{"id":4563,"date":"2026-09-11T09:23:17","date_gmt":"2026-09-11T09:23:17","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experiences-lobotomie-prefrontale-jacobsen-fulton\/"},"modified":"2026-09-11T09:23:17","modified_gmt":"2026-09-11T09:23:17","slug":"experiences-lobotomie-prefrontale-jacobsen-fulton","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experiences-lobotomie-prefrontale-jacobsen-fulton","title":{"rendered":"Les exp\u00e9riences de lobotomie pr\u00e9frontale &#8211; Carlyle Jacobsen et John Fulton"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la neurologie et de la psychiatrie modernes est jalonn\u00e9e de ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques majeures, mais peu d&rsquo;entre elles ont laiss\u00e9 une empreinte aussi profonde, fascinante et tragique que les travaux pionniers men\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Yale au cours des ann\u00e9es 1930 par le neurophysiologiste John Farquhar Fulton et le psychologue comparatiste Carlyle Jacobsen. Au c\u0153ur de cette recherche fondamentale se trouvaient deux chimpanz\u00e9s, Becky et Lucy, soumises \u00e0 des ablations bilat\u00e9rales du cortex pr\u00e9frontal afin de cartographier avec rigueur les substrats anatomiques de la m\u00e9moire de travail et de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle. L&rsquo;observation fortuite de la s\u00e9dation d&rsquo;une \u00ab n\u00e9vrose exp\u00e9rimentale \u00bb chez l&rsquo;un de ces primates allait involontairement poser les fondations th\u00e9oriques et techniques de l&rsquo;une des th\u00e9rapies somatiques les plus controvers\u00e9es du vingti\u00e8me si\u00e8cle : la lobotomie pr\u00e9frontale.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l&rsquo;occasion du deuxi\u00e8me Congr\u00e8s neurologique international de Londres \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1935, les r\u00e9sultats obtenus par Fulton et Jacobsen d\u00e9clench\u00e8rent une onde de choc au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 m\u00e9dicale mondialement d\u00e9sempar\u00e9e face \u00e0 l&rsquo;engorgement des asiles psychiatriques et \u00e0 l&rsquo;impasse th\u00e9rapeutique des grandes psychoses. Ce qui n&rsquo;\u00e9tait pour les chercheurs de Yale qu&rsquo;une analyse fondamentale des dissociations cognitives et des m\u00e9canismes de suppl\u00e9ance c\u00e9r\u00e9brale fut imm\u00e9diatement r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par des cliniciens audacieux, au premier rang desquels le neurologue portugais Ant\u00f3nio Egas Moniz, comme la justification chirurgicale de la section des lobes ant\u00e9rieurs de l&rsquo;enc\u00e9phale humain. Ce glissement paradigmatique, du laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation animale vers la chirurgie humaine de masse, illustre la tension permanente entre la recherche fondamentale et ses traductions cliniques h\u00e2tives.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une exploration exhaustive de ces exp\u00e9riences fondatrices, en examinant minutieusement le contexte neurophysiologique des ann\u00e9es 1930, les m\u00e9thodologies op\u00e9ratoires et psychom\u00e9triques d\u00e9velopp\u00e9es \u00e0 Yale, la dynamique singuli\u00e8re entre les sujets exp\u00e9rimentaux et leurs observateurs, ainsi que les r\u00e9percussions \u00e9thiques et \u00e9pist\u00e9mologiques qui ont conduit \u00e0 l&rsquo;essor puis au d\u00e9clin de la psychochirurgie. En analysant la divergence intellectuelle entre Jacobsen, le psychologue objectiviste alarm\u00e9 par les d\u00e9rives m\u00e9dicales, et Fulton, le mandarin influent partag\u00e9 entre vanit\u00e9 acad\u00e9mique et regrets r\u00e9trospectifs, nous mettrons en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont une d\u00e9couverte neurobiologique majeure a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9e au d\u00e9triment de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 cognitive des patients.<\/p>\n<h2>1. Les origines historiques et le contexte neurophysiologique des ann\u00e9es 1930<\/h2>\n<h3>1.1 Le paradigme localisationniste et les fonctions c\u00e9r\u00e9brales sup\u00e9rieures<\/h3>\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 1930, les neurosciences se trouvaient \u00e0 la crois\u00e9e des chemins, tiraill\u00e9es entre deux visions antith\u00e9tiques du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le paradigme localisationniste, dont les racines plongeaient dans les travaux pionniers de Paul Broca et Carl Wernicke, avait trouv\u00e9 une cons\u00e9cration morphologique raffin\u00e9e dans la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurology\/\">cytoarchitectonie corticale<\/a> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Korbinian-Brodmann\">Korbinian Brodmann<\/a>. En cartographiant cinquante-deux aires distinctes sur la base de leur organisation laminaire et cellulaire, Brodmann et ses successeurs sugg\u00e9raient implicitement que chaque parcelle du manteau n\u00e9ocortical abritait une fonction psychologique ou sensorimotrice sp\u00e9cifique. Cette cartographie minutieuse contrastait vigoureusement avec les th\u00e9ories holistiques, d\u00e9fendues avec vigueur par des figures de proue telles que Karl Lashley aux \u00c9tats-Unis avec ses concepts d&rsquo;\u00ab action de masse \u00bb et d&rsquo;\u00ab \u00e9quipotentialit\u00e9 \u00bb, ou encore Kurt Goldstein en Allemagne, pour qui le cerveau r\u00e9agissait comme un tout int\u00e9gr\u00e9 aux agressions du milieu.<\/p>\n<p>Au centre de cette controverse \u00e9pist\u00e9mologique demeuraient les lobes pr\u00e9frontaux, v\u00e9ritables <em>terra incognita<\/em> du syst\u00e8me nerveux central. Qualifi\u00e9es depuis David Ferrier de \u00ab zones silencieuses \u00bb ou \u00ab inexcitable cortex \u00bb, ces structures massives, particuli\u00e8rement hypertrophi\u00e9es chez les primates sup\u00e9rieurs et chez l&rsquo;\u00eatre humain, ne d\u00e9clenchaient aucune r\u00e9ponse motrice apparente ni aucune alt\u00e9ration sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire lorsqu&rsquo;elles \u00e9taient stimul\u00e9es \u00e9lectriquement ou r\u00e9s\u00e9qu\u00e9es chez l&rsquo;animal. Alors que la neurologie clinique avait d\u00e9crit le fameux cas de Phineas Gage au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, ou les s\u00e9quelles comportementales des bless\u00e9s de guerre de 1914-1918 document\u00e9es par Walther Poppelreuter, la physiologie exp\u00e9rimentale peinait \u00e0 attribuer un r\u00f4le pr\u00e9cis \u00e0 ces r\u00e9gions ant\u00e9rieures, souvent cantonn\u00e9es \u00e0 des formulations vagues entourant \u00ab l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale \u00bb ou \u00ab la synth\u00e8se psychique sup\u00e9rieure \u00bb.<\/p>\n<p>Cette obscurit\u00e9 th\u00e9orique co\u00efncidait avec une crise sans pr\u00e9c\u00e9dent au sein de la psychiatrie institutionnelle. Les asiles psychiatriques d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord regorgeaient de dizaines de milliers de patients diagnostiqu\u00e9s avec la <em>dementia praecox<\/em> (schizophr\u00e9nie) ou des troubles m\u00e9lancoliques chroniques, intern\u00e9s \u00e0 vie dans des conditions d&rsquo;enfermement sordides. En l&rsquo;absence quasi totale de psychotropes efficaces, le corps m\u00e9dical oscillait entre le pessimisme th\u00e9rapeutique h\u00e9rit\u00e9 de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et des tentatives somatiques h\u00e9ro\u00efques mais brutales, telles que la malariath\u00e9rapie de Wagner-Jauregg, les comas insuliniques de Manfred Sakel ou l&rsquo;induction de crises convulsives au Cardiazol par Ladislas Meduna. Le terrain \u00e9tait donc dramatiquement pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 l&rsquo;accueil de toute hypoth\u00e8se reliant anatomie corticale et perturbations psychiques.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9mergence des primates non humains comme mod\u00e8les neurocomportementaux<\/h3>\n<p>Face aux limites inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation sur les rongeurs ou les carnivores, dont le n\u00e9ocortex frontal est embryonnaire comparativement \u00e0 celui de l&rsquo;homme, l&rsquo;utilisation des primates non humains s&rsquo;est impos\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9thodologique incontournable au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle. C&rsquo;est sous l&rsquo;impulsion de pionniers comme Robert Yerkes, fondateur des premiers grands laboratoires de primatologie anthropo\u00efde aux \u00c9tats-Unis, et Wolfgang K\u00f6hler, avec ses observations sur la r\u00e9solution de probl\u00e8mes chez les chimpanz\u00e9s aux Canaries, que le grand singe est devenu le mod\u00e8le interm\u00e9diaire par excellence. Le chimpanz\u00e9 (<em>Pan troglodytes<\/em>) n&rsquo;offrait pas seulement une parent\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique \u00e9troite et une complexit\u00e9 gyrenc\u00e9phalique comparable \u00e0 l&rsquo;enc\u00e9phale humain ; il manifestait \u00e9galement un r\u00e9pertoire \u00e9motionnel, social et cognitif d&rsquo;une finesse in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette transition vers le mod\u00e8le simien n\u00e9cessitait toutefois une standardisation rigoureuse des protocoles d&rsquo;\u00e9levage, d&rsquo;observation \u00e9thologique et de testage psychologique en milieu confin\u00e9. Les chercheurs devaient transcender les simples anecdotes anthropomorphiques pour formaliser des situations exp\u00e9rimentales reproductibles, o\u00f9 la privation, la r\u00e9compense, le stress environnemental et les processus d&rsquo;apprentissage pouvaient \u00eatre quantifi\u00e9s avec une pr\u00e9cision m\u00e9trologique. Les primates sup\u00e9rieurs ont ainsi cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre de simples curiosit\u00e9s zoologiques pour devenir des syst\u00e8mes biologiques int\u00e9gr\u00e9s, permettant d&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;impact de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales s\u00e9lectives et programm\u00e9es sur des comportements \u00e9labor\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la communaut\u00e9 neurophysiologique s&rsquo;est tout particuli\u00e8rement focalis\u00e9 sur l&rsquo;analyse des alt\u00e9rations comportementales post-l\u00e9sionnelles contr\u00f4l\u00e9es. Contrairement aux l\u00e9sions fortuites de la pathologie humaine \u2014 souvent diffuses, compliqu\u00e9es par des h\u00e9matomes, des infections ou des atteintes vasculaires impr\u00e9visibles \u2014, l&rsquo;ablation chirurgicale chez l&rsquo;animal de laboratoire permettait d&rsquo;isoler une variable anatomique pr\u00e9cise. En supprimant bilat\u00e9ralement ou unilat\u00e9ralement des aires cytoarchitectoniques d\u00e9termin\u00e9es, les physiologistes esp\u00e9raient enfin d\u00e9composer le comportement adaptatif en ses composantes \u00e9l\u00e9mentaires et r\u00e9soudre le myst\u00e8re du manteau pr\u00e9frontal.<\/p>\n<h3>1.3 La fondation du laboratoire de neurophysiologie de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans ce climat d&rsquo;effervescence intellectuelle que s&rsquo;est structur\u00e9, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, le Laboratoire de neurophysiologie de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Yale, sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale \u00e0 New Haven. B\u00e9n\u00e9ficiant des financements substantiels de fondations philanthropiques, notamment la Fondation Rockefeller, Yale s&rsquo;est affirm\u00e9e comme l&rsquo;un des phares mondiaux de la recherche biom\u00e9dicale. Le laboratoire, install\u00e9 dans les locaux ultramodernes du Sterling Hall of Medicine, s&rsquo;est dot\u00e9 d&rsquo;infrastructures exceptionnelles pour l&rsquo;\u00e9poque : blocs op\u00e9ratoires aseptiques d\u00e9di\u00e9s aux animaux, animaleries sp\u00e9cialis\u00e9es pour grands primates et ateliers de m\u00e9canique de pr\u00e9cision pour concevoir des appareils de mesure comportementale sur mesure.<\/p>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;\u00e9cole de Yale r\u00e9sidait dans son interdisciplinarit\u00e9 radicale. Alors que les d\u00e9partements universitaires traditionnels maintenaient des fronti\u00e8res \u00e9tanches entre la physiologie somatique, la chirurgie exp\u00e9rimentale et la psychologie acad\u00e9mique, le laboratoire a instaur\u00e9 un dialogue permanent entre ces disciplines. Les chirurgiens s&rsquo;initiaient aux arcanes des th\u00e9ories du conditionnement et de l&rsquo;apprentissage, tandis que les psychologues enfilaient la blouse st\u00e9rile pour assister aux tr\u00e9panations et comprendre la topographie intracr\u00e2nienne. Cette fertilisation crois\u00e9e a permis de surmonter le biais purement m\u00e9caniste des physiologistes de l&rsquo;arc r\u00e9flexe et la na\u00efvet\u00e9 anatomique des premiers psychologues exp\u00e9rimentalistes.<\/p>\n<p>Cette synergie institutionnelle a trouv\u00e9 son incarnation la plus f\u00e9conde dans la collaboration \u00e9troite entre deux personnalit\u00e9s d&rsquo;exception : John Farquhar Fulton, m\u00e9decin et neurophysiologiste au charisme exceptionnel, h\u00e9ritier de la grande tradition neurophysiologique britannique, et Carlyle Jacobsen, brillant psychologue comparatiste form\u00e9 aux rigueurs de l&rsquo;\u00e9cole comportementale am\u00e9ricaine. Leur convergence d&rsquo;int\u00e9r\u00eats intellectuels visait un objectif grandiose : soumettre les fonctions psychiques les plus \u00e9nigmatiques du primate sup\u00e9rieur \u00e0 la double \u00e9preuve de la r\u00e9section neurochirurgicale de pointe et de l&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique objective.<\/p>\n<h2>2. Profil acad\u00e9mique et m\u00e9thodologie chirurgicale de John Farquhar Fulton<\/h2>\n<h3>2.1 La filiation intellectuelle avec Sir Charles Sherrington<\/h3>\n<p>John Farquhar Fulton n&rsquo;\u00e9tait pas un chercheur ordinaire ; il incarnait l&rsquo;\u00e9lite acad\u00e9mique transatlantique de son temps. Boursier Rhodes \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford, il y devint le disciple ch\u00e9ri et le biographe de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Charles-Scott-Sherrington\">Sir Charles Scott Sherrington<\/a>, le p\u00e8re fondateur de la neurophysiologie moderne et laur\u00e9at du prix Nobel en 1932. Aux c\u00f4t\u00e9s de Sherrington, Fulton s&rsquo;est impr\u00e9gn\u00e9 d&rsquo;une rigueur exp\u00e9rimentale intransigeante, apprenant \u00e0 d\u00e9cortiquer les arcs r\u00e9flexes spinaux, la sommation temporelle et spatiale, et surtout les m\u00e9canismes d&rsquo;inhibition synaptique qui permettent la coordination harmonieuse des mouvements antagonistes.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition intellectuelle de Fulton consistait \u00e0 extrapoler ces principes sherringtoniens \u2014 initialement d\u00e9couverts au niveau de la moelle \u00e9pini\u00e8re et du tronc c\u00e9r\u00e9bral \u2014 aux structures les plus rostrales du n\u00e9ocortex t\u00e9lenc\u00e9phalique. Pour Fulton, le cortex c\u00e9r\u00e9bral ne devait pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une entit\u00e9 mystique dou\u00e9e d&rsquo;une spontan\u00e9it\u00e9 insaisissable, mais plut\u00f4t comme un appareil int\u00e9grateur infiniment complexe ob\u00e9issant aux m\u00eames lois fondamentales d&rsquo;excitation et d&rsquo;inhibition r\u00e9ciproque que les motoneurones spinaux. Il envisageait les lobes frontaux comme le sommet d&rsquo;une pyramide r\u00e9gulatrice exer\u00e7ant une modulation tonique inhibitrice sur les centres sous-jacents.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Fulton \u00e9tait anim\u00e9 par la volont\u00e9 in\u00e9branlable d&rsquo;\u00e9tablir des passerelles directes entre la physiologie de laboratoire et la pratique m\u00e9dico-chirurgicale. Ayant \u00e9galement collabor\u00e9 avec le p\u00e8re de la neurochirurgie moderne, Harvey Cushing, \u00e0 Boston, Fulton avait acquis la certitude que les avanc\u00e9es les plus d\u00e9cisives de la m\u00e9decine d\u00e9coulaient d&rsquo;une translation imm\u00e9diate des observations faites sur l&rsquo;animal vivant vers le chevet du malade. Cette posture \u00e9pist\u00e9mologique, conjugu\u00e9e \u00e0 une immense notori\u00e9t\u00e9 internationale et \u00e0 une verve oratoire remarquable, conf\u00e9rait \u00e0 ses d\u00e9clarations une autorit\u00e9 presque incontestable dans le monde m\u00e9dical de l&rsquo;entre-deux-guerres.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;expertise technique en chirurgie exp\u00e9rimentale st\u00e9r\u00e9otaxique et aseptique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports m\u00e9thodologiques majeurs de Fulton \u00e0 la recherche sur les primates a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;introduction syst\u00e9matique des standards de l&rsquo;asepsie neurochirurgicale humaine au sein du laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation animale. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la chirurgie sur les animaux \u00e9tait trop souvent men\u00e9e dans des conditions de propret\u00e9 sommaires conduisant \u00e0 des m\u00e9ningites postop\u00e9ratoires ou \u00e0 des enc\u00e9phalomalacies secondaires massives, Fulton exigeait un protocole draconien : st\u00e9rilisation int\u00e9grale des instruments \u00e0 l&rsquo;autoclave, drapage chirurgical rigoureux, lavage des mains chirurgical et port de gants et masques st\u00e9riles.<\/p>\n<p>Sur le plan technique, Fulton excellait dans le raffinement des m\u00e9thodes d&rsquo;h\u00e9mostase et de r\u00e9section corticale. S&rsquo;inspirant directement des techniques de Cushing, il utilisait l&rsquo;\u00e9lectrocoagulation bipolaire naissante et l&rsquo;aspiration douce \u00e0 la canule pour exciser des volumes corticaux sp\u00e9cifiques tout en pr\u00e9servant scrupuleusement la vascularisation piale des zones adjacentes. Cette minutie permettait d&rsquo;\u00e9viter les infarctus veineux collat\u00e9raux et les isch\u00e9mies \u00e0 distance, garantissant ainsi que les d\u00e9ficits observ\u00e9s chez le chimpanz\u00e9 \u00e9taient imputables \u00e0 la r\u00e9section cibl\u00e9e et non \u00e0 des destructions parenchymateuses collat\u00e9rales.<\/p>\n<p>Cette ma\u00eetrise op\u00e9ratoire a permis au laboratoire de Yale d&rsquo;atteindre un taux de survie postop\u00e9ratoire exceptionnel chez les grands singes. Fulton ne se contentait pas d&rsquo;observations aigu\u00ebs men\u00e9es sur quelques jours sous anesth\u00e9sie terminale ; il maintenait les animaux op\u00e9r\u00e9s en vie pendant des mois, voire des ann\u00e9es, consignant leur r\u00e9tablissement clinique quotidien. Cette approche longitudinale constituait une rupture radicale avec les pratiques du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle et offrait un cadre d&rsquo;une stabilit\u00e9 in\u00e9dite pour \u00e9valuer l&rsquo;\u00e9volution des facult\u00e9s cognitives \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>2.3 La vision m\u00e9caniste du syst\u00e8me nerveux central chez Fulton<\/h3>\n<p>La philosophie sous-jacente aux travaux de Fulton reposait sur un mod\u00e8le hi\u00e9rarchique et m\u00e9caniste du syst\u00e8me nerveux central, fortement influenc\u00e9 par la pens\u00e9e de John Hughlings Jackson. Dans cette optique, l&rsquo;enc\u00e9phale est constitu\u00e9 de niveaux d&rsquo;int\u00e9gration successifs, o\u00f9 les niveaux sup\u00e9rieurs exercent un contr\u00f4le inhibiteur constant sur les m\u00e9canismes plus automatiques et archa\u00efques des niveaux inf\u00e9rieurs. Pour Fulton, le cortex pr\u00e9frontal repr\u00e9sentait le palier d&rsquo;int\u00e9gration ultime, non seulement pour la motricit\u00e9 volontaire complexe, mais \u00e9galement pour la r\u00e9gulation des activit\u00e9s v\u00e9g\u00e9tatives et \u00e9motionnelles sous-corticales.<\/p>\n<p>Fulton postulait que les structures frontales modulaient en permanence l&rsquo;excitabilit\u00e9 des noyaux gris centraux et de l&rsquo;hypothalamus. Une l\u00e9sion de ces aires n\u00e9ocorticales \u00e9tait donc susceptible de d\u00e9clencher des ph\u00e9nom\u00e8nes de lib\u00e9ration (au sens jacksonien), lib\u00e9rant les r\u00e9ponses autonomes et \u00e9motionnelles de leur tutelle inhibitrice sup\u00e9rieure, ou au contraire d&rsquo;induire une inertie comportementale profonde si les circuits de dynamisation motivationnelle venaient \u00e0 \u00eatre interrompus. Cette hypoth\u00e8se m\u00e9caniste incitait le laboratoire de Yale \u00e0 rechercher des corr\u00e9lats physiologiques pr\u00e9cis, tels que les variations de la pression art\u00e9rielle, du transit gastro-intestinal ou du tonus musculaire, en lien direct avec les destructions corticales.<\/p>\n<p>Enfin, Fulton accordait une primaut\u00e9 absolue \u00e0 la reproductibilit\u00e9 quantitative des r\u00e9sections anatomiques. Refusant les ablations grossi\u00e8res et non document\u00e9es, il s&rsquo;effor\u00e7ait de calibrer ses interventions chirurgicales en s&rsquo;appuyant sur les sillons corticaux comme rep\u00e8res topographiques fiables. Chaque l\u00e9sion \u00e9tait programm\u00e9e pour \u00e9pargner scrupuleusement l&rsquo;aire motrice primaire (aire 4 de Brodmann) et l&rsquo;aire pr\u00e9motrice (aire 6), afin de ne pas contaminer les \u00e9valuations comportementales futures par des h\u00e9mipl\u00e9gies, des par\u00e9sies motrices ou des spasticit\u00e9s invalidantes.<\/p>\n<h2>3. Carlyle Jacobsen et le d\u00e9veloppement de la psychologie compar\u00e9e exp\u00e9rimentale<\/h2>\n<h3>3.1 La formation aux paradigmes comportementaux rigoristes<\/h3>\n<p>Si Fulton \u00e9tait le ma\u00eetre d&rsquo;\u0153uvre chirurgical et le th\u00e9oricien de la physiologie, Carlyle Ferdinand Jacobsen \u00e9tait l&rsquo;architecte m\u00e9thodologique de l&rsquo;\u00e9valuation psychologique. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Minnesota sous la houlette de psychologues \u00e9minents adeptes du b\u00e9haviorisme m\u00e9thodologique, Jacobsen rejetait cat\u00e9goriquement toute forme d&rsquo;introspectionnisme ou de sp\u00e9culation m\u00e9taphysique concernant les \u00ab \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me \u00bb des animaux. Pour lui, le comportement observable, quantifiable et mesurable constituait le seul et unique mat\u00e9riau de l&rsquo;investigation scientifique l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Jacobsen s&rsquo;inscrivait dans le prolongement direct des th\u00e9ories du conditionnement et de l&rsquo;apprentissage forg\u00e9es par Edward Thorndike et perfectionn\u00e9es par John Watson. Cependant, il comprenait parfaitement que les bo\u00eetes \u00e0 probl\u00e8mes \u00e9l\u00e9mentaires ou les labyrinthes simples utilis\u00e9s pour les rats \u00e9taient dramatiquement inadapt\u00e9s pour sonder les subtilit\u00e9s cognitives des primates sup\u00e9rieurs. Il lui fallait concevoir des protocoles d&rsquo;une rigueur absolue, capables de discriminer les d\u00e9ficits perceptifs primaires des d\u00e9faillances de la m\u00e9moire, de l&rsquo;attention ou du raisonnement pratique.<\/p>\n<p>Cette posture anti-anthropomorphique s&rsquo;accompagnait d&rsquo;un refus intransigeant de l&rsquo;\u00e9valuation subjective ou impressionniste. Jacobsen refusait de consigner qu&rsquo;un chimpanz\u00e9 semblait \u00ab intelligent \u00bb, \u00ab triste \u00bb ou \u00ab confus \u00bb ; il exigeait des m\u00e9triques indiscutables : taux de r\u00e9ussite lors d&rsquo;essais successifs, latences de r\u00e9ponse mesur\u00e9es au chronom\u00e8tre, courbes d&rsquo;extinction r\u00e9flexe et profils d&rsquo;erreurs syst\u00e9matiques. C&rsquo;est cette armature psychom\u00e9trique qui allait conf\u00e9rer aux futures exp\u00e9riences de Yale leur cr\u00e9dibilit\u00e9 scientifique \u00e9clatante.<\/p>\n<h3>3.2 La cr\u00e9ation de la t\u00e2che de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e<\/h3>\n<p>Le chef-d&rsquo;\u0153uvre m\u00e9thodologique de Carlyle Jacobsen fut sans conteste l&rsquo;adaptation et le perfectionnement de l&rsquo;\u00e9preuve de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Social_Sciences\/Psychology\/\">r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e<\/a> (<em>delayed-response task<\/em>), un protocole exp\u00e9rimental initialement esquiss\u00e9 par Walter Hunter en 1913, mais port\u00e9 par Jacobsen \u00e0 un niveau de sophistication in\u00e9gal\u00e9. L&rsquo;appareil exp\u00e9rimental, connu sous le nom de cage de test de Yale ou pr\u00e9curseur de l&rsquo;appareil de test de Wisconsin (WGTA), pla\u00e7ait le chimpanz\u00e9 face \u00e0 une table de pr\u00e9sentation comportant deux godets identiques encastr\u00e9s dans un plateau de bois.<\/p>\n<p>Le d\u00e9roulement de l&rsquo;\u00e9preuve \u00e9tait d&rsquo;une simplicit\u00e9 trompeuse mais d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 cognitive. Sous le regard attentif de l&rsquo;animal maintenu derri\u00e8re une grille, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur pla\u00e7ait une friandise hautement d\u00e9sirable (un morceau de banane ou une pomme) dans l&rsquo;un des deux godets, puis recouvrait les deux r\u00e9ceptacles de deux cartons ou couvercles opaques rigoureusement identiques. Aussit\u00f4t apr\u00e8s cette phase d&rsquo;app\u00e2tage visuel, un \u00e9cran opaque \u00e9tait abaiss\u00e9 entre le sujet et la table de test, masquant compl\u00e8tement la sc\u00e8ne et emp\u00eachant le singe de fixer visuellement le godet r\u00e9compens\u00e9 ou de maintenir une posture motrice orient\u00e9e vers l&rsquo;app\u00e2t.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;un d\u00e9lai chronom\u00e9tr\u00e9 pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 \u2014 variant de quelques secondes \u00e0 plusieurs minutes \u2014, l&rsquo;\u00e9cran opaque \u00e9tait relev\u00e9, et le chimpanz\u00e9 \u00e9tait autoris\u00e9 \u00e0 avancer le bras pour choisir l&rsquo;un des deux godets. S&rsquo;il d\u00e9signait le godet correct, il obtenait la nourriture ; s&rsquo;il \u00e9chouait, le plateau \u00e9tait imm\u00e9diatement retir\u00e9 sans renforcement. Pour r\u00e9ussir cette \u00e9preuve de mani\u00e8re constante, l&rsquo;animal devait imp\u00e9rativement maintenir active une repr\u00e9sentation mn\u00e9sique interne de la localisation de l&rsquo;app\u00e2t en l&rsquo;absence de tout signal sensoriel continu. Jacobsen avait ainsi isol\u00e9 l&rsquo;outil id\u00e9al pour mesurer ce que les neurosciences cognitives modernes d\u00e9signent sous le vocable de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Social_Sciences\/Psychology\/Cognitive\/\">m\u00e9moire de travail<\/a> spatiale active.<\/p>\n<h3>3.3 La distinction entre motricit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire et processus intellectuels<\/h3>\n<p>Conscient des \u00e9cueils d&rsquo;interpr\u00e9tation qui guettaient l&rsquo;\u00e9tude des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales, Jacobsen a d\u00e9velopp\u00e9 toute une batterie de t\u00e2ches de contr\u00f4le destin\u00e9es \u00e0 dissocier les aptitudes praxiques motrices primaires des capacit\u00e9s d&rsquo;int\u00e9gration temporelle et conceptuelle. Il soumettait ainsi ses animaux \u00e0 des probl\u00e8mes de manipulation complexe, tels que l&rsquo;ouverture de bo\u00eetes ferm\u00e9es par une succession de loquets, de targettes, de crochets et de cadenas qu&rsquo;il fallait d\u00e9verrouiller dans un ordre s\u00e9quentiel d\u00e9termin\u00e9. Ces \u00e9preuves n\u00e9cessitaient une coordination visuo-motrice parfaite et une force musculaire normale.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Jacobsen \u00e9valuait la flexibilit\u00e9 cognitive et l&rsquo;inhibition comportementale \u00e0 travers des \u00e9preuves de discrimination visuelle et de renversement d&rsquo;indices (<em>reversal learning<\/em>). Le chimpanz\u00e9 devait par exemple apprendre que la nourriture se trouvait toujours sous une bo\u00eete marqu\u00e9e d&rsquo;un triangle noir plut\u00f4t que sous une bo\u00eete marqu\u00e9e d&rsquo;un cercle blanc. Une fois cette r\u00e8gle solidement ancr\u00e9e et ex\u00e9cut\u00e9e avec un taux de succ\u00e8s avoisinant 100 %, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur inversait brusquement la contingence de renforcement : la r\u00e9compense \u00e9tait d\u00e9sormais associ\u00e9e au cercle, et l&rsquo;animal devait inhiber son apprentissage ant\u00e9rieur pour adopter la nouvelle r\u00e8gle.<\/p>\n<p>Cette distinction m\u00e9ticuleuse entre la pr\u00e9servation des capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage sensoriel associatif (reconnaissance d&rsquo;objets, discriminations visuelles simultan\u00e9es) et les \u00e9preuves n\u00e9cessitant une r\u00e9tention temporelle sans indice externe (la r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e) a constitu\u00e9 un jalon fondamental dans l&rsquo;histoire de la neuropsychologie. Jacobsen \u00e9tablissait ainsi un standard m\u00e9thodologique international : toute affirmation d&rsquo;un d\u00e9ficit \u00ab mn\u00e9sique \u00bb ou \u00ab intellectuel \u00bb cons\u00e9cutif \u00e0 une l\u00e9sion corticale devait d\u00e9sormais \u00eatre valid\u00e9e par une double dissociation exp\u00e9rimentale d\u00e9montrant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 des facult\u00e9s perceptives et motrices de base.<\/p>\n<h2>4. Le protocole exp\u00e9rimental : Les chimpanz\u00e9s Becky et Lucy<\/h2>\n<h3>4.1 Le profil comportemental pr\u00e9op\u00e9ratoire des sujets<\/h3>\n<p>Pour mener \u00e0 bien son programme d&rsquo;investigation sur les fonctions des lobes pr\u00e9frontaux, le laboratoire de Yale fit l&rsquo;acquisition de deux jeunes chimpanz\u00e9s femelles au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 : Becky et Lucy. Durant de longs mois pr\u00e9c\u00e9dant tout acte chirurgical, les deux animaux furent h\u00e9berg\u00e9s dans les animaleries sp\u00e9cialis\u00e9es de Sterling Hall, o\u00f9 ils furent soumis \u00e0 un entra\u00eenement intensif et quotidien destin\u00e9 \u00e0 les familiariser avec les cages de test, les exp\u00e9rimentalistes et les diff\u00e9rentes t\u00e2ches psychom\u00e9triques. Cette longue phase pr\u00e9op\u00e9ratoire permit de dresser une cartographie comportementale et caract\u00e9rielle exhaustive de chaque individu.<\/p>\n<p>Becky se distinguait par un temp\u00e9rament particuli\u00e8rement vif, alerte et \u00e9motif. C&rsquo;\u00e9tait une guenon d&rsquo;une intelligence remarquable, acqu\u00e9rant avec une grande rapidit\u00e9 les t\u00e2ches de discrimination les plus complexes et excellant \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e, parvenant \u00e0 retenir la position de l&rsquo;app\u00e2t apr\u00e8s des d\u00e9lais d&rsquo;attente allant jusqu&rsquo;\u00e0 plusieurs dizaines de secondes, voire plusieurs minutes. Cependant, cette vivacit\u00e9 cognitive s&rsquo;accompagnait d&rsquo;une extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 au stress et d&rsquo;une sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec. Lorsque la difficult\u00e9 de la t\u00e2che augmentait ou qu&rsquo;elle commettait une erreur d&rsquo;appr\u00e9ciation, Becky manifestait des r\u00e9actions \u00e9motionnelles paroxystiques assimilables \u00e0 des crises de col\u00e8re ou de panique : elle poussait des hurlements stridents, d\u00e9f\u00e9quait spontan\u00e9ment sur le sol de sa cage, tambourinait violemment contre les barreaux et refusait cat\u00e9goriquement de poursuivre la session de test.<\/p>\n<p>La seconde femelle, Lucy, pr\u00e9sentait un profil comportemental sensiblement diff\u00e9rent mais tout aussi document\u00e9. Moins explosive que sa cong\u00e9n\u00e8re, Lucy \u00e9tait d\u00e9crite comme une guenon plus placide, m\u00e9thodique et pers\u00e9v\u00e9rante. Ses performances \u00e0 la r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e \u00e9taient stables et r\u00e9guli\u00e8res, et ses r\u00e9actions face \u00e0 l&rsquo;erreur, bien que marqu\u00e9es par des signes de contrari\u00e9t\u00e9 \u00e9vidents (vocalisations plaintives, moues d&rsquo;h\u00e9sitation motrice), n&rsquo;atteignaient jamais l&rsquo;intensit\u00e9 dramatique des temp\u00eates affectives de Becky. Ces profils de base hautement individualis\u00e9s constituaient les t\u00e9moins intra-individuels indispensables auxquels allaient \u00eatre confront\u00e9es les donn\u00e9es postop\u00e9ratoires.<\/p>\n<h3>4.2 Les ablations unilat\u00e9rales et bilat\u00e9rales du cortex pr\u00e9frontal<\/h3>\n<p>Le protocole chirurgical con\u00e7u par Fulton et Jacobsen fut ex\u00e9cut\u00e9 selon une s\u00e9quence rigoureuse en deux \u00e9tapes distinctes, afin d&rsquo;\u00e9tudier les effets diff\u00e9rentiels des l\u00e9sions asym\u00e9triques et de documenter d&rsquo;\u00e9ventuels m\u00e9canismes de compensation h\u00e9misph\u00e9rique. Dans un premier temps, Fulton r\u00e9alisa une ablation chirurgicale unilat\u00e9rale du cortex pr\u00e9frontal. Sous anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale profonde \u00e0 l&rsquo;\u00e9ther et dans des conditions d&rsquo;asepsie chirurgicale absolue, une craniotomie ost\u00e9oplastique frontale fut pratiqu\u00e9e chez Becky puis chez Lucy, permettant de r\u00e9secter par succion et \u00e9lectrocoagulation la substance grise pr\u00e9frontale d&rsquo;un seul h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral, tout en pr\u00e9servant intactes les aires motrices et pr\u00e9motrices situ\u00e9es plus caudalement.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de cette premi\u00e8re intervention unilat\u00e9rale et apr\u00e8s une p\u00e9riode de convalescence postop\u00e9ratoire surveill\u00e9e, les animaux furent r\u00e9introduits dans les appareils de test comportemental. Les r\u00e9sultats furent sans \u00e9quivoque : l&rsquo;ablation d&rsquo;un seul lobe pr\u00e9frontal ne provoqua pratiquement aucune alt\u00e9ration d\u00e9celable des fonctions cognitives sup\u00e9rieures. Becky et Lucy continu\u00e8rent d&rsquo;ex\u00e9cuter l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e avec des taux de r\u00e9ussite quasi identiques \u00e0 leurs scores pr\u00e9op\u00e9ratoires, maintenant sans peine l&rsquo;information spatiale par-del\u00e0 des d\u00e9lais prolong\u00e9s. De m\u00eame, les profils \u00e9motionnels demeuraient rigoureusement inchang\u00e9s : Becky conservait intacte sa susceptibilit\u00e9 aux erreurs et ses crises d&rsquo;exasp\u00e9ration motrice.<\/p>\n<p>Constatant l&rsquo;absence de d\u00e9ficit majeur apr\u00e8s l\u00e9sion unilat\u00e9rale, Fulton proc\u00e9da plusieurs mois plus tard \u00e0 la seconde intervention : l&rsquo;ablation du cortex pr\u00e9frontal controlat\u00e9ral, transformant ainsi la l\u00e9sion en une r\u00e9section pr\u00e9frontale bilat\u00e9rale massive. L&rsquo;intervention fut particuli\u00e8rement d\u00e9labrante sur le plan anatomique : la face dorsolat\u00e9rale, les p\u00f4les frontaux ainsi qu&rsquo;une partie importante de la face m\u00e9diale et orbitaire du n\u00e9ocortex furent excis\u00e9s bilat\u00e9ralement. Des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 la mort des animaux, des \u00e9tudes histologiques post-mortem minutieuses confirm\u00e8rent que la r\u00e9section avait d\u00e9truit les aires cytoarchitectoniques 9, 10, 11 et 46 de Brodmann, \u00e9pargnant l&rsquo;aire motrice gigantopyramidale (aire 4) et la majeure partie de l&rsquo;aire pr\u00e9motrice (aire 6).<\/p>\n<h3>4.3 La rigueur du suivi longitudinal post-chirurgical<\/h3>\n<p>La force scientifique du laboratoire de Yale reposait sur un protocole de suivi postop\u00e9ratoire longitudinal d&rsquo;une rare intensit\u00e9. D\u00e8s la fin de l&rsquo;anesth\u00e9sie, les animaux \u00e9taient plac\u00e9s dans des cages d&rsquo;observation chauff\u00e9es, sous la surveillance constante des soigneurs et des chercheurs. Fulton tenait un journal de bord m\u00e9dical quotidien, consignant scrupuleusement la reprise des r\u00e9flexes pupillaires, le tonus postural, la prise alimentaire spontan\u00e9e, la temp\u00e9rature corporelle et l&rsquo;absence de complications infectieuses ou \u00e9pileptiques. Le r\u00e9tablissement somatique g\u00e9n\u00e9ral de Becky et Lucy fut remarquable, les deux guenons retrouvant un app\u00e9tit f\u00e9roce et une motricit\u00e9 fluide en l&rsquo;espace de quelques semaines seulement.<\/p>\n<p>Une fois la cicatrisation tissulaire achev\u00e9e et la stabilit\u00e9 neurologique confirm\u00e9e, Carlyle Jacobsen reprit la direction des op\u00e9rations exp\u00e9rimentales. Les animaux furent de nouveau soumis, jour apr\u00e8s jour, semaine apr\u00e8s semaine, \u00e0 la batterie compl\u00e8te d&rsquo;\u00e9preuves psychom\u00e9triques formalis\u00e9es au cours de la phase pr\u00e9op\u00e9ratoire. Rien ne fut laiss\u00e9 au hasard : l&rsquo;heure des tests, la luminosit\u00e9 de la pi\u00e8ce, le type de friandise employ\u00e9, la distance entre l&rsquo;animal et la table de pr\u00e9sentation furent rigoureusement calibr\u00e9s pour maintenir des conditions d&rsquo;exp\u00e9rimentation strictement identiques.<\/p>\n<p>Jacobsen tenait des registres d&rsquo;essais exhaustifs, compilant des milliers de mesures chronom\u00e9tr\u00e9es et dessinant des courbes d&rsquo;apprentissage comparatives. De surcro\u00eet, Fulton et Jacobsen eurent l&rsquo;intuition novatrice d&rsquo;utiliser la cin\u00e9matographie scientifique pour enregistrer sur pellicule 16 mm le comportement des animaux dans leurs cages et face aux appareils de test. Ces archives visuelles permettaient non seulement d&rsquo;analyser a posteriori les micro-comportements moteurs et les expressions faciales des primates, mais allaient \u00e9galement constituer un outil de d\u00e9monstration rh\u00e9torique et visuel d&rsquo;une puissance d\u00e9vastatrice lors des conf\u00e9rences m\u00e9dicales \u00e0 venir.<\/p>\n<h2>5. Les r\u00e9sultats cognitifs : L&rsquo;effondrement de la m\u00e9moire de travail<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;\u00e9chec s\u00e9lectif \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e bilat\u00e9rale<\/h3>\n<p>La r\u00e9introduction de Becky et Lucy dans le dispositif de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s leur lobectomie pr\u00e9frontale bilat\u00e9rale aboutit \u00e0 l&rsquo;un des r\u00e9sultats les plus spectaculaires et nets de l&rsquo;histoire de la neuropsychologie exp\u00e9rimentale : l&rsquo;effondrement total, imm\u00e9diat et irr\u00e9versible de leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre la t\u00e2che d\u00e8s lors qu&rsquo;un intervalle temporel \u00e9tait introduit. Les primates qui, quelques mois auparavant, \u00e9taient capables de se rem\u00e9morer la localisation d&rsquo;une friandise apr\u00e8s plusieurs dizaines de secondes d&rsquo;obscuration visuelle se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent d\u00e9sormais totalement incapables de choisir le godet app\u00e2t\u00e9 apr\u00e8s un d\u00e9lai d\u00e9risoire de seulement deux \u00e0 trois secondes.<\/p>\n<p>Le taux de r\u00e9ussite de Becky et Lucy s&rsquo;effondra instantan\u00e9ment pour chuter aux valeurs exactes du hasard statistique pur, soit 50 % de choix corrects dans un paradigme \u00e0 deux choix forc\u00e9s. M\u00eame lorsque l&rsquo;exp\u00e9rimentateur r\u00e9duisait le d\u00e9lai d&rsquo;attente au strict minimum requis pour abaisser puis relever imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9cran opaque (environ une seconde), les performances demeuraient catastrophiques. D\u00e8s que le contact visuel direct et continu avec l&rsquo;app\u00e2t \u00e9tait interrompu par l&rsquo;\u00e9cran, la trace de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement semblait s&rsquo;\u00e9vanouir instantan\u00e9ment de la conscience active des animaux.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re paradigmatique de cette observation r\u00e9sidait dans sa sp\u00e9cificit\u00e9 : cet effondrement ne r\u00e9sultait pas d&rsquo;une d\u00e9mence globale ou d&rsquo;une d\u00e9ch\u00e9ance intellectuelle diffuse. En effet, lorsque l&rsquo;\u00e9preuve \u00e9tait administr\u00e9e sans aucun d\u00e9lai \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire en laissant les godets visibles en permanence et en autorisant l&rsquo;animal \u00e0 saisir imm\u00e9diatement le couvercle sous lequel il venait de voir d\u00e9poser la friandise \u2014, Becky et Lucy r\u00e9ussissaient le test avec une perfection absolue de 100 %. Jacobsen tenait l\u00e0 la d\u00e9monstration incontestable de l&rsquo;implication causale directe du n\u00e9ocortex pr\u00e9frontal dans le maintien actif d&rsquo;une information en l&rsquo;absence de perception sensorielle directe.<\/p>\n<h3>5.2 La dissociation cognitive entre m\u00e9moire imm\u00e9diate et perception<\/h3>\n<p>L&rsquo;aspect le plus fascinant des d\u00e9couvertes de Jacobsen r\u00e9sidait dans la double dissociation fonctionnelle mise en \u00e9vidence par les \u00e9preuves de contr\u00f4le visuel et sensoriel. Alors que la m\u00e9moire spatiale \u00e0 court terme \u00e9tait an\u00e9antie, les capacit\u00e9s perceptives de Becky et Lucy demeuraient d&rsquo;une acuit\u00e9 intacte. Les animaux discriminaient sans la moindre h\u00e9sitation des formes g\u00e9om\u00e9triques complexes (triangles contre cercles, croix contre carr\u00e9s), distinguaient des nuances de couleurs tr\u00e8s proches et reconnaissaient imm\u00e9diatement les visages de leurs soigneurs habituels par rapport \u00e0 des personnes inconnues p\u00e9n\u00e9trant dans le laboratoire.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la m\u00e9moire proc\u00e9durale et les automatismes moteurs acquis avant l&rsquo;intervention chirurgicale \u00e9taient scrupuleusement pr\u00e9serv\u00e9s. Les chimpanz\u00e9s op\u00e9raient les m\u00e9canismes d&rsquo;ouverture des bo\u00eetes \u00e0 loquets multiples avec la m\u00eame dext\u00e9rit\u00e9 digitale, la m\u00eame rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution et le m\u00eame encha\u00eenement praxique fluide qu&rsquo;avant l&rsquo;ablation bilat\u00e9rale. L&rsquo;apprentissage de nouvelles coordinations motrices simples demeurait \u00e9galement possible, d\u00e9montrant que la plasticit\u00e9 synaptique sous-tendant les habitudes sensori-motrices de base n&rsquo;avait subi aucune alt\u00e9ration d\u00e9l\u00e9t\u00e8re majeure.<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es conduisirent Jacobsen \u00e0 formaliser une hypoth\u00e8se conceptuelle r\u00e9volutionnaire pour l&rsquo;\u00e9poque : le cortex pr\u00e9frontal n&rsquo;est pas le si\u00e8ge du stockage des souvenirs \u00e0 long terme, ni le r\u00e9ceptacle des repr\u00e9sentations sensorielles \u00e9l\u00e9mentaires, mais agit plut\u00f4t comme un m\u00e9canisme de r\u00e9gulation et de \u00ab guidage temporel de l&rsquo;action \u00bb. Il postula que les lobes frontaux permettaient \u00e0 l&rsquo;organisme de s&rsquo;affranchir de la tyrannie du pr\u00e9sent imm\u00e9diat en comblant le foss\u00e9 temporel entre la r\u00e9ception d&rsquo;un signal inducteur et la lib\u00e9ration ult\u00e9rieure d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice orient\u00e9e vers un but.<\/p>\n<h3>5.3 La sensibilit\u00e9 accrue aux interf\u00e9rences distractives<\/h3>\n<p>En analysant les m\u00e9canismes intimes de l&rsquo;\u00e9chec de ses sujets \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e, Jacobsen mit en lumi\u00e8re un ph\u00e9nom\u00e8ne cognitif fondamental : l&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 des primates pr\u00e9frontaux aux interf\u00e9rences distractives externes et internes. Chez un animal intact, la phase de d\u00e9lai pouvait \u00eatre perturb\u00e9e par un bruit soudain ou une modification de l&rsquo;\u00e9clairage sans que cela n&rsquo;efface n\u00e9cessairement la repr\u00e9sentation mentale de l&rsquo;app\u00e2t. Chez Becky et Lucy apr\u00e8s ablation bilat\u00e9rale, la moindre stimulation adventice survenant pendant le d\u00e9lai \u2014 le vol d&rsquo;une mouche, un grincement de porte, le mouvement imperceptible de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u2014 venait parasiter et balayer instantan\u00e9ment la trace mn\u00e9sique fragile.<\/p>\n<p>De plus, Jacobsen documenta l&rsquo;apparition massive de comportements de pers\u00e9v\u00e9ration motrice st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e lors des sessions d&rsquo;\u00e9valuation r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Lorsqu&rsquo;un singe lobectomis\u00e9 choisissait par hasard le godet situ\u00e9 \u00e0 gauche lors d&rsquo;un essai, il manifestait une tendance compulsive et incoercible \u00e0 d\u00e9signer de nouveau le godet gauche lors des essais subs\u00e9quents, et ce, bien que la friandise ait \u00e9t\u00e9 ostensiblement plac\u00e9e sous ses yeux dans le godet de droite. L&rsquo;animal se r\u00e9v\u00e9lait incapable d&rsquo;inhiber ce patron moteur pr\u00e9valent pour r\u00e9ajuster sa conduite en fonction des nouvelles coordonn\u00e9es spatiales du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Ces observations m\u00e9ticuleuses permirent \u00e0 Carlyle Jacobsen de poser les premiers rudiments th\u00e9oriques de ce que la psychologie cognitive et la neuropsychologie moderne d\u00e9signent sous le concept de \u00ab fonctions ex\u00e9cutives \u00bb. Il d\u00e9montra que la perte de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 pr\u00e9frontale condamne l&rsquo;organisme \u00e0 un \u00e9tat de d\u00e9pendance environnementale imm\u00e9diate, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;inhiber les automatismes moteurs inadapt\u00e9s, une distractibilit\u00e9 pathologique face aux stimuli non pertinents et la perte de la flexibilit\u00e9 cognitive requise pour alterner entre diff\u00e9rentes r\u00e8gles d&rsquo;action.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;observation comportementale cruciale : L&rsquo;\u00e9radication de la n\u00e9vrose exp\u00e9rimentale<\/h2>\n<h3>6.1 La gen\u00e8se de la frustration exp\u00e9rimentale chez l&rsquo;animal intact<\/h3>\n<p>Si les d\u00e9ficits mn\u00e9siques quantifi\u00e9s par Jacobsen constituaient l&rsquo;apport le plus rigoureux des recherches de Yale sur le plan de la psychophysiologie fondamentale, ce fut une observation annexe, de nature affective et \u00e9motionnelle, qui allait faire basculer ces travaux de laboratoire dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine humaine. Cette observation concernait l&rsquo;\u00e9tat de stress aigu et d&rsquo;agitation motrice que les chercheurs nommaient, en r\u00e9f\u00e9rence directe aux concepts forg\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Social_Sciences\/Psychology\/Behavior_Analysis\/\">Ivan Pavlov<\/a> chez le chien, la \u00ab n\u00e9vrose exp\u00e9rimentale \u00bb.<\/p>\n<p>Avant son op\u00e9ration bilat\u00e9rale, nous l&rsquo;avons soulign\u00e9, la chimpanz\u00e9 Becky \u00e9tait extr\u00eamement sujette \u00e0 cette n\u00e9vrose d&rsquo;\u00e9chec. Face \u00e0 des t\u00e2ches de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e dont les d\u00e9lais exc\u00e9daient ses capacit\u00e9s de r\u00e9tention, ou confront\u00e9e \u00e0 des probl\u00e8mes de discrimination sensorielle rendus artificiellement insolubles par les exp\u00e9rimentateurs pour tester ses limites cognitives, la guenon entrait dans un \u00e9tat de d\u00e9tresse psychologique intense. Lorsque l&rsquo;exp\u00e9rimentateur lui pr\u00e9sentait le plateau de test apr\u00e8s une erreur et refusait de lui d\u00e9livrer la nourriture convoit\u00e9e, Becky entrait en crise : elle poussait des g\u00e9missements d\u00e9chirants, se roulait sur le dos, tambourinait fr\u00e9n\u00e9tiquement contre les parois de sa cage et pouvait aller jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;automutiler en se mordant vigoureusement les phalanges.<\/p>\n<p>Cet \u00e9tat d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance anticipatoire devenait si envahissant qu&rsquo;il finissait par paralyser toute tentative d&rsquo;apprentissage ult\u00e9rieur. D\u00e8s qu&rsquo;elle \u00e9tait transf\u00e9r\u00e9e de son quartier d&rsquo;habitation vers la pi\u00e8ce de test, Becky manifestait des signes physiologiques d&rsquo;activation neurov\u00e9g\u00e9tative majeure : tachycardie, tremblements des extr\u00e9mit\u00e9s, pilo\u00e9rection g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et vocalises d&rsquo;alerte. Elle refusait d&rsquo;approcher de la table de travail, opposant une r\u00e9sistance physique passive ou agressive \u00e0 toute sollicitation des chercheurs. L&rsquo;exp\u00e9rimentation touchait l\u00e0 \u00e0 une impasse m\u00e9thodologique classique, o\u00f9 la composante affective destructrice annihilait les facult\u00e9s d&rsquo;adaptation du sujet.<\/p>\n<h3>6.2 La m\u00e9tamorphose affective post-op\u00e9ratoire de Becky<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au lendemain de la seconde r\u00e9section pr\u00e9frontale bilat\u00e9rale de Becky que se produisit le changement comportemental qui allait stup\u00e9fier John Fulton et transformer le destin de la psychiatrie somatique. R\u00e9introduite dans la salle d&rsquo;exp\u00e9rimentation pour tester de nouveau ses capacit\u00e9s mn\u00e9siques r\u00e9siduelles, la guenon se montra m\u00e9connaissable sur le plan de la r\u00e9activit\u00e9 affective. Les manifestations spectaculaires de rage, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de panique avaient purement et simplement disparu de son r\u00e9pertoire comportemental.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e o\u00f9 elle \u00e9chouait pourtant de mani\u00e8re syst\u00e9matique avec un taux d&rsquo;erreur avoisinant les 50 %, Becky ne manifestait plus la moindre once de contrari\u00e9t\u00e9 ou de d\u00e9tresse \u00e9motionnelle. Lorsqu&rsquo;elle soulevait le godet vide sous lequel elle croyait trouver la friandise, elle regardait calmement l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, tournait la t\u00eate avec une placidit\u00e9 absolue ou s&rsquo;adonnait tranquillement au toilettage de son pelage. Elle acceptait de recommencer l&rsquo;\u00e9preuve imm\u00e9diatement, encha\u00eenant des dizaines d&rsquo;essais infructueux cons\u00e9cutifs sans jamais manifester de mouvement de col\u00e8re ni de refus de coop\u00e9rer.<\/p>\n<p>Frapp\u00e9 par cette m\u00e9tamorphose spectaculaire, John Fulton consigna dans ses notes de laboratoire une formule qui allait devenir tristement c\u00e9l\u00e8bre et abondamment cit\u00e9e lors des d\u00e9bats psychiatriques ult\u00e9rieurs. Il \u00e9crivit qu&rsquo;il semblait que l&rsquo;animal avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de toute angoisse, observant avec une pointe d&rsquo;ironie litt\u00e9raire que la guenon se comportait d\u00e9sormais \u00ab comme si elle avait rejoint une secte \u00e9vang\u00e9lique ou le Groupe d&rsquo;Oxford \u00bb, baignant dans un \u00e9tat de qui\u00e9tude imperturbable et de paix int\u00e9rieure artificielle face \u00e0 des situations d&rsquo;adversit\u00e9 qui auraient auparavant provoqu\u00e9 chez elle une explosion n\u00e9vrotique incontr\u00f4lable.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;interpr\u00e9tation th\u00e9orique de la d\u00e9connexion \u00e9motion-cognition<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette dissociation ph\u00e9nom\u00e9nologique spectaculaire entre la destruction de la m\u00e9moire de travail et l&rsquo;extinction de la r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle, Fulton et Jacobsen esquiss\u00e8rent une interpr\u00e9tation neurophysiologique fond\u00e9e sur la d\u00e9connexion anatomique. Selon leur analyse, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance et la frustration observ\u00e9es chez l&rsquo;animal intact n&rsquo;\u00e9taient pas de simples r\u00e9flexes \u00e9motionnels primaires de col\u00e8re, mais r\u00e9sultaient d&rsquo;un processus cognitif \u00e9labor\u00e9 d&rsquo;anticipation de l&rsquo;\u00e9chec et de conscience de la finalit\u00e9 temporelle de l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>En d\u00e9truisant le n\u00e9ocortex pr\u00e9frontal bilat\u00e9ral, la r\u00e9section chirurgicale n&rsquo;avait pas seulement aboli la capacit\u00e9 de retenir une coordonn\u00e9e spatiale durant un d\u00e9lai temporel ; elle avait simultan\u00e9ment bris\u00e9 la capacit\u00e9 de l&rsquo;animal \u00e0 projeter son action dans l&rsquo;avenir et \u00e0 \u00e9valuer l&rsquo;ad\u00e9quation entre son attente interne et le r\u00e9sultat objectif obtenu dans l&rsquo;environnement. Incapable de se repr\u00e9senter ce qui aurait d\u00fb \u00eatre, le singe lobectomis\u00e9 ne pouvait plus \u00e9prouver de d\u00e9ception face \u00e0 ce qui \u00e9tait. L&rsquo;angoisse d&rsquo;anticipation pr\u00e9suppose une prospective temporelle dont le cortex pr\u00e9frontal constitue le m\u00e9diateur indispensable.<\/p>\n<p>Toutefois, cette interpr\u00e9tation th\u00e9orique contenait un biais d&rsquo;appr\u00e9ciation fondamental qui allait avoir de dramatiques r\u00e9percussions m\u00e9dicales. Fascin\u00e9s par la disparition spectaculaire de l&rsquo;agitation n\u00e9vrotique et de la souffrance apparente de l&rsquo;animal, les chercheurs \u2014 et plus encore les cliniciens qui allaient lire leurs rapports \u2014 sous-estim\u00e8rent tragiquement la gravit\u00e9 du co\u00fbt cognitif et adaptatif global pay\u00e9 par le sujet pour obtenir cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 artificielle. L&rsquo;absence de frustration n&rsquo;\u00e9tait pas le signe d&rsquo;une gu\u00e9rison psychique miraculeuse, mais le sympt\u00f4me direct d&rsquo;un affaissement majeur de la conscience r\u00e9flexive, d&rsquo;une apathie abulique et d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 intellectuelle absolue face \u00e0 la complexit\u00e9 du milieu.<\/p>\n<h2>7. Le Second Congr\u00e8s Neurologique International de Londres (1935)<\/h2>\n<h3>7.1 La communication magistrale de Fulton et Jacobsen<\/h3>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e public de l&rsquo;aventure exp\u00e9rimentale de Yale se d\u00e9roula au cours de la derni\u00e8re semaine de juillet et des premiers jours d&rsquo;ao\u00fbt 1935, \u00e0 l&rsquo;occasion du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurology\/\">Deuxi\u00e8me Congr\u00e8s Neurologique International<\/a>, tenu dans les prestigieux amphith\u00e9\u00e2tres du University College de Londres. Ce rassemblement scientifique d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite r\u00e9unissait les plus grands noms de la neurologie, de la neurophysiologie et de la psychiatrie mondiale, venus d\u00e9battre des avanc\u00e9es th\u00e9rapeutiques et conceptuelles de leur discipline sous la pr\u00e9sidence d&rsquo;honneur de sommit\u00e9s m\u00e9dicales britanniques.<\/p>\n<p>Le 2 ao\u00fbt 1935, John Fulton et Carlyle Jacobsen prirent la parole devant une salle comble et captive pour pr\u00e9senter une communication conjointe intitul\u00e9e formellement : <em>\u00ab The functions of the frontal lobes, a comparative study in monkeys, chimpanzees and man \u00bb<\/em>. La pr\u00e9sentation de Fulton, brillante et rythm\u00e9e, \u00e9tait appuy\u00e9e par la projection des courbes d&rsquo;apprentissage m\u00e9ticuleuses dress\u00e9es par Jacobsen, d\u00e9montrant avec des graphiques implacables l&rsquo;effondrement des scores \u00e0 la t\u00e2che de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e cons\u00e9cutif aux ablations bilat\u00e9rales. Fulton insista longuement sur la localisation cytoarchitectonique pr\u00e9cise des l\u00e9sions et sur la pr\u00e9servation intacte des fonctions sensori-motrices de base.<\/p>\n<p>Cependant, le moment culminant de la communication fut incontestablement la projection sur grand \u00e9cran des films scientifiques tourn\u00e9s \u00e0 Sterling Hall. L&rsquo;auditoire put voir, avec un r\u00e9alisme saisissant, la m\u00e9tamorphose affective de la chimpanz\u00e9 Becky. Les images montraient la guenon pr\u00e9op\u00e9ratoire, secou\u00e9e de spasmes de col\u00e8re et de panique face \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran baiss\u00e9, puis, en contraste saisissant, la m\u00eame guenon postop\u00e9ratoire, s&rsquo;approchant avec une douceur impassible de la table de test, recevant ses \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s avec un flegme parfait et qu\u00e9mandant des caresses \u00e0 ses exp\u00e9rimentateurs. Le pouvoir de conviction visuel de ces s\u00e9quences cin\u00e9matographiques galvanisa l&rsquo;assistance bien plus que n&rsquo;importe quelle s\u00e9rie de donn\u00e9es statistiques.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle et la fascination de l&rsquo;assembl\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sentation de Fulton et Jacobsen par la communaut\u00e9 internationale fut marqu\u00e9 par un m\u00e9lange d&rsquo;admiration scientifique et de sid\u00e9ration clinique. Parmi l&rsquo;auditoire se trouvaient les figures les plus illustres de la neurologie de l&rsquo;\u00e9poque : Gordon Holmes, Henry Head, Otfrid Foerster, ou encore le neuropsychiatre Kurt Goldstein. Tous s&rsquo;accord\u00e8rent \u00e0 saluer la rigueur m\u00e9thodologique in\u00e9dite des travaux de Yale, qui apportaient enfin des r\u00e9ponses exp\u00e9rimentales concr\u00e8tes et reproductibles \u00e0 des questions localisationnistes rest\u00e9es en suspens depuis plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Toutefois, une faille \u00e9pist\u00e9mologique profonde s\u00e9parait l&rsquo;intention des chercheurs de la r\u00e9ception de leur auditoire. Pour Jacobsen, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat fondamental de l&rsquo;\u00e9tude r\u00e9sidait sans \u00e9quivoque dans l&rsquo;analyse neuropsychologique du d\u00e9ficit de la m\u00e9moire de travail active et dans l&rsquo;\u00e9lucidation des m\u00e9canismes d&rsquo;interf\u00e9rence cognitive. La transformation \u00e9motionnelle de Becky n&rsquo;\u00e9tait \u00e0 ses yeux qu&rsquo;une cons\u00e9quence collat\u00e9rale intrigante de l&rsquo;incapacit\u00e9 de l&rsquo;animal \u00e0 se repr\u00e9senter son \u00e9chec, un effet secondaire de son amputation intellectuelle.<\/p>\n<p>Pour les psychiatres et ali\u00e9nistes pr\u00e9sents dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre londonien, la perspective \u00e9tait rigoureusement inverse. Confront\u00e9s quotidiennement dans leurs institutions asilaires au spectacle de malades chroniques hurlants, agit\u00e9s, destructeurs, terrifi\u00e9s par des hallucinations d\u00e9lirantes ou rong\u00e9s par des obsessions morbides incurables, ces cliniciens ne virent pas l&rsquo;effondrement de la m\u00e9moire de travail. Ils ne retinrent qu&rsquo;une seule et unique r\u00e9v\u00e9lation, aveuglante et irr\u00e9sistible : la chirurgie d&rsquo;ablation des lobes frontaux avait permis d&rsquo;\u00e9radiquer de mani\u00e8re d\u00e9finitive et foudroyante l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance, la tension n\u00e9vrotique et l&rsquo;agressivit\u00e9 d&rsquo;un grand primate sup\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;intervention d\u00e9cisive d&rsquo;Ant\u00f3nio Egas Moniz<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au cours de la discussion g\u00e9n\u00e9rale qui suivit imm\u00e9diatement l&rsquo;expos\u00e9 magistral de Fulton qu&rsquo;intervint le coup de th\u00e9\u00e2tre historique qui allait sceller la naissance de la psychochirurgie moderne. Un homme d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es, boitant l\u00e9g\u00e8rement en raison d&rsquo;une goutte chronique s\u00e9v\u00e8re, s&rsquo;avan\u00e7a vers le micro. Il s&rsquo;agissait du professeur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurology\/\">Ant\u00f3nio Egas Moniz<\/a>, chef du d\u00e9partement de neurologie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Lisbonne, personnalit\u00e9 politique de premier plan au Portugal (ancien diplomate et signataire du Trait\u00e9 de Versailles) et scientifique d\u00e9j\u00e0 mondialement r\u00e9v\u00e9r\u00e9 pour avoir invent\u00e9, huit ans plus t\u00f4t en 1927, l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Radiology\/\">angiographie c\u00e9r\u00e9brale<\/a>.<\/p>\n<p>Moniz, qui \u00e9coutait l&rsquo;expos\u00e9 de Fulton avec une attention fi\u00e9vreuse, posa publiquement une question directe qui r\u00e9sonna comme un coup de tonnerre dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre. S&rsquo;adressant \u00e0 Fulton, il demanda si, \u00e0 la lumi\u00e8re de la disparition compl\u00e8te des \u00e9tats de n\u00e9vrose et d&rsquo;angoisse constat\u00e9e chez ces chimpanz\u00e9s apr\u00e8s ablation pr\u00e9frontale, il ne serait pas envisageable et licite de transposer cette proc\u00e9dure chirurgicale aux \u00eatres humains afin de soulager des malades souffrant d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 psychotique s\u00e9v\u00e8re, de m\u00e9lancolie invincible ou d&rsquo;obsessions incurables r\u00e9sistant \u00e0 toute autre forme de traitement.<\/p>\n<p>Pris au d\u00e9pourvu par l&rsquo;audace extr\u00eame et la radicalit\u00e9 de cette proposition translationnelle instantan\u00e9e, John Fulton manifesta sur le moment une r\u00e9action m\u00eal\u00e9e de surprise et de prudence prudhommesque. Fulton rappela publiquement que ses travaux concernaient des primates non humains et que les destructions bilat\u00e9rales massives qu&rsquo;il avait inflig\u00e9es \u00e0 Becky et Lucy s&rsquo;\u00e9taient accompagn\u00e9es d&rsquo;un d\u00e9ficit cognitif d\u00e9vastateur et irr\u00e9versible, rendant tout essai sur l&rsquo;humain hautement pr\u00e9matur\u00e9 et potentiellement d\u00e9sastreux. Mais l&rsquo;avertissement \u00e9tait trop ti\u00e8de, trop poli, et l&rsquo;id\u00e9e, une fois sem\u00e9e dans l&rsquo;esprit d&rsquo;Egas Moniz, ne devait plus jamais s&rsquo;\u00e9teindre.<\/p>\n<h2>8. Le transfert imm\u00e9diat vers la clinique : La leucotomie d&rsquo;Egas Moniz<\/h2>\n<h3>8.1 Le saut \u00e9pist\u00e9mologique de Lisbonne \u00e0 l&rsquo;automne 1935<\/h3>\n<p>D\u00e8s son retour \u00e0 Lisbonne apr\u00e8s le congr\u00e8s de Londres, Ant\u00f3nio Egas Moniz d\u00e9cida de ne pas perdre un instant. Ignorant superbement les r\u00e9serves \u00e9mises par Fulton et faisant fi de toute prudence exp\u00e9rimentale, il organisa en secret, au sein de l&rsquo;h\u00f4pital Santa Marta de Lisbonne, la premi\u00e8re intervention chirurgicale sur un patient psychiatrique. Atteint de goutte et souffrant de d\u00e9formations articulaires majeures aux mains qui lui interdisaient toute pratique op\u00e9ratoire personnelle, Moniz s&rsquo;adjoignit les services d&rsquo;un jeune et talentueux neurochirurgien portugais, Pedro Almeida Lima, qui allait devenir le bras arm\u00e9 de ses th\u00e9ories.<\/p>\n<p>Le 12 novembre 1935 \u2014 soit moins de trois mois et demi apr\u00e8s la pr\u00e9sentation de Fulton \u00e0 Londres \u2014, la premi\u00e8re intervention fut pratiqu\u00e9e sur une patiente de soixante-trois ans diagnostiqu\u00e9e de m\u00e9lancolie anxieuse chronique avec d\u00e9lires de pers\u00e9cution. Dans un premier temps, la technique consistait \u00e0 tr\u00e9paner deux orifices de part et d&rsquo;autre de la ligne m\u00e9diane de la bo\u00eete cr\u00e2nienne frontale, puis \u00e0 injecter \u00e0 l&rsquo;aveugle, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une seringue gradu\u00e9e, de l&rsquo;alcool pur \u00e0 95\u00b0 directement dans la substance blanche sous-corticale afin de n\u00e9croser chimiquement les voies de transmission axonales unissant le n\u00e9ocortex frontal au reste de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<p>Constatant que les n\u00e9croses alcooliques \u00e9taient irr\u00e9guli\u00e8res, mal d\u00e9limit\u00e9es et risquaient de l\u00e9ser les ventricules lat\u00e9raux ou de diffuser vers les art\u00e8res profondes, Moniz et Lima abandonn\u00e8rent rapidement l&rsquo;alcool au profit d&rsquo;une m\u00e9thode purement m\u00e9canique. Moniz con\u00e7ut \u00e0 cet effet un instrument chirurgical m\u00e9tallique sp\u00e9cifique qu&rsquo;il baptisa le \u00ab leucotome \u00bb. Cet instrument \u00e9tait constitu\u00e9 d&rsquo;une canule creuse rigide dans laquelle coulissait une boucle de fil d&rsquo;acier escamotable. Une fois le leucotome enfonc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aveugle dans la substance blanche pr\u00e9frontale, le chirurgien actionnait un poussoir au manche : la boucle d&rsquo;acier se d\u00e9ployait lat\u00e9ralement, et une rotation de 360 degr\u00e9s de l&rsquo;appareil permettait de sectionner m\u00e9caniquement une carotte circulaire de substance blanche d&rsquo;environ un centim\u00e8tre de diam\u00e8tre. L&rsquo;intervention, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises dans chaque h\u00e9misph\u00e8re, fut baptis\u00e9e par Moniz la \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurosurgery\/\">leucotomie pr\u00e9frontale<\/a> \u00bb (du grec <em>leukos<\/em>, blanc, et <em>tome<\/em>, section).<\/p>\n<h3>8.2 La justification th\u00e9orique des \u00ab circuits neuronaux fix\u00e9s \u00bb<\/h3>\n<p>Pour justifier intellectuellement cette mutilation anatomique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la substance blanche c\u00e9r\u00e9brale, Ant\u00f3nio Egas Moniz \u00e9chafauda une th\u00e9orie neurophysiopathologique sp\u00e9culative qui ne reposait sur aucune preuve histologique tangible, mais qui empruntait un vocabulaire m\u00e9caniste et moderne tr\u00e8s s\u00e9duisant pour l&rsquo;\u00e9poque. Moniz postulait que chez les patients atteints de troubles mentaux chroniques \u2014 tout particuli\u00e8rement les \u00e9tats obsessionnels, les d\u00e9pressions m\u00e9lancoliques et les schizophr\u00e9nies parano\u00efdes \u2014, les id\u00e9es d\u00e9lirantes et les angoisses morbides \u00e9taient la cons\u00e9quence directe d&rsquo;une fixation rigide et pathologique de groupements synaptiques au sein du n\u00e9ocortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<p>Selon son hypoth\u00e8se, les influx nerveux de ces malades ne circulaient plus librement et plastiquement \u00e0 travers le r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral, mais se trouvaient emprisonn\u00e9s dans des circuits neuronaux r\u00e9verb\u00e9rants, des boucles ferm\u00e9es inextinguibles dont la r\u00e9p\u00e9tition automatique entretenait la psychose et l&rsquo;angoisse. L&rsquo;intervention chirurgicale n&rsquo;avait pas pour objectif d&rsquo;extirper une \u00ab l\u00e9sion \u00bb microscopique introuvable, mais visait un but cybern\u00e9tique avant l&rsquo;heure : d\u00e9truire physiquement les voies de communication pour \u00ab d\u00e9synchroniser \u00bb ces ensembles synaptiques pathologiques et forcer l&rsquo;activit\u00e9 nerveuse \u00e0 emprunter de nouvelles trajectoires c\u00e9r\u00e9brales, lib\u00e9rant ainsi le sujet de l&#8217;emprise tyrannique de ses id\u00e9es fixes.<\/p>\n<p>Dans sa monographie fondatrice de 1936, publi\u00e9e en fran\u00e7ais sous le titre <em>\u00ab Tentatives op\u00e9ratoires dans le traitement de certaines psychoses \u00bb<\/em>, Moniz revendiqua explicitement la filiation directe entre son acte clinique et les r\u00e9sultats obtenus \u00e0 Yale sur les chimpanz\u00e9s. Il \u00e9crivit sans ambages que la transformation spectaculaire de Becky, d\u00e9pouill\u00e9e de son anxi\u00e9t\u00e9 n\u00e9vrotique par la chirurgie, constituait la preuve biologique irr\u00e9futable que la r\u00e9section ou la d\u00e9connexion pr\u00e9frontale pouvait \u00e9radiquer la d\u00e9tresse psychique humaine. En moins d&rsquo;un an, Moniz publia une s\u00e9rie de vingt premiers cas humains op\u00e9r\u00e9s, affirmant un taux de succ\u00e8s insolent avec un tiers de patients pr\u00e9tendument \u00ab gu\u00e9ris \u00bb, un tiers \u00ab am\u00e9lior\u00e9s \u00bb, et un tiers \u00ab inchang\u00e9s \u00bb, tout en minimisant avec une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 sid\u00e9rante les d\u00e9ficits intellectuels, l&rsquo;apathie et la d\u00e9ch\u00e9ance de la personnalit\u00e9 induits chez ses op\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;obtention du prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1949<\/h3>\n<p>La leucotomie d&rsquo;Egas Moniz se r\u00e9pandit comme une tra\u00een\u00e9e de poudre \u00e0 travers le monde m\u00e9dical. Dans un univers asilaire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u00e9pourvu d&rsquo;armes th\u00e9rapeutiques efficaces face au d\u00e9sespoir de la folie chronique, la psychochirurgie apparut comme une d\u00e9livrance providentielle, salu\u00e9e par des comit\u00e9s m\u00e9dicaux admiratifs qui pr\u00e9f\u00e9raient un patient devenu docile, apathique et nettoy\u00e9 de ses d\u00e9lires \u00e0 un malade hurlant et violent n\u00e9cessitant contention physique et surveillance continue.<\/p>\n<p>La cons\u00e9cration supr\u00eame de ce mouvement survint en octobre 1949, lorsque le comit\u00e9 de l&rsquo;Institut Karolinska de Stockholm d\u00e9cida d&rsquo;attribuer le prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1949\/summary\/\">prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine<\/a> \u00e0 Ant\u00f3nio Egas Moniz (partag\u00e9 avec Walter Rudolf Hess pour ses travaux sur le dienc\u00e9phale), pour <em>\u00ab sa d\u00e9couverte de la valeur th\u00e9rapeutique de la leucotomie dans certaines psychoses \u00bb<\/em>. Dans son \u00e9loge officiel, le comit\u00e9 Nobel souligna l&rsquo;importance historique d&rsquo;avoir enfin offert un traitement somatique concret \u00e0 des maladies mentales r\u00e9put\u00e9es incurables.<\/p>\n<p>Cette attribution du prix Nobel constitua l&rsquo;un des paradoxes les plus amers et contest\u00e9s de l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine contemporaine. La caution institutionnelle et morale apport\u00e9e par le prestige immense de John Fulton et par les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales apparemment irr\u00e9futables produites par Carlyle Jacobsen \u00e0 Yale avait jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans la l\u00e9gitimation acad\u00e9mique du dossier d&rsquo;Egas Moniz. La recherche fondamentale sur deux chimpanz\u00e9s de laboratoire avait ainsi servi de passeport scientifique pour couronner une intervention chirurgicale irr\u00e9versible dont les d\u00e9rives criminelles allaient bient\u00f4t \u00e9clater au grand jour.<\/p>\n<h2>9. La position critique et les r\u00e9ticences de Carlyle Jacobsen<\/h2>\n<h3>9.1 Les avertissements m\u00e9thodologiques ignor\u00e9s par la communaut\u00e9 m\u00e9dicale<\/h3>\n<p>Alors que la fr\u00e9n\u00e9sie lobotomisatrice s&#8217;emparait des h\u00f4pitaux psychiatriques europ\u00e9ens et nord-am\u00e9ricains \u00e0 la suite des publications d&rsquo;Egas Moniz, l&rsquo;un des deux g\u00e9niteurs de la d\u00e9couverte de 1935 assista \u00e0 ce triomphe avec une consternation et une anxi\u00e9t\u00e9 grandissantes : le psychologue Carlyle Jacobsen. D\u00e8s les premi\u00e8res annonces de transpositions chirurgicales \u00e0 l&rsquo;humain, Jacobsen tenta d&rsquo;\u00e9lever la voix au sein des cercles acad\u00e9miques pour d\u00e9noncer ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme un d\u00e9tournement flagrant, une lecture s\u00e9lective et un travestissement m\u00e9thodologique intol\u00e9rable de ses travaux exp\u00e9rimentaux.<\/p>\n<p>Jacobsen fustigea avec vigueur l&rsquo;occultation syst\u00e9matique par les chirurgiens et les ali\u00e9nistes du d\u00e9ficit central qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9chin\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer et quantifier : l&rsquo;effondrement catastrophique et permanent de la m\u00e9moire de travail active, de la capacit\u00e9 d&rsquo;anticipation et du contr\u00f4le temporel de l&rsquo;action. Il rappelait inlassablement que Becky n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 \u00ab gu\u00e9rie \u00bb d&rsquo;une quelconque n\u00e9vrose au sens d&rsquo;un retour \u00e0 un fonctionnement psychique optimal et harmonieux ; elle avait \u00e9t\u00e9 rendue profond\u00e9ment d\u00e9ficitaire, priv\u00e9e des outils cognitifs les plus fondamentaux lui permettant d&rsquo;interagir intelligemment avec son environnement.<\/p>\n<p>Jacobsen mettait en garde la communaut\u00e9 m\u00e9dicale contre l&rsquo;extrapolation fallacieuse et simpliste consistant \u00e0 confondre l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude apathique, l&rsquo;inhibition motrice et l&rsquo;indiff\u00e9rence \u00e9motive observ\u00e9es chez un animal op\u00e9r\u00e9 avec la restauration d&rsquo;une v\u00e9ritable \u00ab sant\u00e9 mentale \u00bb. Pour le psychologue rigoriste, la disparition de l&rsquo;agressivit\u00e9 ou de l&rsquo;angoisse n&rsquo;\u00e9tait que le reflet par d\u00e9faut d&rsquo;une amputation de la pens\u00e9e prospective. Il d\u00e9non\u00e7ait un empressement chirurgical t\u00e9m\u00e9raire, guid\u00e9 par l&rsquo;illusion th\u00e9rapeutique, qui sacrifiait la substance m\u00eame de la personnalit\u00e9 et de l&rsquo;intellect sur l&rsquo;autel de la tranquillisation symptomatique des malades.<\/p>\n<h3>9.2 La vision holistique des fonctions ex\u00e9cutives selon Jacobsen<\/h3>\n<p>Sur le plan purement th\u00e9orique, Carlyle Jacobsen d\u00e9fendait une vision profond\u00e9ment int\u00e9grative et pr\u00e9monitoire des fonctions d\u00e9volues au lobe frontal. S&rsquo;opposant au r\u00e9ductionnisme des chirurgiens qui pensaient pouvoir d\u00e9couper des \u00ab circuits d&rsquo;id\u00e9es fixes \u00bb comme on sectionne un fil \u00e9lectrique ind\u00e9sirable, Jacobsen soutenait que le n\u00e9ocortex pr\u00e9frontal est la condition <em>sine qua non<\/em> de la synth\u00e8se psychique, de la coordination des souvenirs anciens avec les percepts pr\u00e9sents, et de l&rsquo;\u00e9laboration de plans d&rsquo;action \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Dans ses articles th\u00e9oriques de la fin des ann\u00e9es 1930, il argumenta que d\u00e9truire la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9prouver de la frustration face \u00e0 l&rsquo;erreur revenait simultan\u00e9ment \u00e0 d\u00e9truire la capacit\u00e9 d&rsquo;apprendre par l&rsquo;erreur. La frustration exp\u00e9rimentale, si p\u00e9nible f\u00fbt-elle \u00e0 observer chez Becky, constituait le moteur adaptatif normal qui pousse l&rsquo;organisme \u00e0 rectifier sa trajectoire, \u00e0 corriger son hypoth\u00e8se et \u00e0 surmonter les obstacles du milieu. En supprimant cette r\u00e9activit\u00e9 affective adaptative, la psychochirurgie ne gu\u00e9rissait rien : elle r\u00e9duisait le patient \u00e0 un automate biologique d\u00e9pendant, condamn\u00e9 \u00e0 la pers\u00e9v\u00e9ration et incapable d&rsquo;autor\u00e9gulation.<\/p>\n<p>Profond\u00e9ment d\u00e9sabus\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale \u00e0 entendre ses avertissements, et heurt\u00e9 par l&rsquo;instrumentalisation aveugle de ses protocoles psychom\u00e9triques, Carlyle Jacobsen prit progressivement ses distances avec le champ de la recherche neurophysiologique purement invasive. Il r\u00e9orienta sa carri\u00e8re vers des fonctions acad\u00e9miques et administratives de premier plan, devenant doyen de facult\u00e9s de m\u00e9decine et administrateur universitaire, s&rsquo;investissant dans l&rsquo;enseignement et la r\u00e9forme p\u00e9dagogique, laissant derri\u00e8re lui le monde des blocs op\u00e9ratoires dont il r\u00e9prouvait d\u00e9sormais les d\u00e9rives \u00e9thiques.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;effacement progressif du psychologue face \u00e0 la fr\u00e9n\u00e9sie m\u00e9dicale<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire des sciences illustre fr\u00e9quemment la dissym\u00e9trie des pouvoirs entre le laboratoire acad\u00e9mique et l&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale hospitali\u00e8re. L&rsquo;effacement de Carlyle Jacobsen au profit des chirurgiens constitue l&rsquo;un des exemples les plus tragiques de cette dynamique institutionnelle. Dans le grand r\u00e9cit public et m\u00e9diatique qui se construisit autour de la psychochirurgie \u00e0 partir de 1936, la figure du psychologue comparatiste qui avait pass\u00e9 des milliers d&rsquo;heures \u00e0 concevoir les cages de test, \u00e0 chronom\u00e9trer les r\u00e9ponses et \u00e0 documenter les d\u00e9ficits cognitifs de Becky et Lucy fut promptement rel\u00e9gu\u00e9e au second plan, voire totalement effac\u00e9e des m\u00e9moires.<\/p>\n<p>Le discours scientifique fut enti\u00e8rement capt\u00e9 par les neurochirurgiens et les psychiatres interventionnistes. Les revues m\u00e9dicales pr\u00e9f\u00e9raient publier des bilans chirurgicaux enthousiastes d\u00e9crivant des patients \u00ab calm\u00e9s \u00bb, devenus faciles \u00e0 g\u00e9rer pour le personnel soignant des asiles, plut\u00f4t que des analyses psychom\u00e9triques aust\u00e8res alertant sur les pertes mn\u00e9siques et l&rsquo;effondrement de la pens\u00e9e conceptuelle. La psychologie exp\u00e9rimentale se r\u00e9v\u00e9la dramatiquement impuissante \u00e0 freiner la machine asilaire une fois que celle-ci eut entrevu dans la lobotomie une solution radicale, rapide et peu co\u00fbteuse \u00e0 l&rsquo;engorgement chronique de ses infrastructures surpeupl\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9calage mit en lumi\u00e8re une fracture \u00e9thique et corporatiste irr\u00e9m\u00e9diable. Alors que Jacobsen concevait la recherche animale comme une qu\u00eate \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale exigeant un respect minutieux de la complexit\u00e9 comportementale du sujet, les ali\u00e9nistes de l&rsquo;\u00e9poque op\u00e9raient dans l&rsquo;urgence sociale et le d\u00e9sespoir clinique. Cette asym\u00e9trie permit \u00e0 l&rsquo;illusion psychochirurgicale de prosp\u00e9rer durant pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies, en neutralisant les objections \u00e9pist\u00e9mologiques pourtant \u00e9clatantes formul\u00e9es d\u00e8s la premi\u00e8re heure par l&rsquo;artisan principal de la d\u00e9couverte.<\/p>\n<h2>10. Le r\u00f4le ambivalent et l&rsquo;influence diplomatique de John Fulton<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;expansionnisme scientifique et l&rsquo;ambition institutionnelle<\/h3>\n<p>Si Jacobsen s&rsquo;\u00e9carta avec effroi des cons\u00e9quences m\u00e9dicales de leurs exp\u00e9riences de 1935, l&rsquo;attitude de John Farquhar Fulton fut infiniment plus complexe, sinueuse et compromise. Homme de pouvoir acad\u00e9mique, aristocrate de la science et \u00e9pistolier compulsif entretenant une correspondance monumentale avec l&rsquo;ensemble du gotha m\u00e9dical plan\u00e9taire, Fulton voyait dans l&rsquo;engouement suscit\u00e9 par ses travaux l&rsquo;occasion inesp\u00e9r\u00e9e d&rsquo;asseoir d\u00e9finitivement son empire institutionnel \u00e0 Yale et d&rsquo;imposer son laboratoire comme la plaque tournante mondiale incontournable des neurosciences translationnelles.<\/p>\n<p>Loin de repousser fermement les initiatives chirurgicales d&rsquo;Egas Moniz, Fulton flatta initialement l&rsquo;audace du clinicien portugais. Bien qu&rsquo;il se f\u00fbt gard\u00e9 sur le moment d&rsquo;appeler directement \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration de masse chez l&rsquo;homme, il se d\u00e9lectait de voir son nom et les exp\u00e9riences de son laboratoire cit\u00e9s dans les plus prestigieuses tribunes internationales comme le fondement scientifique d&rsquo;une \u00ab r\u00e9volution th\u00e9rapeutique \u00bb majeure en psychiatrie. Fulton accueillait avec bienveillance dans son service de New Haven des cohortes de neurochirurgiens venus du monde entier pour se former \u00e0 ses techniques de r\u00e9section sur le singe et glaner sa b\u00e9n\u00e9diction avant d&rsquo;ouvrir le cr\u00e2ne de leurs patients.<\/p>\n<p>Cette soif de reconnaissance acad\u00e9mique transforma John Fulton en un diplomate de la lobotomie. Il publia d&rsquo;innombrables articles de synth\u00e8se et pronon\u00e7a des conf\u00e9rences prestigieuses o\u00f9 il naviguait avec une ambigu\u00eft\u00e9 consomm\u00e9e : il rappelait certes du bout des l\u00e8vres la gravit\u00e9 des destructions cognitives document\u00e9es par Jacobsen, mais consacrait l&rsquo;essentiel de son propos \u00e0 souligner le \u00ab potentiel th\u00e9rapeutique h\u00e9ro\u00efque \u00bb de la d\u00e9connexion frontale pour arracher des \u00e2mes humaines aux tourments insolubles de la psychose m\u00e9lancolique et de la n\u00e9vrose obsessionnelle.<\/p>\n<h3>10.2 Les relations complexes avec Walter Freeman et James Watts<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de Fulton trouva son terrain d&rsquo;expression le plus controvers\u00e9 dans ses relations avec le duo qui allait universaliser et radicaliser la chirurgie frontale aux \u00c9tats-Unis : le neurologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurology\/\">Walter Freeman<\/a> et le neurochirurgien James Watts. Pr\u00e9sents \u00e0 Londres en 1935, Freeman et Watts s&rsquo;inspir\u00e8rent imm\u00e9diatement des publications de Moniz et de Fulton pour r\u00e9aliser, d\u00e8s l&rsquo;automne 1936 \u00e0 Washington, la premi\u00e8re lobotomie am\u00e9ricaine, standardisant la technique sous l&rsquo;appellation de \u00ab m\u00e9thode de Freeman-Watts \u00bb (lobotomie pr\u00e9frontale standard \u00e0 la tige m\u00e9tallique guid\u00e9e par rep\u00e8res osseux externes).<\/p>\n<p>Dans un premier temps, John Fulton apporta un soutien \u00e9pistolaire et scientifique constant \u00e0 Walter Freeman, validant ses premi\u00e8res publications et l&rsquo;invitant \u00e0 pr\u00e9senter ses s\u00e9ries de cas cliniques \u00e0 Yale. Toutefois, au fil des ann\u00e9es 1940, la relation intellectuelle entre les deux hommes commen\u00e7a \u00e0 se fissurer dramatiquement \u00e0 mesure que Freeman s&rsquo;enfon\u00e7ait dans une surench\u00e8re interventionniste incontr\u00f4l\u00e9e. Horrifi\u00e9 par le conservatisme chirurgical de James Watts \u2014 qui exigeait des interventions men\u00e9es en salle d&rsquo;op\u00e9ration st\u00e9rile sous contr\u00f4le neurochirurgical \u2014, Freeman rompit avec son confr\u00e8re et popularisa d\u00e8s 1946 la redoutable <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurosurgery\/\">lobotomie transorbitaire<\/a>, ou \u00ab lobotomie au pic \u00e0 glace \u00bb.<\/p>\n<p>Cette technique barbare, que Freeman pratiquait d\u00e9sormais sans aucune asepsie, sous simple narcose induite par des \u00e9lectrochocs successifs, consistait \u00e0 enfoncer une tige effil\u00e9e de treize centim\u00e8tres sous la paupi\u00e8re sup\u00e9rieure \u00e0 travers le toit mince de l&rsquo;orbite osseuse pour p\u00e9n\u00e9trer dans le lobe frontal et briser la substance blanche par des mouvements de levier circulaires. Freeman sillonnait l&rsquo;Am\u00e9rique dans sa camionnette (qu&rsquo;il nommait avec cynisme le <em>\u00ab lobotomobile \u00bb<\/em>), op\u00e9rant des milliers de patients asilaires \u00e0 la cha\u00eene en quelques minutes par jour, y compris des enfants hyperactifs ou des v\u00e9t\u00e9rans traumatis\u00e9s. Face \u00e0 ce spectacle de boucherie m\u00e9dicale, Fulton fut enfin saisi d&rsquo;effroi, prenant ses distances publiques avec Freeman, qualifiant ses pratiques transorbitaires d&rsquo;inadmissibles et de contraires \u00e0 toute \u00e9thique neurochirurgicale \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<h3>10.3 La r\u00e9vision r\u00e9trospective et la qu\u00eate de neurochirurgies cibl\u00e9es<\/h3>\n<p>Conscient, au cr\u00e9puscule de sa vie, de la terrifiante bo\u00eete de Pandore que ses exp\u00e9riences de 1935 avaient involontairement contribu\u00e9 \u00e0 ouvrir, John Fulton consacra ses derni\u00e8res \u00e9nergies scientifiques \u00e0 tenter de r\u00e9parer les d\u00e9g\u00e2ts et de canaliser la fureur psychochirurgicale vers des actes plus restreints, plus pr\u00e9cis et physiologiquement justifi\u00e9s. Il devint le promoteur infatigable de chirurgies \u00ab conservatrices \u00bb, militant pour l&rsquo;abandon pur et simple des lobotomies globales \u00e0 l&rsquo;aveugle au profit de r\u00e9sections cytoarchitectoniques millim\u00e9tr\u00e9es.<\/p>\n<p>Fulton mobilisa son laboratoire de Yale pour \u00e9tudier les effets de r\u00e9sections hautement s\u00e9lectives : la <em>topectomie<\/em> (excision limit\u00e9e \u00e0 des aires corticales particuli\u00e8res comme les aires 9 ou 10), la <em>corticotomie orbito-frontale<\/em>, et surtout l&rsquo;<em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurosurgery\/\">ablation du gyrus cingulaire ant\u00e9rieur<\/a><\/em> (cingulotomie). En s&rsquo;appuyant sur les travaux anatomiques montrant que le cingulum constituait la voie de communication majeure entre le cortex frontal et le syst\u00e8me limbique sous-cortical d\u00e9volu aux affects, Fulton esp\u00e9rait d\u00e9montrer qu&rsquo;une l\u00e9sion millim\u00e9trique du cortex cingulaire permettait de calmer l&rsquo;angoisse psychique sans provoquer le d\u00e9sastre intellectuel et l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude cognitive caus\u00e9s par la destruction massive de la face dorsolat\u00e9rale pr\u00e9frontale.<\/p>\n<p>Les correspondances priv\u00e9es et les derniers m\u00e9moires scientifiques r\u00e9dig\u00e9s par Fulton dans les ann\u00e9es 1950 trahissent une m\u00e9lancolie r\u00e9trospective et des remords \u00e0 peine voil\u00e9s. Le grand mandarin d&rsquo;Oxford et de Yale, adul\u00e9 pour sa contribution monumentale \u00e0 la neurophysiologie, ne pouvait masquer son amertume de voir son \u0153uvre immortalis\u00e9e dans l&rsquo;histoire non pas pour la beaut\u00e9 conceptuelle de ses d\u00e9couvertes sherringtoniennes, mais comme le d\u00e9clencheur originel d&rsquo;un carnage chirurgical qui avait laiss\u00e9 plus de cinquante mille \u00eatres humains amput\u00e9s de leur esprit \u00e0 travers le monde civilis\u00e9.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9\u00e9valuation neurobiologique moderne des exp\u00e9riences de Yale<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;h\u00e9ritage direct dans l&rsquo;\u00e9tude du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral<\/h3>\n<p>Avec le recul d&rsquo;un si\u00e8cle de progr\u00e8s spectaculaires en neurosciences int\u00e9gratives et cellulaires, quel regard la science contemporaine porte-t-elle sur les exp\u00e9riences de 1935 men\u00e9es \u00e0 Yale ? Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un pr\u00e9texte historique \u00e0 la d\u00e9rive psychochirurgicale, les intuitions de Carlyle Jacobsen sur la m\u00e9moire de travail ont trouv\u00e9 une \u00e9clatante et magistrale r\u00e9habilitation dans la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, tout particuli\u00e8rement sous la plume d&rsquo;une autre figure l\u00e9gendaire de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale : la neurobiologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Patricia-Goldman-Rakic\">Patricia Goldman-Rakic<\/a>.<\/p>\n<p>Reprenant exactement le paradigme de la r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e perfectionn\u00e9 par Jacobsen, Goldman-Rakic a diss\u00e9qu\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;enregistrement unitaire par micro\u00e9lectrodes chez le macaque \u00e9veill\u00e9, les r\u00e9seaux neuronaux sous-tendant cette fonction au sein du sillon principal et du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Biology\/Neurobiology\/\">cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral<\/a> (aire 46 de Brodmann). Elle a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence de neurones dits \u00ab \u00e0 activit\u00e9 soutenue \u00bb (<em>delay neurons<\/em>), qui s&rsquo;activent vigoureusement d\u00e8s que l&rsquo;\u00e9cran opaque s&rsquo;abaisse et maintiennent une d\u00e9charge de potentiels d&rsquo;action ininterrompue durant toute la phase de d\u00e9lai, constituant le substrat microphysiologique pr\u00e9cis et la trace active de la repr\u00e9sentation spatiale postul\u00e9e intuitivement par Jacobsen cinquante ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la neurobiologie moderne a valid\u00e9 la distinction anatomique et fonctionnelle fondamentale qui avait \u00e9chapp\u00e9 aux lobotomistes des ann\u00e9es 1930 : la stricte s\u00e9gr\u00e9gation entre le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral, vou\u00e9 \u00e0 la manipulation ex\u00e9cutive des informations en m\u00e9moire de travail, et le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Biology\/Neurobiology\/\">cortex orbito-frontal<\/a> ainsi que le cortex ventrom\u00e9dian, intimement connect\u00e9s \u00e0 l&rsquo;amygdale et aux circuits dopaminergiques de la r\u00e9compense, d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la r\u00e9gulation des \u00e9motions et \u00e0 la prise de d\u00e9cision. Jacobsen et Fulton, par leurs l\u00e9sions extensives manuelles, d\u00e9truisaient indistinctement ces deux syst\u00e8mes majeurs au sein du m\u00eame acte chirurgical.<\/p>\n<h3>11.2 Les biais m\u00e9thodologiques des \u00e9tudes de 1935 \u00e0 la lumi\u00e8re actuelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;examen critique des protocoles de Fulton et Jacobsen \u00e0 la lumi\u00e8re des standards m\u00e9thodologiques contemporains r\u00e9v\u00e8le toutefois des faiblesses statistiques et exp\u00e9rimentales consid\u00e9rables, qui incitent \u00e0 l&rsquo;humilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. La premi\u00e8re faille flagrante r\u00e9side dans l&rsquo;extr\u00eame faiblesse de l&rsquo;\u00e9chantillonnage exp\u00e9rimental. La totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel ayant d\u00e9clench\u00e9 la psychochirurgie mondiale reposait fondamentalement sur l&rsquo;\u00e9tude comportementale approfondie de seulement deux chimpanz\u00e9s \u2014 Becky et Lucy \u2014, sans aucune cohorte t\u00e9moin statistiquement significative, sans protocoles d&rsquo;assignation en double aveugle et sans possibilit\u00e9 de r\u00e9plication crois\u00e9e \u00e0 grande \u00e9chelle.<\/p>\n<p>Une seconde limite m\u00e9thodologique majeure tenait au caract\u00e8re h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, grossier et invasif des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales inflig\u00e9es. Contrairement aux approches modernes utilisant des l\u00e9sions excitotoxiques r\u00e9versibles par micro-injections d&rsquo;ibot\u00e9nate ou des inactivations optog\u00e9n\u00e9tiques millim\u00e9tr\u00e9es \u00e9pargnant les fibres de passage, Fulton op\u00e9rait par thermo-coagulation et aspiration manuelle sous visualisation directe \u00e0 la lampe frontale. Les reconstructions histologiques r\u00e9trospectives montr\u00e8rent que les l\u00e9sions \u00e9taient profond\u00e9ment asym\u00e9triques, empi\u00e9tant de mani\u00e8re variable d&rsquo;un h\u00e9misph\u00e8re \u00e0 l&rsquo;autre sur la substance blanche sous-jacente et sur les noyaux du lit de la stria terminalis.<\/p>\n<p>Enfin, les neurophysiologistes de l&rsquo;\u00e9poque sous-estimaient radicalement les effets des l\u00e9sions vasculaires collat\u00e9rales induites par la coagulation chirurgicale de la pie-m\u00e8re. La coagulation des branches terminales de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale ant\u00e9rieure entra\u00eenait in\u00e9vitablement des isch\u00e9mies silencieuses \u00e0 distance touchant des portions m\u00e9diales profondes de l&rsquo;enc\u00e9phale, telles que le cortex cingulaire et le septum. Ce que Fulton et Jacobsen attribuaient avec aplomb \u00e0 la seule destruction cytoarchitectonique des aires n\u00e9ocorticales pr\u00e9frontales r\u00e9sultait en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un tableau l\u00e9sionnel multifocal associant d\u00e9nervation corticale, section de la substance blanche commissurale et isch\u00e9mie microvasculaire diss\u00e9min\u00e9e.<\/p>\n<h3>11.3 La red\u00e9finition du syndrome frontal et des fonctions de r\u00e9gulation<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives cliniques et de la neuro-imagerie fonctionnelle moderne (IRMf, TEP) a d\u00e9finitivement invalid\u00e9 l&rsquo;illusion selon laquelle l&rsquo;\u00e9moussement affectif post-lobaire pouvait constituer une modalit\u00e9 de gu\u00e9rison psychiatrique. Ce que les m\u00e9decins des ann\u00e9es 1940 consid\u00e9raient triomphalement comme un soulagement symptomatique est d\u00e9sormais universellement diagnostiqu\u00e9 sous le terme de \u00ab syndrome dysex\u00e9cutif \u00bb ou \u00ab syndrome frontal \u00bb, une pathologie neurocomportementale d\u00e9vastatrice caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;anosognosie, l&rsquo;aboulie, la perte d&rsquo;initiative, l&rsquo;incontinence affective et une d\u00e9sinhibition pulsionnelle ruineuse pour l&rsquo;int\u00e9gration sociale du sujet.<\/p>\n<p>Les travaux fondateurs du neurologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Biology\/Neurobiology\/\">Antonio Damasio<\/a>, tout particuli\u00e8rement \u00e0 travers sa r\u00e9\u00e9valuation du cas historique de Phineas Gage et ses \u00e9tudes sur des patients porteurs de l\u00e9sions pr\u00e9frontales ventrom\u00e9dianes (tels que le patient EVR), ont jet\u00e9 une lumi\u00e8re \u00e9blouissante sur les m\u00e9canismes de cette dissociation. Avec sa th\u00e9orie des \u00ab marqueurs somatiques \u00bb, Damasio a d\u00e9montr\u00e9 que les \u00e9motions et les signaux corporels visc\u00e9raux ne sont pas des parasites n\u00e9fastes de la raison qu&rsquo;il conviendrait d&rsquo;\u00e9radiquer chirurgicalement, mais constituent au contraire le socle indispensable sur lequel s&rsquo;appuie la rationalit\u00e9 humaine pour \u00e9valuer les risques et prendre des d\u00e9cisions adapt\u00e9es dans la vie sociale.<\/p>\n<p>En d\u00e9truisant le dialogue intime entre les repr\u00e9sentations affectives sous-corticales et le n\u00e9ocortex frontal chez la chimpanz\u00e9 Becky, Fulton et Jacobsen n&rsquo;avaient pas d\u00e9couvert la cl\u00e9 de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 mentale ; ils avaient bris\u00e9 le thermostat biologique m\u00eame de la personnalit\u00e9. La neuropsychologie contemporaine a d\u00e9finitivement consacr\u00e9 le lobe frontal non pas comme un frein m\u00e9canique r\u00e9pressif et autonome, mais comme un organe int\u00e9grateur global et plastique o\u00f9 la cognition, la m\u00e9moire prospective, le sentiment corporel et l&rsquo;\u00e9motion s&rsquo;interp\u00e9n\u00e8trent pour tisser l&rsquo;identit\u00e9 irrempla\u00e7able de chaque individu.<\/p>\n<h2>12. Cons\u00e9quences \u00e9thiques et \u00e9pist\u00e9mologiques dans l&rsquo;histoire des sciences<\/h2>\n<h3>12.1 Le danger de la transposition pr\u00e9matur\u00e9e de l&rsquo;animal \u00e0 l&rsquo;humain<\/h3>\n<p>La trajectoire historique des exp\u00e9riences de Carlyle Jacobsen et John Fulton demeure l&rsquo;un des cas d&rsquo;\u00e9cole les plus terrifiants et les plus instructifs des dangers inh\u00e9rents au saut translationnel pr\u00e9cipit\u00e9 du laboratoire animal vers la th\u00e9rapeutique humaine. Ce saut \u00e9pist\u00e9mologique a repos\u00e9 sur une simplification r\u00e9ductionniste intenable : assimiler les g\u00e9missements et le refus de coop\u00e9ration d&rsquo;un chimpanz\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 un godet vide masqu\u00e9 par un carton \u00e0 la complexit\u00e9 indicible de la m\u00e9lancolie existentielle, de l&rsquo;angoisse n\u00e9vrotique ou de l&rsquo;effondrement schizophr\u00e9nique chez l&rsquo;\u00eatre humain. Un \u00e9tat de frustration induit par un protocole exp\u00e9rimental fut h\u00e2tivement identifi\u00e9 \u00e0 la pathologie psychiatrique humaine dans le seul but de justifier un arc r\u00e9flexe chirurgical mutilant.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive fut rendue possible par un vide institutionnel et \u00e9thique vertigineux, caract\u00e9ristique de la m\u00e9decine de l&rsquo;entre-deux-guerres. En 1935, les notions contemporaines de comit\u00e9s de protection des personnes, d&rsquo;\u00e9valuation coll\u00e9giale des protocoles chirurgicaux d&rsquo;investigation ou de pharmacovigilance n&rsquo;existaient tout simplement pas. La d\u00e9cision d&rsquo;op\u00e9rer reposait sur le bon vouloir autocratique de mandarins hospitaliers omnipotents, prot\u00e9g\u00e9s par leur statut social inattaquable et par l&rsquo;assentiment d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise soucieuse d&rsquo;\u00e9loigner et de neutraliser \u00e0 bas co\u00fbt la figure honnie de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 mental.<\/p>\n<p>Les populations asilaires de l&rsquo;\u00e9poque, enferm\u00e9es derri\u00e8re de hauts murs, d\u00e9chues de toute citoyennet\u00e9 r\u00e9elle et priv\u00e9es de parole publique, repr\u00e9sentaient des cibles d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 absolue face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation chirurgicale invasive non r\u00e9gul\u00e9e. La notion de consentement \u00e9clair\u00e9, qui ne trouvera sa premi\u00e8re formulation juridique et morale internationale qu&rsquo;en 1947 avec le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Science\/Science_in_Society\/Philosophy_of_Science\/\">Code de Nuremberg<\/a> \u00e0 la suite des atrocit\u00e9s m\u00e9dicales nationales-socialistes, \u00e9tait totalement \u00e9trang\u00e8re aux promoteurs de la psychochirurgie. Les malades mentaux \u00e9taient lobotomis\u00e9s \u00e0 la demande d&rsquo;institutions d\u00e9bord\u00e9es ou de familles \u00e9puis\u00e9es, sans jamais avoir \u00e9t\u00e9 en mesure de mesurer l&rsquo;amputation cognitive irr\u00e9m\u00e9diable qui leur \u00e9tait inflig\u00e9e.<\/p>\n<h3>12.2 La responsabilit\u00e9 morale du chercheur fondamental<\/h3>\n<p>L&rsquo;aventure de Yale soul\u00e8ve avec une gravit\u00e9 intemporelle la question philosophique de la responsabilit\u00e9 \u00e9thique et morale du chercheur de science fondamentale. John Fulton et Carlyle Jacobsen ont-ils p\u00e9ch\u00e9 par imprudence, par vanit\u00e9 ou par na\u00efvet\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique ? Bien qu&rsquo;ils n&rsquo;aient personnellement jamais tremp\u00e9 leurs bistouris dans le cerveau d&rsquo;un \u00eatre humain pour soulager une psychose, leur paternit\u00e9 scientifique dans le d\u00e9ploiement de la lobotomie est totale, directe et indiscutable.<\/p>\n<p>Cette saga illustre la dialectique tragique entre la production d&rsquo;un savoir empirique pr\u00e9tendu neutre et son instrumentalisation id\u00e9ologique et technique imm\u00e9diate. Le scientifique ne peut se retrancher derri\u00e8re la puret\u00e9 suppos\u00e9e de sa qu\u00eate acad\u00e9mique pour s&rsquo;exon\u00e9rer des usages d\u00e9voy\u00e9s que la soci\u00e9t\u00e9 et les techniciens de la m\u00e9decine font de ses publications. Fulton, par son silence coupable face aux premi\u00e8res d\u00e9rives de Moniz et par son soutien initial actif aux lobotomistes de Washington, a failli \u00e0 son devoir \u00e9l\u00e9mentaire de vigilance civique et d\u00e9ontologique, pr\u00e9f\u00e9rant les honneurs de la renomm\u00e9e translationnelle \u00e0 la d\u00e9nonciation courageuse des mutilations commises en son nom.<\/p>\n<p>Les le\u00e7ons institutionnelles tir\u00e9es de cette catastrophe ont profond\u00e9ment remodel\u00e9 l&rsquo;encadrement contemporain de la recherche biom\u00e9dicale. Elles ont impos\u00e9 l&rsquo;instauration de barri\u00e8res d\u00e9ontologiques \u00e9tanches, exigeant que toute transition de la preuve de concept animale vers l&rsquo;essai clinique humain soit pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d&rsquo;essais toxicologiques et fonctionnels massifs, \u00e9valu\u00e9e par des comit\u00e9s d&rsquo;\u00e9thique multidisciplinaires ind\u00e9pendants incluant des repr\u00e9sentants des patients, et soumise au principe de pr\u00e9caution le plus rigoureux afin que le soulagement d&rsquo;un sympt\u00f4me ne se paie plus jamais de la destruction de l&rsquo;essence m\u00eame du sujet pensant.<\/p>\n<h3>12.3 La place des exp\u00e9riences de Jacobsen et Fulton dans la m\u00e9moire collective<\/h3>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;\u00e9vocation des chimpanz\u00e9s Becky et Lucy et des exp\u00e9riences men\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Yale en 1935 suscite un sentiment de malaise intellectuel ind\u00e9l\u00e9bile, symbolisant l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 constitutive de l&rsquo;aventure scientifique moderne : une r\u00e9ussite technique et psychom\u00e9trique ind\u00e9niable devenue le marchepied inconscient d&rsquo;une immense trag\u00e9die m\u00e9dicale. La m\u00e9moire collective a longtemps condamn\u00e9 d&rsquo;un m\u00eame bloc d&rsquo;infamie les chirurgiens brutaux comme Walter Freeman et les chercheurs fondamentaux qui avaient ouvert la voie, confondant dans un m\u00eame opprobre l&rsquo;exp\u00e9rimentateur et le mutilateur.<\/p>\n<p>Une lecture historique rigoureuse exige pourtant de r\u00e9habiliter la grandeur scientifique intrins\u00e8que de Carlyle Jacobsen. S\u00e9par\u00e9e de l&rsquo;ouragan psychochirurgical qui l&rsquo;a engloutie, l&rsquo;\u0153uvre du psychologue comparatiste de Yale brille d&rsquo;un \u00e9clat intellectuel intact. En cr\u00e9ant le protocole de r\u00e9ponse diff\u00e9r\u00e9e et en d\u00e9montrant avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance le r\u00f4le m\u00e9diateur indispensable du cortex frontal dans le maintien actif de l&rsquo;information temporelle, Jacobsen a jet\u00e9 les bases indispensables sur lesquelles reposent les neurosciences cognitives contemporaines, la th\u00e9orie des fonctions ex\u00e9cutives et les mod\u00e8les actuels de l&rsquo;architecture de la m\u00e9moire humaine.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les neurotechnologies contemporaines connaissent une acc\u00e9l\u00e9ration vertigineuse \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/curlie.org\/Health\/Medicine\/Medical_Specialties\/Neurosurgery\/\">stimulation c\u00e9r\u00e9brale profonde<\/a> (DBS), de l&rsquo;implantation d&rsquo;interfaces cerveau-machine invasives ou des tentatives de modulation des circuits de l&rsquo;humeur et du comportement par l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique et l&rsquo;intelligence artificielle \u2014, l&rsquo;histoire des exp\u00e9riences de lobotomie pr\u00e9frontale de Fulton et Jacobsen r\u00e9sonne comme un avertissement \u00e9ternel. Elle nous rappelle avec une force imp\u00e9rissable que le cerveau n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat de circuits isolables que l&rsquo;on peut manipuler impun\u00e9ment, et que l&rsquo;ambition de soulager la souffrance psychologique ne doit jamais conduire la m\u00e9decine \u00e0 franchir la ligne rouge qui s\u00e9pare la gu\u00e9rison de l&rsquo;ali\u00e9nation de la conscience humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brodmann, K. (1909). <em>Vergleichende Lokalisationslehre der Grosshirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1994). <em>Descartes&rsquo; error: Emotion, reason, and the human brain<\/em>. G.P. Putnam&rsquo;s Sons.<\/li>\n<li>Ferrier, D. (1876). <em>The functions of the brain<\/em>. Smith, Elder &#038; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/functionsofbrai00ferr\">https:\/\/archive.org\/details\/functionsofbrai00ferr<\/a><\/li>\n<li>Freeman, W., &#038; Watts, J. W. (1942). <em>Psychosurgery: Intelligence, emotion and social behavior following prefrontal lobotomy for mental disorders<\/em>. Charles C Thomas.<\/li>\n<li>Fulton, J. F. (1938). <em>Physiology of the nervous system<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Fulton, J. F. (1949). <em>Functional localization in the frontal lobes and cerebellum<\/em>. Clarendon Press.<\/li>\n<li>Goldman-Rakic, P. S. (1987). Circuitry of primate prefrontal cortex and regulation of behavior by representational memory. In F. Plum (Ed.), <em>Handbook of physiology: The nervous system<\/em> (Vol. 5, pp. 373-417). American Physiological Society.<\/li>\n<li>Goldstein, K. (1939). <em>The organism: A holistic approach to biology derived from pathological data in man<\/em>. American Book Company.<\/li>\n<li>Hunter, W. S. (1913). The delayed reaction in animals and children. <em>Behavior Monographs<\/em>, 2(1), 1-86.<\/li>\n<li>Jacobsen, C. F. (1935). Functions of frontal association area in primates. <em>Archives of Neurology &#038; Psychiatry<\/em>, 33(3), 558-569. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1935.02250150080006\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1935.02250150080006<\/a><\/li>\n<li>Jacobsen, C. F. (1936). Studies of cerebral function in primates: I. The functions of the frontal association areas in monkeys. <em>Comparative Psychology Monographs<\/em>, 13(3), 3-60.<\/li>\n<li>Jacobsen, C. F., Wolfe, J. B., &#038; Jackson, T. A. (1935). An experimental analysis of the functions of the frontal association areas in primates. <em>The Journal of Nervous and Mental Disease<\/em>, 82(1), 1-14.<\/li>\n<li>Lashley, K. S. (1929). <em>Brain mechanisms and intelligence: A quantitative study of injuries to the brain<\/em>. University of Chicago Press.<\/li>\n<li>Moniz, E. (1936). <em>Tentatives op\u00e9ratoires dans le traitement de certaines psychoses<\/em>. Masson et Cie.<\/li>\n<li>Moniz, E. (1937). Prefrontal leucotomy in the treatment of mental disorders. <em>The American Journal of Psychiatry<\/em>, 93(6), 1379-1385. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.93.6.1379\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.93.6.1379<\/a><\/li>\n<li>Pressman, J. D. (1998). <em>Last resort: Psychosurgery and the limits of medicine<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li>Sherrington, C. S. (1906). <em>The integrative action of the nervous system<\/em>. Charles Scribner&rsquo;s Sons. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/integrativeactio00sheruoft\">https:\/\/archive.org\/details\/integrativeactio00sheruoft<\/a><\/li>\n<li>Valenstein, E. S. (1986). <em>Great and desperate cures: The rise and decline of psychosurgery and other radical treatments for mental illness<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse historique et neuroscientifique des exp\u00e9riences sur les primates men\u00e9es par Carlyle Jacobsen et John Fulton \u00e0 Yale, gen\u00e8se de la psychochirurgie moderne.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,459,958],"tags":[6490,6493,6491,6492,2868],"class_list":["post-4563","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neurosciences","category-psychiatrie-clinique","tag-carlyle-jacobsen","tag-histoire-de-la-medecine","tag-john-fulton","tag-lobotomie-prefrontale","tag-neurophysiologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4563","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4563"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4563\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4563"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4563"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4563"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}