{"id":4554,"date":"2026-09-11T09:19:59","date_gmt":"2026-09-11T09:19:59","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/cartographie-cytoarchitectonique-cerveau-korbinian-brodmann\/"},"modified":"2026-09-11T09:19:59","modified_gmt":"2026-09-11T09:19:59","slug":"cartographie-cytoarchitectonique-cerveau-korbinian-brodmann","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=cartographie-cytoarchitectonique-cerveau-korbinian-brodmann","title":{"rendered":"La cartographie cytoarchitectonique du cerveau &#8211; Korbinian Brodmann"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration du syst\u00e8me nerveux central constitue sans doute l&rsquo;une des entreprises scientifiques les plus vertigineuses de l&rsquo;histoire moderne. Au c\u0153ur de cette qu\u00eate anatomique et fonctionnelle, l&rsquo;\u00e9lucidation de l&rsquo;architecture cellulaire du cortex c\u00e9r\u00e9bral &mdash; la cytoarchitectonie &mdash; s&rsquo;est impos\u00e9e comme une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique majeure. Loin de concevoir le manteau cortical comme un syncytium homog\u00e8ne ou une substance amorphe indiff\u00e9renci\u00e9e, les pionniers de la neuroanatomie moderne ont entrepris, \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du XXe si\u00e8cle, de diss\u00e9quer syst\u00e9matiquement l&rsquo;intimit\u00e9 microscopique des circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales. Parmi eux s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve la figure magistrale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC6057766\/\">Korbinian Brodmann<\/a>, m\u00e9decin et neurobiologiste allemand dont la rigueur m\u00e9thodologique et la puissance de synth\u00e8se ont profond\u00e9ment red\u00e9fini notre compr\u00e9hension de la morphologie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>En publiant en 1909 sa monumentale monographie consacr\u00e9e \u00e0 la localisation comparative du cortex c\u00e9r\u00e9bral humain et mammalien, Brodmann n&rsquo;a pas seulement r\u00e9dig\u00e9 un trait\u00e9 d&rsquo;histologie descriptive ; il a forg\u00e9 une nomenclature universelle, un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es spatiales et cellulaires qui continue de gouverner la recherche neuroscientifique plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa disparition. En individualisant cinquante-deux aires corticales distinctes chez l&rsquo;\u00eatre humain sur la base de la stratification laminaire, de la morphologie et de la densit\u00e9 des corps cellulaires neuronaux, Brodmann a pos\u00e9 les jalons d&rsquo;un pont structural entre la neuroanatomie microscopique et la physiologie des grandes fonctions cognitives, motrices et sensorielles.<\/p>\n<p>Cet article propose une analyse exhaustive et critique de l&rsquo;\u0153uvre de Korbinian Brodmann, depuis ses fondements historiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et techniques jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9percussions contemporaines \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle et des atlas probabilistes tridimensionnels. En parcourant m\u00e9thodiquement la cytoarchitecture de chaque lobe c\u00e9r\u00e9bral, en analysant la dynamique laminaire de l&rsquo;isocortex et en examinant les controverses qui ont \u00e9maill\u00e9 la r\u00e9ception de ces travaux, nous mettrons en lumi\u00e8re la p\u00e9rennit\u00e9 conceptuelle d&rsquo;une cartographie qui, tout en ayant \u00e9t\u00e9 affin\u00e9e et num\u00e9ris\u00e9e, demeure la pierre angulaire de la neurologie clinique et des neurosciences cognitives modernes.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique \u00e0 Korbinian Brodmann et \u00e0 la gen\u00e8se de la cartographie c\u00e9r\u00e9brale<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte scientifique et neurologique au tournant du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Le tournant du XXe si\u00e8cle repr\u00e9sente une p\u00e9riode d&rsquo;effervescence intellectuelle sans pr\u00e9c\u00e9dent pour les sciences du syst\u00e8me nerveux. La neurologie s&rsquo;efforce alors de s&rsquo;\u00e9manciper d\u00e9finitivement des sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques et des \u00e9garements m\u00e9thodologiques h\u00e9rit\u00e9s du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, au premier rang desquels figurait la phr\u00e9nologie \u00e9labor\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/essentiels\/gall\/anatomie-physiologie-systeme-nerveux\">Franz Joseph Gall<\/a> et Johann Spurzheim. Bien que Gall ait eu le m\u00e9rite historique d&rsquo;affirmer la primaut\u00e9 du cortex c\u00e9r\u00e9bral en tant que substrat mat\u00e9riel des fonctions de l&rsquo;esprit, son postulat selon lequel les protub\u00e9rances du cr\u00e2ne refl\u00e9taient fid\u00e8lement le d\u00e9veloppement de pr\u00e9tendues \u00ab facult\u00e9s \u00bb morales et intellectuelles avait discr\u00e9dit\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de localisation anatomique rigoureuse.<\/p>\n<p>Cette vision empirique et erron\u00e9e fut balay\u00e9e dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle par l&rsquo;\u00e9mergence de la m\u00e9thode anatomoclinique, magistralement illustr\u00e9e par les d\u00e9couvertes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.inserm.fr\/information-en-sante\/dossiers-information\/paul-broca\">Paul Broca<\/a> en 1861 et de Carl Wernicke en 1874. En corr\u00e9lant la perte s\u00e9lective de la parole articul\u00e9e ou de la compr\u00e9hension verbale \u00e0 des l\u00e9sions circonscrites de la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche ou de la premi\u00e8re circonvolution temporale, Broca et Wernicke ont fourni les premi\u00e8res preuves tangibles d&rsquo;une organisation modulaire et localis\u00e9e du manteau n\u00e9ocortical. D\u00e8s lors, la cartographie du cortex n&rsquo;\u00e9tait plus un exercice de sp\u00e9culation craniologique, mais une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse pour la m\u00e9decine clinique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;Empire allemand voyait \u00e9clore un r\u00e9seau exceptionnel de laboratoires universitaires et d&rsquo;instituts de recherche neurobiologique, notamment \u00e0 Berlin, Munich, Wurtzbourg et Leipzig. L&rsquo;\u00e9cole berlinoise, soutenue par une industrie optique florissante fournissant des microscopes achromatiques de haute pr\u00e9cision et par une industrie chimique de pointe inventant de nouveaux colorants de synth\u00e8se, est devenue l&rsquo;\u00e9picentre mondial de l&rsquo;histologie du syst\u00e8me nerveux. Les savants germaniques ont ainsi syst\u00e9matis\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude microscopique des organes dans le sillage de Rudolf Virchow et de sa pathologie cellulaire.<\/p>\n<p>Cependant, le consensus scientifique \u00e9tait loin d&rsquo;\u00eatre unanime. Un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique violent opposait les partisans d&rsquo;un localisationnisme strict aux d\u00e9fenseurs d&rsquo;un holisme c\u00e9r\u00e9bral radical. Ces derniers, repr\u00e9sent\u00e9s initialement par Jean-Pierre Flourens puis par le physiologiste allemand <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/physoc.onlinelibrary.wiley.com\/doi\/abs\/10.1113\/jphysiol.1888.sp000288\">Friedrich Goltz<\/a>, soutenaient que le cerveau fonctionnait comme un tout indissociable, dou\u00e9 d&rsquo;une \u00e9quipotentialit\u00e9 plastique o\u00f9 chaque r\u00e9gion pouvait suppl\u00e9er aux d\u00e9ficits d&rsquo;une autre. Pour les holistes, fragmenter le manteau c\u00e9r\u00e9bral en entit\u00e9s anatomiques distinctes relevait d&rsquo;une vue de l&rsquo;esprit sans fondement biologique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment au c\u0153ur de cette dialectique f\u00e9roce entre partitionnisme et unitarisme que s&rsquo;inscrivent les travaux de Korbinian Brodmann, d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 trancher la querelle par l&rsquo;observation microscopique objective.<\/p>\n<h3>1.2 Parcours biographique et influences acad\u00e9miques de Brodmann<\/h3>\n<p>Korbinian Brodmann na\u00eet le 17 novembre 1868 \u00e0 Liggersdorf, dans la province de Hohenzollern. Issu d&rsquo;un milieu rural modeste, il manifeste tr\u00e8s t\u00f4t des dispositions exceptionnelles pour les sciences naturelles et la m\u00e9decine. Il entreprend sa formation m\u00e9dicale \u00e0 travers un parcours universitaire itin\u00e9rant typique du mod\u00e8le acad\u00e9mique allemand de l&rsquo;\u00e9poque, fr\u00e9quentant successivement les universit\u00e9s de Munich, Wurtzbourg, Berlin et Fribourg-en-Brisgau, o\u00f9 il obtient son dipl\u00f4me d&rsquo;\u00c9tat en 1895. Initialement orient\u00e9 vers la m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale, il contracte la dipht\u00e9rie au cours de son exercice clinique, un \u00e9v\u00e9nement qui infl\u00e9chit durablement sa trajectoire vers la psychiatrie et la pathologie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Sa rencontre avec Alois Alzheimer \u00e0 la clinique psychiatrique d&rsquo;Alexandersbad, puis son passage \u00e0 la clinique neurologique de Francfort-sur-le-Main, orientent d\u00e9finitivement sa curiosit\u00e9 vers les bases neuroanatomiques des troubles neuropsychiatriques. Mais l&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive de son cheminement intellectuel se produit en 1901, lorsqu&rsquo;il rejoint l&rsquo;Institut neurobiologique de Berlin (*Neurobiologisches Laboratorium*), fond\u00e9 et dirig\u00e9 par le couple d&rsquo;exception form\u00e9 par Oskar et C\u00e9cile Vogt. Les Vogt, pionniers d&rsquo;une approche int\u00e9gr\u00e9e unissant la morphologie c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des fonctions sup\u00e9rieures et de la g\u00e9n\u00e9tique, offrent \u00e0 Brodmann des conditions de travail id\u00e9ales : un \u00e9quipement technique de premier ordre, une collection consid\u00e9rable d&rsquo;enc\u00e9phales de vert\u00e9br\u00e9s et une \u00e9mulation intellectuelle permanente.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;\u00e9gide des Vogt, Brodmann adopte une posture intellectuelle multidisciplinaire, fusionnant la pr\u00e9cision de l&rsquo;histologie germanique, la rigueur descriptive de la s\u00e9miologie psychiatrique et une vaste perspective anthropologique et \u00e9volutionniste issue du darwinisme triomphant. Brodmann ne con\u00e7oit pas la cellule isol\u00e9ment, mais comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment constitutif d&rsquo;assemblages tissulaires sp\u00e9cifiques, modul\u00e9s par l&rsquo;histoire du d\u00e9veloppement et de l&rsquo;adaptation des esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>Le point culminant de cette collaboration berlinoise est la publication en 1909 de son \u0153uvre ma\u00eetresse chez l&rsquo;\u00e9diteur Johann Ambrosius Barth \u00e0 Leipzig : <em>Vergleichende Lokalisationslehre der Gro\u00dfhirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues<\/em> (*La th\u00e9orie de la localisation comparative du cortex c\u00e9r\u00e9bral expos\u00e9e dans ses principes sur la base de la structure cellulaire*). Cette monographie, fruit de huit ann\u00e9es de dissections ininterrompues, pose les fondements de la cytoarchitectonie moderne en d\u00e9crivant avec une minutie exemplaire la disposition laminaire du manteau cortical chez l&rsquo;Homme et de multiples mammif\u00e8res, fournissant une carte qui allait traverser le si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>1.3 D\u00e9finition et principes conceptuels de la cytoarchitectonie<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;ampleur de la r\u00e9volution op\u00e9r\u00e9e par Brodmann, il convient de d\u00e9finir rigoureusement la cytoarchitectonie au sein des disciplines neuroanatomiques. L&rsquo;architecture du manteau cortical peut \u00eatre interrog\u00e9e selon trois dimensions histologiques compl\u00e9mentaires mais conceptuellement \u00e9tanches : la cytoarchitectonie, la my\u00e9loarchitectonie et la chimioarchitectonie. Tandis que la my\u00e9loarchitectonie, d\u00e9velopp\u00e9e avec ferveur par les \u00e9poux Vogt, se focalise exclusivement sur la distribution, l&rsquo;orientation et la densit\u00e9 des fibres nerveuses my\u00e9linis\u00e9es, et que la chimioarchitectonie contemporaine r\u00e9v\u00e8le la r\u00e9partition des neurotransmetteurs et des r\u00e9cepteurs membranaires, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/meshb.nlm.nih.gov\/record\/ui?ui=D000079543\">cytoarchitectonie<\/a> se consacre exclusivement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude spatiale des corps cellulaires (les somas ou p\u00e9ricaryons neuronaux).<\/p>\n<p>La d\u00e9marche cytoarchitectonique repose sur l&rsquo;analyse fine de trois param\u00e8tres morphologiques fondamentaux : la cytologie individuelle des neurones (forme pyramidale, \u00e9toil\u00e9e, fusiforme ou granulaire du p\u00e9ricaryon ; volume et r\u00e9partition du cytoplasme), la densit\u00e9 d&rsquo;entassement cellulaire par unit\u00e9 de volume cortical, et par-dessus tout, la stratification laminaire. Le cortex n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat al\u00e9atoire de cellules ; il s&rsquo;organise en strates horizontales superpos\u00e9es, parall\u00e8les \u00e0 la surface de la pie-m\u00e8re, dont le nombre, l&rsquo;\u00e9paisseur relative, la nettet\u00e9 des s\u00e9parations et la composition cellulaire varient de mani\u00e8re spectaculaire d&rsquo;une r\u00e9gion \u00e0 une autre.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de la m\u00e9thode de Brodmann r\u00e9side un postulat m\u00e9caniste et d\u00e9terministe fondamental : le principe de la corr\u00e9lation directe entre structure histologique locale et fonction physiologique. Selon Brodmann, la diff\u00e9renciation anatomique d&rsquo;un tissu n&rsquo;est jamais un artefact st\u00e9rile de la nature ; si deux zones du cortex c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9sentent des agencements cellulaires distincts &mdash; par exemple une abondance massive de petites cellules granulaires dans une aire et une prolif\u00e9ration de cellules pyramidales volumineuses dans une autre &mdash;, cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 morphologique refl\u00e8te n\u00e9cessairement une sp\u00e9cialisation fonctionnelle divergente. La cytoarchitectonie s&rsquo;\u00e9rige ainsi en une anatomie fonctionnelle latente, fournissant la carte mat\u00e9rielle pr\u00e9alable sur laquelle la physiologie et la clinique pourront ensuite projeter les facult\u00e9s sensorimotrices et cognitives de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<h2>2. Les fondements m\u00e9thodologiques et techniques de la classification histologique<\/h2>\n<h3>2.1 Le protocole de coloration au cr\u00e9syl violet de Nissl<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de la carte de Brodmann e\u00fbt \u00e9t\u00e9 rigoureusement impossible sans l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une technique de coloration histologique r\u00e9volutionnaire mise au point dans les ann\u00e9es 1880 par le psychiatre et neuropathologiste allemand Franz Nissl. Le protocole de coloration au violet de cr\u00e9syl, ou bleu de m\u00e9thyl\u00e8ne selon la m\u00e9thode de Nissl, repose sur une affinit\u00e9 \u00e9lectrochimique hautement sp\u00e9cifique entre des colorants basiques d&rsquo;aniline et les composants intracellulaires acides des tissus nerveux.<\/p>\n<p>Les somas des neurones renferment en abondance une substance chromophile granulaire &mdash; historiquement nomm\u00e9e substance tigro\u00efde ou corps de Nissl &mdash;, qui correspond biochimiquement \u00e0 des amas denses de r\u00e9ticulum endoplasmique rugueux et de ribosomes libres charg\u00e9s d&rsquo;acide ribonucl\u00e9ique (ARN). Lorsque les coupes histologiques sont immerg\u00e9es dans une solution aqueuse ti\u00e8de de cr\u00e9syl violet puis diff\u00e9renci\u00e9es \u00e0 l&rsquo;alcool, les groupements phosphate des acides nucl\u00e9iques attirent \u00e9nergiquement les cations basiques du colorant. Cette r\u00e9action met en \u00e9vidence avec une nettet\u00e9 remarquable le p\u00e9ricaryon neuronal, le contour pr\u00e9cis de la membrane nucl\u00e9aire, la chromatine d\u00e9condens\u00e9e et le nucl\u00e9ole pro\u00e9minent au centre d&rsquo;un noyau clair, tout en laissant les astrocytes et les oligodendrocytes r\u00e9duits \u00e0 leurs seuls noyaux denses et h\u00e9t\u00e9rochromatiques.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9lectivit\u00e9 conf\u00e8re \u00e0 la m\u00e9thode de Nissl un avantage d\u00e9cisif sur les techniques d&rsquo;impr\u00e9gnation m\u00e9tallique, au premier rang desquelles figure la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9thode \u00e0 l&rsquo;argent de Camillo Golgi. Si le proc\u00e9d\u00e9 au nitrate d&rsquo;argent de Golgi avait permis \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1906\/cajal\/biographical\/\">Santiago Ram\u00f3n y Cajal<\/a> d&rsquo;\u00e9tablir magistralement la th\u00e9orie neuronale en d\u00e9montrant l&rsquo;individualit\u00e9 morphologique absolue des cellules nerveuses, il pr\u00e9sentait un inconv\u00e9nient r\u00e9dhibitoire pour la cytoarchitectonie globale : l&rsquo;impr\u00e9gnation argentique n&rsquo;atteint qu&rsquo;un pourcentage infime (1 \u00e0 5 %) des neurones d&rsquo;un territoire donn\u00e9, de mani\u00e8re stochastique et impr\u00e9visible. La m\u00e9thode de Nissl, \u00e0 l&rsquo;inverse, colore syst\u00e9matiquement <em>la totalit\u00e9<\/em> des p\u00e9ricaryons neuronaux pr\u00e9sents dans la coupe. Elle offre ainsi une vision panoramique et quantitative exhaustive de la densit\u00e9 cellulaire et de la disposition en couches sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9paisseur du manteau cortical.<\/p>\n<p>Toutefois, ce protocole comporte une limite inh\u00e9rente majeure : le cr\u00e9syl violet ne p\u00e9n\u00e8tre pas dans les gaines de my\u00e9line et ne colore que la partie la plus proximale de l&rsquo;axone et des dendrites apicales et basilaires. La m\u00e9thode de Nissl laisse donc l&rsquo;immense for\u00eat des prolongements synaptiques &mdash; le neuropile &mdash; dans une transparence absolue, privant Brodmann de la possibilit\u00e9 de visualiser la g\u00e9om\u00e9trie tridimensionnelle des arborisations dendritiques compl\u00e8tes, ce qui l&rsquo;obligea \u00e0 fonder l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa classification sur la distribution spatiale des seuls somas.<\/p>\n<h3>2.2 Pr\u00e9paration des tissus, microtomie et art\u00e9facts histologiques<\/h3>\n<p>Le traitement des cerveaux humains post-mortem exigeait une m\u00e9ticulosit\u00e9 technique exceptionnelle, sans laquelle les tissus c\u00e9r\u00e9braux, particuli\u00e8rement labiles et riches en lipides, se d\u00e9gradent en quelques heures par autolyse enzymatique. Brodmann et ses techniciens de l&rsquo;Institut neurobiologique de Berlin suivaient un protocole d&rsquo;une lourdeur logistique extr\u00eame. D\u00e8s l&rsquo;autopsie, pr\u00e9lev\u00e9s dans des d\u00e9lais aussi courts que possible apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s, les h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux \u00e9taient immerg\u00e9s dans des solutions de formol tamponn\u00e9 \u00e0 concentration progressive, permettant une polym\u00e9risation des prot\u00e9ines structurales et une fixation tissulaire profonde.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9tape cruciale de la d\u00e9shydratation par des bains successifs d&rsquo;alcools titr\u00e9s de fa\u00e7on croissante, les pi\u00e8ces anatomiques devaient \u00eatre incluses dans un milieu solide afin de permettre leur d\u00e9coupe. Si la paraffine \u00e9tait parfois utilis\u00e9e pour de petits fragments, la cello\u00efdine &mdash; un nitrocellulose purifi\u00e9 dissous dans un m\u00e9lange d&rsquo;\u00e9ther et d&rsquo;alcool &mdash; s&rsquo;imposa comme la matrice de choix pour les blocs massifs de cerveaux humains entiers. L&rsquo;inclusion en cello\u00efdine est un proc\u00e9d\u00e9 lent, s&rsquo;\u00e9talant sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, mais elle pr\u00e9serve l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 architecturale macroscopique et \u00e9vite l&rsquo;\u00e9chauffement thermique d\u00e9l\u00e9t\u00e8re propre \u00e0 la paraffine fondue.<\/p>\n<p>Les blocs \u00e9taient ensuite mont\u00e9s sur de gigantesques microtomes de glissement de type Jung, chefs-d&rsquo;\u0153uvre de la microm\u00e9canique allemande. Brodmann r\u00e9alisait des coupes s\u00e9rielles ultrafines, g\u00e9n\u00e9ralement calibr\u00e9es \u00e0 une \u00e9paisseur comprise entre 15 et 25 microm\u00e8tres, tranchant le manteau c\u00e9r\u00e9bral de mani\u00e8re continue sur des h\u00e9misph\u00e8res complets. Le contr\u00f4le de la distorsion g\u00e9om\u00e9trique constituait une pr\u00e9occupation constante : la courbure du couteau, la compression m\u00e9canique lors de la section et l&rsquo;adh\u00e9rence de la coupe sur la lame de verre pouvaient induire des \u00e9tirements ou des plissements substantiels du tissu.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, l&rsquo;analyse microscopique devait minutieusement identifier et corriger les art\u00e9facts de r\u00e9traction. Lors de la d\u00e9shydratation et de l&rsquo;inclusion, les tissus nerveux subissent une r\u00e9traction volum\u00e9trique pouvant atteindre 30 \u00e0 40 % de leur volume frais, cr\u00e9ant des espaces p\u00e9rivasculaires et p\u00e9rineuronaux artificiels. Brodmann devait discriminer en permanence entre une rar\u00e9faction cellulaire r\u00e9elle traduisant une couche granulaire interne atrophique et un art\u00e9fact de r\u00e9traction m\u00e9canique ayant \u00e9cart\u00e9 les cellules. Enfin, la reproductibilit\u00e9 interindividuelle posait un d\u00e9fi colossal : le degr\u00e9 d&rsquo;invagination des sillons et des gyri variant consid\u00e9rablement d&rsquo;un enc\u00e9phale humain \u00e0 un autre, il \u00e9tait imp\u00e9ratif de ne pas confondre une variation individuelle de la giration avec une divergence cytoarchitectonique structurelle.<\/p>\n<h3>2.3 Crit\u00e8res d&rsquo;identification des fronti\u00e8res cytoarchitectoniques<\/h3>\n<p>Comment d\u00e9limiter, au sein d&rsquo;un ruban cortical en apparence ininterrompu, la fronti\u00e8re exacte o\u00f9 s&rsquo;arr\u00eate une r\u00e9gion pour laisser place \u00e0 la suivante ? Cette question constitue le c\u0153ur m\u00e9thodologique de la cytoarchitectonie. Korbinian Brodmann a d\u00e9fini un ensemble de r\u00e8gles syst\u00e9matiques fond\u00e9es sur la reconnaissance de ruptures structurales tangibles, visibles sous l&rsquo;objectif du microscope \u00e0 diff\u00e9rents grossissements.<\/p>\n<p>Le premier crit\u00e8re repose sur la modification brusque ou graduelle de l&rsquo;\u00e9paisseur totale du cortex ou de l&rsquo;\u00e9paisseur relative de ses strates individuelles. Dans certaines transitions, telles que la fronti\u00e8re s\u00e9parant le cortex moteur primaire du cortex somatosensoriel au fond du sillon central de Rolando, le changement est saisissant : le manteau cortical s&rsquo;amincit brutalement de plusieurs millim\u00e8tres en passant d&rsquo;une berge \u00e0 l&rsquo;autre, tandis que certaines couches disparaissent ou se condensent de mani\u00e8re spectaculaire.<\/p>\n<p>Le second crit\u00e8re concerne les variations morphologiques intrins\u00e8ques des cellules, en particulier des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fnana.2014.00067\/full\">cellules pyramidales<\/a> qui forment l&rsquo;armature majeure du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Brodmann \u00e9tudiait la taille absolue de leur corps cellulaire, la triangularit\u00e9 plus ou moins marqu\u00e9e du soma, l&rsquo;\u00e9paisseur du tronc dendritique apical orient\u00e9 vers la surface et l&rsquo;orientation des p\u00e9ricaryons par rapport aux colonnes radiales. La pr\u00e9sence de cellules g\u00e9antes hautement diff\u00e9renci\u00e9es &mdash; \u00e0 l&rsquo;instar des cellules de Betz dans l&rsquo;aire 4 ou des cellules de Meynert dans l&rsquo;aire 17 &mdash; servait de rep\u00e8re pathognomonique indiscutable pour isoler une aire donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me crit\u00e8re fondamental est la pr\u00e9sence, la condensation, la rar\u00e9faction ou l&rsquo;absence totale de cellules granulaires (petits interneurones \u00e9toil\u00e9s aux p\u00e9ricaryons arrondis et aux noyaux denses). L&rsquo;apparition soudaine d&rsquo;une couche continue de grains microscopiques au sein de la strate IV constitue l&rsquo;un des marqueurs les plus fid\u00e8les pour borner les aires sensorielles primaires. Enfin, Brodmann \u00e9valuait la densit\u00e9 volumique globale des neurones &mdash; ce que l&rsquo;\u00e9cole histologique d\u00e9signait sous le terme d&rsquo;\u00ab indice d&rsquo;entassement cellulaire \u00bb &mdash; et la clart\u00e9 des bandes de transition acellulaires ou paucicellulaires. Lorsque plusieurs de ces param\u00e8tres architectoniques variaient de mani\u00e8re concomitante le long d&rsquo;une section transversale du cortex, Brodmann tra\u00e7ait formellement une fronti\u00e8re, individualisant une nouvelle \u00ab aire \u00bb cytoarchitectonique.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;organisation laminaire du n\u00e9ocortex selon le mod\u00e8le de Brodmann<\/h2>\n<h3>3.1 Le concept de sch\u00e9ma fondamental \u00e0 six couches (isocortex)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions th\u00e9oriques les plus brillantes et p\u00e9rennes de Korbinian Brodmann \u00e0 la neurobiologie fondamentale r\u00e9side dans l&rsquo;universalisation du concept de sch\u00e9ma fondamental \u00e0 six couches pour le cortex c\u00e9r\u00e9bral des mammif\u00e8res. En s&rsquo;appuyant sur des \u00e9tudes embryologiques et f\u0153tales minutieuses, Brodmann a forg\u00e9 le concept d&rsquo;\u00ab isocortex \u00bb (terme qu&rsquo;il utilisait de mani\u00e8re interchangeable avec celui de n\u00e9ocortex, forg\u00e9 par Ludwig Edinger) pour d\u00e9signer toutes les r\u00e9gions corticales qui, \u00e0 un stade pr\u00e9coce de leur ontogen\u00e8se, d\u00e9rivent d&rsquo;une plaque corticale embryonnaire transitoire uniform\u00e9ment structur\u00e9e en six couches cellulaires superpos\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce sch\u00e9ma fondamental hexalaminaire se d\u00e9compose de la superficie corticale (adjacente \u00e0 la pie-m\u00e8re) vers la profondeur (adjacente \u00e0 la substance blanche) de la mani\u00e8re suivante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Couche I : la couche mol\u00e9culaire (ou couche plexiforme).<\/strong> Cette strate la plus superficielle est remarquablement pauvre en p\u00e9ricaryons neuronaux. Elle contient essentiellement de rares cellules de Cajal-Retzius au cours du d\u00e9veloppement, quelques interneurones GABAergiques chez l&rsquo;adulte, et consiste avant tout en un feutrage synaptique dense form\u00e9 par les houppes dendritiques terminales des cellules pyramidales des couches sous-jacentes et par des axones aff\u00e9rents issus d&rsquo;autres aires corticales ou des noyaux non sp\u00e9cifiques du thalamus.<\/li>\n<li><strong>Couche II : la couche granulaire externe.<\/strong> Compos\u00e9e d&rsquo;un m\u00e9lange compact de petites cellules pyramidales immatures et de nombreux interneurones \u00e9toil\u00e9s, cette strate intervient de fa\u00e7on pr\u00e9pond\u00e9rante dans les circuits d&rsquo;amplification intracorticaux locaux et dans les communications associatives horizontales \u00e0 courte distance.<\/li>\n<li><strong>Couche III : la couche pyramidale externe.<\/strong> Cette assise \u00e9paisse renferme des cellules pyramidales de taille petite \u00e0 moyenne, dont la taille s&rsquo;accro\u00eet g\u00e9n\u00e9ralement au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on descend vers la profondeur de la couche (sous-couches IIIa, IIIb, IIIc). Les cellules de la couche III sont le support privil\u00e9gi\u00e9 de la connectivit\u00e9 cortico-corticale d&rsquo;association : ce sont leurs axones qui cheminent \u00e0 travers la substance blanche pour projeter vers d&rsquo;autres aires du m\u00eame h\u00e9misph\u00e8re ou, via le corps calleux, vers l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re controlat\u00e9ral.<\/li>\n<li><strong>Couche IV : la couche granulaire interne.<\/strong> Form\u00e9e d&rsquo;une myriade de cellules \u00e9toil\u00e9es lisses et \u00e9pineuses dens\u00e9ment regroup\u00e9es, cette couche constitue la porte d&rsquo;entr\u00e9e par excellence de l&rsquo;information dans le n\u00e9ocortex. C&rsquo;est ici que se terminent pr\u00e9f\u00e9rentiellement les aff\u00e9rences thalamo-corticales sp\u00e9cifiques issues des noyaux de relais sensitifs et sensoriels du dienc\u00e9phale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.2 Les couches profondes et les projections sous-corticales<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la couche granulaire interne s&rsquo;\u00e9tendent les couches infragranulaires (profondes), qui se distinguent radicalement des couches supragranulaires par leurs connexions eff\u00e9rentes et leur signification physiologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Couche V : la couche pyramidale interne (ou couche ganglionnaire).<\/strong> Cette strate majeure est domin\u00e9e par des cellules pyramidales de grande \u00e0 tr\u00e8s grande taille. Sur le plan fonctionnel, la couche V repr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9tage de sortie principal du manteau cortical vers les structures sous-corticales. Ses neurones g\u00e9ants projettent massivement leurs axones vers le striatum, le tronc c\u00e9r\u00e9bral, les noyaux des nerfs cr\u00e2niens et, pour le cortex moteur, directement vers la corne ant\u00e9rieure de la moelle \u00e9pini\u00e8re le long du tractus cortico-spinal (faisceau pyramidal).<\/li>\n<li><strong>Couche VI : la couche polymorphe (ou couche multiforme).<\/strong> Imm\u00e9diatement contigu\u00eb \u00e0 la substance blanche sous-corticale, cette strate pr\u00e9sente une cytologie extr\u00eamement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, m\u00ealant des cellules fusiformes dispos\u00e9es perpendiculairement ou obliquement \u00e0 la surface corticale, de petites cellules pyramidales modifi\u00e9es et des interneurones dispers\u00e9s. La couche VI joue un r\u00f4le central dans les boucles de r\u00e9trocontr\u00f4le cortico-thalamique : ses axones retournent directement cibler les noyaux thalamiques dont l&rsquo;aire re\u00e7oit les aff\u00e9rences, exer\u00e7ant une r\u00e9gulation descendante continue sur le flux d&rsquo;informations sensorielles ascendantes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au sein de cette armature laminaire s&rsquo;articule une dynamique fonctionnelle hautement sophistiqu\u00e9e. Le manteau cortical n&rsquo;op\u00e8re pas comme une s\u00e9rie de feuillets isol\u00e9s, mais s&rsquo;organise en colonnes verticales de traitement de l&rsquo;information &mdash; une architecture colonnaire que Brodmann pressentait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 travers l&rsquo;agencement radiaire de ses alignements cellulaires et qui sera formellement consacr\u00e9e des d\u00e9cennies plus tard par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/S0006899308000454\">Vernon Mountcastle<\/a>. Le flux synaptique canonique p\u00e9n\u00e8tre g\u00e9n\u00e9ralement par la couche IV, est distribu\u00e9 verticalement vers les couches supragranulaires II et III pour y \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 et \u00e9labor\u00e9, avant d&rsquo;\u00eatre transmis vers les couches profondes V et VI qui commandent l&rsquo;action motrice ou la modulation sous-corticale.<\/p>\n<p>Brodmann a \u00e9galement pris soin de distinguer formellement cet isocortex \u00e0 six couches de l&rsquo;\u00ab allocortex \u00bb primitif. L&rsquo;allocortex &mdash; englobant l&rsquo;archicortex de la formation hippocampique et le pal\u00e9ocortex des structures olfactives &mdash; se caract\u00e9rise par une lamination simplifi\u00e9e qui ne passe jamais, au cours de son ontogen\u00e8se, par la phase interm\u00e9diaire hexalaminaire, se contentant de deux ou trois couches cellulaires hautement sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n<h3>3.3 Variations structurelles : cortex granulaire, agranulaire et dysgranulaire<\/h3>\n<p>Si le sch\u00e9ma hexalaminaire constitue le patron architectural originel du n\u00e9ocortex, le manteau adulte subit des remodelages diff\u00e9rentiels spectaculaires en fonction de la sp\u00e9cialisation fonctionnelle des territoires c\u00e9r\u00e9braux. Brodmann a ainsi identifi\u00e9 des variations ph\u00e9notypiques fondamentales qui permettent de classer l&rsquo;isocortex en trois grands morphotypes :<\/p>\n<p>Le premier morphotype est le <strong>cortex agranulaire<\/strong>. Dans ces r\u00e9gions, la couche granulaire interne (couche IV) est totalement atrophi\u00e9e ou a litt\u00e9ralement disparu chez l&rsquo;adulte, rendant la transition entre la couche III et la couche V presque invisible sous le microscope. En contrepartie, les couches pyramidales &mdash; et tout particuli\u00e8rement la couche V &mdash; connaissent une hypertrophie cellulaire et volumique monumentale. Ce cortex agranulaire constitue la signature histologique exclusive des r\u00e9gions motrices primaires et pr\u00e9motrices du lobe frontal. L&rsquo;absence de grains s&rsquo;explique par la nature physiologique de ces territoires, con\u00e7us non pas pour recevoir passivement des vol\u00e9es d&rsquo;aff\u00e9rences sensorielles brutes, mais pour \u00e9mettre de puissants signaux d&rsquo;activation vers les centres moteurs sous-jacents.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;extr\u00eame oppos\u00e9 se trouve le <strong>cortex granulaire pur<\/strong>, souvent qualifi\u00e9 de <em>koniocortex<\/em> (du grec <em>konis<\/em>, poussi\u00e8re). Ici, la couche IV subit une hypertrophie ph\u00e9nom\u00e9nale, envahissant l&rsquo;espace au d\u00e9triment des cellules pyramidales avoisinantes et se subdivisant parfois en plusieurs sous-strates ultra-denses d&rsquo;une compacit\u00e9 min\u00e9rale. Ce tissu d&rsquo;apparence poussi\u00e9reuse caract\u00e9rise universellement les aires de r\u00e9ception sensorielle primaire : le cortex visuel primaire (aire 17), le cortex somatosensoriel primaire (aire 3b) et le cortex auditif primaire (aire 41). Cette prolif\u00e9ration cellulaire extr\u00eame d\u00e9multiplie les surfaces de contact synaptique n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;analyse analytique fine des signaux thalamiques aff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Entre ces deux configurations polaires s&rsquo;ins\u00e8re le <strong>cortex dysgranulaire<\/strong>, caract\u00e9ris\u00e9 par une couche IV rudimentaire, morcel\u00e9e ou optiquement estomp\u00e9e. Ce type de manteau laminaire s&rsquo;observe \u00e9lectivement dans les zones de transition architectonique et fonctionnelle, comme les r\u00e9gions pr\u00e9motrices caudales, l&rsquo;insula interm\u00e9diaire ou certaines portions du cortex cingulaire, illustrant la plasticit\u00e9 morphog\u00e9n\u00e9tique continue du manteau n\u00e9ocortical.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;approche compar\u00e9e : phylogen\u00e8se et ontogen\u00e8se du manteau cortical<\/h2>\n<h3>4.1 \u00c9tude syst\u00e9matique des mammif\u00e8res non humains<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;entreprise de Korbinian Brodmann, souvent occult\u00e9e par la seule notori\u00e9t\u00e9 de sa carte humaine, r\u00e9side dans son envergure comparative. Brodmann n&rsquo;\u00e9tait pas seulement un anthropotomiste ; il \u00e9tait un zoologiste et un \u00e9volutionniste convaincu. Sa monographie de 1909 s&rsquo;appuie sur la dissection minutieuse de cerveaux appartenant \u00e0 une multitude d&rsquo;ordres de la classe des mammif\u00e8res : des rongeurs (lapins, cobayes, rats) aux insectivores (h\u00e9rissons), des chiropt\u00e8res (chauves-souris) aux carnivores (chats, chiens), des c\u00e9tac\u00e9s aux ongul\u00e9s, jusqu&rsquo;aux primates non humains les plus proches de l&rsquo;Homme, tels que le ouistiti (*Cebuella*), le macaque (*Macaca*) et les grands singes anthropo\u00efdes (*Gibbon*, *Chimpanz\u00e9*).<\/p>\n<p>Cette analyse comparative exhaustive a permis \u00e0 Brodmann d&rsquo;\u00e9tablir une d\u00e9couverte capitale : le plan d&rsquo;organisation laminaire n\u00e9ocortical est un trait conserv\u00e9 et universel \u00e0 travers toute la radiation \u00e9volutive des mammif\u00e8res euth\u00e9riens. Quelle que soit l&rsquo;esp\u00e8ce consid\u00e9r\u00e9e, qu&rsquo;elle poss\u00e8de un cerveau lisse (lissenc\u00e9phale) comme le lapin ou un cerveau intens\u00e9ment pliss\u00e9 (gyrenc\u00e9phale) comme le dauphin ou l&rsquo;\u00eatre humain, Brodmann a retrouv\u00e9 les m\u00eames invariants structuraux, confirmant l&rsquo;existence d&rsquo;une souche phylog\u00e9n\u00e9tique commune pour le n\u00e9ocortex.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;examen compar\u00e9 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des disparit\u00e9s consid\u00e9rables dans l&rsquo;extension surfacique relative des diff\u00e9rentes aires. Chez les petits rongeurs et les chiropt\u00e8res, le manteau cortical est \u00e9cras\u00e9 par la pr\u00e9pond\u00e9rance absolue des aires olfactives pal\u00e9ocorticales et par l&rsquo;extension d\u00e9mesur\u00e9e des cortex sensoriels primaires (visuel ou auditif selon les adaptations \u00e9thologiques), ne laissant qu&rsquo;une portion congrue et mal individualis\u00e9e pour les zones associatives. Chez les carnivores et plus encore chez les primates, Brodmann a document\u00e9 une r\u00e9gression relative des structures archicorticales et rhinenc\u00e9phaliques au profit d&rsquo;une dilatation exponentielle de l&rsquo;isocortex hautement diff\u00e9renci\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 La th\u00e9orie de la n\u00e9ocorticalisation chez l&rsquo;humain<\/h3>\n<p>En juxtaposant ses cartes des primates inf\u00e9rieurs \u00e0 celle de l&rsquo;enc\u00e9phale humain, Brodmann a pos\u00e9 les bases de la th\u00e9orie moderne de la n\u00e9ocorticalisation. Ce processus \u00e9volutif ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une simple inflation pond\u00e9rale ou volum\u00e9trique globale du cerveau &mdash; qui passe de quelques grammes chez le ouistiti \u00e0 environ 1400 grammes chez l&rsquo;Homme &mdash;, mais s&rsquo;incarne dans une expansion allom\u00e9trique disproportionn\u00e9e de r\u00e9gions histologiques sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Brodmann a d\u00e9montr\u00e9 avec \u00e9clat que ce sont les cortex d&rsquo;association &mdash; singuli\u00e8rement les aires pr\u00e9frontales, pari\u00e9tales inf\u00e9rieures et temporales moyennes &mdash; qui connaissent chez l&rsquo;\u00eatre humain une croissance surfacique titanesque, rel\u00e9guant les aires sensorielles et motrices primaires \u00e0 des \u00eelots relativement confin\u00e9s au fond ou le long de scissures profondes. Alors que chez les mammif\u00e8res inf\u00e9rieurs les aires primaires occupent la quasi-totalit\u00e9 du n\u00e9ocortex, elles ne repr\u00e9sentent plus qu&rsquo;une fraction minoritaire de la surface corticale humaine.<\/p>\n<p>Sur le plan microscopique, cette n\u00e9ocorticalisation se traduit par une maturation et un \u00e9paississement spectaculaires des couches supragranulaires (couches II et III). C&rsquo;est au sein de ces strates que s&rsquo;op\u00e8re le traitement cognitif associatif complexe, l&rsquo;int\u00e9gration polysensorielle et l&rsquo;abstraction symbolique. Les couches profondes (V et VI), d\u00e9volues aux commandes motrices r\u00e9flexes ou directes et aux liaisons thalamiques de base, conservent une \u00e9paisseur comparativement stable, tandis que l&rsquo;\u00e9tage supragranulaire explose litt\u00e9ralement chez l&rsquo;Homme, fournissant l&rsquo;\u00e9chafaudage synaptique indispensable aux fonctions cognitives sup\u00e9rieures tout en pr\u00e9servant le canon structural hexalaminaire ancestral.<\/p>\n<h3>4.3 Cons\u00e9quences pour la taxonomie et la neurobiologie \u00e9volutionniste<\/h3>\n<p>Les retomb\u00e9es th\u00e9oriques des recherches de Brodmann ont imm\u00e9diatement boulevers\u00e9 le champ de l&rsquo;anthropologie biologique et de la phylog\u00e9nie. En d\u00e9montrant la parfaite continuit\u00e9 histologique entre le cortex des primates non humains et celui de l&rsquo;Homme, Brodmann a port\u00e9 un coup fatal aux th\u00e9ories anthropocentriques na\u00efves qui persistaient au tournant du si\u00e8cle, th\u00e9ories qui postulaient l&rsquo;existence de structures cellulaires enti\u00e8rement \u00ab nouvelles \u00bb ou d&rsquo;organes corticaux sp\u00e9cifiques cr\u00e9\u00e9s <em>ex nihilo<\/em> pour doter l&rsquo;Homme de l&rsquo;\u00e2me et de la pens\u00e9e rationnelle.<\/p>\n<p>Brodmann a substitu\u00e9 \u00e0 cette mythologie une approche rigoureuse de l&rsquo;homologie structurale. Deux aires corticales appartenant \u00e0 deux esp\u00e8ces diff\u00e9rentes ne peuvent \u00eatre d\u00e9clar\u00e9es homologues sur la seule base de leur position macroscopique le long d&rsquo;un sillon variable ; elles doivent partager des crit\u00e8res d&rsquo;homologie cytoarchitectonique stricts : une s\u00e9quence laminaire identique, la pr\u00e9sence des m\u00eames sous-types cellulaires sp\u00e9cialis\u00e9s et une gen\u00e8se ontog\u00e9n\u00e9tique analogue. C&rsquo;est en appliquant cette d\u00e9marche qu&rsquo;il a pu identifier, par exemple, l&rsquo;homologue de l&rsquo;aire visuelle stri\u00e9e (aire 17) ou de l&rsquo;aire motrice gigantopyramidale (aire 4) du rongeur jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;humain.<\/p>\n<p>Cette \u0153uvre a profond\u00e9ment consolid\u00e9 le cadre de la neurobiologie \u00e9volutionniste. Elle a prouv\u00e9 que la complexit\u00e9 des comportements humains ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une rupture architectonique radicale, mais d&rsquo;une r\u00e9organisation interne quantitative, d&rsquo;une parcellation plus fine des champs corticaux existants et d&rsquo;une amplification exponentielle des boucles d&rsquo;interconnexion synaptique permises par l&rsquo;hypertrophie des aires associatives de l&rsquo;isocortex.<\/p>\n<h2>5. Le cortex moteur et pr\u00e9moteur : analyse des aires 4 et 6<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;aire 4 de Brodmann (cortex moteur primaire)<\/h3>\n<p>L&rsquo;aire 4 de Brodmann, occupant la face lat\u00e9rale du gyrus pr\u00e9central et s&rsquo;enfon\u00e7ant profond\u00e9ment dans la paroi ant\u00e9rieure du sillon central (scissure de Rolando) pour basculer sur la face m\u00e9diale du lobe paracentral, est sans doute l&rsquo;une des r\u00e9gions les plus c\u00e9l\u00e8bres et les plus faciles \u00e0 caract\u00e9riser du n\u00e9ocortex humain. Sur le plan cytoarchitectonique, elle constitue l&rsquo;arch\u00e9type universel du cortex agranulaire.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;objectif du microscope, l&rsquo;aire 4 se distingue instantan\u00e9ment par l&rsquo;effacement presque total de la couche granulaire interne (couche IV). Les petites cellules \u00e9toil\u00e9es caract\u00e9ristiques de cette strate y sont si rares et dispers\u00e9es que la couche III semble fusionner de mani\u00e8re ininterrompue avec la couche V sous-jacente. Mais la caract\u00e9ristique la plus frappante &mdash; v\u00e9ritable signature pathognomonique de cette aire &mdash; r\u00e9side dans la pr\u00e9sence, au sein de la sous-couche Vb, des cellules pyramidales g\u00e9antes de Betz, d\u00e9crites pour la premi\u00e8re fois en 1874 par l&rsquo;anatomiste ukrainien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn3109\">Vladimir Betz<\/a>.<\/p>\n<p>Ces neurones comptent parmi les plus volumineux de l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me nerveux central des vert\u00e9br\u00e9s : leur soma triangulaire peut atteindre un diam\u00e8tre colossal de 100 \u00e0 120 microm\u00e8tres. Munies d&rsquo;un tronc dendritique apical puissant grimpant jusqu&rsquo;\u00e0 la couche I et de dendrites basilaires rayonnant largement dans le neuropile, les cellules de Betz donnent naissance \u00e0 des axones my\u00e9linis\u00e9s de tr\u00e8s gros calibre (jusqu&rsquo;\u00e0 20 microm\u00e8tres de diam\u00e8tre). Ces fibres traversent la corona radiata, le bras post\u00e9rieur de la capsule interne et les pyramides bulbaires pour descendre le long du tractus cortico-spinal direct et crois\u00e9.<\/p>\n<p>La correspondance fonctionnelle de l&rsquo;aire 4 est \u00e9clatante : elle s&rsquo;identifie au cortex moteur primaire (M1). Elle abrite la c\u00e9l\u00e8bre carte somatotopique motrice &mdash; l&rsquo;homoncule de Penfield &mdash;, o\u00f9 chaque segment corporel est repr\u00e9sent\u00e9 selon une densit\u00e9 proportionnelle \u00e0 la finesse du contr\u00f4le moteur plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 sa taille physique r\u00e9elle. Les mains, les doigts et la musculature bucco-phonatoire y b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un territoire gigantesque garni de cellules pyramidales tr\u00e8s concentr\u00e9es, sous-tendant l&rsquo;ex\u00e9cution pr\u00e9cise des mouvements volontaires fractionn\u00e9s.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;aire 6 de Brodmann (cortex pr\u00e9moteur et aire motrice suppl\u00e9mentaire)<\/h3>\n<p>Imm\u00e9diatement rostrale \u00e0 l&rsquo;aire 4 s&rsquo;\u00e9tend une vaste bande corticale transversale d\u00e9sign\u00e9e par Brodmann sous le nom d&rsquo;aire 6. Bien que partageant avec l&rsquo;aire 4 sa condition de cortex agranulaire d\u00e9pourvu de couche IV visible, l&rsquo;aire 6 s&rsquo;en s\u00e9pare de mani\u00e8re indiscutable par une discontinuit\u00e9 histologique tranch\u00e9e : la disparition soudaine et absolue des cellules g\u00e9antes de Betz dans la couche V.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 6 pr\u00e9sente un manteau remarquablement \u00e9pais &mdash; souvent sup\u00e9rieur \u00e0 4 millim\u00e8tres &mdash;, caract\u00e9ris\u00e9 par une grande r\u00e9gularit\u00e9 architecturale. Les couches III et V sont occup\u00e9es par des cellules pyramidales de taille moyenne \u00e0 grande, agenc\u00e9es de mani\u00e8re homog\u00e8ne et en rang\u00e9es radiales particuli\u00e8rement nettes. La fronti\u00e8re cytoarchitectonique entre l&rsquo;aire 4 et l&rsquo;aire 6 est si nette qu&rsquo;un histologiste chevronn\u00e9 peut la pointer au microm\u00e8tre pr\u00e8s sur une coupe histologique s\u00e9rielle traversant la berge ant\u00e9rieure du sillon central.<\/p>\n<p>Sur le versant neurobiologique, l&rsquo;aire 6 est le si\u00e8ge de la pr\u00e9paration, de la planification et de la coordination temporelle des actes moteurs complexes. Elle se divise fonctionnellement en deux grands ensembles sous-jacents : sur la convexit\u00e9 lat\u00e9rale du lobe frontal, elle constitue le cortex pr\u00e9moteur (PMA), intimement connect\u00e9 aux aires pari\u00e9tales pour assurer le guidage sensorimoteur des gestes en r\u00e9ponse aux stimuli environnementaux (par exemple, attraper un objet sous contr\u00f4le visuel) ; sur la face m\u00e9diale de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re, en avant de l&rsquo;aire 4 paracentrale, elle correspond \u00e0 l&rsquo;aire motrice suppl\u00e9mentaire (SMA), pivot fondamental de l&rsquo;initiation motrice endog\u00e8ne, de la programmation des s\u00e9quences motrices m\u00e9moris\u00e9es et de la coordination bimanuelle.<\/p>\n<h3>5.3 Aires oculomotrices frontales et champs associ\u00e9s (aire 8)<\/h3>\n<p>Bordant rostralement l&rsquo;aire 6 sur la face lat\u00e9rale du gyrus frontal sup\u00e9rieur et moyen, l&rsquo;aire 8 de Brodmann marque une transition cytoarchitectonique majeure au sein du manteau frontal : le passage irr\u00e9versible du cortex agranulaire moteur vers un cortex frontal de morphotype granulaire interm\u00e9diaire (ou dysgranulaire).<\/p>\n<p>\u00c0 ce niveau, sous le microscope, les cellules \u00e9toil\u00e9es de la couche granulaire interne r\u00e9apparaissent sous la forme d&rsquo;une fine couche IV discontinue mais incontestable. Les cellules pyramidales de la sous-couche IIIc restent volumineuses mais n&rsquo;atteignent plus les dimensions des cellules motrices de l&rsquo;aire 6, tandis que la stratification laminaire globale gagne en nettet\u00e9 et en clart\u00e9 de d\u00e9marcation.<\/p>\n<p>Physiologiquement, l&rsquo;aire 8 &mdash; plus pr\u00e9cis\u00e9ment sa subdivision lat\u00e9rale &mdash; abrite le champ oculomoteur frontal (en anglais <em>Frontal Eye Field<\/em> ou FEF). Cette r\u00e9gion est le centre n\u00e9vralgique du contr\u00f4le des mouvements oculaires saccadiques volontaires dirig\u00e9s vers l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel controlat\u00e9ral et de l&rsquo;orientation de l&rsquo;attention visuo-spatiale manifeste et couverte. Ses neurones envoient des projections directes hautement coordonn\u00e9es vers les colliculi sup\u00e9rieurs dans le m\u00e9senc\u00e9phale ainsi que vers les centres du regard conjugu\u00e9 situ\u00e9s dans la formation r\u00e9ticul\u00e9e du tronc c\u00e9r\u00e9bral (pontine et param\u00e9diane), scellant l&rsquo;interaction intime entre perception spatiale et cin\u00e9tique oculaire.<\/p>\n<h2>6. Le lobe pari\u00e9tal somatosensoriel : d\u00e9cryptage des aires 3, 1, 2 et associatives<\/h2>\n<h3>6.1 Le complexe somatosensoriel primaire (aires 3a, 3b, 1 et 2)<\/h3>\n<p>Sur la berge post\u00e9rieure du sillon central et le long du gyrus postcentral s&rsquo;\u00e9tend le complexe somatosensoriel primaire. Brodmann a accompli un tour de force d&rsquo;analyse histologique en individualisant au sein de cette \u00e9troite bande pari\u00e9tale quatre aires longitudinales parall\u00e8les successives &mdash; les aires 3, 1 et 2 &mdash;, l&rsquo;aire 3 ayant \u00e9t\u00e9 par la suite subdivis\u00e9e par les neurophysiologistes en aires 3a et 3b sur la base des descriptions microstructurales fines.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 3b, situ\u00e9e sur la paroi post\u00e9rieure profonde du sillon central, constitue l&rsquo;arch\u00e9type absolu du koniocortex somatique. Sa couche IV est hypertrophi\u00e9e, form\u00e9e d&rsquo;une accumulation ph\u00e9nom\u00e9nale de minuscules interneurones granulaires qui absorbent avidement le violet de cr\u00e9syl, tandis que les cellules pyramidales des couches III et V y sont tr\u00e8s r\u00e9duites en taille et tass\u00e9es. D\u00e8s que l&rsquo;on progresse vers l&rsquo;arri\u00e8re pour gravir le sommet du gyrus postcentral vers l&rsquo;aire 1, puis redescendre sa pente post\u00e9rieure vers l&rsquo;aire 2, on observe une gradation cytoarchitectonique continue : la couche IV s&rsquo;amincit progressivement au profit d&rsquo;un r\u00e9\u00e9paississement de la couche III et d&rsquo;une augmentation de volume de ses cellules pyramidales.<\/p>\n<p>\u00c0 cette m\u00e9tamorphose histologique correspond une stricte s\u00e9gr\u00e9gation modale des informations sensorielles aff\u00e9rentes issues des noyaux ventro-post\u00e9ro-lat\u00e9ral (VPL) et ventro-post\u00e9ro-m\u00e9dial (VPM) du thalamus :<br \/>\nl&rsquo;aire 3a re\u00e7oit \u00e9lectivement les signaux proprioceptifs profonds en provenance des fuseaux neuromusculaires et des organes tendineux de Golgi ; l&rsquo;aire 3b est le r\u00e9cepteur exclusif des aff\u00e9rences cutan\u00e9es m\u00e9canor\u00e9ceptrices \u00e0 haute r\u00e9solution (toucher l\u00e9ger, pression ponctuelle, vibration rapide des corpuscules de Meissner et de Pacini) ; l&rsquo;aire 1 traite les informations cutan\u00e9es dynamiques et la perception des textures de surface ; enfin, l&rsquo;aire 2 r\u00e9alise l&rsquo;int\u00e9gration polysensorielle complexe combinant tact \u00e9picritique et proprioception articulaire pour permettre la st\u00e9r\u00e9ognosie, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d&rsquo;identifier la forme tridimensionnelle d&rsquo;un objet par la seule palpation manuelle.<\/p>\n<h3>6.2 Le cortex pari\u00e9tal sup\u00e9rieur et l&rsquo;int\u00e9gration somatosensorielle (aires 5 et 7)<\/h3>\n<p>En arri\u00e8re du complexe somatosensoriel primaire, le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur regroupe les aires 5 et 7 de Brodmann. Ces territoires s&rsquo;\u00e9mancipent nettement du mod\u00e8le koniocortical pour adopter l&rsquo;architecture d&rsquo;un cortex associatif d&rsquo;int\u00e9gration unimodale puis polymodale de haut niveau.<\/p>\n<p>Histologiquement, l&rsquo;aire 5 se signale par une couche IV toujours bien d\u00e9velopp\u00e9e mais nettement moins dense que dans le koniocortex de l&rsquo;aire 3, et surtout par une sous-couche IIIc garnie de cellules pyramidales de calibre remarquable, sp\u00e9cialis\u00e9es dans l&rsquo;envoi de projections d&rsquo;association cortico-corticales vers les zones motrices frontales. L&rsquo;aire 7, qui s&rsquo;\u00e9tend vers la face m\u00e9diale du lobe pari\u00e9tal (pr\u00e9cun\u00e9us), pr\u00e9sente une r\u00e9gularit\u00e9 laminaire accrue, avec une pr\u00e9pond\u00e9rance des couches supragranulaires.<\/p>\n<p>Ces structures constituent le creuset o\u00f9 s&rsquo;op\u00e8re la transformation des coordonn\u00e9es sensorielles \u00e9l\u00e9mentaires (cod\u00e9es initialement dans un rep\u00e8re centr\u00e9 sur le r\u00e9cepteur cutan\u00e9 ou r\u00e9tinien) en un r\u00e9f\u00e9rentiel spatial corporel unifi\u00e9. Les aires 5 et 7 int\u00e8grent la proprioception articulaire et la kinesth\u00e9sie avec les flux d&rsquo;informations visuelles d&rsquo;arri\u00e8re-plan pour construire en permanence le sch\u00e9ma corporel interne et r\u00e9guler la coordination visuomotrice en temps r\u00e9el, notamment lors des mouvements complexes d&rsquo;atteinte et de pr\u00e9hension d&rsquo;objets dans l&rsquo;espace p\u00e9ripersonnel.<\/p>\n<h3>6.3 Le lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur : aires 39 et 40<\/h3>\n<p>Le lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur de l&rsquo;enc\u00e9phale humain est constitu\u00e9 de deux aires majeures : l&rsquo;aire 40, qui coiffe l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 ascendante de la scissure lat\u00e9rale de Sylvius au niveau du gyrus supramarginal, et l&rsquo;aire 39, situ\u00e9e plus caudalement autour de la branche terminale du sillon temporal sup\u00e9rieur, correspondant au gyrus angulaire. Ces deux aires pr\u00e9sentent un profil histologique de cortex eulamin\u00e9 mature extr\u00eamement sophistiqu\u00e9, caract\u00e9ris\u00e9 par une \u00e9paisseur globale consid\u00e9rable et une d\u00e9limitation tr\u00e8s fine des six couches.<\/p>\n<p>Du point de vue phylog\u00e9n\u00e9tique, les aires 39 et 40 repr\u00e9sentent des acquisitions remarquablement r\u00e9centes au sein de la lign\u00e9e des hominid\u00e9s. Alors qu&rsquo;elles n&rsquo;existent qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de pr\u00e9curseurs rudimentaires chez les singes cercopith\u00e8ques, elles connaissent une expansion surfacique prodigieuse chez l&rsquo;\u00eatre humain, occupant une place carrefour strat\u00e9gique \u00e0 l&rsquo;intersection des cortex visuel, auditif et somatosensoriel.<\/p>\n<p>Cette situation anatomique et architectonique exceptionnelle en fait des centres d&rsquo;int\u00e9gration polysensorielle et symbolique de premier ordre. L&rsquo;aire 40 (gyrus supramarginal) est intimement impliqu\u00e9e dans l&rsquo;id\u00e9ation motrice, la praxie d&rsquo;utilisation d&rsquo;outils et le traitement phonologique du langage articul\u00e9. L&rsquo;aire 39 (gyrus angulaire), pour sa part, op\u00e8re la conversion transversale entre repr\u00e9sentations visuelles, auditives et linguistiques : elle est le substrat indispensable de la lecture (conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me), de l&rsquo;\u00e9criture, du calcul mental arithm\u00e9tique et de la manipulation conceptuelle des m\u00e9taphores s\u00e9mantiques. Sa l\u00e9sion unilat\u00e9rale gauche est classiquement \u00e0 l&rsquo;origine du syndrome neurologique de Gerstmann (agraphie, acalculie, agnosie des doigts et indistinction droite-gauche).<\/p>\n<h2>7. Le syst\u00e8me visuel occipital : s\u00e9gr\u00e9gation des aires 17, 18 et 19<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;aire 17 de Brodmann (cortex visuel stri\u00e9 ou V1)<\/h3>\n<p>Sise le long des l\u00e8vres sup\u00e9rieure et inf\u00e9rieure de la scissure calcarine sur la face m\u00e9diale du p\u00f4le occipital, l&rsquo;aire 17 de Brodmann &mdash; identifi\u00e9e fonctionnellement comme le cortex visuel primaire (V1) &mdash; est universellement reconnue comme le chef-d&rsquo;\u0153uvre de la sp\u00e9cialisation cytoarchitectonique du manteau c\u00e9r\u00e9bral humain. Elle pr\u00e9sente une morphologie si singuli\u00e8re qu&rsquo;elle est visible m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu sur une coupe anatomique fra\u00eeche sans la moindre coloration, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence d&rsquo;une ligne blanch\u00e2tre intralaminaire continue d\u00e9couverte en 1776 par l&rsquo;\u00e9tudiant en m\u00e9decine parmesan Francesco Gennari : la strie de Gennari.<\/p>\n<p>Sous le microscope au cr\u00e9syl violet, l&rsquo;aire 17 affiche la densit\u00e9 neuronale la plus vertigineuse de l&rsquo;ensemble du n\u00e9ocortex : on y d\u00e9nombre plus de 250 000 neurones par millim\u00e8tre cube de tissu, soit une densit\u00e9 pr\u00e8s de trois fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle des aires associatives frontales. Cette compacit\u00e9 inou\u00efe s&rsquo;incarne dans une subdivision extr\u00eame de la couche granulaire interne IV, que Brodmann a fragment\u00e9e en trois sous-couches magistrales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sous-couche IVa :<\/strong> une bande fine et compacte de petits grains \u00e9toil\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La sous-couche IVb :<\/strong> une zone paucicellulaire claire au sein de laquelle cheminent horizontalement d&rsquo;innombrables axones my\u00e9linis\u00e9s formant pr\u00e9cis\u00e9ment le substrat physique de la strie de Gennari. On y observe \u00e9galement les corps cellulaires des cellules pyramidales g\u00e9antes de Meynert.<\/li>\n<li><strong>La sous-couche IVc :<\/strong> la strate la plus spectaculaire, elle-m\u00eame d\u00e9doubl\u00e9e en IVc&alpha; et IVc&beta;. C&rsquo;est ici que viennent s&rsquo;aboucher les axones issus du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral du thalamus : la sous-couche IVc&alpha; re\u00e7oit les projections de la voie magnocellulaire (sensible au mouvement, au contraste grossier et aux basses fr\u00e9quences spatiales), tandis que la sous-couche IVc&beta; capte les projections de la voie parvocellulaire (consacr\u00e9e \u00e0 la couleur, aux contours fins et aux hautes fr\u00e9quences spatiales).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les couches supragranulaires II et III de l&rsquo;aire 17 abritent une mosa\u00efque modulaire d&rsquo;assemblages neuronaux sp\u00e9cialis\u00e9s &mdash; les cylindres mitochondriaux ou <em>blobs<\/em> de cytochrome oxydase &mdash; d\u00e9volus \u00e0 la discrimination chromatique \u00e9l\u00e9mentaire, compl\u00e9tant le dispositif de d\u00e9composition de l&rsquo;image r\u00e9tinienne en champs r\u00e9cepteurs \u00e9l\u00e9mentaires sensibles \u00e0 l&rsquo;orientation spatiale.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;aire 18 (cortex parastri\u00e9 ou V2)<\/h3>\n<p>L&rsquo;aire 18 de Brodmann &mdash; d\u00e9sign\u00e9e \u00e9galement sous le vocable de cortex parastri\u00e9 ou aire visuelle secondaire (V2) &mdash; encercle concentriquement l&rsquo;aire 17 sur les faces m\u00e9diale et lat\u00e9rale du lobe occipital. La fronti\u00e8re s\u00e9parant l&rsquo;aire 17 de l&rsquo;aire 18 figure parmi les transitions histologiques les plus abruptes et les plus spectaculaires de tout le syst\u00e8me nerveux central. En l&rsquo;espace de quelques dizaines de microm\u00e8tres, la strie de Gennari s&rsquo;interrompt brutalement, la couche IV perd sa trilamination hyperdense pour redevenir un feuillet granulaire unique et homog\u00e8ne, et l&rsquo;\u00e9paisseur corticale globale augmente d&rsquo;environ 20 %.<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation laminaire de l&rsquo;aire 18 refl\u00e8te une \u00e9tape ult\u00e9rieure de la hi\u00e9rarchie perceptive visuelle. Les cellules pyramidales de la couche III y reprennent une dimension substantielle et s&rsquo;agencent selon une alternance r\u00e9guli\u00e8re de bandes fonctionnelles transversales &mdash; r\u00e9v\u00e9l\u00e9es ult\u00e9rieurement par l&rsquo;histochimie comme \u00e9tant des bandes \u00e9paisses, des bandes fines et des bandes p\u00e2les (inter-bandes).<\/p>\n<p>Sur le plan neurophysiologique, les neurones de l&rsquo;aire 18 h\u00e9ritent des propri\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;aire 17 mais traitent des configurations d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur. Ils sont sensibles \u00e0 la disparit\u00e9 binoculaire indispensable \u00e0 la perception de la profondeur st\u00e9r\u00e9oscopique, r\u00e9pondent \u00e0 des contours illusoires (comme les figures g\u00e9om\u00e9triques de Kanizsa o\u00f9 les lignes sont induites par le contexte spatial sans gradient de luminance physique direct) et participent activement \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation figure-fond dans des sc\u00e8nes visuelles encombr\u00e9es.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;aire 19 (cortex p\u00e9ristri\u00e9 ou aires visuelles d&rsquo;association)<\/h3>\n<p>Bordant l&rsquo;aire 18 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur et formant la jonction avec les lobes pari\u00e9tal et temporal, l&rsquo;aire 19 de Brodmann &mdash; ou cortex p\u00e9ristri\u00e9 &mdash; constitue une vaste ceinture d&rsquo;association visuelle d&rsquo;une grande complexit\u00e9. D&rsquo;un point de vue cytoarchitectonique, l&rsquo;aire 19 se distingue par une architecture eulamin\u00e9e d&rsquo;une parfaite r\u00e9gularit\u00e9 : les six couches y sont distinctement individualis\u00e9es, la couche IV granulaire est bien d\u00e9velopp\u00e9e sans exc\u00e8s et les couches pyramidales pr\u00e9sentent des corps cellulaires de dimensions moyennes dispos\u00e9s en colonnes radiaires tr\u00e8s nettes.<\/p>\n<p>Cette apparente homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 microscopique cache en r\u00e9alit\u00e9 une mosa\u00efque fonctionnelle prodigieuse que la nomenclature cytoarchitectonique de Brodmann, limit\u00e9e par ses crit\u00e8res exclusivement cellulaires, ne pouvait pas totalement subdiviser. Les recherches modernes ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l&rsquo;aire 19 de Brodmann englobe en r\u00e9alit\u00e9 plusieurs aires visuelles fonctionnelles ind\u00e9pendantes, au premier rang desquelles figurent V3, V4 (sp\u00e9cialis\u00e9e dans la perception de la couleur et de la constance des couleurs) et V5\/MT (localis\u00e9e \u00e0 la jonction temporo-occipitale, exclusivement consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;analyse de la vitesse et de la direction du mouvement visuel).<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 19 repr\u00e9sente ainsi la bifurcation majeure \u00e0 partir de laquelle divergent les deux grands flux corticaux de l&rsquo;analyse visuelle th\u00e9oris\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/016622369290071G\">Ungerleider et Mishkin<\/a> : la voie dorsale pari\u00e9tale (\u00ab o\u00f9 ? \u00bb ou \u00ab comment agir ? \u00bb), d\u00e9di\u00e9e au guidage visuel des actions dans l&rsquo;espace tridimensionnel, et la voie ventrale temporale (\u00ab quoi ? \u00bb), consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;identification morphologique fine et \u00e0 la cat\u00e9gorisation s\u00e9mantique des entit\u00e9s visuelles.<\/p>\n<h2>8. Le cortex temporal et les substrats auditifs et mn\u00e9siques<\/h2>\n<h3>8.1 Le cortex auditif primaire (aire 41) et secondaire (aire 42)<\/h3>\n<p>Enfouies dans la profondeur de la scissure lat\u00e9rale de Sylvius, sur la face sup\u00e9rieure du gyrus temporal sup\u00e9rieur, reposent les circonvolutions transverses de Heschl. C&rsquo;est \u00e0 ce niveau que Korbinian Brodmann a localis\u00e9 les aires 41 et 42, substrats morphologiques fondamentaux de la perception auditive.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 41 repr\u00e9sente le koniocortex auditif primaire (A1). \u00c0 l&rsquo;instar des aires 3b et 17, elle se d\u00e9finit par une couche granulaire interne IV remarquablement \u00e9paissie, compacte et satur\u00e9e de micro-neurones \u00e9toil\u00e9s. Les couches pyramidales III et V sont comprim\u00e9es, mais renferment de petites cellules pyramidales denses. L&rsquo;aire 42, qui ceinture imm\u00e9diatement l&rsquo;aire 41 sur son versant ant\u00e9ro-lat\u00e9ral, marque un stade de transition cytoarchitectonique : la couche IV y demeure pr\u00e9sente mais s&rsquo;\u00e9claircit sensiblement, tandis que la couche III s&rsquo;\u00e9toffe de cellules pyramidales moyennes, signalant un cortex d&rsquo;association auditive pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Sur le plan physiologique, l&rsquo;organisation cellulaire de l&rsquo;aire 41 pr\u00e9serve avec une rigueur g\u00e9om\u00e9trique absolue l&rsquo;organisation tonotopique \u00e9tablie d\u00e8s la cochl\u00e9e. Les aff\u00e9rences ascendantes issues du corps genouill\u00e9 m\u00e9dial du thalamus s&rsquo;y projettent selon un gradient spatial continu de fr\u00e9quences acoustiques, des sons graves aux sons aigus. L&rsquo;aire 42, quant \u00e0 elle, combine ces entr\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires pour analyser la structure spectro-temporelle des sons complexes, les modulations d&rsquo;amplitude et les indices binauraux n\u00e9cessaires \u00e0 la localisation des sources sonores dans l&rsquo;espace auditif.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;aire 22 et les r\u00e9gions du langage p\u00e9ri-sylviennes<\/h3>\n<p>L&rsquo;aire 22 de Brodmann occupe la majeure partie du gyrus temporal sup\u00e9rieur sur sa face lat\u00e9rale convexe. Sa structure histologique correspond \u00e0 un isocortex associatif de type eulamin\u00e9 tr\u00e8s \u00e9volu\u00e9. La couche IV granulaire y est parfaitement individualis\u00e9e, d\u00e9limitant nettement une couche III supragranulaire riche en volumineuses cellules pyramidales polymorphes et une couche V infragranulaire bien \u00e9tag\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral gauche &mdash; dominant pour les fonctions linguistiques chez l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des \u00eatres humains &mdash;, la portion post\u00e9rieure de l&rsquo;aire 22, s&rsquo;\u00e9tendant vers le <em>planum temporale<\/em>, co\u00efncide avec le substrat anatomique de l&rsquo;aire de Wernicke. C&rsquo;est ici que s&rsquo;op\u00e8re le traitement phonologique de haut niveau, le d\u00e9codage acoustique des unit\u00e9s lexicales de la parole entendue et l&rsquo;acc\u00e8s au lexique auditif m\u00e9moris\u00e9.<\/p>\n<p>La morphologie des neurones pyramidaux de la couche III de l&rsquo;aire 22 gauche pr\u00e9sente des arbres dendritiques d&rsquo;une complexit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 ceux de leur homologue controlat\u00e9ral, refl\u00e9tant les exigences computationnelles monumentales n\u00e9cessaires \u00e0 la vitesse de traitement du signal de la parole continue. Par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;un puissant faisceau de fibres my\u00e9linis\u00e9es sous-jacent &mdash; le faisceau arqu\u00e9 &mdash;, l&rsquo;aire 22 projette massivement vers les aires motrices frontales du langage, assurant la boucle sensorimotrice indispensable \u00e0 l&rsquo;acquisition, \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et \u00e0 la fluidit\u00e9 verbale.<\/p>\n<h3>8.3 Les aires temporales inf\u00e9rieures et m\u00e9siales (aires 20, 21, 37 et 28)<\/h3>\n<p>La face ventrale et lat\u00e9rale inf\u00e9rieure du lobe temporal h\u00e9berge une succession de champs cytoarchitectoniques dont la complexit\u00e9 s&rsquo;accro\u00eet au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on progresse des cortex sensoriels vers les structures limbiques profondes :<\/p>\n<p>Les aires 20 (gyrus temporal inf\u00e9rieur) et 21 (gyrus temporal moyen) se singularisent par des couches supragranulaires d&rsquo;une grande \u00e9paisseur, caract\u00e9ristiques d&rsquo;un cortex associatif visuel et s\u00e9mantique terminal. Ces aires constituent les \u00e9tages terminaux de la voie visuelle ventrale : leurs neurones poss\u00e8dent des champs r\u00e9cepteurs gigantesques incluant la vision centrale fov\u00e9ale et s&rsquo;activent de mani\u00e8re s\u00e9lective pour des repr\u00e9sentations complexes d&rsquo;objets, d&rsquo;outils ou d&rsquo;animaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 37 de Brodmann, situ\u00e9e \u00e0 la charni\u00e8re temporo-occipitale sur le gyrus fusiforme, constitue un territoire d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat clinique et cognitif exceptionnel. Elle pr\u00e9sente une lamination \u00e9quilibr\u00e9e, avec une couche III dense. C&rsquo;est au sein de cette r\u00e9gion, dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, que se loge l&rsquo;aire fusiforme des visages (en anglais <em>Fusiform Face Area<\/em> ou FFA), dont la l\u00e9sion s\u00e9lective engendre la prosopagnosie, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue d&rsquo;identifier les visages familiers. Dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, l&rsquo;aire 37 abrite la zone de la forme visuelle des mots (VWFA), pivot de l&rsquo;expertise orthographique chez le lecteur alphab\u00e9tis\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, sur la face m\u00e9diale du lobe temporal, l&rsquo;aire 28 correspond au cortex entorhinal. Ici, la cytoarchitecture change radicalement : on quitte l&rsquo;isocortex pour p\u00e9n\u00e9trer dans le p\u00e9ri-allocortex m\u00e9sot\u00e9lenc\u00e9phalique. La couche II y forme des \u00eelots cellulaires multipolaires spectaculaires (les \u00ab glom\u00e9rules \u00bb cellulaires de l&rsquo;aire entorhinale), s\u00e9par\u00e9s de la couche III par une zone acellulaire marqu\u00e9e (la <em>lamina dissecans<\/em>). L&rsquo;aire 28 est la porte d&rsquo;entr\u00e9e et de sortie synaptique ma\u00eetresse de l&rsquo;hippocampe ; elle h\u00e9berge notamment les cellules de grille (*grid cells*) indispensables \u00e0 la navigation spatiale et constitue le relais obligatoire pour l&rsquo;encodage et la consolidation de la m\u00e9moire \u00e9pisodique et d\u00e9clarative &mdash; zone tristement c\u00e9l\u00e8bre pour \u00eatre le site d&rsquo;initiation pr\u00e9coce des l\u00e9sions neurofibrillaires de la maladie d&rsquo;Alzheimer.<\/p>\n<h2>9. Le cortex pr\u00e9frontal et les r\u00e9seaux cognitifs de haut niveau<\/h2>\n<h3>9.1 Le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (aires 9 et 46)<\/h3>\n<p>Le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral humain &mdash; traditionnellement scind\u00e9 par Brodmann en aire 9 et aire 46 &mdash; repr\u00e9sente le sommet de l&rsquo;\u00e9difice des fonctions ex\u00e9cutives et de l&rsquo;autor\u00e9gulation cognitive. Sur le plan histologique, les aires 9 et 46 sont l&rsquo;incarnation m\u00eame du cortex granulaire associatif frontal (cortex frontal eulamin\u00e9 par excellence).<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 46, qui occupe la convexit\u00e9 du gyrus frontal moyen, se d\u00e9marque par une couche IV granulaire interne d&rsquo;une nettet\u00e9 cristalline, prenant en \u00e9tau une couche IIIc aux cellules pyramidales puissantes et une couche Va tr\u00e8s dense. L&rsquo;aire 9, situ\u00e9e plus dorsalement sur le gyrus frontal sup\u00e9rieur, pr\u00e9sente une organisation laminaire l\u00e9g\u00e8rement plus diffuse, avec une couche IV plus \u00e9troite mais des cellules pyramidales g\u00e9antes dispers\u00e9es dans la sous-couche IIIc et V, sans jamais atteindre toutefois le gigantisme des cellules de Betz motrices.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences cognitives, ce complexe cytoarchitectonique h\u00e9berge les r\u00e9seaux neuronaux sous-tendant la m\u00e9moire de travail &mdash; la capacit\u00e9 de maintenir et de manipuler activement des informations mentales en l&rsquo;absence de stimuli sensoriels directs &mdash;, le contr\u00f4le inhibiteur des r\u00e9ponses impulsives, la flexibilit\u00e9 cognitive face aux r\u00e8gles changeantes de l&rsquo;environnement et la planification strat\u00e9gique d&rsquo;actions s\u00e9quentielles orient\u00e9es vers un but abstrait.<\/p>\n<h3>9.2 Le p\u00f4le frontal et le cortex orbitofrontal (aires 10, 11 et 47)<\/h3>\n<p>L&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 la plus rostrale et la face basilaire du lobe frontal regroupent les aires 10, 11 et 47 de Brodmann, des territoires qui ont connu l&rsquo;une des expansions morphologiques les plus frappantes au cours de l&rsquo;anthropogen\u00e8se :<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 10 de Brodmann (ou cortex frontopolaire) est, sur le plan surfacique, l&rsquo;une des plus vastes r\u00e9gions du manteau n\u00e9ocortical humain. Histologiquement, elle se caract\u00e9rise par une faible densit\u00e9 neuronale volumique, une vaste couche mol\u00e9culaire I et des couches supragranulaires hautement diff\u00e9renci\u00e9es aux arborisations dendritiques exceptionnellement ramifi\u00e9es. Elle est \u00e9galement l&rsquo;une des r\u00e9gions dont la my\u00e9linisation s&rsquo;ach\u00e8ve le plus tardivement au cours du neurod\u00e9veloppement, vers la fin de la troisi\u00e8me d\u00e9cennie de la vie. L&rsquo;aire 10 soutient des processus m\u00e9ta-cognitifs d&rsquo;une abstraction ultime : la coordination simultan\u00e9e de t\u00e2ches multiples (multitasking), le raisonnement contrefactuel (\u00ab ce qui aurait pu se passer si&#8230; \u00bb) et la prospective temporelle subjective \u00e0 tr\u00e8s long terme.<\/p>\n<p>Les aires 11 et 47 (orbitofrontales) tapissent la vo\u00fbte osseuse orbitaire. Leur cytoarchitecture r\u00e9v\u00e8le une structure h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de transition entre les aires limbiques m\u00e9siales et l&rsquo;isocortex dorsal, avec une couche IV souvent fluctuante. Ces r\u00e9gions sont indispensables au calcul de la valeur motivationnelle des stimuli, \u00e0 l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;inversion des r\u00e9compenses (*reversal learning*) et \u00e0 la r\u00e9gulation socio-\u00e9motionnelle des comportements instinctifs par l&rsquo;int\u00e9gration continue des signaux int\u00e9roceptifs autonomes.<\/p>\n<h3>9.3 Les aires motrices du langage : Broca (aires 44 et 45)<\/h3>\n<p>Au niveau de la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche (gyrus frontal inf\u00e9rieur) se niche le complexe anatomique de l&rsquo;aire motrice de Broca, immortalis\u00e9 cliniquement d\u00e8s 1861. Korbinian Brodmann a apport\u00e9 une contribution d\u00e9cisive \u00e0 la compr\u00e9hension de cette r\u00e9gion en r\u00e9v\u00e9lant qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas uniforme, mais compos\u00e9e de deux entit\u00e9s cytoarchitectoniques distinctes : l&rsquo;aire 44, correspondant \u00e0 la *pars opercularis*, et l&rsquo;aire 45, correspondant \u00e0 la *pars triangularis*.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 44 est une zone typiquement <strong>dysgranulaire<\/strong> : sa couche IV est quasi absente ou fragmentaire, infiltr\u00e9e par de volumineuses cellules pyramidales profondes issues de la sous-couche IIIc et de la couche V. Cette structure histologique interm\u00e9diaire la rapproche des cortex moteurs pr\u00e9moteurs de l&rsquo;aire 6. L&rsquo;aire 45, \u00e0 l&rsquo;inverse, est franchement <strong>granulaire<\/strong> : elle exhibe une couche IV nette, continue et bien d\u00e9limit\u00e9e, et se signale dans sa couche IIIc par de remarquables cellules pyramidales volumineuses et triangulaires (les neurones magnocellulaires de l&rsquo;aire 45).<\/p>\n<p>Cette divergence histologique correspond \u00e0 une double dissociation fonctionnelle magistrale au sein du langage articul\u00e9 :<br \/>\nl&rsquo;aire 44 dysgranulaire g\u00e8re la phonologie expressive, la programmation motrice articulatoire des s\u00e9quences de phon\u00e8mes et les calculs syntaxiques hi\u00e9rarchiques complexes ; l&rsquo;aire 45 granulaire est quant \u00e0 elle impliqu\u00e9e dans les processus s\u00e9mantiques ex\u00e9cutifs, la s\u00e9lection lexicale strat\u00e9gique et l&rsquo;acc\u00e8s guid\u00e9 aux concepts verbaux en m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les \u00e9tudes post-mortem modernes ont confirm\u00e9 que les aires 44 et 45 pr\u00e9sentent une asym\u00e9trie cytoarchitectonique interh\u00e9misph\u00e9rique significative : chez les individus droitiers, les volumes cellulaires et les connexions dendritiques de ces aires sont substantiellement plus d\u00e9velopp\u00e9s dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche que dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, fournissant la preuve histologique mat\u00e9rielle de la dominance h\u00e9misph\u00e9rique pour le langage.<\/p>\n<h2>10. Le syst\u00e8me paralimbique et le lobe cingulaire<\/h2>\n<h3>10.1 Le cortex cingulaire ant\u00e9rieur (aires 24, 25 et 32)<\/h3>\n<p>D\u00e9crivant une boucle au-dessus du genou du corps calleux sur la face m\u00e9diale des h\u00e9misph\u00e8res, le cortex cingulaire ant\u00e9rieur (CCA) regroupe les aires 24, 25 et 32 de Brodmann. Ces r\u00e9gions constituent un mod\u00e8le remarquable de cortex paralimbique de transition (m\u00e9socortex), faisant le pont entre le n\u00e9ocortex d&rsquo;association et les structures sous-corticales primitives de l&rsquo;\u00e9motion.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 24 pr\u00e9sente un profil architectural franchement <strong>agranulaire<\/strong> : la couche IV y fait totalement d\u00e9faut, laissant la couche III reposer directement sur une couche V \u00e9paisse et hyperplasique. L&rsquo;aire 32, qui lui fait cort\u00e8ge dorsalement, adopte un profil dysgranulaire. Mais la d\u00e9couverte histologique la plus spectaculaire r\u00e9alis\u00e9e dans ces r\u00e9gions &mdash; bien qu&rsquo;\u00e9tudi\u00e9e de mani\u00e8re exhaustive ult\u00e9rieurement par Constantin von Economo &mdash; r\u00e9side dans la pr\u00e9sence, au sein de la sous-couche Vb de l&rsquo;aire 24, de cellules morphologiquement uniques : les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article\/130\/4\/881\/319524\">neurones de von Economo<\/a> (ou neurones fusiformes).<\/p>\n<p>Ces neurones g\u00e9ants se caract\u00e9risent par un p\u00e9ricaryon \u00e9tir\u00e9 verticalement en fuseau, d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergent seulement deux troncs dendritiques sym\u00e9triques &mdash; l&rsquo;un apical pointant vers la couche I, l&rsquo;autre basal plongeant vers la substance blanche &mdash;, sans les ramifications lat\u00e9rales denses propres aux cellules pyramidales classiques. Pr\u00e9sents presque exclusivement chez les grands singes, les c\u00e9tac\u00e9s, les \u00e9l\u00e9phants et surtout chez l&rsquo;Homme, les neurones de von Economo sont consid\u00e9r\u00e9s comme un substrat phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9valuation intuitive ultrarapide dans des contextes sociaux et affectifs complexes.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 24 et l&rsquo;aire 25 (subg\u00e9nuale) sont les plaques tournantes du traitement de la douleur physique et morale, de la d\u00e9tection des conflits cognitifs et des erreurs d&rsquo;ex\u00e9cution, et de la r\u00e9gulation autonomique visc\u00e9rale de l&rsquo;humeur &mdash; l&rsquo;aire 25 \u00e9tant le site cible privil\u00e9gi\u00e9 de la stimulation c\u00e9r\u00e9brale profonde pour les d\u00e9pressions majeures r\u00e9fractaires.<\/p>\n<h3>10.2 Le cortex cingulaire post\u00e9rieur et r\u00e9trospl\u00e9nial (aires 23, 29, 30 et 31)<\/h3>\n<p>Enroul\u00e9 autour de l&rsquo;isthme et du spl\u00e9nium du corps calleux, le cortex cingulaire post\u00e9rieur englobe les aires 23 et 31, tandis que les aires 29 et 30 forment le cortex r\u00e9trospl\u00e9nial proprement dit. Cette r\u00e9gion se d\u00e9tache radicalement du cingulaire ant\u00e9rieur par une mutation cytoarchitectonique nette : la r\u00e9apparition vigoureuse et incontestable d&rsquo;une couche granulaire IV bien individualis\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;aire 23 est un cortex isocortical granulaire typique, avec une sous-couche Va condens\u00e9e et une couche IV continue. Les aires 29 et 30 r\u00e9trospl\u00e9niales forment une zone d&rsquo;\u00e9troite transition avec le complexe hippocampique, marqu\u00e9es par une r\u00e9duction laminaire et une forte densit\u00e9 cellulaire dans leurs couches superficielles.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel moderne, le complexe cingulaire post\u00e9rieur \/ r\u00e9trospl\u00e9nial est identifi\u00e9 comme le n\u0153ud structurel central (*hub*) du c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (en anglais <em>Default Mode Network<\/em> ou DMN). Ce r\u00e9seau pr\u00e9sente une activit\u00e9 m\u00e9tabolique maximale lorsque l&rsquo;individu est au repos, \u00e9mancip\u00e9 de toute contrainte attentionnelle externe directe, et s&rsquo;adonne \u00e0 la m\u00e9moire autobiographique r\u00e9trospective, \u00e0 l&rsquo;introspection, \u00e0 la navigation spatiale mentale et \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (capacit\u00e9 d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux \u00e0 autrui).<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;insula et ses transitions cytoarchitectoniques<\/h3>\n<p>Cach\u00e9e au tr\u00e9fonds de la scissure de Sylvius, enfouie sous les opercules frontal, pari\u00e9tal et temporal, la formation insulaire (le lobe de l&rsquo;insula de Reil) a repr\u00e9sent\u00e9 un d\u00e9fi cartographique redoutable pour Korbinian Brodmann, en raison de son repliement g\u00e9om\u00e9trique profond et de la courbure extr\u00eame de ses sillons.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse microscopique fine r\u00e9v\u00e8le que l&rsquo;insula ne constitue pas une entit\u00e9 histologique unitaire, mais s&rsquo;organise selon un gradient cytoarchitectonique continu &mdash; un continuum tripartite remarquable progressant de son p\u00f4le ant\u00e9ro-ventral vers son p\u00f4le post\u00e9ro-dorsal :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;insula ant\u00e9rieure :<\/strong> elle affiche une cytoarchitecture <em>agranulaire<\/em> d&rsquo;allure allocorticale et paralimbique, totalement d\u00e9pourvue de couche IV et riche en neurones fusiformes de von Economo dans ses strates profondes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;insula interm\u00e9diaire :<\/strong> elle pr\u00e9sente une texture <em>dysgranulaire<\/em>, marquant l&rsquo;apparition progressive d&rsquo;une couche granulaire interne clairsem\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;insula post\u00e9rieure :<\/strong> elle d\u00e9ploie un cortex <em>granulaire<\/em> (isocortical) pleinement d\u00e9velopp\u00e9, dot\u00e9 d&rsquo;une couche IV \u00e9paisse et de colonnes cellulaires radiaires remarquablement align\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce gradient histologique structurel sous-tend de mani\u00e8re directe l&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9quentielle de l&rsquo;int\u00e9roception humaine. Si l&rsquo;insula post\u00e9rieure granulaire re\u00e7oit et cartographie somatotopiquement les signaux primaires de l&rsquo;\u00e9tat physiologique du corps (temp\u00e9rature cutan\u00e9e, douleur visc\u00e9rale, rythme cardiaque, motilit\u00e9 gastro-intestinale), l&rsquo;insula ant\u00e9rieure agranulaire int\u00e8gre ces signaux bruts avec les contextes motivationnels et \u00e9motionnels pour faire \u00e9merger la conscience corporelle subjective de l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel (*feeling*) et le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9.<\/p>\n<h2>11. Critiques m\u00e9thodologiques, r\u00e9visions anatomiques et \u00e9coles rivales<\/h2>\n<h3>11.1 La rivalit\u00e9 scientifique avec l&rsquo;\u00e9cole my\u00e9loarchitectonique des Vogt<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 le triomphe historique ult\u00e9rieur de la carte de Brodmann, la publication de sa monographie en 1909 d\u00e9clencha des controverses d&rsquo;une extr\u00eame acrimonie au sein m\u00eame de la communaut\u00e9 neuroanatomique germanique, \u00e0 commencer par ses propres mentors : Oskar et C\u00e9cile Vogt.<\/p>\n<p>Les Vogt d\u00e9fendaient avec une intransigeance absolue la sup\u00e9riorit\u00e9 de la my\u00e9loarchitectonie (la coloration des fibres nerveuses my\u00e9linis\u00e9es selon la m\u00e9thode de Weigert) sur la cytoarchitectonie de Nissl. Selon eux, l&rsquo;agencement des fibres refl\u00e9tait de mani\u00e8re infiniment plus subtile et r\u00e9solutive les fronti\u00e8res fonctionnelles du cerveau. Alors que Brodmann s&rsquo;en \u00e9tait tenu \u00e0 une division parcimonieuse de cinquante-deux aires pour l&rsquo;ensemble du cortex humain, l&rsquo;\u00e9cole my\u00e9loarchitectonique des Vogt poussa la parcellation jusqu&rsquo;\u00e0 une hypersp\u00e9cialisation vertigineuse, d\u00e9coupant le manteau c\u00e9r\u00e9bral en plus de deux cents territoires distincts (ce que certains critiques ont raill\u00e9 sous le terme de \u00ab topographie topomaniaque \u00bb).<\/p>\n<p>Les Vogt reprochaient violemment \u00e0 Brodmann d&rsquo;avoir p\u00e9ch\u00e9 par simplification excessive et, pire encore, d&rsquo;avoir occult\u00e9 la variabilit\u00e9 interindividuelle majeure existant entre les cerveaux humains. Brodmann avait en effet synth\u00e9tis\u00e9 l&rsquo;ensemble de ses observations sous la forme d&rsquo;un sch\u00e9ma bidimensionnel unique &mdash; sa fameuse carte c\u00e9r\u00e9brale lat\u00e9rale et m\u00e9diale &mdash;, sans fournir de quantification statistique ni de mesure de dispersion morphologique d&rsquo;un individu \u00e0 un autre, une faiblesse m\u00e9thodologique r\u00e9elle que ses d\u00e9tracteurs ne manqu\u00e8rent pas d&rsquo;exploiter.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;atlas cytoarchitectonique de Constantin von Economo et Georg N. Koskinas<\/h3>\n<p>L&rsquo;effort le plus monumental et le plus rigoureux pour d\u00e9passer les approximations qualitatives de Brodmann vit le jour \u00e0 Vienne en 1925, avec la parution de l&rsquo;atlas titanesque du baron <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fnhum.2013.00581\/full\">Constantin von Economo<\/a> et de son collaborateur Georg N. Koskinas : <em>Die Cytoarchitektonik der Hirnrinde des erwachsenen Menschen<\/em>.<\/p>\n<p>Von Economo et Koskinas ont apport\u00e9 \u00e0 la cytoarchitectonie une dimension m\u00e9trique, st\u00e9r\u00e9ologique et volum\u00e9trique qui faisait d\u00e9faut \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Brodmann. Au lieu de descriptions subjectives, ils ont mesur\u00e9 syst\u00e9matiquement l&rsquo;\u00e9paisseur corticale absolue de chaque gyrus au microm\u00e8tre pr\u00e8s, calcul\u00e9 le volume du p\u00e9ricaryon des neurones dans chaque strate, et quantifi\u00e9 la densit\u00e9 num\u00e9rique des cellules par unit\u00e9 cubique de tissu gr\u00e2ce \u00e0 des quadrillages oculaires calibr\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce travail titanesque a abouti \u00e0 une classification structurale fondamentale en <strong>cinq classes fondamentales<\/strong> d&rsquo;isocortex pour l&rsquo;adulte :<br \/>\nle cortex agranulaire (classe 1, moteur) ; le cortex frontal (classe 2, granulaire \u00e0 grandes cellules) ; le cortex pari\u00e9tal (classe 3, granulaire \u00e0 cellules moyennes) ; le cortex polaire (classe 4, aminci et richement granulaire) ; et le cortex granulaire pur ou koniocortex (classe 5, sensoriel primaire).<\/p>\n<p>Bien que l&rsquo;atlas d&rsquo;Economo et Koskinas soit incontestablement sup\u00e9rieur \u00e0 celui de Brodmann sur les plans de la rigueur quantitative, de la qualit\u00e9 micrographique des planches et de la pr\u00e9cision st\u00e9r\u00e9ologique, sa nomenclature &mdash; fond\u00e9e sur des combinaisons complexes de lettres grecques et latines (par exemple *FA* pour le cortex moteur ou *OC* pour le cortex visuel primaire) &mdash; s&rsquo;av\u00e9ra trop lourde et complexe pour la pratique clinique courante, qui continua d&rsquo;adopter massivement la num\u00e9rotation intuitive de 1 \u00e0 52 instaur\u00e9e par Brodmann.<\/p>\n<h3>11.3 Les controverses du milieu du XXe si\u00e8cle : Lashley et Clark<\/h3>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00eame de la cartographie cytoarchitectonique fut la cible d&rsquo;attaques d\u00e9vastatrices men\u00e9es par des figures majeures de la neurophysiologie et de la psychologie exp\u00e9rimentale anglo-saxonne, en particulier Karl Lashley et Wilbur Clark.<\/p>\n<p>En 1946, Lashley et Clark publi\u00e8rent une critique virulente de l&rsquo;ensemble de la litt\u00e9rature cytoarchitectonique dans un article retentissant consacr\u00e9 au cortex de l&rsquo;at\u00e8le (*Ateles*). En comparant minutieusement les cartes contradictoires publi\u00e9es par Brodmann, Campbell, les Vogt et von Economo, ils mirent en exergue l&rsquo;absence flagrante de crit\u00e8res statistiques objectifs pour tracer les bordures entre les aires. Lashley affirma que nombre de ces fronti\u00e8res \u00e9taient de pures illusions d&rsquo;optique perceptives, induites par les courbures physiques des circonvolutions &mdash; un ph\u00e9nom\u00e8ne bien connu selon lequel la lamination se comprime au fond d&rsquo;un sulcus et s&rsquo;\u00e9tire au sommet d&rsquo;un gyrus &mdash; plut\u00f4t que par de r\u00e9elles mutations g\u00e9n\u00e9tiques du ph\u00e9notype cellulaire.<\/p>\n<p>Fort de ses exp\u00e9riences de l\u00e9sions corticales chez le rat &mdash; qui montraient que la perte de m\u00e9moire d&rsquo;un labyrinthe d\u00e9pendait de l&rsquo;\u00e9tendue globale du cortex d\u00e9truit plut\u00f4t que de la localisation histologique pr\u00e9cise de la l\u00e9sion &mdash;, Lashley ressuscita le concept d&rsquo;\u00ab action de masse \u00bb et d&rsquo;\u00ab \u00e9quipotentialit\u00e9 \u00bb corticale. Pour Lashley, le manteau c\u00e9r\u00e9bral \u00e9tait dot\u00e9 d&rsquo;une formidable plasticit\u00e9 fonctionnelle, et vouloir enfermer des facult\u00e9s psychologiques complexes dans les cinquante-deux compartiments rigides dessin\u00e9s \u00e0 la main par Brodmann constituait un anachronisme structuraliste st\u00e9rile.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage contemporain de Brodmann en neuroimagerie et sciences cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;adoption des aires de Brodmann comme standard en neuroimagerie fonctionnelle<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les critiques d\u00e9constructivistes de Lashley, l&rsquo;av\u00e8nement technologique de la neuroimagerie fonctionnelle dans le dernier quart du XXe si\u00e8cle &mdash; d&rsquo;abord avec la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP), puis avec l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) &mdash; a propuls\u00e9 Korbinian Brodmann au sommet de la visibilit\u00e9 scientifique mondiale.<\/p>\n<p>Confront\u00e9s \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tiqueter anatomiquement les clusters d&rsquo;activation m\u00e9tabolique et h\u00e9modynamique (signal BOLD) observ\u00e9s chez des sujets vivants accomplissant des t\u00e2ches cognitives, les pionniers de la neuroimagerie ont cherch\u00e9 un langage universel. C&rsquo;est l&rsquo;adoption du syst\u00e8me de coordonn\u00e9es st\u00e9r\u00e9otaxiques normalis\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.scirp.org\/(S(351jmbntvnsjt1aadkposzje))\/reference\/ReferencesPapers.aspx?ReferenceID=1295245\">Jean Talairach et Pierre Tournoux<\/a> en 1988 qui scella le destin moderne de l&rsquo;\u0153uvre de Brodmann. Talairach et Tournoux ont en effet projet\u00e9 les contours approximatifs des cinquante-deux aires de Brodmann sur leur atlas proportionnel tridimensionnel bas\u00e9 sur la commissure ant\u00e9rieure et la commissure post\u00e9rieure (rep\u00e8res AC-PC).<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, les algorithmes de r\u00e9f\u00e9rence plan\u00e9taire de la neuroimagerie computationnelle, tels que SPM (*Statistical Parametric Mapping*), FSL ou AFNI, ont syst\u00e9matiquement int\u00e9gr\u00e9 les cartes num\u00e9rot\u00e9es de Brodmann dans leurs modules d&rsquo;\u00e9tiquetage automatis\u00e9. Tout neuroscientifique visualisant un pic d&rsquo;activation dans une t\u00e2che de fluence verbale le d\u00e9signait imm\u00e9diatement sous le code \u00ab BA45 \u00bb (*Brodmann Area 45*). Pourtant, cette transposition num\u00e9rique recelait un biais m\u00e9thodologique consid\u00e9rable : elle appliquait des transformations g\u00e9om\u00e9triques lin\u00e9aires rigides sur des donn\u00e9es fonctionnelles \u00e0 basse r\u00e9solution spatiale pour les faire correspondre \u00e0 un sch\u00e9ma cytoarchitectonique manuel h\u00e9rit\u00e9 de 1909 et \u00e9tabli sur un seul h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral diss\u00e9qu\u00e9, ignorant la plasticit\u00e9 et la variabilit\u00e9 interindividuelle monumentale de la structure cellulaire r\u00e9elle.<\/p>\n<h3>12.2 La cytoarchitectonie probabiliste computationnelle : le projet Julich-Brain<\/h3>\n<p>Pour combler le foss\u00e9 b\u00e9ant s\u00e9parant la mod\u00e9lisation statistique de l&rsquo;imagerie contemporaine et la r\u00e9alit\u00e9 microscopique des tissus humains, une \u00e9quipe de neuroanatomistes allemands d&rsquo;exception &mdash; dirig\u00e9e initialement par Karl Zilles puis par Katrin Amunts au sein du Centre de recherche de J\u00fclich &mdash; a entrepris, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1990, une refondation totale de la cytoarchitectonie : le projet <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fnhum.2020.00212\/full\">Julich-Brain<\/a>.<\/p>\n<p>La m\u00e9thodologie d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 J\u00fclich rompt d\u00e9finitivement avec l&rsquo;appr\u00e9ciation qualitative \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu. Les chercheurs ont collect\u00e9 des dizaines d&rsquo;enc\u00e9phales post-mortem humains sains, les ont fix\u00e9s, inclus et d\u00e9bit\u00e9s en coupes s\u00e9rielles compl\u00e8tes teintes au cr\u00e9syl violet. Chaque coupe a \u00e9t\u00e9 num\u00e9ris\u00e9e par microscopie optique \u00e0 tr\u00e8s haute r\u00e9solution, puis soumise \u00e0 un traitement d&rsquo;image automatis\u00e9. Des profils d&rsquo;intensit\u00e9 en niveaux de gris (GLI pour <em>Grey Level Index<\/em>) sont trac\u00e9s orthogonalement \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9paisseur du manteau cortical, de la pie-m\u00e8re \u00e0 la substance blanche, g\u00e9n\u00e9rant des courbes biom\u00e9triques pr\u00e9cises de la densit\u00e9 cellulaire.<\/p>\n<p>Des algorithmes statistiques d&rsquo;analyse multivari\u00e9e et de d\u00e9tection de points de rupture d\u00e9terminent ensuite avec une objectivit\u00e9 math\u00e9matique absolue l&#8217;emplacement des fronti\u00e8res cytoarchitectoniques. Les cerveaux sont reconstruits informatiquement en trois dimensions, r\u00e9align\u00e9s dans l&rsquo;espace st\u00e9r\u00e9otaxique standard du MNI (*Montreal Neurological Institute*), et superpos\u00e9s. Le r\u00e9sultat n&rsquo;est plus une carte unitaire rigide, mais un <strong>atlas cytoarchitectonique probabiliste tridimensionnel<\/strong>. Pour chaque voxel de l&rsquo;espace c\u00e9r\u00e9bral, le chercheur dispose d\u00e9sormais d&rsquo;une probabilit\u00e9 math\u00e9matique (par exemple : \u00ab ce voxel a 85 % de chances d&rsquo;appartenir \u00e0 l&rsquo;aire 44 et 15 % de chances d&rsquo;appartenir \u00e0 l&rsquo;aire 45 \u00bb), int\u00e9grant pleinement la variabilit\u00e9 biologique entre individus.<\/p>\n<h3>12.3 Vers une cartographie multimodale moderne : l&rsquo;int\u00e9gration structure-fonction<\/h3>\n<p>Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s sa formulation, l&rsquo;ambition fondatrice de Korbinian Brodmann &mdash; lier de mani\u00e8re indissociable la structure architecturale intime du cerveau \u00e0 la fonction vivante &mdash; a trouv\u00e9 sa cons\u00e9cration ultime dans les grands consortiums mondiaux contemporains, \u00e0 l&rsquo;image du <em>Human Connectome Project<\/em> (HCP). En 2016, l&rsquo;\u00e9quipe de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature18933\">Matthew Glasser et David Van Essen<\/a> a publi\u00e9 dans la revue <em>Nature<\/em> une parcellation semi-automatis\u00e9e r\u00e9volutionnaire du cortex c\u00e9r\u00e9bral humain en 180 aires distinctes par h\u00e9misph\u00e8re.<\/p>\n<p>Ce chef-d&rsquo;\u0153uvre contemporain ne repose plus sur une technique unique, mais sur une approche multimodale int\u00e9gr\u00e9e chez des centaines de sujets vivants \u00e0 tr\u00e8s haute r\u00e9solution spatiale. Il combine simultan\u00e9ment des mesures d&rsquo;\u00e9paisseur corticale par IRM structurale, des indices de teneur en my\u00e9line par le ratio T1\/T2, des donn\u00e9es d&rsquo;activation par IRMf li\u00e9e \u00e0 des t\u00e2ches multiples, des cartes de connectivit\u00e9 fonctionnelle au repos et des trajectographies de connectivit\u00e9 structurelle par IRM de diffusion (DTI).<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de cette cartographie multimodale moderne est saisissant : loin d&rsquo;avoir an\u00e9anti l&rsquo;\u00e9difice b\u00e2ti par Korbinian Brodmann, les atlas computationnels contemporains en confirment la stup\u00e9fiante pertinence globale. Dans une immense majorit\u00e9 de cas, les fronti\u00e8res multimodales r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par la connectivit\u00e9 fonctionnelle et la my\u00e9line co\u00efncident de mani\u00e8re quasi millim\u00e9trique avec les d\u00e9limitations cytoarchitectoniques que le savant allemand avait trac\u00e9es \u00e0 la plume, arm\u00e9 de son seul microscope achromatique, dans son laboratoire berlinois du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. L&rsquo;\u0153uvre de Brodmann n&rsquo;\u00e9tait donc pas une hallucination structuraliste, mais une lecture proph\u00e9tique de la grammaire fondamentale du manteau cortical, dont les neurosciences du XXIe si\u00e8cle continuent d&rsquo;\u00e9crire les chapitres les plus fascinants.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Amunts, K., &amp; Zilles, K. (2015). Architectonic mapping of the human brain beyond Brodmann. <em>Neuron<\/em>, 88(6), 1086-1107. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2015.12.001\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2015.12.001<\/a><\/li>\n<li>Amunts, K., Mohlberg, H., Bludau, S., &amp; Zilles, K. (2020). Julich-Brain: A 3D probabilistic atlas of the human brain&rsquo;s cytoarchitecture. <em>Science<\/em>, 369(6506), 988-992. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.abb4588\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.abb4588<\/a><\/li>\n<li>Brodmann, K. (1909). <em>Vergleichende Lokalisationslehre der Grosshirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Brodmann, K. (2006). <em>Brodmann&rsquo;s Localisation in the Cerebral Cortex<\/em> (L. J. Garey, Trad. &amp; \u00c9d.). Springer Science &amp; Business Media. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-0-387-26919-1\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-0-387-26919-1<\/a><\/li>\n<li>Economo, C. von, &amp; Koskinas, G. N. (1925). <em>Die Cytoarchitektonik der Hirnrinde des erwachsenen Menschen<\/em>. Julius Springer.<\/li>\n<li>Glasser, M. F., Coalson, T. S., Robinson, E. C., Hacker, C. D., Harwell, J., Yacoub, E., Ugurbil, K., Andersson, J., Beckmann, C. F., Jenkinson, M., Smith, S. M., &amp; Van Essen, D. C. (2016). A multi-modal parcellation of human cerebral cortex. <em>Nature<\/em>, 536(7615), 171-178. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature18933\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature18933<\/a><\/li>\n<li>Lashley, K. S., &amp; Clark, G. (1946). The cytoarchitecture of the cerebral cortex of <em>Ateles<\/em>: A critical examination of architectonic studies. <em>Journal of Comparative Neurology<\/em>, 85(2), 223-305. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.900850207\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cne.900850207<\/a><\/li>\n<li>Nissl, F. (1894). Ueber eine neue Untersuchungsmethode des Centralorgans speciell zur Feststellung der Localisation der Nervenzellen. <em>Centralblatt f\u00fcr Nervenheilkunde und Psychiatrie<\/em>, 17, 337-344.<\/li>\n<li>Talairach, J., &amp; Tournoux, P. (1988). <em>Co-planar stereotaxic atlas of the human brain: 3-Dimensional proportional system: An approach to cerebral imaging<\/em>. Georg Thieme Verlag.<\/li>\n<li>Vogt, C., &amp; Vogt, O. (1919). Allgemeinere Ergebnisse unserer Hirnforschung. <em>Journal f\u00fcr Psychologie und Neurologie<\/em>, 25, 279-461.<\/li>\n<li>Zilles, K., &amp; Amunts, K. (2010). 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