{"id":4720,"date":"2026-09-11T12:27:49","date_gmt":"2026-09-11T12:27:49","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-syndrome-kluver-bucy-heinrich-kluver-paul-bucy\/"},"modified":"2026-09-11T12:27:49","modified_gmt":"2026-09-11T12:27:49","slug":"experience-syndrome-kluver-bucy-heinrich-kluver-paul-bucy","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-syndrome-kluver-bucy-heinrich-kluver-paul-bucy","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy &#8211; Heinrich Kl\u00fcver et Paul Bucy"},"content":{"rendered":"<p>Au milieu des ann\u00e9es 1930, les neurosciences exp\u00e9rimentales se trouvaient \u00e0 la crois\u00e9e des chemins, oscillant entre des conceptions strictement localisationnistes h\u00e9rit\u00e9es du XIXe si\u00e8cle et des approches holistiques envisageant le manteau cortical comme un r\u00e9seau fonctionnel indivisible. C&rsquo;est dans ce climat d&rsquo;interrogation th\u00e9orique et m\u00e9thodologique intense que deux chercheurs de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago, le psychologue de la perception Heinrich Kl\u00fcver et le neurochirurgien Paul Clancy Bucy, entreprirent une s\u00e9rie d&rsquo;investigations chirurgicales et comportementales destin\u00e9es \u00e0 marquer l&rsquo;histoire de la neurologie, de la psychiatrie et de l&rsquo;\u00e9thologie compar\u00e9e. Leurs travaux, initi\u00e9s non pas pour d\u00e9crypter les \u00e9motions, mais pour \u00e9lucider les m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux des hallucinations visuelles induites par la mescaline, allaient aboutir \u00e0 la d\u00e9couverte fortuite de l&rsquo;une des constellations symptomatiques les plus spectaculaires de la m\u00e9decine moderne : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK544327\/\">syndrome de Kl\u00fcver-Bucy<\/a>.<\/p>\n<p>En pratiquant des r\u00e9sections bilat\u00e9rales massives des lobes temporaux ant\u00e9rieurs chez des primates non humains, plus sp\u00e9cifiquement chez le macaque rh\u00e9sus (<em>Macaca mulatta<\/em>), Kl\u00fcver et Bucy mirent en \u00e9vidence une m\u00e9tamorphose comportementale stup\u00e9fiante. Des animaux sauvages, r\u00e9put\u00e9s pour leur agressivit\u00e9 f\u00e9roce et leur m\u00e9fiance insurmontable \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;humain, devinrent d&rsquo;une docilit\u00e9 absolue, incapables d&rsquo;\u00e9prouver la moindre peur ou col\u00e8re, y compris face \u00e0 leurs pr\u00e9dateurs naturels les plus redout\u00e9s comme les serpents. Parall\u00e8lement, ces primates manifest\u00e8rent une perte dramatique de la signification visuelle des objets \u2014 une v\u00e9ritable \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb \u2014, une tendance incoercible \u00e0 examiner le monde par le truchement exclusif de leur cavit\u00e9 buccale, une curiosit\u00e9 compulsive pour chaque stimulus de leur champ perceptif et des comportements sexuels aberrants, d\u00e9nu\u00e9s de toute s\u00e9lectivit\u00e9 biologique ou sociale.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rimentation historique ne s&rsquo;est pas content\u00e9e d&rsquo;ajouter une nouvelle entit\u00e9 clinique au catalogue des pathologies neurologiques. Elle a constitu\u00e9 un v\u00e9ritable s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique en d\u00e9montrant de mani\u00e8re irr\u00e9futable que des composantes fondamentales de la personnalit\u00e9, de la vie affective, de l&rsquo;instinct de conservation et de la cognition sociale sont intimement ancr\u00e9es dans des structures sous-corticales et corticales sp\u00e9cifiques log\u00e9es au sein du lobe temporal, au premier rang desquelles figurent le complexe amygdalien et le cortex temporal inf\u00e9rieur. L&rsquo;analyse exhaustive de cette aventure scientifique offre ainsi une fen\u00eatre privil\u00e9gi\u00e9e sur la naissance de la neuropsychologie contemporaine, r\u00e9v\u00e9lant la complexit\u00e9 architecturale du \u00ab cerveau \u00e9motionnel \u00bb et \u00e9clairant d&rsquo;un jour nouveau les pathologies neurologiques et psychiatriques humaines qui, de l&rsquo;enc\u00e9phalite herp\u00e9tique aux d\u00e9mences fronto-temporales, reproduisent ce tableau saisissant.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et contexte scientifique des recherches de Kl\u00fcver et Bucy<\/h2>\n<h3>1.1 Le paysage des neurosciences et de la psychologie dans les ann\u00e9es 1930<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, le paysage intellectuel des neurosciences fondamentales et cliniques \u00e9tait profond\u00e9ment polaris\u00e9. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;h\u00e9ritage de Paul Broca, de Carl Wernicke et des cartographies cytoarchitectoniques de Korbinian Brodmann soutenait une doctrine localisationniste rigide, selon laquelle chaque fonction cognitive, sensitive ou motrice \u00e9l\u00e9mentaire poss\u00e9dait un substrat anatomique circonscrit au niveau du cortex c\u00e9r\u00e9bral. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, sous l&rsquo;impulsion de figures majeures telles que Karl Lashley et ses lois de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 et de l&rsquo;action de masse, un courant holistique pr\u00e9\u00e9minent affirmait que la complexit\u00e9 des comportements sup\u00e9rieurs ne pouvait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une mosa\u00efque de centres corticaux ind\u00e9pendants, mais \u00e9mergeait plut\u00f4t de l&rsquo;activit\u00e9 globale et concert\u00e9e de vastes r\u00e9seaux neuronaux.<\/p>\n<p>Dans cette dynamique intellectuelle, les laboratoires de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago constituaient un p\u00f4le d&rsquo;innovation exceptionnel, o\u00f9 la neurophysiologie exp\u00e9rimentale cherchait \u00e0 s&rsquo;\u00e9manciper des limites techniques inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;observation clinique passive et aux stimulations \u00e9lectriques primitives de la surface c\u00e9r\u00e9brale. Les outils d&rsquo;investigation de l&rsquo;\u00e9poque \u00e9taient particuli\u00e8rement rudimentaires : l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie en \u00e9tait encore \u00e0 ses balbutiements, la neuro-imagerie moderne n&rsquo;existait pas, et l&rsquo;\u00e9tude des fonctions c\u00e9r\u00e9brales reposait quasi exclusivement sur la m\u00e9thode anatomo-clinique classique chez l&rsquo;homme ou sur la cr\u00e9ation de l\u00e9sions exp\u00e9rimentales chez l&rsquo;animal de laboratoire.<\/p>\n<p>Toutefois, une zone anatomique demeurait envelopp\u00e9e d&rsquo;un myst\u00e8re presque total : les lobes temporaux. Alors que les lobes frontaux \u00e9taient associ\u00e9s \u00e0 la planification motrice et aux fonctions ex\u00e9cutives, les lobes pari\u00e9taux \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration somatosensorielle et les lobes occipitaux au traitement visuel \u00e9l\u00e9mentaire, la vaste \u00e9tendue des n\u00e9ocortex et pal\u00e9ocortex temporaux r\u00e9sistait aux classifications fonctionnelles habituelles. Hormis les aires auditives primaires situ\u00e9es au niveau des circonvolutions de Heschl et l&rsquo;implication de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche dans la compr\u00e9hension linguistique document\u00e9e par Wernicke, la fonction de la partie ant\u00e9rieure et m\u00e9diane de ces lobes repr\u00e9sentait ce que plusieurs anatomistes qualifiaient volontiers de \u00ab terra incognita \u00bb. De surcro\u00eet, les soubassements biologiques des \u00e9motions et des pulsions instinctives \u00e9taient traditionnellement rel\u00e9gu\u00e9s aux structures sous-corticales tr\u00e8s profondes ou au syst\u00e8me nerveux autonome, sans que l&rsquo;on n&rsquo;envisage\u00e2t clairement le r\u00f4le int\u00e9grateur du manteau cortical temporal dans l&rsquo;architecture affective de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<h3>1.2 Les pr\u00e9mices de la recherche : Heinrich Kl\u00fcver et la mescaline<\/h3>\n<p>L&rsquo;origine de l&rsquo;une des exp\u00e9riences les plus d\u00e9terminantes de la neurobiologie du XXe si\u00e8cle ne trouve paradoxalement pas sa source dans l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9motions ou de l&rsquo;agressivit\u00e9, mais dans une fascination ph\u00e9nom\u00e9nologique pour les alt\u00e9rations de la perception visuelle. Durant les ann\u00e9es 1920, Heinrich Kl\u00fcver, un psychologue exp\u00e9rimental brillant d&rsquo;origine allemande affili\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut Otho S.A. Sprague Memorial de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago, consacrait l&rsquo;essentiel de ses recherches aux effets psychopharmacologiques du peyotl (<em>Lophophora williamsii<\/em>) et de son principal alcalo\u00efde psychoactif, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mescaline\">mescaline<\/a>.<\/p>\n<p>En s&rsquo;administrant lui-m\u00eame cette substance et en analysant minutieusement les t\u00e9moignages d&rsquo;autres sujets humains, Kl\u00fcver avait identifi\u00e9 une s\u00e9rie de configurations visuelles constantes et hautement g\u00e9om\u00e9triques \u2014 qu&rsquo;il baptisa les \u00ab constantes de forme \u00bb (<em>form constants<\/em>), comprenant des r\u00e9seaux en treillis, des toiles d&rsquo;araign\u00e9e, des tunnels, des entonnoirs et des motifs spiral\u00e9s. Kl\u00fcver constata que ces hallucinations transcendaient les sp\u00e9cificit\u00e9s individuelles ou culturelles des sujets, sugg\u00e9rant avec insistance que de telles exp\u00e9riences perceptuelles traduisaient une propri\u00e9t\u00e9 organisationnelle intrins\u00e8que du syst\u00e8me visuel central des primates.<\/p>\n<p>Anim\u00e9 par une d\u00e9marche scientifique rigoureuse, Kl\u00fcver souhaita identifier le si\u00e8ge neuroanatomique pr\u00e9cis o\u00f9 s&rsquo;exer\u00e7ait l&rsquo;action de la mescaline pour susciter ces m\u00e9tamorphoses visuelles. Guid\u00e9 par des observations cliniques sporadiques indiquant que les crises d&rsquo;\u00e9pilepsie temporale (les crises dites \u00ab uncin\u00e9es \u00bb d\u00e9crites par John Hughlings Jackson) s&rsquo;accompagnaient fr\u00e9quemment d&rsquo;illusions perceptuelles, de sensations de d\u00e9j\u00e0-vu et d&rsquo;hallucinations complexes, Kl\u00fcver formula l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse selon laquelle le lobe temporal, et particuli\u00e8rement ses structures profondes et ant\u00e9rieures, constituait la plaque tournante indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des hallucinations induites par la mescaline. Pour v\u00e9rifier si cette substance conservait sa capacit\u00e9 \u00e0 transformer la perception en l&rsquo;absence de ces structures c\u00e9r\u00e9brales, il devint imp\u00e9ratif de construire un mod\u00e8le exp\u00e9rimental chez le primate non humain, capable de subir des r\u00e9sections chirurgicales bilat\u00e9rales \u00e9tendues et de se pr\u00eater ensuite \u00e0 des batteries d&rsquo;\u00e9valuations comportementales standardis\u00e9es.<\/p>\n<h3>1.3 La rencontre et la collaboration interdisciplinaire avec Paul Bucy<\/h3>\n<p>Kl\u00fcver, bien qu&rsquo;exp\u00e9rimentateur hors pair et fin connaisseur des protocoles d&rsquo;apprentissage chez l&rsquo;animal, \u00e9tait totalement d\u00e9pourvu des comp\u00e9tences chirurgicales n\u00e9cessaires pour r\u00e9aliser une telle prouesse technique. Pratiquer une craniotomie bilat\u00e9rale chez un primate et r\u00e9s\u00e9quer des masses tissulaires profondes sans provoquer la mort imm\u00e9diate de l&rsquo;animal par h\u00e9morragie ou choc op\u00e9ratoire constituait un d\u00e9fi hercul\u00e9en que tr\u00e8s peu de chirurgiens dans le monde \u00e9taient en mesure de relever.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment critique que Kl\u00fcver s&rsquo;associa avec Paul Clancy Bucy, un jeune et brillant neurochirurgien de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago, form\u00e9 aupr\u00e8s des disciples directs de Harvey Cushing. Bucy poss\u00e9dait non seulement une ma\u00eetrise technique consomm\u00e9e de la microchirurgie de l&rsquo;\u00e9poque et du contr\u00f4le de l&rsquo;h\u00e9mostase, mais manifestait \u00e9galement un int\u00e9r\u00eat scientifique passionn\u00e9 pour la neurophysiologie et les connexions motrices c\u00e9r\u00e9brales. La rencontre entre le psychologue cognitiviste soucieux d&rsquo;\u00e9lucider la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception et le chirurgien virtuose capable d&rsquo;ex\u00e9cuter des l\u00e9sions reproductibles donna naissance \u00e0 une synergie interdisciplinaire sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Leur projet initial \u00e9tait d\u00e9limit\u00e9 avec une grande clart\u00e9 : Bucy proc\u00e8derait \u00e0 l&rsquo;ablation bilat\u00e9rale des lobes temporaux ant\u00e9rieurs chez des singes afin de priver leur cerveau des circuits pr\u00e9sum\u00e9s sensibles \u00e0 la mescaline, apr\u00e8s quoi Kl\u00fcver administrerait l&rsquo;alcalo\u00efde pour mesurer objectivement son impact sur les performances discriminatives visuelles des animaux. Toutefois, d\u00e8s les premi\u00e8res interventions men\u00e9es entre 1936 et 1937, la r\u00e9alit\u00e9 biologique subvertit radicalement leurs attentes. Avant m\u00eame que la moindre goutte de mescaline ne f\u00fbt inject\u00e9e aux singes survivants, les alt\u00e9rations spontan\u00e9es de leur comportement s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent si profondes, spectaculaires et universelles que la question des hallucinations passa imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan. Ce que les deux chercheurs venaient de d\u00e9clencher par leur acte op\u00e9ratoire n&rsquo;\u00e9tait rien de moins qu&rsquo;une d\u00e9sorganisation int\u00e9grale du psychisme animal, une rupture fascinante des liens r\u00e9gissant la perception, l&rsquo;instinct, la peur et la sexualit\u00e9.<\/p>\n<h2>2. Profils biographiques et convergence disciplinaire des deux chercheurs<\/h2>\n<h3>2.1 Heinrich Kl\u00fcver : pionnier de la psychologie biologique et de la perception<\/h3>\n<p>Heinrich Kl\u00fcver est n\u00e9 en 1897 dans le nord de l&rsquo;Allemagne, dans la r\u00e9gion du Schleswig-Holstein. Son parcours intellectuel fut pr\u00e9cocement fa\u00e7onn\u00e9 par les bouleversements \u00e9pist\u00e9mologiques qui agitaient la psychologie europ\u00e9enne au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Durant sa formation universitaire initiale en Allemagne, Kl\u00fcver s&rsquo;impr\u00e9gna profond\u00e9ment des principes de la psychologie de la forme (la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_de_la_forme\">Gestaltpsychologie<\/a>), d\u00e9velopp\u00e9e par des pionniers tels que Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. Cette perspective th\u00e9orique, qui postulait que la perception n&rsquo;est pas une simple agr\u00e9gation m\u00e9canique de sensations \u00e9l\u00e9mentaires mais une structuration holistique et dynamique d&rsquo;ensembles signifiants (\u00ab le tout est diff\u00e9rent de la somme de ses parties \u00bb), influen\u00e7a durablement sa posture scientifique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9migr\u00e9 aux \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1920 pour poursuivre ses recherches \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Stanford, puis \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie et finalement \u00e0 Chicago, Kl\u00fcver se distingua par une exigence m\u00e9thodologique draconienne. R\u00e9fractaire aux sp\u00e9culations abstraites du b\u00e9haviorisme orthodoxe qui traitait le syst\u00e8me nerveux central comme une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb imp\u00e9n\u00e9trable, il s&rsquo;imposa comme un pr\u00e9curseur de la psychologie biologique comparative. Il mit au point des dispositifs d&rsquo;\u00e9valuation quantitative sophistiqu\u00e9s \u2014 notamment des bo\u00eetes de discrimination visuelle et des tests de traction de cordes \u2014 permettant de mesurer avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique la capacit\u00e9 des primates \u00e0 distinguer des formes g\u00e9om\u00e9triques, des poids, des textures et des luminosit\u00e9s relatives.<\/p>\n<p>Ses travaux monographiques de r\u00e9f\u00e9rence, notamment <em>Behavior Mechanisms in Monkeys<\/em> publi\u00e9 en 1933, \u00e9tablirent les standards mondiaux en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9thologie cognitive de laboratoire. Kl\u00fcver \u00e9tait reconnu par la communaut\u00e9 scientifique comme un observateur m\u00e9ticuleux, capable de passer des centaines d&rsquo;heures cons\u00e9cutives \u00e0 documenter le moindre mouvement, clignement d&rsquo;yeux ou h\u00e9sitation posturale de ses animaux. Cette acuit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique exceptionnelle le rendait parfaitement arm\u00e9 pour d\u00e9celer les variations comportementales subtiles ou spectaculaires qui allaient succ\u00e9der aux interventions chirurgicales men\u00e9es avec Paul Bucy.<\/p>\n<h3>2.2 Paul Clancy Bucy : ma\u00eetre de la neurochirurgie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>Paul Clancy Bucy, n\u00e9 en 1904 dans l&rsquo;Iowa, incarnait quant \u00e0 lui la rigueur anatomique et l&rsquo;excellence technique de l&rsquo;\u00e9cole chirurgicale am\u00e9ricaine du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Ayant obtenu son dipl\u00f4me de m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de l&rsquo;Iowa, il s&rsquo;orienta tr\u00e8s t\u00f4t vers la neurologie et la neurochirurgie, se perfectionnant \u00e0 Chicago aupr\u00e8s du professeur Percival Bailey, lui-m\u00eame disciple \u00e9minent de Harvey Cushing, le p\u00e8re fondateur de la neurochirurgie moderne. Bucy absorba l&rsquo;enseignement rigoureux de cette lign\u00e9e chirurgicale, o\u00f9 l&rsquo;asepsie scrupuleuse, le contr\u00f4le chirurgical minutieux des h\u00e9morragies m\u00e9ning\u00e9es et la pr\u00e9servation de la vascularisation c\u00e9r\u00e9brale collat\u00e9rale \u00e9taient \u00e9rig\u00e9s en principes cardinaux.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1930, Bucy devint professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago et s&rsquo;imposa rapidement comme une autorit\u00e9 internationale dans l&rsquo;\u00e9tude des voies motrices descendantes et des syst\u00e8mes corticaux dits extrapyramidaux. Ses recherches portaient particuli\u00e8rement sur le syst\u00e8me moteur primaire, le cortex pr\u00e9moteur et les m\u00e9canismes physiopathologiques des mouvements anormaux tels que la chor\u00e9e et l&rsquo;ath\u00e9tose. Dans son laboratoire, Bucy d\u00e9veloppa des protocoles chirurgicaux d&rsquo;une sophistication remarquable, appliquant aux mod\u00e8les simiens les m\u00eames exigences d&rsquo;instrumentation et de st\u00e9rilit\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 des patients humains en salle d&rsquo;op\u00e9ration.<\/p>\n<p>L&rsquo;habilet\u00e9 manuelle de Bucy \u00e9tait l\u00e9gendaire : il \u00e9tait capable d&rsquo;ex\u00e9cuter des craniotomies ost\u00e9oplastiques temporales d&rsquo;une extr\u00eame pr\u00e9cision chez le singe, r\u00e9clinant les m\u00e9ninges, coagulant d\u00e9licatement les branches de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale moyenne et acc\u00e9dant aux profondeurs de la fosse cr\u00e2nienne moyenne sans induire de l\u00e9sions de contusion collat\u00e9rale sur les structures adjacentes comme le tronc c\u00e9r\u00e9bral ou les voies optiques primaires. Sans cette dext\u00e9rit\u00e9 op\u00e9ratoire hors pair, les interventions d&rsquo;ex\u00e9r\u00e8se bitemporale massive auraient in\u00e9vitablement conduit \u00e0 une h\u00e9catombe animale pr\u00e9coce, rendant impossible tout suivi comportemental au long cours.<\/p>\n<h3>2.3 La synergie entre laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation et salle d&rsquo;op\u00e9ration<\/h3>\n<p>L&rsquo;alliance entre Heinrich Kl\u00fcver et Paul Bucy demeure l&rsquo;un des exemples les plus fructueux de symbiose transdisciplinaire de l&rsquo;histoire des sciences du vivant. Leurs comp\u00e9tences ne se superposaient pas ; elles s&rsquo;articulaient en une cha\u00eene logique continue, reliant la conception th\u00e9orique \u00e0 la manipulation tissulaire, puis \u00e0 l&rsquo;analyse cognitive fine. Alors que Bucy consid\u00e9rait l&rsquo;animal \u00e0 travers le prisme de la viabilit\u00e9 chirurgicale, des rep\u00e8res anatomiques et de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 vasculaire, Kl\u00fcver le percevait sous l&rsquo;angle de sa structure motivationnelle, de son r\u00e9pertoire sensoriel et de ses capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage formel.<\/p>\n<p>Chaque protocole d&rsquo;exp\u00e9rimentation \u00e9tait planifi\u00e9 selon des standards d&rsquo;une rigueur absolue. Bien avant que l&rsquo;animal n&rsquo;entr\u00e2t en salle d&rsquo;op\u00e9ration, Kl\u00fcver le soumettait durant des mois \u00e0 un entra\u00eenement intensif afin d&rsquo;\u00e9tablir son profil comportemental de base (<em>baseline<\/em>) : seuils de discrimination visuelle, niveau d&rsquo;agressivit\u00e9 spontan\u00e9e, latence des r\u00e9ponses alimentaires et relations aux soigneurs. Bucy intervenait ensuite pour pratiquer l&rsquo;ablation cibl\u00e9e, documentant avec exactitude l&rsquo;\u00e9tendue macroscopique de la r\u00e9section.<\/p>\n<p>D\u00e8s le r\u00e9veil op\u00e9ratoire et la stabilisation physiologique du primate, Kl\u00fcver reprenait l&rsquo;animal sous son observation constante. Les animaux ne faisaient pas l&rsquo;objet d&rsquo;examens superficiels ou \u00e9pisodiques : ils \u00e9taient suivis de mani\u00e8re longitudinale durant des mois, voire des ann\u00e9es pour certains sp\u00e9cimens c\u00e9l\u00e8bres comme le macaque baptis\u00e9 \u00ab Aurora \u00bb. Ce dialogue perp\u00e9tuel entre le laboratoire de psychologie et le bloc op\u00e9ratoire neurochirurgical permit non seulement d&rsquo;\u00e9liminer les artefacts li\u00e9s aux traumatismes postop\u00e9ratoires aigus, mais instaura un paradigme qui allait fonder la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuropsychologie\">neuropsychologie<\/a> exp\u00e9rimentale moderne, prouvant que les dissociations comportementales les plus complexes ne peuvent \u00eatre \u00e9lucid\u00e9es que par la convergence \u00e9troite de l&rsquo;anatomie fonctionnelle et de la science du comportement.<\/p>\n<h2>3. Le protocole chirurgical : lobectomie temporale bilat\u00e9rale chez le macaque rh\u00e9sus<\/h2>\n<h3>3.1 S\u00e9lection des sujets et conditions pr\u00e9op\u00e9ratoires<\/h3>\n<p>Le choix des animaux exp\u00e9rimentaux s&rsquo;av\u00e9ra capital pour la mise en \u00e9vidence des modifications \u00e9motionnelles induites par la l\u00e9sion. Kl\u00fcver et Bucy s\u00e9lectionn\u00e8rent syst\u00e9matiquement des macaques rh\u00e9sus adultes (<em>Macaca mulatta<\/em>). Cette esp\u00e8ce de primate de l&rsquo;Ancien Monde \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e parmi les zoologistes et les animaliers pour son temp\u00e9rament particuli\u00e8rement ombrageux, farouche et redoutablement agressif en captivit\u00e9. Un macaque adulte normal ne tol\u00e9rait aucune tentative d&rsquo;approche physique directe par un \u00eatre humain : \u00e0 la moindre intrusion dans son champ proximal, l&rsquo;animal r\u00e9agissait par des postures d&rsquo;intimidation explosives, d\u00e9couvrant ses canines, \u00e9mettant des vocalises de menace caract\u00e9ristiques et tentant fr\u00e9n\u00e9tiquement de mordre et de griffer quiconque essayait de le manipuler.<\/p>\n<p>Avant toute intervention, les animaux \u00e9taient plac\u00e9s en observation prolong\u00e9e dans des cages individuelles rigoureusement standardis\u00e9es. Kl\u00fcver proc\u00e9dait \u00e0 une \u00e9valuation \u00e9thologique compl\u00e8te, documentant la m\u00e9fiance inn\u00e9e de chaque sujet. Pour \u00e9valuer leur r\u00e9activit\u00e9 de d\u00e9fense, on pr\u00e9sentait aux animaux divers objets inanim\u00e9s, des b\u00e2tons, des gants en cuir \u00e9pais et des stimuli aversifs naturels tels que des serpents vivants. Tous les sujets pr\u00e9s\u00e9lectionn\u00e9s affichaient une r\u00e9action de terreur panique ou d&rsquo;agression d\u00e9fensive violente \u00e0 la vue de ces menaces.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les animaux \u00e9taient soumis \u00e0 des \u00e9preuves de conditionnement op\u00e9rant et de discrimination visuelle utilisant les bo\u00eetes de test de Kl\u00fcver. Ces dispositifs imposaient au singe de choisir entre deux portes orn\u00e9es de motifs g\u00e9om\u00e9triques distincts (par exemple, un cercle blanc versus un carr\u00e9 blanc) pour obtenir une r\u00e9compense alimentaire dissimul\u00e9e dans un puits. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une fois que l&rsquo;animal avait atteint un crit\u00e8re d&rsquo;apprentissage parfait (g\u00e9n\u00e9ralement plus de 90 % de r\u00e9ussites cons\u00e9cutives) et que son comportement \u00e9motionnel sauvage \u00e9tait indubitablement consign\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 \u00e9ligible pour la phase neurochirurgicale.<\/p>\n<h3>3.2 Technique op\u00e9ratoire et \u00e9tendue des ablations<\/h3>\n<p>La proc\u00e9dure neurochirurgicale mise au point par Paul Bucy repr\u00e9sentait un tour de force d&rsquo;audace et de technique chirurgicale. Afin de minimiser les risques de collapsus cardiovasculaire, d&rsquo;\u0153d\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral fatal et d&rsquo;hyperthermie maligne cons\u00e9cutifs \u00e0 une manipulation c\u00e9r\u00e9brale trop brutale, la lobectomie temporale bilat\u00e9rale n&rsquo;\u00e9tait presque jamais r\u00e9alis\u00e9e en un seul temps op\u00e9ratoire. Bucy opta de mani\u00e8re pragmatique pour une approche s\u00e9quentielle en deux \u00e9tapes, espac\u00e9es de plusieurs semaines ou de plusieurs mois.<\/p>\n<p>L&rsquo;animal \u00e9tait anesth\u00e9si\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9ther ou par injection intra-p\u00e9riton\u00e9ale de barbituriques, ras\u00e9 et install\u00e9 dans un cadre de contention c\u00e9phalique. Bucy pratiquait une large incision cutan\u00e9e temporale en fer \u00e0 cheval, suivie de la d\u00e9sinsertion du muscle temporal et de la r\u00e9section d&rsquo;un large volet osseux cr\u00e2nien mettant \u00e0 nu la dure-m\u00e8re recouvrant le lobe temporal. Apr\u00e8s incision et rabattement des feuillets m\u00e9ning\u00e9s, l&rsquo;anatomie corticale \u00e9tait visualis\u00e9e sous \u00e9clairage focalis\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tendue de l&rsquo;ablation \u00e9tait massive. Bucy n&rsquo;effectuait pas une simple d\u00e9cortication superficielle, mais une r\u00e9section en bloc de la portion ant\u00e9rieure du lobe temporal. Le trait d&rsquo;incision corticale d\u00e9butait dorsalement au fond du sillon lat\u00e9ral (scissure de Sylvius), descendait caudalement sur une distance variant de deux \u00e0 trois centim\u00e8tres \u00e0 partir de l&rsquo;apex temporal, puis se prolongeait sur la face ventrale et m\u00e9diale du lobe. Cette r\u00e9section emportait la totalit\u00e9 du n\u00e9ocortex temporal ant\u00e9rieur \u2014 incluant les gyri temporaux sup\u00e9rieur, moyen et inf\u00e9rieur, ainsi que le gyrus fusiforme temporal.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re cruciale, Bucy plongeait ses instruments d&rsquo;aspiration et de coagulation dans la face m\u00e9diale profonde du lobe. L&rsquo;intervention d\u00e9truisait ainsi syst\u00e9matiquement et irr\u00e9versiblement les formations pal\u00e9ocorticales et les structures sous-corticales majeures : le cortex piriforme, le cortex entorhinal, l&rsquo;uncus, la quasi-totalit\u00e9 du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Complexe_amygdalien\">complexe nucl\u00e9aire de l&rsquo;amygdale<\/a>, ainsi qu&rsquo;une portion substantielle du tiers ou de la moiti\u00e9 ant\u00e9rieure de la formation hippocampique (corne d&rsquo;Ammon, subiculum et gyrus dent\u00e9). Les branches de l&rsquo;art\u00e8re choro\u00efdienne ant\u00e9rieure et les veines sylviennes profondes \u00e9taient coagul\u00e9es avec un soin infini pour \u00e9viter l&rsquo;inondation h\u00e9morragique du champ chirurgical ou l&rsquo;infarctus isch\u00e9mique du dienc\u00e9phale sous-jacent. Apr\u00e8s une h\u00e9mostase parfaite, la dure-m\u00e8re et les plans musculo-cutan\u00e9s \u00e9taient sutur\u00e9s avec minutie. Une fois l&rsquo;animal r\u00e9tabli de cette premi\u00e8re lobectomie unilat\u00e9rale (qui n&rsquo;induisait g\u00e9n\u00e9ralement que des alt\u00e9rations comportementales discr\u00e8tes et transitoires), Bucy proc\u00e9dait \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration strictement identique sur l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re controlat\u00e9ral.<\/p>\n<h3>3.3 Validation anatomique post-mortem<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 des conclusions scientifiques tir\u00e9es de ces exp\u00e9rimentations reposait imp\u00e9rativement sur la v\u00e9rification histologique scrupuleuse des l\u00e9sions produites. D\u00e8s la fin des p\u00e9riodes de suivi comportemental \u2014 qui s&rsquo;\u00e9tendirent parfois sur plusieurs ann\u00e9es \u2014, les primates \u00e9taient euthanasi\u00e9s selon des protocoles standardis\u00e9s permettant une fixation tissulaire optimale par perfusion transcardiaque d&rsquo;une solution de formol sal\u00e9 ou de liquide de Bouin.<\/p>\n<p>Les enc\u00e9phales \u00e9taient pr\u00e9lev\u00e9s en bloc, examin\u00e9s macroscopiquement pour mesurer les axes de r\u00e9traction et les cavit\u00e9s kystiques r\u00e9sultant de l&rsquo;ablation, puis inclus dans la paraffine ou la cellulo\u00efdine. Paul Bucy et Heinrich Kl\u00fcver r\u00e9alis\u00e8rent des coupes histologiques s\u00e9ri\u00e9es \u00e0 intervalles r\u00e9guliers (coupes frontales et coronales \u00e9paisses de 20 \u00e0 40 microm\u00e8tres), color\u00e9es \u00e0 la thionine selon la m\u00e9thode de Nissl pour l&rsquo;identification des corps cellulaires neuronaux, et par la m\u00e9thode de Weigert ou de Weil pour l&rsquo;examen des gaines de my\u00e9line et des faisceaux de fibres blanches.<\/p>\n<p>Cette analyse neuroanatomique microscopique permit d&rsquo;\u00e9tablir une cartographie pr\u00e9cise des destructions. Elle confirma que les alt\u00e9rations comportementales observ\u00e9es \u00e9taient associ\u00e9es \u00e0 une ex\u00e9r\u00e8se compl\u00e8te ou quasi-compl\u00e8te bilat\u00e9rale de l&rsquo;amygdale (incluant les noyaux basolat\u00e9raux, corticom\u00e9diaux et centraux) et de la portion rostrale de l&rsquo;hippocampe, avec une perte massive des neurones du cortex temporal ant\u00e9rieur et p\u00e9rirhinal. En outre, ces analyses anatomopathologiques post-mortem permirent de certifier l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fondamentale des aires motrices primaires, du cortex pari\u00e9tal somatosensoriel, du striatum ventral et dorsal, ainsi que du syst\u00e8me visuel g\u00e9niculo-stri\u00e9 primaire (cortex occipital et radiations optiques de Gratiolet), dissipant formellement l&rsquo;objection selon laquelle les sympt\u00f4mes observ\u00e9s auraient pu d\u00e9couler d&rsquo;un d\u00e9ficit sensoriel ou moteur p\u00e9riph\u00e9rique non sp\u00e9cifique.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;agnosie visuelle ou \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb : premi\u00e8re manifestation comportementale<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition et conceptualisation de la c\u00e9cit\u00e9 psychique<\/h3>\n<p>La premi\u00e8re composante du tableau comportemental postop\u00e9ratoire, et sans doute celle qui intrigua le plus imm\u00e9diatement Heinrich Kl\u00fcver en tant que psychologue de la perception, fut l&rsquo;incapacit\u00e9 radicale des singes op\u00e9r\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre la nature et la signification des stimuli visuels qui les entouraient. Pour d\u00e9signer ce d\u00e9ficit singulier, Kl\u00fcver emprunta le terme historique de \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb (<em>Seelenblindheit<\/em>), un concept forg\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par le physiologiste allemand Hermann Munk.<\/p>\n<p>Dans ses exp\u00e9riences de 1878, Munk avait remarqu\u00e9 qu&rsquo;en pratiquant des l\u00e9sions partielles du cortex occipital chez le chien, l&rsquo;animal semblait encore \u00ab voir \u00bb au sens optique du terme \u2014 dans la mesure o\u00f9 il \u00e9vitait les obstacles physiques dispos\u00e9s sur son passage et ne tr\u00e9buchait pas \u2014, mais semblait avoir totalement oubli\u00e9 la signification affective, fonctionnelle et adaptative de ce qui se trouvait dans son champ visuel. Un b\u00e2ton mena\u00e7ant ou un morceau de viande ne d\u00e9clenchaient plus la fuite ou l&rsquo;app\u00e9tit par la simple vue. Ce concept avait par la suite \u00e9t\u00e9 raffin\u00e9 par Sigmund Freud en 1891, qui avait introduit le vocable d\u00e9sormais universel d&rsquo;\u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Agnosie\">agnosie<\/a> \u00bb pour d\u00e9signer la perte de la reconnaissance perceptive en l&rsquo;absence de tout trouble sensoriel \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Kl\u00fcver constata chez ses macaques bitemporaux une incarnation presque chimiquement pure de cette pathologie. Il ne s&rsquo;agissait nullement d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 optique ou neurologique primaire : les singes ne se cognaient pas contre les barreaux de leur cage, suivaient avec une parfaite coordination oculaire les trajectoires des objets jet\u00e9s dans l&rsquo;espace, d\u00e9tectaient une graine de millet minuscule pos\u00e9e sur le sol \u00e0 plusieurs m\u00e8tres de distance et demonstraient une acuit\u00e9 visuelle statique et dynamique enti\u00e8rement pr\u00e9serv\u00e9e. Pourtant, l&rsquo;objet per\u00e7u n&rsquo;activait plus aucun r\u00e9seau mn\u00e9sique s\u00e9mantique ou \u00e9motionnel. Pour le singe op\u00e9r\u00e9, le monde visuel \u00e9tait devenu une surface d\u00e9nu\u00e9e de sens, un ensemble de formes g\u00e9om\u00e9triques priv\u00e9es de leur valence de nourriture, de danger, de cong\u00e9n\u00e8re ou d&rsquo;outil.<\/p>\n<h3>4.2 Observations exp\u00e9rimentales et \u00e9preuves de discrimination<\/h3>\n<p>Les observations exp\u00e9rimentales conduites par Kl\u00fcver pour objectiver cette c\u00e9cit\u00e9 psychique r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent des anomalies comportementales d&rsquo;une stup\u00e9fiante nettet\u00e9. Lorsqu&rsquo;on introduisait dans la cage de l&rsquo;animal une vari\u00e9t\u00e9 d&rsquo;objets h\u00e9t\u00e9roclites pos\u00e9s sur un plateau \u2014 tels qu&rsquo;un morceau de pomme app\u00e9tissant, une fausse araign\u00e9e en caoutchouc, une allumette enflamm\u00e9e, une vis m\u00e9tallique rouill\u00e9e, un \u00e9clat de verre coupant ou un bloc de mati\u00e8re f\u00e9cale s\u00e9ch\u00e9e \u2014, le primate op\u00e9r\u00e9 ne manifestait plus aucune hi\u00e9rarchie visuelle d&rsquo;approche.<\/p>\n<p>Tandis qu&rsquo;un macaque intact se jetait imm\u00e9diatement sur la pomme tout en fuyant l&rsquo;araign\u00e9e ou en ignorant avec m\u00e9pris les d\u00e9bris non comestibles, l&rsquo;animal bitemporal tendait le bras de mani\u00e8re indiscrimin\u00e9e vers n&rsquo;importe lequel de ces \u00e9l\u00e9ments, guid\u00e9 uniquement par sa proximit\u00e9 spatiale ou sa brillance. L&rsquo;animal ne semblait avoir aucune intuition visuelle de la dangerosit\u00e9 ou de la comestibilit\u00e9 de ce qu&rsquo;il regardait. Il empoignait l&rsquo;allumette allum\u00e9e avec le m\u00eame calme d\u00e9tach\u00e9 que s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un quartier d&rsquo;orange, ne retirant sa main qu&rsquo;au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la br\u00fblure cutan\u00e9e activait les thermor\u00e9cepteurs nociceptifs p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>La reconnaissance des visages et des individus subissait une alt\u00e9ration tout aussi magistrale. Des soigneurs humains que le macaque connaissait depuis des ann\u00e9es et qu&rsquo;il accueillait jadis par des cris d&rsquo;agression ou de soumission \u00e9taient observ\u00e9s avec une neutralit\u00e9 absolue, comme de simples obstacles g\u00e9om\u00e9triques mobiles. Kl\u00fcver constata que le primate \u00e9tait incapable d&rsquo;identifier visuellement un autre singe de sa propre colonie : plac\u00e9 dans une cage mitoyenne d&rsquo;un m\u00e2le dominant particuli\u00e8rement f\u00e9roce, l&rsquo;animal op\u00e9r\u00e9 ne pr\u00e9sentait aucun des comportements de d\u00e9f\u00e9rence posturale ou de salut facial habituels, s&rsquo;approchant des barreaux avec une indiff\u00e9rence d\u00e9sarmante qui provoquait invariablement la fureur du cong\u00e9n\u00e8re normal.<\/p>\n<h3>4.3 Implications sur les voies de traitement visuel ventral<\/h3>\n<p>Bien que Kl\u00fcver et Bucy ne disposassent pas, dans les ann\u00e9es 1930, de l&rsquo;arsenal conceptuel de la neurophysiologie moderne des syst\u00e8mes corticaux, leurs observations pos\u00e8rent les bases directes du mod\u00e8le fondamental \u00e9labor\u00e9 plusieurs d\u00e9cennies plus tard par Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin : la s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle entre les deux grands courants du traitement visuel cortical, \u00e0 savoir la voie dorsale (\u00ab voie du o\u00f9 \u00bb ou de l&rsquo;action) et la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Voie_ventrale\">voie visuelle ventrale<\/a> (\u00ab voie du quoi \u00bb ou de la reconnaissance s\u00e9mantique).<\/p>\n<p>La lobectomie temporale bilat\u00e9rale telle que pratiqu\u00e9e par Bucy r\u00e9alisait une d\u00e9connexion fonctionnelle compl\u00e8te et chirurgicalement irr\u00e9versible de la voie ventrale. Les signaux visuels \u00e9l\u00e9mentaires en provenance de la r\u00e9tine et du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral atteignaient sans encombre le cortex stri\u00e9 primaire (aire 17 de Brodmann ou V1) au niveau des berges de la scissure calcarine du lobe occipital. De l\u00e0, les informations visuelles spatiales et cin\u00e9tiques continuaient d&rsquo;\u00eatre relay\u00e9es vers le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur (voie dorsale), expliquant pourquoi le primate conservait une excellente capacit\u00e9 \u00e0 localiser les objets dans l&rsquo;espace tridimensionnel, \u00e0 guider la trajectoire de sa main et \u00e0 saisir avec pr\u00e9cision les cibles mobiles.<\/p>\n<p>En revanche, le relais occipito-temporal ventral \u2014 qui achemine les repr\u00e9sentations visuelles depuis les aires V2 et V4 vers le cortex temporal inf\u00e9rieur (incluant l&rsquo;aire TE de von Bonin et Bailey) \u2014 \u00e9tait totalement pulv\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;intervention chirurgicale. Or, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le n\u00e9ocortex temporal inf\u00e9rieur que s&rsquo;op\u00e8re la synth\u00e8se des attributs morphologiques complexes (formes, visages, couleurs, textures invariantes) et leur couplage avec les r\u00e9seaux mn\u00e9siques \u00e9pisodiques de l&rsquo;hippocampe et les \u00e9tiquetages \u00e9motionnels de l&rsquo;amygdale. Priv\u00e9 de ces relais corticaux ant\u00e9rieurs, le singe se trouvait confin\u00e9 dans un \u00e9tat de perception pure sans reconnaissance, recevant une image r\u00e9tinienne nette mais demeurant structurellement incapable d&rsquo;en d\u00e9coder le sens.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;hyperoravit\u00e9 et la compulsion d&rsquo;exploration orale<\/h2>\n<h3>5.1 Typologie du comportement d&rsquo;exploration buccale<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des r\u00e9percussions directes les plus saisissantes et les plus syst\u00e9matiques de l&rsquo;agnosie visuelle fut l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une compulsion invincible \u00e0 soumettre l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du monde mat\u00e9riel \u00e0 une exploration buccale minutieuse, un ph\u00e9nom\u00e8ne que Kl\u00fcver et Bucy d\u00e9sign\u00e8rent sous le terme d&rsquo;<strong>hyperoravit\u00e9<\/strong> (ou tendances orales compulsives). Alors que chez le primate sup\u00e9rieur adulte sain, l&rsquo;exploration de l&rsquo;environnement physique et social est tr\u00e8s majoritairement m\u00e9di\u00e9e par la modalit\u00e9 visuelle coupl\u00e9e \u00e0 une palpation manuelle distale s\u00e9lective, l&rsquo;animal bitemporal r\u00e9gressa vers un mode d&rsquo;investigation archa\u00efque centr\u00e9 sur la bouche.<\/p>\n<p>D\u00e8s qu&rsquo;un objet p\u00e9n\u00e9trait dans le champ de pr\u00e9hension du singe, celui-ci ne l&rsquo;observait plus \u00e0 distance et ne le tournait plus entre ses doigts pour l&rsquo;examiner visuellement : l&rsquo;objet \u00e9tait instantan\u00e9ment et m\u00e9caniquement port\u00e9 aux l\u00e8vres. S&rsquo;ensuivait une s\u00e9quence motrice immuable au cours de laquelle le macaque l\u00e9chait la surface de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment, le comprimait contre ses incisives, l&rsquo;enrobait de salive, le triturait entre sa langue et son palais, et le m\u00e2chonnait avec une intensit\u00e9 soutenue. Si l&rsquo;objet s&rsquo;av\u00e9rait trop massif ou trop lourd pour \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 manuellement \u2014 comme la structure m\u00e9tallique de la cage, un cadenas, une tuyauterie d&rsquo;\u00e9vacuation ou la botte de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u2014, le primate s&rsquo;agenouillait ou s&rsquo;allongeait au sol afin de coller directement sa cavit\u00e9 buccale contre la structure concern\u00e9e pour en entreprendre le l\u00e9chage obsessionnel.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne repr\u00e9sentait une rupture totale avec le profil \u00e9thologique habituel du macaque rh\u00e9sus. Dans les conditions naturelles, porter un \u00e9l\u00e9ment inconnu \u00e0 sa bouche sans inspection visuelle pr\u00e9alable constitue un comportement hautement p\u00e9rilleux pour un primate, l&rsquo;exposant \u00e0 des morsures de parasites venimeux, des empoisonnements par des baies toxiques ou des traumatismes m\u00e9caniques s\u00e9v\u00e8res. Chez les sujets de Kl\u00fcver et Bucy, cette r\u00e9serve adaptative avait totalement vol\u00e9 en \u00e9clats.<\/p>\n<h3>5.2 Absence de discrimination alimentaire et ingestion aberrante<\/h3>\n<p>Cette compulsion exploratoire buccale s&rsquo;accompagnait d&rsquo;une perte totale et spectaculaire de la discrimination alimentaire. L&rsquo;animal op\u00e9r\u00e9 \u00e9tait frapp\u00e9 d&rsquo;une v\u00e9ritable amn\u00e9sie quant aux propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques des aliments, ne faisant plus la diff\u00e9rence entre des substances nutritives et des corps inorganiques inertes ou toxiques avant que ceux-ci n&rsquo;eussent s\u00e9journ\u00e9 longuement au fond de son oropharynx.<\/p>\n<p>Kl\u00fcver documenta des centaines d&rsquo;essais au cours desquels les singes ing\u00e9raient indistinctement des objets qui auraient soulev\u00e9 l&rsquo;horreur ou le d\u00e9go\u00fbt imm\u00e9diat d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re sain. Les animaux portaient \u00e0 leur bouche, m\u00e2chaient et avalaient fr\u00e9quemment des cailloux, des fragments d&rsquo;\u00e9corce sale, des bouts de papier journal souill\u00e9, de la paille d&rsquo;\u00e9table, des morceaux de corde, des clous m\u00e9talliques et leurs propres f\u00e8ces fra\u00eeches ou dess\u00e9ch\u00e9es (coprophagie compulsive). Lorsqu&rsquo;on leur pr\u00e9sentait simultan\u00e9ment un morceau de viande cuite, une pomme de pin, une souris morte et une poign\u00e9e de copeaux de bois, chaque \u00e9l\u00e9ment \u00e9tait saisi tour \u00e0 tour et soumis au m\u00eame traitement buccal sans la moindre pr\u00e9f\u00e9rence s\u00e9quentielle.<\/p>\n<p>Le rejet d&rsquo;un objet ne survenait pas sur la base de son aspect visuel ni m\u00eame de son odeur, mais exclusivement apr\u00e8s que des r\u00e9cepteurs tactiles, gustatifs primaires ou nociceptifs intra-buccaux eurent \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9s de fa\u00e7on prolong\u00e9e. Si l&rsquo;objet \u00e9tait excessivement dur, coupant ou d&rsquo;une amertume extr\u00eame, le singe finissait par le recracher apr\u00e8s l&rsquo;avoir abondamment m\u00e2ch\u00e9. Toutefois, ce rejet ne donnait lieu \u00e0 aucun apprentissage durable : quelques secondes plus tard, si le m\u00eame clou ou le m\u00eame morceau de verre souill\u00e9 tombait \u00e0 nouveau dans son champ de vision, le primate l&#8217;empoignait de nouveau et le r\u00e9introduisait en bouche avec la m\u00eame na\u00efvet\u00e9 obstin\u00e9e, r\u00e9p\u00e9tant ce cycle st\u00e9rile des dizaines de fois par heure.<\/p>\n<h3>5.3 M\u00e9canismes neuropsychologiques sous-jacents<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse approfondie de cette hyperoravit\u00e9 par Kl\u00fcver permit de d\u00e9gager deux m\u00e9canismes neuropsychologiques intriqu\u00e9s. D&rsquo;une part, ce comportement oral compulsif repr\u00e9sentait une tentative adaptative de <em>suppl\u00e9ance sensorielle<\/em> face au vide s\u00e9mantique laiss\u00e9 par la c\u00e9cit\u00e9 psychique. Le singe n&rsquo;\u00e9tant plus capable d&rsquo;extraire la moindre information signifiante par l&rsquo;interm\u00e9diaire de ses yeux, la sph\u00e8re sensorielle oro-linguale \u2014 exceptionnellement riche en m\u00e9canor\u00e9cepteurs, thermor\u00e9cepteurs et chimior\u00e9cepteurs gustatifs directement connect\u00e9s au tronc c\u00e9r\u00e9bral et au thalamus ventral post\u00e9rieur \u2014 devenait son seul instrument d&rsquo;interrogation du monde ext\u00e9rieur. La bouche rempla\u00e7ait litt\u00e9ralement l&rsquo;\u0153il comme organe principal de l&rsquo;intellection perceptive.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, les r\u00e9sections chirurgicales pratiqu\u00e9es par Bucy lib\u00e9raient des automatismes orofaciaux primitifs sous-corticaux jusqu&rsquo;alors soumis \u00e0 une puissante inhibition descendante n\u00e9ocorticale. Chez le f\u0153tus et le nouveau-n\u00e9 de primate, l&rsquo;orientation orale vers tout stimulus tactile p\u00e9ribuccal (r\u00e9flexe de fouissement et de succion) est un m\u00e9canisme de survie indispensable r\u00e9gul\u00e9 par les noyaux du tronc c\u00e9r\u00e9bral et le dienc\u00e9phale. Chez l&rsquo;adulte, ce r\u00e9flexe est normalement r\u00e9prim\u00e9 par les influences inhibitrices du cortex temporal ant\u00e9rieur et des r\u00e9gions pr\u00e9frontales basales.<\/p>\n<p>L&rsquo;ablation bitemporale bilat\u00e9rale entra\u00eenait une d\u00e9connexion des circuits reliant le complexe amygdalien, le cortex piriforme et l&rsquo;insula ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hypothalamus\">hypothalamus<\/a> ventrom\u00e9dian et lat\u00e9ral. Il en r\u00e9sultait une faillite compl\u00e8te des circuits c\u00e9r\u00e9braux r\u00e9gulateurs du d\u00e9go\u00fbt et de la sati\u00e9t\u00e9. Priv\u00e9 du contr\u00f4le modulateur limbique temporal, le comportement d&rsquo;ingestion se trouvait r\u00e9duit \u00e0 un pur automatisme de pr\u00e9hension orale d\u00e9clench\u00e9 de fa\u00e7on st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e par n&rsquo;importe quelle affordance tactile ou visuelle imm\u00e9diate.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;hyperviscosit\u00e9 attentionnelle et l&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose<\/h2>\n<h3>6.1 Caract\u00e9risation clinique de l&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose<\/h3>\n<p>Parmi l&rsquo;ensemble des alt\u00e9rations comportementales document\u00e9es par Heinrich Kl\u00fcver, l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus singuliers et les plus difficiles \u00e0 appr\u00e9hender par les mod\u00e8les psychologiques traditionnels fut ce qu&rsquo;il d\u00e9signa sous le vocable forg\u00e9 d&rsquo;<strong>hyper-m\u00e9tamorphose<\/strong> (<em>hypermetamorphosis<\/em>). Ce terme, emprunt\u00e9 au vocabulaire de l&rsquo;entomologie o\u00f9 il d\u00e9crit des m\u00e9tamorphoses successives et complexes au cours du d\u00e9veloppement larvaire des insectes, fut d\u00e9tourn\u00e9 par Kl\u00fcver pour caract\u00e9riser une instabilit\u00e9 motrice et attentionnelle ph\u00e9nom\u00e9nale, marqu\u00e9e par une attraction irr\u00e9sistible et compulsive du singe vers la moindre modification de son environnement visuel.<\/p>\n<p>L&rsquo;animal bitemporal semblait \u00eatre devenu l&rsquo;esclave sensoriel passif de chaque stimulus surgissant dans son champ perceptif. Le moindre mouvement \u2014 l&rsquo;ombre vacillante d&rsquo;une mouche traversant la pi\u00e8ce, le reflet de la lumi\u00e8re sur une tige m\u00e9tallique, le d\u00e9placement infinit\u00e9simal du pied de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, ou une poussi\u00e8re flottant dans l&rsquo;air \u2014 provoquait instantan\u00e9ment une rupture de son comportement en cours et d\u00e9clenchait une r\u00e9action d&rsquo;orientation motrice explosive. Le singe tournait la t\u00eate, fixait le stimulus, s&rsquo;\u00e9lan\u00e7ait vers lui d&rsquo;un bond, l&#8217;empoignait de la main et le portait imm\u00e9diatement \u00e0 la bouche.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9action ne pr\u00e9sentait aucun caract\u00e8re s\u00e9lectif ou utilitaire : le primate \u00e9tait perp\u00e9tuellement attir\u00e9 par tout ce qui changeait, bougeait ou contrastait au sein de son champ visuel imm\u00e9diat. Il en r\u00e9sultait une fragmentation extr\u00eame de ses conduites : incapable de maintenir une trajectoire motrice finalis\u00e9e ou de se consacrer durablement \u00e0 une activit\u00e9 biologique \u00e9l\u00e9mentaire comme le repos ou le toilettage (<em>grooming<\/em>), l&rsquo;animal passait ses journ\u00e9es dans un \u00e9tat de vagabondage cin\u00e9tique incessant, rebondissant de fa\u00e7on presque automate d&rsquo;un stimulus \u00e0 l&rsquo;autre sans jamais parvenir \u00e0 la sati\u00e9t\u00e9 attentionnelle.<\/p>\n<h3>6.2 D\u00e9ficit de l&rsquo;habituation et pers\u00e9v\u00e9ration<\/h3>\n<p>Cette hyper-m\u00e9tamorphose \u00e9tait intimement coupl\u00e9e \u00e0 un effondrement spectaculaire de l&rsquo;un des m\u00e9canismes les plus fondamentaux de l&rsquo;adaptation comportementale du r\u00e8gne animal : le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;<strong>habituation<\/strong>. Chez un vert\u00e9br\u00e9 sup\u00e9rieur intact, lorsqu&rsquo;un stimulus visuel, sonore ou tactile non pertinent et d\u00e9pourvu de valeur aversive ou gratifiante est pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, la r\u00e9ponse d&rsquo;orientation initiale s&rsquo;\u00e9teint progressivement par un m\u00e9canisme d&rsquo;apprentissage synaptique \u00e9l\u00e9mentaire, permettant \u00e0 l&rsquo;animal de ne pas gaspiller son \u00e9nergie m\u00e9tabolique sur des stimuli insignifiants.<\/p>\n<p>Chez les singes de Kl\u00fcver et Bucy, ce processus d&rsquo;extinction attentionnelle \u00e9tait radicalement aboli. Kl\u00fcver constata que si l&rsquo;on agitait un trousseau de cl\u00e9s ou un b\u00e2ton devant la cage de l&rsquo;animal op\u00e9r\u00e9, celui-ci s&rsquo;en approchait, le saisissait, le portait \u00e0 sa bouche, le l\u00e9chait, puis le laissait retomber au sol. Cependant, si le stimulus \u00e9tait agit\u00e9 de nouveau deux secondes plus tard exactement au m\u00eame endroit, le singe r\u00e9agissait avec la m\u00eame intensit\u00e9, comme si l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement se produisait pour la premi\u00e8re fois dans sa vie. L&rsquo;animal pouvait reproduire cette m\u00eame boucle d&rsquo;action \u2014 regarder, courir, saisir, l\u00e9cher, rel\u00e2cher \u2014 des centaines de fois cons\u00e9cutives au cours d&rsquo;une seule matin\u00e9e d&rsquo;observation, sans qu&rsquo;aucun fl\u00e9chissement de la r\u00e9ponse motrice n&rsquo;interv\u00eent.<\/p>\n<p>Cette incapacit\u00e9 \u00e0 inhiber les conduites d&rsquo;approche exploratoire traduisait une alt\u00e9ration massive de la flexibilit\u00e9 cognitive et de la m\u00e9moire de travail de reconnaissance. Le syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;animal \u00e9tait pi\u00e9g\u00e9 dans une pers\u00e9v\u00e9ration sensori-motrice \u00e9l\u00e9mentaire o\u00f9 chaque prise d&rsquo;information sensorielle semblait effacer imm\u00e9diatement la trace mn\u00e9sique de la pr\u00e9c\u00e9dente, emp\u00eachant toute s\u00e9dimentation de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<h3>6.3 Perturbation des r\u00e9seaux d&rsquo;orientation et de saillance<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue neurobiologique contemporain, l&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose observ\u00e9e par Kl\u00fcver et Bucy refl\u00e8te une d\u00e9sorganisation catastrophique du <em>r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral de saillance<\/em> (<em>salience network<\/em>) et des m\u00e9canismes de filtrage attentionnel ascendants et descendants. Dans un enc\u00e9phale fonctionnel, l&rsquo;attention n&rsquo;est pas distribu\u00e9e uniform\u00e9ment sur tous les photons qui frappent la r\u00e9tine : le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le carrefour temporo-pari\u00e9tal, en \u00e9troite collaboration avec l&rsquo;amygdale et les noyaux thalamiques associatifs (pulvinar), op\u00e8rent un tri draconien des stimuli en fonction de leur valeur motivationnelle intrins\u00e8que, de leur pertinence \u00e9cologique et de leur nouveaut\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n<p>L&rsquo;amygdale joue \u00e0 cet \u00e9gard un r\u00f4le d&rsquo;amplificateur s\u00e9lectif : elle attribue aux stimuli une charge affective (peur, d\u00e9sir, app\u00e9tence) qui permet au cerveau de hi\u00e9rarchiser les priorit\u00e9s comportementales. En d\u00e9truisant chirurgicalement le complexe amygdalien et le p\u00f4le temporal ant\u00e9rieur, l&rsquo;intervention de Bucy an\u00e9antissait ce modulateur de pertinence. Priv\u00e9 de la boussole amygdalienne indiquant ce qui est important, dangereux ou d\u00e9sirable, le cortex n&rsquo;avait plus aucun moyen intrins\u00e8que de d\u00e9cider qu&rsquo;un caillou pos\u00e9 au sol \u00e9tait infiniment moins digne d&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re en rut ou qu&rsquo;un pr\u00e9dateur dissimul\u00e9.<\/p>\n<p>Tous les stimuli acqu\u00e9raient instantan\u00e9ment un statut \u00e9quivalent de saillance brute, d\u00e9termin\u00e9 uniquement par leur contraste physique ou leur dynamique spatiale instantan\u00e9e. Le primate se trouvait ainsi d\u00e9sarm\u00e9 face au flux d&rsquo;informations aff\u00e9rentes, son syst\u00e8me moteur \u00e9tant asservi de mani\u00e8re directe et r\u00e9flexe aux relais tectaux m\u00e9senc\u00e9phaliques (notamment les collicules sup\u00e9rieurs) qui coordonnent les mouvements oculaires et c\u00e9phaliques vers les stimuli p\u00e9riph\u00e9riques, sans le moindre arbitrage modulateur du syst\u00e8me limbique temporal.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;alt\u00e9ration \u00e9motionnelle majeure : docilit\u00e9, apathie et extinction de la peur<\/h2>\n<h3>7.1 La m\u00e9tamorphose affective : de la f\u00e9rocit\u00e9 \u00e0 la passivit\u00e9<\/h3>\n<p>Si la c\u00e9cit\u00e9 psychique et l&rsquo;hyperoravit\u00e9 bouleversaient la cognition sensorielle des macaques, la m\u00e9tamorphose de leur sph\u00e8re \u00e9motionnelle constitua sans conteste l&rsquo;aspect le plus spectaculaire et le plus lourd de cons\u00e9quences th\u00e9oriques des recherches de Kl\u00fcver et Bucy. Comme soulign\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, le macaque rh\u00e9sus adulte est un animal naturellement f\u00e9roce, dot\u00e9 d&rsquo;une musculature puissante et de canines ac\u00e9r\u00e9es, perp\u00e9tuellement sur le qui-vive et prompt \u00e0 infliger de graves blessures par morsure \u00e0 quiconque tenterait de s&rsquo;en approcher sans protection.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de la lobectomie temporale bilat\u00e9rale, cette f\u00e9rocit\u00e9 mill\u00e9naire s&rsquo;\u00e9vanouit de mani\u00e8re compl\u00e8te, instantan\u00e9e et permanente. Kl\u00fcver et Bucy d\u00e9couvrirent avec stup\u00e9faction que les m\u00eames animaux qui, quelques semaines auparavant, secouaient rageusement les grilles de leur ge\u00f4le en rugissant \u00e0 la vue d&rsquo;un visage humain \u00e9taient devenus d&rsquo;une docilit\u00e9 absolue et d\u00e9sarmante. Les singes ne manifestaient plus la moindre r\u00e9action d&rsquo;agression, de col\u00e8re ou de d\u00e9fense. Les mimiques faciales canoniques marquant la menace chez le primate \u2014 comme l&rsquo;ouverture circulaire de la bouche avec r\u00e9traction des l\u00e8vres sans d\u00e9couvriremment des dents (<em>open-mouth threat<\/em>) ou le plissement du scalp \u2014 disparurent int\u00e9gralement de leur r\u00e9pertoire expressif.<\/p>\n<p>Les deux chercheurs purent entrer dans les enclos sans aucune pr\u00e9caution particuli\u00e8re, s&rsquo;asseoir aupr\u00e8s des animaux, les caresser sur la t\u00eate, leur ouvrir manuellement la gueule pour examiner leur dentition ou les soulever par la peau du cou sans d\u00e9clencher la moindre tentative de morsure ou d&rsquo;esquive. Les animaux se laissaient manipuler avec une passivit\u00e9 confinant \u00e0 l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude affective. Leur tonus \u00e9motionnel global s&rsquo;\u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diablement effondr\u00e9, laissant place \u00e0 une ataraxie pathologique, une apathie profonde o\u00f9 rien ne semblait plus capable de troubler la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 l\u00e9thargique de leur regard.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;\u00e9preuve paradigmatique du serpent<\/h3>\n<p>Pour apporter une d\u00e9monstration scientifique irr\u00e9futable de l&rsquo;\u00e9radication totale de la peur, Heinrich Kl\u00fcver con\u00e7ut une \u00e9preuve comportementale demeur\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00e9preuve paradigmatique du serpent \u00bb. Chez les macaques rh\u00e9sus \u00e9lev\u00e9s dans la nature ou m\u00eame n\u00e9s en captivit\u00e9, la vue d&rsquo;un reptile sinueux repr\u00e9sente un stimulus phobique inn\u00e9 d&rsquo;une puissance biologique absolue. Confront\u00e9 \u00e0 un serpent vivant \u2014 m\u00eame de petite taille et non venimeux \u2014, un singe normal manifeste instantan\u00e9ment une panique spectaculaire : il pousse des cris d&rsquo;alarme suraigus (<em>screams<\/em>), s&rsquo;enfuit vers le point le plus \u00e9lev\u00e9 de son habitacle, s&rsquo;y cramponne convulsivement avec un h\u00e9rissement pileux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, tremble de tous ses membres et refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;approcher de la zone o\u00f9 repose le reptile, d\u00fbt-on y d\u00e9poser son mets le plus app\u00e9tant.<\/p>\n<p>Kl\u00fcver introduisit un boa constricteur vivant de belle taille directement dans la cage d&rsquo;exp\u00e9rimentation de ses macaques bitemporaux. Ce qui se produisit alors bouleversa l&rsquo;ensemble des connaissances \u00e9tablies sur l&rsquo;instinct de survie. Loin de s&rsquo;enfuir ou de crier, le singe op\u00e9r\u00e9 marcha d&rsquo;un pas tranquille et nonchalant vers le pr\u00e9dateur. Arriv\u00e9 \u00e0 sa hauteur, il s&rsquo;accroupit calmement, tendit le bras et empoigna le reptile \u00e0 mains nues, sans la moindre h\u00e9sitation motrice.<\/p>\n<p>L&rsquo;animal se mit \u00e0 manipuler le serpent avec la m\u00eame curiosit\u00e9 d\u00e9tach\u00e9e qu&rsquo;il aurait manifest\u00e9e pour une banale corde d&rsquo;escalade. Poussant l&rsquo;hyperoravit\u00e9 \u00e0 son comble, le primate approcha la t\u00eate du reptile de son propre museau, renifla ses \u00e9cailles, lui l\u00e9cha les yeux et tenta m\u00e9thodiquement de lui mordre la langue et les m\u00e2choires. M\u00eame lorsque le serpent, agress\u00e9 par ces manipulations incongrues, se mit \u00e0 siffler violemment, \u00e0 lover ses anneaux autour des membres du primate et \u00e0 tenter de le mordre, le singe ne t\u00e9moigna aucune r\u00e9action de frayeur ni de fuite : il d\u00e9m\u00eala patiemment les anneaux du serpent avec ses doigts et continua son inspection buccale comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. Cette dissociation absolue entre la pr\u00e9sence d&rsquo;une menace l\u00e9tale imminente et l&rsquo;activation des r\u00e9ponses de panique d\u00e9montra avec \u00e9clat que le cerveau bitemporal avait perdu la capacit\u00e9 biologique de ressentir et d&rsquo;encoder la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Peur\">peur<\/a>.<\/p>\n<h3>7.3 D\u00e9sorganisation de la hi\u00e9rarchie sociale intrasp\u00e9cifique<\/h3>\n<p>Chez les primates sociaux tels que le macaque rh\u00e9sus, la r\u00e9gulation des comportements de peur et d&rsquo;agression ne sert pas uniquement \u00e0 survivre face aux pr\u00e9dateurs \u00e9cologiques ; elle constitue le ciment dynamique indispensable au maintien de la structure hi\u00e9rarchique complexe de la colonie. Au sein d&rsquo;un groupe de macaques, chaque individu doit continuellement d\u00e9coder avec une extr\u00eame subtilit\u00e9 les signaux visuels et vocaux de dominance (regard fixe, \u00e9rection de la queue, d\u00e9marche rigide) et de soumission (grimace de peur d\u00e9couvrant les dents ou <em>fear grimace<\/em>, pr\u00e9sentation post\u00e9rieure) \u00e9mis par ses cong\u00e9n\u00e8res.<\/p>\n<p>La perte de la r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle et de la reconnaissance visuelle plongea les animaux op\u00e9r\u00e9s dans une inaptitude sociale absolue d\u00e8s qu&rsquo;on tenta de les r\u00e9introduire au sein de groupes intacts. D\u00e9pourvus du sens du danger, les macaques de Kl\u00fcver et Bucy ne respectaient plus aucune des conventions territoriales et relationnelles r\u00e9gissant la vie simienne. Un singe op\u00e9r\u00e9 s&rsquo;approchait sans aucune d\u00e9f\u00e9rence du m\u00e2le alpha du groupe, lui marchait litt\u00e9ralement sur le corps, tentait de lui arracher de la nourriture directement des mains ou de lui l\u00e9cher les oreilles.<\/p>\n<p>Chez le cong\u00e9n\u00e8re sain dominant, une telle transgression spatiale et comportementale repr\u00e9sentait une provocation intol\u00e9rable d\u00e9clenchant des assauts punitifs d&rsquo;une violence extr\u00eame. Face aux morsures et aux coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des autres singes, le macaque bitemporal ne ripostait pas, mais ne manifestait pas non plus les postures de fuite ou d&rsquo;apaisement qui auraient normalement mis un terme \u00e0 l&rsquo;agression. Il demeurait h\u00e9b\u00e9t\u00e9 au milieu de l&rsquo;ar\u00e8ne sociale, essuyant les attaques sans en comprendre la causalit\u00e9. Cette d\u00e9sorganisation sociale \u00e9tait si s\u00e9v\u00e8re que, sans une extraction humaine rapide, les animaux op\u00e9r\u00e9s \u00e9taient immanquablement massacr\u00e9s par les membres de leur propre colonie, scellant la d\u00e9monstration du r\u00f4le vital du lobe temporal dans l&rsquo;\u00e9cologie des relations intrasp\u00e9cifiques.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;hypersexualit\u00e9 et les comportements d&rsquo;accouplement aberrants<\/h2>\n<h3>8.1 Manifestations quantitatives et qualitatives de l&rsquo;hypersexualit\u00e9<\/h3>\n<p>Le quatri\u00e8me pilier symptomatique identifi\u00e9 par Heinrich Kl\u00fcver et Paul Bucy fut une exaltation prodigieuse et anarchique du comportement sexuel, que les auteurs qualifi\u00e8rent d&rsquo;<strong>hypersexualit\u00e9<\/strong>. Chez le primate non humain, l&rsquo;activit\u00e9 sexuelle est normalement soumise \u00e0 des r\u00e9gulations physiologiques et saisonni\u00e8res rigoureuses, particuli\u00e8rement chez les femelles dont la r\u00e9ceptivit\u00e9 est \u00e9troitement cal\u00e9e sur les cycles hormonaux \u0153striens, et chez les m\u00e2les dont les conduites copulatoires sont modul\u00e9es par la pr\u00e9sence d&rsquo;opportunit\u00e9s sociales appropri\u00e9es et par le statut hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de la lobectomie temporale bilat\u00e9rale, ces freins r\u00e9gulateurs s&rsquo;effondr\u00e8rent de mani\u00e8re spectaculaire. Kl\u00fcver et Bucy observ\u00e8rent une augmentation quantitative vertigineuse de l&rsquo;activit\u00e9 g\u00e9nitale chez presque tous leurs sujets op\u00e9r\u00e9s. Les singes m\u00e2les pr\u00e9sentaient des \u00e9tats d&rsquo;\u00e9rection p\u00e9nienne quasi permanents tout au long de la journ\u00e9e, s&rsquo;accompagnant d&rsquo;une pratique compulsive de la masturbation manuelle et buccale atteignant des fr\u00e9quences jamais document\u00e9es chez des animaux normaux. La p\u00e9riode r\u00e9fractaire post-\u00e9jaculatoire habituelle semblait avoir disparu : \u00e0 peine l&rsquo;orgasme \u00e9tait-il atteint que l&rsquo;animal recommen\u00e7ait imm\u00e9diatement ses man\u0153uvres de sollicitation ou d&rsquo;auto-stimulation.<\/p>\n<p>Les femelles op\u00e9r\u00e9es manifestaient une d\u00e9sinhibition tout aussi marqu\u00e9e. Elles adoptaient de fa\u00e7on it\u00e9rative des postures de pr\u00e9sentation sexuelle (lordose simienne et soul\u00e8vement de la croupe), sollicitant activement le co\u00eft aupr\u00e8s de n&rsquo;importe quel individu pr\u00e9sent dans leur champ visuel, y compris en dehors des phases physiologiques de r\u00e9ceptivit\u00e9 \u0153strienne, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9connexion compl\u00e8te entre l&rsquo;\u00e9tat endocrinien p\u00e9riph\u00e9rique et le d\u00e9clenchement central de la pulsion sexuelle motrice.<\/p>\n<h3>8.2 Perte de la s\u00e9lectivit\u00e9 et indiff\u00e9renciation des cibles<\/h3>\n<p>Plus remarquable encore que l&rsquo;accroissement purement quantitatif des mont\u00e9es copulatoires fut la perte int\u00e9grale de la s\u00e9lectivit\u00e9 biologique, \u00e9thologique et anatomique des cibles choisies par les singes op\u00e9r\u00e9s. Dans la nature, l&rsquo;accouplement du macaque rh\u00e9sus r\u00e9pond \u00e0 des crit\u00e8res stricts de dimorphisme sexuel, de maturit\u00e9 corporelle et d&rsquo;esp\u00e8ce. Chez l&rsquo;animal bitemporal, le comportement sexuel perdit toute sp\u00e9cificit\u00e9 d&rsquo;objet, se transformant en une pulsion motrice indiscrimin\u00e9e.<\/p>\n<p>Les m\u00e2les tentaient d&rsquo;accomplir des copulations compl\u00e8tes avec d&rsquo;autres m\u00e2les de la colonie (homosexualit\u00e9 compulsive acquise), montant indiff\u00e9remment des sujets juv\u00e9niles ou s\u00e9nescents. Kl\u00fcver documenta des sc\u00e8nes stup\u00e9fiantes o\u00f9 un singe bitemporal tentait avec acharnement de monter et de p\u00e9n\u00e9trer des animaux appartenant \u00e0 des classes zoologiques totalement \u00e9trang\u00e8res, comme des chiens, des chats, des lapins ou de grands oiseaux introduits dans son environnement exp\u00e9rimental. Les tentatives d&rsquo;accouplement avec des objets inanim\u00e9s \u00e9taient \u00e9galement fr\u00e9quentes : le primate tentait de copuler avec un tas de draps, un pneu en caoutchouc ou les montants m\u00e9talliques de sa cage.<\/p>\n<p>Au cours de ces assauts sexuels aberrants, le singe ne pr\u00eatait aucune attention aux r\u00e9actions de la cible. Si l&rsquo;animal sollicit\u00e9 hurlait, le griffait ou tentait furieusement de se d\u00e9gager, le sujet op\u00e9r\u00e9 ne se d\u00e9montait nullement et poursuivait son \u00e9treinte avec un d\u00e9tachement \u00e9motionnel m\u00e9canique absolu. La sexualit\u00e9 avait cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un acte relationnel ou procr\u00e9atif int\u00e9gr\u00e9 dans une dynamique sociale pour devenir une pure d\u00e9charge motrice lib\u00e9r\u00e9e de tout contr\u00f4le cortical sup\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>8.3 D\u00e9r\u00e9gulation neuroendocrinienne et d\u00e9sinhibition limbique<\/h3>\n<p>L&rsquo;explication neurobiologique de cette hypersexualit\u00e9 r\u00e9side dans la rupture brutale des connexions anatomiques inhibitrices descendantes qui relient normalement les structures limbiques temporales aux centres de commande de la reproduction situ\u00e9s dans la r\u00e9gion pr\u00e9optique m\u00e9diale et l&rsquo;hypothalamus ventrom\u00e9dian. Les travaux neurophysiologiques ult\u00e9rieurs ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;amygdale m\u00e9diale et le cortex p\u00e9rirhinal exercent, dans des conditions normales, un contr\u00f4le freinateur tonique sur les circuits neuronaux du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du dienc\u00e9phale qui r\u00e9gissent l&rsquo;\u00e9rection, la lubrification et les s\u00e9quences motrices de monte copulatoire.<\/p>\n<p>Lorsque le complexe amygdalien et les n\u00e9ocortex temporaux adjacents sont r\u00e9s\u00e9qu\u00e9s, ce frein r\u00e9gulateur est d\u00e9finitivement lev\u00e9. L&rsquo;hypothalamus se trouve alors en \u00e9tat de <em>d\u00e9sinhibition limbique<\/em> permanente, r\u00e9pondant de fa\u00e7on hyper-r\u00e9active \u00e0 la moindre stimulation aff\u00e9rente. En outre, la c\u00e9cit\u00e9 psychique contribue directement \u00e0 l&rsquo;indiff\u00e9renciation des partenaires : l&rsquo;animal ne sachant plus distinguer visuellement un m\u00e2le d&rsquo;une femelle, un cong\u00e9n\u00e8re d&rsquo;un chien, ou un \u00eatre vivant d&rsquo;un coussin en tissu, la pulsion sexuelle d\u00e9sinhib\u00e9e s&rsquo;ex\u00e9cute de mani\u00e8re aveugle sur n&rsquo;importe quel substrat physique offrant une opportunit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique minimale de monte.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit donc pas d&rsquo;une augmentation de la s\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;androg\u00e8nes p\u00e9riph\u00e9riques \u2014 les taux plasmatiques de testost\u00e9rone chez ces animaux op\u00e9r\u00e9s ne montrant aucune \u00e9l\u00e9vation anormale \u2014, mais bien d&rsquo;une d\u00e9faillance monumentale de l&rsquo;architecture neuro-fonctionnelle centrale qui sous-tend la s\u00e9lectivit\u00e9 \u00e9thologique et le contr\u00f4le inhibiteur de la sexualit\u00e9.<\/p>\n<h2>9. Les structures anatomiques sous-jacentes : le r\u00f4le d\u00e9terminant de l&rsquo;amygdale et du cortex temporal<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;amygdale : \u00e9picentre du traitement de la peur et de la saillance<\/h3>\n<p>Dans la monographie princeps de Kl\u00fcver et Bucy, l&rsquo;ensemble des alt\u00e9rations comportementales \u00e9tait attribu\u00e9 de mani\u00e8re globale \u00e0 l&rsquo;ablation conjointe du lobe temporal dans son int\u00e9gralit\u00e9 architecturale. Cependant, les d\u00e9cennies de micro-dissection anatomique et neurophysiologique qui suivirent permirent de fractionner ce syndrome et de rattacher chaque sympt\u00f4me \u00e0 des structures sous-jacentes pr\u00e9cises. Au c\u0153ur de cette dissection, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Complexe_amygdalien\">complexe amygdalien<\/a> \u00e9mergea comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 responsable de la spectaculaire transformation affective du syndrome.<\/p>\n<p>L&rsquo;amygdale, structure en forme d&rsquo;amande log\u00e9e dans la profondeur de la partie rostrale du lobe temporal, est subdivis\u00e9e en plusieurs sous-noyaux fonctionnellement distincts, notamment les noyaux basolat\u00e9raux, le noyau central et les noyaux corticom\u00e9diaux. Les noyaux basolat\u00e9raux re\u00e7oivent des projections sensorielles multimodales hautement convergentes issues de l&rsquo;ensemble des aires associatives corticales (visuelles, auditives, somesth\u00e9siques). C&rsquo;est au sein de ce r\u00e9seau synaptique que s&rsquo;op\u00e8re l&rsquo;association entre un stimulus neutre (par exemple, la forme allong\u00e9e d&rsquo;un serpent) et une exp\u00e9rience aversive primaire (danger, douleur), selon les r\u00e8gles du conditionnement r\u00e9pondant.<\/p>\n<p>Le noyau central de l&rsquo;amygdale, quant \u00e0 lui, constitue la voie de sortie motrice et v\u00e9g\u00e9tative majeure du syst\u00e8me, projetant massivement vers la substance grise p\u00e9riaqueducale du m\u00e9senc\u00e9phale (qui commande les r\u00e9ponses de figement moteur ou <em>freezing<\/em>), vers l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral (qui d\u00e9clenche la lib\u00e9ration de cat\u00e9cholamines et l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration cardio-respiratoire) et vers l&rsquo;axe corticotrope (s\u00e9cr\u00e9tion de cortisol). Chez les singes de Kl\u00fcver et Bucy, la destruction bilat\u00e9rale int\u00e9grale de ces noyaux amygdaliens brisait irr\u00e9m\u00e9diablement le pont entre la perception sensorielle et l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux sympathique. Le serpent n&rsquo;\u00e9tait plus per\u00e7u comme une menace car le relais synaptique capable de convertir son image r\u00e9tinienne en d\u00e9charge noradr\u00e9nergique et en posture de fuite avait \u00e9t\u00e9 physiquement \u00e9limin\u00e9.<\/p>\n<h3>9.2 Le cortex temporal inf\u00e9rieur et la voie occipito-temporale<\/h3>\n<p>Tandis que la composante \u00e9motionnelle (docilit\u00e9, extinction de la peur) trouvait son explication dans la destruction amygdalienne, la composante perceptive (c\u00e9cit\u00e9 psychique ou agnosie visuelle) fut rattach\u00e9e de mani\u00e8re \u00e9clatante aux n\u00e9ocortex de la convexit\u00e9 temporale ventro-lat\u00e9rale, et plus singuli\u00e8rement au <strong>gyrus temporal inf\u00e9rieur<\/strong> (d\u00e9sign\u00e9 comme l&rsquo;aire TE dans la nomenclature cytoarchitectonique de von Bonin et Bailey).<\/p>\n<p>Les travaux novateurs men\u00e9s \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950 par Mortimer Mishkin et Karl Pribram d\u00e9montr\u00e8rent avec une rigueur g\u00e9om\u00e9trique qu&rsquo;une l\u00e9sion \u00e9lective de l&rsquo;aire TE chez le macaque \u2014 respectant scrupuleusement l&rsquo;amygdale et l&rsquo;hippocampe sous-jacents \u2014 reproduisait fid\u00e8lement l&rsquo;agnosie visuelle pure sans induire la moindre modification du temp\u00e9rament \u00e9motionnel ou de la peur. Les animaux ainsi op\u00e9r\u00e9s demeuraient sauvages et agressifs, fuyaient paniqu\u00e9s devant les serpents, mais s&rsquo;av\u00e9raient totalement incapables d&rsquo;apprendre des t\u00e2ches complexes de discrimination visuelle ou de reconna\u00eetre des motifs g\u00e9om\u00e9triques.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire TE repr\u00e9sente le sommet hi\u00e9rarchique du traitement cortical des formes visuelles. Ses neurones poss\u00e8dent des champs r\u00e9cepteurs tr\u00e8s \u00e9tendus englobant le champ visuel central, et r\u00e9pondent \u00e0 des caract\u00e9ristiques dimensionnelles hautement structurales (angles, courbures, combinaisons tridimensionnelles), assurant le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;invariance perceptive (reconna\u00eetre un objet quelle que soit sa distance, sa rotation ou son illumination). La destruction de cette zone abolit le lexique structural des repr\u00e9sentations d&rsquo;objets : l&rsquo;information visuelle arrive brute et morcel\u00e9e sans jamais pouvoir \u00eatre coalesc\u00e9e en un percept conscient intelligible, jetant l&rsquo;animal dans une c\u00e9cit\u00e9 de la signification.<\/p>\n<h3>9.3 Le p\u00f4le temporal et les connexions limbico-corticales<\/h3>\n<p>Enfin, le tableau du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy ne peut \u00eatre pleinement saisi sans consid\u00e9rer l&rsquo;interruption des puissants faisceaux de substance blanche qui transitent par la pointe du lobe temporal (l&rsquo;aire TG de Brodmann ou p\u00f4le temporal) et relient les structures temporales au reste du manteau c\u00e9r\u00e9bral, au premier rang desquels figure le <strong>faisceau uncin\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p>Le faisceau uncin\u00e9 est une volumineuse autoroute de fibres my\u00e9linis\u00e9es d\u00e9crivant une trajectoire en crochet pour interconnecter le p\u00f4le temporal et l&rsquo;amygdale avec le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_orbitofrontal\">cortex orbitofrontal<\/a> et le gyrus cingulaire ant\u00e9rieur. Cette boucle temporo-frontale constitue l&rsquo;axe princeps de l&rsquo;\u00e9valuation contextuelle de la valeur de r\u00e9compense et du contr\u00f4le inhibiteur top-down des impulsions instinctives. En sectionnant ce contingent axonal, Bucy d\u00e9connectait fonctionnellement les syst\u00e8mes de jugement pr\u00e9frontaux des banques de m\u00e9moires temporales.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte contraignit la communaut\u00e9 neurobiologique \u00e0 remanier en profondeur les mod\u00e9lisations th\u00e9oriques de l&rsquo;\u00e9poque. En 1937, l&rsquo;anatomiste James Papez venait de publier sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie proposant un circuit anatomique unifi\u00e9 pour les \u00e9motions (le \u00ab circuit de Papez \u00bb), incluant l&rsquo;hippocampe, le fornix, les corps mamillaires de l&rsquo;hypothalamus, le noyau ant\u00e9rieur du thalamus et le cortex cingulaire. Les r\u00e9sultats monumentaux de Kl\u00fcver et Bucy vinrent d\u00e9montrer les lacunes criantes du mod\u00e8le initial de Papez, qui avait totalement omis l&rsquo;amygdale et les n\u00e9ocortex temporaux. C&rsquo;est l&rsquo;int\u00e9gration de ces structures d\u00e9couvertes par Kl\u00fcver et Bucy qui permit au neurophysiologiste Paul MacLean d&rsquo;\u00e9tendre le mod\u00e8le de Papez et de forger, au tournant des ann\u00e9es 1950, le concept r\u00e9volutionnaire de <strong>syst\u00e8me limbique<\/strong>.<\/p>\n<h2>10. Manifestations et transpositions cliniques chez l&rsquo;\u00eatre humain<\/h2>\n<h3>10.1 \u00c9tiologies du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy chez l&rsquo;homme<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;exp\u00e9rimentation de Kl\u00fcver et Bucy a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e sur des primates de laboratoire par le biais d&rsquo;ablations chirurgicales iatrog\u00e8nes, la m\u00e9decine clinique n&rsquo;a pas tard\u00e9 \u00e0 documenter la survenue spontan\u00e9e de cette m\u00eame constellation symptomatique chez l&rsquo;\u00eatre humain, r\u00e9sultant de processus pathologiques destructeurs touchant de fa\u00e7on bilat\u00e9rale les lobes temporaux ant\u00e9rieurs et m\u00e9diaux.<\/p>\n<p>La cause \u00e9tiologique la plus fr\u00e9quente et la plus classique est incontestablement l&rsquo;<strong>enc\u00e9phalite herp\u00e9tique<\/strong> aigu\u00eb, caus\u00e9e par le virus de l&rsquo;herp\u00e8s simplex de type 1 (HSV-1). Ce virus neurotrope pr\u00e9sente un tropisme \u00e9lectif et destructeur quasi miraculeux pour les structures du syst\u00e8me limbique temporal et orbitofrontal. Lors de la phase aigu\u00eb ou cicatricielle post-infectieuse, la n\u00e9crose h\u00e9morragique bitemporale massive induite par le virus engendre un syndrome de Kl\u00fcver-Bucy humain d&rsquo;une puret\u00e9 s\u00e9miologique parfois confondante avec les mod\u00e8les simiens.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres conditions pathologiques majeures peuvent reproduire ce tableau :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les traumatismes cranio-c\u00e9r\u00e9braux s\u00e9v\u00e8res<\/strong> : le p\u00f4le temporal et la base du cr\u00e2ne reposant sur les reliefs osseux tranchants de la petite aile du sph\u00e9no\u00efde, les m\u00e9canismes d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration-d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration brutale provoquent couramment des contusions n\u00e9crotiques et des h\u00e9matomes bitemporaux polaires.<\/li>\n<li><strong>Les maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives<\/strong> : particuli\u00e8rement la maladie d&rsquo;Alzheimer \u00e0 des stades tr\u00e8s avanc\u00e9s (qui d\u00e9bute dans la formation hippocampique et le cortex entorhinal avant d&rsquo;envahir l&rsquo;amygdale), et plus pr\u00e9cocement la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9g%C3%A9n%C3%A9rescence_lobaire_fronto-temporale\">d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence lobaire fronto-temporale<\/a> (DLFT), sp\u00e9cifiquement dans sa variante s\u00e9mantique ou sa variante comportementale, o\u00f9 l&rsquo;atrophie bitemporale asym\u00e9trique g\u00e9n\u00e8re un cort\u00e8ge de sympt\u00f4mes oraux et affectifs.<\/li>\n<li><strong>Les accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux bitemporaux<\/strong> : par occlusion embolique simultan\u00e9e ou s\u00e9quentielle des branches temporales des art\u00e8res c\u00e9r\u00e9brales post\u00e9rieures.<\/li>\n<li><strong>Les cons\u00e9quences chirurgicales tardives<\/strong> : r\u00e9sections neurochirurgicales bilat\u00e9rales historiquement tent\u00e9es pour le contr\u00f4le d&rsquo;\u00e9pilepsies temporales pharmacor\u00e9sistantes intraitables (comme le cas c\u00e9l\u00e8bre du patient H.M., bien que domin\u00e9 par l&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde globale).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Pr\u00e9sentation s\u00e9miologique compar\u00e9e chez l&rsquo;humain<\/h3>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, l&rsquo;expression du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy se distingue par des modulations cognitives complexes, li\u00e9es \u00e0 la pr\u00e9dominance du langage et de la culture dans notre esp\u00e8ce. La forme clinique \u00ab compl\u00e8te \u00bb \u2014 r\u00e9unissant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des six signes cardinaux de Kl\u00fcver et Bucy \u2014 demeure une raret\u00e9 m\u00e9dicale exceptionnelle. La pratique neurologique rencontre beaucoup plus commun\u00e9ment des formes \u00ab partielles \u00bb ou incompl\u00e8tes, o\u00f9 coexistent trois ou quatre composantes majeures.<\/p>\n<p>L&rsquo;agnosie visuelle s&rsquo;exprime typiquement sous la forme d&rsquo;une <em>prosopagnosie<\/em> s\u00e9v\u00e8re (l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue \u00e0 reconna\u00eetre les visages des proches, des enfants ou son propre reflet dans le miroir par la simple vue) associ\u00e9e \u00e0 une agnosie des objets et \u00e0 une perte s\u00e9mantique profonde : le patient voit un crayon, peut en d\u00e9crire la couleur ou la forme cylindrique, mais ne sait pas ce que c&rsquo;est ni comment l&rsquo;utiliser tant qu&rsquo;on ne l&rsquo;a pas plac\u00e9 dans sa main.<\/p>\n<p>L&rsquo;hyperoravit\u00e9 se traduit chez l&rsquo;humain par des comportements compulsifs de mise en bouche, une boulimie vorace et une modification radicale des pr\u00e9f\u00e9rences di\u00e9t\u00e9tiques. Les patients d\u00e9veloppent une app\u00e9tence d\u00e9mesur\u00e9e pour les substances sucr\u00e9es (hyperfagie sucr\u00e9e) et pr\u00e9sentent fr\u00e9quemment un syndrome de <strong>pica<\/strong>, tentant d&rsquo;ing\u00e9rer du savon, des m\u00e9gots de cigarettes, de la terre, des \u00e9pingles ou des emballages plastiques. L&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose s&rsquo;observe sous la forme d&rsquo;un comportement d&rsquo;errance distrait, le patient touchant compulsivement tous les objets des rayons d&rsquo;un magasin ou le mobilier de sa chambre d&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9motionnel, la transformation reproduit fid\u00e8lement la docilit\u00e9 simienne : des patients ant\u00e9rieurement col\u00e9riques, autoritaires ou anxieux deviennent totalement apathiques, indiff\u00e9rents aux mauvaises nouvelles les plus tragiques (comme le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un conjoint), affichant un sourire b\u00e9at et une perte totale des r\u00e9ponses de sursaut ou d&rsquo;appr\u00e9hension. Enfin, l&rsquo;hypersexualit\u00e9 humaine se manifeste rarement par des actes de viol ou d&rsquo;agression physique \u2014 compte tenu de l&rsquo;apathie concomitante \u2014, mais s&rsquo;exprime sous forme d&rsquo;une d\u00e9sinhibition verbale grossi\u00e8re permanente (propos obsc\u00e8nes, avances d\u00e9plac\u00e9es aux soignants), d&rsquo;une masturbation exhibitionniste r\u00e9p\u00e9t\u00e9e en public et d&rsquo;une rupture compl\u00e8te de la pudeur et des conventions sociales.<\/p>\n<h3>10.3 Prise en charge th\u00e9rapeutique et pharmacologique<\/h3>\n<p>La prise en charge du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy chez l&rsquo;\u00eatre humain repr\u00e9sente un d\u00e9fi m\u00e9dical, \u00e9thique et institutionnel colossal pour les \u00e9quipes de neurologie et de psychiatrie. En l&rsquo;absence de tout traitement curatif capable de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral bitemporal d\u00e9truit, les approches th\u00e9rapeutiques sont strictement symptomatiques, combinant ajustements pharmacologiques empiriques et mesures de s\u00e9curisation physique de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Sur le versant m\u00e9dicamenteux, les traitements visent en priorit\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler l&rsquo;hypersexualit\u00e9 d\u00e9stabilisante pour les familles et le personnel soignant, ainsi que l&rsquo;hyperactivit\u00e9 boulimique. L&rsquo;utilisation d&rsquo;inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inhibiteur_s%C3%A9lectif_de_la_recapture_de_la_s%C3%A9rotonine\">ISRS<\/a>) \u00e0 posologie \u00e9lev\u00e9e \u2014 tels que la sertraline ou la fluox\u00e9tine \u2014 a montr\u00e9 des b\u00e9n\u00e9fices tangibles en favorisant le contr\u00f4le des impulsions et en r\u00e9duisant la libido gr\u00e2ce \u00e0 leurs effets secondaires anorgasmiques et \u00e9moussants centraux. Les stabilisateurs de l&rsquo;humeur comme la carbamaz\u00e9pine, l&rsquo;acide valpro\u00efque ou la lamotrigine sont largement pr\u00e9conis\u00e9s, notamment en raison de leur double capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9venir les crises d&rsquo;\u00e9pilepsie temporale r\u00e9siduelles et \u00e0 mod\u00e9rer les fluctuations affectives et l&rsquo;agitation motrice.<\/p>\n<p>Dans les cas o\u00f9 l&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose et la boulimie mettent directement en jeu le pronostic vital par risque d&rsquo;\u00e9touffement ou d&rsquo;occlusion digestive sur corps \u00e9tranger, le recours \u00e0 des antipsychotiques atypiques \u00e0 faible dose (olanzapine, qu\u00e9tiapine, aripiprazole) est parfois in\u00e9vitable, bien qu&rsquo;il faille manier ces mol\u00e9cules avec une extr\u00eame pr\u00e9caution afin d&rsquo;\u00e9viter d&rsquo;aggraver l&rsquo;apathie ou de d\u00e9clencher des troubles extrapyramidaux. Parall\u00e8lement, la prise en charge exige une surveillance environnementale continue : verrouillage des placards contenant des d\u00e9tergents ou des couteaux, fractionnement des repas sous contr\u00f4le visuel direct pour \u00e9viter les fausses routes massives, et am\u00e9nagement d&rsquo;espaces de vie apais\u00e9s et d\u00e9nu\u00e9s de stimuli visuels hyper-m\u00e9tamorphosants.<\/p>\n<h2>11. Impact m\u00e9thodologique, controverses et port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/h2>\n<h3>11.1 Controverses \u00e9thiques et \u00e9volution du mod\u00e8le animal<\/h3>\n<p>Avec le recul historique que nous offre le XXIe si\u00e8cle, les protocoles chirurgicaux ex\u00e9cut\u00e9s par Heinrich Kl\u00fcver et Paul Bucy soul\u00e8vent in\u00e9vitablement de profondes interrogations d&rsquo;ordre \u00e9thique et bio\u00e9thique. Dans les ann\u00e9es 1930, l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale n&rsquo;\u00e9tait encadr\u00e9e par aucune des chartes d\u00e9ontologiques rigoureuses qui r\u00e9gissent aujourd&rsquo;hui la recherche biom\u00e9dicale, telles que le principe international des 3R (Remplacer, R\u00e9duire, Raffiner).<\/p>\n<p>L&rsquo;ablation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de structures limbiques vitales chez des primates hautement conscients et dou\u00e9s de vie affective complexe, g\u00e9n\u00e9rant des destructions comportementales majeures et p\u00e9rennes, a fait l&rsquo;objet de critiques r\u00e9trospectives s\u00e9v\u00e8res quant \u00e0 la souffrance inflig\u00e9e et \u00e0 l&rsquo;artificialit\u00e9 extr\u00eame des l\u00e9sions induites. La confrontation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;animaux d\u00e9sormais priv\u00e9s de leurs d\u00e9fenses naturelles avec des serpents pr\u00e9dateurs, bien que spectaculaire d&rsquo;un point de vue d\u00e9monstratif, illustre une \u00e9poque o\u00f9 la qu\u00eate de la donn\u00e9e scientifique brute primait sur la consid\u00e9ration du bien-\u00eatre de l&rsquo;animal sentiant.<\/p>\n<p>Ces controverses ont catalys\u00e9 une mutation profonde des m\u00e9thodologies d&rsquo;investigation en neurosciences. L&rsquo;\u00e8re des grandes lobectomies chirurgicales \u00ab sauvages \u00bb et invasives chez le primate non humain s&rsquo;est progressivement referm\u00e9e pour c\u00e9der la place \u00e0 des approches infiniment plus cibl\u00e9es et respectueuses : micro-l\u00e9sions st\u00e9r\u00e9otaxiques neurotoxiques par injection locale d&rsquo;acide ibot\u00e9nique (d\u00e9truisant s\u00e9lectivement les corps cellulaires neuronaux tout en pr\u00e9servant intacts les faisceaux d&rsquo;axones de passage), techniques d&rsquo;inactivation r\u00e9versible par refroidissement cryog\u00e9nique ou injection de muscimol, optog\u00e9n\u00e9tique, et surtout, d\u00e9ploiement massif de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique_fonctionnelle\">IRMf<\/a>) non invasive chez des sujets humains volontaires sains et pathologiques.<\/p>\n<h3>11.2 Le d\u00e9bat l\u00e9sion large versus dissection modulaire<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des neurosciences, les travaux de Kl\u00fcver et Bucy inaugur\u00e8rent un d\u00e9bat fondamental portant sur la dialectique entre <em>l\u00e9sion large en bloc<\/em> et <em>dissection anatomique modulaire<\/em>. L&rsquo;intervention de Bucy avait \u00e9t\u00e9 si radicale qu&rsquo;elle avait amput\u00e9 simultan\u00e9ment le n\u00e9ocortex temporal lat\u00e9ral, le cortex insulaire post\u00e9rieur, l&rsquo;hippocampe, l&rsquo;amygdale, le p\u00f4le temporal et les voies de substance blanche sous-jacentes. Pendant plus de quinze ans, la communaut\u00e9 m\u00e9dicale a commis l&rsquo;erreur d&rsquo;attribuer ce tableau global \u00e0 la \u00ab perte du lobe temporal \u00bb pris comme une entit\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e.<\/p>\n<p>Il fallut attendre la r\u00e9volution m\u00e9thodologique port\u00e9e par Mortimer Mishkin au National Institute of Mental Health (NIMH) \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1950 pour briser ce monobloc anatomique. Par une s\u00e9rie d&rsquo;ablations micro-chirurgicales ultras\u00e9lectives, Mishkin et ses collaborateurs d\u00e9mantel\u00e8rent minutieusement le syndrome :<\/p>\n<ul>\n<li>Ils prouv\u00e8rent que l&rsquo;<strong>agnosie visuelle<\/strong> proc\u00e9dait de l&rsquo;ex\u00e9r\u00e8se isol\u00e9e du cortex temporal inf\u00e9rieur (aire TE), confirmant la modularit\u00e9 du traitement sensoriel s\u00e9mantique.<\/li>\n<li>Ils d\u00e9montr\u00e8rent que les <strong>alt\u00e9rations affectives majeures<\/strong> (docilit\u00e9, extinction de la peur) d\u00e9coulaient sp\u00e9cifiquement de la destruction du complexe nucl\u00e9aire de l&rsquo;amygdale, et non de l&rsquo;hippocampe.<\/li>\n<li>Ils \u00e9tablirent que la r\u00e9section exclusive de la formation hippocampique induisait un d\u00e9ficit amn\u00e9sique pur sans toucher \u00e0 la peur, \u00e0 la sexualit\u00e9 ou \u00e0 la reconnaissance des objets.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9construction analytique brillante n&rsquo;a pas invalid\u00e9 la d\u00e9couverte de Kl\u00fcver et Bucy ; elle en a magnifi\u00e9 la port\u00e9e en r\u00e9v\u00e9lant que le syndrome bitemporal initial repr\u00e9sentait en r\u00e9alit\u00e9 la juxtaposition anatomique de sous-syst\u00e8mes sp\u00e9cialis\u00e9s fonctionnant en r\u00e9seau int\u00e9gr\u00e9 au sein de la fosse c\u00e9r\u00e9brale temporale.<\/p>\n<h3>11.3 Rupture de paradigme dans la conception du cerveau \u00e9motionnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact scientifique de l&rsquo;exp\u00e9rience de Kl\u00fcver et Bucy d\u00e9passe largement le cadre strict de la s\u00e9miologie : elle a provoqu\u00e9 une v\u00e9ritable rupture paradigmatique dans la conceptualisation du cerveau \u00e9motionnel. Jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1930, les mod\u00e8les neurophysiologiques dominants de l&rsquo;\u00e9motion \u2014 symbolis\u00e9s par la c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie de Walter Cannon et Philip Bard \u2014 cantonnaient la g\u00e9n\u00e9ration et l&rsquo;expression des affects \u00e0 l&rsquo;hypothalamus et au tronc c\u00e9r\u00e9bral inf\u00e9rieur. Dans cette perspective, le cortex c\u00e9r\u00e9bral n&rsquo;\u00e9tait envisag\u00e9 que comme un simple frein inhibiteur global, une coquille sup\u00e9rieure r\u00e9primant les d\u00e9charges sous-corticales primaires sans participer de mani\u00e8re intime au contenu de l&rsquo;exp\u00e9rience affective.<\/p>\n<p>Les observations de Kl\u00fcver et Bucy ont pulv\u00e9ris\u00e9 cette vision binaire archa\u00efque opposant un \u00ab cortex rationnel \u00bb \u00e0 un \u00ab dienc\u00e9phale animal \u00bb. En d\u00e9montrant que la destruction de portions hautement sp\u00e9cialis\u00e9es du cortex et des noyaux sous-corticaux temporaux transformait de mani\u00e8re qualitative et diff\u00e9renci\u00e9e la peur, la col\u00e8re, l&rsquo;app\u00e9tence alimentaire et la s\u00e9lection sexuelle, les deux chercheurs ont prouv\u00e9 que les \u00e9motions rel\u00e8vent d&rsquo;un traitement cognitif \u00e9labor\u00e9, d&rsquo;une v\u00e9ritable <em>intelligence perceptive<\/em> localis\u00e9e dans le manteau h\u00e9misph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Cette avanc\u00e9e majeure a scell\u00e9 la fin de la dichotomie cart\u00e9sienne entre cognition et affectivit\u00e9. L&rsquo;\u00e9motion cessait d&rsquo;\u00eatre une simple perturbation physiologique visc\u00e9rale pour devenir un processus d&rsquo;\u00e9valuation s\u00e9mantique complexe par lequel le syst\u00e8me nerveux attribue une signification existentielle et adaptative aux objets du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage moderne dans les neurosciences affectives et cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 Les th\u00e9ories contemporaines de l&rsquo;\u00e9motion : de Joseph LeDoux \u00e0 Antonio Damasio<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel des d\u00e9couvertes de Kl\u00fcver et Bucy irrigue de fa\u00e7on directe les \u00e9difices th\u00e9oriques majeurs des neurosciences contemporaines. La compr\u00e9hension du r\u00f4le primordial de l&rsquo;amygdale dans l&rsquo;architecture de la peur a trouv\u00e9 son prolongement le plus achev\u00e9 dans les travaux de Joseph LeDoux sur le conditionnement de la peur chez le rongeur. LeDoux a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une double voie de traitement neuronal convergente vers l&rsquo;amygdale :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, une \u00ab voie basse \u00bb (sous-corticale, thalamo-amygdalienne directe), extr\u00eamement rapide, grossi\u00e8re et inconsciente, permettant \u00e0 l&rsquo;organisme d&rsquo;initier une r\u00e9ponse motrice de survie instantan\u00e9e face \u00e0 un stimulus potentiellement mena\u00e7ant avant m\u00eame de savoir de quoi il s&rsquo;agit. D&rsquo;autre part, une \u00ab voie haute \u00bb (corticale, passant par le cortex visuel et le cortex temporal inf\u00e9rieur), plus lente, hautement discriminative et conscious, qui affine l&rsquo;identification de l&rsquo;objet et confirme ou d\u00e9samorce la r\u00e9action d&rsquo;alarme initiale. Chez les singes de Kl\u00fcver et Bucy, ces deux voies \u00e9taient chirurgicalement d\u00e9capit\u00e9es \u00e0 leur point d&rsquo;aboutissement limbique, interdisant toute gen\u00e8se de l&rsquo;affect phobique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la th\u00e9orie des marqueurs somatiques d\u00e9velopp\u00e9e par Antonio Damasio dans son ouvrage s\u00e9minal <em>L&rsquo;Erreur de Descartes<\/em> prend racine dans l&rsquo;analyse neuropsychologique du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy. Damasio soutient que la prise de d\u00e9cision rationnelle et la conduite sociale adaptative d\u00e9pendent imp\u00e9rativement de signaux physiologiques et \u00e9motionnels inconscients (les \u00ab marqueurs somatiques \u00bb) orchestr\u00e9s par l&rsquo;axe amygdale-cortex orbitofrontal. Le singe bitemporal illustre \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame ce qui advient lorsque la machinerie d&rsquo;attribution des marqueurs somatiques est an\u00e9antie : l&rsquo;individu est r\u00e9duit \u00e0 une rationalit\u00e9 purement g\u00e9om\u00e9trique, aveugle \u00e0 la valeur \u00e9motionnelle des choix, s&rsquo;exposant ainsi \u00e0 une destruction sociale et physique imm\u00e9diate.<\/p>\n<h3>12.2 Applications en neuropsychiatrie contemporaine<\/h3>\n<p>Dans le champ de la psychiatrie biologique et de la psychopathologie clinique, le paradigme de Kl\u00fcver et Bucy continue d&rsquo;offrir une grille de lecture inestimable pour d\u00e9crypter les anomalies fonctionnelles du r\u00e9seau limbique sous-tendant de nombreuses affections mentales graves.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;exact oppos\u00e9 de la docilit\u00e9 et de l&rsquo;extinction de la peur caract\u00e9risant le syndrome de Kl\u00fcver-Bucy, les <strong>troubles anxieux majeurs<\/strong>, les phobies sp\u00e9cifiques et le syndrome de stress post-traumatique (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">SSPT<\/a>) sont aujourd&rsquo;hui compris comme des \u00e9tats d&rsquo;hyper-r\u00e9activit\u00e9 pathologique de l&rsquo;amygdale, associ\u00e9s \u00e0 une d\u00e9faillance de l&rsquo;inhibition descendante exerc\u00e9e par le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian. Les patients traumatis\u00e9s revivent de mani\u00e8re it\u00e9rative la terreur car leur amygdale \u00e9choue \u00e0 \u00e9teindre la valeur aversive des stimuli environnementaux associ\u00e9s au traumatisme.<\/p>\n<p>Inversement, le mod\u00e8le du syndrome de Kl\u00fcver-Bucy s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement f\u00e9cond pour appr\u00e9hender la neurobiologie de la <strong>psychopathie<\/strong> et des troubles des conduites chez l&rsquo;humain. Des \u00e9tudes neuro-fonctionnelles men\u00e9es chez des criminels psychopathes ont mis en \u00e9vidence un hypo-fonctionnement structural et fonctionnel marqu\u00e9 du complexe amygdalien : ces individus pr\u00e9sentent un d\u00e9ficit massif du conditionnement aversif, une absence d&#8217;empathie face \u00e0 la d\u00e9tresse faciale d&rsquo;autrui et une imperm\u00e9abilit\u00e9 frappante \u00e0 la peur de la punition, dessinant une v\u00e9ritable forme subclinique, d\u00e9veloppementale et s\u00e9lective du tableau affectif mis en lumi\u00e8re par Kl\u00fcver et Bucy en 1937.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les m\u00e9canismes d&rsquo;hyper-m\u00e9tamorphose et d&rsquo;addiction comportementale sont aujourd&rsquo;hui r\u00e9analys\u00e9s \u00e0 travers le prisme de la dysr\u00e9gulation des circuits dopaminergiques striato-amygdaliens r\u00e9gulant l&rsquo;attribution aberrante de saillance incitative, ouvrant de nouvelles pistes pour la prise en charge des compulsions alimentaires et des d\u00e9viations pulsionnelles chez l&rsquo;adulte.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : p\u00e9rennit\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9couverte fondamentale<\/h3>\n<p>Pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa publication initiale dans l&rsquo;<em>American Journal of Physiology<\/em>, l&rsquo;exp\u00e9rience princeps de Heinrich Kl\u00fcver et Paul Bucy conserve une place monumentale dans le panth\u00e9on des sciences du cerveau. Ce qui avait d\u00e9but\u00e9 comme une modeste enqu\u00eate psychopharmacologique sur les effets visuels de la mescaline est devenu, par la gr\u00e2ce de la rigueur m\u00e9thodologique et de la curiosit\u00e9 interdisciplinaire, l&rsquo;une des pierres angulaires de la neuropsychologie moderne.<\/p>\n<p>En arrachant le lobe temporal \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 anatomique dans laquelle il \u00e9tait maintenu, Kl\u00fcver et Bucy ont prouv\u00e9 de mani\u00e8re p\u00e9remptoire que notre capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre un visage familier, \u00e0 savourer un aliment, \u00e0 fuir le danger mortel, \u00e0 r\u00e9guler notre sexualit\u00e9 et \u00e0 tisser des liens sociaux harmonieux ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une entit\u00e9 m\u00e9taphysique impalpable, mais d&rsquo;une machinerie neuronale extraordinairement raffin\u00e9e ancr\u00e9e au plus profond de nos h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<p>Le syndrome de Kl\u00fcver-Bucy demeure ainsi la passerelle historique classique par laquelle la neuroanatomie chirurgicale, l&rsquo;\u00e9thologie compar\u00e9e et la clinique psychiatrique ont scell\u00e9 leur alliance ind\u00e9fectible. Il continue de rappeler aux neuroscientifiques et aux philosophes de l&rsquo;esprit que l&rsquo;exp\u00e9rience consciente et la vie affective ne sont pas des spectatrices d\u00e9sincarn\u00e9es du monde physique, mais des fonctions biologiques incarn\u00e9es, model\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution pour arracher le vivant au chaos de l&rsquo;environnement et pr\u00e9server son int\u00e9grit\u00e9 dans la trame complexe du monde r\u00e9el.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bucy, P. C., &amp; Kl\u00fcver, H. (1940). An anatomical investigation of the temporal lobe in the monkey (<em>Macaca mulatta<\/em>). <em>Journal of Comparative Neurology<\/em>, 73(2), 267\u2013294. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.900730207\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.900730207<\/a><\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1994). <em>Descartes&rsquo; error: Emotion, reason, and the human brain<\/em>. G.P. Putnam&rsquo;s Sons.<\/li>\n<li>Hayman, L. A., Rexer, J. L., Pavol, M. A., Strite, D., &amp; Meyers, C. A. (1998). Kl\u00fcver-Bucy syndrome after bilateral temporal lobectomy: A 40-year follow-up of the first human case. <em>The Journal of Neuropsychiatry and Clinical Neurosciences<\/em>, 10(2), 226\u2013228. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/jnp.10.2.226\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/jnp.10.2.226<\/a><\/li>\n<li>Kl\u00fcver, H. (1928). <em>Mescal: The &lsquo;divine&rsquo; plant and its psychological effects<\/em>. Kegan Paul, Trench, Trubner &amp; Co.<\/li>\n<li>Kl\u00fcver, H. (1933). <em>Behavior mechanisms in monkeys<\/em>. The University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Kl\u00fcver, H., &amp; Bucy, P. C. (1937). \u00ab\u00a0Psychic blindness\u00a0\u00bb and other symptoms following bilateral temporal lobectomy in rhesus monkeys. <em>American Journal of Physiology<\/em>, 119, 352\u2013353.<\/li>\n<li>Kl\u00fcver, H., &amp; Bucy, P. C. (1938). An analysis of certain effects of bilateral superficial temporal lobectomy in the rhesus monkey, with special reference to \u00ab\u00a0psychic blindness\u00a0\u00bb. <em>The Journal of Psychology<\/em>, 5(1), 33\u201354. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/00223980.1938.9917551\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/00223980.1938.9917551<\/a><\/li>\n<li>Kl\u00fcver, H., &amp; Bucy, P. C. (1939). Preliminary analysis of functions of the temporal lobes in monkeys. <em>Archives of Neurology &amp; Psychiatry<\/em>, 42(6), 979\u20131000. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1939.02270240017001\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1939.02270240017001<\/a><\/li>\n<li>LeDoux, J. E. (1996). <em>The emotional brain: The mysterious underpinnings of emotional life<\/em>. Simon &amp; Schuster.<\/li>\n<li>Lilly, R., Cummings, J. L., Benson, D. F., &amp; Frankel, M. (1983). The human Kl\u00fcver-Bucy syndrome. <em>Neurology<\/em>, 33(9), 1141\u20131145. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1212\/wnl.33.9.1141\">https:\/\/doi.org\/10.1212\/wnl.33.9.1141<\/a><\/li>\n<li>MacLean, P. D. (1952). Some psychiatric implications of physiological studies on frontotemporal portion of limbic system (visceral brain). <em>Electroencephalography and Clinical Neurophysiology<\/em>, 4(4), 407\u2013418. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0013-4694(52)90073-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0013-4694(52)90073-4<\/a><\/li>\n<li>Mishkin, M. (1954). Visual discrimination performance following partial ablations of the temporal lobe: II. Ventral surface vs. hippocampus. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 47(3), 187\u2013193. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061559\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061559<\/a><\/li>\n<li>Mishkin, M., &amp; Pribram, K. H. (1954). Visual discrimination performance following partial ablations of the temporal lobe: I. Value of neodecortication in monkey. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 47(1), 14\u201320. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054817\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0054817<\/a><\/li>\n<li>Munk, H. (1881). <em>Ueber die Functionen der Grosshirnrinde: Gesammelte Mittheilungen aus den Jahren 1877\u20131880<\/em>. Hirschwald.<\/li>\n<li>Papez, J. W. (1937). A proposed mechanism of emotion. <em>Archives of Neurology &amp; Psychiatry<\/em>, 38(4), 725\u2013743. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1937.02260220069003\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1937.02260220069003<\/a><\/li>\n<li>Terzian, H., &amp; Dalle Ore, G. (1955). Syndrome of Kl\u00fcver and Bucy: Reproduced in man by bilateral removal of the temporal lobes. <em>Neurology<\/em>, 5(6), 373\u2013380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1212\/wnl.5.6.373\">https:\/\/doi.org\/10.1212\/wnl.5.6.373<\/a><\/li>\n<li>Ungerleider, L. G., &amp; Mishkin, M. (1982). Two cortical visual systems. In D. J. Ingle, M. A. Goodale, &amp; R. J. W. Mansfield (Eds.), <em>Analysis of visual behavior<\/em> (pp. 549\u2013586). The MIT Press.<\/li>\n<li>Zola-Morgan, S., Squire, L. R., Alvarez-Royo, P., &amp; Clower, R. P. (1991). Independence of memory functions and emotional behavior: Separate contributions of the hippocampal formation and the amygdala. <em>Hippocampus<\/em>, 1(2), 207\u2013220. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/hipo.450010208\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/hipo.450010208<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique d\u00e9taill\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience historique de Kl\u00fcver et Bucy sur la lobectomie temporale, le r\u00f4le de l&rsquo;amygdale et les neurosciences affectives.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,459],"tags":[6663,6676,173,6677,6675],"class_list":["post-4720","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neurosciences","tag-amygdale","tag-heinrich-kluver","tag-neuropsychologie","tag-paul-bucy","tag-syndrome-de-kluver-bucy"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4720","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4720"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4720\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4720"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4720"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4720"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}