{"id":4692,"date":"2026-09-11T11:51:07","date_gmt":"2026-09-11T11:51:07","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-decouverte-potentialisation-long-terme-ltp-terje-lomo-tim-bliss\/"},"modified":"2026-09-11T11:51:07","modified_gmt":"2026-09-11T11:51:07","slug":"experience-decouverte-potentialisation-long-terme-ltp-terje-lomo-tim-bliss","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-decouverte-potentialisation-long-terme-ltp-terje-lomo-tim-bliss","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience de d\u00e9couverte de la potentialisation \u00e0 long terme (LTP) &#8211; Terje L\u00f8mo et Tim Bliss"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9lucidation des bases mat\u00e9rielles de la m\u00e9moire constitue sans conteste l&rsquo;un des accomplissements les plus vertigineux des neurosciences modernes. Pendant des si\u00e8cles, la question de savoir comment des exp\u00e9riences fugaces, des apprentissages moteurs ou des souvenirs affectifs s&rsquo;inscrivent de mani\u00e8re p\u00e9renne dans la substance physique du cerveau est demeur\u00e9e confin\u00e9e aux sp\u00e9culations de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la psychologie introspective. D\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle, les pionniers de la neuroanatomie avaient intuitivement postul\u00e9 que les jonctions intercellulaires devaient abriter la trace de nos v\u00e9cus. Pourtant, la d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale directe qu&rsquo;une voie synaptique pouvait modifier durablement et s\u00e9lectivement son efficacit\u00e9 de transmission en r\u00e9ponse \u00e0 un sch\u00e9ma sp\u00e9cifique d&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrique faisait cruellement d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Ce verrou fondamental a saut\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 1960 et 1970, au sein de l&rsquo;Institut de neurophysiologie de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oslo, gr\u00e2ce aux travaux conjoints du jeune chercheur norv\u00e9gien Terje L\u00f8mo et du neurophysiologiste britannique Timothy Bliss. En \u00e9tudiant la transmission synaptique monosynaptique entre la voie perforante et les cellules granulaires du gyrus dent\u00e9 chez le lapin, ces chercheurs ont d\u00e9couvert qu&rsquo;un bref train de stimulations \u00e9lectriques \u00e0 haute fr\u00e9quence entra\u00eenait un accroissement spectaculaire et prolong\u00e9 de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la transmission synaptique. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, initialement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de potentialisation \u00e0 long terme (<em>Long-Term Potentiation<\/em> ou LTP), allait devenir le mod\u00e8le cellulaire et mol\u00e9culaire de r\u00e9f\u00e9rence pour l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;engramme mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>La publication de leurs r\u00e9sultats dans deux articles fondateurs parus en 1973 dans <em>The Journal of Physiology<\/em> a marqu\u00e9 un point de bascule \u00e9pist\u00e9mologique. En reliant la dynamique biophysique des potentiels de membrane aux concepts th\u00e9oriques de la plasticit\u00e9 hebbienne formul\u00e9s un quart de si\u00e8cle plus t\u00f4t, L\u00f8mo et Bliss ont jet\u00e9 un pont empirique in\u00e9branlable entre l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cellulaire et les sciences cognitives. Cet article retrace en profondeur l&rsquo;histoire, la m\u00e9thodologie rigoureuse, les implications biophysiques et l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique colossal de cette exp\u00e9rience s\u00e9minale qui a r\u00e9volutionn\u00e9 notre compr\u00e9hension de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et fondements th\u00e9oriques de la plasticit\u00e9 synaptique<\/h2>\n<h3>1.1 Les pr\u00e9misses conceptuelles de Santiago Ram\u00f3n y Cajal et Donald Hebb<\/h3>\n<p>L&rsquo;id\u00e9e que le cerveau s&rsquo;adapte \u00e0 son environnement par une alt\u00e9ration physique de ses connexions trouve ses racines les plus profondes dans les travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1906\/cajal\/biographical\/\">Santiago Ram\u00f3n y Cajal<\/a>. En \u00e9tablissant la th\u00e9orie neuronale \u00e0 l&rsquo;aide de la coloration argentique de Golgi, Cajal comprit que le syst\u00e8me nerveux n&rsquo;\u00e9tait point un syncytium continu, mais un r\u00e9seau discret de cellules ind\u00e9pendantes s\u00e9par\u00e9es par d&rsquo;infimes discontinuit\u00e9s. D\u00e8s sa conf\u00e9rence solennelle devant la Royal Society de Londres en 1894, Cajal formula l&rsquo;hypoth\u00e8se pr\u00e9monitoire que l&rsquo;exercice mental et l&rsquo;apprentissage ne r\u00e9sultaient pas de la cr\u00e9ation de nouveaux neurones, mais du renforcement et de la prolif\u00e9ration des prolongements cellulaires \u2013 les dendrites et les axones \u2013 am\u00e9liorant ainsi l&rsquo;efficacit\u00e9 des communications interneuronales.<\/p>\n<p>Cette intuition morphologique remarquable resta toutefois purement th\u00e9orique jusqu&rsquo;au milieu du XXe si\u00e8cle. En 1949, le psychologue canadien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pure.mcgill.ca\/en\/persons\/donald-olding-hebb\">Donald O. Hebb<\/a> publia son ouvrage fondamental, <em>The Organization of Behavior<\/em>, dans lequel il formula une proposition neurophysiologique d\u00e9terminante. Hebb postulait que lorsqu&rsquo;un axone d&rsquo;un neurone A est suffisamment proche pour exciter un neurone B de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et persistante, un processus m\u00e9tabolique ou une modification structurelle se produit dans l&rsquo;une ou les deux cellules, augmentant l&rsquo;efficacit\u00e9 avec laquelle A fait d\u00e9charger B. Ce postulat de co\u00efncidence temporelle \u2013 synth\u00e9tis\u00e9 plus tard par la c\u00e9l\u00e8bre formule <em>\u00ab cells that fire together, wire together \u00bb<\/em> \u2013 introduisait l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une synapse modifiable d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9 corr\u00e9l\u00e9e pr\u00e9- et postsynaptique.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance intellectuelle du postulat hebbien, la neurophysiologie des ann\u00e9es 1950 \u00e9tait totalement d\u00e9pourvue de preuves empiriques directes pour appuyer cette hypoth\u00e8se. Les chercheurs \u00e9tudiaient les r\u00e9flexes ou le conditionnement pavlovien \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle comportementale, tandis que les \u00e9lectrophysiologistes cellulaires mesuraient des potentiels membranaires statiques, sans parvenir \u00e0 combler l&rsquo;ab\u00eeme s\u00e9parant les concepts psychologiques de la m\u00e9moire et la r\u00e9alit\u00e9 biophysique des synapses centrales de mammif\u00e8res.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie synaptique avant les travaux d&rsquo;Oslo<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, les sommit\u00e9s de la neurophysiologie, emmen\u00e9es par le prix Nobel <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1963\/eccles\/biographical\/\">Sir John Carew Eccles<\/a>, se concentraient presque exclusivement sur la moelle \u00e9pini\u00e8re. Le mod\u00e8le de pr\u00e9dilection \u00e9tait le r\u00e9flexe monosynaptique spinal chez le chat, caract\u00e9ris\u00e9 par des connexions entre les fibres aff\u00e9rentes primaires Ia et les motoneurones spinaux. Les travaux m\u00e9ticuleux d&rsquo;Eccles permirent de d\u00e9cortiquer les bases ioniques des potentiels postsynaptiques excitateurs (EPSP) et inhibiteurs (IPSP), \u00e9tablissant la nature chimique pr\u00e9dominante de la transmission synaptique dans le syst\u00e8me nerveux central des vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Cependant, les ph\u00e9nom\u00e8nes de plasticit\u00e9 mis en \u00e9vidence dans la moelle \u00e9pini\u00e8re se r\u00e9v\u00e9laient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Les neurophysiologistes observaient couramment une facilitation post-t\u00e9tanique (<em>Post-Tetanic Potentiation<\/em>, ou PTP), au cours de laquelle une salve de stimulations rapides augmentait l&rsquo;amplitude de la r\u00e9ponse r\u00e9flexe pendant quelques secondes ou, tout au plus, quelques minutes. Cette facilitation r\u00e9sultait d&rsquo;une accumulation transitoire d&rsquo;ions calcium dans la terminaison pr\u00e9synaptique, mais elle se dissipait in\u00e9luctablement, revenant \u00e0 la ligne de base sans laisser de trace durable. Eccles lui-m\u00eame consid\u00e9rait la moelle \u00e9pini\u00e8re comme un syst\u00e8me de transmission rigide, programm\u00e9 pour la fid\u00e9lit\u00e9 motrice plut\u00f4t que pour le stockage d&rsquo;informations.<\/p>\n<p>La recherche d&rsquo;une modification synaptique durable s&rsquo;est donc progressivement d\u00e9plac\u00e9e vers les structures t\u00e9lenc\u00e9phaliques et le cortex c\u00e9r\u00e9bral, consid\u00e9r\u00e9s comme les si\u00e8ges potentiels de la m\u00e9moire. Mais aborder le cortex in vivo posait des d\u00e9fis techniques consid\u00e9rables. Les circuits corticaux pr\u00e9sentaient une complexit\u00e9 tridimensionnelle d\u00e9courageante, faite d&rsquo;interconnexions r\u00e9ciproques, d&rsquo;inhibitions en boucle et d&rsquo;une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 spatiale qui rendait l&rsquo;enregistrement de r\u00e9ponses extracellulaires synchrones et stables particuli\u00e8rement al\u00e9atoire et difficilement reproductible.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;hippocampe comme structure d&rsquo;int\u00e9r\u00eat neurobiologique et cognitif<\/h3>\n<p>L&rsquo;orientation des recherches vers la formation hippocampique a \u00e9t\u00e9 catalys\u00e9e par une d\u00e9couverte clinique majeure survenue au milieu des ann\u00e9es 1950. En 1957, le neurochirurgien William Scoville et la neuropsychologue Brenda Milner publi\u00e8rent leur \u00e9tude classique sur le patient <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2454\">H.M. (Henry Molaison)<\/a>. Apr\u00e8s une r\u00e9section chirurgicale bilat\u00e9rale des lobes temporaux m\u00e9diaux, incluant une large portion de l&rsquo;hippocampe, entreprise pour soulager une \u00e9pilepsie r\u00e9fractaire, H.M. pr\u00e9senta une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde absolue et irr\u00e9versible, incapable d&rsquo;encoder de nouveaux souvenirs d\u00e9claratifs tout en conservant sa m\u00e9moire proc\u00e9durale et ses facult\u00e9s intellectuelles intactes.<\/p>\n<p>Cette observation humaine spectaculaire pla\u00e7a imm\u00e9diatement l&rsquo;hippocampe au centre des investigations sur la m\u00e9moire. De surcro\u00eet, les anatomistes et physiologistes r\u00e9alis\u00e8rent que cette structure archicorticale poss\u00e9dait une architecture bien plus favorable aux investigations biophysiques que le n\u00e9ocortex. Sous la direction de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ae-info.org\/ae\/Member\/Andersen_Per\">Per Andersen<\/a>, professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oslo, la cytoarchitecture de l&rsquo;hippocampe commen\u00e7a \u00e0 \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9e selon l&rsquo;hypoth\u00e8se lamellaire. Andersen d\u00e9montra que l&rsquo;hippocampe \u00e9tait organis\u00e9 en tranches fonctionnelles parall\u00e8les, orient\u00e9es transversalement le long de son grand axe longitudinal.<\/p>\n<p>Au sein de cette organisation lamellaire, le circuit trisynaptique offrait une disposition g\u00e9om\u00e9trique id\u00e9ale. La voie perforante, issue du cortex entorhinal, projetait de mani\u00e8re massive, unidirectionnelle et hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e sur les dendrites apicales des cellules granulaires du gyrus dent\u00e9. Cette s\u00e9gr\u00e9gation spatiale stricte entre les corps cellulaires, align\u00e9s dans une couche dense, et les arborisations dendritiques, dispos\u00e9es en palissade dans la couche mol\u00e9culaire, fournissait une configuration g\u00e9om\u00e9trique parfaite pour la sommation spatiale des courants extracellulaires, ouvrant la voie \u00e0 des enregistrements \u00e9lectrophysiologiques d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<h2>2. Les observations initiales de Terje L\u00f8mo \u00e0 Oslo (1966-1968)<\/h2>\n<h3>2.1 Le laboratoire de Per Andersen et les premi\u00e8res stimulations t\u00e9taniques<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1960, l&rsquo;Institut de neurophysiologie de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oslo, dirig\u00e9 par Per Andersen, s&rsquo;\u00e9tait hiss\u00e9 \u00e0 la pointe mondiale de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie du syst\u00e8me nerveux central. Andersen, ancien \u00e9l\u00e8ve d&rsquo;Eccles \u00e0 Canberra, avait import\u00e9 en Norv\u00e8ge les techniques les plus sophistiqu\u00e9es d&rsquo;enregistrement intracellulaire et extracellulaire in vivo. C&rsquo;est dans ce sanctuaire acad\u00e9mique d&rsquo;excellence que le jeune m\u00e9decin et doctorant Terje L\u00f8mo entreprit d&rsquo;explorer les m\u00e9canismes synaptiques r\u00e9gissant le gyrus dent\u00e9 du lapin anesth\u00e9si\u00e9.<\/p>\n<p>Le projet initial de L\u00f8mo consistait \u00e0 caract\u00e9riser la physiologie fondamentale de la voie perforante. Il cherchait \u00e0 comprendre comment la fr\u00e9quence des signaux aff\u00e9rents influen\u00e7ait le contr\u00f4le inhibiteur et excitateur exerc\u00e9 sur les cellules granulaires. En positionnant m\u00e9ticuleusement des \u00e9lectrodes de stimulation bipolaires dans le cortex entorhinal et des micro\u00e9lectrodes d&rsquo;enregistrement dans le gyrus dent\u00e9, L\u00f8mo \u00e9tudiait les r\u00e9ponses de champ \u00e9lectrique g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par un stimulus test unique \u00e0 basse fr\u00e9quence.<\/p>\n<p>Afin de tester les limites de transmission de cette voie monosynaptique et d&rsquo;analyser les effets de l&rsquo;inhibition r\u00e9currente, L\u00f8mo d\u00e9cida d&rsquo;appliquer des trains de stimulations \u00e9lectriques r\u00e9p\u00e9titives \u00e0 haute fr\u00e9quence (stimulations t\u00e9taniques de 10 \u00e0 20 Hz pendant plusieurs secondes). L&rsquo;attente conventionnelle, forg\u00e9e par des d\u00e9cennies d&rsquo;\u00e9tudes sur la moelle \u00e9pini\u00e8re, \u00e9tait d&rsquo;observer une facilitation transitoire s&rsquo;\u00e9teignant rapidement apr\u00e8s quelques secondes. Au lieu de cela, L\u00f8mo constata avec stup\u00e9faction que l&rsquo;amplitude et la pente des r\u00e9ponses synaptiques \u00e9voqu\u00e9es par les chocs tests demeuraient consid\u00e9rablement accrues longtemps apr\u00e8s la fin du train t\u00e9tanique, sans manifester la moindre tendance \u00e0 r\u00e9gresser vers le niveau basal.<\/p>\n<h3>2.2 La communication pr\u00e9liminaire de 1966 et la phase exploratoire<\/h3>\n<p>Conscient du caract\u00e8re atypique de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, Terje L\u00f8mo consigna rigoureusement ses observations et pr\u00e9senta ses premiers r\u00e9sultats lors de la r\u00e9union de la Soci\u00e9t\u00e9 Scandinave de Physiologie \u00e0 Turku en 1966. Le r\u00e9sum\u00e9 publi\u00e9 dans les <em>Acta Physiologica Scandinavica<\/em> sous le titre <em>\u00ab Frequency potentiation of excitatory synaptic activity in the dentate area of the hippocampal formation \u00bb<\/em> constitue la premi\u00e8re mention \u00e9crite dans la litt\u00e9rature scientifique de ce qui allait devenir la potentialisation \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>L\u00f8mo y d\u00e9crivait clairement deux composantes distinctes cons\u00e9cutives \u00e0 une stimulation r\u00e9p\u00e9titive : d&rsquo;une part, une facilitation imm\u00e9diate mais \u00e9vanescente, analogue \u00e0 la PTP classique ; d&rsquo;autre part, une augmentation prolong\u00e9e de l&rsquo;amplitude du potentiel de champ postsynaptique qui se maintenait pendant plusieurs heures. Cette seconde phase ne ressemblait \u00e0 rien de ce qui avait \u00e9t\u00e9 document\u00e9 dans la moelle \u00e9pini\u00e8re ou le syst\u00e8me nerveux p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la communaut\u00e9 scientifique accueillit cette br\u00e8ve communication avec une r\u00e9serve prudente. S&rsquo;agissait-il d&rsquo;un art\u00e9fact li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration locale du tissu c\u00e9r\u00e9bral sous l&rsquo;\u00e9lectrode ? D&rsquo;une instabilit\u00e9 m\u00e9canique du montage st\u00e9r\u00e9otaxique ? Ou encore d&rsquo;un effet pharmacologique insidieux de l&rsquo;anesth\u00e9sie aux barbituriques ? L\u00f8mo savait qu&rsquo;avant de proclamer la d\u00e9couverte d&rsquo;un m\u00e9canisme biologique stable susceptible de sous-tendre la m\u00e9moire, il devait concevoir un protocole exp\u00e9rimental d&rsquo;une rigueur math\u00e9matique irr\u00e9prochable, capable de dissocier les modifications synaptiques r\u00e9elles de toute d\u00e9rive technique ou pathologique.<\/p>\n<h2>3. La collaboration entre Terje L\u00f8mo et Timothy Bliss<\/h2>\n<h3>3.1 La rencontre et la synergie de comp\u00e9tences scientifiques<\/h3>\n<p>En 1968, le laboratoire de Per Andersen accueillit un jeune post-doctorant britannique issu du National Institute for Medical Research (NIMR) de Mill Hill \u00e0 Londres : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/people\/timothy-bliss-11099\/\">Timothy Bliss<\/a>. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 McGill de Montr\u00e9al aupr\u00e8s de neurophysiologistes inspir\u00e9s par l&rsquo;\u00e9cole cognitive nord-am\u00e9ricaine, Bliss nourrissait un int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9 pour les mod\u00e8les computationnels de l&rsquo;apprentissage et les fondements biophysiques de la th\u00e9orie hebbienne de l&rsquo;assembl\u00e9e cellulaire.<\/p>\n<p>La rencontre entre Terje L\u00f8mo et Tim Bliss \u00e0 Oslo s&rsquo;av\u00e9ra \u00eatre une convergence scientifique exceptionnelle. L\u00f8mo poss\u00e9dait une ma\u00eetrise chirurgicale in\u00e9gal\u00e9e de la st\u00e9r\u00e9otaxie de l&rsquo;hippocampe de lapin, une connaissance encyclop\u00e9dique de l&rsquo;anatomie locale et une capacit\u00e9 rare \u00e0 maintenir des pr\u00e9parations in vivo dans un \u00e9tat physiologique optimal durant de longues heures. De son c\u00f4t\u00e9, Bliss apportait une expertise m\u00e9thodologique pointue dans l&rsquo;analyse quantitative des signaux, une culture approfondie des th\u00e9ories de l&rsquo;information et une volont\u00e9 farouche de confronter les donn\u00e9es empiriques aux crit\u00e8res formels d&rsquo;un syst\u00e8me de stockage mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Les deux chercheurs unirent leurs forces pour transformer les observations exploratoires de L\u00f8mo en un programme exp\u00e9rimental syst\u00e9matique. Ils d\u00e9finirent une question centrale : cette augmentation de l&rsquo;efficacit\u00e9 synaptique cons\u00e9cutive \u00e0 une stimulation t\u00e9tanique constituait-elle une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que et p\u00e9renne de la synapse hippocampique, et pouvait-elle persister au-del\u00e0 de la dur\u00e9e de vie typique d&rsquo;une pr\u00e9paration sous anesth\u00e9sie aigu\u00eb ?<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;\u00e9laboration de protocoles chez l&rsquo;animal anesth\u00e9si\u00e9 et l&rsquo;animal \u00e9veill\u00e9<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9pondre aux critiques potentielles et lever toute ambigu\u00eft\u00e9 sur la nature du ph\u00e9nom\u00e8ne, L\u00f8mo et Bliss comprirent qu&rsquo;une seule s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences chez l&rsquo;animal anesth\u00e9si\u00e9 ne suffirait pas. Les anesth\u00e9siques g\u00e9n\u00e9raux, tels que l&rsquo;ur\u00e9thane, l&rsquo;halothane ou les barbituriques comme le nembutal, \u00e9taient r\u00e9put\u00e9s pour alt\u00e9rer profond\u00e9ment la transmission synaptique, d\u00e9primer les canaux ioniques et modifier le m\u00e9tabolisme neuronal. On pouvait d\u00e8s lors suspecter que la potentiation observ\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un contrecoup physiologique cons\u00e9cutif au r\u00e9veil partiel du tissu ou \u00e0 une perturbation toxique du micro-environnement c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Une d\u00e9cision m\u00e9thodologique capitale fut alors prise : concevoir deux protocoles exp\u00e9rimentaux parall\u00e8les et compl\u00e9mentaires. Le premier volet, men\u00e9 \u00e0 Oslo par Bliss et L\u00f8mo, exploiterait la pr\u00e9paration aigu\u00eb chez le lapin anesth\u00e9si\u00e9 pour pousser l&rsquo;analyse biophysique et \u00e9lectrophysiologique dans ses retranchements analytiques les plus fins, en mesurant simultan\u00e9ment la r\u00e9ponse dendritique et somatique avec des \u00e9lectrodes intrac\u00e9r\u00e9brales positionn\u00e9es avec une pr\u00e9cision microm\u00e9trique.<\/p>\n<p>Le second volet visait \u00e0 tester la durabilit\u00e9 absolue du ph\u00e9nom\u00e8ne dans des conditions physiologiques authentiques. Tim Bliss rentra \u00e0 Londres et s&rsquo;associa avec son coll\u00e8gue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucl.ac.uk\/biosciences\/people\/tony-gardner-medwin\">A. R. Gardner-Medwin<\/a> au University College London pour mettre au point un dispositif d&rsquo;enregistrement chronique chez le lapin non anesth\u00e9si\u00e9 et libre de ses mouvements. En implantant \u00e0 demeure des \u00e9lectrodes de stimulation dans la voie perforante et d&rsquo;enregistrement dans le gyrus dent\u00e9, ils se donn\u00e8rent les moyens de suivre l&rsquo;\u00e9volution des r\u00e9ponses synaptiques non plus sur quelques heures, mais sur des journ\u00e9es, voire des semaines enti\u00e8res.<\/p>\n<h2>4. Le paradigme exp\u00e9rimental : mod\u00e8le biologique et architecture du circuit<\/h2>\n<h3>4.1 Le choix du mod\u00e8le du lapin et la dissection st\u00e9r\u00e9otaxique<\/h3>\n<p>Le choix de l&rsquo;animal exp\u00e9rimental ne relevait pas du hasard. Le lapin albinos europ\u00e9en (<em>Oryctolagus cuniculus<\/em>) repr\u00e9sentait le mod\u00e8le canonique pour les travaux pionniers de l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;Oslo. Comparativement aux rongeurs plus petits comme la souris ou le rat, le cerveau du lapin offrait des dimensions macroscopiques facilitant grandement l&rsquo;insertion chirurgicale atraumatique d&rsquo;\u00e9lectrodes m\u00e9talliques et de micropipettes de verre sans provoquer de compressions corticales massives ni d&rsquo;h\u00e9morragies diffuses.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le cerveau du lapin est lissenc\u00e9phale dans sa r\u00e9gion dorsale, ce qui simplifie consid\u00e9rablement le calcul des coordonn\u00e9es st\u00e9r\u00e9otaxiques par rapport aux sutures cr\u00e2niennes (bregma et lambda). L&rsquo;hippocampe du lapin est une structure volumineuse et particuli\u00e8rement bien d\u00e9velopp\u00e9e, dont la courbure dorso-ventrale permet d&rsquo;intercepter la voie perforante sur une trajectoire rectiligne bien d\u00e9finie.<\/p>\n<p>La chirurgie st\u00e9r\u00e9otaxique exigeait un contr\u00f4le millim\u00e9trique. L&rsquo;animal \u00e9tait fix\u00e9 dans un cadre rigide, et des tr\u00e9panations de taille minime \u00e9taient pratiqu\u00e9es \u00e0 la surface du cr\u00e2ne. L&rsquo;insertion de l&rsquo;\u00e9lectrode de stimulation dans le cortex entorhinal et de la micropipette de mesure dans le gyrus dent\u00e9 \u00e9tait guid\u00e9e non seulement par les coordonn\u00e9es spatiales des atlas anatomiques, mais surtout par le monitoring \u00e9lectrophysiologique continu. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00ab \u00e9coutait \u00bb et visualisait les d\u00e9charges unitaires spontan\u00e9es et le profil du potentiel \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 mesure que l&rsquo;\u00e9lectrode s&rsquo;enfon\u00e7ait \u00e0 travers les couches n\u00e9ocorticales, l&rsquo;alveus et les diff\u00e9rentes sous-r\u00e9gions hippocampiques, jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre l&rsquo;inversion caract\u00e9ristique du dip\u00f4le de potentiel indiquant l&rsquo;entr\u00e9e pr\u00e9cise dans le gyrus dent\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 La voie perforante et les cellules granulaires du gyrus dent\u00e9<\/h3>\n<p>Le substrat neuroanatomique pr\u00e9cis cibl\u00e9 par Bliss et L\u00f8mo est le premier relais de la fameuse boucle trisynaptique hippocampique. Les axones qui constituent la voie perforante \u00e9manent principalement des couches II et III du cortex entorhinal lat\u00e9ral et m\u00e9dial. Ces fibres traversent le subiculum \u2013 d&rsquo;o\u00f9 le terme historique de \u00ab voie perforante \u00bb \u2013 pour converger de mani\u00e8re hautement organis\u00e9e vers les deux tiers externes de l&rsquo;arborisation dendritique des cellules granulaires du gyrus dent\u00e9.<\/p>\n<p>Ce circuit offre un avantage biophysique sans \u00e9quivalent pour l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie de population. Les cellules granulaires poss\u00e8dent des corps cellulaires rigoureusement compact\u00e9s dans une couche uniforme (le <em>stratum granulosum<\/em>), tandis que leurs dendrites apicales s&rsquo;\u00e9tendent en faisceaux parall\u00e8les et perpendiculaires dans la couche mol\u00e9culaire (<em>stratum moleculare<\/em>). Cette architecture g\u00e9om\u00e9trique ordonn\u00e9e cr\u00e9e ce que la physique des champs bio\u00e9lectriques qualifie de structure en \u00ab champ ouvert \u00bb (<em>open-field system<\/em>).<\/p>\n<p>Lorsque la vol\u00e9e aff\u00e9rente de la voie perforante d\u00e9polarise simultan\u00e9ment les dendrites apicales, les courants ioniques entrants (d\u00e9polarisation synaptique) cr\u00e9ent un puits de courant (<em>current sink<\/em>) au niveau dendritique, compens\u00e9 par une source de courant (<em>current source<\/em>) sortant au niveau des corps cellulaires. Selon la loi d&rsquo;Ohm appliqu\u00e9e aux milieux conducteurs continus, cette configuration dipolaire produit des gradients de potentiel extracellulaires de forte amplitude, parfaitement mesurables \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une micro\u00e9lectrode situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des populations neuronales actives.<\/p>\n<h3>4.3 Dispositifs d&rsquo;enregistrement et param\u00e8tres de stimulation<\/h3>\n<p>L&rsquo;instrumentation d\u00e9ploy\u00e9e par Bliss et L\u00f8mo \u00e0 Oslo repr\u00e9sentait la quintessence de la technologie \u00e9lectrophysiologique de la fin des ann\u00e9es 1960. Les \u00e9lectrodes de stimulation \u00e9taient compos\u00e9es de deux fils fins en acier inoxydable ou en tungst\u00e8ne, isol\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 leur pointe effil\u00e9e et s\u00e9par\u00e9s de quelques centaines de microm\u00e8tres, permettant une stimulation bipolaire focale restreinte aux fibres de la voie perforante sans dispersion excessive de courant aux structures adjacentes.<\/p>\n<p>Pour les enregistrements, ils utilis\u00e8rent des micropipettes en verre \u00e9tir\u00e9es \u00e0 la flamme, remplies d&rsquo;une solution de chlorure de sodium (NaCl 2 \u00e0 3 M) ou des micro\u00e9lectrodes en tungst\u00e8ne verni pr\u00e9sentant des imp\u00e9dances de l&rsquo;ordre de 1 \u00e0 5 m\u00e9gohms. Le signal bio\u00e9lectrique capt\u00e9 \u00e9tait achemin\u00e9 vers un pr\u00e9amplificateur diff\u00e9rentiel \u00e0 haute imp\u00e9dance d&rsquo;entr\u00e9e, coupl\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me de filtres passe-bande ajust\u00e9s pour \u00e9liminer les d\u00e9rives de potentiel lentes et les bruits thermiques \u00e0 haute fr\u00e9quence.<\/p>\n<p>Les signaux analogiques amplifi\u00e9s \u00e9taient affich\u00e9s en temps r\u00e9el sur les traces d&rsquo;un oscilloscope \u00e0 rayons cathodiques Tektronix \u00e0 m\u00e9moire. \u00c0 cette \u00e9poque pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;av\u00e8nement des convertisseurs analogique-num\u00e9rique et des ordinateurs de bureau personnels, l&rsquo;acquisition et la conservation des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales reposaient sur la photographie des traces oscillographiques au moyen d&rsquo;une cam\u00e9ra Grass kymographe sur film argentique 35 mm. Les films \u00e9taient ensuite d\u00e9velopp\u00e9s chimiquement, puis agrandis et projet\u00e9s sur une table quadrill\u00e9e pour permettre une mesure manuelle m\u00e9ticuleuse, millim\u00e8tre par millim\u00e8tre, de la pente initiale du potentiel et de l&rsquo;amplitude des d\u00e9flexions.<\/p>\n<p>Le protocole de stimulation \u00e9tait scrupuleusement calibr\u00e9 en deux phases fonctionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La stimulation test de r\u00e9f\u00e9rence :<\/strong> Des impulsions \u00e9lectriques rectangulaires uniques de faible voltage, d&rsquo;une dur\u00e9e de 0,1 \u00e0 0,2 milliseconde, d\u00e9livr\u00e9es \u00e0 une cadence tr\u00e8s lente (g\u00e9n\u00e9ralement entre 0,1 et 0,5 Hz, soit un stimulus toutes les deux \u00e0 dix secondes), con\u00e7ue pour surveiller l&rsquo;\u00e9tat de base du syst\u00e8me sans induire de fatigue m\u00e9tabolique ni de plasticit\u00e9 r\u00e9siduelle.<\/li>\n<li><strong>La stimulation conditionnante t\u00e9tanique :<\/strong> Des trains de chocs \u00e9lectriques \u00e0 haute fr\u00e9quence, oscillant typiquement entre 10 et 100 Hz (le plus souvent 15 \u00e0 20 Hz), maintenus pendant une dur\u00e9e de 10 \u00e0 15 secondes, ou subdivis\u00e9s en plusieurs salves cons\u00e9cutives espac\u00e9es par de courts intervalles de repos.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Le d\u00e9roulement chronologique de l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale de 1973<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une ligne de base \u00e9lectrophysiologique rigoureuse<\/h3>\n<p>L&rsquo;exigence premi\u00e8re de l&rsquo;investigation biophysique reposait sur la d\u00e9monstration incontestable que le syst\u00e8me \u00e9tudi\u00e9 se trouvait dans un \u00e9tat stationnaire d&rsquo;\u00e9quilibre avant toute tentative d&rsquo;induction plastique. Dans chaque exp\u00e9rience, apr\u00e8s le positionnement des \u00e9lectrodes et la stabilisation h\u00e9modynamique et respiratoire de l&rsquo;animal, Bliss et L\u00f8mo entamaient une p\u00e9riode prolong\u00e9e d&rsquo;observation t\u00e9moin.<\/p>\n<p>Cette phase pr\u00e9liminaire, qui pouvait s&rsquo;\u00e9tendre sur une \u00e0 deux heures, consistait \u00e0 d\u00e9livrer les chocs tests \u00e0 basse fr\u00e9quence tout en surveillant la constance absolue des r\u00e9ponses \u00e9voqu\u00e9es. Les auteurs prenaient soin de dresser des courbes \u00ab entr\u00e9e-sortie \u00bb (<em>Input-Output curves<\/em> ou courbes I\/O), en modulant syst\u00e9matiquement l&rsquo;intensit\u00e9 du courant de stimulation et en mesurant en retour les param\u00e8tres de la r\u00e9ponse postsynaptique. Cette d\u00e9marche permettait de quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment le seuil d&rsquo;activation des fibres, la pente de recrutement des aff\u00e9rences et le niveau de saturation maximale du r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Toute fluctuation spontan\u00e9e de la r\u00e9ponse sup\u00e9rieure \u00e0 quelques pourcents, qu&rsquo;elle f\u00fbt caus\u00e9e par une variation de la profondeur de l&rsquo;anesth\u00e9sie, une baisse de la pression art\u00e9rielle ou un d\u00e9placement microm\u00e9trique de l&rsquo;\u00e9lectrode li\u00e9 aux pulsations c\u00e9r\u00e9brales, entra\u00eenait le rejet imm\u00e9diat de l&rsquo;essai. Seules les pr\u00e9parations affichant une ligne de base d&rsquo;une horizontalit\u00e9 et d&rsquo;une invariance parfaites sur une dur\u00e9e prolong\u00e9e \u00e9taient retenues pour l&rsquo;administration de la stimulation t\u00e9tanique.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;induction par stimulation t\u00e9tanique haute fr\u00e9quence<\/h3>\n<p>Une fois la stabilit\u00e9 confirm\u00e9e au-del\u00e0 de tout doute m\u00e9thodique, le train de stimulation conditionnante \u00e9tait d\u00e9clench\u00e9. Durant ces quelques secondes de t\u00e9tanisation \u00e0 haute fr\u00e9quence, le comportement du r\u00e9seau changeait radicalement. Sur l&rsquo;\u00e9cran de l&rsquo;oscilloscope, on observait une sommation temporelle massive des potentiels aff\u00e9rents, d\u00e9clenchant des d\u00e9charges neuronales synchrones d&rsquo;une violence \u00e9lectrique in\u00e9dite dans la couche granulaire.<\/p>\n<p>Imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;interruption du t\u00e9tanos, les exp\u00e9rimentateurs reprenaient instantan\u00e9ment la s\u00e9quence des chocs tests uniques \u00e0 basse fr\u00e9quence pour ausculter l&rsquo;\u00e9tat de la synapse. Les toutes premi\u00e8res r\u00e9ponses enregistr\u00e9es dans les secondes suivant l&rsquo;arr\u00eat de la stimulation montraient une potentialisation colossale, mais celle-ci d\u00e9clinait rapidement au cours des deux \u00e0 trois minutes subs\u00e9quentes. Cette phase d\u00e9croissante initiale correspondait \u00e0 la facilitation post-t\u00e9tanique (PTP) bien document\u00e9e par Eccles.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au terme de cette phase de d\u00e9clin pr\u00e9coce que surgissait la surprise fondamentale. Au lieu de poursuivre sa redescente pour rejoindre le niveau de la ligne de base d&rsquo;avant le t\u00e9tanos, la r\u00e9ponse \u00e9voqu\u00e9e cessait brusquement de diminuer pour se stabiliser sur un plateau remarquablement \u00e9lev\u00e9. La transmission synaptique s&rsquo;\u00e9tait reconfigur\u00e9e sur un nouveau r\u00e9gime de fonctionnement, affichant une efficacit\u00e9 d\u00e9cupl\u00e9e par rapport \u00e0 son niveau initial.<\/p>\n<h3>5.3 La cin\u00e9tique temporelle et le suivi longitudinal des r\u00e9ponses<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation de ce plateau imposait une surveillance minutieuse de sa cin\u00e9tique temporelle. Dans la s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences men\u00e9es \u00e0 Oslo sur les animaux anesth\u00e9si\u00e9s, Bliss et L\u00f8mo poursuivirent l&rsquo;enregistrement des r\u00e9ponses de champ pendant des dur\u00e9es allant de deux \u00e0 dix heures cons\u00e9cutives. Durant toute cette fen\u00eatre temporelle, l&rsquo;augmentation de la r\u00e9ponse synaptique se maintint de fa\u00e7on ind\u00e9fectible, sans manifester la moindre baisse statistiquement significative de son intensit\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, \u00e0 Londres, Bliss et Gardner-Medwin poussaient la d\u00e9monstration \u00e0 une \u00e9chelle temporelle encore jamais observ\u00e9e dans les annales de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie synaptique. Gr\u00e2ce \u00e0 leur syst\u00e8me d&rsquo;enregistrement chronique par \u00e9lectrodes \u00e0 demeure chez le lapin vigile, ils furent capables d&rsquo;\u00e9valuer la transmission synaptique jour apr\u00e8s jour, en administrant des chocs tests tout en laissant l&rsquo;animal vaquer \u00e0 ses activit\u00e9s normales dans sa cage entre les sessions d&rsquo;enregistrement.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es obtenues chez l&rsquo;animal \u00e9veill\u00e9 d\u00e9pass\u00e8rent les esp\u00e9rances les plus audacieuses des chercheurs : la potentialisation induite par quelques secondes de stimulation t\u00e9tanique persistait intacte apr\u00e8s 24 heures, 72 heures, et dans plusieurs cas document\u00e9s, pendant des semaines enti\u00e8res (jusqu&rsquo;\u00e0 16 semaines dans certaines observations prolong\u00e9es ult\u00e9rieures). Pour la toute premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire des sciences du cerveau, des exp\u00e9rimentateurs tenaient la preuve tangible qu&rsquo;une br\u00e8ve salve d&rsquo;impulsions \u00e9lectriques pouvait imprimer un changement quasi-permanent dans l&rsquo;efficacit\u00e9 fonctionnelle d&rsquo;une synapse du cortex de mammif\u00e8re.<\/p>\n<h2>6. Les r\u00e9sultats cardinaux des publications s\u00e9minales de 1973<\/h2>\n<h3>6.1 La modulation de la pente du potentiel post-synaptique excitateur (EPSP)<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse biophysique d\u00e9taill\u00e9e effectu\u00e9e par Bliss et L\u00f8mo permit de d\u00e9composer la r\u00e9ponse \u00e9lectrique globale du gyrus dent\u00e9 en deux param\u00e8tres \u00e9lectrophysiologiques majeurs, porteurs de significations biologiques distinctes : la pente du potentiel postsynaptique excitateur de population (<em>field EPSP<\/em> ou fEPSP) et le potentiel d&rsquo;action composite ou \u00ab spike de population \u00bb (<em>Population Spike<\/em>).<\/p>\n<p>Le fEPSP \u00e9tait enregistr\u00e9 de mani\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rentielle en positionnant la micro\u00e9lectrode dans la couche mol\u00e9culaire du gyrus dent\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire directement au niveau des synapses form\u00e9es par la voie perforante sur les \u00e9pines dendritiques des cellules granulaires. Lors de la stimulation d&rsquo;essai, le fEPSP se traduisait par une onde de n\u00e9gativit\u00e9 extracellulaire rapide et progressive, dont l&rsquo;amplitude et la pente initiale refl\u00e9taient directement l&rsquo;intensit\u00e9 du courant sodique entrant \u00e0 travers la membrane postsynaptique.<\/p>\n<p>Les mesures d\u00e9montr\u00e8rent de mani\u00e8re spectaculaire qu&rsquo;apr\u00e8s la stimulation t\u00e9tanique, la pente initiale du fEPSP (mesur\u00e9e en millivolts par milliseconde, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"mV\/ms\">$mV\/ms$<\/span>) augmentait en moyenne de 30 % \u00e0 plus de 100 %. Le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de mesurer la <em>pente initiale<\/em> plut\u00f4t que l&rsquo;amplitude maximale du potentiel \u00e9tait d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodologique fondamentale : cette pente pr\u00e9coce, intervenant avant toute contamination par des d\u00e9charges d&rsquo;action somatiques ou des boucles inhibitrices di-synaptiques r\u00e9currentes, constituait la mesure la plus pure et la plus fid\u00e8le possible de la conductance synaptique excitateur g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les r\u00e9cepteurs \u00e0 la synapse.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;accroissement du spike de population (Population Spike)<\/h3>\n<p>Lorsque la micro\u00e9lectrode d&rsquo;enregistrement \u00e9tait abaiss\u00e9e de quelques centaines de microm\u00e8tres pour p\u00e9n\u00e9trer au c\u0153ur m\u00eame de la couche des corps cellulaires des cellules granulaires (le <em>stratum granulosum<\/em>), la morphologie du trac\u00e9 oscillographique se transformait radicalement. Le potentiel d&rsquo;action composite se manifestait alors sous la forme d&rsquo;une onde positive g\u00e9n\u00e9rale interrompue par une d\u00e9flexion n\u00e9gative abrupte et de grande amplitude, d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de spike de population.<\/p>\n<p>Ce spike de population repr\u00e9sente la sommation spatio-temporelle synchrone des potentiels d&rsquo;action propag\u00e9s \u00e9mis par des milliers de corps cellulaires granulaires individuels d\u00e9chargeant de concert en r\u00e9ponse \u00e0 la d\u00e9polarisation transmise le long de leur arbre dendritique. Apr\u00e8s l&rsquo;application du train de stimulations t\u00e9taniques, Bliss et L\u00f8mo constat\u00e8rent une d\u00e9cuplation stup\u00e9fiante de l&rsquo;amplitude de ce spike de population, avec des augmentations relatives pouvant fr\u00e9quemment atteindre 200 % \u00e0 400 % de la valeur t\u00e9moin.<\/p>\n<p>Plus remarquable encore, les chercheurs mirent en \u00e9vidence une dissociation partielle entre le fEPSP et le spike de population, un ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de potentialisation du couplage EPSP-Spike (<em>E-S potentiation<\/em>). Pour une amplitude de fEPSP strictement \u00e9quivalente avant et apr\u00e8s le t\u00e9tanos, le neurone granulaire postsynaptique g\u00e9n\u00e9rait un spike de population nettement plus vaste. Cela d\u00e9montrait sans ambigu\u00eft\u00e9 qu&rsquo;au-del\u00e0 de l&rsquo;amplification du signal synaptique localis\u00e9 au niveau dendritique, la machinerie d&rsquo;int\u00e9gration somatique et d&rsquo;excitabilit\u00e9 membranaire intrins\u00e8que du neurone postsynaptique avait elle aussi subi une modulation fonctionnelle durable.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;analyse comparative des deux articles fondateurs du Journal of Physiology<\/h3>\n<p>Ces d\u00e9couvertes majeures furent formalis\u00e9es dans deux articles magistraux soumis conjointement et publi\u00e9s l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre dans le volume 232 de <em>The Journal of Physiology<\/em> au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1973. Cette double publication demeure l&rsquo;un des monuments les plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9s de la litt\u00e9rature neurobiologique contemporaine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;article Bliss &amp; L\u00f8mo (1973) :<\/strong> Intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010273\"><em>\u00ab Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the anaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path \u00bb<\/em><\/a>, ce premier volet se concentrait sur les m\u00e9canismes biophysiques chez l&rsquo;animal anesth\u00e9si\u00e9. Sur 42 lapins \u00e9tudi\u00e9s, les auteurs \u00e9tablissaient avec une pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique et chronologique irr\u00e9futable l&rsquo;augmentation de la pente du fEPSP, la r\u00e9duction du temps de latence du spike de population et l&rsquo;existence du ph\u00e9nom\u00e8ne de potentiation E-S, tout en \u00e9cartant formellement l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une baisse du seuil d&rsquo;excitabilit\u00e9 axonale dans le cortex entorhinal.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;article Bliss &amp; Gardner-Medwin (1973) :<\/strong> Intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010274\"><em>\u00ab Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the unanaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path \u00bb<\/em><\/a>, ce second volet d\u00e9montrait que chez l&rsquo;animal vigile, non soumis aux artefacts d\u00e9presseurs de la narcose, le renforcement de l&rsquo;efficacit\u00e9 synaptique pouvait durer ind\u00e9finiment \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle biologique, ne manifestant aucune d\u00e9gradation spontan\u00e9e mesurable sur des dizaines d&rsquo;heures ou de journ\u00e9es de suivi continu.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pris ensemble, ces deux articles apportaient le verdict d\u00e9finitif : la modification synaptique induite par l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrique n&rsquo;\u00e9tait ni une curiosit\u00e9 pharmacologique de laboratoire, ni un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne transitoire, mais une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale et autonome du tissu c\u00e9r\u00e9bral des mammif\u00e8res.<\/p>\n<h2>7. Interpr\u00e9tations m\u00e9canistiques et biophysiques initiales<\/h2>\n<h3>7.1 Le dilemme classique : composante pr\u00e9-synaptique ou post-synaptique<\/h3>\n<p>D\u00e8s la publication de 1973, Bliss et L\u00f8mo s&rsquo;interrog\u00e8rent sur le si\u00e8ge biophysique pr\u00e9cis de la transformation synaptique. La question \u00e9tait pos\u00e9e en termes rigoureusement r\u00e9ductionnistes : le gain de transmission r\u00e9sultait-il d&rsquo;un m\u00e9canisme pr\u00e9synaptique, d&rsquo;un m\u00e9canisme postsynaptique, ou d&rsquo;une synergie concert\u00e9e entre les deux versants de la fente synaptique ?<\/p>\n<p>Sur le versant pr\u00e9synaptique, l&rsquo;hypoth\u00e8se la plus intuitive consistait \u00e0 postuler une augmentation de la lib\u00e9ration quantique du neurotransmetteur (dont l&rsquo;identit\u00e9 chimique exacte demeurait alors d\u00e9battue, bien que le glutamate f\u00eet figure de suspect principal). Selon cette id\u00e9e, le t\u00e9tanos aurait pu reprogrammer la machinerie d&rsquo;exocytose pour accro\u00eetre le nombre moyen de v\u00e9sicules d\u00e9vers\u00e9es par potentiel d&rsquo;action (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m = n \\times p\">$m = n \\times p$<\/span>, o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> est le nombre de sites de lib\u00e9ration et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> la probabilit\u00e9 de fusion v\u00e9siculaire).<\/p>\n<p>Sur le versant postsynaptique, les auteurs sugg\u00e9raient plusieurs hypoth\u00e8ses novatrices : une prolif\u00e9ration du nombre de r\u00e9cepteurs sensibles au transmetteur, une augmentation de leur affinit\u00e9 ou de leur conductance unitaire, ou encore des modifications structurales profondes au niveau des \u00e9pines dendritiques. En observant la morphologie en \u00ab goulot de bouteille \u00bb des cols d&rsquo;\u00e9pines, ils \u00e9mirent l&rsquo;id\u00e9e visionnaire qu&rsquo;un raccourcissement ou un \u00e9largissement du col de l&rsquo;\u00e9pine dendritique sous l&rsquo;effet du t\u00e9tanos r\u00e9duirait la r\u00e9sistance \u00e9lectrique longitudinale de l&rsquo;\u00e9tranglement (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R_{neck}\">$R_{neck}$<\/span>), permettant aux courants synaptiques locaux d&rsquo;envahir le tronc dendritique principal avec une d\u00e9perdition \u00e9lectrotonique consid\u00e9rablement att\u00e9nu\u00e9e.<\/p>\n<h3>7.2 La sp\u00e9cificit\u00e9 synaptique et la coop\u00e9rativit\u00e9 postul\u00e9es<\/h3>\n<p>Pour qu&rsquo;un m\u00e9canisme synaptique puisse pr\u00e9tendre au statut de support biologique de la m\u00e9moire, il se devait de satisfaire \u00e0 deux imp\u00e9ratifs logiques dict\u00e9s par les lois du traitement de l&rsquo;information : la sp\u00e9cificit\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e et la s\u00e9lectivit\u00e9.<\/p>\n<p>La sp\u00e9cificit\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e implique que seules les synapses directement actives au cours de la stimulation conditionnante voient leur efficacit\u00e9 augment\u00e9e, tandis que les synapses adjacentes situ\u00e9es sur le m\u00eame neurone mais demeur\u00e9es silencieuses ne doivent subir aucune modification. Si la potentialisation se diffusait de mani\u00e8re indiscrimin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ensemble des aff\u00e9rences cellulaires, tout le r\u00e9seau serait rapidement satur\u00e9, an\u00e9antissant instantan\u00e9ment la capacit\u00e9 de stockage d&rsquo;informations distinctes.<\/p>\n<p>Bien que leurs moyens techniques d&rsquo;enregistrement de champ de population ne permissent pas encore d&rsquo;isoler une \u00e9pine synaptique unique, Bliss et L\u00f8mo fournirent des indices exp\u00e9rimentaux cruciaux en d\u00e9montrant que la potentialisation ne se propageait pas de mani\u00e8re diffuse \u00e0 l&rsquo;ensemble du cortex hippocampique. De plus, ils jet\u00e8rent les bases conceptuelles de ce qui allait \u00eatre d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de \u00ab coop\u00e9rativit\u00e9 \u00bb : pour qu&rsquo;une potentialisation \u00e0 long terme s&rsquo;enclenche, il ne suffisait pas de stimuler une fibre isol\u00e9e, mais il fallait activer simultan\u00e9ment un contingent suffisant d&rsquo;axones aff\u00e9rents pour franchir un seuil d&rsquo;induction critique, r\u00e9alisant ainsi de fa\u00e7on \u00e9clatante la pr\u00e9diction th\u00e9orique formul\u00e9e par Hebb.<\/p>\n<h2>8. Accueil critique, scepticisme et r\u00e9plication internationale<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;accueil frileux de la communaut\u00e9 \u00e9lectrophysiologique dominante<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de la clart\u00e9 exemplaire des publications de 1973, la communaut\u00e9 neurophysiologique internationale n&rsquo;adopta pas imm\u00e9diatement la d\u00e9couverte de la LTP avec un enthousiasme unanime. L&rsquo;orthodoxie r\u00e9gnante, profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9e de la tradition m\u00e9caniste rigide issue de l&rsquo;\u00e9cole de Sherrington et d&rsquo;Eccles, consid\u00e9rait les circuits nerveux comme des horlogeries immuables dont la fid\u00e9lit\u00e9 de c\u00e2blage garantissait la stabilit\u00e9 des fonctions motrices et sensorielles fondamentales.<\/p>\n<p>Un scepticisme persistant s&rsquo;exprima \u00e0 travers des objections m\u00e9thodologiques r\u00e9currentes. De nombreux neurophysiologistes firent valoir que des stimulations \u00e9lectriques synchrones de 100 Hz appliqu\u00e9es artificiellement \u00e0 des centaines de fibres \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une \u00e9lectrode m\u00e9tallique n&rsquo;avaient aucun \u00e9quivalent physiologique dans le cerveau normal d&rsquo;un mammif\u00e8re. Certains critiques assimil\u00e8rent la LTP \u00e0 une manifestation pr\u00e9canc\u00e9reuse d&rsquo;\u00e9pileptogen\u00e8se locale, la comparant au ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;embrasement \u00e9pileptique (<em>kindling<\/em>) d\u00e9crit quelques ann\u00e9es auparavant par Graham Goddard, o\u00f9 la stimulation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e induisait des foyers paroxystiques pathologiques.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres sugg\u00e9raient que le renforcement observ\u00e9 r\u00e9sultait simplement d&rsquo;un \u0153d\u00e8me cellulaire local, d&rsquo;une modification de l&rsquo;espace extracellulaire ou d&rsquo;une augmentation transitoire de la concentration locale en ions potassium extracellulaires (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"[K^+]_o\">$[K^+]_o$<\/span>), plut\u00f4t que d&rsquo;un m\u00e9canisme de plasticit\u00e9 sp\u00e9cifiquement d\u00e9di\u00e9 aux fonctions cognitives de l&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<h3>8.2 La vague de r\u00e9plication et le d\u00e9veloppement de la pr\u00e9paration sur tranche (Slice Preparation)<\/h3>\n<p>Le tournant d\u00e9cisif qui balaya les doutes et consacra la r\u00e9alit\u00e9 biologique universelle de la potentialisation \u00e0 long terme vint de l&rsquo;introduction d&rsquo;une nouvelle approche exp\u00e9rimentale : la pr\u00e9paration de tranches d&rsquo;hippocampe maintenues en survie <em>in vitro<\/em>. D\u00e9velopp\u00e9e dans sa forme moderne par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/0006899375903840\">Philip Schwartzkroin<\/a> et Per Andersen au milieu des ann\u00e9es 1970, cette technique consistait \u00e0 d\u00e9couper transversalement l&rsquo;hippocampe de rongeur en fines lamelles de 300 \u00e0 400 microm\u00e8tres, incub\u00e9es dans une chambre perfus\u00e9e par du liquide c\u00e9phalorachidien artificiel (aCSF) oxyg\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<p>La pr\u00e9paration sur tranche permit de s&rsquo;affranchir d&rsquo;un coup de toutes les variables syst\u00e9miques incontr\u00f4lables propres \u00e0 l&rsquo;animal entier : fluctuations de la pression art\u00e9rielle, anoxie, mouvements de pulsation cardiaque ou respiratoire, et pr\u00e9sence d&rsquo;anesth\u00e9siques. Dans ce syst\u00e8me isol\u00e9 et totalement contr\u00f4lable sur le plan pharmacologique, des chercheurs comme Gary Lynch \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Irvine, Graham Goddard au Canada, et plus tard Roger Nicoll \u00e0 l&rsquo;UCSF, parvinrent \u00e0 reproduire fid\u00e8lement et imm\u00e9diatement la potentialisation \u00e0 long terme mise en \u00e9vidence par Bliss et L\u00f8mo.<\/p>\n<p>Mieux encore, les \u00e9lectrophysiologistes d\u00e9couvrirent que le ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;\u00e9tait pas restreint \u00e0 la seule voie perforante projetant sur le gyrus dent\u00e9. La LTP put \u00eatre reproduite avec une nettet\u00e9 remarquable au niveau des synapses form\u00e9es par les collat\u00e9rales de Schaffer sur les dendrites des neurones pyramidaux du secteur CA1 de l&rsquo;hippocampe, une voie synaptique qui allait rapidement s&rsquo;imposer comme le syst\u00e8me mod\u00e8le le plus \u00e9tudi\u00e9 de toute l&rsquo;histoire de la neurobiologie cellulaire.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;\u00e9lucidation mol\u00e9culaire ult\u00e9rieure : prolongement de la d\u00e9couverte de 1973<\/h2>\n<h3>9.1 La r\u00e9v\u00e9lation du r\u00f4le central des r\u00e9cepteurs NMDA et du glutamate<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;exp\u00e9rience de Bliss et L\u00f8mo de 1973 avait magistralement pos\u00e9 les fondations \u00e9lectrophysiologiques de la LTP, il fallut attendre la d\u00e9cennie suivante pour que les verrous de son intimit\u00e9 mol\u00e9culaire fussent fractur\u00e9s. Le premier acte de cette r\u00e9volution biochimique fut l&rsquo;identification d\u00e9finitive de l&rsquo;acide L-glutamique comme le principal neurotransmetteur excitateur de l&rsquo;hippocampe, et la classification de ses r\u00e9cepteurs ionotropes men\u00e9e par le pharmacologue britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/people\/jeff-watkins-12484\/\">Jeff Watkins<\/a>.<\/p>\n<p>En 1983, une d\u00e9couverte capitale fut r\u00e9alis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/people\/graham-collingridge-11246\/\">Graham Collingridge<\/a> et ses collaborateurs au laboratoire de Bristol. En utilisant un antagoniste pharmacologique s\u00e9lectif synth\u00e9tis\u00e9 par Watkins, le D-2-amino-5-phosphonovalerate (D-APV ou AP5), Collingridge d\u00e9montra que le blocage sp\u00e9cifique des r\u00e9cepteurs au N-m\u00e9thyl-D-aspartate (NMDA) emp\u00eachait l&rsquo;induction de la LTP dans les tranches d&rsquo;hippocampe, sans pour autant alt\u00e9rer en quoi que ce soit la transmission synaptique de base \u00e0 basse fr\u00e9quence.<\/p>\n<p>Le myst\u00e8re biophysique de ce comportement fut \u00e9lucid\u00e9 de fa\u00e7on \u00e9clatante en 1984 par Philippe Ascher et Linda Nowak d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et par Mark Mayer et Gary Westbrook de l&rsquo;autre. Le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/307462a0\">r\u00e9cepteur NMDA<\/a> constitue une merveille d&rsquo;ing\u00e9nierie mol\u00e9culaire : \u00e0 des potentiels de membrane de repos (voisins de -70 mV), le pore du canal est physiquement obstru\u00e9 par des ions magn\u00e9sium extracellulaires (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Mg^{2+}\">$Mg^{2+}$<\/span>) attir\u00e9s par le champ \u00e9lectrique n\u00e9gatif intracellulaire. Ce blocage magn\u00e9sien ne peut \u00eatre expuls\u00e9 \u00e9lectrostatiquement hors du pore que si la membrane postsynaptique subit une forte d\u00e9polarisation pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Cette propri\u00e9t\u00e9 biophysique unique fit du r\u00e9cepteur NMDA l&rsquo;incarnation mat\u00e9rielle exacte du d\u00e9tecteur de co\u00efncidence requis par le postulat de Hebb :<\/p>\n<ul>\n<li>Le r\u00e9cepteur n\u00e9cessite la liaison simultan\u00e9e du glutamate (signal pr\u00e9synaptique \u00e9mis par la terminaison axonale active).<\/li>\n<li>Il exige une d\u00e9polarisation postsynaptique substantielle (d\u00e9livr\u00e9e par les r\u00e9cepteurs AMPA voisins) pour chasser le bouchon de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Mg^{2+}\">$Mg^{2+}$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u00e8s lors que ces deux conditions sont synchronis\u00e9es au cours d&rsquo;un t\u00e9tanos, le canal NMDA s&rsquo;ouvre, autorisant un influx massif d&rsquo;ions calcium (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Ca^{2+}\">$Ca^{2+}$<\/span>) dans le cytoplasme de l&rsquo;\u00e9pine dendritique. Ce calcium intracellulaire constitue le second messager supr\u00eame, la balise biochimique qui ordonne \u00e0 la synapse de commuter durablement son \u00e9tat de puissance de transmission.<\/p>\n<h3>9.2 Les cascades enzymatiques et l&rsquo;expression postsynaptique (AMPAification)<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e9vation transitoire mais massive de la concentration calcique micromolaire au sein du micro-domaine de l&rsquo;\u00e9pine dendritique enclenche une cascade de signalisation enzymatique d&rsquo;une sophistication redoutable. Le complexe calcium\/calmoduline recrute et active imm\u00e9diatement une enzyme ma\u00eetresse hautement abondante dans la densit\u00e9 postsynaptique (PSD) : la prot\u00e9ine kinase d\u00e9pendante du calcium\/calmoduline de type II (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/35084000\">CaMKII<\/a>).<\/p>\n<p>La CaMKII poss\u00e8de une structure dod\u00e9cam\u00e9rique en double anneau holoenzymatique dou\u00e9e d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;autophosphorylation coop\u00e9rative sur son r\u00e9sidu thr\u00e9onine 286 (Thr286). Une fois autophosphoryl\u00e9e, l&rsquo;enzyme s&rsquo;affranchit de sa d\u00e9pendance envers le calcium et demeure constitutivement active pendant de longues dizaines de minutes, agissant comme une v\u00e9ritable m\u00e9moire biochimique mol\u00e9culaire autonome au sein de l&rsquo;\u00e9pine.<\/p>\n<p>La CaMKII activ\u00e9e phosphoryle directement les sous-unit\u00e9s GluA1 des r\u00e9cepteurs du glutamate de type AMPA (sur la S\u00e9rine 831), augmentant leur conductance ionique unitaire. Plus fondamentalement encore, l&rsquo;activation conjointe de la CaMKII, de la prot\u00e9ine kinase C (PKC) et de petites GTPases (comme Ras et Rho) d\u00e9clenche l&rsquo;exocytose cibl\u00e9e de v\u00e9sicules cytoplasmiques contenant des pools de r\u00e9cepteurs AMPA pr\u00e9fabriqu\u00e9s, suivie de leur diffusion lat\u00e9rale rapide et de leur pi\u00e9geage par la prot\u00e9ine d&rsquo;\u00e9chafaudage PSD-95 dans la membrane postsynaptique active. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, baptis\u00e9 \u00ab AMPAification \u00bb, arme l&rsquo;\u00e9pine dendritique d&rsquo;un nombre accru de r\u00e9cepteurs ionotropes fonctionnels : lors du passage ult\u00e9rieur d&rsquo;un nouveau potentiel d&rsquo;action lib\u00e9rant un unique quantum de glutamate, la synapse r\u00e9pond d\u00e9sormais par un courant d\u00e9polarisant amplifi\u00e9, mat\u00e9rialisant ainsi la LTP mesur\u00e9e au niveau de la pente du fEPSP.<\/p>\n<h3>9.3 La transition vers la LTP tardive : synth\u00e8se prot\u00e9ique et remodelage structural<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;instar des processus de m\u00e9moire comportementale qui se d\u00e9composent en m\u00e9moire \u00e0 court terme et m\u00e9moire \u00e0 long terme, l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie moderne a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la potentialisation \u00e0 long terme se subdivise en deux phases distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La LTP pr\u00e9coce (E-LTP pour <em>Early LTP<\/em>) :<\/strong> Induite par un train t\u00e9tanique unique, elle persiste pendant 1 \u00e0 3 heures, ne n\u00e9cessite aucune synth\u00e8se prot\u00e9ique de novo et repose int\u00e9gralement sur les modifications post-traductionnelles et le trafic des r\u00e9cepteurs existants d\u00e9crits pr\u00e9c\u00e9demment.<\/li>\n<li><strong>La LTP tardive (L-LTP pour <em>Late LTP<\/em>) :<\/strong> D\u00e9clench\u00e9e par des trains de stimulation t\u00e9tanique r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et espac\u00e9s, elle se maintient pendant des jours voire des semaines et exige imp\u00e9rativement la transcription g\u00e9nique et la traduction de nouvelles prot\u00e9ines structurales et catalytiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le passage \u00e0 la L-LTP implique le recrutement de cascades m\u00e9taboliques \u00e0 longue port\u00e9e, notamment la voie de l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase, de la prot\u00e9ine kinase A (PKA) et de la cascade des MAPK\/ERK. Ces enzymes activ\u00e9es migrent vers le noyau cellulaire o\u00f9 elles phosphorylent le facteur de transcription <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(00)80460-6\">CREB<\/a> (<em>cAMP Response Element-Binding Protein<\/em>). L&rsquo;activation de CREB induit l&rsquo;expression de g\u00e8nes pr\u00e9coces imm\u00e9diats (comme c-Fos et Zif268) et de prot\u00e9ines r\u00e9gulatrices indispensables \u00e0 la p\u00e9rennisation du signal.<\/p>\n<p>Ces nouvelles prot\u00e9ines de structure (incluant l&rsquo;actine polym\u00e9ris\u00e9e, la tubuline et des mol\u00e9cules d&rsquo;adh\u00e9sion cellulaire telles que les cadh\u00e9rines et les int\u00e9grines) sont exp\u00e9di\u00e9es le long des dendrites et captur\u00e9es s\u00e9lectivement par les synapses stimul\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 un m\u00e9canisme d&rsquo;\u00e9tiquetage synaptique (<em>synaptic tagging and capture<\/em>), th\u00e9oris\u00e9 par Uwe Frey et Richard Morris en 1997. L&rsquo;imagerie biphotonique \u00e0 haute r\u00e9solution chez l&rsquo;animal vivant a confirm\u00e9 le r\u00e9sultat ultime de ce remodelage : les \u00e9pines dendritiques subissent une hypertrophie volumique remarquable, leur t\u00eate s&rsquo;\u00e9largit durablement et certaines finissent par se scinder, donnant naissance \u00e0 de nouvelles connexions synaptiques fonctionnelles compl\u00e8tes, concr\u00e9tisant ainsi la vision morphologique formul\u00e9e un si\u00e8cle plus t\u00f4t par Ram\u00f3n y Cajal.<\/p>\n<h2>10. La port\u00e9e psychologique : transition du signal synaptique aux mod\u00e8les de la m\u00e9moire<\/h2>\n<h3>10.1 La LTP comme corr\u00e9lat neurobiologique de l&rsquo;engramme m\u00e9moriel<\/h3>\n<p>L&rsquo;engouement suscit\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience de Terje L\u00f8mo et Tim Bliss ne tenait pas uniquement \u00e0 sa pure beaut\u00e9 biophysique, mais \u00e0 sa correspondance ph\u00e9nom\u00e9nologique stup\u00e9fiante avec les propri\u00e9t\u00e9s requises pour mod\u00e9liser le stockage de la m\u00e9moire animale et humaine. Le concept d&rsquo;\u00ab engramme \u00bb \u2013 la trace mat\u00e9rielle laiss\u00e9e dans le syst\u00e8me nerveux par une exp\u00e9rience pass\u00e9e \u2013 introduit par le biologiste Richard Semon au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, trouvait pour la premi\u00e8re fois un candidat cellulaire viable.<\/p>\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques de la LTP s&rsquo;alignaient point par point avec les lois empiriques de la psychologie cognitive et de l&rsquo;apprentissage associatif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La long\u00e9vit\u00e9 :<\/strong> La persistance de la trace synaptique sur des semaines et des mois refl\u00e9tait la durabilit\u00e9 de nos souvenirs \u00e0 long terme.<\/li>\n<li><strong>La sp\u00e9cificit\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e :<\/strong> Elle garantissait la fid\u00e9lit\u00e9 de l&rsquo;encodage, emp\u00eachant les souvenirs de se fondre dans un brouillard associatif confus.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;associativit\u00e9 :<\/strong> Si une stimulation faible appliqu\u00e9e \u00e0 une voie aff\u00e9rente donn\u00e9e est incapable \u00e0 elle seule d&rsquo;induire une LTP, sa co-activation synchrone avec une stimulation puissante sur une voie adjacente convergente suffit \u00e0 d\u00e9polariser la membrane et \u00e0 lever le verrou NMDA, induisant ainsi la potentialisation de la voie faible. Il s&rsquo;agit de la reproduction cellulaire exacte du conditionnement classique pavlovien (association d&rsquo;un stimulus neutre et d&rsquo;un stimulus inconditionnel).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Preuves exp\u00e9rimentales directes : pharmacologie comportementale et g\u00e9n\u00e9tique<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer le stade de la corr\u00e9lation analogique et prouver que la LTP \u00e9tait le moteur causal indispensable de la m\u00e9moire <em>in vivo<\/em>, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs con\u00e7ut des paradigmes comportementaux coupl\u00e9s aux manipulations mol\u00e9culaires les plus audacieuses.<\/p>\n<p>En 1986, le neurobiologiste \u00e9cossais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/319774a0\">Richard Morris<\/a> franchit une \u00e9tape historique. En perfusant chroniquement l&rsquo;antagoniste des r\u00e9cepteurs NMDA, l&rsquo;APV, directement dans les ventricules c\u00e9r\u00e9braux de rats soumis au test de navigation spatiale dans la piscine \u00e0 r\u00e9f\u00e9rence visuelle (le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab labyrinthe aquatique de Morris \u00bb), il observa un r\u00e9sultat sans \u00e9quivoque : les animaux trait\u00e9s perdaient s\u00e9lectivement la capacit\u00e9 d&rsquo;apprendre l&#8217;emplacement de la plateforme cach\u00e9e sous l&rsquo;eau trouble, tout en conservant une vision, une motivation et des capacit\u00e9s motrices intactes. L&rsquo;inhibition pharmacologique de la LTP hippocampique entra\u00eenait une amn\u00e9sie spatiale ant\u00e9rograde s\u00e9lective semblable \u00e0 celle observ\u00e9e chez le patient H.M.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1990, l&rsquo;irruption de la transgen\u00e8se et de la g\u00e9n\u00e9tique inverse permit d&rsquo;affiner encore cette d\u00e9monstration. Les \u00e9quipes pionni\u00e8res men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/picower.mit.edu\/about\/susumu-tonegawa\">Susumu Tonegawa<\/a> (prix Nobel 1987) et Eric Kandel (prix Nobel 2000) con\u00e7urent des souris mutantes pr\u00e9sentant des invalidations g\u00e9niques cibl\u00e9es (<em>knockout<\/em>). La d\u00e9l\u00e9tion s\u00e9lective de la sous-unit\u00e9 essentielle NMDAR1 sp\u00e9cifiquement restreinte aux neurones de la r\u00e9gion CA1 de l&rsquo;hippocampe engendra des rongeurs dont l&rsquo;anatomie c\u00e9r\u00e9brale et les r\u00e9flexes \u00e9taient parfaits, mais chez lesquels la LTP \u00e9tait totalement abolie dans le secteur CA1. Corr\u00e9lativement, ces animaux \u00e9taient radicalement incapables d&rsquo;encoder des repr\u00e9sentations spatiales stables dans leur cortex hippocampique.<\/p>\n<p>Une autre validation majeure vint des exp\u00e9riences d&rsquo;\u00ab occlusion synaptique \u00bb ou de saturation, men\u00e9es notamment par Bruce McNaughton. En appliquant des stimulations t\u00e9taniques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sur l&rsquo;ensemble des voies aff\u00e9rentes de l&rsquo;hippocampe jusqu&rsquo;\u00e0 saturer totalement leur capacit\u00e9 de renforcement synaptique, les exp\u00e9rimentateurs d\u00e9montr\u00e8rent que les animaux satur\u00e9s devenaient incapables d&rsquo;apprendre une nouvelle t\u00e2che spatiale tant que les synapses n&rsquo;\u00e9taient pas revenues \u00e0 leur niveau de base, prouvant par l&rsquo;absurde que la plasticit\u00e9 synaptique r\u00e9siduelle \u00e9tait la mati\u00e8re premi\u00e8re exploit\u00e9e par l&rsquo;encodage mn\u00e9sique continu.<\/p>\n<h3>10.3 Implications pour les th\u00e9ories cognitives de l&rsquo;oubli et de la reconsolidation<\/h3>\n<p>L&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9canisme biologique d\u00e9di\u00e9 au renforcement synaptique soulevait une question computationnelle in\u00e9vitable : si les synapses ne faisaient que se renforcer continuellement au cours d&rsquo;une existence jalonn\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9riences et de stimulations sensorielles, le r\u00e9seau neuronal hippocampique atteindrait un \u00e9tat d&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9 maximale, entra\u00eenant la saturation de toutes les connexions et la perte irr\u00e9versible de toute capacit\u00e9 de discrimination.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de la d\u00e9pression \u00e0 long terme (<em>Long-Term Depression<\/em> ou LTD) par Masao Ito dans le cervelet, puis par Mark Bear et Serena Dudek dans l&rsquo;hippocampe, fournit le contrepoids hom\u00e9ostatique indispensable \u00e0 la th\u00e9orie de la LTP. La LTD permet d&rsquo;affaiblir s\u00e9lectivement l&rsquo;efficacit\u00e9 des synapses stimul\u00e9es de mani\u00e8re d\u00e9synchronis\u00e9e ou \u00e0 tr\u00e8s basse fr\u00e9quence (1 \u00e0 2 Hz pendant plusieurs minutes), effa\u00e7ant activement les traces d&rsquo;informations caduques et restaurant la capacit\u00e9 dynamique du r\u00e9seau.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;int\u00e9gration de la LTP dans les mod\u00e8les de la \u00ab consolidation des syst\u00e8mes \u00bb a \u00e9clair\u00e9 le r\u00f4le transitoire de l&rsquo;hippocampe. Conform\u00e9ment aux observations cliniques recueillies sur les amn\u00e9sies humaines, l&rsquo;hippocampe agirait comme un syst\u00e8me de m\u00e9moire \u00e0 court et moyen terme, utilisant la cin\u00e9tique rapide de la LTP pour enregistrer les \u00e9v\u00e9nements quotidiens. Au cours du sommeil lent et des phases de repos, des m\u00e9canismes de rejeu neuronal (<em>replay<\/em>) synchrones transf\u00e9reraient progressivement ces traces par le biais d&rsquo;ondes c\u00e9r\u00e9brales lentes vers les r\u00e9seaux n\u00e9ocorticaux, o\u00f9 une LTP plus graduelle stabiliserait d\u00e9finitivement les souvenirs s\u00e9mantiques et autobiographiques p\u00e9rennes, limitant ainsi l&rsquo;interf\u00e9rence r\u00e9troactive entre les apprentissages successifs.<\/p>\n<h2>11. Impact \u00e9pist\u00e9mologique et int\u00e9gration dans les neurosciences computationnelles<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;influence sur la formalisation math\u00e9matique des r\u00e8gles d&rsquo;apprentissage<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte empirique de Bliss et L\u00f8mo a exerc\u00e9 une onde de choc majeure bien au-del\u00e0 de la neurobiologie pure, irriguant puissamment le champ des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es, de la cybern\u00e9tique et des sciences de l&rsquo;intelligence artificielle en plein essor.<\/p>\n<p>Avant 1973, les algorithmes hebbiennes de mise \u00e0 jour des poids synaptiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"w_{ij}\">$w_{ij}$<\/span>) demeuraient des abstractions formelles :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-style: italic; font-weight: bold;\">\u0394w<sub>ij<\/sub> = \u03b7 \u00b7 x<sub>i<\/sub> \u00b7 y<sub>j<\/sub><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"eta\">$eta$<\/span> est un taux d&rsquo;apprentissage, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x_i\">$x_i$<\/span> l&rsquo;activit\u00e9 du neurone pr\u00e9synaptique et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"y_j\">$y_j$<\/span> celle du neurone postsynaptique. La caract\u00e9risation \u00e9lectrophysiologique des seuils d&rsquo;induction de la LTP a permis de substituer \u00e0 ces formules simplistes des mod\u00e8les non lin\u00e9aires ancr\u00e9s dans la biophysique des canaux ioniques.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des fleurons computationnels directement issus de ces travaux est la r\u00e8gle BCM (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jneurosci.org\/content\/2\/1\/32\">Bienenstock, Cooper et Munro, 1982<\/a>). Cette th\u00e9orie introduit un seuil de modification synaptique glissant (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\theta_m\">$\\theta_m$<\/span>) : si l&rsquo;activit\u00e9 postsynaptique exc\u00e8de ce seuil, la synapse subit une LTP ; si l&rsquo;activit\u00e9 est inf\u00e9rieure \u00e0 ce seuil tout en demeurant non nulle, la synapse subit une LTD. La d\u00e9pendance de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\theta_m\">$\\theta_m$<\/span> envers l&rsquo;historique d&rsquo;activation int\u00e9gr\u00e9e du neurone permet de stabiliser intrins\u00e8quement le r\u00e9seau sans d\u00e9rive infinie des poids synaptiques.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1990, les travaux \u00e9lectrophysiologiques en cellule enti\u00e8re (<em>patch-clamp<\/em>) men\u00e9s par Henry Markram, Yan Bi et Guo-qiang Poo ont raffin\u00e9 la LTP hebbienne en introduisant la plasticit\u00e9 d\u00e9pendante de l&rsquo;occurrence temporelle des impulsions (<em>Spike-Timing-Dependent Plasticity<\/em> ou STDP). La STDP stipule que si le potentiel d&rsquo;action pr\u00e9synaptique pr\u00e9c\u00e8de le spike postsynaptique de quelques millisecondes (d\u00e9charge causale pr\u00e9-vers-post), la synapse subit une LTP via le d\u00e9blocage magn\u00e9sien des r\u00e9cepteurs NMDA. \u00c0 l&rsquo;inverse, si l&rsquo;ordre temporel est invers\u00e9 (le neurone postsynaptique d\u00e9charge avant l&rsquo;arriv\u00e9e du signal pr\u00e9synaptique), la synapse subit une LTD. Cette r\u00e8gle d&rsquo;apprentissage locale et asym\u00e9trique est devenue un pilier universel des r\u00e9seaux neuronaux impulsionnels (<em>Spiking Neural Networks<\/em>).<\/p>\n<h3>11.2 Le r\u00f4le dans la mod\u00e9lisation de la m\u00e9moire associative et de l&rsquo;auto-association<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de la plasticit\u00e9 de type LTP au sein des architectures de r\u00e9seaux r\u00e9currents a permis de valider formellement les capacit\u00e9s de m\u00e9moire adressable par son contenu. Les mod\u00e8les de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.79.8.2554\">r\u00e9seaux de Hopfield<\/a> et les formalisations th\u00e9oriques propos\u00e9es par David Marr d\u00e8s 1971 pour le cortex archicortical ont trouv\u00e9 dans la LTP leur m\u00e9canisme de programmation synaptique mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Dans ce cadre computationnel, le circuit hippocampique est d\u00e9compos\u00e9 en sous-modules aux propri\u00e9t\u00e9s plastiques sp\u00e9cialis\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le r\u00e9seau r\u00e9current CA3 et la compl\u00e9tion de motifs :<\/strong> Les axones r\u00e9currents des cellules pyramidales de CA3 s&rsquo;entrelacent dans un maillage dense dot\u00e9 de synapses plastiques d\u00e9pendantes des r\u00e9cepteurs NMDA. L&rsquo;induction d&rsquo;une LTP sur ces synapses permet au r\u00e9seau d&rsquo;apprendre des attracteurs de motifs. La pr\u00e9sentation ult\u00e9rieure d&rsquo;un fragment partiel ou corrompu d&rsquo;une information m\u00e9moris\u00e9e suffit \u00e0 basculer la dynamique du r\u00e9seau vers l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;activit\u00e9 global complet (compl\u00e9tion de motif).<\/li>\n<li><strong>Le gyrus dent\u00e9 et la s\u00e9paration de motifs :<\/strong> Le gyrus dent\u00e9 \u2013 le circuit pr\u00e9cis sur lequel Terje L\u00f8mo avait fait ses premi\u00e8res observations \u2013 remplit le r\u00f4le computationnel oppos\u00e9 de \u00ab s\u00e9parateur de motifs \u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 son immense population de cellules granulaires (d\u00e9passant d&rsquo;un facteur 10 \u00e0 20 le nombre de neurones entorhinaux aff\u00e9rents) et \u00e0 une puissante inhibition r\u00e9currente par les interneurones GABAergiques, le gyrus dent\u00e9 projette des repr\u00e9sentations corticales tr\u00e8s similaires sur des configurations de cellules granulaires totalement distinctes et quasi-orthogonales, minimisant ainsi les risques de confusion entre deux m\u00e9moires contextuelles proches.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. H\u00e9ritage contemporain et trajectoire scientifique de Terje L\u00f8mo et Tim Bliss<\/h2>\n<h3>12.1 La reconnaissance scientifique et les distinctions internationales<\/h3>\n<p>La port\u00e9e historique de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1973 s&rsquo;est amplifi\u00e9e au fil des d\u00e9cennies \u00e0 mesure que la LTP s&rsquo;imposait comme le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus \u00e9tudi\u00e9 de l&rsquo;ensemble des neurosciences cellulaires. L&rsquo;article de Bliss et L\u00f8mo a d\u00e9pass\u00e9 des records de citations acad\u00e9miques, figurant durablement dans le peloton de t\u00eate des publications les plus r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es de l&rsquo;histoire du <em>Journal of Physiology<\/em> et des sciences du vivant en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Cette contribution fondamentale a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9e par les plus hautes distinctions mondiales. En 2016, la Fondation Lundbeck d\u00e9cerna le prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/lundbeckfonden.com\/the-brain-prize\/prizewinners\/2016-timothy-bliss-graham-collingridge-richard-morris\">Brain Prize<\/a> \u2013 souvent consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9quivalent du prix Nobel pour les neurosciences \u2013 conjointement \u00e0 Timothy Bliss, Graham Collingridge et Richard Morris, pour <em>\u00ab leurs d\u00e9couvertes pionni\u00e8res sur la base synaptique de la m\u00e9moire, r\u00e9v\u00e9lant comment la potentialisation \u00e0 long terme sous-tend notre capacit\u00e9 \u00e0 apprendre et \u00e0 nous souvenir \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ses r\u00e9flexions r\u00e9trospectives, Terje L\u00f8mo a souvent insist\u00e9 sur l&rsquo;atmosph\u00e8re de libert\u00e9 acad\u00e9mique totale qui r\u00e9gnait au laboratoire d&rsquo;Oslo sous la direction bienveillante de Per Andersen. Il a rappel\u00e9 avec modestie que la d\u00e9couverte de la LTP \u00e9tait n\u00e9e d&rsquo;un m\u00e9lange indissociable de s\u00e9rendipit\u00e9 exp\u00e9rimentale, d&rsquo;attention vigilante accord\u00e9e \u00e0 un signal inattendu qui contredisait les dogmes r\u00e9gnants, et de pers\u00e9v\u00e9rance m\u00e9thodologique pour transformer une anomalie technique apparente en un concept universellement valid\u00e9.<\/p>\n<h3>12.2 Fronti\u00e8res actuelles et controverses non r\u00e9solues<\/h3>\n<p>Cinquante ans apr\u00e8s sa d\u00e9couverte initiale, la LTP demeure un domaine de recherche d&rsquo;une vivacit\u00e9 intellectuelle intacte, travers\u00e9 par des d\u00e9bats stimulants qui t\u00e9moignent de l&rsquo;immense complexit\u00e9 du vivant. L&rsquo;une des controverses les plus \u00e2pres a concern\u00e9 la contribution respective des m\u00e9canismes pr\u00e9- et postsynaptiques dans l&rsquo;expression de la LTP. Si l&rsquo;insertion des r\u00e9cepteurs AMPApostsynaptiques est d\u00e9sormais un fait universellement \u00e9tabli, de nombreuses \u00e9tudes ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence concomitante de messagers r\u00e9trogrades \u2013 tels que le monoxyde d&rsquo;azote (NO), le facteur neurotrophique d\u00e9riv\u00e9 du cerveau (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2639\">BDNF<\/a>) ou les endocannabino\u00efdes \u2013 diffusant de l&rsquo;\u00e9pine dendritique vers le bouton pr\u00e9synaptique pour majorer durablement la probabilit\u00e9 de lib\u00e9ration des v\u00e9sicules synaptiques, soulignant la nature int\u00e9gr\u00e9e et bidirectionnelle de la synapse.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique et de la microscopie de super-r\u00e9solution, les principes de la LTP guident directement la manipulation causale des traces mn\u00e9siques. En \u00e9tiquetant s\u00e9lectivement les neurones activ\u00e9s lors d&rsquo;une exp\u00e9rience d&rsquo;apprentissage par la canalrhodopsine-2 (technologie de capture d&rsquo;engramme d\u00e9velopp\u00e9e par le laboratoire de Tonegawa), les chercheurs peuvent d\u00e9sormais r\u00e9activer artificiellement un souvenir sp\u00e9cifique en illuminant ces neurones par de la lumi\u00e8re bleue, ou abolir ce m\u00eame souvenir en induisant une d\u00e9pression optog\u00e9n\u00e9tique cibl\u00e9e de leurs connexions.<\/p>\n<p>Sur le plan translationnel et biom\u00e9dical, le dysfonctionnement de la LTP est aujourd&rsquo;hui identifi\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement physiopathologique primaire d\u00e9vastateur dans les stades prodromiques de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature05286\">maladie d&rsquo;Alzheimer<\/a>. Les oligom\u00e8res solubles du peptide b\u00eata-amylo\u00efde (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\\beta\">$A\\beta$<\/span>) se fixent sp\u00e9cifiquement sur les r\u00e9cepteurs membranaires des \u00e9pines dendritiques, provoquant l&rsquo;internalisation pr\u00e9matur\u00e9e des r\u00e9cepteurs NMDA et AMPA et bloquant impitoyablement l&rsquo;induction de la LTP bien avant que les neurones ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent physiquement ou que les plaques s\u00e9niles n&rsquo;apparaissent. La LTP constitue ainsi le test de criblage biophysique de r\u00e9f\u00e9rence pour \u00e9valuer les mol\u00e9cules th\u00e9rapeutiques destin\u00e9es \u00e0 prot\u00e9ger l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 cognitive du cerveau vieillissant.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion \u00e9pist\u00e9mologique : un tournant paradigmatique pour les sciences de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience men\u00e9e par Terje L\u00f8mo et Tim Bliss entre 1968 et 1973 restera \u00e0 tout jamais inscrite au panth\u00e9on des sciences comme l&rsquo;une des transitions de phase \u00e9pist\u00e9mologiques les plus d\u00e9cisives du XXe si\u00e8cle. En op\u00e9rant une r\u00e9duction \u00e9l\u00e9gante et mesurable d&rsquo;un concept philosophique mill\u00e9naire \u2013 l&rsquo;engramme de la pens\u00e9e \u2013 \u00e0 un faisceau d&rsquo;\u00e9quations ioniques et de conductances membranaires, ils ont fond\u00e9 une discipline nouvelle : la biologie cellulaire de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Leur d\u00e9marche a prouv\u00e9 avec \u00e9clat que la m\u00e9moire n&rsquo;est ni un fluide immat\u00e9riel ni une distribution holistique insaisissable, mais une modification physico-chimique quantifiable de la connectivit\u00e9 synaptique. En nous r\u00e9v\u00e9lant comment quelques impulsions \u00e9lectriques suffisent \u00e0 remodeler l&rsquo;architecture intime de nos circuits neuronaux, L\u00f8mo et Bliss n&rsquo;ont pas seulement d\u00e9couvert un m\u00e9canisme \u00e9lectrophysiologique majeur : ils nous ont offert les cl\u00e9s fondamentales pour comprendre comment notre cerveau sculpte continuellement son identit\u00e9 au contact du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Andersen, P., Bliss, T. V., &amp; Skrede, K. K. (1971). Lamellar organization of hippocampal pathways. <em>Experimental Brain Research<\/em>, 13(2), 222\u2013238. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00234087\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00234087<\/a><\/li>\n<li>Bienenstock, E. L., Cooper, L. N., &amp; Munro, P. W. (1982). Theory for the development of neuron selectivity: orientation specificity and binocular interaction in visual cortex. <em>Journal of Neuroscience<\/em>, 2(1), 32\u201348. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.02-01-00032.1982\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.02-01-00032.1982<\/a><\/li>\n<li>Bliss, T. V., &amp; Gardner-Medwin, A. R. (1973). Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the unanaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 232(2), 357\u2013374. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010274\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010274<\/a><\/li>\n<li>Bliss, T. V., &amp; L\u00f8mo, T. (1973). Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the anaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 232(2), 331\u2013356. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010273\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1973.sp010273<\/a><\/li>\n<li>Bliss, T. V., Collingridge, G. L., &amp; Morris, R. G. (2014). Synaptic plasticity in the hippocampus: A historical perspective. <em>Cold Spring Harbor Perspectives in Biology<\/em>, 6(6), a018804. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1101\/cshperspect.a018804\">https:\/\/doi.org\/10.1101\/cshperspect.a018804<\/a><\/li>\n<li>Collingridge, G. L., Kehl, S. J., &amp; McLennan, H. (1983). Excitatory amino acids in synaptic transmission in the Schaffer collateral-commissural pathway of the rat hippocampus. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 334(1), 33\u201346. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1983.sp014478\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1983.sp014478<\/a><\/li>\n<li>Hebb, D. O. (1949). <em>The Organization of Behavior: A Neuropsychological Theory<\/em>. John Wiley &amp; Sons. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pure.mcgill.ca\/en\/publications\/the-organization-of-behavior-a-neuropsychological-theory\">https:\/\/pure.mcgill.ca\/en\/publications\/the-organization-of-behavior-a-neuropsychological-theory<\/a><\/li>\n<li>Hopfield, J. J. (1982). Neural networks and physical systems with emergent collective computational abilities. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 79(8), 2554\u20132558. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.79.8.2554\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.79.8.2554<\/a><\/li>\n<li>L\u00f8mo, T. (1966). Frequency potentiation of excitatory synaptic activity in the dentate area of the hippocampal formation. <em>Acta Physiologica Scandinavica<\/em>, 68(Suppl. 277), 128.<\/li>\n<li>L\u00f8mo, T. (2003). The discovery of long-term potentiation. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 358(1432), 617\u2013620. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1226\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2002.1226<\/a><\/li>\n<li>Morris, R. G., Anderson, E., Lynch, G. S., &amp; Baudry, M. (1986). Selective impairment of learning and blockade of long-term potentiation by an N-methyl-D-aspartate receptor antagonist, AP5. <em>Nature<\/em>, 319(6056), 774\u2013776. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/319774a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/319774a0<\/a><\/li>\n<li>Nowak, L., Bregestovski, P., Ascher, P., Herbet, A., &amp; Prochiantz, A. (1984). Magnesium gates glutamate-activated channels in mouse central neurones. <em>Nature<\/em>, 307(5950), 462\u2013465. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/307462a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/307462a0<\/a><\/li>\n<li>Ram\u00f3n y Cajal, S. (1894). The Croonian Lecture: La fine structure des centres nerveux. <em>Proceedings of the Royal Society of London<\/em>, 55(331-335), 444\u2013468. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspl.1894.0063\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspl.1894.0063<\/a><\/li>\n<li>Schwartzkroin, P. A., &amp; Wester, K. (1975). Long-lasting facilitation of a synaptic potential following tetanization in the in vitro hippocampal slice. <em>Brain Research<\/em>, 89(1), 107\u2013119. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0006-8993(75)90138-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0006-8993(75)90138-5<\/a><\/li>\n<li>Scoville, W. B., &amp; Milner, B. (1957). Loss of recent memory after bilateral hippocampal lesions. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery, and Psychiatry<\/em>, 20(1), 11\u201321. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.20.1.11\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.20.1.11<\/a><\/li>\n<li>Tonegawa, S., Tsien, J. Z., Sheng, M., &amp; McHugh, T. J. (1996). The gene targeting approach to study the molecular, cellular and circuit bases of mammalian memory. <em>Cold Spring Harbor Symposia on Quantitative Biology<\/em>, 61, 149\u2013162. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1101\/sqb.1996.061.01.017\">https:\/\/doi.org\/10.1101\/sqb.1996.061.01.017<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique d\u00e9taill\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9minale de Terje L\u00f8mo et Tim Bliss sur la d\u00e9couverte de la potentialisation \u00e0 long terme (LTP) dans l&rsquo;hippocampe.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[459,647],"tags":[4698,6620,6625,6626,6627],"class_list":["post-4692","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-hippocampe","tag-plasticite-synaptique","tag-potentialisation-a-long-terme","tag-terje-lomo","tag-tim-bliss"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4692"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4692\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}