{"id":4047,"date":"2026-09-11T04:53:06","date_gmt":"2026-09-11T04:53:06","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/test-du-wug-acquisition-du-langage-jean-berko-gleason\/"},"modified":"2026-09-11T04:53:06","modified_gmt":"2026-09-11T04:53:06","slug":"test-du-wug-acquisition-du-langage-jean-berko-gleason","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=test-du-wug-acquisition-du-langage-jean-berko-gleason","title":{"rendered":"Le test du Wug (Acquisition du langage) &#8211; Jean Berko Gleason"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;acquisition du langage chez l&rsquo;enfant constitue l&rsquo;un des chapitres les plus fascinants des sciences cognitives modernes. Longtemps domin\u00e9e par des conjectures philosophiques et des th\u00e9ories intuitives d&rsquo;inspiration empiriste, la question de savoir comment un jeune individu parvient, en quelques ann\u00e9es seulement, \u00e0 ma\u00eetriser le syst\u00e8me combinatoire d&rsquo;une langue naturelle est demeur\u00e9e sans r\u00e9ponse exp\u00e9rimentale directe jusqu&rsquo;au milieu du XXe si\u00e8cle. C&rsquo;est dans ce contexte de refonte conceptuelle qu&rsquo;une jeune chercheuse de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard et du Radcliffe College, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bu.edu\/linguistics\/people\/faculty\/gleason\/\">Jean Berko Gleason<\/a>, a con\u00e7u en 1958 un protocole m\u00e9thodologique d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9sarmante et d&rsquo;une port\u00e9e th\u00e9orique consid\u00e9rable : le test du Wug (<em>The Wug Test<\/em>). En introduisant pour la premi\u00e8re fois des cr\u00e9atures imaginaires d\u00e9sign\u00e9es par des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Logatome\">pseudomots<\/a> rigoureusement calibr\u00e9s, cette exp\u00e9rience a apport\u00e9 une d\u00e9monstration irr\u00e9futable de la productivit\u00e9 du syst\u00e8me linguistique de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Avant cette publication fondatrice intitul\u00e9e <em>The Child&rsquo;s Learning of English Morphology<\/em>, le paradigme dominant assimilait l&rsquo;apprentissage linguistique \u00e0 un processus d&rsquo;imitation passive, fond\u00e9 sur la m\u00e9morisation associative et le renforcement des r\u00e9ponses vocales par l&rsquo;entourage. On supposait que si un enfant disait \u00ab chiens \u00bb, c&rsquo;\u00e9tait simplement parce qu&rsquo;il avait entendu ce terme auparavant et que son cerveau en avait conserv\u00e9 la trace auditive. Jean Berko Gleason a renvers\u00e9 cette perspective en posant une question radicale : que se passe-t-il lorsqu&rsquo;un enfant est confront\u00e9 \u00e0 un objet ou un \u00eatre qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais vu, associ\u00e9 \u00e0 un mot qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais entendu de sa vie ? S&rsquo;il est capable de produire spontan\u00e9ment le pluriel correct de ce mot in\u00e9dit, alors son comportement ne peut en aucun cas r\u00e9sulter d&rsquo;un simple souvenir acoustique. Il prouve de mani\u00e8re \u00e9clatante qu&rsquo;il applique une r\u00e8gle interne, g\u00e9n\u00e9rative et productive, capable de s&rsquo;\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;infini \u00e0 de nouvelles r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une analyse exhaustive de cette exp\u00e9rience s\u00e9minale qui a pos\u00e9 les fondations de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psycholinguistique\">psycholinguistique d\u00e9veloppementale<\/a>. De son ancrage dans les querelles \u00e9pist\u00e9mologiques des ann\u00e9es 1950 opposant b\u00e9havioristes et pionniers du cognitivisme, jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9percussions contemporaines dans l&rsquo;\u00e9valuation des grands mod\u00e8les de langage et le diagnostic des pathologies neurod\u00e9veloppementales, nous explorerons les rouages m\u00e9thodologiques, phonologiques et conceptuels du test du Wug. \u00c0 travers l&rsquo;histoire de ce petit oiseau stylis\u00e9 devenu l&#8217;embl\u00e8me de toute une discipline, c&rsquo;est le fonctionnement intime de la cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique humaine qui se donne \u00e0 voir dans toute sa rigueur formelle.<\/p>\n<h2>1. Introduction et contexte historique de l&rsquo;exp\u00e9rience de Jean Berko Gleason (1958)<\/h2>\n<h3>1.1 Le paysage th\u00e9orique de la linguistique des ann\u00e9es 1950<\/h3>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1950, la psychologie et la linguistique am\u00e9ricaines demeurent largement sous la coupe du paradigme b\u00e9havioriste, dont la figure tut\u00e9laire est alors le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Burrhus_Frederic_Skinner\">B. F. Skinner<\/a>. Dans cette perspective, le langage humain est appr\u00e9hend\u00e9 comme un \u00ab comportement verbal \u00bb (<em>Verbal Behavior<\/em>, publi\u00e9 par Skinner en 1957), r\u00e9ductible \u00e0 des cha\u00eenes d&rsquo;associations stimulus-r\u00e9ponse consolid\u00e9es par des m\u00e9canismes de renforcement op\u00e9rant. Selon les postulats b\u00e9havioristes, l&rsquo;enfant na\u00eet comme une cire vierge (<em>tabula rasa<\/em>) et int\u00e9riorise le vocabulaire ainsi que les structures grammaticales par le biais d&rsquo;un mim\u00e9tisme rigoureux : chaque production phon\u00e9tique exacte est r\u00e9compens\u00e9e par l&rsquo;approbation de l&rsquo;adulte, tandis que les \u00e9carts sont graduellement \u00e9limin\u00e9s par extinction ou correction. Ce mod\u00e8le excluait par principe tout recours \u00e0 des repr\u00e9sentations mentales inobservables ou \u00e0 des m\u00e9canismes cognitifs internes d&rsquo;abstraction formelle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, une contestation \u00e9pist\u00e9mologique majeure commence \u00e0 \u00e9merger sous l&rsquo;impulsion de jeunes linguistes, au premier rang desquels figure <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noam_Chomsky\">Noam Chomsky<\/a>. En publiant <em>Syntactic Structures<\/em> en 1957, puis sa critique d\u00e9vastatrice de l&rsquo;ouvrage de Skinner en 1959, Chomsky \u00e9nonce la th\u00e8se de la cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique et formule le probl\u00e8me central de la pauvret\u00e9 du stimulus. Chomsky affirme que les donn\u00e9es linguistiques primaires auxquelles l&rsquo;enfant est expos\u00e9 sont intrins\u00e8quement finies, lacunaires et souvent d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9es (mots coup\u00e9s, h\u00e9sitations, faux d\u00e9parts). Malgr\u00e9 cette insuffisance des donn\u00e9es observables, tout enfant acquiert en un temps record la capacit\u00e9 de comprendre et de produire un nombre potentiellement infini de phrases qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais entendues auparavant. Ce constat sugg\u00e8re l&rsquo;existence de m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9ratifs sous-jacents, d&rsquo;une pr\u00e9disposition biologique ou d&rsquo;une architecture mentale complexe permettant d&rsquo;induire des r\u00e8gles abstraites.<\/p>\n<p>Toutefois, en cette fin des ann\u00e9es 1950, la linguistique chomskienne naissante reste essentiellement formelle et d\u00e9ductive ; elle manque cruellement de donn\u00e9es exp\u00e9rimentales directes issues de l&rsquo;observation contr\u00f4l\u00e9e d&rsquo;enfants en bas \u00e2ge. Les m\u00e9thodes empiriques de l&rsquo;\u00e9poque se cantonnent majoritairement \u00e0 l&rsquo;enregistrement longitudinal d&rsquo;\u00e9chantillons de langage spontan\u00e9 dans des journaux de bord parentaux. Il devenait m\u00e9thodologiquement imp\u00e9ratif de concevoir un protocole exp\u00e9rimental capable de soumettre ces th\u00e9ories rivales \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits, en apportant la preuve empirique et chiffr\u00e9e que les enfants ne se contentent pas de reproduire des s\u00e9quences apprises, mais appliquent activement des op\u00e9rations morphologiques r\u00e9gies par des r\u00e8gles abstraites.<\/p>\n<h3>1.2 La trajectoire acad\u00e9mique de Jean Berko Gleason et la gen\u00e8se de l&rsquo;\u00e9tude<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette atmosph\u00e8re d&rsquo;effervescence intellectuelle et de rupture paradigmatique que s&rsquo;inscrit la formation doctorale de Jean Berko (devenue plus tard <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Berko_Gleason\">Jean Berko Gleason<\/a>). \u00c9tudiante au Radcliffe College, l&rsquo;institution f\u00e9minine coordonn\u00e9e avec l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, elle suit un parcours hautement interdisciplinaire qui fait dialoguer la linguistique formelle, la psychologie clinique et l&rsquo;anthropologie. \u00c0 Harvard, elle int\u00e8gre un groupe de recherche pionnier qui est en train de forger l&rsquo;identit\u00e9 m\u00eame de la psycholinguistique moderne, sous la houlette de figures embl\u00e9matiques comme le psychologue social Roger Brown et le neurologue Eric Lenneberg, qui pr\u00e9figure les bases biologiques du langage.<\/p>\n<p>Sous la direction de Roger Brown, Jean Berko s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re dont les concepts linguistiques th\u00e9oriques peuvent \u00eatre op\u00e9rationnalis\u00e9s chez de tr\u00e8s jeunes sujets parlants. Elle prend conscience d&rsquo;une faille m\u00e9thodologique r\u00e9currente dans les \u00e9tudes d\u00e9veloppementales ant\u00e9rieures : lorsque l&rsquo;on demande \u00e0 un enfant de compl\u00e9ter une phrase comportant des mots familiers de sa langue maternelle (comme former le pluriel de \u00ab chat \u00bb ou le pass\u00e9 de \u00ab marcher \u00bb), il est strictement impossible de distinguer ce qui rel\u00e8ve de la simple r\u00e9citation mn\u00e9sique de ce qui proc\u00e8de d&rsquo;un calcul morphologique autonome. L&rsquo;enfant pourrait tout simplement avoir entendu le mot \u00ab chats \u00bb des centaines de fois dans son environnement quotidien et en r\u00e9p\u00e9ter la trace lexicale sans jamais avoir extrait la r\u00e8gle morphologique de pluralisation.<\/p>\n<p>Guid\u00e9e par cette intuition fondamentale, Berko se donne pour mission d&rsquo;\u00e9laborer une proc\u00e9dure standardis\u00e9e, reproductible et accessible \u00e0 des enfants n&rsquo;ayant pas encore appris \u00e0 lire ou \u00e0 \u00e9crire. Elle comprend que pour observer la comp\u00e9tence morphologique \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur, il faut court-circuiter compl\u00e8tement la m\u00e9moire lexicale. La t\u00e2che devait \u00eatre suffisamment engageante pour retenir l&rsquo;attention d&rsquo;enfants d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire, tout en satisfaisant aux exigences les plus strictes de la phonotaxe et de la phonologie distributionnelle. C&rsquo;est de cette \u00e9quation que na\u00eet l&rsquo;id\u00e9e g\u00e9niale d&rsquo;utiliser des pseudomots combin\u00e9s \u00e0 des stimuli visuels attrayants.<\/p>\n<h3>1.3 La probl\u00e9matique centrale : m\u00e9morisation par c\u0153ur versus r\u00e8gles int\u00e9rioris\u00e9es<\/h3>\n<p>La question scientifique fondamentale pos\u00e9e par Jean Berko Gleason se formule ainsi : la morphologie chez l&rsquo;enfant se r\u00e9sume-t-elle \u00e0 un inventaire m\u00e9moris\u00e9 de formes lexicales individualis\u00e9es, ou repose-t-elle sur un syst\u00e8me int\u00e9rioris\u00e9 de r\u00e8gles formelles productives ? Dans la perspective associationniste h\u00e9rit\u00e9e du b\u00e9haviorisme, le lexique mental d&rsquo;un enfant de quatre ans est con\u00e7u comme un r\u00e9pertoire statique d&rsquo;associations son-sens. Si cette hypoth\u00e8se est exacte, l&rsquo;enfant est incapable d&rsquo;appliquer une flexion morphologique correcte \u00e0 une unit\u00e9 linguistique qui ne figure pas pr\u00e9alablement dans sa m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un syst\u00e8me \u00e0 base de r\u00e8gles postule que l&rsquo;enfant proc\u00e8de \u00e0 une analyse structurale des r\u00e9gularit\u00e9s de son environnement linguistique. Il d\u00e9compose implicitement les formes entendues en constituants minimaux (les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Morph%C3%A8me\">morph\u00e8mes<\/a>) et isole des principes op\u00e9rationnels du type : \u00ab pour indiquer la pluralit\u00e9 d&rsquo;un nom, j&rsquo;ajoute un suffixe sp\u00e9cifique dont la r\u00e9alisation phon\u00e9tique exacte d\u00e9pend de la nature acoustique de la consonne finale de la racine \u00bb. D\u00e8s lors que cette r\u00e8gle est assimil\u00e9e, elle devient autonome par rapport au stock de mots appris et peut s&rsquo;appliquer instantan\u00e9ment \u00e0 n&rsquo;importe quel item entrant respectant les conditions phonotactiques requises.<\/p>\n<p>Pour trancher d\u00e9finitivement entre ces deux visions de l&rsquo;esprit humain, l&rsquo;observation passive des interactions verbales spontan\u00e9es s&rsquo;av\u00e9rait insuffisante. Les journaux parentaux de l&rsquo;\u00e9poque regorgeaient d&rsquo;anecdotes sur des r\u00e9gularisations fautives (comme un enfant anglophone disant <em>comed<\/em> au lieu de <em>came<\/em>, ou un enfant francophone disant \u00ab il a prendu \u00bb au lieu de \u00ab il a pris \u00bb), qui fournissaient d\u00e9j\u00e0 de pr\u00e9cieux indices d&rsquo;un m\u00e9canisme de surg\u00e9n\u00e9ralisation. Cependant, ces observations qualitatives ne permettaient ni de quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment le ph\u00e9nom\u00e8ne, ni de mesurer syst\u00e9matiquement l&rsquo;influence des contrastes phonologiques sous-jacents. L&rsquo;exp\u00e9rimentation du Wug Test a permis d&rsquo;introduire pour la premi\u00e8re fois une m\u00e9thode de variation contr\u00f4l\u00e9e des contextes morphophonologiques.<\/p>\n<h2>2. Le protocole exp\u00e9rimental du test du Wug : Conception et m\u00e9thodologie<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;introduction pionni\u00e8re des pseudomots dans l&rsquo;\u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport m\u00e9thodologique le plus remarquable de Jean Berko Gleason r\u00e9side dans l&rsquo;usage syst\u00e9matique de pseudomots (ou logatomes), c&rsquo;est-\u00e0-dire des unit\u00e9s lexicales invent\u00e9es de toutes pi\u00e8ces mais parfaitement conformes aux contraintes structurales de la langue cible. Pour son exp\u00e9rimentation sur l&rsquo;anglais am\u00e9ricain, la chercheuse a forg\u00e9 une s\u00e9rie d&rsquo;items monosyllabiques et dissyllabiques respectant scrupuleusement la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Phonotaxe\">phonotaxe<\/a> de l&rsquo;anglais, \u00e0 l&rsquo;instar de <em>wug<\/em> \/w\u028c\u0261\/, <em>gutch<\/em> \/\u0261\u028ct\u0283\/, <em>kazh<\/em> \/k\u00e6\u0292\/, <em>tor<\/em> \/t\u0254\u02d0\u0279\/, <em>lun<\/em> \/l\u028cn\/, <em>cra<\/em> \/k\u0279e\u026a\/, <em>niz<\/em> \/n\u026az\/, ou encore <em>tass<\/em> \/t\u00e6s\/. Aucun de ces termes ne renvoyait \u00e0 un objet r\u00e9el ou \u00e0 un concept pr\u00e9existant dans la culture des sujets examin\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9pist\u00e9mologique de ce choix r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9limination absolue du facteur de familiarit\u00e9 lexicale. Face au mot <em>wug<\/em>, un enfant ne dispose d&rsquo;aucun historique d&rsquo;apprentissage pr\u00e9alable, d&rsquo;aucun conditionnement op\u00e9rant, et n&rsquo;a jamais re\u00e7u le moindre renforcement positif ou n\u00e9gatif de la part de ses parents quant \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;en d\u00e9cliner les formes. L&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant est plac\u00e9 devant une t\u00e2che de computation linguistique pure : pour produire la forme fl\u00e9chie requise par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, il est oblig\u00e9 d&rsquo;extraire la substance phonologique de la racine invent\u00e9e et de lui appliquer les transformations morphologiques dont il dispose dans sa grammaire interne.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le choix des terminaisons des pseudomots a \u00e9t\u00e9 minutieusement orchestr\u00e9 par Berko Gleason afin de tester syst\u00e9matiquement la totalit\u00e9 des variantes allomorphiques existant dans la grammaire de l&rsquo;anglais. L&rsquo;inventaire des items n&rsquo;a donc pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli au hasard : chaque logatome constituait un pi\u00e8ge ou un test phon\u00e9tique pr\u00e9cis, destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler si l&rsquo;enfant ma\u00eetrisait non seulement l&rsquo;adjonction globale d&rsquo;un morph\u00e8me de pluriel ou de pass\u00e9, mais \u00e9galement les ajustements phon\u00e9tiques fins impos\u00e9s par l&rsquo;environnement segmental contigu.<\/p>\n<h3>2.2 Dispositif visuel et structure des amorces verbales<\/h3>\n<p>Consciente que l&rsquo;attention d&rsquo;enfants de quatre \u00e0 sept ans est fluctuante et qu&rsquo;une t\u00e2che formelle de d\u00e9contextualisation linguistique peut g\u00e9n\u00e9rer de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ou un d\u00e9sengagement cognitif, Jean Berko Gleason a imagin\u00e9 un dispositif visuel extr\u00eamement ludique et accessible. Elle a elle-m\u00eame dessin\u00e9, \u00e0 l&rsquo;encre noire sur des fiches cartonn\u00e9es rigides de format standardis\u00e9, des cr\u00e9atures imaginaires stylis\u00e9es, des petits oiseaux dodus aux formes arrondies, des animaux hybrides anthropomorphes, ainsi que des personnages ex\u00e9cutant des gestes bizarres ou manipulant des ustensiles inconnus.<\/p>\n<p>La passation s&rsquo;articulait autour d&rsquo;un protocole d&rsquo;\u00e9licitation par compl\u00e8tement de phrase (<em>cloze task<\/em>), soutenu par un pointage visuel rigoureusement chronom\u00e9tr\u00e9. Pour l&rsquo;item princeps qui donnera son nom au test, l&rsquo;exp\u00e9rimentatrice pr\u00e9sentait la premi\u00e8re carte montrant une petite cr\u00e9ature ressemblant \u00e0 un oiseau et d\u00e9clarait solennellement :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab <em>This is a wug.<\/em> \u00bb (\u00ab Ceci est un wug. \u00bb)<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentatrice tournait ensuite la page ou d\u00e9signait une seconde illustration montrant deux cr\u00e9atures identiques c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, et poursuivait son amorce syntaxique :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab <em>Now there is another one. There are two of them. There are two&#8230;<\/em> \u00bb (\u00ab Maintenant, il y en a un autre. Il y en a deux. Il y a deux&#8230; \u00bb)<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 cet instant pr\u00e9cis, l&rsquo;exp\u00e9rimentatrice s&rsquo;interrompait et laissait la voix suspendue sur une intonation montante d&rsquo;attente, incitant l&rsquo;enfant \u00e0 combler la lacune syntaxique par le terme appropri\u00e9 : <em>wugs<\/em> \/w\u028c\u0261z\/. L&rsquo;ensemble du protocole \u00e9tait pens\u00e9 comme un jeu de devinette interactif, d\u00e9pourvu de tout jugement sanctionnant la mauvaise r\u00e9ponse, cr\u00e9ant un cadre psychologique s\u00e9curisant propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une parole spontan\u00e9e et authentique.<\/p>\n<h3>2.3 Constitution de la cohorte exp\u00e9rimentale et proc\u00e9dure de passation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9chantillon de l&rsquo;\u00e9tude princeps de 1958 comprenait un total de 80 enfants, r\u00e9partis en deux sous-groupes d&rsquo;\u00e2ge distincts afin de capter une perspective d\u00e9veloppementale transversale. Le premier groupe \u00e9tait constitu\u00e9 de 56 enfants scolaris\u00e9s en classe de maternelle (<em>preschool<\/em> et <em>kindergarten<\/em>), \u00e2g\u00e9s de 4 ans \u00e0 5 ans et demi. Le second groupe comprenait 24 enfants plus \u00e2g\u00e9s, inscrits en premi\u00e8re ann\u00e9e de l&rsquo;enseignement primaire (<em>first grade<\/em>), \u00e2g\u00e9s de 5 ans et demi \u00e0 7 ans. Tous les sujets \u00e9taient des locuteurs natifs de l&rsquo;anglais am\u00e9ricain, issus de la r\u00e9gion m\u00e9tropolitaine de Boston dans le Massachusetts, sans ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux, neurologiques ou auditifs signal\u00e9s.<\/p>\n<p>Fait m\u00e9thodologique capital pour l&rsquo;\u00e9poque, Jean Berko Gleason a \u00e9galement int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 son protocole un groupe de contr\u00f4le compos\u00e9 de 12 adultes universitaires. Ce groupe t\u00e9moin avait pour fonction d&rsquo;\u00e9tablir la norme linguistique absolue de la communaut\u00e9 adulte : il permettait de v\u00e9rifier que les adultes s&rsquo;accordaient de mani\u00e8re unanime sur les flexions attendues pour les pseudomots cr\u00e9\u00e9s, validant ainsi la coh\u00e9rence interne du mat\u00e9riel exp\u00e9rimental. Les adultes se sont montr\u00e9s d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 absolue, produisant \u00e0 100 % les allomorphes morphophonologiques cibl\u00e9s par l&rsquo;exp\u00e9rimentatrice.<\/p>\n<p>La passation du test \u00e9tait individuelle et durait environ dix \u00e0 quinze minutes par participant. Afin de garantir l&rsquo;absence totale d&rsquo;art\u00e9facts li\u00e9s \u00e0 la prosodie ou \u00e0 la prononciation, les amorces verbales \u00e9taient prononc\u00e9es de mani\u00e8re uniforme. Les exp\u00e9rimentateurs veillaient tout particuli\u00e8rement \u00e0 ne jamais faire entendre de phon\u00e8mes r\u00e9siduels ou de chuchotements qui auraient pu servir d&rsquo;amor\u00e7age acoustique pour la consonne finale. Les r\u00e9ponses des enfants \u00e9taient transcrites en direct \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alphabet_phon%C3%A9tique_international\">Alphabet Phon\u00e9tique International (API)<\/a>, et certaines sessions furent enregistr\u00e9es sur bande magn\u00e9tique pour permettre une v\u00e9rification inter-juges de la qualit\u00e9 acoustique des segments produits.<\/p>\n<h2>3. Les processus morphophonologiques cibl\u00e9s par l&rsquo;\u00e9preuve<\/h2>\n<h3>3.1 La pluralisation nominale et ses allomorphes (\/s\/, \/z\/, \/\u026az\/)<\/h3>\n<p>Le syst\u00e8me de flexion nominale r\u00e9guli\u00e8re de l&rsquo;anglais constitue un cas d&rsquo;\u00e9cole en morphophonologie en raison de son alternance allomorphique conditionn\u00e9e par le contexte segmental. Bien que la graphie anglaise se contente d&rsquo;ajouter la lettre \u00ab s \u00bb ou les lettres \u00ab es \u00bb, la r\u00e9alit\u00e9 phonologique sous-jacente impose la distribution compl\u00e9mentaire de trois allomorphes phon\u00e9tiquement distincts, r\u00e9gis par des contraintes universelles de sonorit\u00e9 et de facilit\u00e9 articulatoire. Jean Berko Gleason a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment structur\u00e9 ses pseudomots pour interroger chacun de ces trois contextes phonologiques fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe vois\u00e9 \/z\/ :<\/strong> Cet allomorphe est s\u00e9lectionn\u00e9 lorsque la racine lexicale s&rsquo;ach\u00e8ve par une consonne vois\u00e9e non sibilante (comme les occlusives \/b, d, \u0261\/, les nasales \/m, n, \u014b\/, les liquides \/l, r\/) ou par une voyelle. Dans le test de Berko, l&rsquo;item canonique <em>wug<\/em> se termine par l&rsquo;occlusive v\u00e9laire vois\u00e9e \/\u0261\/. Par assimilation de voisement, le pluriel obligatoire est <em>wugs<\/em> \/w\u028c\u0261z\/. D&rsquo;autres items comme <em>lun<\/em> (\/l\u028cn\/ \u2192 \/l\u028cnz\/) ou <em>cra<\/em> (\/k\u0279e\u026a\/ \u2192 \/k\u0279e\u026az\/) relevaient de cette m\u00eame r\u00e8gle d&rsquo;accord en voisement.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe non vois\u00e9 (sourd) \/s\/ :<\/strong> Cette variante est requise lorsque la consonne terminale de la base est une consonne sourde non sibilante (\/p, t, k, f, \u03b8\/). Pour \u00e9valuer cette r\u00e8gle, Berko a propos\u00e9 des pseudomots tels que <em>heaf<\/em> \/hi\u02d0f\/. L&rsquo;assimilation r\u00e9gressive interdit la combinaison d&rsquo;une consonne sourde et d&rsquo;une consonne vois\u00e9e en position finale de syllabe (*[hi\u02d0fz] violerait les r\u00e8gles de voisement de la coda anglaise). La forme g\u00e9n\u00e9r\u00e9e doit donc \u00eatre <em>heafs<\/em> \/hi\u02d0fs\/.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe syllabique avec \u00e9penth\u00e8se \/\u026az\/ (ou \/\u0259z\/) :<\/strong> Cette troisi\u00e8me variante intervient dans un contexte phonologique tr\u00e8s sp\u00e9cifique, celui o\u00f9 la racine se termine d\u00e9j\u00e0 par une consonne de type fricative ou affriqu\u00e9e coronale, collectivement appel\u00e9es \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Consonne_sibilante\">sibilantes<\/a> \u00bb (\/s, z, \u0283, \u0292, t\u0283, d\u0292\/). L&rsquo;adjonction directe d&rsquo;un simple \/s\/ ou \/z\/ cr\u00e9erait une s\u00e9quence phonotactiquement illicite en anglais (*[\u0261\u028ct\u0283s] ou *[t\u00e6ss]). Pour r\u00e9soudre ce conflit articulatoire, la langue op\u00e8re l&rsquo;insertion (\u00e9penth\u00e8se) d&rsquo;une voyelle br\u00e8ve neutre, cr\u00e9ant une syllabe suppl\u00e9mentaire. Berko a test\u00e9 cette fronti\u00e8re morphologique complexe au moyen d&rsquo;items comme <em>gutch<\/em> (\/\u0261\u028ct\u0283\/ \u2192 <em>gutches<\/em> \/\u02c8\u0261\u028ct\u0283\u026az\/), <em>tass<\/em> (\/t\u00e6s\/ \u2192 <em>tasses<\/em> \/\u02c8t\u00e6s\u026az\/), <em>niz<\/em> (\/n\u026az\/ \u2192 <em>nizes<\/em> \/\u02c8n\u026az\u026az\/) et <em>kazh<\/em> (\/k\u00e6\u0292\/ \u2192 <em>kazhes<\/em> \/\u02c8k\u00e6\u0292\u026az\/).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.2 La flexion verbale du pass\u00e9 r\u00e9gulier et ses variantes phon\u00e9tiques<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la morphologie nominale, le test explorait la conjugaison verbale du pass\u00e9 r\u00e9gulier (le pr\u00e9t\u00e9rit de l&rsquo;anglais), qui pr\u00e9sente un parall\u00e9lisme structural parfait avec le syst\u00e8me du pluriel. \u00c0 l&rsquo;aide de sayn\u00e8tes illustr\u00e9es o\u00f9 un personnage fictif accomplissait une action in\u00e9dite, l&rsquo;exp\u00e9rimentatrice introduisait un verbe imaginaire : \u00ab <em>This is a man who knows how to rick. He is ricking. Yesterday, he did the same thing. Yesterday, he&#8230;<\/em> \u00bb (\u00ab Voici un homme qui sait ricker. Il est en train de ricker. Hier, il a fait la m\u00eame chose. Hier, il a&#8230; \u00bb). L\u00e0 encore, la grammaire exige la mobilisation de trois allomorphes compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe vois\u00e9 \/d\/ :<\/strong> Appliqu\u00e9 aux racines se terminant par une consonne vois\u00e9e non coronale ou par une voyelle. L&rsquo;item <em>spow<\/em> \/spo\u028a\/, s&rsquo;achevant sur une diphtongue sonore, requ\u00e9rait la production du pass\u00e9 r\u00e9gulier <em>spowed<\/em> \/spo\u028ad\/.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe sourd \/t\/ :<\/strong> D\u00e9clench\u00e9 par les bases verbales se cl\u00f4turant sur une consonne sourde non coronale (\/p, k, f, s, \u0283\/). L&rsquo;item <em>rick<\/em> \/\u0279\u026ak\/, finissant par l&rsquo;occlusive v\u00e9laire sourde \/k\/, commandait l&rsquo;adjonction de la marque sourde pour former <em>ricked<\/em> \/\u0279\u026akt\/.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;allomorphe syllabique \/\u026ad\/ (ou \/\u0259d\/) :<\/strong> De fa\u00e7on analogue aux sibilantes pour le pluriel, l&rsquo;anglais interdit la g\u00e9mination ou la succession imm\u00e9diate de deux consonnes occlusives alv\u00e9olaires en fin de mot (*[mott] ou *[motd]). Quand la base du verbe se termine par \/t\/ ou \/d\/, la voyelle \u00e9penth\u00e9tique \/\u026a\/ est obligatoirement ins\u00e9r\u00e9e. Pour sonder ce m\u00e9canisme, Jean Berko a pr\u00e9sent\u00e9 le verbe <em>mot<\/em> \/m\u0252t\/, attendant des sujets la forme d\u00e9riv\u00e9e <em>motted<\/em> \/\u02c8m\u0252t\u026ad\/, ainsi que l&rsquo;item <em>bod<\/em> (\/b\u0252d\/ \u2192 <em>bodded<\/em> \/\u02c8b\u0252d\u026ad\/).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 D\u00e9rivations morphologiques et autres cat\u00e9gories fonctionnelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition du protocole de 1958 ne s&rsquo;arr\u00eatait pas \u00e0 la seule morphologie flexionnelle \u00e9l\u00e9mentaire (pluriel et pass\u00e9 simple). Jean Berko Gleason souhaitait \u00e9galement \u00e9valuer l&rsquo;\u00e9tendue de la comp\u00e9tence morphologique chez l&rsquo;enfant en sondant la morphologie d\u00e9rivationnelle, les formes possessives et la capacit\u00e9 \u00e0 forger des mots compos\u00e9s (<em>compounds<\/em>). Ces \u00e9preuves visaient \u00e0 v\u00e9rifier si l&rsquo;enfant traite les affixes d\u00e9rivationnels avec le m\u00eame degr\u00e9 de productivit\u00e9 et de rigueur formelle que les marques purement syntaxiques.<\/p>\n<p>Pour explorer la cat\u00e9gorie du g\u00e9nitif\/possessif (qui partage phon\u00e9tiquement le m\u00eame paradigme allomorphique \/s, z, \u026az\/ que le pluriel), l&rsquo;enfant voyait un wug affubl\u00e9 d&rsquo;un chapeau rigolo. L&rsquo;amorce verbale \u00e9tait : \u00ab <em>This is a wug who owns a hat. Whose hat is it? It is the&#8230;<\/em> \u00bb (\u00ab C&rsquo;est un wug qui poss\u00e8de un chapeau. \u00c0 qui est ce chapeau ? C&rsquo;est le chapeau du&#8230; \u00bb), attendant <em>wug&rsquo;s<\/em> \/w\u028c\u0261z\/. L&rsquo;\u00e9preuve testait \u00e9galement le possessif pluriel : plusieurs cr\u00e9atures poss\u00e8dent un chapeau commun, n\u00e9cessitant l&rsquo;expression <em>wugs&rsquo;<\/em>.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re d\u00e9rivationnelle, Berko a mesur\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gration du suffixe agentif <em>-er<\/em>, qui permet en anglais de convertir une racine verbale en un substantif d\u00e9signant l&rsquo;ex\u00e9cutant de l&rsquo;action (par exemple, <em>teach<\/em> \u2192 <em>teacher<\/em>). L&rsquo;exp\u00e9rimentatrice introduisait l&rsquo;action fictive de <em>zibbing<\/em> : \u00ab <em>This is a man who knows how to zib. He is zibbing. What would you call a man who zibs? A man who zibs is a&#8230;<\/em> \u00bb. L&rsquo;enfant \u00e9tait ainsi invit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er le n\u00e9ologisme fonctionnel <em>zibber<\/em> \/\u02c8z\u026ab\u0259\u0279\/. Le protocole int\u00e9grait enfin des questions sur les diminutifs affectifs (ajouter des suffixes pour d\u00e9signer un tout petit wug, comme <em>wuglet<\/em> ou <em>tiny wug<\/em>) et sur la s\u00e9mantique compositionnelle des mots compos\u00e9s, demandant pourquoi une maison imaginaire servant \u00e0 abriter des oiseaux fictifs appel\u00e9s <em>quirks<\/em> s&rsquo;appellerait une <em>quirk-house<\/em>.<\/p>\n<h2>4. R\u00e9sultats empiriques fondamentaux de l&rsquo;\u00e9tude princeps<\/h2>\n<h3>4.1 Taux de r\u00e9ussite diff\u00e9rentiels selon la complexit\u00e9 allomorphique<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es quantitatives r\u00e9colt\u00e9es par Jean Berko Gleason en 1958 ont fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration empirique dans le milieu des linguistes et des psychologues de l&rsquo;apprentissage. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une dichotomie saisissante dans les performances des enfants, d\u00e9pendant de fa\u00e7on directe et non \u00e9quivoque de la complexit\u00e9 interne du calcul morphophonologique requis, plut\u00f4t que du hasard ou d&rsquo;une quelconque difficult\u00e9 articulatoire motrice brute.<\/p>\n<p>Pour les allomorphes r\u00e9guliers de base ne n\u00e9cessitant pas d&rsquo;insertion syllabique, le succ\u00e8s a \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diat et massif. D\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans, les enfants ont r\u00e9ussi \u00e0 former le pluriel <em>wugs<\/em> \/w\u028c\u0261z\/ dans <strong>76 %<\/strong> des cas chez les \u00e9l\u00e8ves de maternelle, et ce score a grimp\u00e9 \u00e0 <strong>97 %<\/strong> chez les enfants de premi\u00e8re ann\u00e9e d&rsquo;\u00e9cole primaire. L&rsquo;item <em>lun<\/em> a recueilli 68 % de r\u00e9ponses correctes en maternelle et 92 % en premi\u00e8re ann\u00e9e. Pour l&rsquo;allomorphe sourd \/s\/ test\u00e9 sur <em>heaf<\/em> (\/hi\u02d0fs\/), les taux de r\u00e9ussite atteignaient 79 % puis 81 %. Ce r\u00e9sultat constituait la preuve formelle et ind\u00e9niable que la quasi-totalit\u00e9 des enfants de 4 ans ma\u00eetrise d\u00e9j\u00e0 la r\u00e8gle productive d&rsquo;assimilation de voisement et applique spontan\u00e9ment l&rsquo;allomorphe phon\u00e9tiquement harmonis\u00e9 \u00e0 des items inconnus.<\/p>\n<p>En revanche, une rupture spectaculaire a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e d\u00e8s lors que la t\u00e2che imposait l&rsquo;insertion \u00e9penth\u00e9tique d&rsquo;une voyelle devant une sibilante (\/\u026az\/). Face \u00e0 des pseudomots comme <em>gutch<\/em>, <em>tass<\/em>, ou <em>kazh<\/em>, le pourcentage de succ\u00e8s s&rsquo;est effondr\u00e9 de mani\u00e8re vertigineuse. Moins de <strong>30 %<\/strong> des enfants de maternelle ont \u00e9t\u00e9 en mesure de produire <em>gutches<\/em> \/\u02c8\u0261\u028ct\u0283\u026az\/ ou <em>tasses<\/em> \/\u02c8t\u00e6s\u026az\/. Le m\u00eame sch\u00e9ma de dissociation s&rsquo;est reproduit pour la morphologie verbale du pass\u00e9 : alors que l&rsquo;allomorphe sourd \/t\/ sur <em>ricked<\/em> \u00e9tait produit avec succ\u00e8s par 73 % des \u00e9l\u00e8ves de maternelle, l&rsquo;allomorphe syllabique \/\u026ad\/ sur <em>motted<\/em> chutait \u00e0 seulement 31 %. Ces statistiques ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;acquisition de la morphologie n&rsquo;est pas un processus monolithique : les r\u00e8gles r\u00e9gissant des ajustements segmentaux simples s&rsquo;installent bien avant les r\u00e8gles imposant une restructuration du gabarit syllabique.<\/p>\n<h3>4.2 Diff\u00e9rences d\u00e9veloppementales entre maternelle et premi\u00e8re ann\u00e9e<\/h3>\n<p>La comparaison transversale entre les deux groupes d&rsquo;\u00e2ge a mis en lumi\u00e8re une trajectoire d&rsquo;int\u00e9gration cognitive progressive des r\u00e8gles les plus complexes. Le tableau ci-dessous r\u00e9sume les taux de r\u00e9ussite compar\u00e9s entre les deux cohortes sur une s\u00e9lection d&rsquo;items morphologiques embl\u00e9matiques de l&rsquo;\u00e9tude princeps :<\/p>\n<table>\n<thead>\n<tr>\n<th>Processus morphologique<\/th>\n<th>Item test\u00e9<\/th>\n<th>R\u00e9ponse attendue<\/th>\n<th>R\u00e9ussite Maternelle (4-5 ans)<\/th>\n<th>R\u00e9ussite Primaire (6-7 ans)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td>Pluriel en \/z\/ (racine vois\u00e9e)<\/td>\n<td><em>wug<\/em><\/td>\n<td>\/w\u028c\u0261z\/<\/td>\n<td>76 %<\/td>\n<td>97 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Pluriel en \/s\/ (racine sourde)<\/td>\n<td><em>heaf<\/em><\/td>\n<td>\/hi\u02d0fs\/<\/td>\n<td>79 %<\/td>\n<td>81 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Pluriel en \/\u026az\/ (racine sibilante)<\/td>\n<td><em>gutch<\/em><\/td>\n<td>\/\u02c8\u0261\u028ct\u0283\u026az\/<\/td>\n<td>28 %<\/td>\n<td>43 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Pluriel en \/\u026az\/ (racine sibilante)<\/td>\n<td><em>tass<\/em><\/td>\n<td>\/\u02c8t\u00e6s\u026az\/<\/td>\n<td>28 %<\/td>\n<td>38 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Pass\u00e9 en \/t\/ (racine sourde)<\/td>\n<td><em>rick<\/em><\/td>\n<td>\/\u0279\u026akt\/<\/td>\n<td>73 %<\/td>\n<td>83 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>Pass\u00e9 en \/\u026ad\/ (racine coronale)<\/td>\n<td><em>mot<\/em><\/td>\n<td>\/\u02c8m\u0252t\u026ad\/<\/td>\n<td>31 %<\/td>\n<td>33 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>D\u00e9rivation agentive en <em>-er<\/em><\/td>\n<td><em>zib<\/em><\/td>\n<td>\/\u02c8z\u026ab\u0259\u0279\/<\/td>\n<td>11 %<\/td>\n<td>42 %<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Ce tableau met en exergue une progression statistiquement significative entre 4 et 7 ans sur l&rsquo;ensemble des \u00e9preuves, tout en soulignant la persistance d&rsquo;une grande difficult\u00e9 pour les allomorphes syllabiques \/\u026az\/ et \/\u026ad\/, qui peinent \u00e0 d\u00e9passer le seuil des 40 \u00e0 45 % m\u00eame chez les enfants scolaris\u00e9s au cours \u00e9l\u00e9mentaire. L&rsquo;analyse montre \u00e9galement que la morphologie d\u00e9rivationnelle (comme l&rsquo;agentif <em>zibber<\/em>) \u00e9merge nettement plus tardivement dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant que la morphologie flexionnelle, passant de 11 % \u00e0 42 %, ce qui traduit une hi\u00e9rarchisation cognitive fine entre les diff\u00e9rentes composantes du syst\u00e8me linguistique.<\/p>\n<h3>4.3 Typologie des erreurs et strat\u00e9gies de substitution des enfants<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse qualitative des erreurs commises par les enfants a fourni des renseignements tout aussi cruciaux sur l&rsquo;architecture de leur grammaire mentale. Face \u00e0 une impasse computationnelle, les jeunes participants ne produisaient pas des combinaisons phon\u00e9tiques chaotiques ou al\u00e9atoires ; ils recouraient \u00e0 des strat\u00e9gies de compensation hautement r\u00e9guli\u00e8res et informatives :<\/p>\n<p>La strat\u00e9gie dominante observ\u00e9e lors de l&rsquo;\u00e9chec de la pluralisation des sibilantes \u00e9tait le marquage z\u00e9ro (<em>zero-marking<\/em>). Interrog\u00e9s sur l&rsquo;image montrant deux <em>tass<\/em> ou deux <em>gutch<\/em>, les enfants r\u00e9p\u00e9taient simplement la racine nue sans aucune modification morphologique : \u00ab <em>There are two tass<\/em> \u00bb ou \u00ab <em>two gutch<\/em> \u00bb. Cette absence de marquage ne refl\u00e9tait pas un mutisme ou un d\u00e9faut de compr\u00e9hension conceptuelle du nombre, mais plut\u00f4t une contrainte de blocage phonologique : l&rsquo;enfant pr\u00e9f\u00e9rait pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la forme entendue plut\u00f4t que de violer les lois phonotactiques de sa langue en accolant un \/s\/ fautif directement apr\u00e8s un autre \/s\/.<\/p>\n<p>Une seconde cat\u00e9gorie d&rsquo;erreurs r\u00e9v\u00e9lait des approximations d&rsquo;ajustement du voisement. Sur certains items termin\u00e9s par des fricatives, quelques enfants ont tent\u00e9 d&rsquo;appliquer la r\u00e8gle sans l&rsquo;accord phon\u00e9tique r\u00e9gressif, en produisant par exemple *[hi\u02d0fz] au lieu de [hi\u02d0fs], t\u00e9moignant d&rsquo;une application m\u00e9canique du morph\u00e8me par d\u00e9faut sans tenir compte de la sp\u00e9cification de sonorit\u00e9 de la consonne finale. Enfin, confront\u00e9s aux t\u00e2ches d\u00e9rivationnelles plus complexes ou \u00e0 l&rsquo;explication des mots compos\u00e9s, les enfants pr\u00e9scolaires ont d\u00e9ploy\u00e9 des strat\u00e9gies p\u00e9riphrastiques cr\u00e9atives, pr\u00e9f\u00e9rant formuler des descriptions fonctionnelles (\u00ab <em>a man who zibs is a worker<\/em> \u00bb ou \u00ab <em>it is a bird-house because quirks are birds<\/em> \u00bb) plut\u00f4t que d&rsquo;engager une op\u00e9ration morphologique synth\u00e9tique qu&rsquo;ils ne ma\u00eetrisaient pas encore parfaitement.<\/p>\n<h2>5. Implications th\u00e9oriques pour les mod\u00e8les d&rsquo;acquisition du langage<\/h2>\n<h3>5.1 R\u00e9futation empirique du mod\u00e8le b\u00e9havioriste d&rsquo;apprentissage par imitation<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact \u00e9pist\u00e9mologique imm\u00e9diat de l&rsquo;\u00e9tude de Jean Berko Gleason a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;ass\u00e9ner un coup fatal aux th\u00e9ories d&rsquo;inspiration b\u00e9havioriste qui r\u00e9duisaient l&rsquo;acquisition de la langue \u00e0 un dressage vocal fond\u00e9 sur l&rsquo;imitation, le mim\u00e9tisme acoustique et le renforcement s\u00e9lectif de l&rsquo;environnement parental. Face aux r\u00e9sultats obtenus avec des logatomes comme <em>wug<\/em>, <em>spow<\/em> ou <em>rick<\/em>, le paradigme de l&rsquo;association stimulus-r\u00e9ponse s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 totalement incapable d&rsquo;offrir une explication coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>En effet, par construction m\u00e9thodologique, aucun des enfants participant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 \u00e0 ces mots au cours de sa vie ant\u00e9rieure. Aucun parent n&rsquo;avait pu congratuler un enfant pour avoir prononc\u00e9 \u00ab wugs \u00bb au berceau, et aucune trace de ce lex\u00e8me n&rsquo;existait dans la m\u00e9moire \u00e9pisodique ou auditive des sujets. Par cons\u00e9quent, la probabilit\u00e9 que la r\u00e9ponse \u00ab wugs \u00bb \u00e9merge spontan\u00e9ment sous l&rsquo;effet d&rsquo;un conditionnement op\u00e9rant pr\u00e9alable \u00e9tait rigoureusement nulle. Le conditionnement skinn\u00e9rien postule que le comportement doit d&rsquo;abord \u00eatre produit par hasard avant d&rsquo;\u00eatre renforc\u00e9 ; or, ici, la production correcte a \u00e9merg\u00e9 instantan\u00e9ment, lors de la premi\u00e8re exposition, chez plus des trois quarts des enfants test\u00e9s.<\/p>\n<p>Le test du Wug a ainsi d\u00e9montr\u00e9 sans \u00e9quivoque que la comp\u00e9tence linguistique ne consiste pas en une biblioth\u00e8que passive de formes apprises par c\u0153ur. L&rsquo;enfant n&rsquo;enregistre pas le langage \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un magn\u00e9tophone ; il est un linguiste en miniature qui traite activement les donn\u00e9es de son environnement pour en d\u00e9gager des r\u00e9gularit\u00e9s sous-jacentes. L&rsquo;imitation pure ne constitue qu&rsquo;un m\u00e9canisme p\u00e9riph\u00e9rique dans le lexique, tandis que le c\u0153ur de la grammaire est structur\u00e9 par des op\u00e9rations combinatoires autonomes.<\/p>\n<h3>5.2 Convergence avec la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rativiste et la grammaire universelle<\/h3>\n<p>Les conclusions de Berko Gleason ont apport\u00e9 une validation empirique spectaculaire aux hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques d\u00e9velopp\u00e9es simultan\u00e9ment par Noam Chomsky. L&rsquo;exp\u00e9rience fournissait le premier support exp\u00e9rimental concret \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre distinction chomskienne entre <strong>comp\u00e9tence<\/strong> (la connaissance implicite du syst\u00e8me de la langue que poss\u00e8de tout locuteur-auditeur id\u00e9al) et <strong>performance<\/strong> (l&rsquo;utilisation effective de la langue dans des situations concr\u00e8tes de communication, sujette \u00e0 des contraintes de m\u00e9moire, d&rsquo;attention et de fatigue).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats du test ont mis en relief l&rsquo;existence pr\u00e9coce d&rsquo;un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ratif de r\u00e8gles. L&rsquo;enfant ne se contente pas de stocker des repr\u00e9sentations statiques ; il poss\u00e8de une machinerie cognitive interne capable de produire de l&rsquo;infinit\u00e9 \u00e0 partir du fini. D\u00e8s 4 ans, l&rsquo;esprit enfantin dispose de sch\u00e9mas abstraits tels que :<\/p>\n<pre style=\"display:none;\"><\/pre>\n<p> <!-- structural protection against code fences --><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-weight: bold; margin: 1.5em 0;\">\n    [Nom \/ Racine phonologique X] + [Allomorphe conditionn\u00e9 \/Z\/] = [Pluriel de X]\n<\/p>\n<p>Cette observation a directement nourri la conception du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dispositif_d%27acquisition_du_langage\">dispositif d&rsquo;acquisition du langage<\/a> (<em>Language Acquisition Device<\/em> ou LAD), postul\u00e9 par la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rativiste. Selon cette perspective, les \u00eatres humains naissent dot\u00e9s d&rsquo;une pr\u00e9disposition biologique, d&rsquo;une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Grammaire_universelle\">grammaire universelle<\/a> qui restreint l&rsquo;espace des hypoth\u00e8ses linguistiques possibles. L&rsquo;enfant expos\u00e9 \u00e0 sa langue maternelle n&rsquo;a pas besoin de tester laborieusement chaque allomorphe par essais et erreurs ; son architecture cognitive int\u00e8gre d\u00e9j\u00e0 la sensibilit\u00e9 aux traits distinctifs de voisement et aux contraintes universelles de sonorit\u00e9 qui r\u00e9gissent la phonologie humaine.<\/p>\n<h3>5.3 La nature psychologique de la r\u00e8gle linguistique interne<\/h3>\n<p>Un des enseignements les plus profonds de l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9side dans la caract\u00e9risation de la nature psychologique de ces r\u00e8gles. Il est \u00e9vident qu&rsquo;aucun enfant de 4 ans interrog\u00e9 par Berko Gleason n&rsquo;\u00e9tait conscient de ce qu&rsquo;est une \u00ab consonne occlusive v\u00e9laire vois\u00e9e \u00bb, une \u00ab consonne sibilante \u00bb, ou un \u00ab allomorphe d&rsquo;\u00e9penth\u00e8se \u00bb. Si l&rsquo;on avait demand\u00e9 \u00e0 l&rsquo;un de ces bambins d&rsquo;expliciter pourquoi il avait ajout\u00e9 le son \/z\/ \u00e0 la fin de <em>wug<\/em> et non pas le son \/s\/ ou \/\u026az\/, il se serait trouv\u00e9 dans l&rsquo;incapacit\u00e9 totale de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>La connaissance de la r\u00e8gle linguistique n&rsquo;est donc pas de nature m\u00e9talinguistique ou d\u00e9clarative ; elle rel\u00e8ve d&rsquo;une <strong>connaissance proc\u00e9durale implicite<\/strong>. L&rsquo;enfant poss\u00e8de un savoir-faire computationnel automatis\u00e9, un algorithme mental qui s&rsquo;ex\u00e9cute de fa\u00e7on transparente, inconsciente et modulaire, ind\u00e9pendamment de toute capacit\u00e9 d&rsquo;analyse r\u00e9flexive. Cette autonomie du syst\u00e8me computationnel vis-\u00e0-vis de la conscience m\u00e9talinguistique prouve que la langue s&rsquo;organise comme un sous-syst\u00e8me cognitif d\u00e9di\u00e9, capable de traiter des invariants formels avec une pr\u00e9cision chirurgicale sans mobiliser l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>De plus, cette r\u00e8gle interne fait preuve d&rsquo;une robustesse remarquable face aux variations encyclop\u00e9diques. Peu importe la forme extravagante, la couleur ou le comportement de l&rsquo;animal imaginaire dessin\u00e9 sur le carton : la r\u00e8gle morphophonologique ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;\u00e0 la structure acoustique du mot qui le d\u00e9signe. Cette imperm\u00e9abilit\u00e9 aux facteurs contextuels non linguistiques confirme l&rsquo;autonomie formelle de la morphologie lors des premi\u00e8res \u00e9tapes de l&rsquo;ontogen\u00e8se cognitive.<\/p>\n<h2>6. Le grand d\u00e9bat th\u00e9orique : Mod\u00e8les fond\u00e9s sur des r\u00e8gles versus Approches connexionnistes<\/h2>\n<h3>6.1 La th\u00e9orie du double m\u00e9canisme de Steven Pinker (&lsquo;Words and Rules&rsquo;)<\/h3>\n<p>Dans les d\u00e9cennies qui ont suivi l&rsquo;exp\u00e9rience originelle, le test du Wug s&rsquo;est retrouv\u00e9 propuls\u00e9 au c\u0153ur de l&rsquo;une des controverses les plus virulentes des sciences cognitives contemporaines : la querelle entre la vision symbolique computationnelle et l&rsquo;approche connexionniste du langage. Le psychologue cognitiviste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Steven_Pinker\">Steven Pinker<\/a>, dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Words and Rules<\/em> (1999), a fait du test de Jean Berko la pierre angulaire de sa <strong>th\u00e9orie du double m\u00e9canisme<\/strong> (<em>Dual-Mechanism Model<\/em>).<\/p>\n<p>Selon Pinker, l&rsquo;architecture du langage repose sur la collaboration et la dissociation de deux modules cognitifs radicalement distincts et sous-tendus par des structures c\u00e9r\u00e9brales diff\u00e9rentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me de m\u00e9moire d\u00e9clarative\/associative (\u00ab Words \u00bb) :<\/strong> C&rsquo;est le lexique mental, qui stocke les formes arbitraires, les racines de base et l&rsquo;ensemble des irr\u00e9gularit\u00e9s linguistiques (les verbes irr\u00e9guliers comme <em>go\/went<\/em>, <em>sing\/sang<\/em>, ou les pluriels irr\u00e9guliers comme <em>foot\/feet<\/em>, <em>souris\/souris<\/em>). Ce r\u00e9servoir m\u00e9moriel proc\u00e8de par analogie phonologique, par mise en correspondance associative et par fr\u00e9quence d&rsquo;usage.<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me computationnel de r\u00e8gles symboliques (\u00ab Rules \u00bb) :<\/strong> C&rsquo;est un moteur syntaxique et morphologique aveugle, fonctionnant \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une op\u00e9ration alg\u00e9brique abstraite. Il s&rsquo;applique par d\u00e9faut d\u00e8s qu&rsquo;un mot ne poss\u00e8de pas d&rsquo;entr\u00e9e sp\u00e9cifique dans la m\u00e9moire associative. C&rsquo;est exactement le processeur symbolique isol\u00e9 et mis en lumi\u00e8re par le test du Wug : face \u00e0 un logatome d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;historique mn\u00e9sique, la r\u00e8gle par d\u00e9faut se d\u00e9clenche automatiquement pour accoler le suffixe r\u00e9gulier sans consulter la m\u00e9moire lexicale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Pinker et ses partisans, la r\u00e9ussite au test du Wug offre la preuve irr\u00e9futable de la r\u00e9alit\u00e9 psychologique de ce processeur combinatoire ind\u00e9pendant, capable d&rsquo;op\u00e9rer sur des variables abstraites en apesanteur lexicale.<\/p>\n<h3>6.2 La contre-offensive connexionniste et les mod\u00e8les de traitement distribu\u00e9 en parall\u00e8le<\/h3>\n<p>Cette conception dualiste et symbolique a \u00e9t\u00e9 vigoureusement contest\u00e9e d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1980 par les pionniers de l&rsquo;approche connexionniste et du traitement distribu\u00e9 en parall\u00e8le (PDP), incarn\u00e9s par David Rumelhart et James McClelland (1986). Les connexionnistes ont rejet\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire de postuler l&rsquo;existence de r\u00e8gles symboliques explicites ou de modules autonomes pour rendre compte de l&rsquo;acquisition morphologique.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer leur th\u00e8se, Rumelhart et McClelland ont mis au point un r\u00e9seau de neurones artificiels multicouche, entra\u00een\u00e9 \u00e0 associer la forme phonologique de la racine verbale \u00e0 sa forme au pass\u00e9 sans int\u00e9grer la moindre r\u00e8gle formelle pr\u00e9programm\u00e9e. Au fil de l&rsquo;apprentissage par r\u00e9tropropagation du gradient, le r\u00e9seau statistique a commenc\u00e9 \u00e0 extraire des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques distribu\u00e9es et a r\u00e9ussi \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le pass\u00e9 correct de verbes r\u00e9guliers familiers, tout en parvenant \u00e0 g\u00e9n\u00e9raliser cette capacit\u00e9 \u00e0 des pseudomots du type <em>wug<\/em>. Les partisans du mod\u00e8le ont affirm\u00e9 que le comportement de l&rsquo;enfant dans le test de Berko n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une manifestation d&rsquo;analogie phonologique vectorielle : le pseudomot <em>wug<\/em> est phon\u00e9tiquement proche de mots r\u00e9els comme <em>hug<\/em>, <em>bug<\/em>, <em>jug<\/em>, ou <em>plug<\/em>. Le r\u00e9seau, guid\u00e9 par la topologie de cet espace phonologique continu, active naturellement la terminaison la plus repr\u00e9sent\u00e9e parmi ses voisins lexicaux les plus denses.<\/p>\n<p>Dans cette perspective \u00e0 m\u00e9canisme unique (<em>Single-Mechanism Model<\/em>), la distinction entre formes r\u00e9guli\u00e8res et irr\u00e9guli\u00e8res est une illusion de surface. Il n&rsquo;existe pas de processeur de r\u00e8gles alg\u00e9briques : tout proc\u00e8de d&rsquo;un continuum statistique d&rsquo;analogies acoustiques encod\u00e9es dans la force des connexions synaptiques distribu\u00e9es \u00e0 travers le cortex.<\/p>\n<h3>6.3 Les th\u00e9ories modernes bas\u00e9es sur l&rsquo;usage (Usage-Based Approaches)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette polarisation binaire entre symbolisme pur et connexionnisme statistique, les approches linguistiques bas\u00e9es sur l&rsquo;usage (<em>Usage-Based Models<\/em>), formul\u00e9es notamment par le psycholinguiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Michael_Tomasello\">Michael Tomasello<\/a> et la linguiste cognitive <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Joan_Bybee\">Joan Bybee<\/a>, ont propos\u00e9 une troisi\u00e8me voie f\u00e9conde. Ces mod\u00e8les s&rsquo;accordent avec le constat de Berko Gleason sur l&rsquo;existence de sch\u00e9mas productifs, mais refusent l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e8gles abstraites inn\u00e9es d\u00e9sincarn\u00e9es du tissu communicatif.<\/p>\n<p>Dans ce cadre th\u00e9orique, l&rsquo;enfant commence par m\u00e9moriser des unit\u00e9s linguistiques enti\u00e8res et fig\u00e9es, ancr\u00e9es dans des situations communicatives pr\u00e9cises. C&rsquo;est uniquement par un processus progressif de comparaison, d&rsquo;abstraction analogique et de cat\u00e9gorisation qu&rsquo;il d\u00e9gage peu \u00e0 peu des \u00ab sch\u00e9mas de construction \u00bb (<em>constructional schemas<\/em>). Tomasello et Bybee soulignent le r\u00f4le d\u00e9terminant jou\u00e9 par deux param\u00e8tres quantitatifs fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La fr\u00e9quence d&rsquo;occurrence globale (token frequency) :<\/strong> Les mots individuels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s un tr\u00e8s grand nombre de fois se figent dans la m\u00e9moire lexicale et r\u00e9sistent \u00e0 la r\u00e9gularisation (c&rsquo;est le cas des verbes tr\u00e8s fr\u00e9quents comme <em>be<\/em>, <em>have<\/em>, <em>go<\/em>).<\/li>\n<li><strong>La fr\u00e9quence de type (type frequency) :<\/strong> C&rsquo;est le nombre de mots diff\u00e9rents qui adoptent un m\u00eame patron morphologique. En anglais, le patron de pluralisation en \/s, z, \u026az\/ s&rsquo;applique \u00e0 des dizaines de milliers de noms distincts. C&rsquo;est cette immense diversit\u00e9 d&rsquo;exemplaires qui conf\u00e8re au patron une tr\u00e8s forte productivit\u00e9 sch\u00e9matique, le transformant en une habitude cognitive tellement puissante qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tend spontan\u00e9ment \u00e0 n&rsquo;importe quel intrus lexical, tel que <em>wug<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ainsi, pour les th\u00e9oriciens bas\u00e9s sur l&rsquo;usage, la performance au test du Wug ne prouve pas l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e8gle symbolique universelle inn\u00e9e, mais refl\u00e8te la maturit\u00e9 d&rsquo;un sch\u00e9ma constructif abstrait issu de l&rsquo;exp\u00e9rience statistique accumul\u00e9e par l&rsquo;enfant au sein de son bain linguistique quotidien.<\/p>\n<h2>7. Adaptations et r\u00e9plications interlinguistiques du test du Wug<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9fis d&rsquo;adaptation aux langues romanes et au fran\u00e7ais<\/h3>\n<p>Le retentissement mondial de l&rsquo;exp\u00e9rience de Jean Berko Gleason a imm\u00e9diatement suscit\u00e9 des vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9plication dans une multitude de langues \u00e0 travers le monde. Toutefois, l&rsquo;adaptation du protocole \u00e0 des familles linguistiques diff\u00e9rentes a rapidement mis en lumi\u00e8re de consid\u00e9rables obstacles m\u00e9thodologiques, tout particuli\u00e8rement dans le cas des langues romanes comme le fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>En fran\u00e7ais, contrairement \u00e0 l&rsquo;anglais, la marque du pluriel nominal standard (la lettre \u00ab s \u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit) est phon\u00e9tiquement <strong>muette<\/strong> dans la quasi-totalit\u00e9 des contextes oraux isol\u00e9s. Si un exp\u00e9rimentateur francophone pr\u00e9sente l&rsquo;image d&rsquo;un petit animal imaginaire appel\u00e9 un \u00ab voug \u00bb \/vu\u0261\/, et dit \u00e0 l&rsquo;enfant : \u00ab Maintenant il y en a deux. Ce sont deux&#8230; \u00bb, la r\u00e9ponse phonologique attendue demeure rigoureusement identique \u00e0 la racine singuli\u00e8re : \u00ab voug \u00bb \/vu\u0261\/. L&rsquo;application du suffixe ne produit aucune modification segmentale auditive audible sur le substantif lui-m\u00eame. Transposer le test tel quel revenait \u00e0 mesurer un marquage z\u00e9ro phon\u00e9tique, rendant impossible la distinction entre l&rsquo;application d&rsquo;une r\u00e8gle de pluriel et la simple r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;une forme non fl\u00e9chie.<\/p>\n<p>Pour contourner cet \u00e9cueil structural, les psycholinguistes francophones ont d\u00fb d\u00e9porter la cible du test sur d&rsquo;autres segments de la cha\u00eene syntaxique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La morphologie du syntagme d\u00e9terminant :<\/strong> On demande \u00e0 l&rsquo;enfant de fournir le syntagme nominal complet, \u00e9valuant sa capacit\u00e9 \u00e0 alterner entre le singulier ind\u00e9fini \u00ab un voug \u00bb [\u0153\u0303 vu\u0261] et le pluriel \u00ab des vougs \u00bb [de vu\u0261].<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;accord des adjectifs au f\u00e9minin :<\/strong> On cr\u00e9e des adjectifs pseudomots dont la forme f\u00e9minine d\u00e9voile une consonne latente, par exemple un animal \u00ab clat \u00bb \/kla\/ au masculin qui devient \u00ab clatte \u00bb \/klat\/ au f\u00e9minin, testant la productivit\u00e9 des d\u00e9rivations de genre.<\/li>\n<li><strong>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de liaison phonosyntaxique :<\/strong> Le fran\u00e7ais offre un terrain d&rsquo;investigation fascinant avec les liaisons obligatoires et facultatives. On place le logatome devant une voyelle (par exemple : \u00ab un voug agile \u00bb) pour examiner si l&rsquo;enfant r\u00e9alise la consonne de liaison [z] au pluriel (\u00ab des vougs agiles \u00bb [de vu\u0261z a\u0292il]), d\u00e9montrant une ma\u00eetrise sophistiqu\u00e9e des interfaces entre morphologie, syntaxe et prosodie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.2 Exploration dans les langues \u00e0 morphologie riche et agglutinante<\/h3>\n<p>Si le fran\u00e7ais a n\u00e9cessit\u00e9 des r\u00e9am\u00e9nagements syntaxiques pour r\u00e9v\u00e9ler ses dynamiques morphologiques, les langues \u00e0 morphologie synth\u00e9tique riche ou agglutinante ont offert un laboratoire d&rsquo;une complexit\u00e9 sans commune mesure pour \u00e9prouver la robustesse du protocole de Berko Gleason. Des chercheurs ont d\u00e9ploy\u00e9 des variantes du test du Wug en espagnol, en allemand, en russe, en finnois, ainsi qu&rsquo;en turc et en hongrois.<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 d\u00e9clinaisons casuelles comme l&rsquo;allemand ou le russe, les items invent\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 l&rsquo;ensemble du paradigme flexionnel : nominatif, accusatif, g\u00e9nitif, datif et instrumental. Les r\u00e9sultats ont montr\u00e9 que les enfants russophones ou germanophones parviennent, d\u00e8s 4 ou 5 ans, \u00e0 combiner des racines imaginaires avec les d\u00e9sinences casuelles requises par la valence du verbe dans la phrase amorce, prouvant que les structures syntaxiques profondes pilotent l&rsquo;attribution morphologique m\u00eame en l&rsquo;absence de signification lexicale.<\/p>\n<p>Le cas des langues \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harmonie_vocale\">harmonie vocalique<\/a>, telles que le turc ou le hongrois, a fourni l&rsquo;une des validations les plus impressionnantes de l&rsquo;effet Wug. Dans ces langues de type agglutinant, les suffixes de cas ou de pluriel ne sont pas invariables : ils changent syst\u00e9matiquement de voyelle pour s&rsquo;accorder avec le timbre (ant\u00e9rieur ou post\u00e9rieur, arrondi ou non arrondi) des voyelles qui composent la racine du mot. Lorsqu&rsquo;on a soumis des enfants turcophones \u00e0 des pseudomots construits avec des racines \u00e0 voyelles ant\u00e9rieures (ex. <em>s\u00f6ke<\/em>) versus des racines \u00e0 voyelles post\u00e9rieures (ex. <em>\u00e7aka<\/em>), les enfants ont automatiquement s\u00e9lectionn\u00e9 le suffixe de pluriel harmonis\u00e9 appropri\u00e9 (-<em>ler<\/em> ou &#8211;<em>lar<\/em>). Cette performance a confirm\u00e9 que le cerveau de l&rsquo;enfant applique simultan\u00e9ment des contraintes phonotactiques multidimensionnelles sur des structures morphologiques s\u00e9rielles complexes.<\/p>\n<h3>7.3 Application aux morphologies non concat\u00e9natives (langues s\u00e9mitiques)<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 de la d\u00e9couverte de Jean Berko Gleason a trouv\u00e9 son \u00e9preuve ultime dans l&rsquo;exploration des syst\u00e8mes morphologiques non concat\u00e9natifs, typiques de la famille des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Langues_s%C3%A9mitiques\">langues s\u00e9mitiques<\/a> comme l&rsquo;arabe standard, les dialectes arabes vernaculaires et l&rsquo;h\u00e9breu moderne. Dans ces idiomes, la morphologie n&rsquo;op\u00e8re pas par simple adjonction lin\u00e9aire d&rsquo;affixes, de pr\u00e9fixes ou de suffixes coll\u00e9s bout \u00e0 bout \u00e0 une racine immuable. Elle fonctionne par un syst\u00e8me d&rsquo;interdigitation tridimensionnelle associant une <strong>racine consonantique<\/strong> discontinue (g\u00e9n\u00e9ralement triconsonantique, porteuse de la s\u00e9mantique de base) et un <strong>sch\u00e8me vocalique<\/strong> discontinu (ou gabarit, porteur de la cat\u00e9gorie grammaticale, du temps et de la voix).<\/p>\n<p>Des psycholinguistes travaillant sur l&rsquo;arabe et l&rsquo;h\u00e9breu ont con\u00e7u des protocoles Wug g\u00e9niaux o\u00f9 les enfants \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 des racines consonantiques imaginaires (par exemple la racine fictive R-K-Z ou Q-L-D) ins\u00e9r\u00e9es dans des contextes narratifs. Les jeunes sujets devaient g\u00e9n\u00e9rer des formes verbales au passif, des noms d&rsquo;instruments ou des \u00ab pluriels bris\u00e9s \u00bb (pluriels internes consistant en une refonte compl\u00e8te du squelette vocalique du mot). Les r\u00e9sultats de ces \u00e9tudes ont d\u00e9montr\u00e9 avec une nettet\u00e9 remarquable que, d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, les enfants arabophones et h\u00e9bra\u00efsants ne con\u00e7oivent pas les mots comme des cha\u00eenes phon\u00e9tiques continues, mais extraient spontan\u00e9ment la racine consonantique abstraite pour l&rsquo;injecter avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique dans le gabarit morphologique attendu. Ce constat a d\u00e9finitivement d\u00e9montr\u00e9 que les principes d&rsquo;abstraction formelle mis au jour par le test du Wug transcendent les typologies linguistiques particuli\u00e8res et refl\u00e8tent une propri\u00e9t\u00e9 universelle de l&rsquo;architecture cognitive humaine.<\/p>\n<h2>8. Le test du Wug en neuropsycholinguistique et psychopathologie du d\u00e9veloppement<\/h2>\n<h3>8.1 \u00c9valuation du Trouble D\u00e9veloppemental du Langage (TDL \/ Dysphasie)<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la linguistique fondamentale, le paradigme de Jean Berko Gleason s&rsquo;est rapidement impos\u00e9 comme un instrument de diagnostic clinique et un outil d&rsquo;investigation de premier ordre en neuropsychologie du d\u00e9veloppement. Il est notamment devenu le test \u00e9talon pour scruter les profils de dysfonctionnement langagier chez les enfants souffrant d&rsquo;un <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_d%C3%A9veloppemental_du_langage\">Trouble D\u00e9veloppemental du Langage (TDL)<\/a>, historiquement d\u00e9sign\u00e9 sous les termes de dysphasie ou de Trouble Sp\u00e9cifique du Langage (TSL \/ <em>Specific Language Impairment<\/em> &#8211; SLI).<\/p>\n<p>Les recherches cliniques men\u00e9es aupr\u00e8s d&rsquo;enfants atteints de TDL ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une d\u00e9faillance \u00e9lective et hautement significative dans la r\u00e9solution du test du Wug. Alors que ces enfants peuvent, \u00e0 force d&rsquo;entra\u00eenements intensifs et de r\u00e9p\u00e9titions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, parvenir \u00e0 m\u00e9moriser un stock substantiel de mots r\u00e9els au pluriel ou au pass\u00e9 dans leur quotidien conversationnel, leurs performances s&rsquo;effondrent de mani\u00e8re spectaculaire d\u00e8s qu&rsquo;on les soumet \u00e0 des logatomes. Confront\u00e9s au mot <em>wug<\/em>, les enfants porteurs de TDL \u00e9chouent massivement \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer <em>wugs<\/em>, optant pour le marquage z\u00e9ro ou produisant des d\u00e9formations phon\u00e9tiques al\u00e9atoires.<\/p>\n<p>Cette observation a aliment\u00e9 une controverse th\u00e9orique majeure dans le champ de la psychopathologie cognitive :<\/p>\n<ul>\n<li>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, des chercheurs comme Myrna Gopnik et Heather van der Lely ont d\u00e9fendu l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se d&rsquo;un d\u00e9ficit g\u00e9n\u00e9tique computationnel sp\u00e9cifique<\/strong> (<em>Representational Deficit for Dependent Relationships<\/em>). Selon eux, ces enfants pr\u00e9sentent une anomalie inn\u00e9e touchant sp\u00e9cifiquement le processeur de r\u00e8gles combinatoires : leur cerveau serait incapable de construire les repr\u00e9sentations abstraites qui gouvernent la morphologie, les contraignant \u00e0 compenser ce handicap par une m\u00e9morisation brute et laborieuse de chaque forme linguistique au cas par cas.<\/li>\n<li>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, des cliniciens comme Laurence Leonard ont avanc\u00e9 l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se du d\u00e9ficit de traitement de surface<\/strong> (<em>Surface Hypothesis<\/em>). D&rsquo;apr\u00e8s ce mod\u00e8le, le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans une absence g\u00e9n\u00e9tique de r\u00e8gles, mais dans une limitation de la vitesse de traitement auditif et de la m\u00e9moire de travail phonologique. Les marques morphologiques comme \/s\/, \/z\/ ou \/t\/ \u00e9tant des segments brefs, non accentu\u00e9s et de faible intensit\u00e9 acoustique, elles \u00e9chapperaient \u00e0 la perception fine de ces enfants fragiles, entravant la stabilisation ult\u00e9rieure de la r\u00e8gle morphophonologique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 Dissociations g\u00e9n\u00e9tiques : Syndrome de Williams versus Syndrome de Down<\/h3>\n<p>Le test du Wug a constitu\u00e9 un outil d\u00e9terminant pour explorer les dissociations neuropsychologiques spectaculaires offertes par certaines pathologies d&rsquo;origine g\u00e9n\u00e9tique, apportant des donn\u00e9es cl\u00e9s au d\u00e9bat sur la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit inaugur\u00e9 par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jerry_Fodor\">Jerry Fodor<\/a>. La comparaison clinique la plus c\u00e9l\u00e8bre oppose le <strong>syndrome de Williams<\/strong> et le <strong>syndrome de Down<\/strong> (trisomie 21).<\/p>\n<p>Les individus porteurs du syndrome de Williams (une microd\u00e9l\u00e9tion rare sur le chromosome 7) pr\u00e9sentent g\u00e9n\u00e9ralement une d\u00e9ficience intellectuelle globale mod\u00e9r\u00e9e \u00e0 s\u00e9v\u00e8re, caract\u00e9ris\u00e9e par un quotient intellectuel (QI) souvent inf\u00e9rieur \u00e0 60, d&rsquo;immenses difficult\u00e9s de raisonnement logico-math\u00e9matique et des troubles visuo-spatiaux majeurs. Pourtant, sur le plan langagier, ces sujets manifestent une loquacit\u00e9 impressionnante, un vocabulaire particuli\u00e8rement recherch\u00e9 et, surtout, une remarquable pr\u00e9servation des r\u00e8gles morphologiques. Soumis au test du Wug, les enfants atteints du syndrome de Williams r\u00e9ussissent tr\u00e8s fr\u00e9quemment \u00e0 appliquer les allomorphes r\u00e9guliers de fa\u00e7on comparable \u00e0 des sujets t\u00e9moins de m\u00eame \u00e2ge chronologique, d\u00e9ployant le calcul symbolique en d\u00e9pit de leur arri\u00e9ration cognitive g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les enfants porteurs du syndrome de Down, poss\u00e9dant un QI global \u00e9quivalent ou parfois sup\u00e9rieur \u00e0 celui des sujets Williams, affichent des d\u00e9ficits morphosyntaxiques \u00e9crasants. Leurs scores au test du Wug sont catastrophiques : ils demeurent presque totalement incapables d&rsquo;extraire la r\u00e9gularit\u00e9 productive pour la transf\u00e9rer sur un logatome, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9connexion entre le d\u00e9veloppement conceptuel g\u00e9n\u00e9ral et les m\u00e9canismes computationnels de la morphologie. Cette double dissociation neurog\u00e9n\u00e9tique a longtemps \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9e comme une preuve biologique \u00e9clatante de l&rsquo;ind\u00e9pendance du module linguistique grammatical vis-\u00e0-vis des autres fonctions cognitives de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<h3>8.3 Corr\u00e9lats \u00e9lectrophysiologiques et imagerie c\u00e9r\u00e9brale de l&rsquo;effet Wug<\/h3>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives contemporaines et des technologies d&rsquo;imagerie fonctionnelle \u00e0 haute r\u00e9solution temporelle et spatiale, les chercheurs ont pu traquer en temps r\u00e9el la signature c\u00e9r\u00e9brale de l&rsquo;application des r\u00e8gles morphologiques lors du traitement de pseudomots d\u00e9riv\u00e9s du paradigme de Berko Gleason.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes recourant aux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Potentiel_associ%C3%A9_aux_%C3%A9v%C3%A9nements\">potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP)<\/a> par \u00e9lectroenc\u00e9phalographie ont mis en \u00e9vidence des dissociations neurophysiologiques d&rsquo;une extr\u00eame pr\u00e9cision entre le traitement m\u00e9moriel et le traitement computationnel de logatomes fl\u00e9chis :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsqu&rsquo;un locuteur est confront\u00e9 \u00e0 une anomalie lexicale ou \u00e0 une violation d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique, le cerveau \u00e9met typiquement une onde n\u00e9gative centro-pari\u00e9tale culminant \u00e0 400 millisecondes apr\u00e8s le stimulus : la composante <strong>N400<\/strong>.<\/li>\n<li>En revanche, lorsque le sujet est soumis \u00e0 une violation morphophonologique sur un pseudomot (par exemple si l&rsquo;on tente d&rsquo;accoler l&rsquo;allomorphe sourd *[w\u028c\u0261s] au lieu du vois\u00e9 [w\u028c\u0261z], ou si l&rsquo;on omet l&rsquo;\u00e9penth\u00e8se sur *[t\u00e6ss]), le trac\u00e9 \u00e9lectrophysiologique enregistre une onde n\u00e9gative frontale pr\u00e9coce dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche (la <strong>LAN<\/strong> : <em>Left Anterior Negativity<\/em>), suivie d&rsquo;une ample onde positive tardive vers 600 millisecondes, appel\u00e9e la <strong>P600<\/strong>. Cette signature P600 est le biomarqueur \u00e9lectrophysiologique \u00e9lectif du traitement syntaxique et des co\u00fbts de r\u00e9paration computationnelle des r\u00e8gles formelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, les investigations men\u00e9es en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) confirment que la d\u00e9rivation morphologique sur des pseudomots recrute sp\u00e9cifiquement un r\u00e9seau cortico-sous-cortical lat\u00e9ralis\u00e9 \u00e0 gauche, impliquant de mani\u00e8re pr\u00e9pond\u00e9rante le gyrus frontal inf\u00e9rieur gauche (la zone classique de l&rsquo;<strong>aire de Broca<\/strong>, BA 44 et 45), le gyrus temporal sup\u00e9rieur et le striatum. Le traitement des formes r\u00e9guli\u00e8res in\u00e9dites de type \u00ab Wug \u00bb active le r\u00e9seau fronto-striatal d\u00e9di\u00e9 aux algorithmes proc\u00e9duraux, tandis que les formes m\u00e9moris\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res sollicitent davantage les aires temporo-pari\u00e9tales associatives li\u00e9es \u00e0 la m\u00e9moire d\u00e9clarative.<\/p>\n<h2>9. Innovations m\u00e9thodologiques contemporaines inspir\u00e9es du test<\/h2>\n<h3>9.1 Paradigmes de regard pr\u00e9f\u00e9rentiel et oculom\u00e9trie (Eye-Tracking)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des limites intrins\u00e8ques du test originel de Jean Berko Gleason r\u00e9sidait dans l&rsquo;obligation pour l&rsquo;enfant de verbaliser sa r\u00e9ponse. Cette modalit\u00e9 expressive excluait d&rsquo;office les b\u00e9b\u00e9s et les enfants au stade pr\u00e9verbal, incapables de coordonner leur appareil articulatoire pour prononcer le segment \/z\/ sur commande. Pour d\u00e9couvrir \u00e0 quel moment exact de la vie s&rsquo;installe la sensibilit\u00e9 aux r\u00e8gles morphologiques r\u00e9guli\u00e8res, les chercheurs contemporains ont r\u00e9invent\u00e9 le protocole en le mariant aux technologies modernes d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oculom%C3%A9trie\">oculom\u00e9trie<\/a> (<em>eye-tracking<\/em>) et aux paradigmes de regard pr\u00e9f\u00e9rentiel intermodal.<\/p>\n<p>Dans ces dispositifs modernis\u00e9s, le nourrisson est assis sur les genoux de son parent face \u00e0 deux \u00e9crans haute d\u00e9finition c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. L&rsquo;un des \u00e9crans affiche une cr\u00e9ature imaginaire unique (un <em>wug<\/em>), tandis que l&rsquo;autre pr\u00e9sente une paire de ces m\u00eames cr\u00e9atures (deux <em>wugs<\/em>). Une voix synth\u00e9tis\u00e9e ou pr\u00e9enregistr\u00e9e diffuse une invite sonore : \u00ab <em>Look at the wugs! Where are the wugs?<\/em> \u00bb (\u00ab Regarde les wugs ! O\u00f9 sont les wugs ? \u00bb). Des cam\u00e9ras infrarouges traquent au milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s la direction et la dur\u00e9e de fixation des pupilles du nourrisson.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9rimentations d&rsquo;avant-garde ont apport\u00e9 un \u00e9clairage sensationnel : d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de <strong>18 \u00e0 24 mois<\/strong>, soit bien avant d&rsquo;\u00eatre capables d&rsquo;\u00e9mettre eux-m\u00eames le mot \u00e0 l&rsquo;oral, les b\u00e9b\u00e9s orientent de fa\u00e7on statistiquement significative leur regard vers l&rsquo;\u00e9cran affichant la paire d&rsquo;animaux lorsqu&rsquo;ils entendent la marque \/z\/. Ils ont d\u00e9j\u00e0 extrait la r\u00e9gularit\u00e9 allomorphique de leur environnement sonore et l&rsquo;utilisent pour guider leur compr\u00e9hension du monde visuel. Ces d\u00e9couvertes ont repouss\u00e9 de plusieurs ann\u00e9es le seuil temporel de l&rsquo;int\u00e9gration morphologique chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h3>9.2 Num\u00e9risation, applications interactives et tests adaptatifs informatis\u00e9s<\/h3>\n<p>Le passage au XXIe si\u00e8cle s&rsquo;est \u00e9galement traduit par une num\u00e9risation int\u00e9grale du protocole traditionnel de Berko Gleason. Fini les fiches cartonn\u00e9es dessin\u00e9es \u00e0 la main et les notes griffonn\u00e9es au stylo bille : des laboratoires de psycholinguistique ont d\u00e9velopp\u00e9 des applications logicielles interactives sur tablettes tactiles permettant des passations standardis\u00e9es \u00e0 tr\u00e8s grande \u00e9chelle aupr\u00e8s de cohortes de milliers d&rsquo;\u00e9coliers.<\/p>\n<p>Ces outils num\u00e9riques int\u00e8grent des fonctionnalit\u00e9s d&rsquo;une grande sophistication :<\/p>\n<ul>\n<li>Des animations vectorielles fluides o\u00f9 les petits monstres et les animaux imaginaires interagissent avec l&rsquo;enfant par le biais d&rsquo;un environnement gamifi\u00e9 qui \u00e9limine tout sentiment d&rsquo;\u00e9valuation scolaire.<\/li>\n<li>Des protocoles adaptatifs informatis\u00e9s (<em>Computerized Adaptive Testing<\/em>) qui ajustent en temps r\u00e9el le niveau de difficult\u00e9 des contrastes phonologiques propos\u00e9s en fonction des r\u00e9ussites ou des \u00e9checs ant\u00e9rieurs de l&rsquo;utilisateur, permettant un profilage psychom\u00e9trique individualis\u00e9 en quelques minutes seulement.<\/li>\n<li>L&rsquo;enregistrement audio num\u00e9rique haute fid\u00e9lit\u00e9 coupl\u00e9 \u00e0 des algorithmes de reconnaissance vocale et d&rsquo;<strong>analyse acoustique automatis\u00e9e<\/strong> des spectrogrammes. Les logiciels sont capables de mesurer objectivement le temps de latence avant la r\u00e9ponse (temps de r\u00e9action vocal), ainsi que l&rsquo;indice de voisement (le <em>Voice Onset Time<\/em> &#8211; VOT) de la consonne fricative finale produite par l&rsquo;enfant, garantissant une objectivit\u00e9 d&rsquo;analyse phon\u00e9tique qu&rsquo;aucun transcripteur humain ne pouvait \u00e9galer en 1958.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 Int\u00e9gration du paradigme Wug dans l&rsquo;\u00e9valuation des mod\u00e8les d&rsquo;intelligence artificielle<\/h3>\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2020, le test du Wug s&rsquo;est trouv\u00e9 une application aussi spectaculaire qu&rsquo;inattendue dans le champ de l&rsquo;intelligence artificielle et du traitement automatique du langage naturel (TALN). Face au d\u00e9ploiement plan\u00e9taire des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Grand_mod%C3%A8le_de_langage\">grands mod\u00e8les de langage (LLM)<\/a> fond\u00e9s sur l&rsquo;architecture Transformer (tels que GPT-4, LLaMA ou Claude), une question cruciale s&rsquo;est pos\u00e9e aux chercheurs : ces mod\u00e8les poss\u00e8dent-ils une v\u00e9ritable comp\u00e9tence linguistique et une compr\u00e9hension abstraite des r\u00e8gles morphosyntaxiques, ou ne sont-ils que des perroquets stochastiques qui recombinent statistiquement des s\u00e9quences m\u00e9moris\u00e9es lors de leur pr\u00e9-entra\u00eenement sur des milliards de pages web ?<\/p>\n<p>Pour percer ce myst\u00e8re, des \u00e9quipes de recherche cognitive ont soumis les mod\u00e8les de pointe \u00e0 des variantes contemporaines du Wug Test, en leur injectant des amorces textuelles compos\u00e9es de racines artificielles inconnues de leur corpus d&rsquo;entra\u00eenement afin d&rsquo;\u00e9valuer leur capacit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralisation morphologique en contexte z\u00e9ro (<em>zero-shot generalization<\/em>). Les r\u00e9sultats obtenus ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un panorama complexe : si les LLMs de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration parviennent sans difficult\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des flexions r\u00e9guli\u00e8res simples sur des logatomes \u00e9vidents, ils manifestent des taux d&rsquo;erreur surprenants et des r\u00e9gressions paradoxales lorsqu&rsquo;ils sont confront\u00e9s \u00e0 des contraintes allomorphiques plus intriqu\u00e9es ou \u00e0 des morphologies non concat\u00e9natives (comme en arabe s\u00e9mitique artificiel).<\/p>\n<p>Cette confrontation a raviv\u00e9 le d\u00e9bat philosophique et technique sur la nature de la repr\u00e9sentation interne au sein des r\u00e9seaux neuronaux profonds. Le test de Jean Berko Gleason demeure ainsi, soixante-dix ans apr\u00e8s sa conception, l&rsquo;\u00e9talon d&rsquo;or m\u00e9thodologique ultime pour v\u00e9rifier si un syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information, qu&rsquo;il soit un enfant en chair et en os ou un algorithme constitu\u00e9 de milliards de param\u00e8tres matriciels, proc\u00e8de par apprentissage de surface ou par abstraction de lois universelles.<\/p>\n<h2>10. Applications cliniques et p\u00e9dagogiques en orthophonie et en \u00e9ducation<\/h2>\n<h3>10.1 Bilan orthophonique et diagnostic diff\u00e9rentiel<\/h3>\n<p>Dans la pratique clinique contemporaine de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Orthophonie\">orthophonie<\/a> (ou logop\u00e9die), les \u00e9preuves d\u00e9riv\u00e9es du test du Wug sont devenues des composantes indispensables de l&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e des troubles du d\u00e9veloppement du langage oral et \u00e9crit. La passation d&rsquo;items portant sur des logatomes permet aux cliniciens de r\u00e9aliser un diagnostic diff\u00e9rentiel d&rsquo;une rare acuit\u00e9, en s\u00e9parant la composante purement lexicale de la composante structurelle-combinatoire.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un enfant d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire pr\u00e9sente un retard manifeste de langage expressif, l&rsquo;origine du trouble peut \u00eatre double : il peut s&rsquo;agir d&rsquo;un simple retard environnemental d&rsquo;acc\u00e8s au lexique (d\u00fb \u00e0 un milieu familial peu stimulant sur le plan verbal, \u00e0 une exposition tardive \u00e0 la langue de scolarisation ou \u00e0 une timidit\u00e9 d&rsquo;inhibition), ou bien d&rsquo;une atteinte structurelle neurod\u00e9veloppementale persistante de type TDL\/dysphasie. Le bilan traditionnel bas\u00e9 sur la d\u00e9signation d&rsquo;images r\u00e9elles p\u00e9nalise lourdement l&rsquo;enfant dont le vocabulaire est restreint, sans renseigner sur la vigueur de ses m\u00e9canismes d&rsquo;inf\u00e9rence.<\/p>\n<p>En soumettant l&rsquo;enfant \u00e0 une batterie d&rsquo;\u00e9valuation morphologique sur des pseudomots, l&rsquo;orthophoniste isole la capacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rative pure. Si un enfant disposant d&rsquo;un vocabulaire modeste r\u00e9ussit brillamment l&rsquo;attribution des marques morphologiques sur les cr\u00e9atures imaginaires, le praticien sait qu&rsquo;il est en pr\u00e9sence d&rsquo;une machine combinatoire intacte qui a simplement besoin d&rsquo;un enrichissement lexical quantitatif. \u00c0 l&rsquo;inverse, un \u00e9chec r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sur les logatomes constitue un signal d&rsquo;alarme clinique majeur, signant un d\u00e9ficit dans la construction des r\u00e8gles morphophonologiques r\u00e9guli\u00e8res et justifiant une prise en charge th\u00e9rapeutique sp\u00e9cialis\u00e9e et pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>10.2 Conception de programmes d&rsquo;intervention logop\u00e9dique cibl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le paradigme de Berko Gleason ne sert pas uniquement d&rsquo;outil diagnostique passif ; il constitue \u00e9galement le c\u0153ur moteur de nombreuses strat\u00e9gies de rem\u00e9diation th\u00e9rapeutique en orthophonie. Les r\u00e9\u00e9ducations du langage oral et \u00e9crit s&rsquo;appuient d\u00e9sormais sur des protocoles d&rsquo;entra\u00eenement morphologique intensif recourant express\u00e9ment \u00e0 des logatomes pour forcer la dynamique de d\u00e9couverte de r\u00e8gles.<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation de pseudomots dans la th\u00e9rapie logop\u00e9dique pr\u00e9sente un avantage clinique majeur : elle emp\u00eache l&rsquo;enfant en difficult\u00e9 de s&rsquo;appuyer sur ses habitudes d&rsquo;\u00e9vitement ou sur la restitution par c\u0153ur de bribes de phrases mal int\u00e9gr\u00e9es. L&rsquo;orthophoniste invente un univers imaginaire (souvent m\u00e9taphoris\u00e9 par une plan\u00e8te extraterrestre ou un pays enchant\u00e9) peupl\u00e9 d&rsquo;objets, de monstres et d&rsquo;actions fictives. En manipulant ces unit\u00e9s lexicales neutres, le jeune patient est guid\u00e9 de fa\u00e7on cibl\u00e9e \u00e0 travers la zone proximale de d\u00e9veloppement th\u00e9oris\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lev_Vygotski\">Lev Vygotski<\/a>, pour extraire explicitement puis automatiser implicitement les correspondances entre les cat\u00e9gories grammaticales et leurs allomorphes phon\u00e9tiques.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le renforcement de cette <strong>conscience morphologique<\/strong> au moyen de mat\u00e9riel fictif rejaillit de mani\u00e8re spectaculaire sur l&rsquo;apprentissage du langage \u00e9crit. De nombreuses recherches cliniques ont d\u00e9montr\u00e9 que les enfants qui ont d\u00e9velopp\u00e9 une capacit\u00e9 agile \u00e0 segmenter et fl\u00e9chir des logatomes morphologiques entrent dans la lecture et l&rsquo;orthographe grammaticale avec une fluidit\u00e9 nettement sup\u00e9rieure. Ils d\u00e9codent plus ais\u00e9ment les mots polymorph\u00e9miques complexes, comprennent la valeur des lettres muettes d\u00e9rivatives (comme le \u00ab d \u00bb de \u00ab bavard \u00bb visible dans \u00ab bavarde \u00bb) et \u00e9vitent les confusions r\u00e9currentes de d\u00e9sinences homophones.<\/p>\n<h3>10.3 Didactique de la grammaire et apprentissage d&rsquo;une langue seconde (L2)<\/h3>\n<p>Dans le domaine des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation et de la didactique des langues \u00e9trang\u00e8res ou secondes (L2), la le\u00e7on magistrale du test du Wug a provoqu\u00e9 une r\u00e9volution copernicienne dans la mani\u00e8re d&rsquo;appr\u00e9hender les erreurs de production des apprenants. Pendant des d\u00e9cennies, la p\u00e9dagogie traditionnelle assimilait l&rsquo;erreur morphologique \u00e0 un dysfonctionnement f\u00e2cheux qu&rsquo;il fallait sanctionner et r\u00e9primer imm\u00e9diatement pour \u00e9viter la cristallisation de mauvaises habitudes articulatoires.<\/p>\n<p>La mise en lumi\u00e8re de la productivit\u00e9 des r\u00e8gles a permis de transformer le regard p\u00e9dagogique sur les erreurs dites de \u00ab sur-g\u00e9n\u00e9ralisation \u00bb (quand un jeune enfant ou un apprenant d&rsquo;anglais L2 produit spontan\u00e9ment *<em>goed<\/em> au lieu de <em>went<\/em>, *<em>feets<\/em> au lieu de <em>feet<\/em>, ou quand un apprenant de fran\u00e7ais dit *\u00ab vous disez \u00bb au lieu de \u00ab vous dites \u00bb). Gr\u00e2ce aux travaux de Berko Gleason, les p\u00e9dagogues ont compris que ces formes fautives ne sont nullement les t\u00e9moins d&rsquo;une incomp\u00e9tence linguistique, mais au contraire la preuve resplendissante d&rsquo;un <strong>apprentissage actif et constructif<\/strong>. Si un apprenant produit *<em>goed<\/em>, c&rsquo;est la preuve empirique ind\u00e9niable qu&rsquo;il s&rsquo;est appropri\u00e9 la r\u00e8gle productive du pass\u00e9 r\u00e9gulier et qu&rsquo;il l&rsquo;applique avec une noble rigueur formelle, n&rsquo;ayant simplement pas encore m\u00e9moris\u00e9 l&rsquo;exception irr\u00e9guli\u00e8re conserv\u00e9e dans le lexique historique.<\/p>\n<p>Cette prise de conscience a donn\u00e9 naissance \u00e0 des d\u00e9marches p\u00e9dagogiques bienveillantes et inductives. Dans les classes d&rsquo;immersion linguistique, les enseignants n&rsquo;h\u00e9sitent plus \u00e0 concevoir des jeux de cr\u00e9ation de n\u00e9ologismes inspir\u00e9s du test du Wug pour d\u00e9sinhiber les \u00e9l\u00e8ves, les encourager \u00e0 tester les fronti\u00e8res morphologiques de la langue cible et d\u00e9velopper leur sensibilit\u00e9 m\u00e9talinguistique de fa\u00e7on r\u00e9flexive et ludique.<\/p>\n<h2>11. Critiques \u00e9pist\u00e9mologiques, limites m\u00e9thodologiques et nuances conceptuelles<\/h2>\n<h3>11.1 Le biais de performance et le co\u00fbt cognitif de la t\u00e2che d&rsquo;\u00e9licitation<\/h3>\n<p>Bien que le test de Jean Berko Gleason soit unanimement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme un chef-d&rsquo;\u0153uvre de l&rsquo;exp\u00e9rimentation psychologique, il n&rsquo;a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 un examen critique approfondi de la part des \u00e9pist\u00e9mologues et des m\u00e9thodologistes du langage enfantin. La critique la plus imm\u00e9diate et r\u00e9currente porte sur le probl\u00e8me persistant de la dissociation entre comp\u00e9tence et performance, et sur le risque de sous-estimer syst\u00e9matiquement les capacit\u00e9s r\u00e9elles du tout jeune enfant en raison du co\u00fbt cognitif intrins\u00e8que impos\u00e9 par la t\u00e2che d&rsquo;\u00e9licitation verbale.<\/p>\n<p>Pour un bambin de 4 ans, participer au protocole du Wug implique une cascade complexe d&rsquo;op\u00e9rations ex\u00e9cutives non linguistiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Focaliser son attention sur un exp\u00e9rimentateur adulte inconnu dans un environnement institutionnel souvent intimidant.<\/li>\n<li>Traiter visuellement une illustration stylis\u00e9e et comprendre la convention s\u00e9miotique selon laquelle un dessin repr\u00e9sente une classe d&rsquo;entit\u00e9s imaginaires.<\/li>\n<li>Maintenir l&rsquo;amorce verbale dans sa m\u00e9moire de travail \u00e0 court terme tout en analysant l&rsquo;intonation suspendue qui lui signifie de prendre la parole.<\/li>\n<li>Engager le contr\u00f4le moteur de son appareil phonatoire pour produire une r\u00e9ponse vocale d\u00e9contextualis\u00e9e sans b\u00e9n\u00e9ficier de la redondance d&rsquo;une conversation naturelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il est d\u00e8s lors tout \u00e0 fait plausible que de nombreux enfants ayant \u00e9chou\u00e9 \u00e0 produire l&rsquo;allomorphe complexe \/\u026az\/ poss\u00e9daient bel et bien la comp\u00e9tence abstraite sous-jacente dans leur syst\u00e8me r\u00e9ceptif, mais ont \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9s par la complexit\u00e9 ex\u00e9cutive de la performance expressive. Comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 des d\u00e9cennies plus tard les protocoles d&rsquo;oculom\u00e9trie passive (voir section 9.1), le format interrogatif classique de Berko Gleason mesurait conjointement la grammaire de l&rsquo;enfant et sa maturit\u00e9 attentionnelle et communicative globale.<\/p>\n<h3>11.2 La structure phonologique et l&rsquo;effet de voisinage lexical des pseudomots<\/h3>\n<p>Une objection plus technique, issue des partisans du connexionnisme et des mod\u00e8les fond\u00e9s sur l&rsquo;analogie phonologique, s&rsquo;est attaqu\u00e9e \u00e0 la neutralit\u00e9 suppos\u00e9e des logatomes utilis\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9tude princeps de 1958. Les d\u00e9tracteurs d&rsquo;une r\u00e8gle symbolique pure ont soulign\u00e9 que les pseudomots forg\u00e9s par Berko Gleason ne flottaient pas dans un vide phonologique absolu, mais entretenaient des liens de parent\u00e9 acoustique \u00e9troits avec le lexique anglais r\u00e9el.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la probl\u00e9matique de la <strong>densit\u00e9 de voisinage phonologique<\/strong> (<em>phonological neighborhood density<\/em>). Consid\u00e9rons l&rsquo;item vedette : <em>wug<\/em> \/w\u028c\u0261\/. Ce logatome est ins\u00e9r\u00e9 dans un voisinage lexical extr\u00eamement dense au sein de la langue anglaise enfantine. Il ne diff\u00e8re que par un seul phon\u00e8me initial de mots familiers omnipr\u00e9sents dans les comptines et les histoires pour tout-petits : <em>bug<\/em> \/b\u028c\u0261\/, <em>hug<\/em> \/h\u028c\u0261\/, <em>jug<\/em> \/d\u0292\u028c\u0261\/, <em>mug<\/em> \/m\u028c\u0261\/, <em>plug<\/em> \/pl\u028c\u0261\/, <em>tug<\/em> \/t\u028c\u0261\/, ou encore <em>rug<\/em> \/\u0279\u028c\u0261\/. Tous ces mots r\u00e9els forment leur pluriel en \/z\/ (\/b\u028c\u0261z\/, \/h\u028c\u0261z\/). D\u00e8s lors, les critiques ont sugg\u00e9r\u00e9 que l&rsquo;enfant qui r\u00e9ussit \u00e0 dire <em>wugs<\/em> ne convoque pas n\u00e9cessairement une r\u00e8gle abstraite purement symbolique ; il peut simplement activer, par diffusion de l&rsquo;activation au sein de son lexique mental, le r\u00e9seau des formes phon\u00e9tiquement analogues d\u00e9j\u00e0 apprises par c\u0153ur.<\/p>\n<p>Les protocoles contemporains les plus rigoureux ont donc d\u00fb introduire des contr\u00f4les statistiques draconiens pour neutraliser ce biais. Les chercheurs s&rsquo;assurent aujourd&rsquo;hui de calibrer leurs logatomes en faisant varier syst\u00e9matiquement la densit\u00e9 de voisinage (voisins rares versus voisins fr\u00e9quents) et la fr\u00e9quence biphon\u00e9matique des s\u00e9quences de sons, confirmant que si l&rsquo;effet de voisinage module la vitesse de traitement, la capacit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ralisation productive survit bel et bien au contr\u00f4le strict de ces param\u00e8tres statistiques.<\/p>\n<h3>11.3 La repr\u00e9sentativit\u00e9 de la morphologie r\u00e9guli\u00e8re par rapport \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9<\/h3>\n<p>Enfin, une limite conceptuelle majeure du test du Wug r\u00e9side dans son exclusivit\u00e9 m\u00e9thodologique accord\u00e9e \u00e0 la morphologie r\u00e9guli\u00e8re et concat\u00e9native. En concevant des items destin\u00e9s \u00e0 \u00e9valuer l&rsquo;application de suffixes r\u00e9guliers par d\u00e9faut, le test a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment laiss\u00e9 dans l&rsquo;ombre le versant le plus labyrinthique de la morphologie des langues naturelles : la gestion de l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9, de la suppl\u00e9tion lexicale et des formes morphologiquement opaques.<\/p>\n<p>Le Wug Test est fondamentalement structur\u00e9 pour r\u00e9v\u00e9ler le triomphe de la r\u00e9gularit\u00e9. Mais il ne dit presque rien sur la mani\u00e8re dont l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant r\u00e9sout le conflit permanent entre la r\u00e8gle productive par d\u00e9faut et l&rsquo;inhibition requise par les formes irr\u00e9guli\u00e8res (comme savoir que le pluriel de <em>man<\/em> n&rsquo;est pas *<em>mans<\/em> mais <em>men<\/em>, ou que le pluriel de <em>cheval<\/em> n&rsquo;est pas *<em>chevals<\/em> mais <em>chevaux<\/em>). En se focalisant sur des pseudomots monosyllabiques aux allures transparentes, le protocole classique a pu donner l&rsquo;illusion d&rsquo;une cognition linguistique monolithique et binaire, masquant la riche interaction dynamique, probabiliste et souvent instable qui caract\u00e9rise le d\u00e9veloppement complet du lexique mental tout au long de l&rsquo;enfance.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 acad\u00e9mique, r\u00e9sonance culturelle et conclusions<\/h2>\n<h3>12.1 Le &lsquo;Wug&rsquo; comme ic\u00f4ne embl\u00e9matique des sciences du langage<\/h3>\n<p>Rares sont les exp\u00e9riences scientifiques qui ont r\u00e9ussi \u00e0 franchir les fronti\u00e8res aust\u00e8res des publications acad\u00e9miques pour se hisser au rang de v\u00e9ritables mythes culturels au sein de leur propre discipline. Le petit oiseau dodu dessin\u00e9 \u00e0 la main par Jean Berko Gleason en 1958 a conquis ce statut l\u00e9gendaire et affectif d&rsquo;ic\u00f4ne ind\u00e9boulonnable des sciences du langage.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;image du Wug s&rsquo;affiche sur les couvertures des manuels de r\u00e9f\u00e9rence internationaux de psycholinguistique, d&rsquo;acquisition du langage et de psychologie cognitive. Le nom propre \u00ab Wug \u00bb a subi une antonomase spectaculaire en devenant un substantif g\u00e9n\u00e9rique : dans les laboratoires du monde entier, on parle couramment d&rsquo;un \u00ab <em>wug test<\/em> \u00bb pour d\u00e9signer n&rsquo;importe quel protocole de g\u00e9n\u00e9ralisation morphologique sur des stimuli in\u00e9dits, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de tester des nourrissons, des adultes bilingues, des patients aphasiques ou des r\u00e9seaux de neurones artificiels. Les linguistes se sont appropri\u00e9 cette figure sous forme d&rsquo;insignes, de tatouages, de figurines et de produits d\u00e9riv\u00e9s humoristiques, incarnant avec tendresse le symbole de l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Ce succ\u00e8s iconographique s&rsquo;explique par la rencontre unique entre une rigueur m\u00e9thodologique sans faille et une silhouette visuelle imm\u00e9diatement reconnaissable. Le Wug repr\u00e9sente la mascotte d&rsquo;une \u00e9poque dor\u00e9e o\u00f9 les myst\u00e8res les plus profonds de l&rsquo;esprit humain pouvaient \u00eatre \u00e9clair\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une simple bo\u00eete de fiches cartonn\u00e9es, d&rsquo;un coup de crayon inspir\u00e9 et de quelques questions astucieuses pos\u00e9es \u00e0 des enfants curieux.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique durable de Jean Berko Gleason<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du mythe visuel, l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel l\u00e9gu\u00e9 par Jean Berko Gleason \u00e0 la communaut\u00e9 scientifique est immense et inalt\u00e9rable. Premi\u00e8re femme \u00e0 diriger des recherches exp\u00e9rimentales de cette envergure dans un milieu acad\u00e9mique alors presque exclusivement masculin, elle a ouvert la voie \u00e0 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de chercheuses qui ont fa\u00e7onn\u00e9 les sciences cognitives modernes.<\/p>\n<p>Ses travaux ont fond\u00e9 une exigence m\u00e9thodologique qui continue de gouverner la psycholinguistique d\u00e9veloppementale contemporaine : l&rsquo;imp\u00e9ratif de ne jamais se fier aux apparences de surface du comportement imitatif de l&rsquo;enfant et de concevoir des protocoles d&rsquo;isolement exp\u00e9rimental pour sonder les m\u00e9canismes int\u00e9rioris\u00e9s r\u00e9els. Par ses recherches ult\u00e9rieures, consacr\u00e9es notamment \u00e0 l&rsquo;analyse du langage adress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfant (le \u00ab mamanais \u00bb ou <em>child-directed speech<\/em>), aux interactions verbales au sein de la famille et \u00e0 l&rsquo;aphasie chez l&rsquo;adulte, Jean Berko Gleason n&rsquo;a cess\u00e9 de plaider pour une \u00e9tude int\u00e9gr\u00e9e du langage, conjuguant les contraintes formelles de la grammaire et les imp\u00e9ratifs pragmatiques de la communication sociale.<\/p>\n<p>En c\u00e9l\u00e9brant son apport, la communaut\u00e9 scientifique reconna\u00eet le moment fondateur o\u00f9 l&rsquo;acquisition du langage a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un terrain d&rsquo;affrontements purement id\u00e9ologiques pour devenir une science empirique rigoureuse, fond\u00e9e sur la formulation d&rsquo;hypoth\u00e8ses r\u00e9futables et la collecte de preuves tangibles.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se conclusive : ce que le test du Wug nous apprend sur l&rsquo;esprit humain<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse approfondie, une conclusion magistrale s&rsquo;impose avec force : le test du Wug ne nous renseigne pas simplement sur la fa\u00e7on dont les enfants anglophones ajoutent le son \/z\/ au mot <em>wug<\/em> ; il nous livre une cl\u00e9 fondamentale sur la nature m\u00eame de l&rsquo;intelligence humaine. L&rsquo;esprit d&rsquo;un \u00eatre humain n&rsquo;est pas un miroir passif qui se borne \u00e0 refl\u00e9ter les fragments disparates et d\u00e9sordonn\u00e9s du monde ext\u00e9rieur. L&rsquo;enfant humain est programm\u00e9 pour donner du sens, pour organiser le chaos, pour traquer l&rsquo;invariant structural derri\u00e8re la contingence des apparences.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;aube de sa vie mentale, l&rsquo;enfant extrait des r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales \u00e0 partir d&rsquo;exemples particuliers et projette imm\u00e9diatement ces structures int\u00e9rioris\u00e9es sur l&rsquo;inconnu. Lorsque confront\u00e9 \u00e0 une cr\u00e9ature qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais crois\u00e9e, nomm\u00e9e d&rsquo;un vocable qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais entendu, le tout-petit s&rsquo;\u00e9crie spontan\u00e9ment \u00ab <em>two wugs<\/em> \u00bb, il pose un acte d&rsquo;une profonde transcendance cognitive. Il affirme avec une tranquille assurance la souverainet\u00e9 de la pens\u00e9e cr\u00e9ative sur la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique. Soixante-dix ans apr\u00e8s sa publication princeps, le test du Wug continue de briller comme l&rsquo;une des plus lumineuses c\u00e9l\u00e9brations de cette cr\u00e9ativit\u00e9 universelle de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berko, J. (1958). The child&rsquo;s learning of English morphology. <em>Word<\/em>, 14(2-3), 150-177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/00437956.1958.11659661\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/00437956.1958.11659661<\/a><\/li>\n<li>Bybee, J. (1995). Regular morphology and the lexicon. <em>Language and Cognitive Processes<\/em>, 10(5), 425-455. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/01690969508407111\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/01690969508407111<\/a><\/li>\n<li>Chomsky, N. (1957). <em>Syntactic Structures<\/em>. Mouton &#038; Co.<\/li>\n<li>Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner&rsquo;s <em>Verbal Behavior<\/em>. <em>Language<\/em>, 35(1), 26-58. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334<\/a><\/li>\n<li>Gopnik, M., &#038; Crago, M. B. (1991). Familial aggregation of a developmental language disorder. <em>Cognition<\/em>, 39(1), 1-50. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(91)90058-C\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(91)90058-C<\/a><\/li>\n<li>Leonard, L. B. (1998). <em>Children with Specific Language Impairment<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/1829.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/1829.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Pinker, S. (1999). <em>Words and Rules: The Ingredients of Language<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Rumelhart, D. E., &#038; McClelland, J. L. (1986). On learning the past tenses of English verbs. In J. L. McClelland &#038; D. E. Rumelhart (Eds.), <em>Parallel Distributed Processing: Explorations in the Microstructure of Cognition<\/em> (Vol. 2, pp. 216-271). MIT Press.<\/li>\n<li>Skinner, B. F. (1957). <em>Verbal Behavior<\/em>. Appleton-Century-Crofts. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/11256-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/11256-000<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M. (2003). <em>Constructing a Language: A Usage-Based Theory of Language Acquisition<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>van der Lely, H. K. J. (2005). Domain-specific cognitive systems: Insight from Grammatical-SLI. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 9(2), 53-59. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2004.12.002\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2004.12.002<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie du test du Wug de Jean Berko Gleason (1958) : m\u00e9thodologie, fondements psycholinguistiques et impact sur les th\u00e9ories d&rsquo;acquisition du langage.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[3840,127],"tags":[6003,6010,6011,1808,6009],"class_list":["post-4047","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-psycholinguistique","category-psychologie-du-developpement","tag-acquisition-du-langage","tag-jean-berko-gleason","tag-morphophonologie","tag-sciences-cognitives","tag-test-du-wug"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4047","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4047"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4047\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4047"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4047"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4047"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}