{"id":4689,"date":"2026-09-11T11:47:37","date_gmt":"2026-09-11T11:47:37","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experiences-aplysia-californica-habituation-sensibilisation-eric-kandel\/"},"modified":"2026-09-11T11:47:37","modified_gmt":"2026-09-11T11:47:37","slug":"experiences-aplysia-californica-habituation-sensibilisation-eric-kandel","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experiences-aplysia-californica-habituation-sensibilisation-eric-kandel","title":{"rendered":"Les exp\u00e9riences sur l&rsquo;Aplysia Californica (habituation et sensibilisation) &#8211; Eric Kandel"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9lucidation des fondements biologiques de la m\u00e9moire humaine constitue l&rsquo;une des qu\u00eates scientifiques les plus vertigineuses du XXe si\u00e8cle. Pendant des d\u00e9cennies, la question de savoir comment des exp\u00e9riences immat\u00e9rielles, des apprentissages cognitifs ou des traumatismes psychiques s&rsquo;inscrivent de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile dans la mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale est rest\u00e9e cantonn\u00e9e aux sp\u00e9culations philosophiques ou aux m\u00e9taphores psychologiques. L&rsquo;obstacle majeur r\u00e9sidait dans l&rsquo;intrication ahurissante du cerveau des vert\u00e9br\u00e9s, dont les dizaines de milliards de neurones interconnect\u00e9s par des billions de synapses semblaient d\u00e9fier toute tentative d&rsquo;analyse m\u00e9canistique unitaire et causale. Il apparaissait vain d&rsquo;isoler la trace d&rsquo;un souvenir \u00e9l\u00e9mentaire au sein d&rsquo;une telle matrice computationnelle, rendant n\u00e9cessaire une rupture m\u00e9thodologique radicale dans l&rsquo;approche de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn1556\">plasticit\u00e9 synaptique<\/a>.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique et empirique a \u00e9t\u00e9 magistralement incarn\u00e9e par le neurobiologiste austro-am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/2000\/kandel\/biographical\/\">Eric Kandel<\/a>. En osant d\u00e9laisser la complexit\u00e9 fascinante mais imp\u00e9n\u00e9trable du cortex des mammif\u00e8res au profit d&rsquo;un gast\u00e9ropode marin g\u00e9ant, le li\u00e8vre de mer ou <em>Aplysia californica<\/em>, Kandel a fait le pari du r\u00e9ductionnisme biologique. Son hypoth\u00e8se \u00e9tait aussi audacieuse que proph\u00e9tique : les m\u00e9canismes cellulaires, biochimiques et g\u00e9n\u00e9tiques qui r\u00e9gissent l&rsquo;apprentissage et le stockage m\u00e9moriel chez un invert\u00e9br\u00e9 dot\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me nerveux rudimentaire sont fondamentalement les m\u00eames que ceux op\u00e9rant dans le syst\u00e8me nerveux central des primates sup\u00e9rieurs et des \u00eatres humains. En diss\u00e9quant pas \u00e0 pas les circuits r\u00e9flexes de ce mollusque, il a transform\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude philosophique de l&rsquo;esprit en une discipline biophysique exacte.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une analyse exhaustive et approfondie de la s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences fondatrices men\u00e9es sur <em>Aplysia californica<\/em>. De l&rsquo;analyse comportementale de l&rsquo;habituation et de la sensibilisation jusqu&rsquo;\u00e0 la mise en \u00e9vidence des cascades de signalisation intracellulaire, du r\u00f4le de l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase, de la prot\u00e9ine kinase A, du facteur transcriptionnel CREB et de la plasticit\u00e9 structurale, nous explorerons la mani\u00e8re dont le dialogue entre \u00e9lectrophysiologie, biologie mol\u00e9culaire et g\u00e9n\u00e9tique a permis de r\u00e9soudre le myst\u00e8re de l&rsquo;engramme synaptique. Ce parcours mettra en lumi\u00e8re comment une d\u00e9marche r\u00e9ductionniste rigoureuse a non seulement valu \u00e0 Eric Kandel le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 2000, mais a \u00e9galement pos\u00e9 les jalons universels des neurosciences contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e0 la neurobiologie de la m\u00e9moire et gen\u00e8se des travaux d&rsquo;Eric Kandel<\/h2>\n<h3>1.1 Le paradigme r\u00e9ductionniste appliqu\u00e9 aux neurosciences cognitives<\/h3>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, la biologie th\u00e9orique et la psychologie exp\u00e9rimentale \u00e9taient hant\u00e9es par le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC5583340\/\">engramme<\/a>, formul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par Richard Semon au d\u00e9but des ann\u00e9es 1900 : la trace physique, mat\u00e9rielle et durable laiss\u00e9e dans le tissu c\u00e9r\u00e9bral par une exp\u00e9rience v\u00e9cue. Cependant, les tentatives exp\u00e9rimentales pour localiser cette trace mn\u00e9sique chez les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs se heurtaient \u00e0 des \u00e9checs m\u00e9thodologiques r\u00e9currents. L&rsquo;exemple embl\u00e9matique de Karl Lashley, qui avait cherch\u00e9 pendant plus de trente ans le si\u00e8ge anatomique de la m\u00e9moire chez le rat en effectuant des l\u00e9sions corticales sans jamais parvenir \u00e0 effacer s\u00e9lectivement un apprentissage pr\u00e9cis, avait conduit \u00e0 un profond pessimisme th\u00e9orique. Lashley en avait d\u00e9duit son fameux principe d&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 corticale, selon lequel la m\u00e9moire serait stock\u00e9e de mani\u00e8re holistique et diffuse \u00e0 travers l&rsquo;ensemble des r\u00e9seaux corticaux, \u00e9chappant ainsi \u00e0 toute localisation cellulaire univoque.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette impasse conceptuelle, une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e en s&rsquo;inspirant des triomphes \u00e9clatants de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire. Tout comme Max Delbr\u00fcck, Salvador Luria et Jacques Monod avaient r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9crypter le code g\u00e9n\u00e9tique fondamental et la r\u00e9gulation de l&rsquo;expression des g\u00e8nes en \u00e9tudiant non pas des eucaryotes sup\u00e9rieurs complexes, mais la modeste bact\u00e9rie <em>Escherichia coli<\/em> et ses bact\u00e9riophages, certains neurobiologistes novateurs postul\u00e8rent que les lois fondamentales du fonctionnement nerveux devaient \u00eatre \u00e9tudi\u00e9es sur des syst\u00e8mes simplifi\u00e9s. Le postulat philosophique et biologique sous-jacent \u00e9tait celui de l&rsquo;invariance \u00e9volutive : au cours de la phylogen\u00e8se, la s\u00e9lection naturelle n&rsquo;a pas r\u00e9invent\u00e9 \u00e0 chaque sp\u00e9ciation les m\u00e9canismes biochimiques fondamentaux de la communication cellulaire. Les composants primaires du potentiel d&rsquo;action, des r\u00e9cepteurs membranaires, des seconds messagers et de l&rsquo;exocytose v\u00e9siculaire sont partag\u00e9s par l&rsquo;ensemble des m\u00e9tazoaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du r\u00e9ductionnisme dans les neurosciences cognitives a ainsi consist\u00e9 \u00e0 affirmer qu&rsquo;une fonction cognitive \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 \u00e0 savoir la capacit\u00e9 d&rsquo;un organisme \u00e0 modifier son comportement de mani\u00e8re adaptative en r\u00e9ponse \u00e0 son environnement \u2014 pouvait \u00eatre traduite en termes physico-chimiques pr\u00e9cis au niveau d&rsquo;un r\u00e9seau synaptique isol\u00e9. Ce changement de perspective a provoqu\u00e9 une onde de choc au sein de la psychologie cognitive et de la psychiatrie biologique naissante. Il ne s&rsquo;agissait plus d&rsquo;analyser l&rsquo;esprit comme une bo\u00eete noire ou un ensemble de fonctions \u00e9mergentes ineffables, mais de consid\u00e9rer chaque modification mn\u00e9sique comme un r\u00e9arrangement biophysique quantifiable et reproductible, caract\u00e9ris\u00e9 par des flux ioniques, des phosphorylations enzymatiques et, ultimement, des r\u00e9organisations structurales des connexions interneuronales.<\/p>\n<h3>1.2 Le parcours intellectuel d&rsquo;Eric Kandel vers le mod\u00e8le invert\u00e9br\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel d&rsquo;Eric Kandel est marqu\u00e9 par une trajectoire particuli\u00e8rement atypique au sein des neurosciences modernes. N\u00e9 \u00e0 Vienne en 1929, ayant fui l&rsquo;Autriche nazie dans son enfance, Kandel s&rsquo;\u00e9tait initialement orient\u00e9 vers l&rsquo;histoire europ\u00e9enne et la litt\u00e9rature \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Harvard, avant de d\u00e9velopper une fascination profonde pour la psychanalyse freudienne. Son d\u00e9sir initial \u00e9tait de comprendre la structure de l&rsquo;appareil psychique, la formation du moi, les pulsions inconscientes et les m\u00e9canismes de d\u00e9fense d\u00e9crits par Sigmund Freud. Conscient des limites sp\u00e9culatives de la th\u00e9orie psychanalytique de l&rsquo;\u00e9poque, il d\u00e9cida de s&rsquo;inscrire \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine de l&rsquo;universit\u00e9 de New York dans le but explicite d&rsquo;acqu\u00e9rir les bases biologiques indispensables pour fonder la psychanalyse sur des bases physiologiques rigoureuses.<\/p>\n<p>Toutefois, lors de son immersion dans les laboratoires d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie, notamment aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;Harry Grundfest \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Columbia, Kandel comprit rapidement que l&rsquo;exploration des concepts psychanalytiques globaux \u00e9tait pr\u00e9matur\u00e9e au regard des outils techniques alors disponibles. Il choisit donc d&rsquo;aborder la question de la m\u00e9moire par l&rsquo;enregistrement \u00e9lectrophysiologique cellulaire chez les mammif\u00e8res. Ses premiers travaux de recherche, conduits \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 au National Institutes of Health (NIH) en collaboration avec Alden Spencer, se focalis\u00e8rent sur les cellules pyramidales de l&rsquo;hippocampe chez le chat. L&rsquo;hippocampe venait d&rsquo;\u00eatre identifi\u00e9, suite aux observations cliniques r\u00e9volutionnaires de William Scoville et Brenda Milner sur le c\u00e9l\u00e8bre patient H.M. en 1957, comme une structure essentielle \u00e0 la consolidation de la m\u00e9moire d\u00e9clarative.<\/p>\n<p>Bien que Kandel et Spencer soient parvenus \u00e0 r\u00e9aliser les premiers enregistrements intracellulaires des neurones hippocampiques et \u00e0 d\u00e9montrer qu&rsquo;ils g\u00e9n\u00e8rent des potentiels d&rsquo;action et des potentiels synaptiques similaires \u00e0 ceux des motoneurones de la moelle \u00e9pini\u00e8re d\u00e9crits par John Eccles, Kandel se heurta \u00e0 une frustration m\u00e9thodologique insurmontable. Dans l&rsquo;hippocampe des mammif\u00e8res, il \u00e9tait impossible de corr\u00e9ler avec certitude l&rsquo;activation d&rsquo;un neurone individuel \u00e0 un comportement d&rsquo;apprentissage sp\u00e9cifique. Les connexions synaptiques formaient un enchev\u00eatrement trop dense et imp\u00e9n\u00e9trable. Il devint \u00e9vident pour Kandel que pour comprendre comment une synapse stocke un souvenir, il fallait pouvoir identifier la m\u00eame cellule nerveuse et la m\u00eame synapse d&rsquo;un animal \u00e0 l&rsquo;autre au sein d&rsquo;un arc r\u00e9flexe comportemental identifiable. Contre l&rsquo;avis et le scepticisme ouvert de la communaut\u00e9 des neurobiologistes de l&rsquo;\u00e9poque \u2014 qui consid\u00e9raient l&rsquo;\u00e9tude des invert\u00e9br\u00e9s comme une r\u00e9gression acad\u00e9mique sans pertinence pour la compr\u00e9hension de l&rsquo;intelligence humaine \u2014, Kandel prit en 1962 la d\u00e9cision radicale de d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 Paris pour se former aupr\u00e8s de Ladislav Tauc et d&rsquo;adopter un mollusque marin : l&rsquo;aplysie.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs fondamentaux et cadre conceptuel des recherches<\/h3>\n<p>En s&rsquo;engageant dans l&rsquo;\u00e9tude du syst\u00e8me nerveux d&rsquo;<em>Aplysia californica<\/em>, Kandel s&rsquo;est assign\u00e9 une mission scientifique rigoureusement circonscrite mais conceptuellement r\u00e9volutionnaire. Le cadre th\u00e9orique s&rsquo;articulait autour de la distinction fondamentale, formalis\u00e9e en psychologie exp\u00e9rimentale, entre m\u00e9moire implicite (ou non-d\u00e9clarative, proc\u00e9durale) et m\u00e9moire explicite (ou d\u00e9clarative). La m\u00e9moire explicite concerne le rappel conscient de faits, d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements, de personnes et de lieux, et d\u00e9pend imp\u00e9rativement chez l&rsquo;humain des structures du lobe temporal m\u00e9dian, notamment l&rsquo;hippocampe. En revanche, la m\u00e9moire implicite englobe les habitudes motrices, les r\u00e9flexes conditionn\u00e9s et les formes \u00e9l\u00e9mentaires d&rsquo;apprentissage non associatif (telles que l&rsquo;habituation et la sensibilisation) qui s&rsquo;expriment directement dans l&rsquo;ex\u00e9cution de la performance sans n\u00e9cessiter de prise de conscience.<\/p>\n<p>Kandel postula que si la m\u00e9moire explicite reposait sur des architectures c\u00e9r\u00e9brales complexes et \u00e9volutivement r\u00e9centes, la m\u00e9moire implicite repr\u00e9sentait une forme primitive, universelle et robuste de plasticit\u00e9 adaptative, pr\u00e9sente chez tous les animaux dou\u00e9s d&rsquo;un syst\u00e8me nerveux. L&rsquo;objectif \u00e9tait donc de diss\u00e9quer un r\u00e9flexe comportemental simple, identifiable et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 chez l&rsquo;aplysie, afin d&rsquo;en cartographier l&rsquo;arc neuronal complet, depuis les r\u00e9cepteurs sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques jusqu&rsquo;aux effecteurs musculaires, en passant par les interneurones et les motoneurones centraux.<\/p>\n<p>Le programme exp\u00e9rimental devait r\u00e9pondre \u00e0 trois questions m\u00e9canistiques fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li>Par quelles modifications fonctionnelles pr\u00e9cises au niveau synaptique un comportement r\u00e9flexe s&rsquo;att\u00e9nue-t-il (habituation) ou s&rsquo;amplifie-t-il (sensibilisation) apr\u00e8s une exp\u00e9rience environnementale donn\u00e9e ?<\/li>\n<li>Le stockage de l&rsquo;information mn\u00e9sique r\u00e9sulte-t-il d&rsquo;un changement de l&rsquo;excitabilit\u00e9 globale de la membrane neuronale, ou d&rsquo;une alt\u00e9ration sp\u00e9cifique de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la transmission chimique au niveau de jonctions synaptiques particuli\u00e8res ?<\/li>\n<li>Quelles sont les cin\u00e9tiques temporelles et les cascades mol\u00e9culaires distinctes qui s\u00e9parent la m\u00e9moire \u00e0 court terme \u2014 qui persiste quelques minutes et repose sur des alt\u00e9rations de prot\u00e9ines pr\u00e9existantes \u2014 de la m\u00e9moire \u00e0 long terme, qui dure plusieurs jours ou semaines et exige l&rsquo;activation de l&rsquo;expression g\u00e9nique et des remaniements structuraux durables ?<\/li>\n<\/ul>\n<h2>2. L&rsquo;Aplysia Californica comme mod\u00e8le exp\u00e9rimental d&rsquo;excellence<\/h2>\n<h3>2.1 Caract\u00e9ristiques anatomiques et cytologiques du syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;aplysie<\/h3>\n<p>L&rsquo;aplysie de Californie (<em>Aplysia californica<\/em>), \u00e9galement appel\u00e9e li\u00e8vre de mer en raison des tentacules sensoriels ou rhinophores dress\u00e9s sur sa t\u00eate \u00e9voquant les oreilles d&rsquo;un l\u00e9porid\u00e9, est un gast\u00e9ropode opisthobranche d&rsquo;une taille remarquable, pouvant atteindre plusieurs dizaines de centim\u00e8tres de long et peser jusqu&rsquo;\u00e0 plusieurs kilogrammes \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte. Ce mollusque marin benthique pr\u00e9sentait un ensemble de caract\u00e9ristiques neuro-anatomiques exceptionnelles, offrant une solution id\u00e9ale aux d\u00e9fis m\u00e9thodologiques qui paralysaient l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie des vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me nerveux central de l&rsquo;aplysie est caract\u00e9ris\u00e9 par une relative simplicit\u00e9 num\u00e9rique : il ne compte qu&rsquo;environ 20 000 neurones r\u00e9partis au sein d&rsquo;une s\u00e9rie de renflements ganglionnaires interconnect\u00e9s par de volumineux cordons nerveux longitudinaux et commissuraux. Ces ganglions majeurs comprennent les ganglions c\u00e9r\u00e9bro\u00efdes, pleuraux, p\u00e9dieux, buccaux et le ganglion abdominal (ou visc\u00e9ral). Compar\u00e9 aux 86 milliards de neurones du cerveau humain ou m\u00eame aux 100 millions de neurones d&rsquo;un rongeur, ce syst\u00e8me nerveux pr\u00e9sentait une r\u00e9duction d&rsquo;\u00e9chelle de plusieurs ordres de grandeur, rendant envisageable une analyse exhaustive de ses circuits.<\/p>\n<p>Mais la caract\u00e9ristique cytologique la plus spectaculaire de l&rsquo;aplysie r\u00e9side sans conteste dans la taille gigantesque de ses corps cellulaires (somas) neuronaux. En raison de cycles successifs d&rsquo;endor\u00e9plication de l&rsquo;ADN g\u00e9nomique (polyplo\u00efdie somatique pouss\u00e9e), certains neurones atteignent des diam\u00e8tres variant de 100 microm\u00e8tres \u00e0 pr\u00e8s d&rsquo;un millim\u00e8tre (1 000 \u00b5m), devenant litt\u00e9ralement visibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu ou \u00e0 la simple loupe binoculaire. Ces cellules g\u00e9antes, souvent pigment\u00e9es en jaune ou en orange gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence de carot\u00e9no\u00efdes intracellulaires, ont permis aux chercheurs d&rsquo;ins\u00e9rer m\u00e9caniquement des micro\u00e9lectrodes en verre sans infliger de dommages subl\u00e9taux \u00e0 la cellule, assurant des conditions d&#8217;empalement intracellulaire stables et durables sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire de la physiologie cellulaire.<\/p>\n<h3>2.2 Stabilit\u00e9 du r\u00e9seau neuronal et identification cellulaire<\/h3>\n<p>La morphologie monumentale des neurones d&rsquo;aplysie n&rsquo;\u00e9tait pas son unique atout ; l&rsquo;organisation de son ganglion abdominal pr\u00e9sentait une st\u00e9r\u00e9otypie et une reproductibilit\u00e9 spatiale stup\u00e9fiantes d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre. Contrairement au cortex des vert\u00e9br\u00e9s, o\u00f9 l&rsquo;on identifie des populations statistiques de neurones sans pouvoir retrouver exactement la m\u00eame cellule chez deux sp\u00e9cimens distincts, les ganglions d&rsquo;aplysie sont constitu\u00e9s de neurones invariables et nommables.<\/p>\n<p>Chaque neurone occupe une position g\u00e9ographique pr\u00e9cise \u00e0 la surface du ganglion, poss\u00e8de un profil d&rsquo;arborisation axonale hautement conserv\u00e9, synth\u00e9tise un ensemble d\u00e9fini de neurotransmetteurs et de neuropeptides, et \u00e9tablit des connexions synaptiques pr\u00e9visibles avec des partenaires cibles identiques chez tous les individus de l&rsquo;esp\u00e8ce. Une nomenclature standardis\u00e9e a ainsi \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 par Eric Kandel et ses collaborateurs : les neurones sont d\u00e9sign\u00e9s par la lettre du ganglion (L pour l&rsquo;h\u00e9miganglion gauche &#8211; <em>Left<\/em>, R pour l&rsquo;h\u00e9miganglion droit &#8211; <em>Right<\/em>) suivie d&rsquo;un num\u00e9ro d&rsquo;identification (par exemple L7, R2, L29, etc.).<\/p>\n<p>Cette invariance architecturale et identitaire a fondamentalement transform\u00e9 la pratique de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie. Un chercheur pouvait syst\u00e9matiquement positionner son \u00e9lectrode sur le corps cellulaire de la cellule L7, puis introduire une seconde \u00e9lectrode dans un neurone sensoriel d\u00e9fini de la grappe de m\u00e9canor\u00e9cepteurs du siphon, avec la certitude quasi absolue d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la m\u00eame synapse \u00e9l\u00e9mentaire, dont la cin\u00e9tique biophysique pouvait \u00eatre compar\u00e9e entre des centaines d&rsquo;animaux soumis \u00e0 des protocoles comportementaux distincts.<\/p>\n<h3>2.3 Pr\u00e9paration biologique isol\u00e9e et conditions \u00e9lectrophysiologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;aplysie est un organisme marin po\u00efkilotherme particuli\u00e8rement r\u00e9silient d&rsquo;un point de vue physiologique. Ses tissus tol\u00e8rent des variations environnementales notables, et son syst\u00e8me nerveux continue de fonctionner de mani\u00e8re optimale lorsqu&rsquo;il est extrait du corps de l&rsquo;animal et immerg\u00e9 dans une chambre de perfusion contenant de l&rsquo;eau de mer artificielle oxyg\u00e9n\u00e9e, maintenue \u00e0 une temp\u00e9rature stable (g\u00e9n\u00e9ralement entre 15 et 18 \u00b0C).<\/p>\n<p>Cette r\u00e9sistance tissulaire exceptionnelle a permis de d\u00e9velopper une vaste gamme de pr\u00e9parations exp\u00e9rimentales, allant de l&rsquo;animal intact non anesth\u00e9si\u00e9 jusqu&rsquo;au ganglion abdominal totalement isol\u00e9 en culture organotypique, en passant par des pr\u00e9parations semi-intactes dites \u00ab r\u00e9duites \u00bb. Dans ces derni\u00e8res, le ganglion nerveux reste fonctionnellement reli\u00e9 par ses troncs nerveux p\u00e9riph\u00e9riques \u00e0 un lambeau de peau du siphon et \u00e0 la branchie. Il devenait ainsi possible d&rsquo;appliquer une stimulation m\u00e9canique r\u00e9elle sur la peau tout en enregistrant simultan\u00e9ment les signaux \u00e9lectriques intracellulaires dans les corps cellulaires des neurones sensoriels, des interneurones et des motoneurones, et de filmer la contraction motrice de l&rsquo;organe effecteur.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique, la taille des cellules permettait d&rsquo;effectuer des doubles empalements (technique de voltage-clamp ou patch-clamp ult\u00e9rieurement) au niveau pr\u00e9synaptique et postsynaptique. Les chercheurs pouvaient injecter du courant pour d\u00e9polariser artificiellement un neurone pr\u00e9synaptique individuel, observer la gen\u00e8se d&rsquo;un potentiel d&rsquo;action isol\u00e9, et mesurer directement dans le motoneurone le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK10995\/\">potentiel postsynaptique excitateur (PPSE)<\/a> unitaire r\u00e9sultant. Cette configuration offrait un niveau de contr\u00f4le exp\u00e9rimental in\u00e9gal\u00e9, permettant d&rsquo;exclure tout bruit de fond polysynaptique incontr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<h2>3. Le r\u00e9flexe de retrait de la branchie et du siphon : circuit de r\u00e9f\u00e9rence<\/h2>\n<h3>3.1 Comportement de d\u00e9fense et cin\u00e9tique du r\u00e9flexe de protection<\/h3>\n<p>Pour ancrer l&rsquo;\u00e9tude de la plasticit\u00e9 synaptique dans un comportement naturel dou\u00e9 de sens adaptatif, Kandel et son \u00e9quipe ont focalis\u00e9 leur attention sur un r\u00e9flexe d\u00e9fensif vital chez l&rsquo;aplysie : le r\u00e9flexe de retrait de la branchie et du siphon. L&rsquo;appareil respiratoire de l&rsquo;aplysie est situ\u00e9 dorsalement dans une cavit\u00e9 d\u00e9limit\u00e9e par les replis du manteau et termin\u00e9e par une structure tubulaire charnue, le siphon, qui assure l&rsquo;expulsion de l&rsquo;eau et des d\u00e9chets organiques. La branchie, organe d\u00e9licat et richement vascularis\u00e9 en forme d&rsquo;\u00e9ventail, baigne dans cette cavit\u00e9 du manteau.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une stimulation tactile m\u00e9canique, m\u00eame l\u00e9g\u00e8re \u2014 comme le contact d&rsquo;un jet d&rsquo;eau, d&rsquo;un pinceau ou d&rsquo;une sonde tactile calibr\u00e9e \u2014, est appliqu\u00e9e sur la surface externe du siphon ou du bord du manteau, l&rsquo;aplysie manifeste une r\u00e9action de d\u00e9fense hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et vigoureuse : le siphon se r\u00e9tracte brusquement vers l&rsquo;int\u00e9rieur, tandis que la branchie se contracte vigoureusement et s&rsquo;aplatit sous la protection des replis parapodiaux. Ce comportement a une valeur de survie \u00e9vidente : prot\u00e9ger des structures respiratoires fragiles contre une \u00e9ventuelle agression m\u00e9canique ou l&rsquo;attaque d&rsquo;un pr\u00e9dateur marin.<\/p>\n<p>Kandel et ses coll\u00e8gues ont rigoureusement quantifi\u00e9 ce comportement en utilisant des m\u00e9thodes optiques et m\u00e9canographiques de haute pr\u00e9cision. En mesurant la dur\u00e9e totale pendant laquelle la branchie reste contract\u00e9e et r\u00e9tract\u00e9e, ainsi que l&rsquo;amplitude de son raccourcissement mesur\u00e9e par des photocellules ou des syst\u00e8mes d&rsquo;enregistrement vid\u00e9o, ils ont pu transformer une simple observation naturaliste en une variable biom\u00e9trique continue, reproductible et statistiquement robuste.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;arc r\u00e9flexe monosynaptique et polysynaptique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lucidation anatomique du r\u00e9seau neuronal sous-jacent au r\u00e9flexe de retrait du siphon et de la branchie a constitu\u00e9 un tour de force d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie analytique r\u00e9alis\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Kandel, James Schwartz, Irving Kupfermann et Vincent Castellucci ont \u00e9tabli que ce comportement d\u00e9fensif est m\u00e9di\u00e9 par un arc r\u00e9flexe comprenant \u00e0 la fois une composante monosynaptique directe et un r\u00e9seau polysynaptique parall\u00e8le.<\/p>\n<p>La composante aff\u00e9rente sensorielle est constitu\u00e9e d&rsquo;une population homog\u00e8ne d&rsquo;environ 24 m\u00e9canor\u00e9cepteurs primaires regroup\u00e9s principalement dans la r\u00e9gion caudale du ganglion abdominal (d\u00e9sign\u00e9s sous le terme g\u00e9n\u00e9rique de neurones sensoriels du siphon). Ces neurones poss\u00e8dent des terminaisons p\u00e9riph\u00e9riques ramifi\u00e9es dans la peau du siphon et projettent leurs axones directement dans le neuropile du ganglion abdominal. Le m\u00e9diateur chimique principal lib\u00e9r\u00e9 par ces neurones sensoriels a \u00e9t\u00e9 ult\u00e9rieurement identifi\u00e9 comme \u00e9tant l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fncir.2014.00064\/full\">acide L-glutamique (glutamate)<\/a>, un neurotransmetteur excitateur classique.<\/p>\n<p>Ces neurones sensoriels font directement synapse (connexion monosynaptique excitatrice) sur un petit groupe de motoneurones branchiaux et siphoniques bien identifi\u00e9s, parmi lesquels la cellule <strong>L7<\/strong> occupe une position pr\u00e9pond\u00e9rante, aux c\u00f4t\u00e9s des motoneurones LDG1, LDG2, L9 et RDG. En parall\u00e8le \u00e0 cette voie monosynaptique directe, les neurones sensoriels activent \u00e9galement plusieurs classes d&rsquo;interneurones, \u00e0 la fois excitateurs (qui amplifient la d\u00e9charge vers les motoneurones) et inhibiteurs (qui participent au r\u00e9trocontr\u00f4le et \u00e0 la cin\u00e9tique d&rsquo;arr\u00eat du r\u00e9flexe). Cette configuration permet d&rsquo;associer la rapidit\u00e9 foudroyante de la voie directe monosynaptique \u00e0 la flexibilit\u00e9 r\u00e9gulatrice du r\u00e9seau polysynaptique.<\/p>\n<h3>3.3 Avantages exp\u00e9rimentaux de l&rsquo;arc r\u00e9flexe siphon-branchie<\/h3>\n<p>Le choix de l&rsquo;arc r\u00e9flexe siphon-branchie a apport\u00e9 des avantages exp\u00e9rimentaux d\u00e9cisifs qui ont propuls\u00e9 les neurosciences vers une pr\u00e9cision quantitative in\u00e9dite. En premier lieu, ce r\u00e9flexe ne fait intervenir aucune prise de d\u00e9cision complexe, aucune d\u00e9lib\u00e9ration ni aucune modulation attentionnelle sophistiqu\u00e9e : il s&rsquo;agit d&rsquo;un comportement r\u00e9flexe d\u00e9fensif pur, dont l&rsquo;amplitude et la dur\u00e9e refl\u00e8tent sans ambigu\u00eft\u00e9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;excitabilit\u00e9 sous-jacent du r\u00e9seau neuronal.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la possibilit\u00e9 d&rsquo;isoler exp\u00e9rimentalement la synapse \u00e9l\u00e9mentaire liant un neurone sensoriel unique \u00e0 un motoneurone unique (comme la synapse capteur sensoriel -> L7) a permis de contourner l&rsquo;un des probl\u00e8mes les plus insurmontables de la neurophysiologie : la s\u00e9paration des composantes pr\u00e9synaptiques et postsynaptiques de la transmission nerveuse. En introduisant des micro\u00e9lectrodes intracellulaires dans les deux cellules simultan\u00e9ment, les chercheurs pouvaient s&rsquo;affranchir de toute stimulation cutan\u00e9e p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Il suffisait d&rsquo;injecter un bref \u00e9chelon de courant d\u00e9polarisant dans le neurone sensoriel pour d\u00e9clencher un potentiel d&rsquo;action unique d&rsquo;amplitude constante, et d&rsquo;enregistrer de fa\u00e7on continue le potentiel postsynaptique excitateur (PPSE) induit dans le motoneurone L7. Tout changement mesur\u00e9 dans l&rsquo;amplitude de ce PPSE au cours d&rsquo;un protocole d&rsquo;apprentissage pouvait alors \u00eatre attribu\u00e9 sans \u00e9quivoque \u00e0 une alt\u00e9ration physique de la performance de cette synapse sp\u00e9cifique, ouvrant la voie \u00e0 l&rsquo;analyse biophysique directe du substrat mn\u00e9sique.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;habituation \u00e0 court terme : ph\u00e9nom\u00e9nologie et d\u00e9pression synaptique<\/h2>\n<h3>4.1 Le paradigme exp\u00e9rimental de l&rsquo;habituation<\/h3>\n<p>L&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(09)00827-0\">habituation<\/a> repr\u00e9sente la forme la plus \u00e9l\u00e9mentaire d&rsquo;apprentissage non associatif connue dans le r\u00e8gne animal. Elle est d\u00e9finie sur le plan \u00e9thologique et psychologique comme la d\u00e9croissance progressive et r\u00e9versible de l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9ponse r\u00e9flexe comportementale inn\u00e9e \u00e0 la suite de la pr\u00e9sentation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e d&rsquo;un stimulus environnemental neutre, monotone et non assorti de renforcement n\u00e9gatif (douleur) ou positif (r\u00e9compense). L&rsquo;habituation permet \u00e0 un animal de ne pas gaspiller une \u00e9nergie pr\u00e9cieuse et de ne pas interrompre ses activit\u00e9s vitales (alimentation, reproduction) pour r\u00e9agir ind\u00e9finiment \u00e0 des stimuli inoffensifs de son environnement.<\/p>\n<p>Dans les exp\u00e9riences men\u00e9es par Eric Kandel et Vincent Castellucci, le protocole comportemental d&rsquo;habituation \u00e9tait remarquablement rigoureux : un jet d&rsquo;eau ou une stimulation tactile d&rsquo;intensit\u00e9 fixe et mod\u00e9r\u00e9e \u00e9tait appliqu\u00e9 sur le siphon de l&rsquo;aplysie \u00e0 intervalles r\u00e9guliers (g\u00e9n\u00e9ralement toutes les 10 \u00e0 30 secondes). D\u00e8s la premi\u00e8re stimulation, la branchie subissait une contraction puissante et prolong\u00e9e. Cependant, au fur et \u00e0 mesure de la r\u00e9p\u00e9tition des stimulations, l&rsquo;amplitude du r\u00e9flexe diminuait drastiquement : apr\u00e8s une dizaine \u00e0 une quinzaine d&rsquo;essais cons\u00e9cutifs, le retrait de la branchie devenait minime, voire totalement inexistant.<\/p>\n<p>Une pr\u00e9caution exp\u00e9rimentale imp\u00e9rative consistait \u00e0 d\u00e9montrer que cette extinction comportementale ne r\u00e9sultait pas d&rsquo;une simple fatigue musculaire du tissu branchial ou d&rsquo;une adaptation sensorielle des r\u00e9cepteurs cutan\u00e9s de la peau. Kandel et ses coll\u00e8gues d\u00e9montr\u00e8rent que :<\/p>\n<ul>\n<li>Une stimulation \u00e9lectrique directe des fibres musculaires ou du motoneurone L7 provoquait toujours une contraction branchiale vigoureuse et intacte, excluant formellement la fatigue musculaire p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li>L&rsquo;enregistrement des potentiels d&rsquo;action dans le neurone sensoriel d\u00e9montrait que chaque choc tactile sur le siphon continuait d&rsquo;induire exactement le m\u00eame nombre de potentiels d&rsquo;action aff\u00e9rents avec une fr\u00e9quence et une amplitude rigoureusement inchang\u00e9es, r\u00e9futant l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une d\u00e9sensibilisation ou d&rsquo;une adaptation des m\u00e9canor\u00e9cepteurs p\u00e9riph\u00e9riques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;habituation prenait donc naissance exclusivement au c\u0153ur du syst\u00e8me nerveux central, au sein des synapses de l&rsquo;arc r\u00e9flexe.<\/p>\n<h3>4.2 Corr\u00e9lats \u00e9lectrophysiologiques de l&rsquo;habituation<\/h3>\n<p>Ayant localis\u00e9 l&rsquo;origine de l&rsquo;habituation au niveau central, Kandel et Castellucci ont examin\u00e9 ce qui se produisait \u00e0 la jonction synaptique reliant le neurone sensoriel au motoneurone L7. En reproduisant le protocole sur une pr\u00e9paration ganglionnaire isol\u00e9e \u2014 o\u00f9 le neurone sensoriel \u00e9tait stimul\u00e9 par une micro\u00e9lectrode \u00e0 la fr\u00e9quence de 0,1 Hz pour mimer la stimulation tactile \u2014, ils ont observ\u00e9 une corr\u00e9lation \u00e9lectrophysiologique saisissante avec le comportement animal.<\/p>\n<p>Lors du premier potentiel d&rsquo;action d\u00e9clench\u00e9 dans le neurone sensoriel, le motoneurone r\u00e9pondait par un PPSE de grande amplitude, largement suffisant pour franchir le seuil d&rsquo;excitabilit\u00e9 membranaire et d\u00e9clencher un train de potentiels d&rsquo;action postsynaptiques se propageant vers le muscle de la branchie. Mais \u00e0 mesure que les potentiels d&rsquo;action pr\u00e9synaptiques se succ\u00e9daient \u00e0 intervalle r\u00e9gulier, l&rsquo;amplitude du PPSE enregistr\u00e9 dans le motoneurone d\u00e9croissait de fa\u00e7on progressive et exponentielle, passant de plus de 20 millivolts \u00e0 une fraction r\u00e9siduelle d&rsquo;un ou deux millivolts seulement.<\/p>\n<p>\u00c0 ce niveau de d\u00e9pression synaptique, le PPSE r\u00e9siduel devenait incapable d&rsquo;atteindre le seuil de d\u00e9charge du motoneurone : le motoneurone restait silencieux, et par voie de cons\u00e9quence, l&rsquo;ordre moteur de contraction ne parvenait plus aux fibres musculaires de la branchie. Cette exp\u00e9rience capitale a apport\u00e9 la premi\u00e8re preuve \u00e9lectrophysiologique directe reliant l&rsquo;att\u00e9nuation d&rsquo;un comportement d&rsquo;apprentissage \u00e0 une baisse graduelle de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la transmission au niveau d&rsquo;une synapse centrale identifi\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.3 Nature homosynaptique de la d\u00e9pression synaptique<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des m\u00e9canismes de l&rsquo;habituation a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de son organisation synaptique : il s&rsquo;agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne strictement homosynaptique. Une d\u00e9pression est dite <strong>homosynaptique<\/strong> lorsque la diminution de l&rsquo;efficacit\u00e9 de transmission est confin\u00e9e exclusivement \u00e0 la voie synaptique qui a \u00e9t\u00e9 directement et r\u00e9p\u00e9titivement activ\u00e9e, sans affecter les autres entr\u00e9es synaptiques convergeant sur le m\u00eame neurone postsynaptique.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer cette sp\u00e9cificit\u00e9 spatiale, les chercheurs ont ins\u00e9r\u00e9 des \u00e9lectrodes dans deux neurones sensoriels distincts innervant des zones cutan\u00e9es adjacentes du siphon, tous deux connect\u00e9s au m\u00eame motoneurone L7. Lorsqu&rsquo;un train de potentiels d&rsquo;action \u00e9tait g\u00e9n\u00e9r\u00e9 dans le premier neurone sensoriel, sa synapse avec L7 pr\u00e9sentait la d\u00e9pression caract\u00e9ristique de l&rsquo;habituation. En revanche, lorsque le second neurone sensoriel \u2014 rest\u00e9 quiescent durant toute cette p\u00e9riode \u2014 \u00e9tait stimul\u00e9 pour la premi\u00e8re fois imm\u00e9diatement apr\u00e8s, il induisait un PPSE d&rsquo;amplitude maximale, parfaitement intacte, dans le motoneurone L7.<\/p>\n<p>Cette observation prouvait que la d\u00e9pression ne d\u00e9pendait pas d&rsquo;une alt\u00e9ration globale de la sensibilit\u00e9 ou de la r\u00e9sistance membranaire du neurone postsynaptique L7, car si tel avait \u00e9t\u00e9 le cas, toutes les entr\u00e9es synaptiques auraient \u00e9t\u00e9 affaiblies de concert. De plus, ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;habituation \u00e0 court terme s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 totalement r\u00e9versible : si l&rsquo;on interrompait la stimulation pendant une dur\u00e9e de 15 \u00e0 30 minutes, une p\u00e9riode de repos permettait \u00e0 la transmission synaptique de r\u00e9cup\u00e9rer spontan\u00e9ment son amplitude de d\u00e9part par restauration hom\u00e9ostatique.<\/p>\n<h2>5. M\u00e9canismes biophysiques et biochimiques de l&rsquo;habituation synaptique<\/h2>\n<h3>5.1 Dynamique du calcium pr\u00e9synaptique lors de l&rsquo;habituation<\/h3>\n<p>La mise en \u00e9vidence de la nature pr\u00e9synaptique de la d\u00e9pression homosynaptique a imm\u00e9diatement orient\u00e9 les recherches vers la dynamique des ions calcium (Ca<sup>2+<\/sup>) au sein de la terminaison axonale du neurone sensoriel. En vertu du paradigme biophysique universel \u00e9tabli par Bernard Katz et Ricardo Miledi, l&rsquo;exocytose des v\u00e9sicules de neurotransmetteur d\u00e9pend de mani\u00e8re non lin\u00e9aire (avec une coop\u00e9rativit\u00e9 d&rsquo;ordre 3 \u00e0 4) de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation locale de la concentration intracellulaire de calcium libre \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des zones actives.<\/p>\n<p>En utilisant des colorants indicateurs fluorescents sensibles au calcium (comme l&rsquo;ars\u00e9nazo III puis l&rsquo;a\u00e9quorine) micro-inject\u00e9s dans les terminaisons pr\u00e9synaptiques des neurones sensoriels de l&rsquo;aplysie, les chercheurs ont suivi en temps r\u00e9el l&rsquo;influx calcique g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par chaque potentiel d&rsquo;action. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une corr\u00e9lation directe entre la diminution du PPSE et une r\u00e9duction progressive de l&rsquo;amplitude du courant calcique entrant induit par la d\u00e9polarisation.<\/p>\n<p>Au cours des potentiels d&rsquo;action successifs \u00e0 basse fr\u00e9quence caract\u00e9ristiques de l&rsquo;habituation, les canaux calciques voltage-d\u00e9pendants (notamment de type N et P\/Q-like chez l&rsquo;invert\u00e9br\u00e9) subissent un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;inactivation d\u00e9pendante de l&rsquo;usage ou une alt\u00e9ration de leur probabilit\u00e9 d&rsquo;ouverture. La diminution de ce flux calcique transmembranaire r\u00e9duit drastiquement la formation des microdomaines calciques pr\u00e9synaptiques n\u00e9cessaires au d\u00e9clenchement de la fusion v\u00e9siculaire, expliquant la chute brutale de l&rsquo;exocytose de glutamate.<\/p>\n<h3>5.2 Analyse quantique de la lib\u00e9ration des neurotransmetteurs<\/h3>\n<p>Pour confirmer de fa\u00e7on irr\u00e9futable que le locus de l&rsquo;habituation r\u00e9side sur le versant pr\u00e9synaptique et n&rsquo;implique pas une d\u00e9sensibilisation des r\u00e9cepteurs postsynaptiques au glutamate, Eric Kandel et Vincent Castellucci ont appliqu\u00e9 la th\u00e9orie statistique quantique formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1970\/katz\/biographical\/\">Bernard Katz<\/a>.<\/p>\n<p>Selon cette th\u00e9orie, l&rsquo;amplitude d&rsquo;un potentiel postsynaptique excitateur est r\u00e9gie par l&rsquo;\u00e9quation :<br \/>\n<span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\text{PPSE} = m \\cdot q = n \\cdot p \\cdot q\">$$\\text{PPSE} = m \\cdot q = n \\cdot p \\cdot q$$<\/span><br \/>\no\u00f9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>m<\/strong> repr\u00e9sente le contenu quantique moyen, c&rsquo;est-\u00e0-dire le nombre total de quanta (v\u00e9sicules) de neurotransmetteur lib\u00e9r\u00e9s par un potentiel d&rsquo;action donn\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>n<\/strong> est le nombre total de sites de lib\u00e9ration disponibles dans la zone active ;<\/li>\n<li><strong>p<\/strong> est la probabilit\u00e9 moyenne qu&rsquo;une v\u00e9sicule soit lib\u00e9r\u00e9e en r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;influx calcique ;<\/li>\n<li><strong>q<\/strong> repr\u00e9sente la taille quantique unitaire, correspondant \u00e0 la d\u00e9polarisation postsynaptique induite par le contenu d&rsquo;une seule v\u00e9sicule (potentiel miniature spontan\u00e9).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les enregistrements \u00e9lectrophysiologiques r\u00e9alis\u00e9s sur les neurones L7 ont d\u00e9montr\u00e9 que la taille quantique unitaire (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"q\">$q$<\/span>) demeure strictement constante tout au long du processus d&rsquo;habituation. M\u00eame lorsque le PPSE total \u00e9tait r\u00e9duit de 80 %, l&rsquo;amplitude des potentiels miniatures spontan\u00e9s induits par la lib\u00e9ration d&rsquo;une v\u00e9sicule unique ne variait absolument pas, d\u00e9montrant que la sensibilit\u00e9 des r\u00e9cepteurs postsynaptiques au glutamate \u00e9tait int\u00e9gralement pr\u00e9serv\u00e9e. En revanche, l&rsquo;analyse a mis en \u00e9vidence une diminution spectaculaire du contenu quantique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>). L&rsquo;habituation synaptique est donc rigoureusement attribuable \u00e0 une chute du nombre de paquets mol\u00e9culaires de glutamate expuls\u00e9s par la terminaison pr\u00e9synaptique lors de chaque potentiel d&rsquo;action.<\/p>\n<h3>5.3 \u00c9puisement du pool de v\u00e9sicules synaptiques mobilisables<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la seule inactivation fonctionnelle des canaux calciques transmembranaires, les investigations ult\u00e9rieures en microscopie \u00e9lectronique et en cryofixation rapide ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une composante ultrastructurale compl\u00e9mentaire r\u00e9gissant la d\u00e9pression homosynaptique : la cin\u00e9tique de renouvellement des v\u00e9sicules synaptiques au niveau de la zone active pr\u00e9synaptique.<\/p>\n<p>Dans la terminaison du neurone sensoriel, les v\u00e9sicules synaptiques contenant le glutamate sont r\u00e9parties en au moins deux compartiments fonctionnels distincts :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <em>pool imm\u00e9diatement mobilisable<\/em> (Readily Releasable Pool ou RRP), constitu\u00e9 d&rsquo;une petite fraction de v\u00e9sicules d\u00e9j\u00e0 amarr\u00e9es (<em>docked<\/em>) et mol\u00e9culairement amorc\u00e9es (<em>primed<\/em>) au contact de la membrane pr\u00e9synaptique, pr\u00eates pour la fusion imm\u00e9diate m\u00e9di\u00e9e par les complexes prot\u00e9iques SNARE (syntaxine, SNAP-25, synaptobr\u00e9vine) et la synaptotagmine ;<\/li>\n<li>Le <em>pool de r\u00e9serve<\/em>, beaucoup plus volumineux, situ\u00e9 en retrait dans le cytoplasme et maintenu ancr\u00e9 au cytosquelette d&rsquo;actine par des interactions avec les synapsines.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lors d&rsquo;une stimulation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 faible fr\u00e9quence, le taux d&rsquo;exocytose d\u00e9passe la vitesse \u00e0 laquelle les v\u00e9sicules de r\u00e9serve sont mobilis\u00e9es et recrut\u00e9es vers les sites d&rsquo;amarrage vacated des zones actives. Il en r\u00e9sulte un \u00e9puisement progressif et physique du pool imm\u00e9diatement mobilisable. De surcro\u00eet, la dynamique de r\u00e9amor\u00e7age des complexes SNARE et le recyclage v\u00e9siculaire par endocytose clathrine-d\u00e9pendante s&rsquo;av\u00e8rent trop lents pour compenser la perte \u00e0 ce rythme d&rsquo;activation. L&rsquo;absence de v\u00e9sicules fonctionnellement pr\u00eates au niveau de la zone active conjugu\u00e9e au moindre afflux calcique scelle l&rsquo;effondrement de la transmission synaptique caract\u00e9ristique de l&rsquo;habituation.<\/p>\n<h2>6. La sensibilisation : renforcement comportemental et facilitation synaptique<\/h2>\n<h3>6.1 Protocole comportemental de la sensibilisation<\/h3>\n<p>La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/cell\/fulltext\/S0092-8674(00)80054-X\">sensibilisation<\/a> repr\u00e9sente un apprentissage non associatif oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;habituation : il s&rsquo;agit d&rsquo;une forme de renforcement comportemental adaptatif par laquelle un organisme apprend \u00e0 amplifier globalement ses r\u00e9ponses r\u00e9flexes d\u00e9fensives face \u00e0 une grande vari\u00e9t\u00e9 de stimuli environnementaux, y compris des stimuli neutres, \u00e0 la suite de la survenue d&rsquo;un stimulus nociceptif, mena\u00e7ant ou aversif.<\/p>\n<p>Le protocole exp\u00e9rimental con\u00e7u par Kandel consistait \u00e0 induire d&rsquo;abord l&rsquo;habituation du r\u00e9flexe de retrait du siphon par des touches r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la r\u00e9ponse contractile de la branchie soit minimale. Ensuite, un stimulus aversif puissant et inattendu \u2014 typiquement un train de chocs \u00e9lectriques intenses appliqu\u00e9s sur la queue ou sur la t\u00eate de l&rsquo;animal \u2014 \u00e9tait d\u00e9livr\u00e9. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s ce choc, si l&rsquo;on touchait \u00e0 nouveau le siphon avec la m\u00eame stimulation tactile l\u00e9g\u00e8re qui ne provoquait plus rien auparavant, on observait une r\u00e9surgence fulgurante et amplifi\u00e9e de la contraction branchiale.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comporter deux aspects comportementaux cruciaux :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>d\u00e9shabituation<\/strong>, qui d\u00e9signe la restauration imm\u00e9diate de la r\u00e9ponse r\u00e9flexe initiale qui avait \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9e par le protocole d&rsquo;habituation ant\u00e9rieur ;<\/li>\n<li>La <strong>sensibilisation g\u00e9n\u00e9rale<\/strong>, qui correspond \u00e0 une majoration durable de la force et de la dur\u00e9e de la contraction r\u00e9flexe bien au-del\u00e0 de son niveau basal initial chez un animal na\u00eff, s&rsquo;\u00e9tendant \u00e0 d&rsquo;autres r\u00e9cepteurs sensoriels de la surface corporelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un choc unique sur la queue provoquait une sensibilisation \u00e0 court terme persistant de quelques dizaines de minutes \u00e0 environ une heure.<\/p>\n<h3>6.2 Facilitation h\u00e9t\u00e9rosynaptique : principe organisateur<\/h3>\n<p>Sur le plan biophysique et architectural, la sensibilisation met en jeu un principe radicalement diff\u00e9rent de celui de l&rsquo;habituation : la <strong>facilitation h\u00e9t\u00e9rosynaptique<\/strong>. Alors que l&rsquo;habituation est un processus homosynaptique intrins\u00e8que confin\u00e9 \u00e0 la seule synapse sensorimotrice activ\u00e9e, la sensibilisation est d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;intervention d&rsquo;une voie neuronale modulatrice extrins\u00e8que recrut\u00e9e par la stimulation nociceptive.<\/p>\n<p>L&rsquo;application d&rsquo;un choc \u00e9lectrique sur la queue active des aff\u00e9rences sensorielles nociceptives sp\u00e9cifiques qui projettent sur un ensemble d&rsquo;interneurones modulateurs situ\u00e9s dans le ganglion abdominal et les ganglions pleuro-abdominaux. Ces interneurones facilitateurs envoient des prolongements axonaux qui \u00e9tablissent des synapses <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK11110\/\">axo-axoniques<\/a> directement sur les terminaisons pr\u00e9synaptiques des neurones sensoriels du siphon, juste en amont de leurs contacts avec les motoneurones branchiaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;activation de cette boucle modulatrice modifie profond\u00e9ment le fonctionnement de la terminaison pr\u00e9synaptique du neurone sensoriel : lorsqu&rsquo;un potentiel d&rsquo;action aff\u00e9rent traverse \u00e0 nouveau cette terminaison, il provoque la lib\u00e9ration d&rsquo;une quantit\u00e9 massivement accrue de neurotransmetteur glutamate dans la fente synaptique. L&rsquo;amplitude du PPSE enregistr\u00e9 dans le motoneurone L7 subit alors une d\u00e9polarisation majeure, restaurant la d\u00e9charge de potentiels d&rsquo;action moteurs et provoquant la r\u00e9traction spectaculaire de la branchie, sans qu&rsquo;aucun changement d&rsquo;excitabilit\u00e9 direct n&rsquo;ait eu lieu au pr\u00e9alable dans le motoneurone lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>6.3 Identification des neurotransmetteurs modulateurs<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation biochimique des m\u00e9diateurs lib\u00e9r\u00e9s par ces interneurones modulateurs facilitateurs a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des volets les plus d\u00e9terminants des travaux men\u00e9s par l&rsquo;\u00e9quipe de Columbia. Plusieurs classes d&rsquo;interneurones ont \u00e9t\u00e9 isol\u00e9es, parmi lesquelles les cellules <strong>L29<\/strong> et un groupe de neurones s\u00e9rotoninergiques des ganglions pleuraux.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes pharmacologiques et chromatographiques ont mis en \u00e9vidence la pr\u00e9dominance absolue de la <strong>s\u00e9rotonine (5-hydroxytryptamine ou 5-HT)<\/strong> comme neurotransmetteur facilitateur central de la sensibilisation. La s\u00e9rotonine est stock\u00e9e en forte concentration dans les v\u00e9sicules \u00e0 c\u0153ur dense des interneurones modulateurs et lib\u00e9r\u00e9e par exocytose au contact direct des terminaisons axonales des neurones sensoriels lors de la stimulation de la queue. D&rsquo;autres mol\u00e9cules modulatoires participent de mani\u00e8re accessoire ou synergique \u00e0 ce r\u00e9seau :<\/p>\n<ul>\n<li>Des petits peptides cardioactifs (<em>Small Cardioactive Peptides<\/em>, not\u00e9s <strong>SCPa<\/strong> et <strong>SCPb<\/strong>) ;<\/li>\n<li>La <strong>dopamine<\/strong>, lib\u00e9r\u00e9e par un sous-ensemble distinct d&rsquo;interneurones r\u00e9gulateurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour d\u00e9montrer le r\u00f4le causal et n\u00e9cessaire de la s\u00e9rotonine, Kandel et ses coll\u00e8gues ont r\u00e9alis\u00e9 des exp\u00e9riences de substitution pharmacologique \u00e9l\u00e9gantes : l&rsquo;application exog\u00e8ne d&rsquo;une microgoutte de s\u00e9rotonine directement sur le ganglion abdominal perfus\u00e9 reproduisait point par point, en l&rsquo;absence de tout choc \u00e9lectrique sur la queue, l&rsquo;ensemble des effets \u00e9lectrophysiologiques de la facilitation synaptique et de la sensibilisation comportementale. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;infusion d&rsquo;antagonistes des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques bloquait s\u00e9lectivement l&rsquo;induction de la sensibilisation cons\u00e9cutive au choc de queue.<\/p>\n<h2>7. Voies de signalisation intracellulaire de la sensibilisation \u00e0 court terme<\/h2>\n<h3>7.1 La cascade de l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase et de l&rsquo;AMP cyclique<\/h3>\n<p>L&rsquo;action de la s\u00e9rotonine sur la terminaison pr\u00e9synaptique du neurone sensoriel a inaugur\u00e9 l&rsquo;un des premiers mod\u00e8les complets de couplage entre un \u00e9v\u00e9nement comportemental d&rsquo;apprentissage et une cascade enzymatique intracellulaire \u00e0 second messager. La fixation de la s\u00e9rotonine lib\u00e9r\u00e9e par les interneurones facilitateurs s&rsquo;effectue sur des r\u00e9cepteurs membranaires m\u00e9tabotropes coupl\u00e9s aux prot\u00e9ines G (RCPG), identifi\u00e9s chez l&rsquo;aplysie comme des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques de type 5-HT<sub>aplysie<\/sub>, homologues aux r\u00e9cepteurs 5-HT<sub>4<\/sub> et 5-HT<sub>7<\/sub> des vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce couplage active une prot\u00e9ine trim\u00e9rique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_s\">$G_s$<\/span>, dont la sous-unit\u00e9 alpha li\u00e9e au GTP se dissocie pour aller stimuler allost\u00e9riquement l&rsquo;enzyme membranaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.uniprot.org\/uniprotkb\/P08414\/entry\">ad\u00e9nylate cyclase<\/a>. L&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase catalyse alors la conversion rapide de l&rsquo;ad\u00e9nosine triphosphate (ATP) cytosolique en <strong>ad\u00e9nosine monophosphate cyclique (AMPc)<\/strong>, g\u00e9n\u00e9rant une vague intracellulaire intense de ce second messager.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la concentration d&rsquo;AMPc active \u00e0 son tour la <strong>prot\u00e9ine kinase A (PKA)<\/strong>, \u00e9galement appel\u00e9e kinase d\u00e9pendante de l&rsquo;AMPc. \u00c0 l&rsquo;\u00e9tat basal inactif, la PKA est une enzyme t\u00e9tram\u00e9rique compos\u00e9e de deux sous-unit\u00e9s r\u00e9gulatrices (R) qui inhibent fermement deux sous-unit\u00e9s catalytiques (C). La liaison coop\u00e9rative de quatre mol\u00e9cules d&rsquo;AMPc sur les domaines sp\u00e9cifiques des deux sous-unit\u00e9s r\u00e9gulatrices induit un changement de conformation majeur qui lib\u00e8re les deux sous-unit\u00e9s catalytiques actives. Celles-ci deviennent alors capables de transf\u00e9rer des groupements phosphate hautement \u00e9nerg\u00e9tiques provenant de l&rsquo;ATP sur des r\u00e9sidus s\u00e9rine et thr\u00e9onine de prot\u00e9ines effectrices cibles au sein du cytoplasme pr\u00e9synaptique.<\/p>\n<h3>7.2 Fermeture des canaux potassium et \u00e9largissement du potentiel d&rsquo;action<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des cibles mol\u00e9culaires privil\u00e9gi\u00e9es phosphoryl\u00e9es par les sous-unit\u00e9s catalytiques libres de la PKA est un canal potassium transmembranaire particulier, identifi\u00e9 par Paul Camardo, Steven Siegelbaum et Kandel au moyen de la technique du patch-clamp sur cellule enti\u00e8re et en configuration <em>inside-out<\/em> : le **canal K<sup>+<\/sup> sensible \u00e0 la s\u00e9rotonine**, ou <strong>canal S-K<sup>+<\/sup><\/strong>.<\/p>\n<p>En temps normal, lors d&rsquo;un potentiel d&rsquo;action classique traversant la membrane pr\u00e9synaptique, la d\u00e9polarisation rapide m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;ouverture des canaux Na<sup>+<\/sup> est suivie d&rsquo;une phase de repolarisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e dict\u00e9e par l&rsquo;ouverture coordonn\u00e9e des canaux potassium voltage-d\u00e9pendants et des canaux S-K<sup>+<\/sup>, qui permettent aux ions potassium de sortir massivement de la cellule selon leur gradient \u00e9lectrochimique, restaurant le potentiel de repos.<\/p>\n<p>La phosphorylation directe du canal S-K<sup>+<\/sup> par la PKA induit sa fermeture fonctionnelle prolong\u00e9e, diminuant notablement la conductance potassique globale de la membrane. Cette chute de la conductance sortante alt\u00e8re drastiquement la dynamique de repolarisation : le potentiel d&rsquo;action pr\u00e9synaptique se trouve consid\u00e9rablement \u00e9largi dans sa dimension temporelle. Cet <strong>\u00e9largissement du potentiel d&rsquo;action<\/strong> (<em>action potential broadening<\/em>) peut atteindre 20 \u00e0 30 % d&rsquo;augmentation de dur\u00e9e par rapport \u00e0 sa valeur contr\u00f4le, maintenant la terminaison axonale dans un \u00e9tat de d\u00e9polarisation positive pendant un intervalle de temps anormalement \u00e9tir\u00e9.<\/p>\n<h3>7.3 Augmentation de l&rsquo;influx calcique et mobilisation v\u00e9siculaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9largissement temporel du potentiel d&rsquo;action pr\u00e9synaptique produit une r\u00e9percussion imm\u00e9diate et monumentale sur la dynamique des canaux calciques voltage-d\u00e9pendants. Ces canaux s&rsquo;ouvrant en r\u00e9ponse \u00e0 la d\u00e9polarisation et s&rsquo;inactivant lentement, le prolongement de la phase d\u00e9polarisante les maintient \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat ouvert pendant plusieurs millisecondes suppl\u00e9mentaires. Il en r\u00e9sulte un <strong>afflux massif et d\u00e9multipli\u00e9 d&rsquo;ions Ca<sup>2+<\/sup><\/strong> dans l&rsquo;espace sous-membranaire de la zone active pr\u00e9synaptique.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le \u00e0 cette modulation ionique directe, la sensibilisation active une seconde voie biochimique synergique m\u00e9di\u00e9e par la phospholipase C (PLC), d\u00e9clench\u00e9e par un second type de r\u00e9cepteur s\u00e9rotoninergique m\u00e9tabotrope coupl\u00e9 \u00e0 une prot\u00e9ine <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_q\">$G_q$<\/span>. L&rsquo;hydrolyse du phosphatidylinositol 4,5-bisphosphate (PIP<sub>2<\/sub>) cytosolique g\u00e9n\u00e8re du diacylglyc\u00e9rol (DAG) et de l&rsquo;inositol trisphosphate (IP<sub>3<\/sub>). Le DAG active la <strong>prot\u00e9ine kinase C (PKC)<\/strong> qui, de concert avec la PKA, phosphoryle des prot\u00e9ines du complexe de trafic v\u00e9siculaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Phosphorylation des synapsines, rompant leur liaison avec les filaments d&rsquo;actine et d\u00e9tachant les v\u00e9sicules du pool de r\u00e9serve ;<\/li>\n<li>Acc\u00e9l\u00e9ration spectaculaire de la translocation des v\u00e9sicules vers les sites d&rsquo;amarrage (<em>docking<\/em>) des zones actives ;<\/li>\n<li>Phosphorylation des prot\u00e9ines de machinerie de fusion (telles que le complexe SNARE et la synaptotagmine), augmentant intrins\u00e8quement la probabilit\u00e9 d&rsquo;exocytose <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;action combin\u00e9e de l&rsquo;influx calcique g\u00e9ant cons\u00e9cutif \u00e0 la fermeture des canaux potassium et de la mobilisation active de nouveaux contingents v\u00e9siculaires aboutit \u00e0 une explosion du contenu quantique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>) de glutamate lib\u00e9r\u00e9. Le motoneurone L7 re\u00e7oit une vague neurotransmettrice sans pr\u00e9c\u00e9dent, g\u00e9n\u00e9rant un PPSE g\u00e9ant qui induit une contraction maximale et durable de la branchie. C&rsquo;est l&rsquo;essence biophysique de la m\u00e9moire \u00e0 court terme.<\/p>\n<h2>8. La transition vers la m\u00e9moire \u00e0 long terme : m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9tiques et transcriptionnels<\/h2>\n<h3>8.1 Diff\u00e9rences fondamentales entre m\u00e9moires \u00e0 court et long terme<\/h3>\n<p>Alors qu&rsquo;un stimulus aversif unique d\u00e9livr\u00e9 sur la queue de l&rsquo;aplysie induit une sensibilisation \u00e0 court terme ne persistant que quelques dizaines de minutes, l&rsquo;application r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et espac\u00e9e de tels chocs d\u00e9clenche une m\u00e9tamorphose radicale de la m\u00e9moire : la <strong>sensibilisation \u00e0 long terme<\/strong>. Cette forme persistante d&rsquo;apprentissage se maintient intacte pendant des jours, des semaines, voire toute la dur\u00e9e de vie adulte de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>Cette transition temporelle fondamentale ob\u00e9it \u00e0 des lois psychologiques et biologiques universelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;effet d&rsquo;espacement temporel<\/strong> (<em>spacing effect<\/em>) : une s\u00e9rie de 4 ou 5 chocs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 intervalles espac\u00e9s (par exemple s\u00e9par\u00e9s par des pauses de 15 \u00e0 30 minutes) est infiniment plus efficace pour induire une m\u00e9moire \u00e0 long terme qu&rsquo;une s\u00e9rie identique de chocs administr\u00e9s de fa\u00e7on mass\u00e9e et continue sans interruption ;<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9pendance \u00e0 la transcription et \u00e0 la traduction<\/strong> : en utilisant des inhibiteurs pharmacologiques sp\u00e9cifiques de la synth\u00e8se des prot\u00e9ines (comme l&rsquo;anisomycine ou le cycloheximide) et de la synth\u00e8se de l&rsquo;acide ribonucl\u00e9ique (comme l&rsquo;actinomycine D), Kandel, James Schwartz et Samuel Schacher ont \u00e9tabli une dichotomie cat\u00e9gorique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;inhibition de la synth\u00e8se prot\u00e9ique ou transcriptionnelle n&rsquo;a rigoureusement aucun impact sur l&rsquo;acquisition ou le maintien de la m\u00e9moire \u00e0 court terme, d\u00e9montrant que celle-ci repose exclusivement sur la modification post-traductionnelle (phosphorylations) de prot\u00e9ines pr\u00e9existantes. En revanche, l&rsquo;administration de ces m\u00eames inhibiteurs pendant ou imm\u00e9diatement apr\u00e8s la phase d&rsquo;apprentissage espac\u00e9 bloque totalement et sp\u00e9cifiquement l&rsquo;installation de la m\u00e9moire \u00e0 long terme, tout en laissant intacte la phase \u00e0 court terme. La m\u00e9moire \u00e0 long terme n\u00e9cessite imp\u00e9rativement l&rsquo;expression de nouveaux g\u00e8nes et la biosynth\u00e8se de nouvelles prot\u00e9ines.<\/p>\n<h3>8.2 Translocation nucl\u00e9aire des kinases et r\u00e9gulation g\u00e9nique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9nigme scientifique centrale des ann\u00e9es 1980 et 1990 fut de comprendre par quel moyen un signal biochimique d\u00e9clench\u00e9 au niveau de la terminaison axonale ou de la membrane synaptique pouvait franchir la distance le s\u00e9parant du corps cellulaire et ordonner au g\u00e9nome nucl\u00e9aire de s&rsquo;activer. La solution r\u00e9side dans l&rsquo;intensit\u00e9 et la persistance des trains d&rsquo;impulsions de s\u00e9rotonine d\u00e9livr\u00e9s lors de l&rsquo;entra\u00eenement espac\u00e9.<\/p>\n<p>Lors d&rsquo;une stimulation espac\u00e9e prolong\u00e9e, l&rsquo;activation continue et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase g\u00e9n\u00e8re une production massive et soutenue d&rsquo;AMPc cytosolique. Les capacit\u00e9s de pi\u00e9geage local des sous-unit\u00e9s r\u00e9gulatrices de la PKA au niveau des ancrages membranaires (prot\u00e9ines AKAP) sont satur\u00e9es. Lib\u00e9r\u00e9es en grande quantit\u00e9 et de fa\u00e7on prolong\u00e9e, les <strong>sous-unit\u00e9s catalytiques de la PKA<\/strong> diffusent le long de l&rsquo;axone et migrent \u00e0 travers les pores nucl\u00e9aires pour p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du noyau du neurone sensoriel.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la signalisation s\u00e9rotoninergique soutenue recrute une seconde voie de transduction majeure : la cascade des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC3181920\/\">prot\u00e9ines kinases activ\u00e9es par des mitog\u00e8nes (MAPK\/ERK)<\/a>. L&rsquo;activation des MAP-kinases d\u00e9pendante du calcium et de la voie Ras\/Raf permet \u00e0 ces enzymes de transloquer \u00e9galement dans le compartiment nucl\u00e9aire. Cette double translocation PKA-MAPK constitue le commutateur mol\u00e9culaire critique qui orchestre le passage de la biochimie cytoplasmique \u00e0 la programmation g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<h3>8.3 La balance transcriptionnelle : r\u00f4les de CREB-1 et CREB-2<\/h3>\n<p>Une fois introduites au c\u0153ur de l&rsquo;espace nucl\u00e9aire, la PKA et les MAP-kinases r\u00e9gulent un r\u00e9seau complexe de facteurs de transcription qui contr\u00f4lent l&rsquo;expression de g\u00e8nes effecteurs sp\u00e9cifiques. Le pivot de cette r\u00e9gulation g\u00e9nomique de la m\u00e9moire est la prot\u00e9ine <strong>CREB<\/strong> (<em>cAMP Response Element-Binding Protein<\/em>), d\u00e9couverte chez l&rsquo;aplysie sous forme de plusieurs isoformes aux fonctions hautement antagonistes : <strong>CREB-1<\/strong> et <strong>CREB-2<\/strong>.<\/p>\n<p>Le facteur <strong>CREB-1<\/strong> agit comme un activateur transcriptionnel puissant. Lorsqu&rsquo;il est phosphoryl\u00e9 sur son r\u00e9sidu sp\u00e9cifique S\u00e9rine-133 (homologue chez l&rsquo;aplysie) par la sous-unit\u00e9 catalytique de la PKA, CREB-1 recrute la prot\u00e9ine co-activatrice CBP (<em>CREB-Binding Protein<\/em>). CBP poss\u00e8de une activit\u00e9 histone ac\u00e9tyltransf\u00e9rase intrins\u00e8que qui rel\u00e2che la compaction de la chromatine en ac\u00e9tylant les histones, permettant ainsi \u00e0 la machinerie de l&rsquo;ARN polym\u00e9rase II d&rsquo;acc\u00e9der aux promoteurs de g\u00e8nes cibles poss\u00e9dant dans leur s\u00e9quence r\u00e9gulatrice l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment nucl\u00e9otidique <strong>CRE<\/strong> (<em>cAMP Response Element<\/em> : <code>5'-TGACGTCA-3'<\/code>).<\/p>\n<p>Cependant, ce syst\u00e8me est verrouill\u00e9 par un r\u00e9gulateur n\u00e9gatif : le facteur <strong>CREB-2<\/strong> (apparent\u00e9 \u00e0 ATF4 chez les vert\u00e9br\u00e9s). En conditions basales, CREB-2 forme un h\u00e9t\u00e9rodim\u00e8re stable avec CREB-1 et bloque l&rsquo;acc\u00e8s au promoteur CRE, emp\u00eachant l&rsquo;activation intempestive de la m\u00e9moire \u00e0 long terme par des stimuli environnementaux insignifiants. Pour d\u00e9clencher la transcription, l&rsquo;inhibition exerc\u00e9e par CREB-2 doit \u00eatre lev\u00e9e. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment le r\u00f4le d\u00e9volu aux <strong>MAP-kinases (MAPK\/ERK)<\/strong> : apr\u00e8s leur translocation nucl\u00e9aire, les MAP-kinases phosphorylent CREB-2, induisant son d\u00e9tachement ou sa d\u00e9gradation. Kandel et Pramod Dash ont d\u00e9montr\u00e9 que si l&rsquo;on injecte des anticorps neutralisant CREB-2 directement dans le noyau du neurone sensoriel, un choc unique (qui n&rsquo;induit normalement qu&rsquo;une m\u00e9moire \u00e0 court terme \u00e9vanescente) devient capable de d\u00e9clencher une consolidation \u00e0 long terme durant plusieurs jours. La m\u00e9moire \u00e0 long terme est donc soumise \u00e0 un double verrou transcriptionnel : activation positive par CREB-1 et d\u00e9-r\u00e9pression par lev\u00e9e du blocage de CREB-2.<\/p>\n<h3>8.4 Synth\u00e8se de prot\u00e9ines sp\u00e9cifiques et boucle d&rsquo;autor\u00e9gulation<\/h3>\n<p>L&rsquo;activation coordonn\u00e9e de la transcription CRE-d\u00e9pendante induit une premi\u00e8re vague de g\u00e8nes dits <em>imm\u00e9diats pr\u00e9coces<\/em> (<em>Immediate Early Genes<\/em>), qui s&rsquo;expriment sans n\u00e9cessiter de synth\u00e8se prot\u00e9ique pr\u00e9alable. Parmi ces transcrits pr\u00e9coces cruciaux figure l&rsquo;<strong>ubiquitine C-terminale hydrolase<\/strong>, une enzyme cl\u00e9 du syst\u00e8me de prot\u00e9olyse ubiquitine-prot\u00e9asome.<\/p>\n<p>L&rsquo;induction de cette hydrolase favorise la d\u00e9gradation prot\u00e9asomale cibl\u00e9e et irr\u00e9versible des <strong>sous-unit\u00e9s r\u00e9gulatrices (R) de la PKA<\/strong> au niveau cellulaire. Priv\u00e9es de leurs partenaires r\u00e9gulateurs inhibiteurs, les sous-unit\u00e9s catalytiques de la PKA demeurent constitutivement actives dans le cytoplasme et le noyau, phosphorylant continuellement leurs substrats en continu, et ce, <em>longtemps apr\u00e8s que les taux intracellulaires d&rsquo;AMPc et de s\u00e9rotonine sont retomb\u00e9s \u00e0 leur niveau de repos initial<\/em>. Cette boucle de r\u00e9troaction positive mol\u00e9culaire affranchit temporairement l&rsquo;\u00e9tat mn\u00e9sique de la pr\u00e9sence du stimulus d\u00e9clencheur.<\/p>\n<p>Dans un second temps, l&rsquo;activation g\u00e9nique tardive r\u00e9gule la synth\u00e8se de prot\u00e9ines effectrices structurales et fonctionnelles : des composants du cytosquelette (actine, tubuline), des prot\u00e9ines d&rsquo;adh\u00e9sion cellulaire transmembranaires (comme les mol\u00e9cules de type NCAM\/apCAM), des enzymes de trafic v\u00e9siculaire et des facteurs de croissance neurotrophiques. Ces macromol\u00e9cules n\u00e9o-synth\u00e9tis\u00e9es sont export\u00e9es depuis le soma vers les arborisations axonales afin de remodeler physiquement l&rsquo;architecture des connexions synaptiques.<\/p>\n<h2>9. Remodelage morphologique et plasticit\u00e9 structurale des synapses<\/h2>\n<h3>9.1 Changements morphologiques induits par la sensibilisation \u00e0 long terme<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9couvertes les plus r\u00e9volutionnaires issues des travaux d&rsquo;Eric Kandel et de Craig Bailey au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 a \u00e9t\u00e9 la d\u00e9monstration que la m\u00e9moire \u00e0 long terme ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un \u00e9tat fonctionnel invisible de phosphorylation enzymatique, mais s&rsquo;incarne mat\u00e9riellement dans une refonte anatomique profonde des r\u00e9seaux neuronaux : la <strong>plasticit\u00e9 structurale<\/strong>.<\/p>\n<p>En utilisant des techniques d&rsquo;impr\u00e9gnation argentique, de marquage intracellulaire au colorant fluorescent Lucifer Yellow et de microscopie \u00e9lectronique tridimensionnelle quantitative, Bailey et Kandel ont compar\u00e9 l&rsquo;arborisation axonale des neurones sensoriels chez des aplysies na\u00efves et chez des animaux sensibilis\u00e9s \u00e0 long terme par un entra\u00eenement espac\u00e9. Les observations anatomiques ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne morphologique spectaculaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Chez un animal na\u00eff, un neurone sensoriel typique \u00e9tablit environ <strong>1 300 varicosit\u00e9s synaptiques<\/strong> (boutons pr\u00e9synaptiques) sur l&rsquo;ensemble de ses cibles postsynaptiques dans le ganglion abdominal ;<\/li>\n<li>Chez un animal soumis au protocole de sensibilisation \u00e0 long terme, ce nombre double litt\u00e9ralement pour atteindre plus de <strong>2 600 \u00e0 2 800 varicosit\u00e9s<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette prolif\u00e9ration synaptique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une croissance axonale active : de nouvelles branches collat\u00e9rales \u00e9mergent, s&rsquo;allongent et viennent contacter de nouvelles zones de la membrane dendritique des motoneurones. De plus, au niveau ultrastructural, la surface moyenne des zones actives pr\u00e9synaptiques est consid\u00e9rablement \u00e9largie, le nombre de complexes d&rsquo;amarrage v\u00e9siculaire augmente de plus de 50 %, et les invaginations postsynaptiques se densifient. L&rsquo;apprentissage \u00e0 long terme modifie physiquement le c\u00e2blage du cerveau.<\/p>\n<h3>9.2 R\u00e9gression structurale lors de l&rsquo;habituation \u00e0 long terme<\/h3>\n<p>De mani\u00e8re sym\u00e9trique et tout aussi spectaculaire, Craig Bailey et Eric Kandel ont examin\u00e9 ce qui advenait de la morphologie neuronale chez des aplysies soumises \u00e0 un protocole d&rsquo;<strong>habituation \u00e0 long terme<\/strong> (application quotidienne de trains de stimulations tactiles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sur le siphon pendant plusieurs jours cons\u00e9cutifs).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;habituation chronique induit le ph\u00e9nom\u00e8ne inverse : un <strong>d\u00e9mant\u00e8lement synaptique structural<\/strong>. Chez les animaux habitu\u00e9s \u00e0 long terme, le nombre total de varicosit\u00e9s synaptiques fonctionnelles par neurone sensoriel chute d&rsquo;environ 1 300 \u00e0 moins de 800 boutons terminaux. Les branches axonales distales s&rsquo;atrophient, se r\u00e9tractent et perdent le contact avec les dendrites motrices.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle de la microscopie \u00e9lectronique, les zones actives pr\u00e9synaptiques r\u00e9siduelles apparaissent d\u00e9sert\u00e9es : le nombre de v\u00e9sicules synaptiques amarr\u00e9es est r\u00e9duit \u00e0 une fraction marginale, et de nombreuses zones actives subissent une involution compl\u00e8te. Ces r\u00e9sultats ont apport\u00e9 la preuve anatomique sans \u00e9quivalent que l&rsquo;oubli prolong\u00e9 ou l&rsquo;inhibition adaptative durable n&rsquo;est pas une simple disparition passive du signal \u00e9lectrique, mais un processus actif d&rsquo;\u00e9lagage et de r\u00e9gression morphologique du r\u00e9seau synaptique.<\/p>\n<h3>9.3 Marquage synaptique et capture de la plasticit\u00e9 locale<\/h3>\n<p>Cette prolif\u00e9ration synaptique induite par la transcription nucl\u00e9aire soulevait une redoutable \u00e9nigme de sp\u00e9cificit\u00e9 biologique, formul\u00e9e sous le nom de \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;allocation synaptique \u00bb : un neurone sensoriel poss\u00e8de un axone unique qui se ramifie en milliers de collat\u00e9rales \u00e9tablissant des synapses avec de multiples motoneurones distincts. Si le signal mn\u00e9sique \u00e0 long terme d\u00e9pend de g\u00e8nes transcrits dans le noyau commun, comment les nouveaux ARNm et prot\u00e9ines export\u00e9s dans tout le cytoplasme peuvent-ils reconna\u00eetre et renforcer <em>uniquement les synapses qui ont \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9es<\/em>, sans alt\u00e9rer les synapses voisines non sollicit\u00e9es ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce paradoxe, Uwe Frey et Richard Morris chez les mammif\u00e8res, ainsi que Kandel et Kelsey Martin sur des cultures cellulaires d&rsquo;aplysie bifurqu\u00e9es (un neurone sensoriel unique dont l&rsquo;axone est divis\u00e9 pour contacter deux motoneurones distincts dans des compartiments isol\u00e9s), ont mis en \u00e9vidence le concept fondamental de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2801452\/\">marquage synaptique (<em>synaptic tagging and capture<\/em>)<\/a>.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le exp\u00e9rimental a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le m\u00e9canisme suivant :<\/p>\n<ul>\n<li>Une stimulation locale par une bouff\u00e9e unique de s\u00e9rotonine sur une branche synaptique particuli\u00e8re active localement la PKA, qui pose une \u00ab \u00e9tiquette synaptique \u00bb mol\u00e9culaire (<em>synaptic tag<\/em>) au niveau de cette terminaison sp\u00e9cifique, sans \u00eatre capable \u00e0 elle seule d&rsquo;activer le noyau ;<\/li>\n<li>Lorsque le noyau est activ\u00e9 par des stimulations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es re\u00e7ues sur une autre branche, les nouveaux ARNm et prot\u00e9ines g\u00e9nomiques sont diffus\u00e9s indistinctement dans tout l&rsquo;arbre axonal ;<\/li>\n<li>Seules les synapses poss\u00e9dant l&rsquo;\u00e9tiquette mol\u00e9culaire activ\u00e9e sont capables de <strong>capturer<\/strong> ces macromol\u00e9cules et de les utiliser pour construire de nouvelles structures synaptiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le maintien autonome de cette traduction locale au niveau de la synapse marqu\u00e9e a trouv\u00e9 son explication ultime dans la d\u00e9couverte de la prot\u00e9ine <strong>CPEB<\/strong> (<em>Cytoplasmic Polyadenylation Element-Binding Protein<\/em>). Chez l&rsquo;aplysie, la forme neuronale sp\u00e9cifique de CPEB poss\u00e8de une propri\u00e9t\u00e9 biophysique hors du commun : elle poss\u00e8de un domaine N-terminal prion-like capable de basculer d&rsquo;une conformation monom\u00e9rique inactive vers un \u00e9tat auto-agr\u00e9g\u00e9 stable de type <strong>prion fonctionnel<\/strong>. L&rsquo;\u00e9tat prion auto-entretenu de CPEB recrute les machineries de polyad\u00e9nylation des ARNm dormants captur\u00e9s localement, maintenant la synth\u00e8se prot\u00e9ique active localement au niveau de la synapse modifi\u00e9e pendant des mois, assurant ainsi la p\u00e9rennit\u00e9 physique du souvenir.<\/p>\n<h2>10. Le conditionnement pavlovien chez l&rsquo;Aplysie : facilitation d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9<\/h2>\n<h3>10.1 Paradigme du conditionnement classique appliqu\u00e9 au r\u00e9flexe branchial<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9lucid\u00e9 les m\u00e9canismes des apprentissages non associatifs (habituation et sensibilisation), Eric Kandel, Robert Hawkins, Thomas Carew et leurs collaborateurs se sont attaqu\u00e9s au d\u00e9fi supr\u00eame : d\u00e9montrer que le syst\u00e8me nerveux \u00e9l\u00e9mentaire d&rsquo;<em>Aplysia californica<\/em> est capable d&rsquo;apprentissage associatif complexe au sens strict d\u00e9fini par Ivan Pavlov, \u00e0 savoir le <strong>conditionnement classique (pavlovien)<\/strong>.<\/p>\n<p>Le paradigme comportemental a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 avec une rigueur absolue au r\u00e9flexe de retrait de la branchie :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>stimulus conditionnel (CS)<\/strong> consistait en une stimulation tactile tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re appliqu\u00e9e sur le siphon ou la collerette du manteau, d\u00e9clenchant initialement une r\u00e9ponse motrice faible ou mod\u00e9r\u00e9e ;<\/li>\n<li>Le <strong>stimulus inconditionnel (US)<\/strong> \u00e9tait un choc \u00e9lectrique puissant appliqu\u00e9 sur la queue, provoquant invariablement une contraction branchiale maximale et prolong\u00e9e (r\u00e9ponse inconditionnelle, UR).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le protocole d&rsquo;association temporelle exigeait que le CS pr\u00e9c\u00e8de imm\u00e9diatement l&rsquo;US avec un intervalle inter-stimulus (ISI) optimal et rigide d&rsquo;environ 0,5 seconde (appariement contigu en contingence directe). Les animaux t\u00e9moins recevaient les m\u00eames stimuli pr\u00e9sent\u00e9s de fa\u00e7on totalement al\u00e9atoire ou non appari\u00e9e dans le temps (US avant CS, ou CS et US s\u00e9par\u00e9s par de longues p\u00e9riodes). Apr\u00e8s quelques dizaines d&rsquo;essais d&rsquo;entra\u00eenement associatif, la pr\u00e9sentation du CS tactile l\u00e9ger d\u00e9clenchait \u00e0 lui seul une r\u00e9traction branchiale gigantesque, d&rsquo;une amplitude et d&rsquo;une dur\u00e9e incomparablement sup\u00e9rieures \u00e0 celles obtenues par une simple sensibilisation non appari\u00e9e. Ce conditionnement pr\u00e9sentait une sp\u00e9cificit\u00e9 de stimulus stricte et une sensibilit\u00e9 critique \u00e0 l&rsquo;extinction, validant tous les crit\u00e8res de l&rsquo;apprentissage associatif sup\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>10.2 M\u00e9canisme cellulaire : la facilitation pr\u00e9synaptique d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9<\/h3>\n<p>La transcription de ce comportement associatif au niveau cellulaire a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un m\u00e9canisme biophysique d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance absolue : la <strong>facilitation pr\u00e9synaptique d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9<\/strong>. En enregistrant les connexions synaptiques dans des ganglions semi-intacts soumis au conditionnement pavlovien, Robert Hawkins et Kandel ont d\u00e9montr\u00e9 que la co\u00efncidence temporelle pr\u00e9cise entre le potentiel d&rsquo;action dans le neurone pr\u00e9synaptique et le signal modulateur h\u00e9t\u00e9rosynaptique d\u00e9multiplie l&rsquo;efficacit\u00e9 de la transmission.<\/p>\n<p>Lorsque le stimulus conditionnel (CS tactile) est appliqu\u00e9, il d\u00e9clenche une bouff\u00e9e de potentiels d&rsquo;action qui envahissent l&rsquo;axone du neurone sensoriel, provoquant l&rsquo;ouverture massive des canaux calciques voltage-d\u00e9pendants et une \u00e9l\u00e9vation br\u00e8ve mais intense de la concentration intracellulaire d&rsquo;ions Ca<sup>2+<\/sup> dans le cytoplasme pr\u00e9synaptique. Si, et seulement si, le choc nociceptif sur la queue (US) survient imm\u00e9diatement apr\u00e8s (environ 500 ms plus tard), la s\u00e9rotonine lib\u00e9r\u00e9e par les interneurones facilitateurs vient frapper la membrane pr\u00e9synaptique au moment exact o\u00f9 les niveaux de calcium intracellulaire sont encore \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n<p>Si la s\u00e9rotonine arrive sur un neurone sensoriel au repos (sensibilisation simple), la production d&rsquo;AMPc est mod\u00e9r\u00e9e. Mais si la s\u00e9rotonine se lie \u00e0 son r\u00e9cepteur alors que le neurone pr\u00e9synaptique vient d&rsquo;\u00eatre activ\u00e9 par un train de potentiels d&rsquo;action, la synth\u00e8se d&rsquo;AMPc et l&rsquo;activation de la PKA qui en r\u00e9sulte sont amplifi\u00e9es de fa\u00e7on supralin\u00e9aire et synergique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une facilitation hautement magnifi\u00e9e, dont l&rsquo;amplitude surpasse de loin la somme arithm\u00e9tique des deux stimulations isol\u00e9es.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase comme d\u00e9tecteur de co\u00efncidence mol\u00e9culaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;aspect le plus \u00e9blouissant de cette d\u00e9couverte a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;identification de la mol\u00e9cule responsable de ce calcul temporel associatif : l&rsquo;enzyme transmembranaire <strong>ad\u00e9nylate cyclase<\/strong> fonctionne elle-m\u00eame comme un <strong>d\u00e9tecteur de co\u00efncidence mol\u00e9culaire<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase d&rsquo;aplysie poss\u00e8de une propri\u00e9t\u00e9 allost\u00e9rique remarquable mise en lumi\u00e8re par James Schwartz et Kandel : elle poss\u00e8de deux sites distincts d&rsquo;activation r\u00e9gulatrice qui op\u00e8rent en synergie :<\/p>\n<ul>\n<li>Un site de liaison pour la prot\u00e9ine r\u00e9gulatrice <strong>calmoduline<\/strong>, qui est activ\u00e9e lorsqu&rsquo;elle se lie aux ions calcium (complexe Ca<sup>2+<\/sup>\/calmoduline) g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le train de potentiels d&rsquo;action du CS ;<\/li>\n<li>Un site de liaison pour la sous-unit\u00e9 alpha active de la prot\u00e9ine <strong><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_s\">$G_s$<\/span><\/strong> stimul\u00e9e par la liaison de la s\u00e9rotonine lib\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;US.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque le complexe Ca<sup>2+<\/sup>\/calmoduline se fixe sur l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase quelques fractions de seconde avant l&rsquo;arriv\u00e9e de la sous-unit\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_s\\alpha\">$G_s\\alpha$<\/span>, l&rsquo;enzyme subit une modification conformationnelle pr\u00e9paratoire qui d\u00e9multiplie son affinit\u00e9 catalytique pour le complexe <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"G_s\\alpha\">$G_s\\alpha$<\/span>-GTP. L&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase synth\u00e9tise alors des bouff\u00e9es colossales d&rsquo;AMPc. En revanche, si l&rsquo;ordre temporel est invers\u00e9 (US avant CS), l&rsquo;effet de synergie est totalement aboli. Ce m\u00e9canisme fournit une incarnation biophysique unitaire et directe de la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/the-organization-of-behavior-9780805843347\">r\u00e8gle d&rsquo;apprentissage de Donald Hebb<\/a> (1949) : la co\u00efncidence temporelle entre deux signaux neuronaux est calcul\u00e9e et m\u00e9moris\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;une enzyme unique au sein de la fente synaptique.<\/p>\n<h2>11. Port\u00e9e universelle des d\u00e9couvertes et extrapolation aux mammif\u00e8res<\/h2>\n<h3>11.1 Conservation phylog\u00e9n\u00e9tique des voies de signalisation<\/h3>\n<p>La d\u00e9monstration \u00e9clatante de l&rsquo;implication de la cascade s\u00e9rotonine-AMPc-PKA-MAPK-CREB dans la m\u00e9moire de l&rsquo;aplysie a imm\u00e9diatement pos\u00e9 la question de son applicabilit\u00e9 au cerveau des vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs et de l&rsquo;\u00eatre humain. Tout au long des ann\u00e9es 1990, des dizaines de laboratoires \u00e0 travers le monde ont test\u00e9 cette machinerie mol\u00e9culaire sur des mod\u00e8les de rongeurs, notamment au niveau de l&rsquo;hippocampe, de l&rsquo;amygdale et du n\u00e9ocortex.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats ont confirm\u00e9 de mani\u00e8re unanime l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;invariance \u00e9volutive avanc\u00e9e par Eric Kandel :<\/p>\n<ul>\n<li>Les ph\u00e9nom\u00e8nes de <strong>potentialisation \u00e0 long terme (LTP)<\/strong> et de <strong>d\u00e9pression \u00e0 long terme (LTD)<\/strong> au niveau des synapses collat\u00e9rales de Schaffer entre la r\u00e9gion CA3 et CA1 de l&rsquo;hippocampe des rongeurs reposent sur les m\u00eames cascades biochimiques de seconds messagers ;<\/li>\n<li>Bien que la synapse de mammif\u00e8re soit principalement r\u00e9gul\u00e9e par le r\u00e9cepteur ionotrope NMDA comme d\u00e9tecteur de co\u00efncidence postsynaptique (contrairement \u00e0 l&rsquo;ad\u00e9nylate cyclase pr\u00e9synaptique chez l&rsquo;aplysie), la phase tardive de la LTP (L-LTP) d\u00e9pend imp\u00e9rativement de l&rsquo;activation de la voie AMPc-PKA, de la translocation nucl\u00e9aire des MAP-kinases et de la phosphorylation transcriptionnelle de **CREB** ;<\/li>\n<li>Des souris transg\u00e9niques d\u00e9ficientes en isoformes de CREB ou surexprimant des r\u00e9presseurs de CREB pr\u00e9sentent des d\u00e9ficits massifs et sp\u00e9cifiques de la consolidation de la m\u00e9moire spatiale (piscine de Morris) et de la m\u00e9moire de peur conditionn\u00e9e, tout en conservant une m\u00e9moire \u00e0 court terme intacte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;alphabet mol\u00e9culaire de la m\u00e9moire d\u00e9cod\u00e9 chez le li\u00e8vre de mer s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 universellement conserv\u00e9 \u00e0 travers plus de 600 millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution biologique s\u00e9parant les mollusques des mammif\u00e8res.<\/p>\n<h3>11.2 Applications biom\u00e9dicales et compr\u00e9hension des pathologies de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lucidation fine de ces cascades mol\u00e9culaires a ouvert des perspectives th\u00e9rapeutiques directes pour la pharmacologie des troubles cognitifs et psychiatriques humains :<\/p>\n<p>Dans le domaine des <strong>troubles neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs et du vieillissement c\u00e9r\u00e9bral<\/strong>, la compr\u00e9hension du r\u00f4le charni\u00e8re de la cascade AMPc-PKA-CREB a conduit au d\u00e9veloppement de mol\u00e9cules nootropiques ciblant la phosphodiest\u00e9rase 4 (PDE4), l&rsquo;enzyme charg\u00e9e de d\u00e9grader l&rsquo;AMPc dans le cytoplasme. Les inhibiteurs de la PDE4 (comme le rolipram ou ses d\u00e9riv\u00e9s modernes) emp\u00eachent la destruction enzymatique de l&rsquo;AMPc, prolongeant artificiellement l&rsquo;activation de la PKA et de CREB. Dans de multiples mod\u00e8les murins de la maladie d&rsquo;Alzheimer (souris transg\u00e9niques surexprimant le peptide b\u00eata-amylo\u00efde), l&rsquo;administration de modulateurs de la voie CREB parvient \u00e0 restaurer la plasticit\u00e9 synaptique hippocampique et \u00e0 corriger les d\u00e9ficits mn\u00e9siques d&rsquo;encodage spatial.<\/p>\n<p>En <strong>psychiatrie biologique<\/strong>, les concepts de sensibilisation et de facilitation h\u00e9t\u00e9rosynaptique ont permis de mod\u00e9liser les bases neurobiologiques du <strong>trouble de stress post-traumatique (PTSD)<\/strong> et des troubles anxieux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s. Une exposition \u00e0 un traumatisme \u00e9motionnel aigu g\u00e9n\u00e8re une lib\u00e9ration massive de neuromodulateurs monoaminergiques (noradr\u00e9naline, s\u00e9rotonine) qui hyper-sensibilise durablement les circuits de l&rsquo;amygdale basolat\u00e9rale via l&rsquo;activation transcriptionnelle permanente de g\u00e8nes pro-synaptog\u00e8nes. Les r\u00e9actions de sursaut panique ou les reviviscences traumatiques face \u00e0 des stimuli environnementaux b\u00e9nins chez les v\u00e9t\u00e9rans de guerre repr\u00e9sentent la manifestation clinique humaine exacte d&rsquo;une sensibilisation pathologique non r\u00e9gul\u00e9e, analogue \u00e0 celle diss\u00e9qu\u00e9e chez l&rsquo;aplysie.<\/p>\n<h3>11.3 Limites de l&rsquo;analogie entre invert\u00e9br\u00e9s et cerveau humain<\/h3>\n<p>Si la port\u00e9e unificatrice des d\u00e9couvertes de Kandel est indiscutable, il importe de souligner avec rigueur \u00e9pist\u00e9mologique les limites inh\u00e9rentes au mod\u00e8le invert\u00e9br\u00e9 lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de rendre compte de la complexit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>L&rsquo;aplysie est un mod\u00e8le exclusif de <strong>m\u00e9moire implicite et r\u00e9flexe<\/strong>. Chez l&rsquo;\u00eatre humain, si les r\u00e9flexes d&rsquo;\u00e9vitement, le conditionnement de la peur et les habitudes motrices proc\u00e9durales (m\u00e9moire non d\u00e9clarative d\u00e9pendant du cervelet et des ganglions de la base) partagent une parent\u00e9 directe avec les circuits du mollusque, la m\u00e9moire la plus noble et complexe \u2014 la <strong>m\u00e9moire explicite ou d\u00e9clarative<\/strong> (m\u00e9moire s\u00e9mantique des concepts et m\u00e9moire \u00e9pisodique autobiographique) \u2014 engage des architectures computationnelles sans \u00e9quivalent chez l&rsquo;invert\u00e9br\u00e9. La rem\u00e9moration consciente d&rsquo;un souvenir d&rsquo;enfance implique la reconstruction dynamique d&rsquo;un engramme hautement distribu\u00e9 \u00e0 travers des milliards de synapses n\u00e9ocorticales, sous l&rsquo;orchestration temporelle pr\u00e9cise des rythmes oscillatoires th\u00eata et gamma de l&rsquo;hippocampe.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le codage de l&rsquo;information chez les vert\u00e9br\u00e9s repose sur des <strong>propri\u00e9t\u00e9s de population neuronale \u00e9mergentes<\/strong> : ce n&rsquo;est pas le comportement d&rsquo;un neurone individuel identifiable qui code pour un visage ou un souvenir spatial, mais la trajectoire spatio-temporelle complexe d&rsquo;assembl\u00e9es de milliers de neurones interconnect\u00e9s par r\u00e9currence synaptique. Le r\u00e9ductionnisme synaptique unitaire, s&rsquo;il r\u00e9sout le \u00ab comment \u00bb biochimique de la modification de connexion, ne suffit pas \u00e0 lui seul pour \u00e9lucider le \u00ab quoi \u00bb du contenu s\u00e9mantique de la conscience humaine.<\/p>\n<h2>12. Bilan \u00e9pist\u00e9mologique, cons\u00e9cration et h\u00e9ritage scientifique d&rsquo;Eric Kandel<\/h2>\n<h3>12.1 Le Prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine de l&rsquo;an 2000<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement scientifique des recherches pionni\u00e8res d&rsquo;Eric Kandel a trouv\u00e9 sa cons\u00e9cration supr\u00eame \u00e0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, avec l&rsquo;attribution conjointe du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/2000\/summary\/\">Prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en l&rsquo;an 2000<\/a> \u00e0 Eric Kandel, Arvid Carlsson et Paul Greengard, pour leurs d\u00e9couvertes fondamentales sur la \u00ab transduction des signaux dans le syst\u00e8me nerveux \u00bb.<\/p>\n<p>Le comit\u00e9 Nobel a salu\u00e9 chez Kandel la d\u00e9monstration d\u00e9finitive que les processus d&rsquo;apprentissage et de stockage de la m\u00e9moire reposent sur des modifications structurales et biochimiques mesurables de la synapse chimique, scellant le triomphe de l&rsquo;approche m\u00e9canistique et r\u00e9ductionniste appliqu\u00e9e aux ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux. Cette reconnaissance a couronn\u00e9 plus de quatre d\u00e9cennies d&rsquo;un labeur m\u00e9thodique entam\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 dans l&rsquo;incompr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence magistrale d&rsquo;Eric Kandel s&rsquo;est \u00e9galement exerc\u00e9e \u00e0 travers son engagement p\u00e9dagogique et \u00e9ditorial colossal : son trait\u00e9 encyclop\u00e9dique de r\u00e9f\u00e9rence, <em>Principles of Neural Science<\/em> (\u00e9dit\u00e9 avec James Schwartz, Thomas Jessell, Steven Siegelbaum et Hudspeth), surnomm\u00e9 \u00ab la Bible des neurosciences \u00bb par des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tudiants et de chercheurs, a structur\u00e9 le cadre conceptuel mondial des neurosciences modernes, en unifiant pour la premi\u00e8re fois dans un discours unitaire la biochimie mol\u00e9culaire, l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie, l&rsquo;anatomie fonctionnelle, l&rsquo;informatique c\u00e9r\u00e9brale et la clinique psychiatrique.<\/p>\n<h3>12.2 Rapprochement historique entre neurobiologie cellulaire et psychanalyse<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des dimensions les plus singuli\u00e8res et fascinantes de l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel d&rsquo;Eric Kandel r\u00e9side dans sa tentative permanente de construire des passerelles th\u00e9oriques entre la rigueur de la biologie cellulaire synaptique et la profondeur herm\u00e9neutique de la psychiatrie et de la psychanalyse de sa jeunesse. Loin de renier ses id\u00e9aux freudiens d&rsquo;origine, Kandel a consacr\u00e9 plusieurs essais \u00e9pist\u00e9mologiques majeurs (dont son c\u00e9l\u00e8bre article programmatique de 1998, <em>A New Intellectual Framework for Psychiatry<\/em>) \u00e0 r\u00e9concilier ces deux univers traditionnellement antagonistes.<\/p>\n<p>Kandel a postul\u00e9 que les circuits neuronaux de la m\u00e9moire implicite diss\u00e9qu\u00e9s chez l&rsquo;aplysie offrent le substrat physique exact de ce que Freud d\u00e9signait sous le terme d&rsquo;<strong>inconscient proc\u00e9dural ou non r\u00e9prim\u00e9<\/strong> : l&rsquo;ensemble des sch\u00e9mas relationnels pr\u00e9coces, des automatismes \u00e9motionnels et des m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation comportementaux grav\u00e9s dans la connectivit\u00e9 synaptique avant m\u00eame l&rsquo;\u00e9mergence du langage et de la m\u00e9moire d\u00e9clarative consciente.<\/p>\n<p>Plus audacieux encore, Kandel a formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se biologique selon laquelle la <strong>psychoth\u00e9rapie verbale<\/strong> agit comme un stimulus environnemental structurant capable de r\u00e9\u00e9crire la connectivit\u00e9 neuronale : dans la mesure o\u00f9 un dialogue th\u00e9rapeutique soutenu induit des apprentissages cognitifs et affectifs durables, il doit n\u00e9cessairement activer les voies de transduction PKA-MAPK-CREB dans le cerveau du patient, modifiant l&rsquo;expression des g\u00e8nes synaptiques et remod\u00e9lisant physiquement les circuits neuronaux dysfonctionnels. Cette vision r\u00e9volutionnaire a donn\u00e9 naissance \u00e0 une nouvelle discipline fronti\u00e8re : la <strong>neuropsychanalyse<\/strong>.<\/p>\n<h3>12.3 Perspectives contemporaines et d\u00e9veloppements futurs<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;appartenir au pass\u00e9 glorieux des neurosciences, les d\u00e9couvertes initi\u00e9es sur l&rsquo;aplysie continuent d&rsquo;alimenter les paradigmes de recherche les plus novateurs du XXIe si\u00e8cle :<\/p>\n<p>Le premier champ d&rsquo;expansion concerne l&rsquo;<strong>\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique neuronale<\/strong>. Les travaux contemporains men\u00e9s dans le sillage de l&rsquo;\u00e9quipe de Kandel ont d\u00e9montr\u00e9 que la transition vers la m\u00e9moire \u00e0 long terme implique des r\u00e9gulations \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques sophistiqu\u00e9es au-del\u00e0 de la simple ac\u00e9tylation des histones par CBP : la m\u00e9thylation et d\u00e9m\u00e9thylation dynamique de l&rsquo;ADN g\u00e9nomique (via les ADN m\u00e9thyltransf\u00e9rases DNMT et les enzymes TET), ainsi que la production d&rsquo;ARN non codants et de microARNs r\u00e9gulateurs au sein m\u00eame de la synapse, agissent comme des verrous chromatiniques p\u00e9rennisant l&rsquo;acc\u00e8s transcriptionnel aux g\u00e8nes effecteurs de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Le second axe r\u00e9volutionnaire r\u00e9side dans la poursuite des \u00e9tudes sur les <strong>prions fonctionnels (CPEB\/TIA-1)<\/strong>. L&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une conformation prot\u00e9ique auto-agr\u00e9g\u00e9e de type amylo\u00efde ou prion puisse \u00eatre d\u00e9tourn\u00e9e par l&rsquo;organisme non pas pour causer une maladie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative (comme dans les maladies \u00e0 prions ou Alzheimer), mais comme un m\u00e9canisme physiologique salvateur pour stabiliser physiquement un souvenir synaptique local \u00e0 travers le renouvellement continuel des prot\u00e9ines, bouscule les dogmes de la biochimie structurale.<\/p>\n<p>Enfin, <em>Aplysia californica<\/em> demeure un mod\u00e8le vivant irrempla\u00e7able pour investiguer les fronti\u00e8res ultimes des neurosciences : les fondements biophysiques de la valence affective \u00e9l\u00e9mentaire et les pr\u00e9mices d&rsquo;une conscience sensorielle basale. En nous offrant le spectacle d&rsquo;un souvenir mat\u00e9rialis\u00e9 sous la forme d&rsquo;un faisceau de nouvelles connexions synaptiques branch\u00e9es au c\u0153ur d&rsquo;un minuscule ganglion marin, les exp\u00e9riences d&rsquo;Eric Kandel ont \u00e0 jamais aboli la fronti\u00e8re s\u00e9culaire entre le corps et l&rsquo;esprit, d\u00e9montrant que l&rsquo;histoire de notre vie s&rsquo;\u00e9crit litt\u00e9ralement dans la chair de nos neurones.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bailey, C. H., &amp; Chen, M. (1983). Morphological basis of long-term habituation and sensitization in Aplysia. <em>Science<\/em>, 220(4592), 91-93. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.6828875\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.6828875<\/a><\/li>\n<li>Bailey, C. H., &amp; Kandel, E. R. (1993). Structural changes accompanying memory storage. <em>Annual Review of Physiology<\/em>, 55(1), 397-426. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ph.55.030193.002145\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.ph.55.030193.002145<\/a><\/li>\n<li>Castellucci, V., Pinsker, H., Kupfermann, I., &amp; Kandel, E. R. (1970). Neuronal mechanisms of habituation and dishabituation of the gill-withdrawal reflex in Aplysia. <em>Science<\/em>, 167(3926), 1745-1748. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3926.1745\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3926.1745<\/a><\/li>\n<li>Dash, P. K., Hochner, B., &amp; Kandel, E. R. (1990). Injection of the cAMP-responsive element into the nucleus of Aplysia sensory neurons blocks long-term facilitation. <em>Nature<\/em>, 345(6277), 718-721. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/345718a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/345718a0<\/a><\/li>\n<li>Frey, U., &amp; Morris, R. G. (1997). Synaptic tagging and long-term potentiation. <em>Nature<\/em>, 385(6616), 533-536. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/385533a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/385533a0<\/a><\/li>\n<li>Hawkins, R. D., Abrams, T. W., Carew, T. J., &amp; Kandel, E. R. (1983). A cellular mechanism of classical conditioning in Aplysia: Activity-dependent amplification of presynaptic facilitation. <em>Science<\/em>, 219(4583), 400-405. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.6294833\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.6294833<\/a><\/li>\n<li>Kandel, E. R. (1976). <em>Cellular Basis of Behavior: An Introduction to Behavioral Neurobiology<\/em>. W. H. Freeman &amp; Co.<\/li>\n<li>Kandel, E. R. (1998). A new intellectual framework for psychiatry. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 155(4), 457-469. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.155.4.457\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.155.4.457<\/a><\/li>\n<li>Kandel, E. R. (2001). The molecular biology of memory storage: A dialogue between genes and synapses. <em>Science<\/em>, 294(5544), 1030-1038. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1067020\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1067020<\/a><\/li>\n<li>Kandel, E. R. (2006). <em>In Search of Memory: The Emergence of a New Science of Mind<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Kandel, E. R., Koester, J. D., Mack, S. H., &amp; Siegelbaum, S. A. (Eds.). (2021). <em>Principles of Neural Science<\/em> (6th ed.). McGraw-Hill Education.<\/li>\n<li>Kupfermann, I., &amp; Kandel, E. R. (1969). Neuronal controls of a behavioral response mediated by the abdominal ganglion of Aplysia. <em>Science<\/em>, 164(3881), 847-850. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.164.3881.847\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.164.3881.847<\/a><\/li>\n<li>Martin, K. C., Casadio, A., Zhu, H., Yaping, E., Rose, J. C., Chen, M., Bailey, C. H., &amp; Kandel, E. R. (1997). Synapse-specific, long-term facilitation of Aplysia sensory to motor synapses: a function for local protein synthesis in memory storage. <em>Cell<\/em>, 91(7), 927-938. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0092-8674(00)80484-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0092-8674(00)80484-6<\/a><\/li>\n<li>Pinsker, H., Kupfermann, I., Castellucci, V., &amp; Kandel, E. R. (1970). Habituation and dishabituation of the gill-withdrawal reflex in Aplysia. <em>Science<\/em>, 167(3926), 1740-1742. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3926.1740\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.167.3926.1740<\/a><\/li>\n<li>Si, K., Giustetto, M., Etkin, A., Hsu, R., Janisiewicz, A. M., Miniaci, M. C., Kim, J. H., Zhu, H., &amp; Kandel, E. R. (2003). A neuronal isoform of CPEB can form a prion-like form that sustains long-term synaptic facilitation in Aplysia. <em>Cell<\/em>, 115(7), 893-904. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0092-8674(03)01021-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0092-8674(03)01021-3<\/a><\/li>\n<li>Siegelbaum, S. A., Camardo, J. S., &amp; Kandel, E. R. (1982). Serotonin and cyclic AMP close single K+ channels in Aplysia sensory neurones. <em>Nature<\/em>, 299(5882), 413-417. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/299413a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/299413a0<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse neurobiologique approfondie des exp\u00e9riences d&rsquo;Eric Kandel sur l&rsquo;Aplysie : m\u00e9canismes cellulaires et mol\u00e9culaires de l&rsquo;habituation et de la sensibilisation.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6377,459,647],"tags":[6617,6618,5944,6620,6619],"class_list":["post-4689","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-des-sciences","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-aplysia-californica","tag-eric-kandel","tag-habituation","tag-plasticite-synaptique","tag-sensibilisation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4689","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4689"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4689\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4689"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4689"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4689"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}