9s\u00e9s temporaux, qui s&rsquo;\u00e9taient pourtant av\u00e9r\u00e9s absolument incapables de distinguer un c\u00f4ne d&rsquo;une pyramide lors de l&rsquo;\u00e9preuve morphologique, ont r\u00e9solu la <em>Landmark Task<\/em> avec une aisance d\u00e9concertante. Leurs courbes d&rsquo;apprentissage ont atteint le crit\u00e8re d&rsquo;excellence de 90 % de r\u00e9ussite aussi promptement, voire plus promptement, que celles des sujets t\u00e9moins sains. L&rsquo;accroissement de la distance m\u00e9trique entre le cylindre et le puits n&rsquo;affectait pas leur jugement g\u00e9om\u00e9trique de proximit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat a apport\u00e9 la d\u00e9monstration d\u00e9finitive que le traitement des coordonn\u00e9es spatiales allocentr\u00e9es (la position relative d&rsquo;un objet par rapport \u00e0 un rep\u00e8re externe) ne d\u00e9pend aucunement du lobe temporal inf\u00e9rieur. Malgr\u00e9 la perte massive des r\u00e9seaux neuronaux consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;identification visuelle des objets, la machinerie pari\u00e9tale dorsale \u00e9tait demeur\u00e9e structurellement intacte, continuant d&rsquo;ex\u00e9cuter ses calculs trigonom\u00e9triques et spatiaux avec une pr\u00e9cision absolue.<\/p>\n<h2>6. La double dissociation : fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et d\u00e9monstration causale<\/h2>\n<h3>6.1 6.1 Le principe de double dissociation selon Hans-Lukas Teuber<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;histoire de la neuropsychologie et des sciences cognitives, la m\u00e9thodologie de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">double dissociation<\/a>, th\u00e9oris\u00e9e de mani\u00e8re formelle par le neuropsychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\">Hans-Lukas Teuber<\/a> en 1955, repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9talon-or \u00e9pist\u00e9mologique pour d\u00e9montrer l&rsquo;ind\u00e9pendance fonctionnelle et anatomique de deux modules cognitifs au sein du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>Une <em>dissociation simple<\/em> survient lorsqu&rsquo;une l\u00e9sion dans la r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale A d\u00e9truit la performance \u00e0 la t\u00e2che comportementale X, tout en laissant intacte la t\u00e2che Y. Bien qu&rsquo;\u00e9vocatrice, une dissociation simple ne prouve pas formellement que la r\u00e9gion A soit le substrat exclusif de la fonction X. En effet, un argument r\u00e9ductionniste classique peut toujours \u00eatre oppos\u00e9 : l&rsquo;hypoth\u00e8se de la difficult\u00e9 diff\u00e9rentielle des t\u00e2ches. Si la t\u00e2che X est intrins\u00e8quement plus complexe, plus exigeante en ressources attentionnelles ou mn\u00e9siques que la t\u00e2che Y, une l\u00e9sion partielle de n&rsquo;importe quel circuit c\u00e9r\u00e9bral partag\u00e9 fera chuter pr\u00e9f\u00e9rentiellement la t\u00e2che X, sans que cela n&rsquo;implique une s\u00e9paration modulaire.<\/p>\n<p>Pour pulv\u00e9riser cette objection m\u00e9thodologique, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9tablir une <strong>double dissociation<\/strong>. Celle-ci exige la d\u00e9couverte sym\u00e9trique d&rsquo;une seconde population de sujets pr\u00e9sentant une l\u00e9sion dans la r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale B, chez qui l&rsquo;on observe le profil comportemental strictement invers\u00e9 : la t\u00e2che X est rigoureusement pr\u00e9serv\u00e9e, tandis que la t\u00e2che Y est effondr\u00e9e. Dans cette configuration, aucune th\u00e9orie fond\u00e9e sur la difficult\u00e9 globale de la t\u00e2che ne peut tenir. La d\u00e9monstration apporte la preuve math\u00e9matique et causale que les t\u00e2ches X et Y reposent sur des architectures neuronales ind\u00e9pendantes, s\u00e9parables et anatomiquement localisables.<\/p>\n<h3>6.2 6.2 L&rsquo;articulation rigoureuse de la preuve empirique en 1982<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience conduite par Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin en 1982 fournit l&rsquo;une des illustrations les plus m\u00e9thodologiquement parfaites de double dissociation jamais enregistr\u00e9es en neurobiologie comportementale. Les r\u00e9sultats se r\u00e9sument de fa\u00e7on \u00e9clatante dans le croisement matriciel suivant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sujets l\u00e9s\u00e9s inf\u00e9rotemporaux :<\/strong> \u00c9chec massif \u00e0 la t\u00e2che de discrimination d&rsquo;objets (Voie Ventrale d\u00e9faillante) \/ R\u00e9ussite parfaite \u00e0 la t\u00e2che de rep\u00e9rage spatial (Voie Dorsale intacte).<\/li>\n<li><strong>Sujets l\u00e9s\u00e9s pari\u00e9taux post\u00e9rieurs :<\/strong> R\u00e9ussite parfaite \u00e0 la t\u00e2che de discrimination d&rsquo;objets (Voie Ventrale intacte) \/ \u00c9chec massif \u00e0 la t\u00e2che de rep\u00e9rage spatial (Voie Dorsale d\u00e9faillante).<\/li>\n<\/ul>\n<p>La solidit\u00e9 statistique des donn\u00e9es publi\u00e9es dans leur article a \u00e9cart\u00e9 toute possibilit\u00e9 d&rsquo;artefact. Il n&rsquo;existait aucun effet d&rsquo;ordre d&rsquo;apprentissage : que les animaux commencent par la t\u00e2che morphologique ou par la t\u00e2che spatiale, les patrons de d\u00e9ficits demeuraient rigoureusement constants. Les \u00e9carts intergroupes \u00e9taient hautement significatifs au plan param\u00e9trique, ne laissant planer aucun doute quant \u00e0 la causalit\u00e9 anatomique.<\/p>\n<p>En croisant les donn\u00e9es comportementales avec leurs propres observations de tra\u00e7age neuroanatomique des fibres de substance blanche, Ungerleider et Mishkin ont pu affirmer avec une certitude exp\u00e9rimentale que le n\u00e9ocortex visuel du primate s\u00e9pare radicalement deux aspects de la r\u00e9alit\u00e9 physique : l&rsquo;analyse de \u00ab ce qu&rsquo;est \u00bb le stimulus (<em>What<\/em>) est allou\u00e9e au faisceau occipito-temporal ventral, tandis que le traitement de \u00ab l&rsquo;endroit o\u00f9 \u00bb il se situe (<em>Where<\/em>) est confi\u00e9 au faisceau occipito-pari\u00e9tal dorsal.<\/p>\n<h3>6.3 6.3 Les implications pour la neuropsychologie cognitive naissante<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact conceptuel de cette d\u00e9monstration a \u00e9t\u00e9 sismique pour la neuropsychologie cognitive alors en plein essor. Elle a d\u00e9finitivement sonn\u00e9 le glas du paradigme holistique de l&rsquo;action de masse c\u00e9r\u00e9brale (<em>mass action<\/em>) et de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 corticale, jadis d\u00e9fendu avec force par Karl Lashley, qui soutenait que les fonctions intellectuelles et perceptives r\u00e9sultaient du travail indistinct de l&rsquo;ensemble du manteau cortical.<\/p>\n<p>Les travaux d&rsquo;Ungerleider et Mishkin ont offert un fondement biologique tangible \u00e0 la th\u00e9orie de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit, d\u00e9velopp\u00e9e au m\u00eame moment par le philosophe Jerry Fodor (1983). Ils ont prouv\u00e9 que la sp\u00e9cialisation fonctionnelle n&rsquo;\u00e9tait pas cantonn\u00e9e aux aires r\u00e9ceptrices primaires (comme l&rsquo;homonculus somatosensoriel de Penfield ou la tonotopie auditive), mais gouvernait \u00e9galement les niveaux sup\u00e9rieurs du traitement cognitif au sein du cortex associatif extrastri\u00e9.<\/p>\n<p>Cette approche m\u00e9thodologique est devenue le standard d&rsquo;or pour explorer l&rsquo;architecture fonctionnelle du syst\u00e8me nerveux. Tr\u00e8s rapidement, les chercheurs se sont inspir\u00e9s de ce bin\u00f4me \u00ab Quoi \/ O\u00f9 \u00bb pour l&rsquo;appliquer avec succ\u00e8s \u00e0 d&rsquo;autres modalit\u00e9s sensorielles :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans le syst\u00e8me auditif, des circuits temporaux rostraux d&rsquo;identification phonologique (\u00ab Quoi \u00bb) et des circuits temporo-pari\u00e9taux de localisation acoustique (\u00ab O\u00f9 \u00bb) ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts.<\/li>\n<li>Dans le syst\u00e8me somatosensoriel, des flux distincts pour la reconnaissance st\u00e9r\u00e9ognostique des textures et le guidage proprioceptif spatial ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. La voie ventrale (\u00ab Quoi ? \u00bb) : m\u00e9canismes neuronaux et sp\u00e9cialisations<\/h2>\n<h3>7.1 7.1 De la r\u00e9tine au cortex inf\u00e9rotemporal : la cascade de repr\u00e9sentations<\/h3>\n<p>Le traitement au sein de la voie ventrale op\u00e8re sous la forme d&rsquo;une cascade computationnelle s\u00e9rielle et hi\u00e9rarchique, d\u00e9butant dans la r\u00e9tine fov\u00e9ale et s&rsquo;achevant dans les secteurs les plus ant\u00e9rieurs du lobe temporal. Au premier \u00e9chelon, dans le cortex stri\u00e9 V1, les neurones extraient les composantes locales de l&rsquo;image : des segments lin\u00e9aires de contrastes pr\u00e9cis, des orientations spatiales \u00e9l\u00e9mentaires et des indices de disparit\u00e9 binoculaire minimale. Les champs r\u00e9cepteurs y sont microscopiques, \u00e9chantillonnant l&rsquo;espace avec une extr\u00eame granularit\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque le signal p\u00e9n\u00e8tre dans l&rsquo;aire V4, l&rsquo;int\u00e9gration franchit un palier de complexit\u00e9 qualitative majeur. Les champs r\u00e9cepteurs des cellules de V4, dix \u00e0 vingt fois plus \u00e9tendus que ceux de V1, op\u00e8rent la convergence de multiples signaux de bordures. Ces neurones deviennent s\u00e9lectifs \u00e0 des primitives g\u00e9om\u00e9triques complexes : courbures concaves ou convexes, spirales, angles di\u00e8dres et croisements en \u00ab T \u00bb ou en \u00ab Y \u00bb, qui sont cruciaux pour segmenter les contours d&rsquo;une figure sur son fond. C&rsquo;est \u00e9galement dans V4 que s&rsquo;\u00e9labore la constance de la couleur, ce ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif fondamental par lequel le cerveau compense les fluctuations de l&rsquo;illuminant pour attribuer une r\u00e9flectance spectrale stable \u00e0 un objet.<\/p>\n<p>Au sommet de cette hi\u00e9rarchie, au sein des aires TEO et TE du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/inferior-temporal-cortex\">cortex inf\u00e9rotemporal<\/a>, les neurones cessent de coder des fragments isol\u00e9s pour r\u00e9agir \u00e0 des configurations tridimensionnelles globales. Les travaux \u00e9lectrophysiologiques de Keiji Tanaka ont d\u00e9montr\u00e9 que les cellules de l&rsquo;aire TE sont organis\u00e9es en colonnes fonctionnelles verticales d&rsquo;environ 400 microm\u00e8tres de diam\u00e8tre, chaque colonne contenant des neurones sensibles \u00e0 une combinaison distinctive d&rsquo;attributs morphologiques (par exemple un profil oblong associ\u00e9 \u00e0 une texture stri\u00e9e et une concavit\u00e9 centrale). Ces champs r\u00e9cepteurs englobent la quasi-totalit\u00e9 de l&rsquo;espace visuel fov\u00e9al, et leur d\u00e9charge est puissamment modul\u00e9e par l&rsquo;attention s\u00e9lective, qui filtre les stimuli non pertinents pour focaliser le traitement sur l&rsquo;objet d&rsquo;int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<h3>7.2 7.2 L&rsquo;invariance perceptive et la reconnaissance des formes<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des prouesses computationnelles les plus remarquables assur\u00e9e par la voie ventrale r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9mergence de <strong>l&rsquo;invariance perceptive<\/strong>. Dans le monde physique, l&rsquo;image bidimensionnelle projet\u00e9e sur la r\u00e9tine par un objet sp\u00e9cifique change continuellement \u00e0 chaque milliseconde : la taille r\u00e9tinienne varie en fonction de la distance, la luminance fluctue selon l&rsquo;\u00e9clairage, et la g\u00e9om\u00e9trie des contours est distordue par les changements de perspective et de point de vue angulaire. Pourtant, le cerveau reconna\u00eet instantan\u00e9ment et sans effort conscient qu&rsquo;il s&rsquo;agit du m\u00eame objet invariant.<\/p>\n<p>Les enregistrements unitaires chez le macaque ont prouv\u00e9 que les neurones de l&rsquo;aire TE poss\u00e8dent pr\u00e9cis\u00e9ment cette propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;invariance. Un neurone de TE r\u00e9pond avec la m\u00eame fr\u00e9quence de potentiels d&rsquo;action \u00e0 la pr\u00e9sentation d&rsquo;une silhouette d&rsquo;animal, que celle-ci soit agrandie, r\u00e9duite d&rsquo;un facteur dix, d\u00e9plac\u00e9e de la p\u00e9riph\u00e9rie vers le centre du champ de vision, ou pr\u00e9sent\u00e9e sous forme de dessin au trait, d&rsquo;ombre chinoise ou d&rsquo;image photographique textur\u00e9e. Cette invariance de translation, d&rsquo;\u00e9chelle et de luminance t\u00e9moigne de la cr\u00e9ation d&rsquo;un code neuronal abstrait de la forme.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9lectivit\u00e9 neuronale extr\u00eame permet la transition indispensable entre le percept visuel imm\u00e9diat et la sph\u00e8re cognitive. En projetant vers le cortex p\u00e9rirhinal et l&rsquo;hippocampe, les d\u00e9charges des neurones ventraux activent les r\u00e9seaux s\u00e9mantiques et mn\u00e9siques pr\u00e9existants, permettant au sujet d&rsquo;acc\u00e9der au nom de l&rsquo;objet, \u00e0 sa fonction utilitaire, \u00e0 sa valeur affective et \u00e0 l&rsquo;ensemble des souvenirs biographiques qui lui sont rattach\u00e9s.<\/p>\n<h3>7.3 7.3 Les aires sp\u00e9cialis\u00e9es du flux ventral identifi\u00e9es ult\u00e9rieurement<\/h3>\n<p>Si Ungerleider et Mishkin ont conceptualis\u00e9 la voie ventrale comme un ensemble relativement continu d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identification g\u00e9n\u00e9rale des objets, l&rsquo;essor de la r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) chez l&rsquo;humain \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une modularit\u00e9 interne d&rsquo;une sophistication insoup\u00e7onn\u00e9e, segmentant la face inf\u00e9rieure des lobes temporal et occipital en sous-r\u00e9gions ultra-sp\u00e9cialis\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La Fusiform Face Area (FFA) :<\/strong> Identifi\u00e9e par Nancy Kanwisher en 1997 dans le gyrus fusiforme lat\u00e9ral, cette zone s&rsquo;active de mani\u00e8re hautement pr\u00e9f\u00e9rentielle lors de la visualisation de visages humains par rapport \u00e0 tout autre objet manufactur\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La Parahippocampal Place Area (PPA) :<\/strong> D\u00e9couverte par Russell Epstein et Nancy Kanwisher en 1998, localis\u00e9e dans le cortex parahippocampique m\u00e9dial, cette aire r\u00e9pond sp\u00e9cifiquement aux sc\u00e8nes environnementales, aux paysages, aux int\u00e9rieurs de pi\u00e8ces et aux structures spatiales architecturales immobiles.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Extrastriate Body Area (EBA) :<\/strong> Localis\u00e9e \u00e0 la jonction occipito-temporale, s\u00e9lective pour la reconnaissance des corps humains et des membres isol\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La Visual Word Form Area (VWFA) :<\/strong> Cartographi\u00e9e par Laurent Cohen et Stanislas Dehaene dans le gyrus fusiforme gauche, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;identification visuelle automatis\u00e9e des cha\u00eenes de lettres et des mots \u00e9crits chez les sujets alphab\u00e9tis\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette parcellisation a d\u00e9clench\u00e9 un d\u00e9bat th\u00e9orique passionn\u00e9 dans les sciences cognitives, opposant les partisans d&rsquo;une stricte modularit\u00e9 de domaine inn\u00e9e (pour qui des modules d\u00e9di\u00e9s comme la FFA ont \u00e9volu\u00e9 sous pression de s\u00e9lection biologique) aux d\u00e9fenseurs d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;expertise perceptive g\u00e9n\u00e9rale distribu\u00e9e (men\u00e9s par Isabel Gauthier), soutenant que ces aires se sp\u00e9cialisent dynamiquement par plasticit\u00e9 lors de l&rsquo;apprentissage intensif de cat\u00e9gories visuelles complexes requ\u00e9rant une discrimination fine au niveau individuel.<\/p>\n<h2>8. La voie dorsale (\u00ab O\u00f9 ? \u00bb) : codage spatial et cadres de r\u00e9f\u00e9rence<\/h2>\n<h3>8.1 8.1 Le traitement dynamique du mouvement et des flux optiques<\/h3>\n<p>La voie dorsale constitue le moteur de traitement des signaux dynamiques et cin\u00e9tiques de la vision. L&rsquo;aire MT\/V5, pilier fondamental de ce faisceau, poss\u00e8de des caract\u00e9ristiques physiologiques incomparables : plus de 90 % de ses cellules sont hautement s\u00e9lectives \u00e0 la direction du mouvement visuel. Elles d\u00e9chargent vigoureusement lorsqu&rsquo;une texture, un point lumineux ou une bordure se meut dans leur direction pr\u00e9f\u00e9rentielle au sein de leur champ r\u00e9cepteur, et sont inhib\u00e9es lors d&rsquo;un d\u00e9placement dans la direction nule oppos\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire adjacente MST (<em>Medial Superior Temporal<\/em>) pousse cette logique computationnelle \u00e0 un \u00e9chelon d&rsquo;int\u00e9gration sup\u00e9rieur. Ses neurones r\u00e9pondent aux motifs de flux optique global : expansion radiale (signalant une translation du corps vers l&rsquo;avant), contraction (recul), rotations cin\u00e9matiques complexes et translations panoramiques. Ces cellules permettent \u00e0 l&rsquo;organisme d&rsquo;estimer avec pr\u00e9cision sa propre vitesse de d\u00e9placement dans l&rsquo;espace (<em>heading<\/em>) et de pr\u00e9dire les trajectoires d&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;obstacles en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les structures de la voie dorsale sont intimement connect\u00e9es aux circuits de la st\u00e9r\u00e9oscopie binoculaire fine et grossi\u00e8re. Elles extraient instantan\u00e9ment la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne crois\u00e9e ou d\u00e9crois\u00e9e pour \u00e9laborer la profondeur tridimensionnelle du paysage. De fa\u00e7on remarquable, la voie dorsale int\u00e8gre en permanence un signal neuromoteur nomm\u00e9 <strong>d\u00e9charge corollaire<\/strong> ou copie d&rsquo;eff\u00e9rence, \u00e9mis par les centres de commande oculomotrice du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du cortex frontal. Ce m\u00e9canisme soustrait le glissement de l&rsquo;image r\u00e9tinienne induit par les mouvements des yeux eux-m\u00eames, garantissant que le cerveau per\u00e7oive le monde comme stable lors des saccades oculaires plut\u00f4t que dans un \u00e9tat d&rsquo;oscillation perp\u00e9tuel.<\/p>\n<h3>8.2 8.2 La transformation des coordonn\u00e9es sensorielles en cadres d&rsquo;action<\/h3>\n<p>Pour \u00eatre biologiquement utile \u00e0 la survie de l&rsquo;organisme, une localisation spatiale ne peut pas demeurer sous un codage r\u00e9tinotopique \u00e9l\u00e9mentaire. En effet, chaque fois que les yeux bougent au sein des orbites, l&rsquo;image projet\u00e9e sur la r\u00e9tine est d\u00e9cal\u00e9e, bien que la cible physique demeure immobile dans le monde r\u00e9el. L&rsquo;une des fonctions ma\u00eetresses du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur au sein de la voie dorsale est d&rsquo;op\u00e9rer des transformations g\u00e9om\u00e9triques matricielles continues pour convertir les coordonn\u00e9es r\u00e9tinotopiques sensorielles brutes en cadres de r\u00e9f\u00e9rence spatiaux stables et centr\u00e9s sur l&rsquo;action motrice.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es neurophysiologiques enregistr\u00e9es dans le sillon intrapari\u00e9tal ont document\u00e9 cette succession de conversions cin\u00e9matiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Les coordonn\u00e9es r\u00e9tiniennes sont d&rsquo;abord combin\u00e9es avec les signaux de position des yeux dans les orbites (proprioception des muscles extra-oculaires et copie d&rsquo;eff\u00e9rence) pour g\u00e9n\u00e9rer une carte spatiale <strong>t\u00eate-centr\u00e9e<\/strong> (<em>head-centered<\/em>).<\/li>\n<li>En int\u00e9grant ensuite les signaux vestibulaires de l&rsquo;oreille interne et la proprioception cervicale du cou, le cortex pari\u00e9tal convertit cette carte en coordonn\u00e9es <strong>corps-centr\u00e9es<\/strong> (<em>body-centered<\/em>) ou <strong>tronc-centr\u00e9es<\/strong>.<\/li>\n<li>Enfin, en s&rsquo;interfa\u00e7ant avec le cortex moteur, les repr\u00e9sentations deviennent <strong>main-centr\u00e9es<\/strong> (<em>hand-centered<\/em>), calibrant instantan\u00e9ment la trajectoire que le bras doit accomplir pour atteindre l&rsquo;objet.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La voie dorsale segmente en outre l&rsquo;environnement en deux zones distinctes : l&rsquo;espace p\u00e9ripersonnel (la sph\u00e8re proximale accessible \u00e0 la pr\u00e9hension directe des membres sup\u00e9rieurs) et l&rsquo;espace extrapersonnel (l&rsquo;environnement distant exigeant un d\u00e9placement locomoteur global pour \u00eatre atteint). Ces repr\u00e9sentations g\u00e9om\u00e9triques dynamiques s&rsquo;articulent intimement avec les circuits de l&rsquo;attention spatiale exog\u00e8ne et endog\u00e8ne, orientant instantan\u00e9ment les ressources cognitives vers toute intrusion survenant dans le champ visuel.<\/p>\n<h3>8.3 8.3 Les sous-r\u00e9seaux pari\u00e9to-frontaux et l&rsquo;organisation fonctionnelle<\/h3>\n<p>Loin de constituer une nappe corticale uniforme, le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur chez le primate s&rsquo;articule en une juxtaposition de sous-territoires sp\u00e9cialis\u00e9s le long du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/intraparietal-sulcus\">sillon intrapari\u00e9tal (IPS)<\/a>, formant des boucles anatomiques r\u00e9ciproques directes avec des aires cibles du cortex frontal pr\u00e9moteur :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;aire intrapari\u00e9tale lat\u00e9rale (LIP) :<\/strong> Ses neurones d\u00e9chargent en amont du d\u00e9clenchement des saccades oculaires guid\u00e9es visuellement ou m\u00e9moris\u00e9es. L&rsquo;aire LIP contient une carte topographique des cibles saillantes et projette massivement vers les champs oculaires frontaux (FEF) et le colliculus sup\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;aire intrapari\u00e9tale ventrale (VIP) :<\/strong> Ultra-sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&rsquo;espace p\u00e9ri-c\u00e9phalique et facial. Elle combine des entr\u00e9es visuelles de mouvement ultra-proche et des aff\u00e9rences tactiles du visage, projetant vers le cortex pr\u00e9moteur F4 pour orchestrer les mouvements d&rsquo;\u00e9vitement ou d&rsquo;orientation d\u00e9fensive de la t\u00eate.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;aire intrapari\u00e9tale ant\u00e9rieure (AIP) :<\/strong> N\u0153ud n\u00e9vralgique du contr\u00f4le de la pr\u00e9hension manuelle fine. Ses neurones s&rsquo;activent s\u00e9lectivement lors de la vision d&rsquo;objets manipulables en analysant leur configuration tridimensionnelle, afin de conformer la posture de la main et l&rsquo;ouverture des doigts (pince digitale, prise palmaire) avant m\u00eame le contact tactile. L&rsquo;aire AIP dialogue en permanence avec l&rsquo;aire F5 du cortex pr\u00e9moteur ventral.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;aire intrapari\u00e9tale m\u00e9diale (MIP) :<\/strong> \u00c9galement d\u00e9nomm\u00e9e <em>Parietal Reach Region<\/em> (PRR), d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la planification vectorielle de l&rsquo;atteinte manuelle (<em>reaching<\/em>) vers une cible dans l&rsquo;espace, projetant vers le cortex pr\u00e9moteur dorsal (PMd\/F2).<\/li>\n<\/ul>\n<h2>9. L&rsquo;\u00e9volution du mod\u00e8le : la distinction \u00ab Quoi \u00bb vs \u00ab Comment \u00bb de Goodale et Milner<\/h2>\n<h3>9.1 9.1 La remise en question du mod\u00e8le d&rsquo;Ungerleider et Mishkin en 1992<\/h3>\n<p>Une d\u00e9cennie apr\u00e8s la publication de l&rsquo;article princeps d&rsquo;Ungerleider et Mishkin, un r\u00e9ajustement th\u00e9orique de port\u00e9e majeure a \u00e9t\u00e9 introduit par les neuropsychologues <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/trends\/neurosciences\/home\">Melvyn Goodale et A. David Milner<\/a> dans leur article historique de 1992 intitul\u00e9 <em>\u00ab Separate visual pathways for perception and action \u00bb<\/em>, paru dans <em>Trends in Neurosciences<\/em>.<\/p>\n<p>Goodale et Milner ont soulev\u00e9 une faiblesse conceptuelle sous-jacente \u00e0 la dichotomie \u00ab Quoi \u00bb versus \u00ab O\u00f9 \u00bb : la taxonomie d&rsquo;Ungerleider et Mishkin reposait sur une distinction fond\u00e9e uniquement sur les <strong>attributs physiques des stimuli<\/strong> dans le monde ext\u00e9rieur (l&rsquo;objet versus son emplacement spatial). Or, soutenaient-ils, le cerveau n&rsquo;a pas \u00e9volu\u00e9 pour r\u00e9pertorier des cat\u00e9gories abstraites de stimuli, mais pour r\u00e9pondre \u00e0 des contraintes de survie dict\u00e9es par le comportement adaptatif. La v\u00e9ritable distinction ne r\u00e9siderait donc pas dans la nature des attributs visuels analys\u00e9s, mais dans la <strong>finalit\u00e9 computationnelle<\/strong> de l&rsquo;information extraite par chaque voie :<\/p>\n<ul>\n<li>La voie ventrale n&rsquo;est pas simplement la voie du \u00ab Quoi \u00bb, mais la voie de la <strong>perception visuelle consciente<\/strong> (<em>Vision-for-Perception<\/em>), orient\u00e9e vers la reconnaissance des formes, la cat\u00e9gorisation s\u00e9mantique et la mise en m\u00e9moire \u00e0 long terme dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence allocentr\u00e9, ind\u00e9pendant de l&rsquo;observateur.<\/li>\n<li>La voie dorsale n&rsquo;est pas seulement la voie du \u00ab O\u00f9 \u00bb, mais la voie de <strong>l&rsquo;action pragmatique en temps r\u00e9el<\/strong> (<em>Vision-for-Action<\/em> ou la voie du \u00ab Comment ? \u00bb), con\u00e7ue pour guider en ligne les effecteurs moteurs (mains, doigts, yeux) dans un cadre \u00e9gocentr\u00e9 hautement dynamique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Goodale et Milner insistaient sur les contraintes temporelles radicalement divergentes pesant sur les deux syst\u00e8mes : alors que la perception ventrale tol\u00e8re une latence de traitement plus importante pour consolider des repr\u00e9sentations stables exploitables sur des minutes ou des ann\u00e9es, le contr\u00f4le visuo-moteur dorsal exige des boucles ultracourtes (quelques dizaines de millisecondes) sans stockage mn\u00e9sique, car la g\u00e9om\u00e9trie d&rsquo;une prise motrice s&rsquo;alt\u00e8re continuellement d\u00e8s que le corps bouge.<\/p>\n<h3>9.2 9.2 Le cas clinique princeps de la patiente D.F.<\/h3>\n<p>La pierre angulaire empirique ayant permis \u00e0 Goodale et Milner de formuler ce nouveau paradigme a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;exploration neuropsychologique minutieuse de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/002839329190040R\">patiente D.F.<\/a>, une jeune femme ayant subi \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 34 ans une intoxication accidentelle aigu\u00eb au monoxyde de carbone. L&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique c\u00e9r\u00e9brale avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des l\u00e9sions anoxiques bilat\u00e9rales massives et tr\u00e8s s\u00e9lectives du cortex occipital lat\u00e9ral (faisceau ventral, en particulier l&rsquo;aire LO), tandis que son cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur et ses aires motrices \u00e9taient int\u00e9gralement \u00e9pargn\u00e9s.<\/p>\n<p>D.F. pr\u00e9sentait une <strong>agnosie visuelle des formes<\/strong> d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 absolue. Elle \u00e9tait incapable de reconna\u00eetre des objets ordinaires sur simple pr\u00e9sentation visuelle, de discriminer un carr\u00e9 d&rsquo;un cercle, ou de copier le dessin le plus \u00e9l\u00e9mentaire. Dans un test canonique de perception passive, Goodale et Milner lui pr\u00e9sentaient une fente circulaire orientable selon divers angles (horizontale, verticale, oblique) et lui demandaient soit d&rsquo;estimer verbalement son orientation, soit de faire pivoter un carton t\u00e9moin tenu en main pour \u00e9galer l&rsquo;inclinaison observ\u00e9e. La patiente D.F. s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable d&rsquo;ex\u00e9cuter cette t\u00e2che, r\u00e9pondant au hasard complet : sa voie ventrale d\u00e9truite ne pouvait plus extraire le concept perceptif conscient d&rsquo;orientation.<\/p>\n<p>Cependant, les exp\u00e9rimentateurs ont alors introduit une variante de la t\u00e2che : ils lui ont demand\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cuter une action directe en tenant une carte postale entre ses doigts et en l&rsquo;ins\u00e9rant dans la fente, \u00ab comme on glisse une lettre dans une bo\u00eete aux lettres \u00bb (<em>posting task<\/em>). \u00c0 la stup\u00e9faction g\u00e9n\u00e9rale, la patiente D.F. a accompli ce geste avec une perfection absolue. D\u00e8s que le mouvement balistique d\u00e9marrait, sa main s&rsquo;orientait pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;axe de la fente, ajustant l&rsquo;angle d&rsquo;attaque en temps r\u00e9el pour y glisser la carte d&rsquo;un trait fluide et continu, sans le moindre t\u00e2tonnement m\u00e9canique. De m\u00eame, confront\u00e9e \u00e0 des blocs rectangulaires de longueurs variables, D.F. ne pouvait verbalement indiquer lequel \u00e9tait le plus large, mais lorsqu&rsquo;on lui demandait de les saisir, son ouverture de pince digitale (<em>grip aperture<\/em>) se calibrait avec une pr\u00e9cision microm\u00e9trique sur la dimension physique exacte du bloc avant tout contact tactile. Cette dissociation spectaculaire prouvait que la vision guidant l&rsquo;action motrice (voie dorsale) peut op\u00e9rer de mani\u00e8re totalement autonome et optimale en l&rsquo;absence compl\u00e8te de perception visuelle consciente (voie ventrale d\u00e9truite).<\/p>\n<h3>9.3 9.3 L&rsquo;ataxie optique comme syndrome sym\u00e9trique<\/h3>\n<p>Pour parachever la d\u00e9monstration de la double dissociation Perception\/Action, il fallait imp\u00e9rativement mettre en \u00e9vidence le miroir clinique exact du tableau de D.F. Ce sym\u00e9trique pathologique existe : il s&rsquo;agit de <strong>l&rsquo;ataxie optique<\/strong>, d\u00e9crite initialement par le neurologue hongrois Rezs\u00f6 B\u00e1lint en 1909, cons\u00e9cutive \u00e0 des l\u00e9sions focales du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur sup\u00e9rieur ou de la jonction pari\u00e9to-occipitale.<\/p>\n<p>Les patients ataxiques optiques pr\u00e9sentent le tableau inverse de D.F. : leur perception consciente de l&rsquo;environnement est intacte. Ils reconnaissent instantan\u00e9ment n&rsquo;importe quel objet, d\u00e9crivent avec une pr\u00e9cision parfaite son orientation spatiale, sa forme, sa texture et sa couleur, et peuvent juger sans faille si une fente est inclin\u00e9e \u00e0 45 ou 90 degr\u00e9s. Cependant, d\u00e8s qu&rsquo;on leur demande de tendre le bras pour saisir l&rsquo;objet ou pour glisser une carte dans la fente, ils manifestent un \u00e9chec moteur dramatique. Leur main d\u00e9vie de sa trajectoire, l&rsquo;orientation de leur poignet ne s&rsquo;adapte pas \u00e0 la fente, et l&rsquo;ouverture de leurs doigts ne correspond absolument pas \u00e0 la taille de l&rsquo;objet, comme si la commande motrice \u00e9tait aveugle aux coordonn\u00e9es visuelles en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Une \u00e9l\u00e9gante confirmation exp\u00e9rimentale de ce d\u00e9couplage a \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e chez les sujets sains gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;utilisation d&rsquo;illusions visuelles, notamment <strong>l&rsquo;illusion d&rsquo;Ebbinghaus<\/strong> (ou des cercles de Titchener). Dans cette illusion, deux disques centraux rigoureusement identiques paraissent de tailles diff\u00e9rentes en fonction de la taille des cercles qui les entourent (le disque entour\u00e9 de petits cercles semble plus grand que celui entour\u00e9 de grands cercles). Lorsqu&rsquo;un sujet sain observe la figure, son syst\u00e8me ventral conscient est victime de l&rsquo;illusion perceptive de taille relative (jugement allocentr\u00e9). En revanche, lorsque le sujet tend la main pour saisir le disque central, l&rsquo;ouverture maximale de sa pince digitale (calcul\u00e9e par la voie dorsale) est calibr\u00e9e sur la taille physique r\u00e9elle du cylindre, demeurant insensible au contexte illusoire. La synth\u00e8se Goodale-Milner n&rsquo;a pas invalid\u00e9 l&rsquo;\u00e9difice d&rsquo;Ungerleider et Mishkin ; elle en a magnifi\u00e9 la port\u00e9e en d\u00e9montrant que le traitement de \u00ab l&rsquo;espace \u00bb (<em>Where<\/em>) n&rsquo;est autre que la condition fondamentale du guidage de \u00ab l&rsquo;action motrice \u00bb (<em>How<\/em>).<\/p>\n<h2>10. Corr\u00e9lats cliniques et pathologies neuropsychologiques humaines<\/h2>\n<h3>10.1 10.1 Les pathologies de la voie ventrale<\/h3>\n<p>L&rsquo;alt\u00e9ration s\u00e9lective des structures cortico-corticales composant la voie occipito-temporale ventrale chez l&rsquo;\u00eatre humain se traduit par une constellation d&rsquo;entit\u00e9s cliniques invalidantes, au premier rang desquelles figurent les agnosies visuelles, traditionnellement subdivis\u00e9es depuis Lissauer en formes aperceptives et associatives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;agnosie visuelle aperceptive :<\/strong> Provoqu\u00e9e le plus souvent par des l\u00e9sions bilat\u00e9rales occipito-temporales post\u00e9rieures (intoxications au CO, accidents vasculaires basilaires), elle se caract\u00e9rise par une incapacit\u00e9 radicale \u00e0 \u00e9laborer un percept visuel structur\u00e9. Les patients \u00e9chouent \u00e0 copier des formes \u00e9l\u00e9mentaires, \u00e0 apparier des figures g\u00e9om\u00e9triques identiques ou \u00e0 reconna\u00eetre des objets pr\u00e9sent\u00e9s sous des angles de vue inhabituels.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;agnosie visuelle associative :<\/strong> Associ\u00e9e \u00e0 des l\u00e9sions de la substance blanche ou grise du cortex temporal inf\u00e9rieur ant\u00e9rieur (aire TE et connexions limbiques), le percept morphologique est ici correctement form\u00e9 (le patient peut copier un dessin avec minutie), mais il est coup\u00e9 de son ancrage s\u00e9mantique : le patient ne sait pas \u00e0 quoi sert l&rsquo;objet qu&rsquo;il vient de reproduire tant qu&rsquo;il ne peut pas le manipuler ou le toucher.<\/li>\n<li><strong>La prosopagnosie :<\/strong> L&rsquo;incapacit\u00e9 hautement sp\u00e9cifique d&rsquo;identifier les visages humains familiers (y compris son propre reflet dans un miroir), cons\u00e9cutive \u00e0 des atteintes bilat\u00e9rales ou unilat\u00e9rales droites du gyrus fusiforme (la FFA). Le patient compense cette perte tragique en s&rsquo;appuyant sur des indices non visuels (la voix) ou des marqueurs ext\u00e9rieurs (une coiffure singuli\u00e8re, des lunettes).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;achromatopsie corticale :<\/strong> R\u00e9sulte de l\u00e9sions isch\u00e9miques localis\u00e9es du cortex occipito-temporal m\u00e9dial inf\u00e9rieur (englobant l&rsquo;homologue humain de V4 dans le gyrus lingual et fusiforme). Le monde appara\u00eet au patient lav\u00e9 de toute couleur, r\u00e9duit \u00e0 des nuances de gris sale, alors m\u00eame que l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle et la perception des mouvements demeurent pr\u00e9serv\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;alexie pure (ou alexie sans agraphie) :<\/strong> Cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;interruption des connexions aff\u00e9rentes vers la Visual Word Form Area (VWFA) dans le gyrus fusiforme gauche, privant le sujet de la capacit\u00e9 de lire les mots visuels tout en conservant intactes ses aptitudes \u00e0 \u00e9crire spontan\u00e9ment et \u00e0 s&rsquo;exprimer oralement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 10.2 Les pathologies de la voie dorsale<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre p\u00f4le de la neuro-anatomie fonctionnelle, les l\u00e9sions touchant le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur ou ses projections occipito-pari\u00e9tales engendrent des syndromes d&rsquo;une nature radicalement diff\u00e9rente, caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;effondrement de l&rsquo;organisation spatiale et du comportement moteur dirig\u00e9 vers l&rsquo;espace :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syndrome de B\u00e1lint :<\/strong> Observ\u00e9 lors d&rsquo;infarctus ou de traumatismes bilat\u00e9raux de la jonction pari\u00e9to-occipitale. Il associe une triade pathognomonique d\u00e9vastatrice :\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;ataxie optique<\/em>, caract\u00e9ris\u00e9e par une fausse route motrice majeure lors de toute tentative de pr\u00e9hension guid\u00e9e visuellement.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;apraxie du regard<\/em> (ou paralysie psychique du regard), marqu\u00e9e par l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;orienter volontairement les yeux vers une cible saillante apparaissant en p\u00e9riph\u00e9rie, le regard restant comme fig\u00e9 ou errant de mani\u00e8re incoh\u00e9rente.<\/li>\n<li><em>La simultanagnosie<\/em>, d\u00e9ficit spectaculaire de l&rsquo;attention spatiale o\u00f9 le champ visuel se r\u00e9duit \u00e0 un unique objet \u00e0 la fois. Si l&rsquo;on pr\u00e9sente un peigne et une paire de ciseaux entrelac\u00e9s au patient, il ne percevra que le peigne ; puis, soudainement et sans transition, il ne verra plus que les ciseaux en affirmant que le peigne a disparu du monde.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;h\u00e9min\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale :<\/strong> Cons\u00e9cutive le plus fr\u00e9quemment \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral massif du lobe pari\u00e9tal inf\u00e9rieur droit (gyrus supramarginal et angulaire). Le patient ignore totalement l&rsquo;h\u00e9miespace controlat\u00e9ral gauche : il ne mange que la moiti\u00e9 droite de son assiette, ne rase que la joue droite de son visage et, lorsqu&rsquo;on lui demande de copier une horloge ou une fleur, il en omet rigoureusement toute la moiti\u00e9 gauche.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;akin\u00e9topsie corticale :<\/strong> Syndrome rarissime immortalis\u00e9 par Josef Zihl en 1983 \u00e0 travers le cas de la patiente L.M., porteuse de l\u00e9sions vasculaires n\u00e9crotiques bilat\u00e9rales tr\u00e8s circonscrites englobant l&rsquo;aire hMT+\/V5. L.M. souffrait d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 s\u00e9lective au mouvement visuel : les objets en d\u00e9placement cessaient d&rsquo;\u00eatre per\u00e7us contin\u00fbment pour n&rsquo;appara\u00eetre que sous la forme d&rsquo;instantan\u00e9s statiques gel\u00e9s successifs. Elle \u00e9prouvait une immense angoisse en traversant la rue (une voiture \u00e9loign\u00e9e apparaissait subitement tout pr\u00e8s sans qu&rsquo;aucun vecteur d&rsquo;approche ne soit per\u00e7u) ou en versant une tasse de th\u00e9 (le liquide semblait fig\u00e9 comme un glacier, puis la tasse d\u00e9bordait brusquement).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 10.3 Apports des neurosciences modernes : neuro-imagerie fonctionnelle et TMS<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes modernes d&rsquo;investigation non invasives du cerveau humain a permis de valider avec une spectaculaire fid\u00e9lit\u00e9 les postulats issus de l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale d&rsquo;Ungerleider et Mishkin. Les protocoles d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC6874404\/\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf)<\/a> ont d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e que la pr\u00e9sentation de t\u00e2ches requ\u00e9rant l&rsquo;identification de formes g\u00e9om\u00e9triques, de textures d&rsquo;objets ou de visages active s\u00e9lectivement les r\u00e9seaux occipito-temporaux (V4, aires fusiformes, cortex temporal inf\u00e9rieur), tandis que les t\u00e2ches exigeant un rep\u00e9rage de positions spatiales relatives, des jugements m\u00e9triques de distances ou des saccades oculaires activent vigoureusement les berges du sillon intrapari\u00e9tal et le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Sur le plan structurel macroscopique, la <strong>tractographie par tenseur de diffusion (DTI)<\/strong> a permis d&rsquo;isoler <em>in vivo<\/em> chez l&rsquo;humain les deux autoroutes de fibres my\u00e9linis\u00e9es reliant les r\u00e9gions extrastri\u00e9es aux lobes ant\u00e9rieurs :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <em>faisceau longitudinal inf\u00e9rieur<\/em> (ILF) et le <em>faisceau occipito-frontal inf\u00e9rieur<\/em> (IFOF), qui constituent l&rsquo;infrastructure axonale massive de la voie ventrale vers le p\u00f4le temporal et le cortex pr\u00e9frontal ventrolat\u00e9ral.<\/li>\n<li>Le <em>faisceau longitudinal sup\u00e9rieur<\/em> (SLF), notamment ses branches dorso-lat\u00e9rales pari\u00e9to-frontales, incarnant la voie dorsale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, la <strong>stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS)<\/strong> a permis de g\u00e9n\u00e9rer des \u00ab l\u00e9sions virtuelles \u00bb r\u00e9versibles chez des volontaires sains. En appliquant une impulsion magn\u00e9tique br\u00e8ve sur le cortex occipito-temporal lat\u00e9ral pendant une t\u00e2che de reconnaissance, on d\u00e9grade transitoirement la vitesse d&rsquo;identification des stimuli sans affecter la trajectoire de saisie manuelle ; inversement, une impulsion appliqu\u00e9e sur le sillon intrapari\u00e9tal d\u00e9vie l&rsquo;ajustement du bras en vol vers la cible, tout en laissant le jugement de forme parfaitement intact. Enfin, les analyses de connectivit\u00e9 fonctionnelle en \u00e9tat de repos (<em>resting-state fMRI<\/em>) r\u00e9v\u00e8lent que m\u00eame en l&rsquo;absence de tout stimulus visuel, les aires ventro-temporales et les aires dorso-pari\u00e9tales forment deux r\u00e9seaux intrins\u00e8quement coupl\u00e9s et anticorr\u00e9l\u00e9s, gravant la dualit\u00e9 de Mishkin et Ungerleider dans la signature spontan\u00e9e du connectome c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h2>11. Interactions, r\u00e9troactions et r\u00e9\u00e9valuations contemporaines<\/h2>\n<h3>11.1 11.1 Le dialogue anatomique et fonctionnel permanent entre les deux flux<\/h3>\n<p>Bien que la force heuristique du mod\u00e8le de la double voie repose sur la s\u00e9gr\u00e9gation anatomique et la sp\u00e9cialisation modulaire, la recherche contemporaine s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9passer l&rsquo;\u00e9cueil d&rsquo;une vision caricaturale qui d\u00e9crirait deux canaux herm\u00e9tiquement \u00e9tanches. Le cerveau fonctionne comme un syst\u00e8me complexe massivement r\u00e9entrant, et des faisceaux de connexions horizontales crois\u00e9es (<em>cross-talk<\/em>) ont \u00e9t\u00e9 rigoureusement document\u00e9s entre les aires temporales et pari\u00e9tales.<\/p>\n<p>Un carrefour neuroanatomique majeur de ce dialogue r\u00e9side dans le thalamus post\u00e9rieur, plus particuli\u00e8rement au sein des noyaux du <strong>pulvinar<\/strong>. Le pulvinar interconnecte les aires occipito-temporales et les aires pari\u00e9tales post\u00e9rieures, agissant comme un commutateur dynamique qui r\u00e9gule le synchronisme des oscillations gamma et b\u00eata entre les deux voies, synchronisant le traitement de la position d&rsquo;un objet avec l&rsquo;analyse de son identit\u00e9 structurelle.<\/p>\n<p>De plus, des th\u00e9oriciens de la perception tels que Moshe Bar ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une boucle pr\u00e9frontale ultra-rapide guid\u00e9e par la voie dorsale. D\u00e8s l&rsquo;apparition d&rsquo;une image floue ou d\u00e9grad\u00e9e, les signaux magnocellulaires \u00e0 conduction rapide de la voie dorsale atteignent en quelques dizaines de millisecondes le cortex pr\u00e9frontal ventrolat\u00e9ral, projetant une estimation spatiale brute (\u00ab <em>low spatial frequency gist<\/em> \u00bb) de la sc\u00e8ne. Ce percept global est imm\u00e9diatement r\u00e9inject\u00e9 de mani\u00e8re descendante (<em>top-down<\/em>) sur le cortex inf\u00e9rotemporal ventral pour contraindre l&rsquo;espace des hypoth\u00e8ses de reconnaissance, acc\u00e9l\u00e9rant consid\u00e9rablement l&rsquo;identification fine de l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>L&rsquo;illustration quotidienne la plus frappante de cette convergence indispensable s&rsquo;observe dans <strong>la manipulation experte d&rsquo;outils complexes<\/strong> (un marteau, une paire de ciseaux, une cl\u00e9 \u00e0 molette). Pour enfoncer un clou avec un marteau, le syst\u00e8me visuel doit mobiliser en parfaite synchronicit\u00e9 la voie ventrale pour identifier l&rsquo;outil, comprendre sa signification s\u00e9mantique et d\u00e9terminer sa prise fonctionnelle id\u00e9ale (affordance s\u00e9mantique), et la voie dorsale pour ajuster la force du poignet, compenser le centre de gravit\u00e9 en temps r\u00e9el et guider la trajectoire balistique vers la t\u00eate du clou.<\/p>\n<h3>11.2 11.2 La &lsquo;troisi\u00e8me voie&rsquo; visuelle : le sillon temporal sup\u00e9rieur (STS)<\/h3>\n<p>L&rsquo;enrichissement des donn\u00e9es de neuro-anatomie fonctionnelle a conduit plusieurs neurobiologistes contemporains \u00e0 remettre en cause le postulat d&rsquo;une dichotomie strictement bipartite, pour proposer l&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>troisi\u00e8me voie visuelle<\/strong> autonome log\u00e9e au sein du sillon temporal sup\u00e9rieur (STS). Cette proposition, d\u00e9fendue avec vigueur par David Perrett, Nancy Kanwisher et Michael Graziano, fait du STS un flux sp\u00e9cialis\u00e9 dans la cognition sociale et le traitement dynamique des interactions biologiques.<\/p>\n<p>Les neurones du STS poss\u00e8dent des propri\u00e9t\u00e9s \u00e9lectrophysiologiques distinctes de celles des aires TE ou MT :<\/p>\n<ul>\n<li>Ils d\u00e9chargent de mani\u00e8re s\u00e9lective lors de la perception du <strong>mouvement biologique<\/strong> (une silhouette humaine marchant dans la nuit r\u00e9v\u00e9l\u00e9e uniquement par des points lumineux sur ses articulations).<\/li>\n<li>Ils analysent la direction du regard d&rsquo;autrui (<em>gaze direction<\/em>), permettant de d\u00e9duire l&rsquo;orientation de l&rsquo;attention d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re.<\/li>\n<li>Ils d\u00e9codent la dynamique temporelle des expressions faciales (le passage d&rsquo;un visage neutre \u00e0 un rictus de douleur ou de terreur) et les mouvements de la bouche lors de l&rsquo;articulation de la parole.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Anatomiquement positionn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interface physique entre le lobe temporal et le lobe pari\u00e9tal, le cortex du sillon temporal sup\u00e9rieur s&rsquo;articule directement avec le syst\u00e8me des <strong>neurones miroirs<\/strong> de l&rsquo;aire pr\u00e9motrice F5 et le r\u00e9seau de la <em>Th\u00e9orie de l&rsquo;Esprit<\/em> (temporo-parietal junction, pr\u00e9cun\u00e9us, cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial). Cette architecture visuelle tripartite int\u00e8gre ainsi trois finalit\u00e9s \u00e9cologiques fondamentales : identifier les objets inanim\u00e9s (voie ventrale), guider les actions spatiales sur l&rsquo;environnement (voie dorsale), et d\u00e9coder les comportements des agents vivants (voie du STS).<\/p>\n<h3>11.3 11.3 La voie dorsale subdivis\u00e9e : voies dorso-dorsale et ventro-dorsale<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, les neurophysiologistes Giacomo Rizzolatti et Massimo Matelli (2003) ont affin\u00e9 la compr\u00e9hension de la voie dorsale en d\u00e9montrant qu&rsquo;elle ne forme pas un contingent homog\u00e8ne, mais se subdivise d\u00e8s sa p\u00e9n\u00e9tration dans le cortex pari\u00e9tal en deux sous-flux distincts aux vocations computationnelles profond\u00e9ment divergentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La voie dorso-dorsale :<\/strong> Elle emprunte le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur (aire V6A, MIP) et se projette massivement vers le cortex pr\u00e9moteur dorsal (PMd). Ce faisceau repr\u00e9sente la v\u00e9ritable voie de l&rsquo;action motrice imm\u00e9diate (le c\u0153ur du concept de Goodale et Milner). Elle est d\u00e9di\u00e9e au contr\u00f4le balistique en ligne, \u00e0 la cin\u00e9matique du membre sup\u00e9rieur en temps r\u00e9el et aux ajustements posturaux r\u00e9flexes. C&rsquo;est l&rsquo;atteinte s\u00e9lective de cette voie dorso-dorsale qui produit l&rsquo;ataxie optique classique.<\/li>\n<li><strong>La voie ventro-dorsale :<\/strong> Elle transite par le lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur (aires AIP, PF, PFG) et se projette vers le cortex pr\u00e9moteur ventral (PMv\/F5). Cette voie est beaucoup plus int\u00e9grative : elle participe \u00e0 la m\u00e9moire des gestes techniques appris (praxies), \u00e0 la manipulation experte des outils, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la perception et \u00e0 la reconnaissance visuelle des actions motrices r\u00e9alis\u00e9es par autrui.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction r\u00e9sout une contradiction neuropsychologique ancienne : les patients pr\u00e9sentant des l\u00e9sions du lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur gauche d\u00e9veloppent une apraxie id\u00e9omotrice (incapacit\u00e9 \u00e0 mimer l&rsquo;utilisation d&rsquo;une brosse \u00e0 dents ou d&rsquo;une cl\u00e9 sur commande, perte du programme moteur acquis) sans pour autant pr\u00e9senter d&rsquo;ataxie optique (ils peuvent saisir sans trembler un objet quelconque pos\u00e9 sur une table). La subdivision Rizzolatti-Matelli d\u00e9montre \u00e0 quel point la neuro-anatomie moderne confirme et affine, par strates successives, le g\u00e9nie pr\u00e9curseur du mod\u00e8le de 1982.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage scientifique et port\u00e9e fondamentale des travaux d&rsquo;Ungerleider et Mishkin<\/h2>\n<h3>12.1 12.1 L&rsquo;impact sur la psychologie cognitive et la mod\u00e9lisation computationnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel laiss\u00e9 par Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 de la neuro-anatomie du primate rh\u00e9sus. Leur conceptualisation de deux flux parall\u00e8les d&rsquo;extraction de caract\u00e9ristiques a profond\u00e9ment r\u00e9volutionn\u00e9 la <strong>mod\u00e9lisation computationnelle<\/strong> et l&rsquo;intelligence artificielle. Les architectures modernes de r\u00e9seaux neuronaux convolutifs profonds (<em>Deep CNNs<\/em>) et les syst\u00e8mes d&rsquo;apprentissage automatique en vision par ordinateur s&rsquo;inspirent directement de ce principe : isoler dans des pipelines de traitement diff\u00e9renci\u00e9s les algorithmes de classification et d&rsquo;identification de motifs (<em>object classification<\/em>, \u00e9quivalent ventral) des algorithmes de localisation g\u00e9om\u00e9trique, de segmentation d&rsquo;instances et de poursuite spatiale (<em>bounding boxes, tracking<\/em>, \u00e9quivalent dorsal).<\/p>\n<p>En psychologie cognitive, le mod\u00e8le a constitu\u00e9 un pilier fondamental pour l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie de la m\u00e9moire de travail d\u00e9velopp\u00e9e par Alan Baddeley. La distinction canonique au sein du calepin visuo-spatial entre une composante visuelle morphologique (m\u00e9moire des couleurs, des textures et des formes) et une composante spatiale dynamique (m\u00e9moire des trajectoires et des positions relatives) trouve son substrat neuronal direct dans les eff\u00e9rences diff\u00e9rentielles des voies ventrale et dorsale vers le cortex pr\u00e9frontal dorso-lat\u00e9ral et ventro-lat\u00e9ral.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le concept de la double voie a irrigu\u00e9 les neurosciences du langage. Le mod\u00e8le de double flux auditif propos\u00e9 par Gregory Hickok et David Poeppel en 2004 s&rsquo;est explicitement calqu\u00e9 sur la th\u00e9orie d&rsquo;Ungerleider et Mishkin : il articule une voie ventrale auditive temporale m\u00e9diane d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la reconnaissance phonologique, lexicale et \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s au sens des mots (\u00ab Quoi ? \u00bb), et une voie dorsale temporo-pari\u00e9to-frontale impliqu\u00e9e dans l&rsquo;int\u00e9gration audio-motrice, la r\u00e9p\u00e9tition articulatoire et la syntaxe motrice de la parole (\u00ab Comment \/ O\u00f9 ? \u00bb). De la vision \u00e0 la parole, la dissociation ventro-dorsale s&rsquo;est ainsi impos\u00e9e comme une loi d&rsquo;organisation macroscopique fondamentale du n\u00e9ocortex des primates.<\/p>\n<h3>12.2 12.2 \u00c9valuation critique et solidit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1982<\/h3>\n<p>Plus de quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s sa formulation, que reste-t-il de l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale d&rsquo;Ungerleider et Mishkin face au crible de l&rsquo;analyse critique r\u00e9trospective ? Rares sont les exp\u00e9riences en neurobiologie comportementale dont les conclusions ont fait preuve d&rsquo;une telle r\u00e9silience. Les r\u00e9sultats comportementaux initiaux issus du WGTA ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pliqu\u00e9s avec une constance remarquable par des dizaines de laboratoires ind\u00e9pendants \u00e0 travers le monde, utilisant des m\u00e9thodologies d&rsquo;\u00e9valuation automatis\u00e9es sur \u00e9crans tactiles ou des protocoles de psychophysique animale ultra-rigoureux.<\/p>\n<p>Certaines limites m\u00e9thodologiques inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de la technique en 1982 m\u00e9ritent n\u00e9anmoins d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9es. La r\u00e9section chirurgicale par aspiration, bien que r\u00e9alis\u00e9e sous microscope avec une dext\u00e9rit\u00e9 remarquable, demeurait une technique anatomique m\u00e9canique invasive. Les ablations du cortex inf\u00e9rotemporal de l&rsquo;\u00e9poque entra\u00eenaient in\u00e9vitablement la section involontaire de certaines fibres de passage de la substance blanche sous-corticale reliant des aires \u00e9loign\u00e9es, ce qui pouvait amplifier artificiellement certains d\u00e9ficits comportementaux. \u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es 1990, l&rsquo;av\u00e8nement des l\u00e9sions neurochimiques excitotoxiques \u00e0 l&rsquo;acide ibot\u00e9nique (qui d\u00e9truit s\u00e9lectivement les corps cellulaires neuronaux sans endommager les axones my\u00e9linis\u00e9s de passage) a permis d&rsquo;affiner la cartographie des l\u00e9sions. Ces r\u00e9\u00e9valuations modernes ont confirm\u00e9 que l&rsquo;ablation purement cellulaire de l&rsquo;aire TE engendre bel et bien le d\u00e9ficit majeur de discrimination d&rsquo;objets d\u00e9crit par Mishkin et Ungerleider, bien que l&rsquo;ampleur de l&rsquo;amn\u00e9sie r\u00e9trograde se soit r\u00e9v\u00e9l\u00e9e l\u00e9g\u00e8rement plus circonscrite qu&rsquo;initialement rapport\u00e9e.<\/p>\n<p>En outre, l&rsquo;interpr\u00e9tation purement spatiale du cortex pari\u00e9tal a d\u00fb \u00eatre \u00e9largie \u00e0 la suite des critiques l\u00e9gitimes de Goodale et Milner pour incorporer la dynamique de l&rsquo;action. Pourtant, loin de balayer le travail de 1982, ces ajustements successifs n&rsquo;ont fait que confirmer sa formidable puissance th\u00e9orique initiale. L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Ungerleider et Mishkin est d\u00e9sormais unanimement consacr\u00e9e comme l&rsquo;une des exp\u00e9riences cardinales, v\u00e9ritable jalon \u00e9pist\u00e9mologique ayant \u00e9lev\u00e9 la neuropsychologie au rang de science causale exp\u00e9rimentale moderne.<\/p>\n<h3>12.3 12.3 Conclusion et synth\u00e8se conceptuelle<\/h3>\n<p>En publiant leur \u00e9tude monumentale en 1982, Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin ont op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable rupture copernicienne au sein des neurosciences visuelles. Ils ont bris\u00e9 le dogme d&rsquo;une vision corticale monolithique et passive pour lui substituer le paradigme dynamique d&rsquo;un traitement en r\u00e9seaux distribu\u00e9s et hautement sp\u00e9cialis\u00e9s. En \u00e9tablissant, gr\u00e2ce \u00e0 une double dissociation chirurgicale et comportementale irr\u00e9futable chez le macaque rh\u00e9sus, la s\u00e9paration structurelle entre la voie ventrale occipito-temporale (\u00ab Quoi ? \u00bb) et la voie dorsale occipito-pari\u00e9tale (\u00ab O\u00f9 ? \u00bb), ils ont pos\u00e9 la premi\u00e8re pierre de la cartographie fonctionnelle du cortex associatif des primates.<\/p>\n<p>Leur travail a constitu\u00e9 la passerelle conceptuelle indispensable sans laquelle les avanc\u00e9es majeures des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es \u2014 de la d\u00e9couverte de l&rsquo;invariance neuronale dans le cortex inf\u00e9rotemporal aux th\u00e9ories contemporaines de la perception versus action de Goodale et Milner, en passant par l&rsquo;identification des r\u00e9seaux de neurones miroirs et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle \u00e0 haute r\u00e9solution \u2014 n&rsquo;auraient jamais pu voir le jour.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, alors que les neurosciences p\u00e9n\u00e8trent dans l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique cellulaire, de la microscopie biphotonique et des enregistrements par sondes Neuropixels \u00e0 travers des milliers de neurones simultan\u00e9s, l&rsquo;hypoth\u00e8se de la double voie continue de stimuler la recherche fondamentale. Elle rappelle avec force cette v\u00e9rit\u00e9 fondamentale de la neurobiologie : la complexit\u00e9 vertigineuse de l&rsquo;esprit humain ne repose pas sur une mati\u00e8re homog\u00e8ne indiff\u00e9renci\u00e9e, mais sur l&rsquo;agencement symphonique d&rsquo;architectures c\u00e9r\u00e9brales modulaires, forg\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution pour permettre \u00e0 chaque instant \u00e0 l&rsquo;\u00eatre vivant de comprendre ce que le monde rec\u00e8le, et d&rsquo;y d\u00e9ployer avec pr\u00e9cision son action vitale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Goodale, M. A., &#038; Milner, A. D. (1992). Separate visual pathways for perception and action. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 15(1), 20-25. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90344-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90344-8<\/a><\/li>\n<li>Hubel, D. H., &#038; Wiesel, T. N. (1962). Receptive fields, binocular interaction and functional architecture in the cat&rsquo;s visual cortex. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 160(1), 106-154. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837<\/a><\/li>\n<li>Kanwisher, N., McDermott, J., &#038; Chun, M. M. (1997). The fusiform face area: A module in human extrastriate cortex specialized for face perception. <em>Journal of Neuroscience<\/em>, 17(11), 4302-4311. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.17-11-04302.1997\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.17-11-04302.1997<\/a><\/li>\n<li>Milner, A. D., &#038; Goodale, M. A. (1995). <em>The visual brain in action<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198524724.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198524724.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Mishkin, M., Ungerleider, L. G., &#038; Macko, K. A. (1983). Object vision and spatial vision: Two cortical pathways. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 6, 414-417. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(83)90190-X\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(83)90190-X<\/a><\/li>\n<li>Rizzolatti, G., &#038; Matelli, M. (2003). Two different streams distributed in the occipital-parietal pathway. <em>Brain Research Reviews<\/em>, 43(2), 147-158. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0165-0173(03)00206-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0165-0173(03)00206-8<\/a><\/li>\n<li>Schneider, G. E. (1969). Two visual systems: Brain mechanisms for localization and discrimination are dissociated by tectal and cortical lesions. <em>Science<\/em>, 163(3870), 895-902. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.163.3870.895\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.163.3870.895<\/a><\/li>\n<li>Tanaka, K. (1996). Inferotemporal cortex and object vision. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 19(1), 109-139. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ne.19.030196.000545\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ne.19.030196.000545<\/a><\/li>\n<li>Teuber, H. L. (1955). Physiological psychology. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 6(1), 267-296. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ps.06.020155.001411\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ps.06.020155.001411<\/a><\/li>\n<li>Ungerleider, L. G., &#038; Mishkin, M. (1982). Two cortical visual systems. In D. J. Ingle, M. A. Goodale, &#038; R. J. W. Mansfield (Eds.), <em>Analysis of Visual Behavior<\/em> (pp. 549-586). The MIT Press.<\/li>\n<li>Van Essen, D. C., &#038; Maunsell, J. H. (1983). Hierarchical organization and functional streams in the visual cortex. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 6, 370-375. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(83)90167-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(83)90167-4<\/a><\/li>\n<li>Zeki, S. (1978). Functional specialisation in the visual cortex of the rhesus monkey. <em>Nature<\/em>, 274(5670), 423-428. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/274423a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/274423a0<\/a><\/li>\n<li>Zihl, J., von Cramon, D., &#038; Mai, N. (1983). Selective disturbance of movement vision after bilateral brain damage. <em>Brain<\/em>, 106(2), 313-340. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.2.313\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/106.2.313<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;Ungerleider et Mishkin (1982) sur les voies visuelles ventrale et dorsale et la double dissociation.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[459,647],"tags":[6785,6782,6781,6784,6783],"class_list":["post-4811","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-double-dissociation","tag-hypothese-de-la-double-voie","tag-ungerleider-et-mishkin","tag-voie-dorsale","tag-voie-ventrale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4811","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4811"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4811\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4811"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4811"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4811"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}