{"id":3892,"date":"2026-09-11T03:19:55","date_gmt":"2026-09-11T03:19:55","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/tache-des-smarties-fausse-croyance-perner-leekam-wimmer\/"},"modified":"2026-09-11T03:19:55","modified_gmt":"2026-09-11T03:19:55","slug":"tache-des-smarties-fausse-croyance-perner-leekam-wimmer","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=tache-des-smarties-fausse-croyance-perner-leekam-wimmer","title":{"rendered":"La t\u00e2che des Smarties (fausse croyance) &#8211; Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des capacit\u00e9s cognitives permettant \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux inobservables \u00e0 autrui ainsi qu&rsquo;\u00e0 lui-m\u00eame constitue l&rsquo;un des chapitres les plus f\u00e9conds de la psychologie du d\u00e9veloppement contemporaine. Au c\u0153ur de cette architecture sociocognitive se d\u00e9ploie ce que les sciences cognitives d\u00e9signent sous l&rsquo;expression de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/folkpsych-theory\/\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a> (<em>Theory of Mind<\/em>). Cette facult\u00e9 m\u00e9tacognitive permet de concevoir qu&rsquo;autrui agit non pas directement en r\u00e9action au monde physique tel qu&rsquo;il est objectivement constitu\u00e9, mais en fonction de repr\u00e9sentations internes, d&rsquo;intentions, de d\u00e9sirs et de croyances qui peuvent diverger de la r\u00e9alit\u00e9 empirique. L&rsquo;\u00e9valuation de cette rupture d\u00e9cisive dans l&rsquo;ontogen\u00e8se a n\u00e9cessit\u00e9 la mise au point de dispositifs exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une remarquable pr\u00e9cision s\u00e9miotique, capables de distinguer la simple lecture comportementale de la v\u00e9ritable compr\u00e9hension repr\u00e9sentationnelle.<\/p>\n<p>Dans ce paysage exp\u00e9rimental, l&rsquo;\u00e9preuve con\u00e7ue en 1987 par Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer \u2014 universellement d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de \u00ab t\u00e2che des Smarties \u00bb ou t\u00e2che de fausse croyance \u00e0 contenu inattendu (<em>unexpected contents false belief task<\/em>) \u2014 occupe un statut paradigmatique fondamental. Alors que les protocoles initiaux fond\u00e9s sur le d\u00e9placement spatial d&rsquo;un objet laissaient subsister des ambigu\u00eft\u00e9s quant \u00e0 la nature exacte des d\u00e9faillances de l&rsquo;enfant de trois ans, l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience de Perner et de ses coll\u00e8gues r\u00e9side dans l&rsquo;exploitation d&rsquo;une tromperie perceptive directe. En confrontant l&rsquo;enfant \u00e0 un emballage familier et standardis\u00e9 dissimulant un contenu aberrant, le dispositif permet d&rsquo;isoler avec une rigueur in\u00e9dite l&rsquo;acc\u00e8s de l&rsquo;enfant \u00e0 sa propre histoire \u00e9pist\u00e9mique imm\u00e9diate ainsi que sa capacit\u00e9 \u00e0 mod\u00e9liser l&rsquo;ignorance d&rsquo;un pair.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une analyse exhaustive de ce protocole historique, depuis sa gen\u00e8se conceptuelle et son instrumentation m\u00e9thodologique jusqu&rsquo;\u00e0 ses prolongements contemporains en neurosciences cognitives et en psychopathologie computationnelle. \u00c0 travers l&rsquo;examen minutieux des dynamiques d&rsquo;auto-attribution et d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution, du goulet d&rsquo;\u00e9tranglement des fonctions ex\u00e9cutives et de l&rsquo;\u00e9tayage syntaxique, nous mettrons en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont la transition cognitive des quatre ans, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par la bo\u00eete de Smarties, constitue l&rsquo;un des pivots majeurs de l&rsquo;hominisation cognitive et du d\u00e9veloppement de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>1. Introduction et gen\u00e8se th\u00e9orique de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;\u00e9mergence du paradigme de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez l&rsquo;enfant<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance conceptuel de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit remonte aux travaux s\u00e9minaux des primatologues David Premack et Guy Woodruff, publi\u00e9s en 1978 dans leur article fondateur intitul\u00e9 <em>\u00ab Does the chimpanzee have a theory of mind? \u00bb<\/em>. En soumettant la femelle chimpanz\u00e9 Sarah \u00e0 des enregistrements vid\u00e9o d&rsquo;acteurs humains confront\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes instrumentaux (tels qu&rsquo;un individu tentant d&rsquo;allumer un radiateur d\u00e9branch\u00e9), les chercheurs ont cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir si un animal pouvait imputer des intentions, des buts et des \u00e9tats de connaissance \u00e0 un cong\u00e9n\u00e8re ou \u00e0 une autre esp\u00e8ce. Premack et Woodruff ont forg\u00e9 l&rsquo;expression en affirmant qu&rsquo;un individu poss\u00e8de une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit s&rsquo;il impute des \u00e9tats mentaux \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 autrui, ce syst\u00e8me d&rsquo;inf\u00e9rences constituant une v\u00e9ritable th\u00e9orie dans la mesure o\u00f9 ces \u00e9tats ne sont pas directement observables et servent \u00e0 pr\u00e9dire le comportement d&rsquo;agents intentionnels.<\/p>\n<p>Cette interrogation sur la phylogen\u00e8se de la cognition sociale a rapidement suscit\u00e9 des r\u00e9actions th\u00e9oriques majeures, notamment de la part de philosophes de l&rsquo;esprit comme Daniel Dennett et Gilbert Harman. Dennett a formul\u00e9 une objection m\u00e9thodologique d\u00e9cisive : pour d\u00e9montrer de mani\u00e8re irr\u00e9futable qu&rsquo;un organisme utilise un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations mentales et non pas un simple catalogue d&rsquo;associations comportementales apprises (des r\u00e9gularit\u00e9s b\u00e9havioristes de type stimulus-r\u00e9ponse), il ne suffit pas de montrer qu&rsquo;il pr\u00e9dit des comportements guid\u00e9s par des d\u00e9sirs ou des croyances vraies. Lorsque la croyance d&rsquo;un agent co\u00efncide avec la r\u00e9alit\u00e9 physique, rien ne permet d&rsquo;affirmer que le sujet \u00e9valuateur se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la repr\u00e9sentation interne de l&rsquo;agent plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat effectif du monde. Le test d\u00e9cisif \u2014 l&rsquo;<em>experimentum crucis<\/em> \u2014 r\u00e9side imp\u00e9rativement dans la compr\u00e9hension de la <strong>fausse croyance<\/strong>. Seule la capacit\u00e9 d&rsquo;anticiper qu&rsquo;un sujet va agir en vertu d&rsquo;une croyance erron\u00e9e, en contradiction directe avec les faits objectifs connus de l&rsquo;observateur, prouve que ce dernier op\u00e8re un <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mental-representation\/\">d\u00e9couplage cognitif<\/a> entre le plan de la r\u00e9alit\u00e9 physique et le plan de la repr\u00e9sentation mentale.<\/p>\n<p>Saisissant imm\u00e9diatement la port\u00e9e de cette exigence philosophique, les psychologues Heinz Wimmer et Josef Perner ont op\u00e9r\u00e9, en 1983, la transposition d\u00e9veloppementale de cette probl\u00e9matique chez l&rsquo;enfant humain. \u00c0 travers leur publication historique, ils ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;acc\u00e8s au statut m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel ne constitue pas un donn\u00e9 inn\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 d\u00e8s le premier \u00e2ge, mais proc\u00e8de d&rsquo;une restructuration conceptuelle radicale au cours de la petite enfance. La distinction ontologique entre la r\u00e9alit\u00e9 objective et les \u00e9tats repr\u00e9sentationnels internes implique pour l&rsquo;enfant de concevoir l&rsquo;esprit non plus comme une fen\u00eatre transparente donnant sur le monde (r\u00e9alisme direct), mais comme un dispositif de m\u00e9diation s\u00e9miotique construisant des mod\u00e8les du monde, susceptibles d&rsquo;\u00eatre incomplets, distordus ou fondamentalement erron\u00e9s.<\/p>\n<h3>1.2 La transition des t\u00e2ches de d\u00e9placement vers les t\u00e2ches de contenu inattendu<\/h3>\n<p>Le paradigme initial con\u00e7u par Wimmer et Perner en 1983 reposait sur une t\u00e2che dite de \u00ab transfert inattendu \u00bb ou de \u00ab changement de lieu \u00bb, universellement incarn\u00e9e par l&rsquo;histoire de Maxi et de sa tablette de chocolat. Dans ce sc\u00e9nario, Maxi d\u00e9pose son chocolat dans un placard vert puis quitte la pi\u00e8ce ; en son absence, sa m\u00e8re d\u00e9place le chocolat dans un placard bleu. Lorsque Maxi revient, l&rsquo;enfant test\u00e9 doit indiquer o\u00f9 le personnage va chercher sa friandise. Bien que cette t\u00e2che ait permis d&rsquo;objectiver un saut de performance spectaculaire entre 3 et 5 ans, elle a rapidement soulev\u00e9 d&rsquo;importantes interrogations m\u00e9thodologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des limites conceptuelles intrins\u00e8ques de la t\u00e2che de Maxi r\u00e9side dans la lourdeur du traitement spatial et la m\u00e9moire de travail requise : l&rsquo;enfant doit encoder deux localisations successives, suivre une trajectoire temporelle narrative ext\u00e9rieure, inhiber la saillance perceptive du lieu final et g\u00e9rer une dynamique d&rsquo;agents tiers. Mais plus fondamentalement, cette t\u00e2che ne permettait d&rsquo;\u00e9valuer que l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution : elle sondait la repr\u00e9sentation que l&rsquo;enfant se faisait de l&rsquo;esprit d&rsquo;un autre individu fictif sans jamais interroger la mani\u00e8re dont l&rsquo;enfant appr\u00e9hende la dynamique de ses propres repr\u00e9sentations subjectives. Comment l&rsquo;enfant g\u00e8re-t-il l&rsquo;\u00e9cart entre ce qu&rsquo;il croyait lui-m\u00eame un instant auparavant et ce qu&rsquo;il vient de d\u00e9couvrir ? L&rsquo;acc\u00e8s de l&rsquo;enfant \u00e0 sa propre histoire repr\u00e9sentationnelle demeurait une \u00e9nigme inaccessible au protocole de transfert spatial.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette lacune, Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer ont cherch\u00e9 \u00e0 concevoir une t\u00e2che alternative reposant sur la tromperie perceptive directe et la surprise cognitive. En substituant le contenu prototypique d&rsquo;un contenant familier par un objet insolite, les auteurs ont cr\u00e9\u00e9 le paradigme de \u00ab contenu inattendu \u00bb. Ce protocole \u00e9limine la complexit\u00e9 narrative du changement de lieu spatial et place le sujet au centre m\u00eame de l&rsquo;illusion \u00e9pist\u00e9mique. L&rsquo;enfant fait l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique de sa propre m\u00e9prise avant d&rsquo;\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anticipation de la m\u00e9prise d&rsquo;autrui. La \u00ab t\u00e2che des Smarties \u00bb s&rsquo;est ainsi impos\u00e9e comme un instrument d&rsquo;une puret\u00e9 m\u00e9thodologique exceptionnelle pour \u00e9tudier simultan\u00e9ment la m\u00e9tacognition introspective (l&rsquo;auto-attribution) et la mod\u00e9lisation de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 (l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution).<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;\u00e9tude s\u00e9minale de 1987 : Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer<\/h2>\n<h3>2.1 Cadre conceptuel et objectifs de la recherche<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude s\u00e9minale de 1987, publi\u00e9e par Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer dans la prestigieuse revue <em>Cognition<\/em> sous le titre <em>\u00ab Three-year-olds&rsquo; difficulty with false belief: The case for a conceptual deficit \u00bb<\/em>, r\u00e9pondait \u00e0 une controverse montante : l&rsquo;\u00e9chec massif des enfants de 3 ans aux \u00e9preuves de fausse croyance r\u00e9sultait-il d&rsquo;un artefact m\u00e9thodologique li\u00e9 \u00e0 la complexit\u00e9 des histoires narratives, ou traduisait-il un d\u00e9ficit conceptuel fondamental dans la capacit\u00e9 \u00e0 se repr\u00e9senter les repr\u00e9sentations erron\u00e9es ? L&rsquo;objectif cardinal des auteurs \u00e9tait de concevoir une situation exp\u00e9rimentale d\u00e9pouill\u00e9e de tout superflu narratif, dans laquelle la causalit\u00e9 informationnelle serait d&rsquo;une transparence absolue.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se th\u00e9orique sous-jacente postulait que les enfants d&rsquo;environ trois ans pr\u00e9sentent une inaptitude structurelle \u00e0 concevoir le d\u00e9couplage entre l&rsquo;acc\u00e8s perceptif direct et le raisonnement contre-factuel. D\u00e8s lors qu&rsquo;une information factuelle sur la r\u00e9alit\u00e9 actuelle p\u00e9n\u00e8tre leur champ de conscience, elle \u00e9crase impitoyablement toute possibilit\u00e9 de concevoir un \u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique divergent. Perner et son \u00e9quipe souhaitaient d\u00e9terminer si la saillance physique de l&rsquo;objet substitu\u00e9 \u2014 un objet concret extrait d&rsquo;un emballage trompeur \u2014 exer\u00e7ait une force d&rsquo;attraction cognitive telle qu&rsquo;elle emp\u00eachait l&rsquo;enfant d&rsquo;acc\u00e9der au souvenir de son attente initiale ou \u00e0 l&rsquo;anticipation de l&rsquo;\u00e9tat mental d&rsquo;un observateur candide.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agissait \u00e9galement de mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;asym\u00e9trie sujet-objet : est-il plus ais\u00e9 pour un jeune enfant de reconna\u00eetre qu&rsquo;il s&rsquo;est lui-m\u00eame tromp\u00e9 que de pr\u00e9dire l&rsquo;erreur d&rsquo;autrui ? Si la conscience de ses propres \u00e9tats internes pr\u00e9c\u00e8de historiquement et fonctionnellement la compr\u00e9hension d&rsquo;autrui (th\u00e8se h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;un certain cart\u00e9sianisme philosophique), alors les enfants de 3 ans devraient r\u00e9ussir la question relative \u00e0 leur propre croyance pass\u00e9e tout en \u00e9chouant \u00e0 attribuer une fausse croyance \u00e0 leur pair. L&rsquo;exp\u00e9rimentation de 1987 a \u00e9t\u00e9 minutieusement calibr\u00e9e pour trancher empiriquement ce d\u00e9bat nodal.<\/p>\n<h3>2.2 Profils des participants et standardisation du dispositif exp\u00e9rimental<\/h3>\n<p>Pour mener \u00e0 bien cette investigation, les chercheurs ont constitu\u00e9 des cohortes d&rsquo;enfants rigoureusement stratifi\u00e9es par tranches d&rsquo;\u00e2ge, comprenant des sujets \u00e2g\u00e9s de 3 ans \u00e0 5 ans r\u00e9volus, recrut\u00e9s dans des \u00e9tablissements d&rsquo;accueil pr\u00e9scolaire et maternel au Royaume-Uni et en Autriche. Les groupes \u00e9taient homog\u00e9n\u00e9is\u00e9s selon le niveau de d\u00e9veloppement global et l&rsquo;absence de troubles neurod\u00e9veloppementaux identifi\u00e9s. La s\u00e9lection portait sur une distribution \u00e9quilibr\u00e9e de gar\u00e7ons et de filles afin de neutraliser d&rsquo;\u00e9ventuelles variations de vitesse de maturation socio-\u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Le mat\u00e9riel choisi devait r\u00e9pondre \u00e0 une condition d&rsquo;une imp\u00e9rieuse rigueur : \u00eatre universellement et imm\u00e9diatement identifiable par de jeunes enfants sans n\u00e9cessiter la moindre m\u00e9diation verbale explicative. La bo\u00eete de bonbons chocolat\u00e9s de marque \u00ab Smarties \u00bb \u2014 un tube cylindrique en carton aux couleurs vives et aux lettres reconnaissables, contenant habituellement de petites drag\u00e9es multicolores \u2014 repr\u00e9sentait l&rsquo;artefact culturel id\u00e9al. Le packaging constituait un signifiant univoque convoquant instantan\u00e9ment, par induction pragmatique, la repr\u00e9sentation mentale de friandises. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce tube, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur avait pr\u00e9alablement dissimul\u00e9 un objet incongru, de forme et d&rsquo;usage radicalement diff\u00e9rents : un simple crayon \u00e0 papier (ou une petite bougie selon certaines variantes de contr\u00f4le).<\/p>\n<p>Afin de pr\u00e9munir l&rsquo;exp\u00e9rience contre tout faux n\u00e9gatif li\u00e9 \u00e0 un d\u00e9faut de socialisation, une proc\u00e9dure pr\u00e9liminaire de contr\u00f4le s&rsquo;assurait de la familiarit\u00e9 pr\u00e9alable de chaque enfant avec le packaging. Les enfants ne reconnaissant pas spontan\u00e9ment le tube de Smarties ou n&rsquo;en ayant jamais consomm\u00e9 \u00e9taient \u00e9cart\u00e9s de la cohorte d&rsquo;analyse critique. De surcro\u00eet, le protocole veillait \u00e0 \u00e9liminer les interf\u00e9rences linguistiques en \u00e9purant les questions au moyen de formules syntaxiques directes, d\u00e9pouill\u00e9es d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9s pragmatiques, et en instaurant un climat ludique propre \u00e0 dissiper toute anxi\u00e9t\u00e9 de performance ou biais de d\u00e9sirabilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<h2>3. Protocole exp\u00e9rimental et m\u00e9thodologie standardis\u00e9e de la t\u00e2che<\/h2>\n<h3>3.1 Phase de confrontation initiale et de r\u00e9v\u00e9lation<\/h3>\n<p>Le d\u00e9roulement exp\u00e9rimental de la t\u00e2che des Smarties r\u00e9pond \u00e0 une sc\u00e9nographie millim\u00e9tr\u00e9e, con\u00e7ue pour g\u00e9n\u00e9rer un contraste cognitif saisissant chez le sujet. Dans un premier temps, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur s&rsquo;installe en face de l&rsquo;enfant dans un environnement calme et d\u00e9pourvu de distracteurs visuels. Il sort le tube ferm\u00e9 de Smarties et le pose sur la table, bien en vue mais hors de port\u00e9e imm\u00e9diate afin d&rsquo;\u00e9viter toute manipulation pr\u00e9matur\u00e9e. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pose alors la question d&rsquo;attente initiale : <em>\u00ab Regarde cette bo\u00eete. \u00c0 ton avis, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a l\u00e0-dedans ? \u00bb<\/em>. Sans la moindre h\u00e9sitation, les enfants de tous \u00e2ges r\u00e9pondent quasi-syst\u00e9matiquement : <em>\u00ab Des bonbons \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab Des Smarties \u00bb<\/em>. Cette r\u00e9ponse valide l&rsquo;activation de l&rsquo;attente canonique li\u00e9e au packaging.<\/p>\n<p>Vient ensuite la phase th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e de la r\u00e9v\u00e9lation. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur prend la bo\u00eete, retire l&rsquo;opercule sous les yeux \u00e9carquill\u00e9s de l&rsquo;enfant, incline le tube et en fait glisser le contenu r\u00e9el sur la table : il ne s&rsquo;agit pas de confiseries, mais d&rsquo;un simple crayon \u00e0 papier taill\u00e9. Un silence ou un rire d&rsquo;\u00e9tonnement ponctue g\u00e9n\u00e9ralement cet instant, signalant la d\u00e9stabilisation perceptive. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur sollicite une verbalisation explicite pour v\u00e9rifier l&rsquo;encodage perceptif et la reconnaissance nominale du substitut : <em>\u00ab Oh, regarde ! Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est en vrai ? \u00bb<\/em>. L&rsquo;enfant verbalise sans ambigu\u00eft\u00e9 : <em>\u00ab C&rsquo;est un crayon \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t apr\u00e8s cette v\u00e9rification factuelle, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur remet le crayon \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du tube, replace soigneusement l&rsquo;opercule et pose de nouveau le cylindre ferm\u00e9 au centre de la table. Cette \u00e9tape m\u00e9canique est cruciale : elle restaure int\u00e9gralement l&rsquo;illusion perceptive initiale. Aux yeux d&rsquo;un observateur ext\u00e9rieur ou non averti, l&rsquo;objet pr\u00e9sente exactement la m\u00eame configuration ph\u00e9nom\u00e9nale qu&rsquo;au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9preuve. L&rsquo;ensemble de la manipulation n&rsquo;a dur\u00e9 que quelques dizaines de secondes, mais l&rsquo;\u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;enfant a \u00e9t\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement alt\u00e9r\u00e9 : il sait d\u00e9sormais ce que la bo\u00eete contient r\u00e9ellement.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;interrogation critique : croyance d&rsquo;autrui et propre croyance pass\u00e9e<\/h3>\n<p>D\u00e8s le tube referm\u00e9, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur engage la phase d&rsquo;interrogation critique, qui se scinde en deux volets fondamentaux explorant l&rsquo;architecture de la croyance. Ces questions sont pos\u00e9es dans un ordre contrebalanc\u00e9 au sein de l&rsquo;\u00e9chantillon afin de neutraliser les effets d&rsquo;ordre ou de primaut\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La question de la croyance d&rsquo;autrui (h\u00e9t\u00e9ro-attribution) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur convoque la figure d&rsquo;un pair absent, par exemple un camarade de classe nomm\u00e9 Paul : <em>\u00ab Tout \u00e0 l&rsquo;heure, Paul va venir dans cette pi\u00e8ce. Il n&rsquo;a jamais vu cette bo\u00eete ferm\u00e9e. Quand je vais lui montrer la bo\u00eete comme \u00e7a, ferm\u00e9e, et que je vais lui demander : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a dedans ?\u00a0\u00bb, \u00e0 ton avis, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il va r\u00e9pondre ? \u00bb<\/em><\/li>\n<li><strong>La question de la propre croyance pass\u00e9e (auto-attribution) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur r\u00e9oriente l&rsquo;attention de l&rsquo;enfant sur son propre \u00e9tat cognitif ant\u00e9rieur, avant l&rsquo;ouverture du tube : <em>\u00ab Quand tu es entr\u00e9 dans la pi\u00e8ce tout \u00e0 l&rsquo;heure, et que je t&rsquo;ai montr\u00e9 cette bo\u00eete ferm\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, avant qu&rsquo;on l&rsquo;ouvre, qu&rsquo;est-ce que tu pensais qu&rsquo;il y avait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ? \u00bb<\/em><\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour valider la recevabilit\u00e9 scientifique du protocole, ces questions cibles sont imp\u00e9rativement encadr\u00e9es par des questions de contr\u00f4le de la m\u00e9moire et de la r\u00e9alit\u00e9 factuelle : <em>\u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a vraiment dans la bo\u00eete maintenant ? \u00bb<\/em> et <em>\u00ab As-tu regard\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur tout \u00e0 l&rsquo;heure ? \u00bb<\/em>. Si un enfant \u00e9choue \u00e0 identifier la pr\u00e9sence r\u00e9elle du crayon au moment du test, ses r\u00e9ponses aux questions critiques sont imm\u00e9diatement invalid\u00e9es pour cause de d\u00e9faillance mn\u00e9sique ou d&rsquo;inattention, garantissant que l&rsquo;analyse porte exclusivement sur la m\u00e9tarepr\u00e9sentation.<\/p>\n<h3>3.3 Gestion des contr\u00f4les exp\u00e9rimentaux et artefacts m\u00e9thodologiques<\/h3>\n<p>La puissance d&rsquo;une exp\u00e9rience en psychologie cognitive d\u00e9pend de la rigueur avec laquelle les variables parasites sont neutralis\u00e9es. Dans le protocole de Perner, Leekam et Wimmer, une attention scrupuleuse a \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e au ph\u00e9nom\u00e8ne dit de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Clever_Hans\">l&rsquo;effet Clever Hans<\/a> (l&rsquo;influence involontaire des signaux corporels de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur). Pour \u00e9viter que des hochements de t\u00eate, l&rsquo;orientation du regard ou des inflexions de voix ne guident les r\u00e9ponses de l&rsquo;enfant vers le crayon ou vers les Smarties, les exp\u00e9rimentateurs \u00e9taient entra\u00een\u00e9s \u00e0 adopter une posture rigoureusement neutre, maintenant un contact visuel direct et constant avec l&rsquo;enfant lors de l&rsquo;\u00e9nonciation des questions.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les auteurs ont contr\u00f4l\u00e9 l&rsquo;impact de la pers\u00e9v\u00e9ration motrice et verbale, une caract\u00e9ristique comportementale fr\u00e9quente chez les enfants d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire dont les lobes frontaux sont immatures. Si l&rsquo;enfant r\u00e9pondait syst\u00e9matiquement par le dernier mot entendu dans la formulation de la question, les r\u00e9sultats seraient biais\u00e9s. C&rsquo;est pourquoi les termes \u00ab crayon \u00bb et \u00ab bonbons\/Smarties \u00bb n&rsquo;\u00e9taient pas explicitement propos\u00e9s sous forme d&rsquo;alternative ferm\u00e9e dans la question critique (qui demeurait une question ouverte : <em>\u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il va r\u00e9pondre ? \u00bb<\/em>), obligeant le sujet \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de mani\u00e8re autonome l&rsquo;\u00e9tiquette lexicale issue de son propre syst\u00e8me de repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Enfin, le contr\u00f4le de l&rsquo;ordre de passation des questions d&rsquo;auto-attribution et d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution a permis de d\u00e9montrer qu&rsquo;il n&rsquo;existait pas d&rsquo;effet de contamination unilat\u00e9rale : les enfants de 3 ans qui r\u00e9pondaient en premier \u00e0 la question pour autrui ne se montraient pas plus performants lorsqu&rsquo;ils devaient ensuite statuer sur leur propre \u00e9tat pass\u00e9, et inversement. Cette \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 des r\u00e9ponses renfor\u00e7ait l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une dynamique cognitive globale sous-jacente plut\u00f4t que d&rsquo;une simple difficult\u00e9 tactique d&rsquo;ajustement discursif.<\/p>\n<h2>4. Auto-attribution versus h\u00e9t\u00e9ro-attribution des \u00e9tats mentaux<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la croyance pass\u00e9e (la question &lsquo;Pour soi&rsquo;)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des r\u00e9sultats les plus spectaculaires et d\u00e9concertants mis au jour par la t\u00e2che des Smarties r\u00e9side dans la r\u00e9action des enfants de trois ans face \u00e0 leur propre \u00e9tat mental ant\u00e9rieur. Interrog\u00e9s sur ce qu&rsquo;ils croyaient trouver dans la bo\u00eete quelques secondes plus t\u00f4t, les jeunes sujets affirment avec un aplomb imperturbable : <em>\u00ab Un crayon ! \u00bb<\/em>. Confront\u00e9 \u00e0 sa propre d\u00e9claration pr\u00e9c\u00e9dente (pourtant enregistr\u00e9e quelques instants auparavant, o\u00f9 il s&rsquo;exclamait attendre des bonbons), l&rsquo;enfant semble frapp\u00e9 d&rsquo;une v\u00e9ritable \u00ab amn\u00e9sie de sa propre fausse croyance \u00bb.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00e9crasement de la trace mn\u00e9sique de l&rsquo;\u00e9tat mental pass\u00e9 par la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9 actuelle met en lumi\u00e8re l&rsquo;extr\u00eame fragilit\u00e9 de l&rsquo;introspection chez le jeune enfant. D\u00e8s que la v\u00e9rit\u00e9 empirique (l&rsquo;existence du crayon) est encod\u00e9e, elle acquiert une pr\u00e9potence cognitive absolue qui colonise r\u00e9troactivement le pass\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique. L&rsquo;enfant ne con\u00e7oit pas son \u00e9tat mental pass\u00e9 comme une croyance autonome qui a guid\u00e9 son comportement et qui s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e fausse ; il r\u00e9\u00e9crit instantan\u00e9ment son histoire cognitive pour l&rsquo;aligner sur la factualit\u00e9 du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Sur le plan philosophique et m\u00e9tacognitif, ce constat porte un coup fatal au postulat d&rsquo;un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 et direct \u00e0 nos propres \u00e9tats d&rsquo;esprit via un \u00ab \u0153il int\u00e9rieur \u00bb cart\u00e9sien infaillible. Alison Gopnik, qui a r\u00e9pliqu\u00e9 et approfondi ces r\u00e9sultats avec Janet Astington en 1988, souligne que nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;acc\u00e8s direct par perception imm\u00e9diate \u00e0 nos repr\u00e9sentations mentales pass\u00e9es. La connaissance de nos propres croyances repose sur le m\u00eame appareil th\u00e9orique et interpr\u00e9tatif que celui mobilis\u00e9 pour comprendre les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui. Quand l&rsquo;appareil th\u00e9orique est incapable de m\u00e9tarepr\u00e9senter une croyance erron\u00e9e, l&rsquo;enfant \u00e9choue tout autant \u00e0 se lire lui-m\u00eame qu&rsquo;\u00e0 lire autrui.<\/p>\n<h3>4.2 La d\u00e9faillance de pr\u00e9diction de la croyance d&rsquo;autrui (la question &lsquo;Pour l&rsquo;autre&rsquo;)<\/h3>\n<p>Lorsqu&rsquo;on demande \u00e0 ce m\u00eame enfant de 3 ans ce que son camarade Paul \u2014 qui attend docilement derri\u00e8re la porte de la classe sans rien savoir de la substitution \u2014 va dire lorsqu&rsquo;on lui pr\u00e9sentera le tube scell\u00e9, la r\u00e9ponse jaillit de fa\u00e7on identique : <em>\u00ab Il va dire qu&rsquo;il y a un crayon ! \u00bb<\/em>. L&rsquo;enfant impute aveugl\u00e9ment son propre savoir factuel au tiers na\u00eff, ignorant totalement l&rsquo;asym\u00e9trie informationnelle qui s\u00e9pare les deux protagonistes.<\/p>\n<p>Ce biais syst\u00e9matique constitue une manifestation flagrante du <strong>r\u00e9alisme \u00e9pist\u00e9mique<\/strong> ou de ce que les psychologues cognitivistes et \u00e9conomistes comportementaux nomment la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Curse_of_knowledge\">mal\u00e9diction du savoir<\/a> (<em>curse of knowledge<\/em>). Une fois qu&rsquo;un sujet est en possession d&rsquo;une information, il \u00e9prouve une difficult\u00e9 monumentale \u00e0 simuler un \u00e9tat d&rsquo;esprit qui en est d\u00e9pourvu. L&rsquo;enfant op\u00e8re comme si la bo\u00eete elle-m\u00eame \u00e9tait ontologiquement transparente pour quiconque la regarde, le contenu r\u00e9el transpirant magiquement \u00e0 travers le carton imprim\u00e9.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte fondamentale de l&rsquo;\u00e9tude de 1987 r\u00e9side dans le synchronisme d\u00e9veloppemental quasi-parfait entre l&rsquo;auto-attribution et l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-attribution : les enfants qui \u00e9chouent \u00e0 la question \u00ab Pour soi \u00bb sont tr\u00e8s exactement ceux qui \u00e9chouent \u00e0 la question \u00ab Pour l&rsquo;autre \u00bb. Ce parall\u00e9lisme brise les th\u00e9ories affirmant une primaut\u00e9 ontog\u00e9n\u00e9tique absolue de la r\u00e9flexivit\u00e9 (se comprendre soi-m\u00eame d&rsquo;abord, puis projeter sur autrui) ou au contraire du b\u00e9haviorisme social (apprendre \u00e0 d\u00e9coder autrui d&rsquo;abord, puis appliquer ces r\u00e8gles \u00e0 soi). L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la nature repr\u00e9sentative de l&rsquo;esprit constitue une bascule conceptuelle holistique qui s&rsquo;applique de mani\u00e8re sym\u00e9trique \u00e0 la premi\u00e8re et \u00e0 la troisi\u00e8me personne.<\/p>\n<h2>5. Trajectoires d\u00e9veloppementales et seuil critique des 4 ans<\/h2>\n<h3>5.1 Le profil cognitif des enfants de 3 ans : r\u00e9alisme na\u00eff<\/h3>\n<p>Le profil psychologique qui se d\u00e9gage des protocoles conduits aupr\u00e8s des cohortes de 3 ans se caract\u00e9rise par ce que Jean Piaget qualifiait de \u00ab r\u00e9alisme na\u00eff \u00bb ou r\u00e9alisme intellectuel. \u00c0 ce stade du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique, le jeune enfant vit dans un monde cognitif \u00e0 niveau unique. Il n&rsquo;existe pour lui qu&rsquo;une seule r\u00e9alit\u00e9 : celle qui est actuellement per\u00e7ue ou tenue pour vraie. L&rsquo;univers mental n&rsquo;est pas encore appr\u00e9hend\u00e9 comme une sph\u00e8re m\u00e9diatrice o\u00f9 des repr\u00e9sentations peuvent diff\u00e9rer de ce qu&rsquo;elles visent.<\/p>\n<p>L&rsquo;inaptitude de l&rsquo;enfant de trois ans se traduit par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de manipuler simultan\u00e9ment deux repr\u00e9sentations conflictuelles d&rsquo;un seul et m\u00eame objet. Le tube de Smarties se voit assign\u00e9 un signifi\u00e9 contingent et exclusif : contenir un crayon. D\u00e8s lors, le signifiant commercial (l&#8217;emballage Smarties) perd son statut d&rsquo;indice s\u00e9mantique inducteur de fausse croyance ; il s&rsquo;efface compl\u00e8tement devant le fait physique brut. Dans les conditions de passation standardis\u00e9es internationales, le taux d&rsquo;\u00e9chec chez les enfants de 3 ans \u00e0 3 ans et demi oscille de mani\u00e8re spectaculaire entre 75 % et 85 %.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit aucunement d&rsquo;une absence d&rsquo;intelligence ou d&rsquo;un d\u00e9ficit de communication : ces m\u00eames enfants interagissent avec brio, poss\u00e8dent un vocabulaire riche, manifestent de l&#8217;empathie affective primaire et savent utiliser des objets symboliques dans le cadre du jeu. Cependant, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;agit de formaliser de mani\u00e8re explicite le fait qu&rsquo;une personne puisse poss\u00e9der une conviction mentale non align\u00e9e avec le r\u00e9el, la structure logique de leur pens\u00e9e se heurte \u00e0 une barri\u00e8re infranchissable, illustr\u00e9e par la persistance de l&rsquo;affirmation r\u00e9aliste.<\/p>\n<h3>5.2 La transition des 4-5 ans : l&rsquo;av\u00e8nement du m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel<\/h3>\n<p>Entre le 48e et le 60e mois de la vie de l&rsquo;enfant se produit l&rsquo;une des m\u00e9tamorphoses cognitives les plus remarquables observ\u00e9es par les psychologues. De fa\u00e7on graduelle mais robuste, les performances \u00e0 la t\u00e2che des Smarties s&rsquo;inversent de mani\u00e8re radicale. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans et demi \u00e0 5 ans, une \u00e9crasante majorit\u00e9 d&rsquo;enfants (plus de 80 \u00e0 90 %) r\u00e9ussit sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute les deux volets de l&rsquo;\u00e9preuve : ils d\u00e9clarent sans h\u00e9siter qu&rsquo;eux-m\u00eames s&rsquo;attendaient \u00e0 trouver des bonbons et que leur camarade Paul affirmera lui aussi qu&rsquo;il y a des bonbons.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ussite signale l&rsquo;av\u00e8nement du stade <strong>m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel<\/strong>, magistralement th\u00e9oris\u00e9 par Alan Leslie. L&rsquo;enfant est d\u00e9sormais capable d&rsquo;\u00e9laborer une \u00ab repr\u00e9sentation d&rsquo;une repr\u00e9sentation \u00bb (une m\u00e9tarepr\u00e9sentation) et de la d\u00e9coupler de la r\u00e9alit\u00e9 primaire. Il comprend que :<\/p>\n<ul>\n<li>La bo\u00eete contient physiquement un crayon (repr\u00e9sentation de premier ordre : r\u00e9alit\u00e9 empirique).<\/li>\n<li>Paul croit que la bo\u00eete contient des Smarties (repr\u00e9sentation de second ordre : \u00e9tat mental subjectif).<\/li>\n<li>Cette croyance de Paul est fausse, mais elle est logiquement coh\u00e9rente avec les informations dont Paul dispose \u00e0 travers les indices perceptifs de surface (la bo\u00eete ferm\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette avanc\u00e9e donne \u00e0 l&rsquo;enfant le pouvoir d&rsquo;inhiber la r\u00e9ponse saillante ancr\u00e9e dans l&rsquo;ici et maintenant pour faire \u00e9merger une hypoth\u00e8se alternative r\u00e9gie par la logique perspective. L&rsquo;enfant cesse de voir l&rsquo;esprit comme un miroir passif du monde pour l&rsquo;envisager comme un interpr\u00e8te actif et faillible. Il acquiert ainsi les cl\u00e9s de vo\u00fbte de la tromperie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, de la blague, du secret et d&rsquo;une coop\u00e9ration sociale raffin\u00e9e.<\/p>\n<h3>5.3 La m\u00e9ta-analyse de Wellman, Cross et Watson (2001)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la multiplication des \u00e9tudes r\u00e9pliquant la t\u00e2che des Smarties et la t\u00e2che de Sally et Anne \u00e0 travers le globe, Henry Wellman, David Cross et Julanne Watson ont publi\u00e9 en 2001 une monumentale m\u00e9ta-analyse devenue incontournable dans le champ du d\u00e9veloppement cognitif. Portant sur un \u00e9chantillon de 178 publications scientifiques ind\u00e9pendantes, englobant pr\u00e8s de 600 conditions exp\u00e9rimentales et testant plus de 4 000 enfants, cette \u00e9tude visait \u00e0 r\u00e9gler d\u00e9finitivement la querelle opposant les partisans d&rsquo;un d\u00e9veloppement graduel li\u00e9 aux fonctions ex\u00e9cutives et ceux d&rsquo;un d\u00e9ficit conceptuel pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Les conclusions statistiques de cette m\u00e9ta-analyse ont valid\u00e9 de fa\u00e7on \u00e9clatante la robustesse du seuil des 4 ans. Quelle que soit la nature de la t\u00e2che (contenu inattendu comme les Smarties, ou changement de lieu comme Maxi), la courbe de d\u00e9veloppement suit une trajectoire logistique universelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Avant 3 ans et demi, la probabilit\u00e9 de r\u00e9ussite d&rsquo;un enfant demeure statistiquement inf\u00e9rieure au hasard ou plafonne \u00e0 des niveaux r\u00e9siduels.<\/li>\n<li>Entre 3 ans et demi et 4 ans, une zone de transition s&rsquo;installe, o\u00f9 la probabilit\u00e9 de succ\u00e8s rejoint le seuil de l&rsquo;al\u00e9atoire (50 %).<\/li>\n<li>Au-del\u00e0 de 4 ans et demi, le taux de r\u00e9ussite grimpe de fa\u00e7on vertigineuse pour saturer les tests \u00e0 5 ans.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;analyse fine des mod\u00e9rateurs statistiques a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que si certaines manipulations de surface (comme l&rsquo;explicitation des motifs de tromperie ou la participation motrice active) augmentent l\u00e9g\u00e8rement le taux de succ\u00e8s chez les enfants \u00e0 la lisi\u00e8re des 4 ans, aucun facteur contextuel ne permet \u00e0 des cohortes de 3 ans de r\u00e9ussir massivement les t\u00e2ches standard. Ce r\u00e9sultat a confirm\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante la position originelle de Perner, Leekam et Wimmer : l&rsquo;\u00e9chec des jeunes enfants rel\u00e8ve bel et bien d&rsquo;une rupture conceptuelle structurelle et non pas d&rsquo;un banal probl\u00e8me d&rsquo;attention ou de formulation linguistique.<\/p>\n<h2>6. Comparaison approfondie : t\u00e2che des Smarties versus t\u00e2che de Sally et Anne<\/h2>\n<h3>6.1 Contenu inattendu versus changement de lieu inattendu<\/h3>\n<p>Bien que la t\u00e2che des Smarties (1987) et la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Sally%E2%80%93Anne_test\">t\u00e2che de Sally et Anne<\/a> (mise au point par Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith en 1985 \u00e0 partir du mod\u00e8le de Maxi) pr\u00e9tendent toutes deux mesurer la compr\u00e9hension de la fausse croyance au premier degr\u00e9, leurs architectures cognitives internes sollicitent des processus distincts qu&rsquo;il convient de diss\u00e9quer avec pr\u00e9cision.<\/p>\n<p>Dans la t\u00e2che de Sally et Anne, le probl\u00e8me est configur\u00e9 autour d&rsquo;une cin\u00e9matique spatiale : un objet conserve son identit\u00e9 intrins\u00e8que (une bille reste une bille), mais son emplacement g\u00e9ographique est modifi\u00e9 en l&rsquo;absence de l&rsquo;un des protagonistes (du panier vers la bo\u00eete). L&rsquo;enfant doit traiter des coordonn\u00e9es de localisation et une s\u00e9quence chronologique d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements. Dans la t\u00e2che des Smarties, en revanche, la localisation spatiale demeure parfaitement constante (le tube reste immobile sur la table). Le conflit cognitif est int\u00e9gralement transf\u00e9r\u00e9 sur l&rsquo;<strong>identit\u00e9 de l&rsquo;objet<\/strong> et sur l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 s\u00e9miotique cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cart entre le contenant et le contenu.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la t\u00e2che des Smarties imbrique \u00e9troitement la question de la fausse croyance avec celle de la distinction entre apparence et r\u00e9alit\u00e9, th\u00e9oris\u00e9e par John Flavell. L&rsquo;enfant doit appr\u00e9hender le fait que l&rsquo;apparence visuelle trompeuse (l&#8217;emballage induisant la pr\u00e9sence de friandises) contredit la r\u00e9alit\u00e9 substantielle sous-jacente (la pr\u00e9sence du crayon). Cette double charge \u00e9pist\u00e9mique fait de la t\u00e2che des Smarties un test cognitif plus compact, plus percutant, et souvent consid\u00e9r\u00e9 par les cliniciens comme plus facile \u00e0 administrer en raison de l&rsquo;\u00e9conomie de d\u00e9cors et de marionnettes qu&rsquo;il autorise.<\/p>\n<h3>6.2 Complexit\u00e9 s\u00e9miotique et iconicit\u00e9 des stimuli<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des forces majeures de la t\u00e2che de Perner, Leekam et Wimmer r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation d&rsquo;un artefact commercial r\u00e9el plut\u00f4t que de sayn\u00e8tes de marionnettes ou de dessins statiques. La bo\u00eete de Smarties v\u00e9hicule une tr\u00e8s forte iconicit\u00e9 culturelle : les enfants sont impr\u00e9gn\u00e9s d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge de la signification sociale de ces emballages. Cette familiarit\u00e9 ancre le d\u00e9sir et l&rsquo;attente avec une vivacit\u00e9 \u00e9motionnelle que des objets neutres ou de simples histoires illustr\u00e9es peinent \u00e0 susciter.<\/p>\n<p>Cependant, cette pr\u00e9gnance mat\u00e9rielle peut \u00e9galement se comporter comme une arme \u00e0 double tranchant sur le plan de la dynamique attentionnelle. La manipulation physique directe du crayon et de la bo\u00eete induit un attachement sensorimoteur imm\u00e9diat : l&rsquo;enfant a vu, a touch\u00e9 et a parfois manipul\u00e9 le crayon. D\u00e8s lors, d\u00e9sactiver l&rsquo;encodage perceptif r\u00e9el exige un contr\u00f4le inhibiteur frontal consid\u00e9rable, potentiellement sup\u00e9rieur \u00e0 celui requis pour observer passivement deux poup\u00e9es \u00e9voluant dans une maquette th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e. La charge \u00e9motionnelle li\u00e9e \u00e0 la frustration de ne pas trouver de bonbons (l&rsquo;effet d&rsquo;esp\u00e9rance d\u00e9\u00e7ue) peut accentuer le biais r\u00e9aliste chez les enfants les plus impulsifs.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9valuation diagnostique, cette divergence de complexit\u00e9 s\u00e9miotique explique pourquoi certains profils cliniques, notamment les enfants pr\u00e9sentant des troubles de l&rsquo;attention avec hyperactivit\u00e9 (TDAH) ou des dysfonctions ex\u00e9cutives l\u00e9g\u00e8res, peuvent r\u00e9ussir l&rsquo;observation sc\u00e9naris\u00e9e de Sally et Anne tout en achoppant sur la t\u00e2che des Smarties en raison de l&rsquo;interf\u00e9rence sensorielle directe cr\u00e9\u00e9e par le mat\u00e9riel manipulable.<\/p>\n<h2>7. M\u00e9canismes cognitifs sous-jacents et mod\u00e8les th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;approche &lsquo;Th\u00e9orie-Th\u00e9orie&rsquo; (Gopnik, Wellman, Perner)<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de la spectaculaire restructuration observ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans, le mod\u00e8le dit de la \u00ab Th\u00e9orie-Th\u00e9orie \u00bb s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des cadres explicatifs les plus influents. Selon ses chefs de file \u2014 Henry Wellman, Alison Gopnik et Josef Perner lui-m\u00eame \u2014, le d\u00e9veloppement m\u00e9tacognitif de l&rsquo;enfant est rigoureusement analogue au travail d&rsquo;un scientifique au sein d&rsquo;un laboratoire. L&rsquo;enfant ne se contente pas d&rsquo;accumuler des faits disparates ; il forge de v\u00e9ritables th\u00e9ories internes, dot\u00e9es d&rsquo;une coh\u00e9rence syst\u00e9mique, de postulats ontologiques inobservables (les \u00e9tats mentaux) et de lois causales permettant l&rsquo;explication et la pr\u00e9diction des comportements.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, la cognition de l&rsquo;enfant de 2 \u00e0 3 ans est r\u00e9gie par ce que Wellman a nomm\u00e9 une \u00ab psychologie du d\u00e9sir \u00bb (<em>desire psychology<\/em>). \u00c0 cet \u00e9chelon initial, les actions humaines sont interpr\u00e9t\u00e9es de mani\u00e8re directe : une personne agit parce qu&rsquo;elle a faim, parce qu&rsquo;elle veut un jouet ou parce qu&rsquo;elle est en col\u00e8re. Le d\u00e9sir relie directement l&rsquo;agent \u00e0 l&rsquo;objet r\u00e9el sans interm\u00e9diaire repr\u00e9sentationnel. Vers 3 ans, l&rsquo;enfant int\u00e8gre timidement la notion de croyance, mais celle-ci demeure subordonn\u00e9e \u00e0 une ontologie de connexion directe : les gens pensent ce qui est. L&rsquo;esprit est un reflet fid\u00e8le de l&rsquo;\u00e9tat des choses.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9chec \u00e0 la t\u00e2che des Smarties mat\u00e9rialise l&rsquo;effondrement de ce paradigme initial sous l&rsquo;effet de contre-exemples r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Face aux anomalies accumul\u00e9es dans son exp\u00e9rience quotidienne (les m\u00e9prises, les quiproquos, les mensonges), l&rsquo;enfant accomplit une authentique r\u00e9volution kuhnienne vers l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans. Il bascule vers une \u00ab psychologie de la croyance-d\u00e9sir \u00bb (<em>belief-desire psychology<\/em>). Il introduit dans son appareil conceptuel la notion de m\u00e9diation repr\u00e9sentationnelle. La fausse croyance devient alors intelligible : l&rsquo;enfant comprend que l&rsquo;action est guid\u00e9e par la repr\u00e9sentation que l&rsquo;on se fait du monde et non par le monde lui-m\u00eame. La bo\u00eete de Smarties n&rsquo;est plus un pi\u00e8ge pour sa pens\u00e9e, mais l&rsquo;illustration d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 universelle sur la subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>7.2 La th\u00e9orie de la simulation (Harris, Goldman)<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;approche intellectualiste de la Th\u00e9orie-Th\u00e9orie, les tenants de la <strong>th\u00e9orie de la simulation<\/strong> (<em>Simulation Theory<\/em>), repr\u00e9sent\u00e9e notamment par Paul Harris, Alvin Goldman et Robert Gordon, avancent que l&rsquo;enfant n&rsquo;a nullement besoin d&rsquo;agir comme un th\u00e9oricien appliquant des lois psychologiques abstraites. La compr\u00e9hension d&rsquo;autrui reposerait plut\u00f4t sur un m\u00e9canisme biologique d&#8217;empathie cognitive et de r\u00e9sonance interne : nous comprenons les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui en utilisant notre propre appareil cognitif comme mod\u00e8le ou simulateur analogique.<\/p>\n<p>Dans la perspective de la simulation, pr\u00e9dire ce que Paul va dire face \u00e0 la bo\u00eete de Smarties implique que l&rsquo;enfant prenne ses propres processus d\u00e9cisionnels, les fasse tourner \u00ab hors ligne \u00bb (<em>off-line<\/em>), nourrisse son simulateur des param\u00e8tres perceptifs de Paul (il voit la bo\u00eete ferm\u00e9e et rien d&rsquo;autre), et lise le r\u00e9sultat g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en sortie pour l&rsquo;attribuer \u00e0 autrui. Pourquoi l&rsquo;enfant de trois ans \u00e9choue-t-il alors lamentablement ? Selon Goldman et Harris, l&rsquo;\u00e9chec ne provient pas d&rsquo;un vide conceptuel, mais d&rsquo;une d\u00e9faillance dans le dispositif de \u00ab quarantaine cognitive \u00bb.<\/p>\n<p>Pour simuler fid\u00e8lement l&rsquo;\u00e9tat na\u00eff de Paul, l&rsquo;enfant doit imp\u00e9rativement placer sous s\u00e9questre sa propre connaissance privil\u00e9gi\u00e9e (la pr\u00e9sence du crayon). Si cette information n&rsquo;est pas herm\u00e9tiquement isol\u00e9e, elle contamine in\u00e9vitablement la simulation, conduisant l&rsquo;enfant \u00e0 projeter sa propre conviction sur autrui par d\u00e9faut d&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 projectrice. La th\u00e9orie de la simulation rencontre toutefois une difficult\u00e9 majeure pour expliquer l&rsquo;auto-attribution pass\u00e9e : pourquoi l&rsquo;enfant \u00e9choue-t-il \u00e0 simuler ce qu&rsquo;il croyait lui-m\u00eame il y a dix secondes ? Les simulationnistes r\u00e9pondent que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 son propre pass\u00e9 requiert une simulation r\u00e9trospective qui bute sur la m\u00eame incapacit\u00e9 \u00e0 neutraliser l&#8217;empreinte massive du savoir actuel.<\/p>\n<h3>7.3 Le r\u00f4le d\u00e9terminant des fonctions ex\u00e9cutives (Russell, Carlson, Moses)<\/h3>\n<p>Une troisi\u00e8me ligne de th\u00e9orisation, particuli\u00e8rement soutenue par James Russell, Stephanie Carlson et Louis Moses, soutient que la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la r\u00e9ussite \u00e0 la t\u00e2che des Smarties ne r\u00e9side pas dans une transformation conceptuelle soudaine, mais dans la maturation neurologique des <strong>fonctions ex\u00e9cutives<\/strong>, orchestr\u00e9es par le cortex pr\u00e9frontal. Les fonctions ex\u00e9cutives englobent l&rsquo;inhibition motrice et cognitive, la m\u00e9moire de travail et la flexibilit\u00e9 mentale.<\/p>\n<p>Dans la t\u00e2che des Smarties, l&rsquo;exigence d&rsquo;inhibition atteint un degr\u00e9 critique. Au moment o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur demande \u00e0 l&rsquo;enfant ce que Paul va r\u00e9pondre, la r\u00e9ponse la plus hautement pr\u00e9potente, la plus activ\u00e9e sur le plan neuronal et sensoriel, est le mot \u00ab crayon \u00bb. Ce crayon a \u00e9t\u00e9 extrait, touch\u00e9, nomm\u00e9 ; il est pr\u00e9sent dans la bo\u00eete \u00e0 quelques centim\u00e8tres des mains de l&rsquo;enfant. Pour d\u00e9signer les Smarties, l&rsquo;enfant doit imp\u00e9rativement :<\/p>\n<ul>\n<li>Supprimer et inhiber activement la r\u00e9ponse motrice et verbale saillante dict\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9 (\u00ab crayon \u00bb).<\/li>\n<li>Maintenir en m\u00e9moire de travail deux contenus concurrents sans les fusionner (Smarties vs crayon).<\/li>\n<li>Faire preuve de flexibilit\u00e9 cognitive pour basculer de son propre point de vue \u00e0 celui de l&rsquo;observateur na\u00eff.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;innombrables corr\u00e9lations empiriques sont venues \u00e9tayer cette perspective. Les enfants de 3 \u00e0 4 ans qui r\u00e9ussissent les \u00e9preuves neuropsychologiques d&rsquo;inhibition ex\u00e9cutive (telles que le test du <em>Day\/Night Stroop<\/em> ou le tri de cartes dimensionnel de Zelazo) sont quasi-syst\u00e9matiquement ceux qui triomphent de la t\u00e2che des Smarties. Ce lien a nourri un d\u00e9bat passionn\u00e9 : le d\u00e9veloppement ex\u00e9cutif constitue-t-il une simple condition permissive (une bo\u00eete \u00e0 outils indispensable pour exprimer une comp\u00e9tence conceptuelle pr\u00e9existante) ou est-il le moteur constitutif m\u00eame qui permet la naissance de la pens\u00e9e m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle ? La majorit\u00e9 des chercheurs s&rsquo;accorde aujourd&rsquo;hui sur une relation de co-construction dynamique r\u00e9ciproque.<\/p>\n<h2>8. Le r\u00f4le du langage et de la pragmatique linguistique<\/h2>\n<h3>8.1 Syntaxe de compl\u00e9mentation et verbes d&rsquo;\u00e9tats mentaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;acquisition d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne s&rsquo;op\u00e8re pas en vase clos dans le cortex pr\u00e9frontal ; elle s&rsquo;enracine profond\u00e9ment dans l&rsquo;appropriation des structures linguistiques. Les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/2000-02384-004\">Jill de Villiers et Peter de Villiers<\/a> ont apport\u00e9 une contribution d\u00e9cisive en formulant l&rsquo;hypoth\u00e8se de la <strong>syntaxe de compl\u00e9mentation<\/strong> comme v\u00e9hicule indispensable de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, les verbes d\u00e9signant des \u00e9tats mentaux (\u00ab penser \u00bb, \u00ab croire \u00bb, \u00ab s&rsquo;attendre \u00e0 \u00bb, \u00ab savoir \u00bb) poss\u00e8dent une propri\u00e9t\u00e9 logique unique : la tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle. Dans une phrase \u00e0 ench\u00e2ssement propositionnel telle que : <em>\u00ab Paul pense que la bo\u00eete contient des bonbons \u00bb<\/em>, la proposition subordonn\u00e9e compl\u00e9mentaire (<em>\u00ab que la bo\u00eete contient des bonbons \u00bb<\/em>) est fausse dans le monde r\u00e9el. Pourtant, l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 global demeure parfaitement vrai. Jill de Villiers soutient que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;apprentissage formel de cette structure syntaxique d&rsquo;ench\u00e2ssement propositionnel qui fournit \u00e0 l&rsquo;esprit humain l&rsquo;armature logique requise pour suspendre le jugement de v\u00e9rit\u00e9 brute et h\u00e9berger une fausse croyance.<\/p>\n<p>Les corr\u00e9lations mesur\u00e9es \u00e0 l&rsquo;occasion de la t\u00e2che des Smarties sont impressionnantes : les enfants qui ne ma\u00eetrisent pas la production et la compr\u00e9hension des propositions compl\u00e9tives \u00e9chouent syst\u00e9matiquement \u00e0 l&rsquo;attribution de fausse croyance, m\u00eame lorsque leur niveau lexical g\u00e9n\u00e9ral est tout \u00e0 fait satisfaisant. La preuve la plus percutante de cette causalit\u00e9 structurelle a \u00e9t\u00e9 fournie par l&rsquo;\u00e9tude des populations d&rsquo;enfants sourds n\u00e9s de parents entendants non signants. En raison d&rsquo;un retard d&rsquo;exposition \u00e0 un langage fluide et riche en compl\u00e9ments propositionnels, ces enfants manifestent un retard sp\u00e9cifique de plusieurs ann\u00e9es dans la r\u00e9ussite \u00e0 la t\u00e2che des Smarties, retard que ne partagent absolument pas les enfants sourds n\u00e9s de parents sourds apprenant la langue des signes d\u00e8s le berceau.<\/p>\n<h3>8.2 Pragmatique conversationnelle et formulation des questions<\/h3>\n<p>La psycholinguiste Michael Siegal et ses coll\u00e8gues ont adress\u00e9 de vives critiques m\u00e9thodologiques \u00e0 la version princeps de la t\u00e2che des Smarties, soulignant le risque d&rsquo;artefacts li\u00e9s \u00e0 la <strong>pragmatique conversationnelle<\/strong> et aux postulats de Grice sur la communication humaine. Lorsqu&rsquo;un adulte pointe une bo\u00eete et pose \u00e0 un enfant de 3 ans la question : <em>\u00ab Qu&rsquo;est-ce que tu pensais qu&rsquo;il y avait l\u00e0-dedans ? \u00bb<\/em>, la formulation temporelle et modale peut pr\u00eater \u00e0 une profonde m\u00e9prise conversationnelle.<\/p>\n<p>Le jeune enfant part du principe fondamental que l&rsquo;adulte cherche \u00e0 communiquer sur la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te et utile du monde. Pourquoi un adulte sens\u00e9 poserait-il une question portant sur une erreur pass\u00e9e d\u00e9pass\u00e9e, si ce n&rsquo;est pour interroger ce qu&rsquo;il y a actuellement dans la bo\u00eete ? Dans l&rsquo;esprit d&rsquo;un enfant de maternelle, r\u00e9pondre \u00ab des bonbons \u00bb alors qu&rsquo;il a sous les yeux la preuve irr\u00e9futable de la pr\u00e9sence d&rsquo;un crayon pourrait \u00eatre per\u00e7u comme un mensonge, une plaisanterie inappropri\u00e9e ou un aveu de b\u00eatise. L&rsquo;enfant choisit donc la r\u00e9ponse pragmatiquement coop\u00e9rative et informative : d\u00e9signer le crayon r\u00e9el.<\/p>\n<p>Pour lever cette ambigu\u00eft\u00e9 herm\u00e9neutique, des chercheurs ont modifi\u00e9 la formulation des requ\u00eates en explicitant le contexte narratif : <em>\u00ab Quand tu es entr\u00e9 dans la pi\u00e8ce tout au d\u00e9but, avant que j&rsquo;enl\u00e8ve le couvercle, qu&rsquo;est-ce que ta bouche disait qu&rsquo;il y avait dans la bo\u00eete ? \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab Si on demande \u00e0 Paul en lui montrant juste la bo\u00eete de loin, quel mot va-t-il prononcer ? \u00bb<\/em>. Ces reformulations pr\u00e9cises, en reportant la t\u00e2che sur le plan linguistique concret de la pr\u00e9diction verbale, r\u00e9duisent substantiellement les erreurs chez les enfants de 3 ans et demi, d\u00e9montrant qu&rsquo;une part non n\u00e9gligeable des \u00e9checs initiaux relevait de malentendus discursifs entre l&rsquo;exp\u00e9rimentateur et l&rsquo;enfant plut\u00f4t que d&rsquo;un vide cognitif absolu.<\/p>\n<h2>9. Applications cliniques : autisme et psychopathologie du d\u00e9veloppement<\/h2>\n<h3>9.1 La c\u00e9cit\u00e9 mentale dans le trouble du spectre de l&rsquo;autisme (TSA)<\/h3>\n<p>D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1980, la t\u00e2che des Smarties a transcend\u00e9 les fronti\u00e8res de la psychologie du d\u00e9veloppement typique pour s&rsquo;imposer comme un instrument r\u00e9volutionnaire en psychiatrie infantile. En 1985 et 1989, Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith ont appliqu\u00e9 les paradigmes de Wimmer et Perner \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des personnes autistes, forgeant la th\u00e9orie matricielle de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mind-blindness\">c\u00e9cit\u00e9 mentale<\/a> (<em>mindblindness<\/em>).<\/p>\n<p>Soumis \u00e0 la t\u00e2che du tube de Smarties renfermant un crayon, les enfants pr\u00e9sentant un trouble du spectre de l&rsquo;autisme (TSA) manifestent un pattern d&rsquo;\u00e9chec massif, persistant et \u00e9lectif. M\u00eame dot\u00e9s d&rsquo;un \u00e2ge chronologique ou d&rsquo;un quotient intellectuel verbal largement sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge critique de 4 ans (des enfants de 8, 10 ou 12 ans pr\u00e9sentant un autisme sans d\u00e9ficience intellectuelle ou syndrome d&rsquo;Asperger), une grande proportion d&rsquo;entre eux \u00e9choue syst\u00e9matiquement aux questions d&rsquo;attribution de fausse croyance. Confront\u00e9s \u00e0 la bo\u00eete ferm\u00e9e, ils affirment p\u00e9remptoirement que Paul croira qu&rsquo;elle contient un crayon, calquant leur lecture du monde sur un hyper-r\u00e9alisme logique d\u00e9nu\u00e9 de mentalisation.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat a permis d&rsquo;isoler une double dissociation d&rsquo;une immense valeur heuristique :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 mentaliser dans l&rsquo;autisme ne d\u00e9pend pas d&rsquo;un d\u00e9ficit intellectuel global, mais d&rsquo;une l\u00e9sion fonctionnelle sp\u00e9cifique du syst\u00e8me de m\u00e9tarepr\u00e9sentation sociale.<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;inverse, des populations pr\u00e9sentant un retard mental s\u00e9v\u00e8re mais non autistique r\u00e9ussissent l&rsquo;\u00e9preuve sans difficult\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;elles atteignent un \u00e2ge mental verbal de 4 \u00e0 5 ans.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La t\u00e2che des Smarties a ainsi offert un cadre op\u00e9rationnel direct pour comprendre les difficult\u00e9s quotidiennes d&rsquo;intersubjectivit\u00e9 v\u00e9cues par les personnes autistes : l&rsquo;incompr\u00e9hension des sous-entendus, l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9coder le second degr\u00e9 ou l&rsquo;ironie, l&rsquo;extr\u00eame candeur face \u00e0 la manipulation malveillante et la d\u00e9tresse face aux comportements impr\u00e9visibles d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>9.2 Autres populations cliniques et profils atypiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration clinique de la t\u00e2che des Smarties s&rsquo;est rapidement \u00e9tendue \u00e0 un large spectre de profils psychopathologiques et neuropsychologiques, confirmant son statut d&rsquo;indicateur diagnostic diff\u00e9rentiel d&rsquo;une sensibilit\u00e9 remarquable :<\/p>\n<p><strong>Le syndrome de Down (Trisomie 21) :<\/strong> Dans les \u00e9tudes comparatives princeps de Baron-Cohen, les enfants atteints de trisomie 21 appari\u00e9s sur l&rsquo;\u00e2ge mental verbal avec des enfants autistes r\u00e9ussissent brillamment la t\u00e2che des Smarties (avec des scores de r\u00e9ussite de l&rsquo;ordre de 85 %). Ce r\u00e9sultat magistral a apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas le simple produit d\u00e9riv\u00e9 du quotient intellectuel, mais repose sur un module sociocognitif autonome pr\u00e9serv\u00e9 chez les personnes porteuses de trisomie 21 malgr\u00e9 leurs limitations cognitives g\u00e9n\u00e9rales.<\/p>\n<p><strong>Le trouble d\u00e9veloppemental du langage (TDL \/ dysphasie) :<\/strong> Les enfants pr\u00e9sentant un trouble structurel de la syntaxe et de la morphologie accusent un retard marqu\u00e9 dans la r\u00e9solution de la t\u00e2che des Smarties. Ce d\u00e9calage confirme de fa\u00e7on \u00e9cologique les hypoth\u00e8ses linguistiques de Jill de Villiers : en l&rsquo;absence des connecteurs grammaticaux appropri\u00e9s permettant de formuler le doute et la compl\u00e9mentation, la construction d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;esprit op\u00e9rationnel subit une entrave substantielle, obligeant ces enfants \u00e0 mobiliser des strat\u00e9gies de compensation visuo-spatiales.<\/p>\n<p><strong>L\u00e9sions frontales et traumatismes cr\u00e2niens p\u00e9diatriques :<\/strong> Les jeunes patients ayant subi des atteintes traumatiques de la r\u00e9gion orbitofrontale ou pr\u00e9frontale ventrom\u00e9diane \u00e9chouent de mani\u00e8re r\u00e9currente \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des Smarties. L&rsquo;atteinte n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement m\u00e9tacognitive pure, mais rel\u00e8ve d&rsquo;une sid\u00e9ration du contr\u00f4le inhibiteur : incapables de r\u00e9primer la verbalisation du stimulus perceptif \u00ab crayon \u00bb, ils \u00e9chouent par pers\u00e9v\u00e9ration ex\u00e9cutive bien qu&rsquo;ils puissent parfois poss\u00e9der la notion implicite de croyance.<\/p>\n<p><strong>Troubles de l&rsquo;attachement et schizophr\u00e9nie pr\u00e9coce :<\/strong> Les recherches en p\u00e9dopsychiatrie contemporaine (notamment les travaux de Peter Fonagy sur la \u00ab mentalisation \u00bb) ont d\u00e9montr\u00e9 que les enfants ayant souffert de carences affectives extr\u00eames ou de traumatismes relationnels pr\u00e9coces manifestent des retards significatifs \u00e0 la t\u00e2che des Smarties. Chez ces enfants, la projection r\u00e9flexive dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;autre est v\u00e9cue comme une source d&rsquo;angoisse et de pers\u00e9cution potentielle, conduisant \u00e0 un repli d\u00e9fensif sur le r\u00e9alisme physique.<\/p>\n<h2>10. Variations transculturelles et validit\u00e9 \u00e9cologique<\/h2>\n<h3>10.1 Universalit\u00e9 versus variations dans le rythme d&rsquo;acquisition<\/h3>\n<p>La question de l&rsquo;universalit\u00e9 de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit a constitu\u00e9 un banc d&rsquo;essai capital pour l&rsquo;anthropologie cognitive. La transition mise en lumi\u00e8re par Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer refl\u00e9tait-elle un trait universel de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Homo sapiens<\/em> ou n&rsquo;\u00e9tait-elle que le produit culturel sp\u00e9cifique d&rsquo;enfants occidentaux \u00e9duqu\u00e9s dans des soci\u00e9t\u00e9s hyper-individualistes et scolaris\u00e9es ?<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes comparatives rigoureuses ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es sur tous les continents, testant des enfants issus de cultures traditionnelles de chasseurs-cueilleurs (comme les Baka du Cameroun), de communaut\u00e9s rurales non scolaris\u00e9es d&rsquo;Afrique subsaharienne, du P\u00e9rou, d&rsquo;Inde ou de minorit\u00e9s nomades. Les r\u00e9sultats, confirm\u00e9s par les travaux de Callaghan et al. (2005), d\u00e9montrent l&rsquo;<strong>universalit\u00e9 transculturelle<\/strong> fondamentale de la trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique. Dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s humaines \u00e9tudi\u00e9es, les enfants de 3 ans \u00e9chouent massivement \u00e0 la t\u00e2che des Smarties ou \u00e0 ses \u00e9quivalents locaux, tandis que les enfants de 5 ans en ma\u00eetrisent syst\u00e9matiquement la logique m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, des variations fines dans le rythme exact de passage ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9es en fonction de l&rsquo;environnement socioculturel :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le r\u00f4le de la fratrie :<\/strong> Les enfants grandissant au sein de fratries nombreuses, entour\u00e9s de fr\u00e8res et s\u0153urs a\u00een\u00e9s, r\u00e9ussissent la t\u00e2che des Smarties significativement plus t\u00f4t que les enfants uniques. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique par l&rsquo;immersion permanente dans des contextes de n\u00e9gociation, de conflits, de taquineries, de tromperies ludiques et d&rsquo;alliances strat\u00e9giques qui acc\u00e9l\u00e8rent la prise de conscience des fausses croyances.<\/li>\n<li><strong>Le style parental et le discours mentaliste :<\/strong> Les enfants dont les m\u00e8res utilisent fr\u00e9quemment un langage r\u00e9flexif centr\u00e9 sur les \u00e9tats mentaux internes (<em>mind-mindedness<\/em>) \u2014 verbalisant les intentions, les sentiments et les pens\u00e9es des protagonistes lors de la lecture partag\u00e9e d&rsquo;albums \u2014 r\u00e9ussissent l&rsquo;\u00e9preuve avec plusieurs mois d&rsquo;avance sur leurs pairs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Adaptations mat\u00e9rielles et \u00e9cologiques de l&rsquo;artefact<\/h3>\n<p>Pour transposer valablement la t\u00e2che des Smarties dans des \u00e9cosyst\u00e8mes culturels d\u00e9pourvus d&rsquo;acc\u00e8s aux produits de la grande distribution occidentale, les anthropologues du d\u00e9veloppement ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des hybridations m\u00e9thodologiques remarquables. Proposer un tube de bonbons britanniques \u00e0 un enfant aborig\u00e8ne australien ou amazonien n&rsquo;aurait eu aucun sens et aurait g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un biais exp\u00e9rimental d&rsquo;incompr\u00e9hension radicale.<\/p>\n<p>Les chercheurs ont donc con\u00e7u des artefacts locaux respectant rigoureusement la logique s\u00e9miotique du paradigme :<\/p>\n<ul>\n<li>Une bo\u00eete d&rsquo;allumettes traditionnelle renfermant en r\u00e9alit\u00e9 des cailloux ou de petits insectes inoffensifs.<\/li>\n<li>Une coque de noix ferm\u00e9e contenant un petit morceau de charbon de bois.<\/li>\n<li>Un emballage de th\u00e9 local dissimulant des brins d&rsquo;herbe s\u00e9ch\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans tous les cas, le principe de la tromperie d&rsquo;apparence-r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 op\u00e9rant. Mieux encore : lorsque la t\u00e2che est ins\u00e9r\u00e9e de mani\u00e8re \u00e9cologique dans un contexte de jeu spontan\u00e9 au sein de la communaut\u00e9 plut\u00f4t que sous la forme d&rsquo;un test formel administr\u00e9 par un chercheur \u00e9tranger, la validit\u00e9 des r\u00e9sultats est confirm\u00e9e. Ces \u00e9tudes ont \u00e9galement permis de valider que la manipulation active de la bo\u00eete par l&rsquo;enfant lui-m\u00eame dans son univers quotidien ne modifie pas le seuil critique des 4 ans, confirmant la profondeur ontologique de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation.<\/p>\n<h2>11. Critiques m\u00e9thodologiques, d\u00e9bats et raffinements exp\u00e9rimentaux<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;accusation de sous-estimation des comp\u00e9tences infantiles<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&rsquo;\u00e9difice b\u00e2ti autour de la t\u00e2che des Smarties a \u00e9t\u00e9 secou\u00e9 par une onde de choc th\u00e9orique majeure venue de la psychologie cognitive du premier \u00e2ge. Des chercheuses comme Ren\u00e9e Baillargeon et Kristine Onishi ont formul\u00e9 une critique radicale : la t\u00e2che standard des Smarties sous-estimerait gravement les comp\u00e9tences m\u00e9tacognitives des nourrissons en imposant une charge de performance verbale et ex\u00e9cutive d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n<p>En utilisant des paradigmes novateurs de violation de l&rsquo;attente (<em>violation-of-expectation<\/em>) et d&rsquo;oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>) mesurant le regard pr\u00e9f\u00e9rentiel et la fixation visuelle, Onishi et Baillargeon ont publi\u00e9 en 2005 dans <em>Science<\/em> une \u00e9tude retentissante affirmant que des b\u00e9b\u00e9s \u00e2g\u00e9s d&rsquo;\u00e0 peine 15 mois manifestent d\u00e9j\u00e0 une compr\u00e9hension implicite de la fausse croyance. Face \u00e0 un acteur qui cherche un jouet l\u00e0 o\u00f9 il croit faussement qu&rsquo;il se trouve, les b\u00e9b\u00e9s regardent significativement plus longtemps si l&rsquo;acteur cherche au lieu r\u00e9el o\u00f9 l&rsquo;objet a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9 en son absence, signifiant leur \u00e9tonnement face \u00e0 un comportement non conforme \u00e0 la fausse croyance de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte a ouvert une querelle \u00e9pist\u00e9mologique virulente entre deux \u00e9coles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les partisans du compte \u00e0 deux syst\u00e8mes (Dual-system account) :<\/strong> Th\u00e9oris\u00e9 notamment par Ian Apperly et Stephen Butterfill, ce mod\u00e8le postule l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me implicite, automatique, rapide et non verbal de suivi des \u00e9tats mentaux, op\u00e9rationnel d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie (mis en \u00e9vidence par l&rsquo;oculom\u00e9trie), et d&rsquo;un syst\u00e8me explicite, verbal, flexible mais tardif et co\u00fbteux en ressources ex\u00e9cutives, qui \u00e9merge vers 4 ans et dont la t\u00e2che des Smarties mesure l&rsquo;av\u00e8nement.<\/li>\n<li><strong>Les tenants du d\u00e9ficit conceptuel continu :<\/strong> Men\u00e9s par Josef Perner lui-m\u00eame, ces auteurs maintiennent que le regard implicite des nourrissons ne refl\u00e8te pas une v\u00e9ritable compr\u00e9hension m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle de la croyance comme telle, mais de simples r\u00e8gles de calcul perceptivo-spatiales apprises (ex. : \u00ab une personne cherche l&rsquo;objet l\u00e0 o\u00f9 elle l&rsquo;a vu la derni\u00e8re fois \u00bb). Selon Perner, seule la r\u00e9ussite explicite et verbale \u00e0 la t\u00e2che des Smarties garantit que l&rsquo;enfant manipule un concept formel de v\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;erreur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 Modifications proc\u00e9durales facilitatrices<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux de v\u00e9rifier si l&rsquo;\u00e9chec \u00e0 3 ans ne tenait pas \u00e0 des verrous d&rsquo;ex\u00e9cution mineurs, de nombreux psychologues ont introduit des variantes proc\u00e9durales facilitatrices dans la t\u00e2che originelle des Smarties, documentant des effets de levier cognitif fascinants :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;introduction d&rsquo;un mobile de tromperie ludique :<\/strong> Lorsque l&rsquo;enfant de 3 ans et demi n&rsquo;est plus un simple sujet interrog\u00e9 passivement par un adulte intimidant, mais est activement recrut\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur pour <em>\u00ab faire une farce \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab tendre un pi\u00e8ge \u00bb<\/em> \u00e0 son camarade en dissimulant lui-m\u00eame le crayon dans la bo\u00eete pour le tromper, le taux de r\u00e9ussite grimpe de mani\u00e8re spectaculaire. La dynamique motivationnelle de la farce mobilise l&rsquo;attention de l&rsquo;enfant sur l&rsquo;effet trompeur de l&#8217;emballage, rendant la fausse croyance d&rsquo;autrui imm\u00e9diatement saillante et d\u00e9sirable.<\/p>\n<p><strong>La mat\u00e9rialisation de l&rsquo;\u00e9tat pass\u00e9 par le support visuel :<\/strong> Dans une variante mise au point par Gopnik et Mitchell, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur prend un appareil photo instantan\u00e9 (ou r\u00e9alise un dessin rapide) de la bo\u00eete ferm\u00e9e de Smarties au moment o\u00f9 l&rsquo;enfant affirme qu&rsquo;elle contient des bonbons. Apr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lation du crayon et r\u00e9interrogation, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur pointe la photographie de la bo\u00eete ferm\u00e9e : <em>\u00ab Quand on a pris cette photo, qu&rsquo;est-ce que tu disais qu&rsquo;il y avait l\u00e0-dedans ? \u00bb<\/em>. Le support iconique externe sert alors de relais pour la m\u00e9moire de travail, lib\u00e9rant l&rsquo;enfant de l&rsquo;\u00e9crasement du r\u00e9el et lui permettant de reconna\u00eetre sans honte son erreur pass\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces am\u00e9nagements montrent que la comp\u00e9tence m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle ne surgit pas d&rsquo;un bloc par magie le matin du quatri\u00e8me anniversaire, mais qu&rsquo;elle se consolide par \u00e9tapes, les aides proc\u00e9durales permettant d&rsquo;abaisser le seuil d&rsquo;exigence ex\u00e9cutive pour laisser affleurer une architecture conceptuelle en cours de stabilisation.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 scientifique et prolongements en neurosciences cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 Le r\u00e9seau neuronal de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor fulgurant de la neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 a permis de cartographier avec une pr\u00e9cision remarquable les substrats neurobiologiques sollicit\u00e9s lors de la r\u00e9solution de t\u00e2ches m\u00e9tacognitives h\u00e9rit\u00e9es des protocoles de Perner, Leekam et Wimmer. Les neurosciences ont ainsi objectiv\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un <strong>r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/strong> (<em>Theory of Mind network<\/em>), hautement reproductible d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Les structures c\u00e9r\u00e9brales cl\u00e9s de ce r\u00e9seau comprennent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La jonction temporo-pari\u00e9tale droite (rTPJ) :<\/strong> V\u00e9ritable carrefour anatomique et fonctionnel, la rTPJ est la r\u00e9gion la plus \u00e9lectivement recrut\u00e9e lors de l&rsquo;\u00e9valuation de la fausse croyance. Les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nn1160\">Rebecca Saxe<\/a> ont d\u00e9montr\u00e9 que cette zone s&rsquo;active de mani\u00e8re s\u00e9lective lorsque les sujets comparent la repr\u00e9sentation subjective d&rsquo;un agent avec la r\u00e9alit\u00e9 des faits, op\u00e9rant pr\u00e9cis\u00e9ment le calcul de d\u00e9couplage requis pour d\u00e9terminer que la bo\u00eete contient un crayon mais que Paul s&rsquo;attend \u00e0 des bonbons.<\/li>\n<li><strong>Le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC) :<\/strong> Cette structure est pr\u00e9f\u00e9rentiellement engag\u00e9e dans l&rsquo;attribution de traits d&rsquo;esprit durables, la modulation perspective globale et l&rsquo;int\u00e9gration de la subjectivit\u00e9 d&rsquo;autrui dans un cadre social et moral \u00e9largi.<\/li>\n<li><strong>Le pr\u00e9cun\u00e9us et le cortex cingulaire post\u00e9rieur :<\/strong> Ces r\u00e9gions soutiennent la m\u00e9moire \u00e9pisodique, l&rsquo;imagerie mentale et la capacit\u00e9 \u00e0 reconstruire mentalement des sc\u00e9narios visuels complexes v\u00e9cus sous un autre angle spatial.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan neuro-d\u00e9veloppemental, les recherches contemporaines en connectivit\u00e9 structurelle r\u00e9v\u00e8lent que la bascule des 4 ans co\u00efncide tr\u00e8s exactement avec la my\u00e9linisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et la maturation des faisceaux de substance blanche reliant le p\u00f4le frontal aux r\u00e9gions pari\u00e9totemporales, notamment le <strong>faisceau longitudinal sup\u00e9rieur<\/strong> et le <strong>faisceau arqu\u00e9<\/strong>. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tablissement physique de cette autoroute de connectivit\u00e9 neuronale \u00e0 haute vitesse qui permet aux modules d&rsquo;inhibition pr\u00e9frontaux de dialoguer en temps r\u00e9el avec les modules de r\u00e9sonance temporo-pari\u00e9taux, offrant enfin \u00e0 l&rsquo;enfant de 4 ans la machinerie biologique n\u00e9cessaire pour triompher de la bo\u00eete de Smarties.<\/p>\n<h3>12.2 H\u00e9ritage contemporain et d\u00e9veloppements futurs<\/h3>\n<p>Pr\u00e8s de quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s sa parution dans les pages de la revue <em>Cognition<\/em>, l&rsquo;exp\u00e9rience princeps de Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer conserve une vitalit\u00e9 scientifique intacte. Elle demeure l&rsquo;un des paradigmes les plus cit\u00e9s et les plus enseign\u00e9s des sciences psychologiques, figurant en bonne place dans tous les manuels de r\u00e9f\u00e9rence universitaires comme l&rsquo;exemple ind\u00e9passable de l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique mise au service de l&rsquo;\u00e9lucidation de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de la t\u00e2che des Smarties a fertilis\u00e9 de multiples branches contemporaines des sciences computationnelles et de l&rsquo;intelligence artificielle. Les concepteurs de robots sociaux et de mod\u00e8les de traitement automatique du langage naturel (comme les grands mod\u00e8les de langage) utilisent aujourd&rsquo;hui des versions textuelles et multimodales standardis\u00e9es de la t\u00e2che des Smarties pour mesurer si un agent artificiel est capable de b\u00e2tir une mod\u00e9lisation interne de l&rsquo;utilisateur ou s&rsquo;il se contente de r\u00e9gurgiter des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques sans conscience de l&rsquo;asym\u00e9trie de connaissance. La r\u00e9ussite ou l&rsquo;\u00e9chec des IA \u00e0 ces t\u00e2ches de contenu inattendu constitue l&rsquo;un des jalons les plus disput\u00e9s de la qu\u00eate contemporaine d&rsquo;une cognition sociale artificielle.<\/p>\n<p>Enfin, la t\u00e2che des Smarties a ouvert la voie \u00e0 l&rsquo;exploration des <strong>fausses croyances de second ordre<\/strong> (<em>\u00ab Paul pense que Marie pense que la bo\u00eete contient des bonbons&#8230; \u00bb<\/em>), qui se d\u00e9veloppent vers l&rsquo;\u00e2ge de 6 \u00e0 7 ans et constituent l&rsquo;armature de la compr\u00e9hension de l&rsquo;ironie subtile, de l&rsquo;humour noir, du double jeu politique et de la complexit\u00e9 tragique du monde adulte. En concevant cette petite bo\u00eete aux apparences trompeuses, Perner, Leekam et Wimmer n&rsquo;ont pas seulement test\u00e9 des enfants de maternelle : ils ont tendu \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 un miroir saisissant r\u00e9v\u00e9lant comment, \u00e0 partir d&rsquo;un simple crayon dissimul\u00e9 dans un tube de carton, s&rsquo;\u00e9labore notre pouvoir le plus pr\u00e9cieux : celui de reconna\u00eetre l&rsquo;infinie subjectivit\u00e9 de nos semblables.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Apperly, I. A., &amp; Butterfill, S. A. (2009). Do humans have two systems to track beliefs and belief-like states? <em>Psychological Review<\/em>, 116(4), 953\u2013970. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923<\/a><\/li>\n<li>Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., &amp; Frith, U. (1985). Does the autistic child have a \u201ctheory of mind\u201d? <em>Cognition<\/em>, 21(1), 37\u201346. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8<\/a><\/li>\n<li>Callaghan, T., Rochat, P., Lillard, A., Shapiro, D., Guo, J., Cohen, S., Sen, Y., &amp; Aknin, H. (2005). Synchrony in the onset of mental-state reasoning: Evidence from five cultures. <em>Psychological Science<\/em>, 16(5), 378\u2013384. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.0956-7976.2005.01544.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.0956-7976.2005.01544.x<\/a><\/li>\n<li>Carlson, S. M., &amp; Moses, L. J. (2001). Individual differences in inhibitory control and children&rsquo;s theory of mind. <em>Child Development<\/em>, 72(4), 1032\u20131053. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00333\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00333<\/a><\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1978). Beliefs about beliefs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 568\u2013570. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007666X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007666X<\/a><\/li>\n<li>de Villiers, J. G., &amp; de Villiers, P. A. (2000). Linguistic determinism and the understanding of false beliefs. In P. Mitchell &amp; K. J. Riggs (Eds.), <em>Children&rsquo;s reasoning and the mind<\/em> (pp. 191\u2013228). Psychology Press.<\/li>\n<li>Flavell, J. H. (1986). The development of children&rsquo;s knowledge about the appearance-reality distinction. <em>American Psychologist<\/em>, 41(4), 418\u2013425. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.41.4.418\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.41.4.418<\/a><\/li>\n<li>Gopnik, A., &amp; Astington, J. W. (1988). Children&rsquo;s understanding of representational change and its relation to the understanding of false belief and the appearance-reality distinction. <em>Child Development<\/em>, 59(1), 26\u201337. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130386\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130386<\/a><\/li>\n<li>Harris, P. L. (1992). From simulation to folk psychology: The case for development. <em>Mind &amp; Language<\/em>, 7(1\u20102), 120\u2013144. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1468-0017.1992.tb00201.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1468-0017.1992.tb00201.x<\/a><\/li>\n<li>Leslie, A. M. (1987). Pretense and representation: The origins of \u00ab\u00a0theory of mind.\u00a0\u00bb <em>Psychological Review<\/em>, 94(4), 412\u2013426. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.4.412\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.4.412<\/a><\/li>\n<li>Onishi, K. H., &amp; Baillargeon, R. (2005). Do 15-month-old infants understand false beliefs? <em>Science<\/em>, 308(5719), 255\u2013258. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1107621\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1107621<\/a><\/li>\n<li>Perner, J., Leekam, S. R., &amp; Wimmer, H. (1987). Three-year-olds&rsquo; difficulty with false belief: The case for a conceptual deficit. <em>British Journal of Developmental Psychology<\/em>, 5(2), 125\u2013137. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1987.tb01048.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1987.tb01048.x<\/a><\/li>\n<li>Premack, D., &amp; Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 515\u2013526. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512<\/a><\/li>\n<li>Russell, J., Mauthner, N., Sharpe, S., &amp; Tidswell, T. (1991). The \u2018windows task\u2019 as a measure of strategic deception in preschoolers and autistic subjects. <em>British Journal of Developmental Psychology<\/em>, 9(2), 331\u2013349. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1991.tb00881.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1991.tb00881.x<\/a><\/li>\n<li>Saxe, R., &amp; Kanwisher, N. (2003). People thinking about thinking people: The fMRI investigations of theory of mind. <em>NeuroImage<\/em>, 19(4), 1835\u20131842. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1053-8119(03)00230-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1053-8119(03)00230-1<\/a><\/li>\n<li>Siegal, M., &amp; Beattie, K. (1991). Turnabout in developmental psychology: A question of conversational competence. <em>Journal of Child Psychology and Psychiatry<\/em>, 32(5), 899\u2013908. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1469-7610.1991.tb01915.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1469-7610.1991.tb01915.x<\/a><\/li>\n<li>Wellman, H. M., Cross, D., &amp; Watson, J. (2001). Meta-analysis of theory-of-mind development: The truth about false belief. <em>Child Development<\/em>, 72(3), 655\u2013684. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00304\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00304<\/a><\/li>\n<li>Wimmer, H., &amp; Perner, J. (1983). Beliefs about beliefs: Representation and constraining function of wrong beliefs in young children&rsquo;s understanding of deception. <em>Cognition<\/em>, 13(1), 103\u2013128. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de la t\u00e2che des Smarties (Perner, Leekam, Wimmer) : protocole, th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, d\u00e9veloppement cognitif et implications cliniques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1387,127],"tags":[5761,5853,5854,5852,1385],"class_list":["post-3892","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-psychologie-du-developpement","tag-developpement-cognitif","tag-fausse-croyance","tag-josef-perner","tag-tache-des-smarties","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3892","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3892"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3892\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3892"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3892"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3892"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}