{"id":4000,"date":"2026-09-11T04:20:46","date_gmt":"2026-09-11T04:20:46","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-imitation-neonatale-meltzoff-moore\/"},"modified":"2026-09-11T04:20:46","modified_gmt":"2026-09-11T04:20:46","slug":"experience-imitation-neonatale-meltzoff-moore","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-imitation-neonatale-meltzoff-moore","title":{"rendered":"L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;imitation n\u00e9onatale &#8211; Andrew Meltzoff et M. Keith Moore"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie du d\u00e9veloppement a longtemps \u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par une conception r\u00e9ductionniste du nouveau-n\u00e9 humain. Consid\u00e9r\u00e9 pendant des si\u00e8cles comme un \u00eatre purement v\u00e9g\u00e9tatif, enferm\u00e9 dans un solipsisme sensoriel et r\u00e9duit \u00e0 un ensemble de r\u00e9flexes archa\u00efques dict\u00e9s par le tronc c\u00e9r\u00e9bral, le nourrisson semblait d\u00e9pourvu de toute comp\u00e9tence cognitive structur\u00e9e. Cette perspective, consolid\u00e9e par les postulats de l&#8217;empirisme philosophique classique puis par le b\u00e9haviorisme radical, postulait que la construction du monde objectif et la prise de conscience d&rsquo;autrui r\u00e9sultaient exclusivement d&rsquo;une s\u00e9dimentation lente et laborieuse d&rsquo;associations sensori-motrices. M\u00eame la th\u00e9orie monumentale de Jean Piaget, tout en accordant au b\u00e9b\u00e9 un r\u00f4le d&rsquo;acteur dans son propre d\u00e9veloppement, maintenait l&rsquo;impossibilit\u00e9 th\u00e9orique d&rsquo;une imitation faciale pr\u00e9coce, affirmant qu&rsquo;un enfant \u00e9tait incapable de reproduire un geste invisible sur son propre visage avant d&rsquo;avoir atteint une coordination intersensorielle complexe vers la fin de sa premi\u00e8re ann\u00e9e de vie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce paysage intellectuel profond\u00e9ment ancr\u00e9 qu&rsquo;\u00e9clate, en 1977, une v\u00e9ritable r\u00e9volution paradigmatique au sein des sciences cognitives naissantes. En publiant dans la prestigieuse revue <em>Science<\/em> leur article fondateur intitul\u00e9 <em>\u00ab Imitation of Facial and Manual Gestures by Human Neonates \u00bb<\/em>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.897687\">Andrew N. Meltzoff et M. Keith Moore<\/a> \u00e9branlent les fondations m\u00eames de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique. \u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9rimentations rigoureusement contr\u00f4l\u00e9es men\u00e9es sur des nourrissons \u00e2g\u00e9s de seulement douze \u00e0 vingt-et-un jours, les deux chercheurs d\u00e9montrent que des nouveau-n\u00e9s sont capables de reproduire fid\u00e8lement des gestes faciaux tels que la protrusion de la langue, l&rsquo;ouverture de la bouche ou la protrusion des l\u00e8vres, ex\u00e9cut\u00e9s par un mod\u00e8le adulte en face d&rsquo;eux. Cette d\u00e9couverte implique l&rsquo;existence d&rsquo;une passerelle directe entre la vision et la motricit\u00e9, remettant en cause l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un cloisonnement initial des modalit\u00e9s sensorielles.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la simple observation d&rsquo;un comportement moteur pr\u00e9coce, les travaux de Meltzoff et Moore ont ouvert un champ de questionnements th\u00e9oriques d&rsquo;une profondeur in\u00e9dite : comment un \u00eatre sans exp\u00e9rience visuelle de son propre visage peut-il faire correspondre le mouvement vu chez autrui \u00e0 une commande motrice invisible sur lui-m\u00eame ? Cette interrogation centrale a donn\u00e9 naissance au mod\u00e8le de la cartographie intermodale active (<em>Active Intermodal Mapping<\/em> ou AIM) et a pos\u00e9 les jalons de la cognition sociale pr\u00e9coce, de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00e0 travers l&rsquo;hypoth\u00e8se \u00ab Like-Me \u00bb, tout en anticipant de mani\u00e8re saisissante la d\u00e9couverte neurobiologique des neurones miroirs. L&rsquo;analyse d\u00e9taill\u00e9e de cette exp\u00e9rience princeps, de ses prolongements empiriques, de ses r\u00e9plications controvers\u00e9es et de ses implications philosophiques constitue l&rsquo;un des chapitres les plus fascinants de la science de l&rsquo;esprit moderne.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et gen\u00e8se de l&rsquo;\u00e9tude de 1977<\/h2>\n<h3>1.1 La vision traditionnelle du nouveau-n\u00e9 au XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e disruptive des travaux d&rsquo;Andrew Meltzoff et M. Keith Moore, il est imp\u00e9ratif de restituer le climat \u00e9pist\u00e9mologique qui pr\u00e9valait dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. H\u00e9riti\u00e8re des th\u00e8ses empiristes de John Locke et de David Hume, la psychologie scientifique naissante concevait l&rsquo;esprit du nouveau-n\u00e9 comme une <em>tabula rasa<\/em>, une cire vierge sur laquelle seules les impressions sensorielles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es allaient progressivement inscrire des connaissances. Dans cette optique, les diff\u00e9rents canaux sensoriels \u2014 la vision, l&rsquo;audition, la proprioception, le toucher \u2014 fonctionnaient de mani\u00e8re strictement \u00e9tanche et non coordonn\u00e9e \u00e0 la naissance. Le nourrisson ne poss\u00e9dait aucun m\u00e9canisme inn\u00e9 lui permettant de concevoir l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;un objet per\u00e7u \u00e0 la fois par la vue et par le contact tactile.<\/p>\n<p>Cette vision a trouv\u00e9 son expression la plus c\u00e9l\u00e8bre sous la plume du philosophe et psychologue am\u00e9ricain William James dans ses <em>Principles of Psychology<\/em> (1890). James y d\u00e9crivait l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive du nourrisson comme une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/theprinciplesofpsychology01jameuoft\">\u00ab blooming, buzzing confusion \u00bb<\/a> (une confusion bourdonnante et florissante), sugg\u00e9rant que le b\u00e9b\u00e9 subissait un assaut chaotique de sensations lumineuses, auditives et visc\u00e9rales sans structure, sans hi\u00e9rarchie et sans signification spatiale ou corporelle. Pour James, le chaos perceptif primordial n\u00e9cessitait des mois d&rsquo;exp\u00e9rimentation passive et active pour que l&rsquo;enfant commence \u00e0 s\u00e9gr\u00e9ger son propre corps de l&rsquo;environnement physique imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Sur le plan neurologique et p\u00e9diatrique, cette perspective empiriste s&rsquo;est articul\u00e9e avec les mod\u00e8les neuro-d\u00e9veloppementaux classiques domin\u00e9s par les figures de McGraw et Gesell. Le nouveau-n\u00e9 \u00e9tait d\u00e9crit comme un organisme quasi exclusivement sous-cortical, domin\u00e9 par des m\u00e9canismes r\u00e9flexes spinaux et bulbaires : r\u00e9flexe de succion, de pr\u00e9hension palmaire (<em>grasping<\/em>), r\u00e9flexe de Moro ou de marche automatique. Selon cette conception m\u00e9caniste, les centres corticaux sup\u00e9rieurs, immatures et tr\u00e8s faiblement my\u00e9linis\u00e9s, n&rsquo;exer\u00e7aient encore aucun contr\u00f4le inhibiteur ou programmateur sur la motricit\u00e9. Toute action complexe, adaptative ou intentionnelle \u00e9tait par d\u00e9finition exclue du r\u00e9pertoire comportemental du b\u00e9b\u00e9 durant ses premi\u00e8res semaines de vie postnatale, rel\u00e9guant le nourrisson au rang d&rsquo;automate biologique passif attendant la maturation anatomique de son n\u00e9ocortex.<\/p>\n<h3>1.2 Le paradigme piag\u00e9tien de l&rsquo;imitation pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Au sein de la psychologie d\u00e9veloppementale francophone et internationale, l&rsquo;\u0153uvre colossale de Jean Piaget a renforc\u00e9 et formalis\u00e9 cette notion d&rsquo;incomp\u00e9tence n\u00e9onatale \u00e0 travers une th\u00e9orie de l&rsquo;intelligence sensorimotrice d&rsquo;une rigueur architecturale in\u00e9gal\u00e9e. Dans son ouvrage fondamental <em>La formation du symbole chez l&rsquo;enfant<\/em> (1945), Piaget consacre de longs d\u00e9veloppements \u00e0 la gen\u00e8se de l&rsquo;imitation, qu&rsquo;il con\u00e7oit comme le versant accommodationnel pr\u00e9dominant de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Dans le syst\u00e8me piag\u00e9tien, l&rsquo;imitation n&rsquo;est en aucun cas une capacit\u00e9 inn\u00e9e ou imm\u00e9diatement disponible ; elle suit pas \u00e0 pas les six sous-stades de la p\u00e9riode sensorimotrice. Durant le sous-stade 1 (0 \u00e0 1 mois), le comportement est restreint \u00e0 l&rsquo;exercice des r\u00e9flexes inn\u00e9s. Durant le sous-stade 2 (1 \u00e0 4,5 mois), caract\u00e9ris\u00e9 par les r\u00e9actions circulaires primaires, apparaissent les premi\u00e8res formes de pseudo-imitation ou d&rsquo;imitation sporadique, mais celle-ci est strictement limit\u00e9e aux gestes que le nourrisson effectue d\u00e9j\u00e0 spontan\u00e9ment et qu&rsquo;il peut percevoir directement sur son propre corps (comme les mouvements des mains et des bras). C&rsquo;est ce que Piaget nomme l&rsquo;imitation \u00ab visible \u00bb.<\/p>\n<p>Le point de rupture th\u00e9orique fondamental r\u00e9side dans ce que Piaget appelle l&rsquo;\u00ab imitation invisible \u00bb : la reproduction d&rsquo;actes corporels impliquant des parties du corps que l&rsquo;enfant ne peut pas voir directement sans miroir, au premier rang desquelles figure le visage (la bouche, les yeux, la langue). Selon Jean Piaget, pour qu&rsquo;un b\u00e9b\u00e9 imite un geste facial tel que l&rsquo;ouverture de la bouche ou la protrusion de la langue, il doit \u00eatre capable d&rsquo;\u00e9tablir une \u00e9quivalence analogique entre un sch\u00e9ma visuel externe (le visage de l&rsquo;adulte) et un sch\u00e9ma proprioceptif ou kinesth\u00e9sique interne (son propre visage). Or, d&rsquo;apr\u00e8s les observations piag\u00e9tiennes, une telle coordination intermodale exige une d\u00e9centration cognitive et une construction pr\u00e9alable d&rsquo;invariants spatiaux qui ne peuvent \u00e9merger avant le sous-stade 4 de la p\u00e9riode sensorimotrice, soit entre 8 et 12 mois. Avant cet \u00e2ge, l&rsquo;enfant ne poss\u00e8de pas de sch\u00e9ma corporel unifi\u00e9 lui permettant de concevoir que le visage vu chez l&rsquo;autre correspond morphologiquement et fonctionnellement \u00e0 son propre visage invisible.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;\u00e9mergence des travaux de Meltzoff et Moore \u00e0 Oxford et Washington<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce consensus th\u00e9orique magistral que vont percuter de plein fouet les recherches de deux jeunes chercheurs au milieu des ann\u00e9es 1970 : Andrew N. Meltzoff, alors engag\u00e9 dans des recherches postdoctorales \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford sous la houlette de figures majeures comme Jerome Bruner, et M. Keith Moore, chercheur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Washington \u00e0 Seattle. Confronter la doxa piag\u00e9tienne exigeait une audace m\u00e9thodologique et th\u00e9orique consid\u00e9rable, car sugg\u00e9rer une imitation faciale d\u00e8s les premi\u00e8res semaines de vie revenait \u00e0 postuler l&rsquo;existence d&rsquo;une structure cognitive hautement organis\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle.<\/p>\n<p>L&rsquo;intuition fondatrice de Meltzoff et Moore s&rsquo;enracinait dans les failles m\u00e9thodologiques des \u00e9tudes ant\u00e9rieures. Meltzoff avait remarqu\u00e9 que les observations de Jean Piaget reposaient quasi exclusivement sur des notes naturalistes prises sur ses trois propres enfants (Laurent, Lucienne et Jacqueline), dans des conditions o\u00f9 les stimuli pr\u00e9sent\u00e9s \u00e9taient h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil du b\u00e9b\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas standardis\u00e9 et o\u00f9 l&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;observateur n&rsquo;\u00e9tait prot\u00e9g\u00e9e par aucun dispositif en aveugle. De plus, plusieurs observations anecdotiques dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale sugg\u00e9raient des r\u00e9actions mim\u00e9tiques pr\u00e9coces chez des nourrissons, mais ces donn\u00e9es \u00e9taient syst\u00e9matiquement disqualifi\u00e9es comme des illusions d&rsquo;optique parentales ou des d\u00e9clenchements r\u00e9flexes fortuits.<\/p>\n<p>La collaboration entre Meltzoff et Moore s&rsquo;est donc construite autour d&rsquo;un objectif de rupture \u00e9pist\u00e9mologique : concevoir un protocole de laboratoire irr\u00e9prochable sur le plan de la m\u00e9trologie exp\u00e9rimentale, capable d&rsquo;isoler la motricit\u00e9 n\u00e9onatale de toute influence d&rsquo;apprentissage pr\u00e9alable et d&rsquo;\u00e9liminer m\u00e9thodiquement les biais d&rsquo;observation. L&rsquo;enjeu d\u00e9passait le cadre d&rsquo;une simple querelle chronologique sur l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;apparition d&rsquo;une comp\u00e9tence motrice. Si un nouveau-n\u00e9 \u00e9tait capable d&rsquo;imiter des mouvements faciaux, cela prouverait sans \u00e9quivoque que le syst\u00e8me nerveux central humain dispose d\u00e8s la naissance d&rsquo;un syst\u00e8me de repr\u00e9sentation transmodal inn\u00e9, r\u00e9duisant \u00e0 n\u00e9ant le postulat s\u00e9culaire de la s\u00e9paration originelle des sens et du b\u00e9b\u00e9 purement sous-cortical.<\/p>\n<h2>2. Le protocole m\u00e9thodologique de l&rsquo;exp\u00e9rience princeps de 1977<\/h2>\n<h3>2.1 S\u00e9lection et crit\u00e8res d&rsquo;inclusion de la cohorte<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 d&rsquo;une recherche sur des nouveau-n\u00e9s repose avant tout sur le contr\u00f4le drastique de la cohorte exp\u00e9rimentale et la d\u00e9finition pr\u00e9cise des \u00e9tats comportementaux des sujets. Dans l&rsquo;exp\u00e9rience princeps rapport\u00e9e en 1977, Meltzoff et Moore ont s\u00e9lectionn\u00e9 des nourrissons dont l&rsquo;\u00e2ge variait entre 12 et 21 jours post-partum. Ce choix chronologique \u00e9tait strat\u00e9gique : les b\u00e9b\u00e9s \u00e9taient suffisamment \u00e2g\u00e9s pour avoir surmont\u00e9 le stress physiologique imm\u00e9diat de l&rsquo;accouchement, mais encore bien trop jeunes selon les th\u00e9ories classiques pour avoir acquis un sch\u00e9ma corporel ou b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un entra\u00eenement visuo-moteur par renforcement instrumental.<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re d&rsquo;inclusion le plus critique concernait l&rsquo;\u00e9tat de vigilance du nourrisson. Les auteurs se sont appuy\u00e9s sur la taxonomie rigoureuse \u00e9tablie par le p\u00e9diatre T. Berry Brazelton dans son \u00e9chelle d&rsquo;\u00e9valuation du comportement n\u00e9onatal (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.brazelton.co.uk\/about-brazelton\/neonatal-behavioral-assessment-scale-nbas\/\">Neonatal Behavioral Assessment Scale &#8211; NBAS<\/a>). Les exp\u00e9rimentations n&rsquo;\u00e9taient conduites que si et seulement si le nourrisson se trouvait dans l&rsquo;\u00e9tat 4 de Brazelton : l&rsquo;\u00ab \u00e9veil calme \u00bb (<em>alert inactivity<\/em>). Cet \u00e9tat se caract\u00e9rise par des yeux grands ouverts et brillants, une attention visuelle focalis\u00e9e, une motricit\u00e9 corporelle globale d\u00e9tendue et une r\u00e9gularit\u00e9 respiratoire optimale. D\u00e8s lors qu&rsquo;un sujet basculait dans la somnolence (\u00e9tats 1 \u00e0 3), manifestait une agitation motrice diffuse ou se mettait \u00e0 pleurer (\u00e9tats 5 et 6), le protocole \u00e9tait imm\u00e9diatement suspendu.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les crit\u00e8res d&rsquo;exclusion \u00e9liminaient tout nourrisson pr\u00e9sentant des ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;anoxie p\u00e9rinatale, de pr\u00e9maturit\u00e9 (terme inf\u00e9rieur \u00e0 38 semaines d&rsquo;am\u00e9norrh\u00e9e), un score d&rsquo;Apgar d\u00e9favorable \u00e0 la naissance, ou ayant \u00e9t\u00e9 nourri moins de quarante-cinq minutes avant le d\u00e9but de la session afin d&rsquo;\u00e9viter les interf\u00e9rences li\u00e9es \u00e0 la sati\u00e9t\u00e9 imm\u00e9diate ou au r\u00e9flexe naus\u00e9eux cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;ingestion de lait.<\/p>\n<h3>2.2 Conditions de contr\u00f4le et standardisation de l&rsquo;environnement<\/h3>\n<p>Pour s&rsquo;assurer que le comportement du b\u00e9b\u00e9 ne soit pas influenc\u00e9 par des indices p\u00e9riph\u00e9riques ou des distractions parasites, Meltzoff et Moore ont con\u00e7u un dispositif exp\u00e9rimental d&rsquo;un d\u00e9pouillement absolu. Le nourrisson \u00e9tait assis dans un si\u00e8ge semi-inclin\u00e9 sp\u00e9cialement capitonn\u00e9 pour maintenir la t\u00eate dans l&rsquo;axe corporel sans contraindre ses mouvements cervicaux de mani\u00e8re aversive. L&rsquo;environnement \u00e9tait une pi\u00e8ce enti\u00e8rement obscure, peinte en noir mat, \u00e9liminant tout contraste visuel ou relief architectural susceptible de captiver le regard du nouveau-n\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur se tenait \u00e0 une distance calibr\u00e9e d&rsquo;environ 25 \u00e0 30 centim\u00e8tres des yeux du b\u00e9b\u00e9 \u2014 distance correspondant tr\u00e8s exactement \u00e0 la longueur focale optimale du syst\u00e8me optique n\u00e9onatal, encore incapable d&rsquo;accommodation dynamique. Le visage de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur constituait la seule zone \u00e9clair\u00e9e de la pi\u00e8ce, gr\u00e2ce \u00e0 un faisceau de lumi\u00e8re tamis\u00e9 et convergent, focalis\u00e9 exclusivement sur ses traits orofaciaux. Cette mise en sc\u00e8ne visuelle maximisait le contraste de luminance et isolait le stimulus d\u00e9monstrateur de tout autre arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur adoptait une neutralit\u00e9 affective et comportementale absolue : aucun mot n&rsquo;\u00e9tait prononc\u00e9, aucune intonation prosodique n&rsquo;\u00e9tait \u00e9mise, et aucun contact tactile n&rsquo;\u00e9tait autoris\u00e9 pendant les phases de test. Le protocole d\u00e9butait syst\u00e9matiquement par une phase de familiarisation durant laquelle l&rsquo;exp\u00e9rimentateur maintenait une posture faciale rigoureusement statique et inexpressive (la condition de \u00ab visage neutre \u00bb ou <em>passive baseline<\/em>). Cette p\u00e9riode initiale de 90 secondes permettait non seulement d&rsquo;apaiser le nourrisson, mais surtout d&rsquo;enregistrer le niveau de base (ligne de base comportementale) de ses mouvements spontan\u00e9s de la langue, des l\u00e8vres et de la bouche en l&rsquo;absence de tout mod\u00e8le dynamique.<\/p>\n<h3>2.3 Dispositif d&rsquo;enregistrement vid\u00e9o et codage en aveugle<\/h3>\n<p>La pi\u00e8ce ma\u00eetresse du dispositif m\u00e9thodologique de Meltzoff et Moore, celle qui conf\u00e8re \u00e0 leur protocole sa robustesse scientifique, r\u00e9side dans le proc\u00e9d\u00e9 de captation vid\u00e9o et de cotation \u00e0 double insu. Deux cam\u00e9ras vid\u00e9o synchronis\u00e9es \u00e0 haute r\u00e9solution pour l&rsquo;\u00e9poque \u00e9taient employ\u00e9es : l&rsquo;une \u00e9tait \u00e9quip\u00e9e d&rsquo;un capteur infrarouge focalis\u00e9 sur le visage du nourrisson en gros plan, tandis que la seconde filmait l&rsquo;exp\u00e9rimentateur. Cependant, les flux vid\u00e9o \u00e9taient dissoci\u00e9s et enregistr\u00e9s sur des supports ind\u00e9pendants munis d&rsquo;un code temporel num\u00e9rique \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Le traitement des donn\u00e9es \u00e9tait confi\u00e9 \u00e0 des juges ext\u00e9rieurs, des observateurs hautement qualifi\u00e9s mais maintenus dans l&rsquo;ignorance totale (en aveugle absolu) de deux param\u00e8tres d\u00e9terminants :<br \/>\nils ne savaient pas quel stimulus le nourrisson venait de visionner, et ils ignoraient \u00e0 quel moment pr\u00e9cis l&rsquo;exp\u00e9rimentateur ex\u00e9cutait sa d\u00e9monstration. Les bandes vid\u00e9o du visage des b\u00e9b\u00e9s \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es dans un ordre enti\u00e8rement randomis\u00e9. Les juges ne voyaient que la t\u00eate du nourrisson, d\u00e9barrass\u00e9e de tout indice contextuel ou reflet lumineux qui aurait pu trahir le geste pr\u00e9sent\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur.<\/p>\n<p>Pour garantir la validit\u00e9 psychom\u00e9trique des observations, chaque unit\u00e9 comportementale \u00e9tait cot\u00e9e selon une grille op\u00e9rationnelle stricte, image par image (analyse en <em>frame-by-frame<\/em> \u00e0 30 images par seconde). La fid\u00e9lit\u00e9 inter-juges \u00e9tait rigoureusement test\u00e9e : les coefficients de corr\u00e9lation de Pearson et les coefficients Kappa de Cohen d\u00e9passaient le seuil de 0,85 sur l&rsquo;ensemble des cat\u00e9gories comportementales analys\u00e9es, attestant que la quantification des r\u00e9ponses motrices des nourrissons \u00e9chappait aux biais de projection subjective ou de confirmation d&rsquo;hypoth\u00e8se de la part des chercheurs.<\/p>\n<h2>3. Les gestes cibles et les stimuli comportementaux pr\u00e9sent\u00e9s<\/h2>\n<h3>3.1 La protrusion de la langue (Tongue Protrusion)<\/h3>\n<p>Parmi les gestes cibles soumis aux nourrissons, la protrusion de la langue (<em>Tongue Protrusion<\/em> ou TP) s&rsquo;impose comme le stimulus paradigmatique le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus discut\u00e9 de l&rsquo;histoire de la psychologie du d\u00e9veloppement. Dans le protocole exp\u00e9rimental de Meltzoff et Moore, ce geste n&rsquo;\u00e9tait pas ex\u00e9cut\u00e9 de mani\u00e8re statique ou d\u00e9sordonn\u00e9e, mais selon une cin\u00e9matique m\u00e9tronomique extr\u00eamement stricte : l&rsquo;exp\u00e9rimentateur avan\u00e7ait la langue entre ses l\u00e8vres puis la r\u00e9tractait \u00e0 une cadence pr\u00e9cise (quatre protrusions de suite en une p\u00e9riode de vingt secondes, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises), maintenant un rythme constant pour offrir au nourrisson un pattern spatio-temporel nettement identifiable.<\/p>\n<p>La difficult\u00e9 scientifique majeure consistait \u00e0 op\u00e9rationnaliser la r\u00e9ponse du nourrisson pour la distinguer formellement d&rsquo;une simple activit\u00e9 r\u00e9flexe sous-corticale, en particulier du r\u00e9flexe d&rsquo;extrusion alimentaire. Ce r\u00e9flexe archa\u00efque pousse le nouveau-n\u00e9 \u00e0 repousser m\u00e9caniquement tout objet solide introduit dans sa cavit\u00e9 buccale. Dans le cadre exp\u00e9rimental, aucun objet n&rsquo;entrait en contact avec les l\u00e8vres ou la muqueuse buccale de l&rsquo;enfant ; le geste \u00e9tait per\u00e7u \u00e0 distance par le seul canal visuel.<\/p>\n<p>Les crit\u00e8res de cotation comportementale mis en place pour la protrusion linguale \u00e9taient d&rsquo;une minutie extr\u00eame :<\/p>\n<ul>\n<li>Une protrusion compl\u00e8te \u00e9tait valid\u00e9e d\u00e8s lors que l&rsquo;apex de la langue franchissait la ligne d\u00e9finie par la bordure vermillon de la l\u00e8vre inf\u00e9rieure.<\/li>\n<li>Une protrusion partielle \u00e9tait r\u00e9pertori\u00e9e lorsque le corps de la langue devenait visible au-del\u00e0 des gencives sans franchir la barri\u00e8re labiale externe.<\/li>\n<li>L&rsquo;amplitude, la dur\u00e9e de maintien de la langue hors de la cavit\u00e9 buccale et la vitesse d&rsquo;extension \u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment chronom\u00e9tr\u00e9es afin d&rsquo;\u00e9liminer les simples tressautements p\u00e9ribuccaux de nature tonique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.2 L&rsquo;ouverture de la bouche (Mouth Opening)<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me geste moteur fondamental du paradigme de 1977 \u00e9tait l&rsquo;ouverture de la bouche (<em>Mouth Opening<\/em> ou MO). Face au nourrisson focalis\u00e9, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur ouvrait grand la m\u00e2choire de mani\u00e8re sym\u00e9trique et contr\u00f4l\u00e9e, maintenant cette ouverture b\u00e9ante pendant une dur\u00e9e calibr\u00e9e avant de refermer la bouche en une posture labiale neutre. Ce mouvement engage des groupes musculaires distincts de ceux sollicit\u00e9s par la protrusion linguale, mobilisant principalement le muscle pt\u00e9rygo\u00efdien lat\u00e9ral et les muscles sus-hyo\u00efdiens, tout en induisant une d\u00e9formation globale de la g\u00e9om\u00e9trie faciale.<\/p>\n<p>La cotation de l&rsquo;ouverture de la bouche exigeait une distinction morphologique et quantitative aigu\u00eb pour ne pas \u00eatre confondue avec les b\u00e2illements spontan\u00e9s, les mouvements d&rsquo;ajustement respiratoire ou les pleurs imminents. Les observateurs en aveugle utilisaient des rep\u00e8res biom\u00e9triques proportionnels : la distance interpupillaire du nourrisson servait d&rsquo;\u00e9talon de mesure pour \u00e9valuer la distance verticale entre le point central de la l\u00e8vre sup\u00e9rieure et celui de la l\u00e8vre inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse d&rsquo;ouverture buccale n&rsquo;\u00e9tait cod\u00e9e comme mim\u00e9tique que si :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9cartement labial repr\u00e9sentait une augmentation d&rsquo;au moins cinquante pour cent par rapport \u00e0 la ligne de base au repos.<\/li>\n<li>Le geste s&rsquo;effectuait en l&rsquo;absence de toute contraction concomitante des muscles oculaires (comme le clignement ou le plissement palp\u00e9bral accompagnant typiquement le b\u00e2illement ou le r\u00e9flexe d&rsquo;angoisse).<\/li>\n<li>L&rsquo;apparition du geste s&rsquo;inscrivait dans une fen\u00eatre de latence temporelle comprise entre 2,5 et 20 secondes suivant l&rsquo;exposition au stimulus mod\u00e8le.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 Les gestes manuels et faciaux compl\u00e9mentaires<\/h3>\n<p>Afin de prouver que l&rsquo;imitation n\u00e9onatale ne se r\u00e9duisait pas \u00e0 une activation binaire et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la r\u00e9gion orofaciale (ouvrir la bouche versus tirer la langue), Meltzoff et Moore ont introduit dans leurs exp\u00e9riences de 1977 des gestes de contr\u00f4le suppl\u00e9mentaires : la protrusion des l\u00e8vres (<em>Lip Protrusion<\/em> ou LP) et l&rsquo;ouverture s\u00e9quentielle de la main (<em>Finger Movement<\/em> ou FM).<\/p>\n<p>La protrusion des l\u00e8vres constituait un contr\u00f4le morphologique capital. Ce geste n\u00e9cessite une contraction circulaire du muscle orbiculaire de la bouche pour projeter les l\u00e8vres vers l&rsquo;avant (fa\u00e7on moue ou baiser), sans pour autant que la langue ne sorte et sans que les m\u00e2choires ne s&rsquo;\u00e9cartent. Si le nourrisson ne faisait que r\u00e9agir par une excitation diffuse du p\u00f4le oral, il aurait produit indistinctement des protrusions linguales ou des ouvertures de bouche face \u00e0 une protrusion labiale. Or, l&rsquo;inclusion de ce geste permettait de v\u00e9rifier si le syst\u00e8me visuo-moteur du nouveau-n\u00e9 poss\u00e9dait une r\u00e9solution spatiale assez fine pour diff\u00e9rencier deux configurations musculaires contigu\u00ebs mais distinctes au sein de la m\u00eame zone corporelle.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;exp\u00e9rimentation incluait le mouvement des doigts de la main : l&rsquo;exp\u00e9rimentateur pla\u00e7ait sa main dans le champ visuel du nourrisson et ouvrait puis refermait rythmiquement les doigts de mani\u00e8re s\u00e9quentielle. Ce contr\u00f4le manuel permettait d&rsquo;\u00e9carter l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle les r\u00e9ponses du nourrisson \u00e9taient exclusivement orales en raison de l&rsquo;immaturit\u00e9 pr\u00e9coce du tractus moteur des membres. Il s&rsquo;agissait de cartographier la capacit\u00e9 du cerveau n\u00e9onatal \u00e0 coupler une information visuelle issue d&rsquo;un membre p\u00e9riph\u00e9rique avec son propre appareil moteur musculo-squelettique correspondant.<\/p>\n<h2>4. Analyse quantitative et r\u00e9sultats statistiques de l&rsquo;\u00e9tude de 1977<\/h2>\n<h3>4.1 Mise en \u00e9vidence de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la r\u00e9ponse motrice<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des enregistrements vid\u00e9o soumis aux juges en aveugle a mis au jour des r\u00e9sultats quantitatifs qui allaient stup\u00e9fier la communaut\u00e9 neuro-scientifique. La question empirique n&rsquo;\u00e9tait pas simplement de savoir si les b\u00e9b\u00e9s effectuaient des mouvements faciaux, mais si la fr\u00e9quence et la morphologie de ces mouvements \u00e9taient significativement corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 la nature exacte du mod\u00e8le visuel pr\u00e9sent\u00e9.<\/p>\n<p>Le traitement statistique des donn\u00e9es, reposant \u00e0 la fois sur des analyses de variance (ANOVA) pour mesures r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et sur des tests non-param\u00e9triques (notamment le test des rangs sign\u00e9s de Wilcoxon et le test de Friedman), a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un pattern sans ambigu\u00eft\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Les nourrissons ont produit significativement plus de protrusions de la langue lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient expos\u00e9s au mod\u00e8le adulte effectuant une protrusion linguale que lorsqu&rsquo;ils regardaient l&rsquo;adulte ouvrir la bouche (<em>p &lt; 0,01<\/em>).<\/li>\n<li>Inversement, la fr\u00e9quence des ouvertures de bouche augmentait de mani\u00e8re statistiquement significative exclusivement lors de l&rsquo;exposition au mod\u00e8le d&rsquo;ouverture buccale, et s&rsquo;effondrait lorsque l&rsquo;exp\u00e9rimentateur tirait la langue (<em>p &lt; 0,05<\/em>).<\/li>\n<li>Une sp\u00e9cificit\u00e9 semblable a \u00e9t\u00e9 isol\u00e9e pour la protrusion labiale, qui ne d\u00e9clenchait ni projection de la langue ni \u00e9vasement de la m\u00e2choire, mais bien un resserrement ant\u00e9rieur des l\u00e8vres chez les nouveau-n\u00e9s test\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce double croisement statistique \u2014 la pr\u00e9sence diff\u00e9rentielle de l&rsquo;action cible uniquement en pr\u00e9sence de son mod\u00e8le sp\u00e9cifique \u2014 a permis d&rsquo;\u00e9carter formellement l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice al\u00e9atoire ou chaotique. Les donn\u00e9es de variance inter-individuelle et intra-individuelle d\u00e9montraient avec une rigueur indiscutable que le nouveau-n\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas un simple g\u00e9n\u00e9rateur de bruits moteurs, mais qu&rsquo;il ajustait s\u00e9lectivement son effecteur musculaire corporel au stimulus visuel observ\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 D\u00e9montage de l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 (Arousal)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des objections th\u00e9oriques imm\u00e9diates formul\u00e9es par les tenants du mod\u00e8le b\u00e9havioriste et les sceptiques de l&rsquo;inn\u00e9isme consistait \u00e0 invoquer l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;excitation globale ou <em>arousal hypothesis<\/em>. Selon cette critique, l&rsquo;apparition d&rsquo;un mouvement dynamique devant les yeux du nourrisson provoquerait chez lui un sursaut d&rsquo;activit\u00e9 physiologique g\u00e9n\u00e9rale, une d\u00e9charge r\u00e9ticulaire non sp\u00e9cifique qui entra\u00eenerait, par effet de proximit\u00e9 somatique ou de perm\u00e9abilit\u00e9 motrice, une agitation des muscles du visage et de la cavit\u00e9 buccale.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9manteler m\u00e9thodiquement cet argument, Meltzoff et Moore ont confront\u00e9 les donn\u00e9es obtenues \u00e0 des conditions de contr\u00f4le faisant intervenir des stimuli visuels anim\u00e9s mais d\u00e9nu\u00e9s de nature humaine ou biologique. Dans des variantes de leur protocole, les chercheurs pr\u00e9sentaient des objets inanim\u00e9s en mouvement r\u00e9gulier (comme des disques optiques tournants ou des \u00e9l\u00e9ments g\u00e9om\u00e9triques s&rsquo;ouvrant et se fermant \u00e0 la m\u00eame fr\u00e9quence temporelle que les gestes humains). Si l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;<em>arousal<\/em> \u00e9tait valide, ces stimuli visuels cin\u00e9tiques intenses auraient d\u00fb susciter une augmentation proportionnelle des protrusions linguales et des ouvertures de bouche.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats statistiques ont inflig\u00e9 un d\u00e9menti cinglant \u00e0 cette explication : les stimuli m\u00e9caniques et non sociaux engendraient une fixation attentionnelle chez le b\u00e9b\u00e9, mais aucune augmentation diff\u00e9rentielle des gestes orofaciaux sp\u00e9cifiques n&rsquo;\u00e9tait enregistr\u00e9e. L&rsquo;excitation g\u00e9n\u00e9rale, bien que pr\u00e9sente sur le plan de la vigilance neurophysiologique, ne produisait aucune des configurations motrices fines observ\u00e9es face au visage humain. La r\u00e9ponse motrice n\u00e9onatale poss\u00e9dait donc une s\u00e9lectivit\u00e9 structurelle irr\u00e9ductible \u00e0 une simple r\u00e9action d&rsquo;\u00e9veil non sp\u00e9cifique.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;\u00e9limination du conditionnement op\u00e9rant pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Une autre alternative th\u00e9orique classique reposait sur le paradigme du conditionnement op\u00e9rant : l&rsquo;imitation observ\u00e9e ne pouvait-elle pas \u00eatre le r\u00e9sultat d&rsquo;un apprentissage par renforcement hautement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 dispens\u00e9 par les parents au cours des premiers jours suivant la naissance ? L&rsquo;argument avan\u00e7ait que les parents, fascin\u00e9s par leur nouveau-n\u00e9, sourient, tirent la langue ou ouvrent la bouche face \u00e0 lui, r\u00e9compensant toute \u00e9bauche de r\u00e9ponse mim\u00e9tique par des caresses, des sourires ou des renforcements vocaux (approches skinn\u00e9riennes du conditionnement instrumental).<\/p>\n<p>Meltzoff et Moore ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;impossibilit\u00e9 probabiliste et chronologique d&rsquo;un tel sc\u00e9nario :<\/p>\n<ol>\n<li>D&rsquo;une part, l&rsquo;\u00e2ge des sujets (entre 12 et 21 jours) et le temps de veille quotidienne effective d&rsquo;un nouveau-n\u00e9 (estim\u00e9 \u00e0 moins de deux heures par tranche de 24 heures durant les deux premi\u00e8res semaines) limitent consid\u00e9rablement les opportunit\u00e9s d&rsquo;un entra\u00eenement op\u00e9rant structur\u00e9.<\/li>\n<li>D&rsquo;autre part, des entretiens conduits avec les m\u00e8res de la cohorte ont \u00e9tabli qu&rsquo;aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;avait syst\u00e9matiquement entra\u00een\u00e9 son enfant \u00e0 tirer la langue ou \u00e0 ex\u00e9cuter des gestes faciaux par renforcement contingent.<\/li>\n<li>Mais surtout, le protocole exp\u00e9rimental lui-m\u00eame excluait tout renforcement en temps r\u00e9el : l&rsquo;exp\u00e9rimentateur restait sto\u00efque, muet et impassible quel que soit le comportement du nourrisson, \u00e9liminant ainsi toute boucle de r\u00e9troaction op\u00e9rante durant la passation du test.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le fait que des nourrissons sans exp\u00e9rience mim\u00e9tique pr\u00e9alable produisent la r\u00e9ponse ad\u00e9quate d\u00e8s les premiers essais face \u00e0 un adulte neutre a achev\u00e9 de discr\u00e9diter l&rsquo;explication par le conditionnement op\u00e9rant, pointant in\u00e9vitablement vers l&rsquo;existence de m\u00e9canismes neuro-cognitifs pr\u00e9c\u00e2bl\u00e9s au sein de l&rsquo;architecture fonctionnelle de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<h2>5. Le mod\u00e8le de la cartographie intermodale active (Active Intermodal Mapping &#8211; AIM)<\/h2>\n<h3>5.1 Les fondements conceptuels du mod\u00e8le AIM<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;avalanche de donn\u00e9es empiriques invalidant les explications associationnistes et r\u00e9flexologiques, Andrew Meltzoff et Keith Moore ont forg\u00e9 un mod\u00e8le th\u00e9orique novateur qui demeure aujourd&rsquo;hui encore une r\u00e9f\u00e9rence cardinale en neurosciences cognitives : le mod\u00e8le de la cartographie intermodale active (<em>Active Intermodal Mapping<\/em> ou <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0163-6383(97)90014-X\">AIM<\/a>).<\/p>\n<p>Le postulat central du mod\u00e8le AIM affirme que l&rsquo;imitation n\u00e9onatale est un processus cognitif d&rsquo;appariement d&rsquo;objectifs (<em>goal-directed matching<\/em>), sous-tendu par un espace de repr\u00e9sentation transmodal ou supra-modal. Contrairement aux mod\u00e8les sensualistes qui con\u00e7oivent la perception visuelle et la perception somatosensorielle comme deux mondes parall\u00e8les devant \u00eatre connect\u00e9s artificiellement par l&rsquo;exp\u00e9rience, le mod\u00e8le AIM postule que le syst\u00e8me nerveux central humain poss\u00e8de un code repr\u00e9sentatif commun d\u00e8s la naissance. Dans ce langage neuronal unifi\u00e9, les informations perceptives visuelles et les informations kinesth\u00e9siques ou proprioceptives sont encod\u00e9es sous une m\u00e9trique commune d&rsquo;actes corporels.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, lorsqu&rsquo;un nourrisson regarde l&rsquo;exp\u00e9rimentateur tirer la langue, il ne per\u00e7oit pas une simple succession de pixels r\u00e9tiniens abstraits ou de formes bidimensionnelles en mouvement ; il per\u00e7oit directement une action ex\u00e9cut\u00e9e par un organe homologue au sien. La forme visuelle du mouvement est imm\u00e9diatement traduite dans le langage de l&rsquo;espace moteur proprioceptif sans qu&rsquo;aucune m\u00e9diation verbale, symbolique ou associationniste secondaire ne soit requise. L&rsquo;espace de repr\u00e9sentation transmodal agit comme une matrice de conversion directe reliant la forme per\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;action motrice correspondante.<\/p>\n<h3>5.2 La boucle de r\u00e9troaction proprioceptive<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus sophistiqu\u00e9s du mod\u00e8le AIM r\u00e9side dans sa description de l&rsquo;imitation comme un processus d&rsquo;ajustement dynamique et non comme un r\u00e9flexe instantan\u00e9 de type \u00ab tout ou rien \u00bb. Meltzoff et Moore ont soulign\u00e9 que le nourrisson n&rsquo;ex\u00e9cute pas toujours imm\u00e9diatement la copie parfaite du geste cible ; il proc\u00e8de par approximations successives (<em>homing-in behavior<\/em>), corrigeant graduellement la trajectoire et l&rsquo;amplitude de son mouvement.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;ajustement adaptatif implique l&rsquo;existence d&rsquo;une boucle de r\u00e9troaction proprioceptive (<em>proprioceptive feedback loop<\/em>) coupl\u00e9e \u00e0 un m\u00e9canisme interne de comparaison (<em>internal comparator model<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans un premier temps, le b\u00e9b\u00e9 enregistre le pattern visuel externe et g\u00e9n\u00e8re une commande motrice initiale vers l&rsquo;effecteur corporel appropri\u00e9 (par exemple, la langue).<\/li>\n<li>En ex\u00e9cutant le mouvement, il re\u00e7oit un retour sensoriel proprioceptif interne informant son cortex moteur de la position, de la tension et de l&rsquo;extension de son propre muscle lingual.<\/li>\n<li>Le syst\u00e8me comparateur confronte alors cet \u00e9tat proprioceptif ressenti avec le patron visuel maintenu en m\u00e9moire de travail n\u00e9onatale.<\/li>\n<li>Si un \u00e9cart (<em>mismatch<\/em>) est d\u00e9tect\u00e9 entre la repr\u00e9sentation interne du mod\u00e8le et la proprioception de l&rsquo;organe, le syst\u00e8me moteur g\u00e9n\u00e8re un signal correcteur affinant le mouvement jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre une isomorphie satisfaisante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette boucle de contr\u00f4le cybern\u00e9tique prouve le caract\u00e8re profond\u00e9ment intentionnel et cognitif de l&rsquo;imitation pr\u00e9coce. Loin d&rsquo;une d\u00e9charge motrice balistique et rigide, l&rsquo;acte mim\u00e9tique du nourrisson est une action r\u00e9gul\u00e9e, modulable et guid\u00e9e par un but repr\u00e9sentationnel.<\/p>\n<h3>5.3 La notion d&rsquo;\u00e9quivalence supra-modale<\/h3>\n<p>La notion d&rsquo;\u00e9quivalence supra-modale (ou transmodale) constitue le socle philosophique et neurofonctionnel le plus radical du mod\u00e8le AIM. Elle implique que le nouveau-n\u00e9 humain poss\u00e8de intrins\u00e8quement une cartographie somatotopique inn\u00e9e capable de mettre en r\u00e9sonance son propre sch\u00e9ma corporel avec la g\u00e9om\u00e9trie corporelle d&rsquo;un autre \u00eatre humain. Le b\u00e9b\u00e9 reconna\u00eet l&rsquo;adulte non pas comme un objet physique ext\u00e9rieur anonyme, mais comme une entit\u00e9 biologiquement \u00e9quivalente \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette \u00e9quivalence supra-modale r\u00e9sout avec une \u00e9l\u00e9gance saisissante le fameux probl\u00e8me de la correspondance anatomique (<em>correspondence problem<\/em>) qui tourmentait les \u00e9pist\u00e9mologues : comment un organisme peut-il savoir que la partie rose et humide qui se d\u00e9place horizontalement sur le visage de l&rsquo;adulte en face de lui correspond \u00e0 cette masse musculaire qu&rsquo;il sent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de sa propre cavit\u00e9 buccale sans jamais l&rsquo;avoir vue ?<\/p>\n<p>Pour Meltzoff et Moore, la r\u00e9ponse est apodictique : les organes corporels et leurs mouvements fonctionnels sont cod\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;origine dans des coordonn\u00e9es spatiales supra-modales au sein du syst\u00e8me nerveux humain. L&rsquo;isomorphisme entre le corps d&rsquo;autrui et le propre corps du sujet est donn\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 la cognition n\u00e9onatale. Ce codage relationnel primitif pose les fondements de ce que la ph\u00e9nom\u00e9nologie et la psychologie d\u00e9veloppementale moderne d\u00e9signent sous le terme d&rsquo;intersubjectivit\u00e9 primaire : avant toute acquisition linguistique ou tout raisonnement d\u00e9ductif, le nourrisson s&rsquo;\u00e9prouve comme corporellement accord\u00e9 \u00e0 autrui, fondant ainsi la matrice ontog\u00e9n\u00e9tique de la socialit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;extension exp\u00e9rimentale aux nouveau-n\u00e9s de quelques heures (1983)<\/h2>\n<h3>6.1 Le protocole en maternit\u00e9 sur des sujets \u00e2g\u00e9s de moins de 72 heures<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;\u00e9tude de 1977 ait secou\u00e9 le monde scientifique, certains critiques conservateurs continuaient de soutenir que les sujets, \u00e2g\u00e9s de 12 \u00e0 21 jours, avaient pu accumuler plusieurs centaines d&rsquo;heures d&rsquo;interactions visuelles contingentes avec leur environnement familial, suffisant th\u00e9oriquement \u00e0 amorcer un apprentissage associatif latent. Pour \u00e9radiquer d\u00e9finitivement cette hypoth\u00e8se r\u00e9siduelle, Andrew Meltzoff et Keith Moore ont entrepris une d\u00e9marche exp\u00e9rimentale encore plus extr\u00eame et rigoureuse au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>Dans leur nouvelle \u00e9tude, publi\u00e9e en 1983 dans la revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1129848\"><em>Child Development<\/em><\/a>, les deux chercheurs ont d\u00e9plac\u00e9 leur laboratoire exp\u00e9rimental directement au sein d&rsquo;une unit\u00e9 de maternit\u00e9 hospitali\u00e8re. La nouvelle cohorte \u00e9tait compos\u00e9e de quarante nouveau-n\u00e9s d&rsquo;un \u00e2ge moyen de seulement 36 heures post-partum. Fait extraordinaire et statistiquement in\u00e9dit dans les annales de la recherche exp\u00e9rimentale, le plus jeune sujet de la cohorte n&rsquo;\u00e9tait \u00e2g\u00e9 que de 42 minutes au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le test mim\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 administr\u00e9.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche visait \u00e0 cr\u00e9er un vide \u00e9cologique d&rsquo;apprentissage visuel pr\u00e9alable. Des nouveau-n\u00e9s \u00e2g\u00e9s de quelques heures, n\u00e9s dans des salles de travail \u00e0 luminosit\u00e9 tamis\u00e9e, n&rsquo;ayant pass\u00e9 que tr\u00e8s peu de temps les yeux ouverts et ayant \u00e0 peine crois\u00e9 le regard de soignants ou de leurs parents, \u00e9taient totalement vierges de toute exp\u00e9rience d&rsquo;appariement face-\u00e0-face prolong\u00e9e. Si ces nourrissons manifestaient \u00e0 leur tour une reproduction diff\u00e9rentielle des mouvements faciaux, l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un apprentissage visuo-moteur postnatal devenait math\u00e9matiquement et biologiquement ind\u00e9fendable.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;utilisation de la t\u00e9tine pour tester la r\u00e9tention mn\u00e9sique<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9cupler la port\u00e9e th\u00e9orique de leur \u00e9tude de 1983, Meltzoff et Moore ont introduit une modification m\u00e9thodologique magistrale destin\u00e9e \u00e0 \u00e9valuer la m\u00e9moire de travail et la capacit\u00e9 de report temporel de l&rsquo;imitation : le paradigme de la t\u00e9tine ou succion non nutritive interf\u00e9rente (<em>pacifier technique<\/em>).<\/p>\n<p>Le protocole se d\u00e9roulait selon la s\u00e9quence op\u00e9ratoire suivante :<\/p>\n<ol>\n<li>D\u00e8s que le nouveau-n\u00e9 \u00e9tait install\u00e9 en \u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil calme, une t\u00e9tine st\u00e9rile en caoutchouc \u00e9tait introduite dans sa bouche afin de stimuler une activit\u00e9 de succion r\u00e9flexe continue.<\/li>\n<li>Pendant que la bouche du b\u00e9b\u00e9 \u00e9tait ainsi physiquement obstru\u00e9e et mobilis\u00e9e par la succion, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur ex\u00e9cutait la d\u00e9monstration gestuelle (protrusion linguale ou ouverture buccale) pendant une p\u00e9riode de plusieurs minutes. Le b\u00e9b\u00e9 voyait donc le mod\u00e8le mais \u00e9tait physiologiquement incapable d&rsquo;initier la moindre r\u00e9ponse motrice orofaciale imm\u00e9diate.<\/li>\n<li>Une fois la d\u00e9monstration achev\u00e9e, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur reprenait un visage absolument neutre et immobile.<\/li>\n<li>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s un d\u00e9lai d&rsquo;attente contr\u00f4l\u00e9 que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur retirait d\u00e9licatement la t\u00e9tine de la bouche du nouveau-n\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce dispositif a permis de tester l&rsquo;existence d&rsquo;une v\u00e9ritable imitation diff\u00e9r\u00e9e (<em>deferred imitation<\/em>) chez le nouveau-n\u00e9 de moins de deux jours. Si le mim\u00e9tisme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un d\u00e9clenchement r\u00e9flexe direct (de type stimulus-r\u00e9ponse m\u00e9canique), l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9pondre pendant l&rsquo;affichage du stimulus et l&rsquo;introduction d&rsquo;une latence temporelle sans mod\u00e8le auraient d\u00fb \u00e9teindre la r\u00e9ponse. Or, d\u00e8s le retrait de la t\u00e9tine, en pr\u00e9sence d&rsquo;un adulte au visage parfaitement impassible, les nouveau-n\u00e9s se mettaient \u00e0 ex\u00e9cuter sp\u00e9cifiquement le geste qu&rsquo;ils avaient observ\u00e9 plusieurs minutes auparavant. Cette d\u00e9couverte prouvait de mani\u00e8re irr\u00e9futable que le syst\u00e8me nerveux n\u00e9onatal est capable de stocker une repr\u00e9sentation visuelle en m\u00e9moire de travail \u00e0 court terme, de la maintenir active en d\u00e9pit d&rsquo;une interf\u00e9rence motrice concurrente, puis de la r\u00e9cup\u00e9rer pour piloter son effecteur corporel ult\u00e9rieurement.<\/p>\n<h3>6.3 Confirmation empirique de la nature inn\u00e9e de la comp\u00e9tence<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es publi\u00e9es en 1983 ont confort\u00e9 et amplifi\u00e9 les r\u00e9sultats de 1977 avec une robustesse math\u00e9matique irr\u00e9prochable. L&rsquo;analyse statistique a confirm\u00e9 que les nouveau-n\u00e9s de maternit\u00e9, y compris le nourrisson de 42 minutes de vie, ajustaient leurs mouvements orofaciaux avec la m\u00eame acuit\u00e9 s\u00e9lective que les nourrissons de deux semaines. La proportion de protrusions de langue apr\u00e8s exposition au mod\u00e8le de langue surpassait massivement les occurrences enregistr\u00e9es durant la p\u00e9riode de r\u00e9f\u00e9rence ou apr\u00e8s exposition \u00e0 l&rsquo;ouverture buccale.<\/p>\n<p>Cette validation empirique d\u00e9finitive a scell\u00e9 l&rsquo;effondrement du dogme piag\u00e9tien de l&rsquo;imitation invisible inaccessible avant la fin de la premi\u00e8re ann\u00e9e. Elle a contraint la communaut\u00e9 scientifique internationale \u00e0 reconna\u00eetre que l&rsquo;imitation n&rsquo;est pas le couronnement tardif d&rsquo;une lente coordination sensori-motrice, mais un point de d\u00e9part biologique de l&rsquo;ontogen\u00e8se humaine. Les structures neuro-cognitives permettant la transmodalit\u00e9 et la r\u00e9sonance corporelle ne sont pas acquises par l&rsquo;environnement : elles sont natives, pr\u00e9c\u00e2bl\u00e9es et op\u00e9rationnelles d\u00e8s le premier souffle de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<h2>7. Controverses m\u00e9thodologiques et d\u00e9bats critiques imm\u00e9diats<\/h2>\n<h3>7.1 Les critiques de Marianne Anisfeld et l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;art\u00e9fact<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc provoqu\u00e9e par les publications de Meltzoff et Moore a in\u00e9vitablement suscit\u00e9 une r\u00e9sistance \u00e9pist\u00e9mologique tenace au sein d&rsquo;une frange de la psychologie acad\u00e9mique. La contestation la plus virulente et la plus syst\u00e9matique est venue de la chercheuse Marianne Anisfeld, de l&rsquo;Universit\u00e9 Yeshiva de New York. Dans une s\u00e9rie de publications pol\u00e9miques, culminant dans une m\u00e9ta-analyse monumentale parue en 1991 dans la revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0012-1649.27.6.711\"><em>Developmental Psychology<\/em><\/a>, Anisfeld a pass\u00e9 au crible l&rsquo;ensemble des \u00e9tudes publi\u00e9es sur l&rsquo;imitation n\u00e9onatale entre 1977 et 1990.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale d&rsquo;Anisfeld tenait en une phrase : l&rsquo;imitation n\u00e9onatale globale est une illusion scientifique, un art\u00e9fact m\u00e9thodologique, et seule la protrusion de la langue pr\u00e9sente une consistance statistique dans la litt\u00e9rature exp\u00e9rimentale. Selon son analyse m\u00e9ta-analytique, les effets rapport\u00e9s pour l&rsquo;ouverture de la bouche, la protrusion des l\u00e8vres ou les mouvements de doigts s&rsquo;\u00e9vaporaient d\u00e8s lors que l&rsquo;on agr\u00e9geait les donn\u00e9es de laboratoires ind\u00e9pendants ou que l&rsquo;on appliquait des corrections statistiques pour tests multiples. Anisfeld soutenait que la protrusion linguale n&rsquo;avait rien d&rsquo;un acte mim\u00e9tique intentionnel : il s&rsquo;agissait simplement d&rsquo;un r\u00e9flexe exploratoire universel et non sp\u00e9cifique (l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;<em>oral exploration<\/em>). Selon ce raisonnement, le nourrisson r\u00e9agirait \u00e0 n&rsquo;importe quelle configuration visuelle saillante, anim\u00e9e ou intrigante en sortant la langue, car la sph\u00e8re buccale est le principal organe d&rsquo;investigation sensorielle dont dispose le nouveau-n\u00e9.<\/p>\n<p>De plus, Anisfeld mettait en cause la validit\u00e9 des calculs de lignes de base chez Meltzoff et Moore, arguant que le visage neutre de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur induisait une baisse anormale de l&rsquo;activit\u00e9 spontan\u00e9e du b\u00e9b\u00e9, cr\u00e9ant artificiellement un contraste statistique sur\u00e9valu\u00e9 au moment o\u00f9 l&rsquo;adulte recommen\u00e7ait \u00e0 bouger.<\/p>\n<h3>7.2 Les difficult\u00e9s de r\u00e9plication exp\u00e9rimentale ind\u00e9pendantes<\/h3>\n<p>La pol\u00e9mique s&rsquo;est intensifi\u00e9e lorsque plusieurs laboratoires prestigieux ont rapport\u00e9 des \u00e9checs de r\u00e9plication partielle ou totale. D\u00e8s 1979, Sandra Jacobson publiait une \u00e9tude indiquant qu&rsquo;elle ne parvenait \u00e0 d\u00e9clencher des protrusions de la langue chez le jeune nourrisson qu&rsquo;en utilisant des objets inanim\u00e9s, comme l&rsquo;avanc\u00e9e et le recul d&rsquo;un stylo ou d&rsquo;une petite balle blanche vers le visage de l&rsquo;enfant. Pour Jacobson, la r\u00e9ponse \u00e9tait donc d\u00e9clench\u00e9e par des caract\u00e9ristiques optiques de flux visuel et d&rsquo;approche spatiale (effet de <em>looming<\/em>) et non par la reconnaissance sociale d&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re humain.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres \u00e9quipes, \u00e0 l&rsquo;instar de Masters (1979) ou de Koepke et ses collaborateurs (1983), ont essuy\u00e9 des revers exp\u00e9rimentaux, \u00e9chouant \u00e0 reproduire la s\u00e9lectivit\u00e9 morphologique rapport\u00e9e par Meltzoff et Moore. Ces \u00e9checs ont nourri un courant de scepticisme affirmant que les protocoles de Meltzoff reposaient sur des exigences environnementales et de timing tellement \u00e9troites qu&rsquo;elles fr\u00f4laient la proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice. Les critiques pointaient l&rsquo;extr\u00eame volatilit\u00e9 du comportement n\u00e9onatal : une infime variation de la temp\u00e9rature ambiante, de l&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse, de l&rsquo;inclinaison de la t\u00eate ou de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil du nourrisson suffisait \u00e0 an\u00e9antir l&rsquo;effet mim\u00e9tique.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces attaques, Andrew Meltzoff et Keith Moore ont r\u00e9agi en publiant des r\u00e9pliques m\u00e9thodologiques d&rsquo;une pr\u00e9cision chirurgicale. Ils ont d\u00e9montr\u00e9 que les \u00e9tudes qui avaient \u00e9chou\u00e9 \u00e0 reproduire leurs r\u00e9sultats avaient syst\u00e9matiquement viol\u00e9 des clauses capitales du protocole d&rsquo;origine : utilisation d&rsquo;\u00e9clairages trop intenses \u00e9blouissant le nourrisson, pr\u00e9sentation de stimuli \u00e0 une distance non adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle n\u00e9onatale, maintien du stimulus pendant des dur\u00e9es insuffisantes ne laissant pas au b\u00e9b\u00e9 le temps de planifier sa motricit\u00e9, ou encore inclusion de nourrissons en \u00e9tat de pr\u00e9-somnolence ou d&rsquo;agitation motrice. Pour Meltzoff, l&rsquo;imitation n\u00e9onatale est une comp\u00e9tence biologiquement robuste, mais exp\u00e9rimentalement fragile qui exige une \u00e9cologie de laboratoire calibr\u00e9e au millim\u00e8tre pr\u00e8s.<\/p>\n<h3>7.3 La th\u00e9orie du r\u00e9flexe de lib\u00e9ration vs l&rsquo;action intentionnelle<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me axe critique majeur \u00e9manait du champ de la neurologie clinique et de la p\u00e9diatrie classique, incarn\u00e9 notamment par des neurologues du d\u00e9veloppement qui refusaient d&rsquo;abandonner le mod\u00e8le sous-cortical du nouveau-n\u00e9. Ces cliniciens interpr\u00e9taient la protrusion de la langue comme un simple \u00ab r\u00e9flexe de lib\u00e9ration \u00bb (<em>release reflex<\/em>), analogue aux r\u00e9flexes archa\u00efques de fouissement ou de points cardinaux (<em>rooting reflex<\/em>), orchestr\u00e9 exclusivement par les structures du tronc c\u00e9r\u00e9bral sans la moindre intervention des repr\u00e9sentations corticales.<\/p>\n<p>Les arguments avanc\u00e9s par Meltzoff et Moore pour balayer cette th\u00e8se r\u00e9ductionniste reposaient sur trois caract\u00e9ristiques cin\u00e9matiques et comportementales incompatibles avec la physiologie d&rsquo;un r\u00e9flexe sous-cortical :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La latence variable et l&rsquo;ajustement temporel :<\/strong> Un r\u00e9flexe sous-cortical pr\u00e9sente un temps de r\u00e9ponse st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, imm\u00e9diat et ultra-court (quelques dizaines de millisecondes apr\u00e8s l&rsquo;impact du stimulus). Or, la r\u00e9ponse mim\u00e9tique n\u00e9onatale pr\u00e9sente une latence longue (plusieurs secondes) et une variabilit\u00e9 temporelle incompatible avec un circuit d&rsquo;arc r\u00e9flexe rigide.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;absence d&rsquo;extinction r\u00e9flexe imm\u00e9diate par habituation motrice :<\/strong> Alors que les r\u00e9flexes archa\u00efques s&rsquo;\u00e9puisent rapidement lors de stimulations r\u00e9p\u00e9titives, l&rsquo;action mim\u00e9tique du nouveau-n\u00e9 gagne en pr\u00e9cision et en stabilit\u00e9 au fur et \u00e0 mesure que le stimulus est maintenu, traduisant une dynamique d&rsquo;apprentissage et de correction proprioceptive.<\/li>\n<li><strong>La tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;interruption (paradigme de la t\u00e9tine) :<\/strong> Un r\u00e9flexe sous-cortical ne peut \u00eatre mis en suspens cognitif pendant plusieurs minutes pour \u00eatre d\u00e9charg\u00e9 \u00e0 retardement une fois l&rsquo;entrave physique retir\u00e9e. La capacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rer l&rsquo;action exige des boucles cortico-sous-corticales et des structures de maintien mn\u00e9sique qui signent indiscutablement la nature intentionnelle de l&rsquo;acte.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>8. Les implications neurobiologiques : Du mod\u00e8le AIM aux neurones miroirs<\/h2>\n<h3>8.1 La d\u00e9couverte du syst\u00e8me miroir chez le primate et l&rsquo;homme<\/h3>\n<p>Lorsque Meltzoff et Moore \u00e9laborent le mod\u00e8le AIM \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, ils postulent l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me neuronal de conversion transmodale sur une base purement psychologique et comportementale, sans disposer des outils de neuro-imagerie pour en observer les substrats c\u00e9r\u00e9braux directs. Il faudra attendre le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 pour que la neurophysiologie exp\u00e9rimentale vienne apporter une confirmation \u00e9clatante \u00e0 leurs intuitions th\u00e9oriques.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Parme, l&rsquo;\u00e9quipe men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/119.2.593\">Giacomo Rizzolatti, Vittorio Gallese, Leonardo Fogassi et Luciano Fadiga<\/a> d\u00e9couvre de mani\u00e8re s\u00e9rendipiteuse, en enregistrant l&rsquo;activit\u00e9 de neurones individuels par micro\u00e9lectrodes chez le macaque rh\u00e9sus, une classe r\u00e9volutionnaire de cellules nerveuses dans le cortex pr\u00e9moteur ventral (aire F5) et le lobe pari\u00e9tal inf\u00e9rieur : les <strong>neurones miroirs<\/strong>. Ces neurones poss\u00e8dent la propri\u00e9t\u00e9 stup\u00e9fiante de s&rsquo;activer aussi bien lorsque le singe ex\u00e9cute une action motrice orient\u00e9e vers un but (comme saisir un fruit) que lorsqu&rsquo;il observe passivement un cong\u00e9n\u00e8re ou l&rsquo;exp\u00e9rimentateur humain ex\u00e9cuter cette m\u00eame action.<\/p>\n<p>La mise en \u00e9vidence cons\u00e9cutive d&rsquo;un syst\u00e8me miroir \u00e9quivalent chez l&rsquo;\u00eatre humain a imm\u00e9diatement cr\u00e9\u00e9 un pont conceptuel avec le mod\u00e8le de la cartographie intermodale active. Les neurones miroirs constituent tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment le substrat biologique de l&rsquo;\u00e9quivalence supra-modale postul\u00e9e par Meltzoff et Moore : ils fournissent une base de d\u00e9charge neuronale unique pour la perception d&rsquo;autrui et la motricit\u00e9 de soi. La r\u00e9sonance motrice automatique d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;observation d&rsquo;un visage humain n&rsquo;\u00e9tait plus une sp\u00e9culation fonctionnaliste abstraite, mais une r\u00e9alit\u00e9 neurobiologique tangible ancr\u00e9e dans les r\u00e9seaux cortico-pari\u00e9taux de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<h3>8.2 \u00c9lectroenc\u00e9phalographie n\u00e9onatale et d\u00e9synchronisation du rythme mu<\/h3>\n<p>La transposition de ces d\u00e9couvertes neurophysiologiques chez le nouveau-n\u00e9 humain a repr\u00e9sent\u00e9 un d\u00e9fi m\u00e9thodologique consid\u00e9rable, r\u00e9solu au XXIe si\u00e8cle gr\u00e2ce aux progr\u00e8s fulgurants de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) haute densit\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 la neurop\u00e9diatrie. Des chercheurs se sont attach\u00e9s \u00e0 tracer l&#8217;empreinte \u00e9lectrophysiologique du syst\u00e8me miroir d\u00e8s les premiers stades de la vie postnatale en \u00e9tudiant un marqueur cortical bien connu : le <strong>rythme mu<\/strong>.<\/p>\n<p>Le rythme mu est une oscillation \u00e9lectroenc\u00e9phalographique sensorimotrice (se situant dans une bande de fr\u00e9quence de 8 \u00e0 13 Hz chez l&rsquo;adulte et oscillant entre 6 et 9 Hz chez le nourrisson), localis\u00e9e au-dessus du cortex pr\u00e9central et postcentral (\u00e9lectrodes centrales C3, Cz, C4). Chez l&rsquo;adulte, ce rythme se synchronise au repos et subit une d\u00e9synchronisation massive (suppression ou att\u00e9nuation de sa puissance spectrale) lorsque le sujet effectue un mouvement, mais \u00e9galement lorsqu&rsquo;il observe un tiers effectuer ce m\u00eame mouvement.<\/p>\n<p>Les protocoles d&rsquo;EEG n\u00e9onatale men\u00e9s notamment par Peter Marshall et Andrew Meltzoff ont prouv\u00e9 que la d\u00e9synchronisation du rythme mu existe bel et bien chez le tout jeune nourrisson. Lorsqu&rsquo;un b\u00e9b\u00e9 de quelques semaines regarde une main humaine saisir un objet ou un visage ex\u00e9cuter une action orofaciale, son cortex sensorimoteur s&rsquo;active instantan\u00e9ment, manifestant une suppression significative du rythme mu dans les zones corticales somatotopiquement homologues \u00e0 l&rsquo;effecteur corporel mobilis\u00e9. Ces d\u00e9couvertes ont apport\u00e9 la preuve \u00e9lectrophysiologique directe que le cerveau du jeune nourrisson est dot\u00e9 d&rsquo;un couplage perception-action fonctionnel et pr\u00e9cocement branch\u00e9.<\/p>\n<h3>8.3 Plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et cartographie somatotopique pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>L&rsquo;existence de ces circuits miroirs pr\u00e9coces soul\u00e8ve la question fondamentale de l&rsquo;ontogen\u00e8se des repr\u00e9sentations somatotopiques dans le n\u00e9ocortex humain. Les donn\u00e9es issues de l&rsquo;imagerie fonctionnelle par spectroscopie proche infrarouge (fNIRS) et de l&rsquo;IRM fonctionnelle p\u00e9rinatale indiquent que l&rsquo;homonculus de Penfield \u2014 la cartographie somatotopique du cortex moteur primaire (M1) et somatosensoriel primaire (S1) \u2014 est d\u00e9j\u00e0 \u00e9bauch\u00e9 bien avant le terme gestationnel normal.<\/p>\n<p>Durant le troisi\u00e8me trimestre de la vie f\u0153tale, le f\u0153tus passe de longues heures \u00e9veill\u00e9 \u00e0 sucer son pouce, \u00e0 toucher la paroi ut\u00e9rine avec ses pieds ou \u00e0 d\u00e9glutir du liquide amniotique. Ces r\u00e9troactions motrices et somesth\u00e9siques intra-ut\u00e9rines constituent une pr\u00e9-sp\u00e9cification synaptique massive des r\u00e9seaux neuronaux du tronc c\u00e9r\u00e9bral et des zones corticales motrices. Loin d&rsquo;arriver au monde comme un syst\u00e8me amorphe, le cerveau du nouveau-n\u00e9 humain a d\u00e9j\u00e0 consolid\u00e9 une matrice neurale de son propre corps.<\/p>\n<p>La prouesse \u00e9volutive r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par Meltzoff et Moore r\u00e9side dans le fait que cette cartographie somatotopique interne n&rsquo;est pas confin\u00e9e \u00e0 la proprioception brute : elle est d&#8217;embl\u00e9e interconnect\u00e9e avec les projections visuelles des aires temporales sup\u00e9rieures (notamment le sillon temporal sup\u00e9rieur &#8211; STS, sp\u00e9cialis\u00e9 dans le traitement des mouvements biologiques). D\u00e8s la naissance, la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale n&rsquo;a pas \u00e0 cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces les ponts entre la vision et la motricit\u00e9 ; elle a pour t\u00e2che d&rsquo;affiner, de calibrer et de rendre fluides des canaux d&rsquo;\u00e9quivalence neuro-fonctionnelle pr\u00e9existants.<\/p>\n<h2>9. La remise en question contemporaine : L&rsquo;\u00e9tude longitudinale d&rsquo;Oostenbroek et al. (2016)<\/h2>\n<h3>9.1 Le protocole de l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;Oostenbroek et de ses collaborateurs<\/h3>\n<p>Pr\u00e8s de quarante ans apr\u00e8s la publication princeps de 1977, alors que l&rsquo;imitation n\u00e9onatale \u00e9tait devenue un chapitre standard des manuels de psychologie du d\u00e9veloppement \u00e0 travers le monde, une \u00e9tude d\u00e9vastatrice est venue rallumer la controverse avec une violence in\u00e9dite. En 2016, une \u00e9quipe internationale de chercheurs dirig\u00e9e par Janine Oostenbroek et Virginia Slaughter, de l&rsquo;Universit\u00e9 du Queensland en Australie, publiait dans la revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2016.03.047\"><em>Current Biology<\/em><\/a> un article au titre sans \u00e9quivoque : <em>\u00ab Comprehensive Longitudinal Study Challenges the Evidence for Neonatal Imitation \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Conscients des faiblesses des \u00e9tudes transversales pass\u00e9es, Oostenbroek et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9ploy\u00e9 une \u00e9tude longitudinale d&rsquo;une envergure m\u00e9trologique sans pr\u00e9c\u00e9dent :<\/p>\n<ul>\n<li>Une cohorte de 106 nourrissons a \u00e9t\u00e9 suivie de mani\u00e8re prospective et test\u00e9e \u00e0 quatre \u00e2ges successifs : 1 semaine, 3 semaines, 6 semaines et 9 semaines post-partum.<\/li>\n<li>Le protocole incluait un panel spectaculaire de 11 mod\u00e8les comportementaux diff\u00e9rents, comprenant des gestes faciaux (protrusion de langue, ouverture de bouche, tristesse, joie), des gestes manuels (pointage, ouverture de main), des stimuli vocaux (sons oraux de voyelles), ainsi que des contr\u00f4les inanim\u00e9s et non sociaux calibr\u00e9s.<\/li>\n<li>Les chercheurs ont mobilis\u00e9 des analyses statistiques de pointe, articulant des mod\u00e8les lin\u00e9aires mixtes et des analyses bay\u00e9siennes pour quantifier la probabilit\u00e9 relative de l&rsquo;hypoth\u00e8se mim\u00e9tique par rapport \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se nulle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.2 Des r\u00e9sultats en contradiction avec le paradigme de Meltzoff<\/h3>\n<p>Les conclusions d&rsquo;Oostenbroek et al. ont agi comme un coup de tonnerre sur la psychologie cognitive. Apr\u00e8s avoir quantifi\u00e9 m\u00e9ticuleusement des milliers d&rsquo;heures d&rsquo;enregistrements vid\u00e9o selon des crit\u00e8res de double insu, les auteurs ont affirm\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;existait <strong>aucune preuve statistique robuste<\/strong> d&rsquo;une quelconque imitation n\u00e9onatale.<\/p>\n<p>Sur les 11 gestes test\u00e9s, aucun n&rsquo;a d\u00e9montr\u00e9 de sp\u00e9cificit\u00e9 mim\u00e9tique crois\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>Les b\u00e9b\u00e9s ouvraient la bouche ou sortaient la langue avec une probabilit\u00e9 strictement \u00e9quivalente quel que soit le mod\u00e8le pr\u00e9sent\u00e9, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un visage ouvrant la bouche, d&rsquo;un visage souriant, d&rsquo;un geste de la main ou d&rsquo;un stimulus inanim\u00e9.<\/li>\n<li>La protrusion de la langue, seule r\u00e9ponse persistante dans la litt\u00e9rature, survenait fr\u00e9quemment comme une r\u00e9ponse d&rsquo;attention g\u00e9n\u00e9rale face \u00e0 n&rsquo;importe quelle excitation visuelle nouvelle, confirmant selon les auteurs l&rsquo;ancienne hypoth\u00e8se d&rsquo;Anisfeld.<\/li>\n<li>Les analyses bay\u00e9siennes fournissaient un soutien substantiel en faveur de l&rsquo;hypoth\u00e8se nulle (l&rsquo;absence de relation entre le geste mod\u00e8le et la r\u00e9ponse du nourrisson).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur la base de ces r\u00e9sultats massifs, Oostenbroek et ses collaborateurs ont conclu de mani\u00e8re p\u00e9remptoire que l&rsquo;imitation n&rsquo;est en aucun cas une capacit\u00e9 inn\u00e9e. Pour eux, l&rsquo;imitation est un apprentissage ontog\u00e9n\u00e9tique tardif qui \u00e9merge au cours des interactions sociales r\u00e9ciproques du second semestre de vie, principalement fa\u00e7onn\u00e9 par le fait que les parents imitent continuellement leur propre b\u00e9b\u00e9, enseignant \u00e0 ce dernier par renforcement contingent la correspondance entre son propre corps et le monde visuel ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>9.3 La contre-attaque m\u00e9thodologique de Meltzoff et coll\u00e8gues (2017)<\/h3>\n<p>La riposte d&rsquo;Andrew Meltzoff ne s&rsquo;est pas fait attendre. D\u00e8s l&rsquo;ann\u00e9e suivante, en 2017, Meltzoff s&rsquo;est associ\u00e9 \u00e0 d&rsquo;\u00e9minents sp\u00e9cialistes internationaux de l&rsquo;imitation (dont Peter Marshall, Susan Meltzoff et d&rsquo;autres chercheurs) pour publier une d\u00e9construction m\u00e9thodologique d\u00e9vastatrice de l&rsquo;article d&rsquo;Oostenbroek et al., \u00e9galement parue dans les colonnes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2017.02.046\"><em>Current Biology<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Meltzoff et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;en d\u00e9pit de la taille impressionnante de leur \u00e9chantillon, Oostenbroek et al. avaient commis des erreurs m\u00e9thodologiques fatales qui rendaient la d\u00e9tection de l&rsquo;imitation structurellement impossible :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Dur\u00e9e d&rsquo;exposition insuffisante :<\/strong> Dans l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;Oostenbroek, chaque geste n&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 que pendant des tranches ultra-courtes de 15 secondes, entrecoup\u00e9es d&rsquo;une avalanche d&rsquo;autres stimuli. Or, toute la litt\u00e9rature depuis 1977 stipule qu&rsquo;un nouveau-n\u00e9 n\u00e9cessite une exposition continue de 60 \u00e0 90 secondes pour stabiliser son attention, inhiber son activit\u00e9 motrice spontan\u00e9e et amorcer sa commande motrice.<\/li>\n<li><strong>Surcharges sensorielles et fatigue n\u00e9onatale :<\/strong> Soumettre un nourrisson d&rsquo;une semaine \u00e0 11 mod\u00e8les comportementaux successifs lors de la m\u00eame session rel\u00e8ve de l&rsquo;aberration chronobiologique. Le nouveau-n\u00e9, rapidement satur\u00e9 sensoriellement, bascule en quelques minutes dans un \u00e9tat de l\u00e9thargie attentionnelle ou de micro-sommeil, an\u00e9antissant toute possibilit\u00e9 d&rsquo;expression cognitive fine.<\/li>\n<li><strong>Failles dans l&rsquo;op\u00e9rationnalisation des crit\u00e8res :<\/strong> Meltzoff a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des incoh\u00e9rences majeures dans la cotation des gestes chez Oostenbroek, notamment le fait que les gestes ex\u00e9cut\u00e9s <em>pendant<\/em> que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur bougeait \u00e9taient confondus avec les r\u00e9ponses post-d\u00e9monstration, diluant la puissance du signal statistique.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette controverse d&rsquo;une intensit\u00e9 rare illustre \u00e0 quel point la psychologie du nouveau-n\u00e9 est une science de la pr\u00e9cision extr\u00eame : selon la mani\u00e8re dont les fen\u00eatres temporelles sont param\u00e9tr\u00e9es, un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne neuro-comportemental peut soit appara\u00eetre avec une clart\u00e9 lumineuse, soit dispara\u00eetre compl\u00e8tement dans le bruit statistique de fond.<\/p>\n<h2>10. La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et la th\u00e8se &lsquo;Like-Me&rsquo; de Meltzoff<\/h2>\n<h3>10.1 Le postulat &lsquo;Like-Me&rsquo; (Comme moi) comme m\u00e9canisme fondamental<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du d\u00e9bat m\u00e9thodologique pur, Andrew Meltzoff a d\u00e9velopp\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 2000 une th\u00e9orie socio-cognitive globale d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance philosophique majeure, articul\u00e9e autour du postulat <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.12.005\">\u00ab Like-Me \u00bb<\/a> (ou l&rsquo;hypoth\u00e8se du \u00ab Comme moi \u00bb). Cette th\u00e8se apporte une r\u00e9ponse th\u00e9orique int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00eatre humain parvient \u00e0 construire une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux internes invisibles (des d\u00e9sirs, des croyances, des intentions, des \u00e9motions) \u00e0 autrui.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le \u00ab Like-Me \u00bb s&rsquo;articule autour de trois paliers ontog\u00e9n\u00e9tiques successifs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Niveau 1 (Inn\u00e9 \/ Pr\u00e9coce) :<\/strong> L&rsquo;\u00e9quivalence supra-modale motrice. Le nouveau-n\u00e9 per\u00e7oit l&rsquo;isomorphisme structurel entre le corps des autres et son propre corps (<em>\u00ab L&rsquo;autre est corporellement fait comme moi \u00bb<\/em>). L&rsquo;imitation n\u00e9onatale est le marqueur comportemental direct de cette cartographie fondamentale.<\/li>\n<li><strong>Niveau 2 (Premier semestre) :<\/strong> L&rsquo;apprentissage de la relation entre \u00e9tat interne et action propre. Au cours de son d\u00e9veloppement, le nourrisson prend conscience de ses propres \u00e9tats mentaux subjectifs : il fait l&rsquo;exp\u00e9rience interne qu&rsquo;un d\u00e9sir d&rsquo;atteindre un objet s&rsquo;accompagne d&rsquo;une tension motrice vers cet objet, ou que la peur s&rsquo;accompagne d&rsquo;un retrait. Il associe ainsi ses actions corporelles \u00e0 des v\u00e9cus psychologiques internes.<\/li>\n<li><strong>Niveau 3 (Fin de premi\u00e8re ann\u00e9e et au-del\u00e0) :<\/strong> L&rsquo;inf\u00e9rence analogique vers l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui. Parce qu&rsquo;il a pr\u00e9c\u00e9demment ancr\u00e9 que l&rsquo;autre est \u00ab fait comme moi \u00bb sur le plan moteur, le jeune enfant inf\u00e8re de mani\u00e8re naturelle que lorsque l&rsquo;autre effectue un mouvement corporel donn\u00e9, il doit ressentir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de lui les m\u00eames \u00e9tats mentaux subjectifs que lui-m\u00eame ressent lorsqu&rsquo;il ex\u00e9cute cette action (<em>\u00ab L&rsquo;autre pense et ressent comme moi \u00bb<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans cette architecture conceptuelle, l&rsquo;imitation n\u00e9onatale n&rsquo;est pas un simple exploit neuromusculaire sans lendemain ; elle est la condition de possibilit\u00e9 ontologique de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et du sentiment d&rsquo;humanit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h3>10.2 De l&rsquo;imitation n\u00e9onatale \u00e0 la compr\u00e9hension des intentions<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer la viabilit\u00e9 de ce continuum d\u00e9veloppemental menant du corps \u00e0 l&rsquo;esprit, Meltzoff a con\u00e7u dans les ann\u00e9es 1990 des paradigmes exp\u00e9rimentaux g\u00e9niaux testant la compr\u00e9hension des intentions chez le nourrisson plus \u00e2g\u00e9, notamment le c\u00e9l\u00e8bre paradigme de l&rsquo;\u00ab acte manqu\u00e9 \u00bb ou de l&rsquo;imitation des actes inachev\u00e9s (<em>Behavioral Re-enactment Procedure<\/em>, Meltzoff, 1995).<\/p>\n<p>Dans cette exp\u00e9rience, des nourrissons de 18 mois sont confront\u00e9s \u00e0 un adulte qui tente d&rsquo;accomplir une action avec un objet mais \u00e9choue syst\u00e9matiquement en raison d&rsquo;une maladresse simul\u00e9e (par exemple, l&rsquo;adulte essaie d&#8217;embo\u00eeter deux cylindres ou de s\u00e9parer les deux extr\u00e9mit\u00e9s d&rsquo;une barre d&rsquo;halt\u00e8re miniature en bois, mais ses doigts glissent et l&rsquo;objet reste assembl\u00e9). L&rsquo;enfant ne voit donc jamais l&rsquo;action aboutir sur le plan physique pur ; il ne voit que des mouvements maladroits et inachev\u00e9s.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;on donne ensuite l&rsquo;objet au nourrisson, celui-ci ne se contente pas de reproduire m\u00e9caniquement les mouvements de glissement ou d&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;adulte. Il va directement au-del\u00e0 du comportement de surface : il saisit fermement l&rsquo;objet et s\u00e9pare avec succ\u00e8s les deux extr\u00e9mit\u00e9s, accomplissant l&rsquo;action que l&rsquo;adulte <em>avait l&rsquo;intention<\/em> de r\u00e9aliser sans jamais y parvenir. De mani\u00e8re r\u00e9v\u00e9latrice, si la m\u00eame s\u00e9quence d&rsquo;\u00e9chec cin\u00e9matique est ex\u00e9cut\u00e9e par une pince m\u00e9canique inanim\u00e9e, le b\u00e9b\u00e9 ne produit aucune tentative de compl\u00e9tion. Cette exp\u00e9rience cl\u00e9 prouve que d\u00e8s 18 mois, l&rsquo;enfant ne lit pas le monde humain comme une cin\u00e9matique d&rsquo;objets, mais comme un r\u00e9seau d&rsquo;intentions et de buts sous-jacents, \u00e9volution directe de cette r\u00e9sonance motrice initiale ancr\u00e9e dans l&rsquo;imitation n\u00e9onatale.<\/p>\n<h3>10.3 Cons\u00e9quences sur l&#8217;empathie et la cognition sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se \u00ab Like-Me \u00bb et le mod\u00e8le d&rsquo;imitation pr\u00e9coce projettent \u00e9galement des lumi\u00e8res d\u00e9cisives sur la gen\u00e8se de l&#8217;empathie et les pathologies de la cognition sociale, en particulier les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA). L&#8217;empathie humaine repose fondamentalement sur la capacit\u00e9 de ressentir en miroir la d\u00e9tresse, la douleur ou la joie de l&rsquo;autre sans pour autant dissoudre la fronti\u00e8re entre le soi et le non-soi.<\/p>\n<p>Si la boucle de cartographie intermodale primitive est alt\u00e9r\u00e9e au cours du neuro-d\u00e9veloppement embryonnaire ou pr\u00e9coce, l&rsquo;enfant ne parvient pas \u00e0 \u00e9tablir l&rsquo;\u00e9quivalence corporelle imm\u00e9diate entre lui et autrui. Les recherches cliniques en p\u00e9dopsychiatrie ont abondamment mis en \u00e9vidence que les d\u00e9ficits s\u00e9v\u00e8res de l&rsquo;imitation motrice (qu&rsquo;elle soit posturale, gestuelle ou orofaciale) constituent l&rsquo;un des biomarqueurs comportementaux les plus pr\u00e9coces et les plus fiables chez les jeunes enfants pr\u00e9sentant un risque \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;autisme d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 6 \u00e0 12 mois.<\/p>\n<p>Priv\u00e9 de cette capacit\u00e9 \u00e0 vivre le corps d&rsquo;autrui comme un homologue du sien par r\u00e9sonance motrice, l&rsquo;enfant avec autisme peut \u00e9prouver d&rsquo;immenses difficult\u00e9s \u00e0 conceptualiser que les visages qui s&rsquo;animent autour de lui expriment des \u00e9tats affectifs internes partageables. L&rsquo;imitation n\u00e9onatale se r\u00e9v\u00e8le ainsi \u00eatre la premi\u00e8re pierre d&rsquo;un \u00e9difice social sans lequel le d\u00e9veloppement harmonieux de la sociabilit\u00e9, du langage pragmatique et de la sensibilit\u00e9 empathique est profond\u00e9ment compromis.<\/p>\n<h2>11. Comparaisons phylog\u00e9n\u00e9tiques : L&rsquo;imitation n\u00e9onatale chez les primates non humains<\/h2>\n<h3>11.1 Les travaux de Ferrari et Suomi sur le macaque rh\u00e9sus (Macaca mulatta)<\/h3>\n<p>La question de la singularit\u00e9 de l&rsquo;imitation n\u00e9onatale dans l&rsquo;arbre du vivant s&rsquo;est rapidement impos\u00e9e : cette comp\u00e9tence \u00e9tait-elle le privil\u00e8ge exclusif de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 notre extraordinaire plasticit\u00e9 culturelle, ou poss\u00e9dait-elle des racines phylog\u00e9n\u00e9tiques plus profondes ancr\u00e9es dans l&rsquo;ordre des primates ? La r\u00e9ponse \u00e0 cette interrogation \u00e9volutive majeure a \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pbio.0040302\">Pier Francesco Ferrari, Stephen Suomi et leurs collaborateurs<\/a> au milieu des ann\u00e9es 2000.<\/p>\n<p>Travaillant dans les laboratoires des <em>National Institutes of Health<\/em> (NIH) \u00e0 Poolesville, Ferrari et son \u00e9quipe ont adapt\u00e9 rigoureusement le protocole de Meltzoff et Moore \u00e0 de jeunes macaques rh\u00e9sus (<em>Macaca mulatta<\/em>) d\u00e8s leurs premi\u00e8res heures de vie. Les exp\u00e9rimentateurs humains pr\u00e9sentaient aux b\u00e9b\u00e9s singes des mouvements orofaciaux sp\u00e9cifiques : la protrusion de la langue, l&rsquo;ouverture de la bouche, ainsi que le claquement rythmique des l\u00e8vres (<em>lip-smacking<\/em>), qui constitue chez le macaque un signal social st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 fondamental d&rsquo;apaisement et d&rsquo;affiliation.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats, publi\u00e9s en 2006 dans la revue <em>PLOS Biology<\/em>, ont sid\u00e9r\u00e9 la communaut\u00e9 des \u00e9thologues et des primatologues :<\/p>\n<ul>\n<li>D\u00e8s le premier jour post-natal, les nouveau-n\u00e9s macaques ont manifest\u00e9 une imitation s\u00e9lective et robuste du claquement des l\u00e8vres et de la protrusion de la langue face au mod\u00e8le humain ou consp\u00e9cifique.<\/li>\n<li>La dynamique cin\u00e9matique des r\u00e9ponses mim\u00e9tiques des petits singes pr\u00e9sentait des similitudes frappantes avec celle document\u00e9e chez le nourrisson humain, incluant des approximations motrices progressives.<\/li>\n<li>Fait fascinant sur le plan ontog\u00e9n\u00e9tique, cette comp\u00e9tence mim\u00e9tique chez le macaque s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00eatre un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9veloppemental transitoire : ultra-puissante entre le premier et le septi\u00e8me jour de vie, elle d\u00e9croissait rapidement pour dispara\u00eetre compl\u00e8tement apr\u00e8s la deuxi\u00e8me semaine, au fur et \u00e0 mesure que d&rsquo;autres comportements affiliatifs se consolidaient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 \u00c9tudes chez les grands singes : Chimpanz\u00e9s et chimpanz\u00e9s pygm\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration comparative s&rsquo;est naturellement poursuivie aupr\u00e8s de nos plus proches cousins \u00e9volutifs : les grands singes. \u00c0 l&rsquo;Institut de recherche sur les primates de l&rsquo;Universit\u00e9 de Kyoto, Masaki Tomonaga et Masako Myowa-Yamakoshi ont conduit des \u00e9tudes minutieuses sur l&rsquo;imitation n\u00e9onatale chez des nouveau-n\u00e9s chimpanz\u00e9s (<em>Pan troglodytes<\/em>) \u00e9lev\u00e9s en nurserie sp\u00e9cialis\u00e9e dans des conditions \u00e9thiques et scientifiques d&rsquo;une rigueur absolue.<\/p>\n<p>Les recherches de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-7687.00311\">Myowa-Yamakoshi et al. (2004)<\/a> ont confirm\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une fen\u00eatre critique d&rsquo;imitation n\u00e9onatale chez le chimpanz\u00e9. Les b\u00e9b\u00e9s chimpanz\u00e9s \u00e2g\u00e9s de moins d&rsquo;un mois sont capables d&rsquo;imiter avec une pr\u00e9cision remarquable l&rsquo;ouverture de la bouche et la protrusion de la langue pr\u00e9sent\u00e9es par un d\u00e9monstrateur humain. Tout comme chez le macaque rh\u00e9sus, cette capacit\u00e9 s&rsquo;estompe progressivement vers l&rsquo;\u00e2ge de deux mois pour faire place \u00e0 des formes d&rsquo;attention visuelle mutuelle et de jeux moteurs complexes.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes chez les hominid\u00e9s non humains ont mis en lumi\u00e8re une convergence \u00e9volutive fondamentale : la capacit\u00e9 d&rsquo;appariement intermodal n&rsquo;a pas \u00e9merg\u00e9 <em>de novo<\/em> avec la lign\u00e9e des hominines pour servir le langage parl\u00e9. Elle constitue une adaptation archa\u00efque, partag\u00e9e par les primates sociaux de l&rsquo;Ancien Monde, con\u00e7ue par la s\u00e9lection naturelle pour ancrer le nouveau-n\u00e9 dans un champ d&rsquo;interaction dyadique m\u00e8re-nourrisson ultra-intense imm\u00e9diatement apr\u00e8s la naissance.<\/p>\n<h3>11.3 Signification adaptative et histoire \u00e9volutive de l&rsquo;imitation<\/h3>\n<p>Quelle a \u00e9t\u00e9 la pression de s\u00e9lection motrice \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;imitation n\u00e9onatale au cours de la phylogen\u00e8se des primates ? Dans la nature, un nouveau-n\u00e9 primate est un organisme extr\u00eamement vuln\u00e9rable dont la survie d\u00e9pend enti\u00e8rement du maintien d&rsquo;un contact physique et social permanent avec sa m\u00e8re. L&rsquo;imitation pr\u00e9coce ne sert pas \u00e0 apprendre \u00e0 chasser ou \u00e0 manier des outils \u2014 des comp\u00e9tences qui n&rsquo;appara\u00eetront que des ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p>La valeur adaptative de l&rsquo;imitation n\u00e9onatale est triple :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Catalyseur de l&rsquo;attachement primaire :<\/strong> En r\u00e9pondant en miroir aux expressions faciales de sa m\u00e8re, le nourrisson d\u00e9clenche chez celle-ci une d\u00e9charge d&rsquo;ocytocine et renforce de mani\u00e8re spectaculaire l&rsquo;investissement maternel parental. La synchronie motrice est le ciment \u00e9motionnel qui prot\u00e8ge le nouveau-n\u00e9 contre l&rsquo;abandon ou la n\u00e9gligence.<\/li>\n<li><strong>Canal de communication pr\u00e9-linguistique :<\/strong> Bien avant la maturation fonctionnelle du larynx et des tractus corticospinaux contr\u00f4lant la vocalisation modul\u00e9e, l&rsquo;\u00e9change de gestes orofaciaux constitue un proto-dialogue corporel, une conversation sensorimotrice altern\u00e9e (le <em>turn-taking<\/em>) r\u00e9gulant l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil et l&rsquo;affect de l&rsquo;enfant.<\/li>\n<li><strong>Calibration du syst\u00e8me nerveux miroir :<\/strong> Ce mim\u00e9tisme pr\u00e9coce affine et stabilise les connexions synaptiques entre les cortex visuels et le cortex sensorimoteur, fournissant la base structurelle sur laquelle viendront se greffer, plus tard dans l&rsquo;ontogen\u00e8se humaine, l&rsquo;apprentissage social par observation, l&rsquo;acquisition de la langue maternelle et la cognition culturelle cumulative.<\/li>\n<\/ol>\n<h2>12. Bilan \u00e9pist\u00e9mologique et port\u00e9e actuelle des travaux de Meltzoff et Moore<\/h2>\n<h3>12.1 La red\u00e9finition durable de la psychologie de la petite enfance<\/h3>\n<p>Le recul historique permet aujourd&rsquo;hui d&rsquo;\u00e9valuer avec lucidit\u00e9 la secousse \u00e9pist\u00e9mologique provoqu\u00e9e par l&rsquo;article de 1977 d&rsquo;Andrew Meltzoff et Keith Moore. En abattant le dogme de l&rsquo;incomp\u00e9tence n\u00e9onatale et en contraignant les th\u00e9oriciens \u00e0 abandonner la vision d&rsquo;un nourrisson guid\u00e9 par des automatismes sous-corticaux aveugles, ces travaux ont op\u00e9r\u00e9 un basculement paradigmatique comparable \u00e0 celui de Noam Chomsky dans le domaine linguistique.<\/p>\n<p>Le nouveau-n\u00e9 contemporain n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme un agr\u00e9gat de r\u00e9flexes passifs en attente de corticallisation, mais comme un <strong>agent cognitif actif<\/strong>, dot\u00e9 d&rsquo;une curiosit\u00e9 perceptive structur\u00e9e, capable d&rsquo;analyser le monde social, d&rsquo;extraire des invariants spatiotemporels et d&rsquo;engager son corps dans des boucles de r\u00e9troaction intentionnelles d\u00e8s les premi\u00e8res heures suivant l&rsquo;expulsion ut\u00e9rine. La notion de transmodalit\u00e9 est devenue une \u00e9vidence indiscut\u00e9e de la psychologie cognitive du d\u00e9veloppement, influen\u00e7ant profond\u00e9ment d&rsquo;autres domaines comme la perception intermodale audito-visuelle (Kuhl et Meltzoff) ou la th\u00e9orie de l&rsquo;attachement pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Sur le plan de la pratique p\u00e9diatrique et clinique, cette red\u00e9finition a transform\u00e9 les grilles d&rsquo;\u00e9valuation du nouveau-n\u00e9. L&rsquo;examen n\u00e9onatal ne se borne plus \u00e0 tester les r\u00e9flexes moteurs classiques (marche, grasping) pour \u00e9valuer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du tronc c\u00e9r\u00e9bral ; il int\u00e8gre l&rsquo;\u00e9valuation des comp\u00e9tences relationnelles du b\u00e9b\u00e9, de sa capacit\u00e9 \u00e0 fixer le regard, \u00e0 poursuivre un visage et \u00e0 s&rsquo;accorder corporellement aux sollicitations des soignants, instaurant une s\u00e9miologie clinique r\u00e9solument humanis\u00e9e de la p\u00e9riode p\u00e9rinatale.<\/p>\n<h3>12.2 Applications en robotique humano\u00efde et en intelligence artificielle<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel du mod\u00e8le AIM a d\u00e9bord\u00e9 tr\u00e8s largement le cadre strict de la psychologie infantile pour irriguer la robotique cognitive, l&rsquo;intelligence artificielle bio-inspir\u00e9e et la robotique d\u00e9veloppementale (<em>developmental robotics<\/em>). L&rsquo;un des casse-t\u00eates algorithmiques les plus ardus dans la conception de robots autonomes consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 r\u00e9soudre le \u00ab probl\u00e8me de la correspondance \u00bb : comment programmer un robot humano\u00efde dot\u00e9 de cam\u00e9ras optiques pour qu&rsquo;il apprenne une nouvelle t\u00e2che complexe simplement en observant un \u00eatre humain effectuer cette t\u00e2che devant lui ?<\/p>\n<p>Des pionniers de la robotique d\u00e9veloppementale ont transpos\u00e9 directement l&rsquo;architecture AIM dans les r\u00e9seaux de neurones artificiels guidant des robots tels que l&rsquo;andro\u00efde <em>iCub<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le flux visuel capt\u00e9 par les cam\u00e9ras du robot est encod\u00e9 dans un espace de coordonn\u00e9es transmodales virtuel, d\u00e9barrass\u00e9 des contingences de couleur, d&rsquo;\u00e9clairage ou de texture.<\/li>\n<li>Cet espace transmodal est interconnect\u00e9 \u00e0 des mod\u00e8les moteurs inverses (<em>inverse internal models<\/em>) qui g\u00e9n\u00e8rent les couples de torsion articulaires requis pour aligner les membres m\u00e9caniques du robot avec la configuration corporelle d\u00e9montr\u00e9e.<\/li>\n<li>Le robot utilise une boucle de r\u00e9troaction sensorimotrice artificielle pour corriger ses trajectoires par essais et erreurs guid\u00e9s, calquant exactement la cin\u00e9matique par approximations successives observ\u00e9e chez le nouveau-n\u00e9 humain par Meltzoff et Moore en 1977.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette fertilisation crois\u00e9e illustre la puissance heuristique du mod\u00e8le de la cartographie intermodale active : une solution computationnelle raffin\u00e9e par des millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution chez les primates se retrouve aujourd&rsquo;hui au c\u0153ur des algorithmes les plus sophistiqu\u00e9s de l&rsquo;apprentissage par imitation (<em>imitation learning<\/em>) dans l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se critique et perspectives de recherche futures<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e de sa cinqui\u00e8me d\u00e9cennie, l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;imitation n\u00e9onatale de Meltzoff et Moore conserve le statut fascinant de \u00ab grand probl\u00e8me ouvert \u00bb des sciences cognitives. Loin d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9bat clos et mus\u00e9ifi\u00e9, la controverse entre l&rsquo;explication inn\u00e9iste d&rsquo;un mod\u00e8le AIM sophistiqu\u00e9 et les explications alternatives fond\u00e9es sur des r\u00e9ponses d&rsquo;excitation exploratoire continue de stimuler des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une complexit\u00e9 technologique in\u00e9dite.<\/p>\n<p>L&rsquo;avenir de la recherche sur l&rsquo;imitation pr\u00e9coce se joue d\u00e9sormais \u00e0 la fronti\u00e8re des technologies \u00e9mergentes :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;int\u00e9gration de syst\u00e8mes d&rsquo;<em>eye-tracking<\/em> haute fr\u00e9quence miniaturis\u00e9s et non invasifs, combin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;analyse biom\u00e9trique tridimensionnelle par vision artificielle, permet aujourd&rsquo;hui de quantifier la micro-cin\u00e9matique du visage du nourrisson avec une pr\u00e9cision submillim\u00e9trique inaccessible aux chercheurs de 1977.<\/li>\n<li>Le d\u00e9ploiement concomitant de casques d&rsquo;imagerie optique fonctionnelle portable (fNIRS) et d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie sans fil permet d&rsquo;observer en direct, au chevet m\u00eame des maternit\u00e9s, l&rsquo;activation synchronis\u00e9e des aires sensorimotrices et temporales au moment exact o\u00f9 le nouveau-n\u00e9 observe et reproduit un geste d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li>Les \u00e9tudes d&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique d\u00e9veloppementale promettent de d\u00e9crypter comment les pr\u00e9dispositions g\u00e9n\u00e9tiques fa\u00e7onnant les circuits miroirs f\u0153taux sont imm\u00e9diatement modul\u00e9es, activ\u00e9es ou inhib\u00e9es par les toutes premi\u00e8res interactions affectives postnatales, d\u00e9passant enfin la vieille querelle binaire entre inn\u00e9 et acquis.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En ayant os\u00e9 braver les dogmes dominants de leur \u00e9poque pour soumettre \u00e0 la rigueur de la preuve exp\u00e9rimentale les capacit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es du b\u00e9b\u00e9 de quelques heures, Andrew Meltzoff et M. Keith Moore ont \u00e0 jamais transform\u00e9 notre regard sur nous-m\u00eames. Ils ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que d\u00e8s le seuil de son entr\u00e9e dans l&rsquo;existence, l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas un spectateur solitaire et aveugle, mais un \u00eatre intrins\u00e8quement social, tendu de tout son corps vers l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, et d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat \u00e0 refl\u00e9ter le monde des hommes dans le miroir de sa propre chair.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Anisfeld, M. (1991). Neonatal imitation? A critical review of the empirical evidence. <em>Developmental Psychology<\/em>, 27(6), 711\u2013732. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0012-1649.27.6.711\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0012-1649.27.6.711<\/a><\/p>\n<p>Brazelton, T. B. (1973). <em>Neonatal Behavioral Assessment Scale<\/em>. Spastics International Medical Publications with Heinemann Medical.<\/p>\n<p>Ferrari, P. F., Visalberghi, E., Paukner, A., Fogassi, L., Ruggiero, A., &amp; Suomi, S. J. (2006). Neonatal imitation in rhesus macaques. <em>PLOS Biology<\/em>, 4(9), e302. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pbio.0040302\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pbio.0040302<\/a><\/p>\n<p>Jacobson, S. W. (1979). Matching behavior in the young infant. <em>Child Development<\/em>, 50(1), 935\u2013947. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1129323\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1129323<\/a><\/p>\n<p>James, W. (1890). <em>The Principles of Psychology<\/em>. Henry Holt and Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/theprinciplesofpsychology01jameuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/theprinciplesofpsychology01jameuoft<\/a><\/p>\n<p>Koepke, J. E., Hamm, M., Legerstee, M., &amp; Russell, M. (1983). Active intermodal mapping in neonates: A failure to replicate. <em>Infant Behavior and Development<\/em>, 6(1), 97\u2013101. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0163-6383(83)80013-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0163-6383(83)80013-0<\/a><\/p>\n<p>Marshall, P. J., &amp; Meltzoff, A. N. (2015). Body maps in the infant brain. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 19(9), 499\u2013505. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2015.06.012\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2015.06.012<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N. (1995). Understanding the intentions of others: Re-enactment of intended acts by 18-month-old children. <em>Developmental Psychology<\/em>, 31(5), 838\u2013850. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0012-1649.31.5.838\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0012-1649.31.5.838<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N. (2007). &lsquo;Like me&rsquo;: a foundation for social cognition. <em>Developmental Science<\/em>, 10(1), 126\u2013134. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2007.00574.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2007.00574.x<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N., &amp; Moore, M. K. (1977). Imitation of facial and manual gestures by human neonates. <em>Science<\/em>, 198(4312), 75\u201378. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.897687\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.897687<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N., &amp; Moore, M. K. (1983). Newborn infants imitate adult facial gestures. <em>Child Development<\/em>, 54(3), 702\u2013709. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1129848\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1129848<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N., &amp; Moore, M. K. (1997). Explaining facial imitation: A theoretical model. <em>Early Development and Parenting<\/em>, 6(3\u20134), 179\u2013192. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/(SICI)1099-0917(199709\/12)6:3\/4&lt;179::AID-EDP157&gt;3.0.CO;2-R\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/(SICI)1099-0917(199709\/12)6:3\/4&lt;179::AID-EDP157&gt;3.0.CO;2-R<\/a><\/p>\n<p>Meltzoff, A. N., Murray, L., Simpson, E., Shepherd, S., Ferrari, P. F., &amp; Nagy, E. (2017). Re-examination of Oostenbroek et al. (2016): Evidence for neonatal imitation of tongue protrusion. <em>Current Biology<\/em>, 27(10), R377\u2013R379. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2017.02.046\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2017.02.046<\/a><\/p>\n<p>Myowa-Yamakoshi, M., Tomonaga, M., Tanaka, M., &amp; Matsuzawa, T. (2004). Imitation in neonatal chimpanzees (<em>Pan troglodytes<\/em>). <em>Developmental Science<\/em>, 7(4), 437\u2013442. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2004.00364.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-7687.2004.00364.x<\/a><\/p>\n<p>Oostenbroek, J., Suddendorf, T., Nielsen, M., Redshaw, J., Kennedy-Costantini, S., Davis, J., Clark, S., &amp; Slaughter, V. (2016). Comprehensive longitudinal study challenges the evidence for neonatal imitation. <em>Current Biology<\/em>, 26(10), 1334\u20131338. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2016.03.047\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cub.2016.03.047<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1945). <em>La formation du symbole chez l&rsquo;enfant : Imitation, jeu et r\u00eave, image et repr\u00e9sentation<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/p>\n<p>Rizzolatti, G., Fadiga, L., Gallese, V., &amp; Fogassi, L. (1996). Premotor cortex and the recognition of motor actions. <em>Cognitive Brain Research<\/em>, 3(2), 131\u2013141. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0926-6410(95)00038-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0926-6410(95)00038-0<\/a><\/p>\n<p>Slaughter, V. (2021). Neonatal imitation: A review of the debate. <em>Infant Behavior and Development<\/em>, 65, 101648. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.infbeh.2021.101648\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.infbeh.2021.101648<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de l&rsquo;exp\u00e9rience pionni\u00e8re de Meltzoff et Moore (1977) sur l&rsquo;imitation n\u00e9onatale et la cartographie intermodale active.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[127,1486],"tags":[5959,5962,5961,5960,93],"class_list":["post-4000","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-psychologie-du-developpement","category-sciences-cognitives","tag-andrew-meltzoff","tag-cartographie-intermodale-active","tag-imitation-neonatale","tag-keith-moore","tag-psychologie-cognitive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4000","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4000"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/4000\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4000"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4000"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4000"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}