{"id":3881,"date":"2026-09-11T03:16:26","date_gmt":"2026-09-11T03:16:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/test-sally-anne-theorie-esprit-baron-cohen-leslie-frith\/"},"modified":"2026-09-11T03:16:26","modified_gmt":"2026-09-11T03:16:26","slug":"test-sally-anne-theorie-esprit-baron-cohen-leslie-frith","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=test-sally-anne-theorie-esprit-baron-cohen-leslie-frith","title":{"rendered":"Le test de Sally et Anne (Th\u00e9orie de l&rsquo;esprit) &#8211; Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des m\u00e9canismes fondamentaux qui sous-tendent la cognition sociale humaine constitue l&rsquo;une des aventures intellectuelles les plus f\u00e9condes des sciences cognitives modernes. Au c\u0153ur de cette qu\u00eate \u00e9pist\u00e9mologique se trouve la capacit\u00e9 universelle, intuitive et apparemment spontan\u00e9e qu&rsquo;ont les individus d&rsquo;attribuer des pens\u00e9es, des intentions, des d\u00e9sirs et des croyances \u00e0 leurs semblables, ainsi que de pr\u00e9dire leurs conduites sur la base de ces \u00e9tats internes invisibles. Cette facult\u00e9 fondamentale, conceptualis\u00e9e sous le terme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/folkpsych-theory\/\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a> (ou <em>Theory of Mind<\/em>), constitue le socle indispensable \u00e0 toute communication verbale \u00e9labor\u00e9e, \u00e0 la coop\u00e9ration complexe, \u00e0 la feinte tactique et \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification des structures socioculturelles humaines.<\/p>\n<p>Pourtant, la mise en \u00e9vidence empirique de ce m\u00e9canisme et de ses trajectoires atypiques chez l&rsquo;\u00eatre humain est rest\u00e9e longtemps entrav\u00e9e par le manque de paradigmes exp\u00e9rimentaux suffisamment purs et \u00e9pur\u00e9s de tout parasitage langagier ou d&rsquo;interf\u00e9rences ex\u00e9cutives. L&rsquo;avanc\u00e9e d\u00e9cisive s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au milieu des ann\u00e9es 1980 au Royaume-Uni, lorsqu&rsquo;une \u00e9quipe de jeunes chercheurs en psychologie du d\u00e9veloppement cognitif a con\u00e7u une \u00e9preuve d&rsquo;une simplicit\u00e9 sc\u00e9nique d\u00e9concertante mais d&rsquo;une port\u00e9e th\u00e9orique incalculable : l&rsquo;exp\u00e9rience de la fausse croyance impliquant deux poup\u00e9es miniatures pr\u00e9nomm\u00e9es Sally et Anne. Cette t\u00e2che d&rsquo;apparence \u00e9l\u00e9mentaire allait r\u00e9volutionner durablement la compr\u00e9hension neuropsychologique du d\u00e9veloppement infantile et red\u00e9finir en profondeur l&rsquo;\u00e9tiologie cognitive des troubles du spectre de l&rsquo;autisme.<\/p>\n<p>Publi\u00e9e en 1985 dans la prestigieuse revue internationale <em>Cognition<\/em> sous le titre provocateur et s\u00e9minal \u00ab <em>Does the autistic child have a &lsquo;theory of mind&rsquo; ?<\/em> \u00bb, l&rsquo;\u00e9tude men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.autismresearchcentre.com\/\">Simon Baron-Cohen<\/a>, Alan Leslie et Uta Frith a provoqu\u00e9 une v\u00e9ritable rupture de paradigme. En d\u00e9montrant qu&rsquo;une majorit\u00e9 d&rsquo;enfants autistes \u00e9chouaient sp\u00e9cifiquement \u00e0 concevoir qu&rsquo;un tiers puisse poss\u00e9der une repr\u00e9sentation mentale divergente de l&rsquo;\u00e9tat factuel du monde physique, les auteurs ont mis au jour une dissociation neurocognitive majeure, affranchissant d\u00e9finitivement l&rsquo;autisme des interpr\u00e9tations psychodynamiques coupables qui dominaient l&rsquo;apr\u00e8s-guerre pour l&rsquo;ancrer r\u00e9solument dans le domaine des neurosciences cognitives et du d\u00e9veloppement neurobiologique.<\/p>\n<h2>1. Introduction et fondements historiques du test de Sally et Anne<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte scientifique de 1985 et la gen\u00e8se de l&rsquo;\u00e9tude<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1985 marque un tournant paradigmatique incontestable dans l&rsquo;histoire de la psychiatrie d\u00e9veloppementale et de la psychologie cognitive. La publication de l&rsquo;article s\u00e9minal de Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith au sein de la revue internationale <em>Cognition<\/em> intervient dans un climat intellectuel travers\u00e9 par d&rsquo;intenses remises en question. Jusqu&rsquo;alors, la conceptualisation clinique de l&rsquo;autisme infantile \u2014 initialement d\u00e9crit de mani\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nologique par Leo Kanner en 1943 et Hans Asperger en 1944 \u2014 demeurait tributaire d&rsquo;explications disparates, oscillant entre des lectures affectives r\u00e9ductrices h\u00e9rit\u00e9es des th\u00e9ories psychanalytiques de Bruno Bettelheim sur la \u00ab m\u00e8re r\u00e9frig\u00e9rateur \u00bb et des approches comportementales purement descriptives d\u00e9pourvues de mod\u00e8le cognitif explicatif sous-jacent.<\/p>\n<p>La recherche m\u00e9dicale de l&rsquo;\u00e9poque peinait \u00e0 identifier le niveau de dysfonctionnement causal sp\u00e9cifique capable d&rsquo;engendrer la constellation s\u00e9miologique caract\u00e9ristique de l&rsquo;autisme : le retrait social massif, l&rsquo;absence d&rsquo;interactions r\u00e9ciproques, les anomalies qualitatives du langage pragmatique et les st\u00e9r\u00e9otypies comportementales. C&rsquo;est au sein de la prestigieuse <em>Cognitive Development Unit<\/em> (CDU) de Londres, financ\u00e9e par le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ukri.org\/councils\/mrc\/\">Medical Research Council<\/a> (MRC), que le projet a pris naissance. Sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;une collaboration interdisciplinaire exceptionnellement cr\u00e9ative, les trois chercheurs ont entrepris d&rsquo;appliquer les concepts \u00e9mergents du traitement de l&rsquo;information et de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation au domaine clinique des alt\u00e9rations de la socialisation pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Cette initiative constituait une rupture \u00e9pist\u00e9mologique radicale avec les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes. En rejetant explicitement les th\u00e9ories imputant l&rsquo;autisme \u00e0 un d\u00e9sordre primitif du lien affectif m\u00e8re-enfant ou \u00e0 une d\u00e9faillance globale et diffuse de l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale, Baron-Cohen, Leslie et Frith ont postul\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une anomalie neurocognitive sp\u00e9cifique, modulaire et hautement s\u00e9lective. Le d\u00e9fi consistait \u00e0 isoler exp\u00e9rimentalement l&rsquo;ingr\u00e9dient cognitif fondamental manquant, celui dont la privation emp\u00eacherait un enfant, par ailleurs dot\u00e9 de comp\u00e9tences perceptives et logiques parfois remarquables, de d\u00e9coder le comportement d&rsquo;autrui comme \u00e9tant guid\u00e9 par des repr\u00e9sentations mentales invisibles.<\/p>\n<h3>1.2 De la primatologie \u00e0 la psychologie cognitive du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance conceptuel de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne provient pas initialement de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;enfance humaine, mais du champ de l&rsquo;\u00e9thologie cognitive et de la primatologie exp\u00e9rimentale. Dans un article fondateur paru en 1978 dans la revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, les chercheurs David Premack et Guy Woodruff posaient une question th\u00e9orique in\u00e9dite : \u00ab <em>Does the chimpanzee have a theory of mind?<\/em> \u00bb. En soumettant la femelle chimpanz\u00e9 Sarah \u00e0 des s\u00e9quences film\u00e9es d&rsquo;humains confront\u00e9s \u00e0 divers probl\u00e8mes pratiques (comme tenter d&rsquo;attraper des bananes inaccessibles), Premack et Woodruff ont observ\u00e9 que le primate s\u00e9lectionnait syst\u00e9matiquement la photographie montrant la solution appropri\u00e9e. Ils en ont d\u00e9duit que le singe attribuait \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur humain des \u00e9tats mentaux internes, en l&rsquo;occurrence un d\u00e9sir et une intention orient\u00e9e vers un but.<\/p>\n<p>Cette publication suscita une vive controverse \u00e9pist\u00e9mologique au sein de la communaut\u00e9 scientifique. Plusieurs philosophes de l&rsquo;esprit, au premier rang desquels figurent Daniel Dennett et Gilbert Harman, firent remarquer une faiblesse m\u00e9thodologique intrins\u00e8que dans le paradigme de Premack et Woodruff. Ils soulign\u00e8rent qu&rsquo;attribuer une intention ou un d\u00e9sir \u00e0 un tiers ne constitue pas une preuve irr\u00e9futable de mentalisation, car le comportement observ\u00e9 de l&rsquo;animal peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une simple lecture d&rsquo;indices physiques superficiels ou une association conditionn\u00e9e avec la r\u00e9alit\u00e9 objective. Pour attester de fa\u00e7on incontestable qu&rsquo;un individu manipule une v\u00e9ritable repr\u00e9sentation mentale distincte du monde, il est indispensable de tester sa compr\u00e9hension de la <strong>fausse croyance<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire une situation o\u00f9 la croyance interne de l&rsquo;agent est en contradiction directe avec l&rsquo;\u00e9tat factuel de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Inspir\u00e9s par cette exigence m\u00e9thodologique formul\u00e9e par Dennett, les psychologues autrichiens Heinz Wimmer et Josef Perner con\u00e7oivent en 1983 la toute premi\u00e8re t\u00e2che empirique de transfert inattendu chez l&rsquo;enfant humain : le paradigme de Maxi et son chocolat. Dans ce protocole pr\u00e9curseur, le personnage de Maxi d\u00e9pose sa barre chocolat\u00e9e dans un placard vert avant de partir jouer ; en son absence, sa m\u00e8re d\u00e9place le chocolat dans un placard bleu. Interrog\u00e9s sur l&rsquo;endroit o\u00f9 Maxi ira chercher son chocolat \u00e0 son retour, les enfants de moins de 4 ans d\u00e9signent l&#8217;emplacement r\u00e9el (le placard bleu), tandis que ceux de plus de 4 ans d\u00e9signent correctement l&#8217;emplacement initial (le placard vert). C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce dispositif exp\u00e9rimental que Baron-Cohen, Leslie et Frith ont adapt\u00e9, simplifi\u00e9 et transpos\u00e9 en 1985 au contexte clinique de l&rsquo;autisme infantile sous la forme de l&rsquo;exp\u00e9rience de Sally et Anne.<\/p>\n<h3>1.3 Les trois architectes de l&rsquo;exp\u00e9rience : apports et trajectoires<\/h3>\n<p>La r\u00e9ussite historique de l&rsquo;exp\u00e9rience de Sally et Anne repose sur la conjonction de trois esprits scientifiques remarquables, dont les trajectoires acad\u00e9miques respectives se sont magnifiquement enrichies et compl\u00e9t\u00e9es au sein de l&rsquo;unit\u00e9 de recherche londonienne. Au sommet de cette synergie se trouvait <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.thebritishacademy.ac.uk\/fellows\/uta-frith-FBA\/\">Uta Frith<\/a>, chercheuse d&rsquo;origine allemande form\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Institut de Psychiatrie du King&rsquo;s College de Londres sous la direction de Neil O&rsquo;Connor. Pionni\u00e8re reconnue dans l&rsquo;\u00e9tude exp\u00e9rimentale de l&rsquo;autisme et de la dyslexie d\u00e9veloppementale, Frith apportait une vision unificatrice exceptionnelle. C&rsquo;est elle qui a formul\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale selon laquelle les caract\u00e9ristiques cliniques de l&rsquo;autisme d\u00e9coulaient d&rsquo;alt\u00e9rations cognitives pr\u00e9cises au niveau du traitement central de l&rsquo;information, ouvrant plus tard la voie \u00e0 sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie du d\u00e9ficit de coh\u00e9rence centrale.<\/p>\n<p>Alan Leslie, quant \u00e0 lui, incarnait la rigueur conceptuelle de la psycholinguistique et de la mod\u00e9lisation cognitive formelle. Ses recherches doctorales et postdoctorales portaient sur la gen\u00e8se du jeu de faire-semblant (<em>pretend play<\/em>) chez le tr\u00e8s jeune enfant. Leslie cherchait \u00e0 comprendre comment un nourrisson de 18 mois parvient \u00e0 faire semblant qu&rsquo;une banane est un t\u00e9l\u00e9phone sans pour autant halluciner ou d\u00e9truire sa connaissance factuelle de ce qu&rsquo;est une banane. Il a ainsi formalis\u00e9 le m\u00e9canisme architectural fondamental du \u00ab d\u00e9couplage cognitif \u00bb (<em>cognitive decoupling<\/em>), montrant que la capacit\u00e9 \u00e0 mettre une repr\u00e9sentation \u00ab entre guillemets \u00bb conditionne \u00e0 la fois l&rsquo;\u00e9mergence du jeu symbolique et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la compr\u00e9hension des croyances d&rsquo;autrui. Sa contribution th\u00e9orique a constitu\u00e9 la cl\u00e9 de vo\u00fbte computationnelle du projet de 1985.<\/p>\n<p>Enfin, Simon Baron-Cohen conduisait alors ses travaux de recherche doctorale sous la supervision conjointe d&rsquo;Uta Frith et d&rsquo;Alan Leslie. Brillant psychologue exp\u00e9rimentaliste dot\u00e9 d&rsquo;une profonde intuition clinique, Baron-Cohen a pris en charge la formalisation empirique du test, l&rsquo;\u00e9puration m\u00e9thodologique du sc\u00e9nario et l&rsquo;\u00e9valuation minutieuse des populations cliniques au sein des institutions sp\u00e9cialis\u00e9es. C&rsquo;est lui qui a raffin\u00e9 le sc\u00e9nario narratif pour le rendre parfaitement accessible \u00e0 des enfants pr\u00e9sentant des difficult\u00e9s de communication, forgeant progressivement le concept d&rsquo;agnosie sociale et de \u00ab c\u00e9cit\u00e9 mentale \u00bb qui deviendra la marque de fabrique de ses travaux ult\u00e9rieurs \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge.<\/p>\n<h2>2. Le concept de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (ToM) en psychologie cognitive<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9finition et architecture conceptuelle de la mentalisation<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9e par le sigle ToM (d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;anglais <em>Theory of Mind<\/em>) ou qualifi\u00e9e de capacit\u00e9 de mentalisation, renvoie \u00e0 la facult\u00e9 neurocognitive d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux inobservables \u00e0 soi-m\u00eame et \u00e0 autrui. Ces \u00e9tats internes englobent un vaste registre psychologique comprenant les connaissances, les croyances, les doutes, les suppositions, les d\u00e9sirs, les intentions, les \u00e9motions et les faux-semblants. Le recours au terme \u00ab th\u00e9orie \u00bb n&rsquo;implique pas que l&rsquo;individu formalise consciemment une construction philosophique abstraite ; il rend compte du fait que les entit\u00e9s psychologiques manipul\u00e9es ne sont jamais directement visibles dans le monde physique ext\u00e9rieur. Nous ne voyons jamais une \u00ab pens\u00e9e \u00bb ou une \u00ab croyance \u00bb ; nous ne percevons que des corps en mouvement, des sons articul\u00e9s et des mimiques faciales. La mentalisation constitue donc un syst\u00e8me d&rsquo;inf\u00e9rences th\u00e9oriques permettant d&rsquo;octroyer un sens causal \u00e0 des comportements mat\u00e9riels bruts.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue structural, les chercheurs scindent g\u00e9n\u00e9ralement la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit en deux grands sous-domaines fonctionnels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les \u00e9tats motivationnels et conatifs :<\/strong> ils regroupent les intentions sous-jacentes \u00e0 l&rsquo;action (\u00ab Pierre tend le bras <em>afin de<\/em> saisir la pomme \u00bb) et les d\u00e9sirs affectifs (\u00ab Sophie veut boire du lait \u00bb). Ce compartiment cognitif \u00e9merge tr\u00e8s t\u00f4t au cours du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique, d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie, et ne requiert pas n\u00e9cessairement une comparaison logique avec la factualit\u00e9 du monde physique.<\/li>\n<li><strong>Les \u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques :<\/strong> ils concernent le domaine du savoir, de l&rsquo;ignorance et de la croyance (\u00ab Marc pense que le train partira \u00e0 midi \u00bb). Ces \u00e9tats poss\u00e8dent une valeur de v\u00e9rit\u00e9 intrins\u00e8que : ils peuvent s&rsquo;av\u00e9rer soit conformes \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique, soit erron\u00e9s. Le traitement des \u00e9tats \u00e9pist\u00e9miques requiert des architectures de repr\u00e9sentation complexes capables d&rsquo;\u00e9valuer le degr\u00e9 d&rsquo;ad\u00e9quation entre l&rsquo;esprit du sujet pensant et l&rsquo;\u00e9tat effectif des choses mat\u00e9rielles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette armature conceptuelle, l&rsquo;\u00eatre humain quitte le domaine de la pure physique newtonienne pour entrer dans le r\u00e8gne de la psychologie na\u00efve (ou <em>folk psychology<\/em>). Au lieu d&rsquo;appr\u00e9hender autrui comme un automate r\u00e9gi par des lois de causalit\u00e9 biom\u00e9canique d\u00e9terministe, le sujet mentalisant l&rsquo;interpr\u00e8te comme un agent t\u00e9l\u00e9ologique, rationnel et autonome, dont chaque d\u00e9cision d\u00e9coule de la combinaison logique entre ce qu&rsquo;il d\u00e9sire et ce qu&rsquo;il croit \u00eatre vrai.<\/p>\n<h3>2.2 Croyances de premier ordre vs croyances de second ordre<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;analyse cognitive du d\u00e9veloppement des m\u00e9tarepr\u00e9sentations, une d\u00e9marcation th\u00e9orique fondamentale s&rsquo;op\u00e8re entre les croyances dites de \u00ab premier ordre \u00bb et les croyances r\u00e9cursives de \u00ab second ordre \u00bb. Cette diff\u00e9renciation hi\u00e9rarchique refl\u00e8te des stades d&rsquo;int\u00e9gration cognitive distincts et des degr\u00e9s croissants de complexit\u00e9 computationnelle pour le syst\u00e8me nerveux central :<\/p>\n<p>La <strong>croyance de premier ordre<\/strong> se caract\u00e9rise par l&rsquo;inf\u00e9rence d&rsquo;une relation mentale directe liant un agent ext\u00e9rieur \u00e0 une situation factuelle du monde r\u00e9el. Sa structure propositionnelle canonique s&rsquo;\u00e9nonce sous la forme : <em>\u00ab X pense que la situation P est vraie \u00bb<\/em> (par exemple : \u00ab Sally croit que sa bille est dans le panier \u00bb). Dans cette configuration cognitive, le sujet doit simplement dissocier la r\u00e9alit\u00e9 objective de la repr\u00e9sentation interne qu&rsquo;un autre individu se fait de cette r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;acquisition robuste de ce premier palier s&rsquo;effectue g\u00e9n\u00e9ralement autour de l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans chez l&rsquo;enfant au d\u00e9veloppement typique et constitue la cible exacte mesur\u00e9e par le protocole original de Sally et Anne.<\/p>\n<p>La <strong>croyance de second ordre<\/strong> introduit une r\u00e9cursivit\u00e9 cognitive r\u00e9flexive, dans laquelle une m\u00e9tarepr\u00e9sentation vient s&rsquo;ench\u00e2sser \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une autre m\u00e9tarepr\u00e9sentation. La structure logique adopte alors la formule : <em>\u00ab X pense que Y croit que P \u00bb<\/em> (par exemple : \u00ab Jean pense que Marie ignore o\u00f9 se trouve le cadeau \u00bb). L&rsquo;enfant ne se contente plus de penser ce que pense un individu \u00e0 propos de la mati\u00e8re physique ; il doit calculer ce qu&rsquo;un agent postule \u00e0 propos des \u00e9tats int\u00e9rieurs d&rsquo;un second agent. Ce niveau de complexit\u00e9 sup\u00e9rieure n&rsquo;\u00e9merge typiquement que vers l&rsquo;\u00e2ge de 6 \u00e0 7 ans. Il s&rsquo;av\u00e8re absolument indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension du second degr\u00e9 linguistique, de l&rsquo;ironie subtile, du sarcasme, de la manipulation tactique \u00e9labor\u00e9e, des mensonges pieux et des quiproquos th\u00e9\u00e2traux shakespeariens, o\u00f9 le ressort dramatique repose syst\u00e9matiquement sur des dissym\u00e9tries informationnelles crois\u00e9es.<\/p>\n<h3>2.3 La fausse croyance comme \u00e9preuve princeps de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Pourquoi la notion de \u00ab fausse croyance \u00bb occupe-t-elle une place aussi h\u00e9g\u00e9monique et sanctifi\u00e9e au sein de la psychologie cognitive exp\u00e9rimentale ? La r\u00e9ponse r\u00e9side dans la rigueur m\u00e9thodologique impos\u00e9e par la philosophie analytique contemporaine, et plus sp\u00e9cifiquement par l&rsquo;argument \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9velopp\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ase.tufts.edu\/cogstud\/dennett\/\">Daniel Dennett<\/a>. Selon Dennett, tant qu&rsquo;un sujet pr\u00e9dit les agissements d&rsquo;une personne dont les croyances co\u00efncident parfaitement avec la v\u00e9rit\u00e9 objective de l&rsquo;environnement, il demeure strictement impossible pour l&rsquo;observateur scientifique de certifier que le sujet inf\u00e8re r\u00e9ellement un \u00e9tat mental chez autrui. En effet, l&rsquo;enfant pourrait se contenter de regarder le monde r\u00e9el et de d\u00e9duire le comportement d&rsquo;autrui sur la base directe de cette r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle accessible.<\/p>\n<p>Illustrons ce principe : si le personnage sait exactement o\u00f9 se trouve l&rsquo;objet convoit\u00e9, l&rsquo;enfant test\u00e9 peut pr\u00e9dire avec succ\u00e8s que l&rsquo;agent se dirigera vers cet endroit pr\u00e9cis simplement en mobilisant sa propre connaissance factuelle de la localisation mat\u00e9rielle de la chose. Dans ce cas de figure, le comportement de l&rsquo;observ\u00e9 et la perception de l&rsquo;observateur sont en parfaite homologie ; aucun d\u00e9doublement de point de vue n&rsquo;est exig\u00e9. La pr\u00e9diction correcte peut r\u00e9sulter d&rsquo;une strat\u00e9gie purement \u00e9gocentrique ou r\u00e9aliste.<\/p>\n<p>En revanche, la situation bascule de mani\u00e8re spectaculaire d\u00e8s lors que la croyance de l&rsquo;agent est <strong>fausse<\/strong> par rapport aux donn\u00e9es du r\u00e9el. Dans cette hypoth\u00e8se contradictoire, le sujet exp\u00e9rimental se trouve contraint de suspendre sa propre omniscience quant \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du monde pour attribuer \u00e0 l&rsquo;autre une croyance obsol\u00e8te ou erron\u00e9e. S&rsquo;il r\u00e9ussit \u00e0 pr\u00e9dire que l&rsquo;acteur agira conform\u00e9ment \u00e0 sa croyance erron\u00e9e plut\u00f4t qu&rsquo;en fonction de la v\u00e9rit\u00e9 physique des faits, le sujet d\u00e9montre sans ambigu\u00eft\u00e9 qu&rsquo;il con\u00e7oit l&rsquo;esprit comme un miroir potentiellement d\u00e9formant du r\u00e9el, et non comme un simple r\u00e9ceptacle passif et transparent de la v\u00e9rit\u00e9 objective. La fausse croyance constitue ainsi le marqueur absolu et discriminant attestant du d\u00e9couplage m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h2>3. Le protocole m\u00e9thodologique standard de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1985<\/h2>\n<h3>3.1 Dispositif mat\u00e9riel et mise en sc\u00e8ne sc\u00e9naris\u00e9e<\/h3>\n<p>Conscients des limites intrins\u00e8ques du test pionnier de Wimmer et Perner \u2014 dont la formulation purement verbale et narrative imposait une charge linguistique et attentionnelle excessive pour des enfants pr\u00e9sentant des troubles du d\u00e9veloppement \u2014, Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith ont imagin\u00e9 une sc\u00e9nographie tridimensionnelle \u00e9pur\u00e9e, concr\u00e8te et hautement visuelle. Le mat\u00e9riel exp\u00e9rimental utilis\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tude de 1985 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9duit \u00e0 des composantes mat\u00e9rielles \u00e9l\u00e9mentaires, imm\u00e9diatement identifiables et d\u00e9pourvues d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 perceptive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Deux poup\u00e9es miniatures :<\/strong> Sally, v\u00eatue d&rsquo;une robe et caract\u00e9ris\u00e9e par une coiffure distinctive, et Anne, identifiable par des attributs physiques contrast\u00e9s. L&rsquo;incarnation physique des deux personnages permettait aux enfants de fixer concr\u00e8tement leur attention et de spatialiser clairement l&rsquo;identit\u00e9 de chaque protagoniste.<\/li>\n<li><strong>Deux r\u00e9ceptacles opaques :<\/strong> un petit panier d&rsquo;osier muni d&rsquo;un couvercle mobile appartenant symboliquement \u00e0 Sally, et une bo\u00eete ferm\u00e9e de forme cubique appartenant conventionnellement \u00e0 Anne. Ces deux contenants \u00e9taient positionn\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur une table, bien en vue du jeune participant.<\/li>\n<li><strong>Un projectile interm\u00e9diaire :<\/strong> une bille de verre brillante (<em>marble<\/em>), choisie pour sa petite taille permettant une dissimulation int\u00e9grale dans l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des r\u00e9ceptacles sans qu&rsquo;aucun d\u00e9bordement visuel ne trahisse sa pr\u00e9sence mat\u00e9rielle une fois les r\u00e9cipients clos.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette simplification dramaturgique visait \u00e0 \u00e9liminer au maximum les biais de compr\u00e9hension s\u00e9mantique ou les difficult\u00e9s d&rsquo;imagerie mentale. L&rsquo;enfant n&rsquo;avait pas besoin d&rsquo;imaginer une sc\u00e8ne abstraite narr\u00e9e par un adulte : l&rsquo;ensemble des interactions physiques se d\u00e9roulait concr\u00e8tement et sous ses yeux, sur la table d&rsquo;exp\u00e9rimentation, mim\u00e9 de mani\u00e8re anim\u00e9e et expressive par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur.<\/p>\n<h3>3.2 La s\u00e9quence chronologique de l&rsquo;action exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>La passation du test repose sur une cin\u00e9matique comportementale rigoureusement standardis\u00e9e, ex\u00e9cut\u00e9e \u00e9tape par \u00e9tape dans un ordre invariable afin de garantir une reproductibilit\u00e9 psychom\u00e9trique absolue entre les diff\u00e9rents sujets et cohortes cliniques :<\/p>\n<p><strong>\u00c9tape 1 (Action initiale et encodage) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pr\u00e9sente les deux figurines en nommant distinctement chacune d&rsquo;elles pour s&rsquo;assurer de leur reconnaissance verbale. Sally prend sa bille de verre, la manipule ostensiblement, puis la d\u00e9pose d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son propre panier. Elle referme soigneusement le couvercle sur la bille. Sally quitte ensuite l&rsquo;espace sc\u00e9nique de la table et \u00ab sort de la pi\u00e8ce \u00bb (l&rsquo;exp\u00e9rimentateur dissimule la poup\u00e9e sous la table ou derri\u00e8re un paravent opaque, marquant formellement la fin de sa perception visuelle de la sc\u00e8ne).<\/p>\n<p><strong>\u00c9tape 2 (Le transfert inattendu) :<\/strong> Pendant que Sally est absente et n&rsquo;a aucune ligne de vue sur la table, la deuxi\u00e8me poup\u00e9e, Anne, entre en action. De fa\u00e7on m\u00e9thodique et bien visible pour le participant, Anne s&rsquo;approche du panier de Sally, soul\u00e8ve le couvercle, s&#8217;empare de la bille de marbre, la transporte vers sa propre bo\u00eete cubique, l&rsquo;y d\u00e9pose et referme le couvercle de la bo\u00eete. La bille a chang\u00e9 d&#8217;emplacement de mani\u00e8re clandestine vis-\u00e0-vis de Sally, cr\u00e9ant une dissym\u00e9trie \u00e9pist\u00e9mique absolue entre l&rsquo;observateur omniscient (qui sait o\u00f9 est la bille) et le personnage absent (qui ne sait pas ce qui s&rsquo;est pass\u00e9).<\/p>\n<p><strong>\u00c9tape 3 (Le retour de l&rsquo;agent) :<\/strong> Sally r\u00e9appara\u00eet dans l&rsquo;espace sc\u00e9nique de la table. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur replace la poup\u00e9e \u00e0 son point de d\u00e9part et annonce solennellement \u00e0 l&rsquo;enfant que Sally est revenue et d\u00e9sire r\u00e9cup\u00e9rer sa bille pour rejouer avec elle. Le plateau exp\u00e9rimental est alors stabilis\u00e9 : la bille repose physiquement dans la bo\u00eete d&rsquo;Anne, mais Sally n&rsquo;a assist\u00e9 \u00e0 aucun transfert.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;interrogation critique et la formulation de la question de croyance<\/h3>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis du sc\u00e9nario que s&rsquo;ouvre la phase d&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9tacognitive. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pose au jeune participant la question critique centrale, dite <strong>question de croyance<\/strong> (<em>Belief Question<\/em>) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab O\u00f9 Sally va-t-elle chercher sa bille ? \u00bb (<em>Where will Sally look for her marble?<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette interrogation en apparence anodine impose au cerveau de l&rsquo;enfant une gymnastique computationnelle extraordinairement sophistiqu\u00e9e. Pour r\u00e9pondre de mani\u00e8re correcte (en d\u00e9signant ou en nommant le <strong>panier<\/strong>), le participant doit mobiliser une cha\u00eene inf\u00e9rentielle rigoureuse :<\/p>\n<ol>\n<li>Il doit se souvenir que la derni\u00e8re exp\u00e9rience perceptive visuelle de Sally s&rsquo;est achev\u00e9e au moment o\u00f9 la bille \u00e9tait dans son panier.<\/li>\n<li>Il doit comprendre que Sally n&rsquo;ayant pas assist\u00e9 au d\u00e9placement physique op\u00e9r\u00e9 par Anne, aucun signal sensoriel n&rsquo;a pu mettre \u00e0 jour son syst\u00e8me repr\u00e9sentationnel interne.<\/li>\n<li>Il doit d\u00e9duire que Sally poss\u00e8de par cons\u00e9quent une <em>fausse croyance<\/em> quant \u00e0 la localisation spatiale de l&rsquo;objet.<\/li>\n<li>Il doit imp\u00e9rativement <strong>inhiber<\/strong> sa propre connaissance factuelle omnisciente, laquelle lui crie que la bille se trouve concr\u00e8tement et pr\u00e9sentement dans la bo\u00eete d&rsquo;Anne.<\/li>\n<li>Il doit pr\u00e9dire l&rsquo;action motrice de Sally non pas en fonction de la v\u00e9rit\u00e9 physique de l&rsquo;univers, mais en fonction exclusive de la croyance subjective h\u00e9berg\u00e9e dans l&rsquo;esprit de la poup\u00e9e.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Toute incapacit\u00e9 \u00e0 ex\u00e9cuter ce d\u00e9couplage conduit in\u00e9luctablement l&rsquo;enfant \u00e0 pointer du doigt la bo\u00eete d&rsquo;Anne, commettant ce que les psychologues cognitivistes nomment l&rsquo;erreur r\u00e9aliste ou l&rsquo;illusion de transparence \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<h2>4. Questions de contr\u00f4le et validit\u00e9 exp\u00e9rimentale du paradigme<\/h2>\n<h3>4.1 La question de r\u00e9alit\u00e9 : distinction entre savoir factuel et croyance<\/h3>\n<p>Dans tout paradigme exp\u00e9rimental rigoureux appliqu\u00e9 \u00e0 la neuropsychologie du d\u00e9veloppement, la validit\u00e9 interne d&rsquo;une \u00e9preuve repose sur la neutralisation syst\u00e9matique des hypoth\u00e8ses explicatives concurrentes. Un \u00e9chec \u00e0 la question de croyance pourrait-il d\u00e9couler d&rsquo;un trouble perceptif \u00e9l\u00e9mentaire, d&rsquo;une incompr\u00e9hension du langage spatial ou d&rsquo;une d\u00e9sorientation quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent des objets ? Afin de verrouiller herm\u00e9tiquement cette br\u00e8che m\u00e9thodologique, Baron-Cohen, Leslie et Frith ont assorti l&rsquo;interrogation critique de deux questions de contr\u00f4le obligatoires administr\u00e9es dans la foul\u00e9e.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re est la <strong>question de r\u00e9alit\u00e9<\/strong> (<em>Reality Question<\/em>) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab O\u00f9 se trouve la bille r\u00e9ellement ? \u00bb (<em>Where is the marble really?<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette question vise \u00e0 attester sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute que le participant a parfaitement encod\u00e9 l&rsquo;action de transfert physique perp\u00e9tr\u00e9e par Anne et qu&rsquo;il poss\u00e8de une repr\u00e9sentation exacte, stable et lucide de la v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle actuelle. Si un enfant venait \u00e0 \u00e9chouer \u00e0 cette question de r\u00e9alit\u00e9 \u2014 en d\u00e9signant par exemple le panier de Sally au lieu de la bo\u00eete d&rsquo;Anne \u2014, son profil r\u00e9v\u00e9lerait soit un d\u00e9ficit attentionnel s\u00e9v\u00e8re, soit une incapacit\u00e9 \u00e0 suivre la cin\u00e9matique du d\u00e9placement mat\u00e9riel, invalidant d&#8217;embl\u00e9e toute conclusion quant \u00e0 ses capacit\u00e9s de mentalisation.<\/p>\n<h3>4.2 La question de m\u00e9moire : contr\u00f4le des pr\u00e9requis de r\u00e9tention<\/h3>\n<p>La seconde \u00e9preuve de validation m\u00e9thodologique est la <strong>question de m\u00e9moire<\/strong> (<em>Memory Question<\/em>) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab O\u00f9 \u00e9tait la bille au tout d\u00e9but ? \u00bb (<em>Where was the marble in the beginning?<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;objectif \u00e9pist\u00e9mique de cette interrogation consiste \u00e0 \u00e9liminer l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une amn\u00e9sie r\u00e9trograde ou d&rsquo;un \u00e9croulement de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/subjects\/working-memory\">m\u00e9moire de travail<\/a> \u00e9pisodique. Si un enfant r\u00e9pond \u00e0 la question critique en d\u00e9signant la bo\u00eete d&rsquo;Anne, il se pourrait th\u00e9oriquement qu&rsquo;il ait tout simplement oubli\u00e9 l&rsquo;\u00e9pisode initial o\u00f9 Sally rangeait son bien dans son panier d&rsquo;osier. En l&rsquo;absence de trace mn\u00e9sique de la situation d&rsquo;origine, d\u00e9signer la bo\u00eete d&rsquo;Anne constituerait la seule r\u00e9ponse pragmatique rationnelle, sans que la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne soit n\u00e9cessairement en cause.<\/p>\n<p>La question de m\u00e9moire permet donc de v\u00e9rifier que l&rsquo;enfant conserve en m\u00e9moire \u00e0 long terme ou de travail la trace fid\u00e8le du point d&rsquo;origine spatio-temporel de l&rsquo;objet. Ce contr\u00f4le garantit que la repr\u00e9sentation primaire de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement initial demeure intacte et accessible dans le syst\u00e8me cognitif du sujet au moment o\u00f9 celui-ci doit formuler son jugement sur la pens\u00e9e d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>4.3 Crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9limination des faux n\u00e9gatifs et des faux positifs<\/h3>\n<p>Le traitement des donn\u00e9es psychom\u00e9triques dans l&rsquo;\u00e9tude de 1985 \u00e9tait soumis \u00e0 un algorithme d\u00e9cisionnel draconien destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9venir l&rsquo;apparition de faux positifs ou de faux n\u00e9gatifs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>R\u00e8gle d&rsquo;invalidation absolue :<\/strong> La r\u00e9ussite aux deux questions de contr\u00f4le (r\u00e9alit\u00e9 et m\u00e9moire) constituait une condition <em>sine qua non<\/em> absolue pour que les donn\u00e9es d&rsquo;un participant soient retenues dans l&rsquo;analyse finale. Tout \u00e9chec \u00e0 la question de m\u00e9moire OU \u00e0 la question de r\u00e9alit\u00e9 entra\u00eenait l&rsquo;exclusion imm\u00e9diate du protocole, la performance \u00e0 la question de croyance \u00e9tant alors jug\u00e9e non interpr\u00e9table.<\/li>\n<li><strong>Neutralisation des biais non verbaux :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rimentateur adoptait une posture corporelle strictement sym\u00e9trique, maintenant un regard neutre fix\u00e9 au centre de la table, \u00e0 mi-chemin entre le panier et la bo\u00eete, afin de bannir tout indice directionnel involontaire (effet Clever Hans) susceptible de guider subconsciemment le choix de l&rsquo;enfant.<\/li>\n<li><strong>Standardisation verbale :<\/strong> Les formulations linguistiques \u00e9taient rigoureusement identiques pour chaque passation, et l&rsquo;ordre des questions \u00e9tait strictement contraint : la question de croyance \u00e9tait syst\u00e9matiquement administr\u00e9e en premier lieu, suivie sans d\u00e9lai des questions de r\u00e9alit\u00e9 et de m\u00e9moire, pr\u00e9venant ainsi tout effet d&rsquo;amor\u00e7age cognitif susceptible de biaiser le raisonnement mentaliste.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Les cohortes exp\u00e9rimentales et l&rsquo;analyse comparative des r\u00e9sultats<\/h2>\n<h3>5.1 Composition et appariement des trois groupes de participants<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer le caract\u00e8re sp\u00e9cifique et non r\u00e9ductible \u00e0 une d\u00e9ficience intellectuelle globale du trouble observ\u00e9 dans l&rsquo;autisme, les auteurs ont mis en place un devis exp\u00e9rimental comparatif particuli\u00e8rement \u00e9l\u00e9gant, reposant sur l&rsquo;\u00e9valuation de trois groupes d&rsquo;enfants distincts m\u00e9ticuleusement appari\u00e9s :<\/p>\n<p>1. <strong>Le groupe clinique autiste :<\/strong> Ce groupe cible comprenait 20 enfants diagnostiqu\u00e9s autistes selon les crit\u00e8res nosographiques rigoureux de l&rsquo;\u00e9poque (crit\u00e8res de Kanner et du DSM-III). Leur \u00e2ge chronologique moyen \u00e9tait de 11 ans et 11 mois (variant de 6 \u00e0 16 ans). Leur \u00e2ge mental non-verbal moyen s&rsquo;\u00e9tablissait \u00e0 9 ans et 3 mois, tandis que leur \u00e2ge mental verbal \u2014 mesur\u00e9 via l&rsquo;\u00e9preuve standardis\u00e9e du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pearsonassessments.com\/\">Peabody Picture Vocabulary Test (PPVT)<\/a> \u2014 atteignait une moyenne de 5 ans et 5 mois.<\/p>\n<p>2. <strong>Le groupe contr\u00f4le clinique (trisomie 21) :<\/strong> Compos\u00e9 de 14 enfants porteurs d&rsquo;un syndrome de Down (trisomie 21), ce groupe constituait le contr\u00f4le essentiel de l&rsquo;\u00e9tude. Ces enfants pr\u00e9sentaient une d\u00e9ficience intellectuelle av\u00e9r\u00e9e, avec un \u00e2ge chronologique moyen de 10 ans et 11 mois, mais un \u00e2ge mental verbal moyen plus modeste de 2 ans et 11 mois, et un \u00e2ge mental non-verbal moyen de 5 ans et 11 mois. Ce groupe permettait d&rsquo;isoler l&rsquo;impact du retard intellectuel g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>3. <strong>Le groupe contr\u00f4le neurotypique :<\/strong> Il rassemblait 27 enfants au d\u00e9veloppement typique issus d&rsquo;\u00e9coles maternelles londoniennes. Leur \u00e2ge chronologique moyen \u00e9tait de 4 ans et 5 mois (avec une \u00e9tendue de 3 ans et 5 mois \u00e0 5 ans et 9 mois). Ce groupe servait d&rsquo;\u00e9talon d\u00e9veloppemental de base pour situer l&rsquo;\u00e2ge moyen d&rsquo;acquisition de la t\u00e2che.<\/p>\n<p>Le point n\u00e9vralgique de ce dispositif r\u00e9sidait dans le fait que les enfants autistes b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;un \u00e2ge chronologique et d&rsquo;un \u00e2ge mental (tant verbal que de performance) largement sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux des enfants trisomiques et des enfants typiques test\u00e9s. Si la t\u00e2che de fausse croyance constituait une simple \u00e9preuve d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale ou d&rsquo;habilet\u00e9 lexicale, le groupe autiste devait th\u00e9oriquement \u00e9craser ses comp\u00e9titeurs.<\/p>\n<h3>5.2 La distribution quantitative des r\u00e9sultats statistiques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es quantitatives r\u00e9colt\u00e9es au terme de l&rsquo;exp\u00e9rimentation ont produit une onde de choc au sein de la communaut\u00e9 neuropsychologique internationale, r\u00e9v\u00e9lant un contraste statistique d&rsquo;une nettet\u00e9 exceptionnelle, r\u00e9sum\u00e9 dans la distribution suivante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Questions de contr\u00f4le (M\u00e9moire et R\u00e9alit\u00e9) :<\/strong> Les 20 enfants autistes, les 14 enfants porteurs de trisomie 21 et les 27 enfants neurotypiques ont r\u00e9pondu avec un taux de r\u00e9ussite parfait de <strong>100 %<\/strong> \u00e0 la question de r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 la question de m\u00e9moire. Aucune d\u00e9faillance perceptive, aucune amn\u00e9sie n&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sente dans aucun des groupes.<\/li>\n<li><strong>Question critique de croyance :<\/strong>\n<ul>\n<li>Groupe neurotypique : <strong>85 %<\/strong> de r\u00e9ussite (23 enfants sur 27 ont correctement d\u00e9sign\u00e9 le panier de Sally).<\/li>\n<li>Groupe trisomie 21 : <strong>86 %<\/strong> de r\u00e9ussite (12 enfants sur 14 ont correctement pr\u00e9dit la qu\u00eate dans le panier de Sally).<\/li>\n<li>Groupe avec autisme : seulement <strong>20 %<\/strong> de r\u00e9ussite (seuls 4 enfants sur 20 ont r\u00e9ussi l&rsquo;\u00e9preuve ; les 16 autres, soit <strong>80 %<\/strong>, ont point\u00e9 la bo\u00eete d&rsquo;Anne o\u00f9 se trouvait physiquement l&rsquo;objet).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9cart statistique s\u00e9parant les enfants autistes des deux autres cohortes s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 hautement significatif sur le plan probabiliste (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p &lt; 0.001\">$p &lt; 0.001$<\/span>). En d\u00e9pit de leurs facult\u00e9s cognitives globales sup\u00e9rieures \u00e0 celles du groupe trisomique, 4 enfants autistes sur 5 se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s totalement incapables d&rsquo;envisager que Sally puisse agir sur la base d&rsquo;une repr\u00e9sentation caduque du monde.<\/p>\n<h3>5.3 La d\u00e9monstration d&rsquo;une double dissociation neurocognitive<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, ces donn\u00e9es statistiques ont permis d&rsquo;\u00e9tablir une magistrale <strong>double dissociation<\/strong> fonctionnelle entre le fonctionnement cognitif g\u00e9n\u00e9ral (QI) et le syst\u00e8me sp\u00e9cifique d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, les enfants porteurs de trisomie 21, bien qu&rsquo;accusant un retard mental manifeste et un quotient intellectuel moyen substantiellement inf\u00e9rieur \u00e0 celui des enfants autistes de l&rsquo;\u00e9chantillon, ont triomph\u00e9 sans difficult\u00e9 de l&rsquo;\u00e9preuve de Sally et Anne avec un taux d&rsquo;efficacit\u00e9 identique \u00e0 celui d&rsquo;enfants sains de 4 ans et demi. Cela prouvait de fa\u00e7on d\u00e9finitive que la capacit\u00e9 de mentalisation n&rsquo;est pas une simple \u00e9manation accessoire du volume intellectuel global ou des comp\u00e9tences cognitives analytiques g\u00e9n\u00e9rales de bas niveau.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la d\u00e9faillance massive observ\u00e9e chez les enfants avec autisme s&rsquo;est manifest\u00e9e en d\u00e9pit d&rsquo;une m\u00e9moire \u00e9pisodique intacte et d&rsquo;une lucidit\u00e9 factuelle irr\u00e9prochable (valid\u00e9es par les scores parfaits aux contr\u00f4les). Ce constat a conduit les auteurs \u00e0 formuler une hypoth\u00e8se audacieuse : l&rsquo;autisme ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;apprentissage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, mais d&rsquo;une anomalie neurod\u00e9veloppementale s\u00e9lective et hautement focale affectant le \u00ab m\u00e9canisme d&rsquo;attribution des \u00e9tats mentaux \u00bb, \u00e9pargnant d&rsquo;autres pans entiers du raisonnement logique et sensoriel.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;hypoth\u00e8se du d\u00e9ficit sp\u00e9cifique de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit dans l&rsquo;autisme<\/h2>\n<h3>6.1 Le mod\u00e8le du m\u00e9canisme de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (ToMM) d&rsquo;Alan Leslie<\/h3>\n<p>\u00c0 la suite des conclusions empiriques de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1985, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ruccs.rutgers.edu\/faculty-detail?id=125-alan-m-leslie\">Alan Leslie<\/a> a \u00e9labor\u00e9 dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles th\u00e9oriques majeurs (notamment dans la <em>Psychological Review<\/em> en 1987) un mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;architecture de l&rsquo;esprit infantile, fond\u00e9 sur l&rsquo;existence d&rsquo;un module neurocognitif inn\u00e9 baptis\u00e9 le <strong>ToMM<\/strong> (<em>Theory of Mind Mechanism<\/em>).<\/p>\n<p>Leslie soutient que le cerveau humain dispose d&rsquo;un processeur sp\u00e9cialis\u00e9 capable de r\u00e9aliser ce qu&rsquo;il appelle le <strong>d\u00e9couplage propositionnel<\/strong> (<em>representational decoupling<\/em>). Lorsqu&rsquo;un individu forme une repr\u00e9sentation primaire de la r\u00e9alit\u00e9 (ex. : \u00ab la bille est dans la bo\u00eete \u00bb), cette repr\u00e9sentation est dite v\u00e9ridique et soumise \u00e0 des conditions de v\u00e9rit\u00e9 strictes r\u00e9gissant son adaptation physique au monde. Cependant, pour concevoir le jeu de faire-semblant ou la fausse croyance, le ToMM doit g\u00e9n\u00e9rer une \u00ab m\u00e9tarepr\u00e9sentation \u00bb. Il prend une copie de la repr\u00e9sentation primaire, l&rsquo;isole fonctionnellement du flux perceptif en la pla\u00e7ant m\u00e9taphoriquement \u00ab entre guillemets \u00bb, et lui assigne un pr\u00e9dicat mentaliste propositionnel tel que : <em>Sally [croit que] \u00ab la bille est dans le panier \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Selon Leslie, ce m\u00e9canisme de d\u00e9couplage est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;op\u00e9rateur computationnel d\u00e9faillant dans l&rsquo;autisme. Priv\u00e9 d&rsquo;un ToMM op\u00e9rationnel, le syst\u00e8me cognitif de la personne autiste ne peut pas suspendre la r\u00e9f\u00e9rence s\u00e9mantique directe de la repr\u00e9sentation primaire. En l&rsquo;absence de mise entre guillemets protectrice, l&rsquo;\u00e9tat physique actuel du monde (\u00ab la bille est dans la bo\u00eete \u00bb) envahit et \u00e9crase l&rsquo;espace repr\u00e9sentatif, rendant l&rsquo;enfant irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9pendant de la seule r\u00e9alit\u00e9 factuelle observable.<\/p>\n<h3>6.2 La th\u00e9orie de la \u00ab c\u00e9cit\u00e9 mentale \u00bb (Mindblindness) de Simon Baron-Cohen<\/h3>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Simon Baron-Cohen a th\u00e9oris\u00e9 les ramifications ph\u00e9nom\u00e9nologiques de ce dysfonctionnement modulaire en introduisant la m\u00e9taphore clinique de la <strong>c\u00e9cit\u00e9 mentale<\/strong> (<em>Mindblindness<\/em>), qui culminera en 1995 dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Mindblindness: An Essay on Autism and Theory of Mind<\/em>. Baron-Cohen y d\u00e9crit la condition autistique comme une incapacit\u00e9 structurelle \u00e0 lire la texture psychologique implicite qui unifie et coordonne les conduites humaines.<\/p>\n<p>Pour un individu d\u00e9pourvu de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, l&rsquo;univers social se transforme en une sc\u00e8ne chaotique et incompr\u00e9hensible. L\u00e0 o\u00f9 un individu neurotypique voit des d\u00e9sirs, des ruses, de la sympathie ou des intentions dissimul\u00e9es derri\u00e8re le mouvement d&rsquo;un sourcil ou la direction d&rsquo;un regard, la personne atteinte de c\u00e9cit\u00e9 mentale n&rsquo;observe que des objets physiques en mouvement erratique et des sons complexes. Les \u00eatres humains sont appr\u00e9hend\u00e9s \u00e0 travers une perspective purement m\u00e9canique, comme des entit\u00e9s mat\u00e9rielles soumises aux lois de la gravit\u00e9 et du choc physique, et non comme des agents anim\u00e9s par des croyances subjectives invisibles.<\/p>\n<p>Baron-Cohen a ult\u00e9rieurement d\u00e9compos\u00e9 cette architecture cognitive en un mod\u00e8le \u00e0 quatre composants pr\u00e9curseurs :<\/p>\n<ol>\n<li>Le d\u00e9tecteur d&rsquo;intentionnalit\u00e9 (<em>ID &#8211; Intentionality Detector<\/em>), qui interpr\u00e8te les mouvements comme des d\u00e9sirs et des buts.<\/li>\n<li>Le d\u00e9tecteur de direction du regard (<em>EDD &#8211; Eye Direction Detector<\/em>), qui traite l&rsquo;orientation oculaire d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li>Le m\u00e9canisme d&rsquo;attention partag\u00e9e (<em>SAM &#8211; Shared Attention Mechanism<\/em>), qui construit des relations triadiques (sujet-objet-autrui).<\/li>\n<li>Le m\u00e9canisme de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (<em>ToMM<\/em>), qui int\u00e8gre l&rsquo;ensemble de ces informations au sein de connaissances \u00e9pist\u00e9miques coh\u00e9rentes. Dans l&rsquo;autisme, ce sont les \u00e9tages sup\u00e9rieurs \u2014 en particulier le SAM et le ToMM \u2014 qui subissent une panne de connectivit\u00e9 fonctionnelle.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>6.3 Cons\u00e9quences ph\u00e9notypiques et communicatives du d\u00e9ficit mentaliste<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se du d\u00e9ficit de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit a offert une puissance explicative in\u00e9dite pour \u00e9clairer un spectre immense d&rsquo;anomalies comportementales et communicatives qui semblaient jusque-l\u00e0 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et disparates chez les personnes autistes :<\/p>\n<p>Au niveau de la <strong>pragmatique du langage<\/strong>, les personnes avec autisme d\u00e9montrent une interpr\u00e9tation strictement litt\u00e9rale du discours. Incapables d&rsquo;inf\u00e9rer l&rsquo;intention communicative r\u00e9elle du locuteur (qui diverge fr\u00e9quemment du sens conventionnel des mots articul\u00e9s), elles peinent \u00e0 d\u00e9coder l&rsquo;ironie, l&rsquo;humour au second degr\u00e9, les m\u00e9taphores po\u00e9tiques (\u00ab avoir le c\u0153ur sur la main \u00bb) ou les requ\u00eates formul\u00e9es de mani\u00e8re indirecte (\u00ab Peux-tu ouvrir la fen\u00eatre ? \u00bb d\u00e9clenchant la r\u00e9ponse logique \u00ab Oui \u00bb sans amorce de geste moteur pour l&rsquo;ouvrir).<\/p>\n<p>Sur le versant des <strong>interactions sociales et de la moralit\u00e9 intuitive<\/strong>, la faillite de la mentalisation explique l&rsquo;absence de dissimulation tactique et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame face \u00e0 la manipulation malveillante. Les enfants autistes ignorent l&rsquo;art du mensonge spontan\u00e9, car mentir pr\u00e9suppose d&rsquo;avoir conscience que l&rsquo;esprit de l&rsquo;autre ne sait pas ce que notre propre esprit sait, et de concevoir la possibilit\u00e9 d&rsquo;injecter une fausse croyance dans le cerveau d&rsquo;autrui. De mani\u00e8re sym\u00e9trique, ils peinent \u00e0 ajuster leurs propos aux convenances sociales, prof\u00e9rant des v\u00e9rit\u00e9s factuelles brutales et blessantes sans aucune intention de nuire, faute de pouvoir anticiper l&rsquo;impact affectif provoqu\u00e9 par la croyance g\u00e9n\u00e9r\u00e9e chez leur interlocuteur.<\/p>\n<h2>7. Le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique de la fausse croyance chez l&rsquo;enfant typique<\/h2>\n<h3>7.1 Le tournant critique de l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans<\/h3>\n<p>Chez l&rsquo;enfant au d\u00e9veloppement neurotypique, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la compr\u00e9hension explicite de la fausse croyance repr\u00e9sente une \u00e9tape charni\u00e8re universelle et transrationnelle du d\u00e9veloppement de la cognition humaine. Des r\u00e9plications transculturelles d&rsquo;envergure \u2014 men\u00e9es sur des centaines de cohortes dans des contextes occidentaux industrialis\u00e9s, au sein de soci\u00e9t\u00e9s rurales traditionnelles ou de tribus de chasseurs-cueilleurs isol\u00e9es d&rsquo;Amazonie et de Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e \u2014 d\u00e9montrent une r\u00e9gularit\u00e9 chronologique saisissante :<\/p>\n<p>Avant l&rsquo;\u00e2ge de 3 ans et demi, l&rsquo;enfant baigne dans un <strong>r\u00e9alisme \u00e9pist\u00e9mique absolu<\/strong>. Interrog\u00e9 dans le cadre d&rsquo;un test de transfert inattendu, il commet immanquablement l&rsquo;erreur r\u00e9aliste, affirmant avec aplomb que Sally ira chercher sa bille l\u00e0 o\u00f9 elle repose mat\u00e9riellement en r\u00e9alit\u00e9. Pour le tout-petit, le monde mental et le monde physique se superposent sans couture : si lui-m\u00eame conna\u00eet la cachette secr\u00e8te de la bille, il lui para\u00eet ontologiquement impossible que Sally puisse ignorer cet \u00e9tat de fait fondamental. L&rsquo;esprit d&rsquo;autrui est spontan\u00e9ment synchronis\u00e9 avec son propre savoir direct.<\/p>\n<p>Entre 3 ans et 9 mois et 4 ans et 6 mois, une transition cognitive spectaculaire s&rsquo;op\u00e8re de mani\u00e8re quasiment ubiquitaire. Le taux de succ\u00e8s au test de Sally et Anne bondit brutalement pour franchir le seuil des 80 \u00e0 90 %. L&rsquo;enfant acquiert la r\u00e9v\u00e9lation m\u00e9tacognitive que l&rsquo;acc\u00e8s sensoriel fa\u00e7onne la connaissance (\u00ab Voir, c&rsquo;est savoir \u00bb), et qu&rsquo;en l&rsquo;absence de perception directe, un individu peut \u00eatre induit en erreur et agir sur la base d&rsquo;une illusion factuelle. Ce \u00ab tournant des 4 ans \u00bb constitue ainsi l&rsquo;une des bornes fondamentales de la trajectoire d\u00e9veloppementale humaine standard.<\/p>\n<h3>7.2 Th\u00e9orie de la th\u00e9orie (Theory-Theory) versus Th\u00e9orie de la simulation<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation de la dynamique cognitive soutenant ce basculement ontog\u00e9n\u00e9tique a polaris\u00e9 le monde acad\u00e9mique pendant deux d\u00e9cennies autour de deux th\u00e9ories concurrentes de la psychologie philosophique :<\/p>\n<p>Le courant de la <strong>Th\u00e9orie de la th\u00e9orie (Theory-Theory)<\/strong>, d\u00e9fendu ardemment par des chercheurs tels qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychology.berkeley.edu\/people\/alison-gopnik\">Alison Gopnik<\/a> et Henry Wellman, postule que le d\u00e9veloppement mentaliste de l&rsquo;enfant ob\u00e9it exactement aux m\u00eames lois \u00e9pist\u00e9miques que les r\u00e9volutions scientifiques d\u00e9crites par Thomas Kuhn. L&rsquo;enfant construirait de fa\u00e7on autonome un r\u00e9seau d&rsquo;hypoth\u00e8ses et de concepts explicatifs abstraits au sujet de l&rsquo;esprit. Confront\u00e9 \u00e0 une avalanche de contre-exemples et d&rsquo;anomalies empiriques durant ses interactions sociales quotidiennes (comportements inattendus, malentendus, erreurs d&rsquo;autrui), son mod\u00e8le na\u00eff initial fond\u00e9 sur le \u00ab d\u00e9sir seul \u00bb entrerait en crise \u00e9pist\u00e9mologique vers 3-4 ans, provoquant une restructuration globale de sa th\u00e9orie conceptuelle pour adopter un mod\u00e8le plus performant : le syst\u00e8me \u00ab d\u00e9sir-croyance \u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les partisans de la <strong>Th\u00e9orie de la simulation (Simulation Theory)<\/strong>, incarn\u00e9s par Alvin Goldman et Paul Harris, r\u00e9futent la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me th\u00e9orique abstrait et comput\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Selon eux, l&rsquo;enfant utilise son propre syst\u00e8me neuropsychologique int\u00e9rieur et son imagination motrice\/cognitive comme une maquette analogique. Pour pr\u00e9dire ce que fera Sally, l&rsquo;enfant ne ferait pas tourner un programme th\u00e9orique d\u00e9ductif ; il simulerait la situation subjective de Sally en se projetant lui-m\u00eame mentalement derri\u00e8re ses yeux, en \u00ab d\u00e9connectant \u00bb momentan\u00e9ment ses propres capteurs sensoriels actuels et en observant les d\u00e9cisions qui \u00e9mergent naturellement de sa propre machinerie psychologique mise en situation simul\u00e9e.<\/p>\n<h3>7.3 Th\u00e9orie de l&rsquo;esprit implicite et manifestations pr\u00e9verbales<\/h3>\n<p>Le consensus dogmatique entourant l&rsquo;apparition subite de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit aux alentours de 4 ans a toutefois \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment \u00e9branl\u00e9 au tournant du XXIe si\u00e8cle par l&rsquo;\u00e9mergence des technologies d&rsquo;oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>) et l&rsquo;analyse fine du regard chez le nourrisson pr\u00e9verbal. Dans une \u00e9tude r\u00e9volutionnaire publi\u00e9e en 2005 dans la revue <em>Science<\/em>, Kristine Onishi et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychology.illinois.edu\/directory\/profile\/r-baill\">Ren\u00e9e Baillargeon<\/a> ont \u00e9valu\u00e9 des nourrissons \u00e2g\u00e9s d&rsquo;\u00e0 peine 15 mois \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un paradigme de violation d&rsquo;attente.<\/p>\n<p>Dans ce protocole sans parole, les b\u00e9b\u00e9s regardaient un acteur manipuler un jouet qui changeait d&#8217;emplacement avec ou sans la pr\u00e9sence visuelle de l&rsquo;acteur. Les temps de fixation visuelle des nourrissons se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s significativement plus longs lorsque l&rsquo;acteur cherchait l&rsquo;objet \u00e0 son emplacement r\u00e9el plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 son emplacement pr\u00e9sum\u00e9 erron\u00e9. Puisque les nourrissons regardent plus longtemps les sc\u00e8nes violant leurs attentes causales, ces r\u00e9sultats sugg\u00e8rent qu&rsquo;ils anticipaient d\u00e9j\u00e0 spontan\u00e9ment que l&rsquo;acteur devait agir en accord avec sa fausse croyance, et ce d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;un an et quart.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes spectaculaires ont contraint les chercheurs \u00e0 th\u00e9oriser une architecture fonctionnelle de la mentalisation \u00e0 deux syst\u00e8mes distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 1 (Implicite et pr\u00e9coce) :<\/strong> Automatique, rapide, non r\u00e9flexif et ind\u00e9pendant du langage, il op\u00e9rerait d\u00e8s la premi\u00e8re enfance gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9canismes inn\u00e9s de pistage perceptivo-attentionnel d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 2 (Explicite et tardif) :<\/strong> Lent, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, verbalement m\u00e9di\u00e9 et d\u00e9pendant des fonctions ex\u00e9cutives, il ne parviendrait \u00e0 maturit\u00e9 que vers 4 ans pour permettre la verbalisation consciente mesur\u00e9e par le test classique de Sally et Anne. Les d\u00e9bats contemporains demeurent tr\u00e8s vifs quant \u00e0 la r\u00e9plicabilit\u00e9 exacte de certaines t\u00e2ches implicites chez le nourrisson.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>8. Critiques m\u00e9thodologiques et limites conceptuelles du paradigme<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;interf\u00e9rence des comp\u00e9tences linguistiques et syntaxiques<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son \u00e9l\u00e9gance reconnue, le test de Sally et Anne n&rsquo;a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 d&rsquo;importantes controverses d&rsquo;ordre m\u00e9thodologique. La premi\u00e8re critique majeure concerne l&rsquo;enchev\u00eatrement ind\u00e9m\u00ealable entre les habilet\u00e9s pures de mentalisation et les exigences linguistiques sous-jacentes \u00e0 la passation. Pour comprendre et r\u00e9soudre le dilemme pos\u00e9, le jeune enfant doit poss\u00e9der une ma\u00eetrise syntaxique sophistiqu\u00e9e de ce que les linguistes appellent la <strong>compl\u00e9mentation propositionnelle<\/strong> (ou ench\u00e2ssement syntaxique).<\/p>\n<p>Les travaux fondamentaux de la psycholinguiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.smith.edu\/academics\/faculty\/jill-de-villiers\">Jill de Villiers<\/a> ont d\u00e9montr\u00e9 que la structure linguistique formelle requise pour exprimer une fausse croyance (\u00ab Sally pense <em>que<\/em> la bille est dans le panier \u00bb) pr\u00e9sente une sp\u00e9cificit\u00e9 grammaticale unique : la proposition ench\u00e2ss\u00e9e (\u00ab la bille est dans le panier \u00bb) est mat\u00e9riellement fausse dans le monde r\u00e9el, mais la proposition matrice (\u00ab Sally pense que&#8230; \u00bb) demeure grammaticalement et s\u00e9mantiquement vraie dans sa totalit\u00e9. De Villiers a prouv\u00e9 que la ma\u00eetrise syntaxique de ces verbes d&rsquo;attitude propositionnelle \u00e0 compl\u00e9ment d&rsquo;objet phrastique conditionne et pr\u00e9dit directement la r\u00e9ussite au test de fausse croyance, y compris apr\u00e8s contr\u00f4le des comp\u00e9tences de vocabulaire g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Cette intrication fait peser un doute m\u00e9thodologique permanent : un enfant \u00e9chouant au test de Sally et Anne est-il v\u00e9ritablement aveugle aux \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui, ou \u00e9choue-t-il parce que son syst\u00e8me de d\u00e9codage syntaxique est trop immature pour naviguer dans l&rsquo;ench\u00e2ssement verbal requis par la consigne ? Ce risque de faux n\u00e9gatifs s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement aigu lors de l&rsquo;\u00e9valuation clinique d&rsquo;enfants porteurs de troubles s\u00e9v\u00e8res du langage, tels que les dysphasies d\u00e9veloppementales ou les troubles sp\u00e9cifiques du langage (TSL).<\/p>\n<h3>8.2 La charge ex\u00e9cutive et le r\u00f4le de l&rsquo;inhibition pr\u00e9frontale<\/h3>\n<p>La seconde contestation th\u00e9orique de grande envergure, port\u00e9e notamment par des chercheurs comme James Russell et Charlie Hughes, s&rsquo;attaque \u00e0 la dimension ex\u00e9cutive du paradigme. R\u00e9pondre correctement au test de Sally et Anne ne demande pas seulement de d\u00e9duire ce que pense Sally ; cela impose imp\u00e9rativement de surmonter et d&rsquo;inhiber ce que les neuropsychologues nomment une <strong>r\u00e9ponse pr\u00e9potente<\/strong>.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rimentateur demande \u00e0 l&rsquo;enfant \u00ab O\u00f9 Sally va-t-elle chercher sa bille ? \u00bb, la localisation r\u00e9elle de la bille (la bo\u00eete ferm\u00e9e d&rsquo;Anne) brille d&rsquo;une saillance perceptuelle et cognitive extraordinaire dans le cortex de l&rsquo;enfant. L&rsquo;enfant <em>sait<\/em> o\u00f9 est la bille. Cette connaissance factuelle exerce une attraction irr\u00e9sistible sur son syst\u00e8me moteur et d\u00e9cisionnel. Pour pouvoir pointer le panier d&rsquo;osier (qui est pourtant vide), le cortex pr\u00e9frontal de l&rsquo;enfant doit d\u00e9ployer un contr\u00f4le inhibiteur extr\u00eamement robuste afin de supprimer la tendance automatique \u00e0 d\u00e9signer l&#8217;emplacement physiquement gratifiant o\u00f9 l&rsquo;objet repose v\u00e9ritablement.<\/p>\n<p>De fait, des corr\u00e9lations empiriques massives ont \u00e9t\u00e9 mises au jour entre les performances des enfants aux t\u00e2ches d&rsquo;inhibition classique (comme le test du <em>Stroop jour-nuit<\/em> ou la t\u00e2che de <em>tri de cartes dimensionnel flexible<\/em> &#8211; DCCS) et leurs scores \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de Sally et Anne. L&rsquo;\u00e9chec des enfants autistes ou des enfants neurotypiques de 3 ans pourrait d\u00e8s lors r\u00e9sulter non pas d&rsquo;une absence m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle en tant que telle, mais d&rsquo;une immaturit\u00e9 ou d&rsquo;une d\u00e9faillance du contr\u00f4le ex\u00e9cutif pr\u00e9frontal, rendant le sujet incapable de museler la saillance de la r\u00e9alit\u00e9 objective.<\/p>\n<h3>8.3 Validit\u00e9 \u00e9cologique et limites d&rsquo;extrapolation sociale<\/h3>\n<p>Enfin, une critique \u00e9pist\u00e9mologique croissante cible la validit\u00e9 \u00e9cologique du dispositif exp\u00e9rimental de 1985. La mise en sc\u00e8ne mettant en jeu deux poup\u00e9es de tissu ou de plastique dans un cadre de laboratoire \u00e9pur\u00e9 et ralenti constitue une abstraction artificielle radicalement \u00e9loign\u00e9e de la fluidit\u00e9 chaotique et multidimensionnelle de la vie sociale authentique :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans l&rsquo;exp\u00e9rience de laboratoire, le temps est suspendu : l&rsquo;enfant a tout loisir d&rsquo;examiner la sc\u00e8ne de mani\u00e8re statique, les intentions des personnages sont univoques et le probl\u00e8me pos\u00e9 s&rsquo;apparente \u00e0 une \u00e9nigme logique \u00ab froide \u00bb.<\/li>\n<li>Dans les interactions sociales naturelles de la vie courante, la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit op\u00e8re en temps r\u00e9el, sous une contrainte temporelle de quelques millisecondes, au milieu d&rsquo;un flot continu de signaux \u00e9motionnels faciaux, d&rsquo;inflexions vocales subtiles, de contextes culturels partag\u00e9s et d&rsquo;enjeux affectifs \u00ab chauds \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette discordance \u00e9cologique explique le paradoxe clinique frappant observ\u00e9 chez de nombreux adolescents et adultes autistes de haut niveau ou pr\u00e9sentant un syndrome d&rsquo;Asperger : bien qu&rsquo;ils triomphent sans la moindre difficult\u00e9 des t\u00e2ches formelles de fausse croyance de Sally et Anne gr\u00e2ce \u00e0 des strat\u00e9gies analytiques compensatoires apprises de mani\u00e8re explicite, ils continuent de manifester une d\u00e9sorientation massive et un \u00e9puisement cognitif profond lorsqu&rsquo;ils sont immerg\u00e9s dans le flux informel, rapide et implicite d&rsquo;une conversation sociale ordinaire.<\/p>\n<h2>9. \u00c9volutions paradigmatiques : Variantes et successeurs de Sally et Anne<\/h2>\n<h3>9.1 La t\u00e2che de la bo\u00eete trompeuse (\u00ab Bo\u00eete de Smarties \u00bb)<\/h3>\n<p>Face aux questionnements soulev\u00e9s par la manipulation spatiale du test de Sally et Anne, Josef Perner, Susan Leekam et Heinz Wimmer ont con\u00e7u en 1987 un paradigme alternatif d&rsquo;une puissance exp\u00e9rimentale remarquable : la t\u00e2che de la <strong>bo\u00eete trompeuse<\/strong>, universellement connue sous le nom de test de la bo\u00eete de Smarties (ou t\u00e2che de fausse croyance sur l&rsquo;identit\u00e9\/le contenu) :<\/p>\n<p>Le dispositif consiste \u00e0 pr\u00e9senter \u00e0 l&rsquo;enfant un emballage commercial standard et hautement familier \u2014 par exemple une bo\u00eete cylindrique de bonbons au chocolat de marque Smarties. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pose \u00e0 l&rsquo;enfant la question canonique : \u00ab Qu&rsquo;y a-t-il \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette bo\u00eete ? \u00bb. L&rsquo;enfant r\u00e9pond invariablement \u00ab Des bonbons ! \u00bb (ou \u00ab Des Smarties \u00bb). L&rsquo;exp\u00e9rimentateur ouvre alors solennellement la bo\u00eete devant lui, r\u00e9v\u00e9lant qu&rsquo;elle ne contient aucun chocolat, mais un objet tout \u00e0 fait incongru : un banal crayon de papier. La bo\u00eete est ensuite referm\u00e9e.<\/p>\n<p>Deux questions critiques sont alors administr\u00e9es au jeune participant :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La croyance d&rsquo;autrui :<\/strong> \u00ab Quand ton ami Michel entrera dans la pi\u00e8ce tout \u00e0 l&rsquo;heure, et qu&rsquo;on lui montrera cette bo\u00eete ferm\u00e9e, que va-t-il penser qu&rsquo;il y a dedans ? \u00bb<\/li>\n<li><strong>Sa propre croyance pass\u00e9e :<\/strong> \u00ab Et toi, tout \u00e0 l&rsquo;heure, avant qu&rsquo;on ne l&rsquo;ouvre, que pensais-tu qu&rsquo;il y avait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ? \u00bb<\/li>\n<\/ol>\n<p>Les r\u00e9sultats chez l&rsquo;enfant typique de 3 ans et chez l&rsquo;enfant autiste sont d&rsquo;une stup\u00e9fiante similitude avec le test de Sally et Anne : non seulement ils affirment que le camarade pensera trouver \u00ab un crayon \u00bb, mais ils soutiennent avec une assurance d\u00e9sarmante qu&rsquo;eux-m\u00eames ont toujours su et affirm\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but que la bo\u00eete contenait un crayon ! Cette \u00e9preuve apporte la d\u00e9monstration d\u00e9cisive que le d\u00e9ficit ne concerne pas simplement la projection vers autrui, mais la capacit\u00e9 m\u00eame \u00e0 concevoir ses <strong>propres \u00e9tats mentaux ant\u00e9rieurs<\/strong> une fois que ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 contredits par une nouvelle information perceptive.<\/p>\n<h3>9.2 Les \u00e9preuves de fausse croyance de second ordre (John et Mary)<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9valuer la trajectoire d\u00e9veloppementale de la mentalisation au-del\u00e0 du palier charni\u00e8re des 4 ans et d&rsquo;explorer les comp\u00e9tences des enfants plus \u00e2g\u00e9s ou des populations cliniques mod\u00e9r\u00e9ment atteintes, Josef Perner et Heinz Wimmer ont mis au point en 1985 la t\u00e2che dite du \u00ab camion de glaces \u00bb (mettant en sc\u00e8ne les personnages de John et Mary), destin\u00e9e \u00e0 tester les fausses croyances de <strong>second ordre<\/strong> :<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario relate l&rsquo;histoire de John et Mary qui jouent dans un parc public. Ils voient le camion du marchand de glaces stationn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. Mary d\u00e9sire acheter une glace, mais n&rsquo;a pas d&rsquo;argent sur elle ; le glacier la rassure en lui affirmant qu&rsquo;il restera au parc tout l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Mary part chez elle chercher ses pi\u00e8ces de monnaie. Peu apr\u00e8s son d\u00e9part, le glacier change inopin\u00e9ment d&rsquo;avis : il annonce \u00e0 John qu&rsquo;il d\u00e9m\u00e9nage son camion vers l&rsquo;\u00e9glise de la ville car les ventes y sont plus prometteuses. Le glacier s&rsquo;en va. Cependant, sur la route de l&rsquo;\u00e9glise, le glacier croise fortuitement Mary dans la rue, et lui annonce directement : \u00ab J&rsquo;ai chang\u00e9 d&#8217;emplacement, je m&rsquo;installe pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9glise \u00bb. Mary prend note de l&rsquo;information. John, rest\u00e9 au parc, ignore totalement cette rencontre de rue impromptue.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la sayn\u00e8te, John rentre chez Mary ; la m\u00e8re de cette derni\u00e8re lui apprend que Mary est sortie s&rsquo;acheter une glace. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pose alors la question critique de second ordre \u00e0 l&rsquo;enfant :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab O\u00f9 John pense-t-il que Mary est all\u00e9e acheter sa glace ? \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour triompher de cette \u00e9preuve, l&rsquo;enfant ne doit pas se demander o\u00f9 Mary est r\u00e9ellement all\u00e9e (l&rsquo;\u00e9glise), ni m\u00eame o\u00f9 Mary croit que le glacier se trouve (l&rsquo;\u00e9glise), mais ce que <em>John croit<\/em> que Mary croit (le parc, puisque John ignore que Mary a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e du d\u00e9m\u00e9nagement). Cette architecture m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle r\u00e9cursive (\u00ab <em>A pense que B croit que&#8230;<\/em> \u00bb) s&rsquo;av\u00e8re accessible vers l&rsquo;\u00e2ge de 6-7 ans chez l&rsquo;enfant sain, mais provoque un \u00e9croulement s\u00e9lectif chez les enfants autistes plus \u00e2g\u00e9s et sans retard mental (autisme de haut niveau), r\u00e9v\u00e9lant la persistance d&rsquo;une fragilit\u00e9 computationnelle d\u00e8s que la cha\u00eene d&rsquo;ench\u00e2ssement s&rsquo;intensifie.<\/p>\n<h3>9.3 Les \u00e9valuations avanc\u00e9es de la cognition sociale adulte<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer l&rsquo;effet plafond spectaculaire rencontr\u00e9 chez les adolescents et adultes autistes de haut niveau ou pr\u00e9sentant un syndrome d&rsquo;Asperger confront\u00e9s aux tests de Sally-Anne ou de second ordre, la psychologie cognitive moderne a d\u00fb concevoir des batteries d&rsquo;\u00e9valuation dites \u00ab avanc\u00e9es \u00bb de la cognition sociale :<\/p>\n<p>Le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.autismresearchcentre.com\/tests\/eyes-test-adult\/\">Reading the Mind in the Eyes Test (RMET)<\/a>, con\u00e7u par Simon Baron-Cohen en 1997 et r\u00e9vis\u00e9 en 2001, constitue l&rsquo;\u00e9talon d&rsquo;or de ces \u00e9valuations subtiles. L&rsquo;\u00e9preuve pr\u00e9sente au sujet 36 photographies en noir et blanc cadr\u00e9es exclusivement sur la r\u00e9gion p\u00e9riorbitaire (les yeux et les sourcils) d&rsquo;acteurs masculins et f\u00e9minins. Pour chaque clich\u00e9, le participant doit choisir parmi quatre descripteurs mentaux complexes (ex. : <em>inquiet, insistant, pensif, provocateur<\/em>) celui qui caract\u00e9rise le mieux l&rsquo;\u00e9tat interne de la personne observ\u00e9e. Cette t\u00e2che supprime tout raisonnement logico-d\u00e9ductif froid pour solliciter l&rsquo;attribution intuitive et instantan\u00e9e d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;esprit \u00e0 partir d&rsquo;indices visuels morphologiques fins.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame veine, le <strong>Faux Pas Recognition Test<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9 par Baron-Cohen, O&rsquo;Riordan, Stone, Jones et Plaisted en 1999 confronte le sujet \u00e0 des vignettes narratives au sein desquelles un protagoniste commet une maladresse verbale involontaire en r\u00e9v\u00e9lant une information g\u00eanante sans r\u00e9aliser qu&rsquo;il blesse la sensibilit\u00e9 de son interlocuteur. L&rsquo;\u00e9preuve exige \u00e0 la fois un d\u00e9codage \u00e9pist\u00e9mique (comprendre que le locuteur ne savait pas qu&rsquo;il commettait une b\u00e9vue) et un d\u00e9codage empathique affectif (mesurer le sentiment de malaise subi par la victime du faux pas).<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9veloppement d&rsquo;outils vid\u00e9o dynamiques plus r\u00e9cents \u2014 tels que les <em>Strange Stories<\/em> de Francesca Happ\u00e9 ou le <em>Movie for the Assessment of Social Cognition<\/em> (MASC) con\u00e7u par Isabel Dziobek \u2014 a d\u00e9finitivement ancr\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit adulte dans des cin\u00e9matiques naturalistes, o\u00f9 les personnages interagissent au cours d&rsquo;un d\u00eener film\u00e9, m\u00ealant s\u00e9duction, non-dits, trahison et jeux de pouvoir sous-jacents.<\/p>\n<h2>10. Corr\u00e9lats neurobiologiques et bases neurales de la fausse croyance<\/h2>\n<h3>10.1 Le r\u00f4le pivot de la jonction temporo-pari\u00e9tale droite (rTPJ)<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et au cours des ann\u00e9es 2000 a permis de transposer le paradigme de Sally et Anne du divan exp\u00e9rimental aux scanners de neuro-imagerie, cartographiant avec une pr\u00e9cision anatomique remarquable les circuits c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant le traitement des croyances d&rsquo;autrui. Au sein de ce vaste r\u00e9seau distribu\u00e9 de la mentalisation, une structure neuroanatomique \u00e9merge comme le pivot fonctionnel absolu : la <strong>jonction temporo-pari\u00e9tale droite (rTPJ &#8211; <em>right Temporo-Parietal Junction<\/em>)<\/strong>.<\/p>\n<p>Les travaux pionniers conduits par la neuroscientifique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/bcs.mit.edu\/directory\/rebecca-saxe\">Rebecca Saxe<\/a> au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont apport\u00e9 la preuve magistrale d&rsquo;une hypersp\u00e9cialisation fonctionnelle de cette r\u00e9gion situ\u00e9e au confluent du lobe temporal post\u00e9rieur et du lobe pari\u00e9tal inf\u00e9rieur. En soumettant des sujets adultes \u00e0 des dizaines d&rsquo;histoires textuelles contrast\u00e9es, Saxe et ses collaborateurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la rTPJ s&rsquo;active de mani\u00e8re foudroyante et quasi exclusive lorsque l&rsquo;individu calcule les pens\u00e9es ou les fausses croyances d&rsquo;un personnage, demeurant silencieuse lors de la lecture d&rsquo;histoires d\u00e9crivant des \u00e9tats physiques complexes, des photographies caduques ou des sensations corporelles douloureuses.<\/p>\n<p>Pour asseoir de fa\u00e7on causale (et non plus simplement corr\u00e9lative) le r\u00f4le de cette structure, des \u00e9quipes de recherche ont eu recours \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hopkinsmedicine.org\/health\/treatment-tests-and-therapies\/transcranial-magnetic-stimulation\">stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS)<\/a> afin d&rsquo;inhiber temporairement l&rsquo;excitabilit\u00e9 corticale de la rTPJ droite chez des volontaires sains. Les r\u00e9sultats ont \u00e9t\u00e9 spectaculaires : sous l&rsquo;effet de l&rsquo;inactivation focale de la rTPJ, les sujets normaux perdaient leur capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer la fausse croyance d&rsquo;un individu pour \u00e9valuer la moralit\u00e9 de ses actes, jugeant une tentative d&#8217;empoisonnement involontaire (croire de bonne foi que du poison est du sucre) de fa\u00e7on purement cons\u00e9quentialiste et factuelle, de la m\u00eame mani\u00e8re que des enfants de 3 ans ou des individus autistes.<\/p>\n<h3>10.2 Le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC) et le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut<\/h3>\n<p>La jonction temporo-pari\u00e9tale droite ne travaille cependant pas en vase clos ; elle constitue l&rsquo;un des n\u0153uds d&rsquo;interconnexion majeurs d&rsquo;un macro-r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral hautement coordonn\u00e9 : le <strong>r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/strong>, qui chevauche de mani\u00e8re substantielle l&rsquo;architecture du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2266590\/\">r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (Default Mode Network &#8211; DMN)<\/a>. Parmi les autres structures cl\u00e9s de cette constellation neurofonctionnelle figurent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC) :<\/strong> Subdivis\u00e9 en ses composantes dorsom\u00e9diale et ventrom\u00e9diale, le mPFC joue un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l&rsquo;int\u00e9gration holistique des perspectives d&rsquo;autrui, la comparaison r\u00e9flexive entre soi et autrui, et le jugement moral fond\u00e9 sur les intentions. C&rsquo;est le mPFC qui conf\u00e8re une coloration socio-\u00e9motionnelle et motivationnelle aux calculs \u00e9pist\u00e9miques bruts effectu\u00e9s par la TPJ.<\/li>\n<li><strong>Le pr\u00e9cun\u00e9us \/ cortex cingulaire post\u00e9rieur :<\/strong> Cette r\u00e9gion m\u00e9diane pari\u00e9tale assure l&rsquo;acc\u00e8s aux souvenirs autobiographiques et soutient la construction d&rsquo;images mentales spatialis\u00e9es dans lesquelles l&rsquo;observateur projette des personnages au sein d&rsquo;une sc\u00e8ne narrative.<\/li>\n<li><strong>Les sillons temporaux sup\u00e9rieurs (STS) :<\/strong> Le STS bilat\u00e9ral est intimement impliqu\u00e9 dans la d\u00e9tection et l&rsquo;analyse cin\u00e9matique des mouvements biologiques intentionnels, d\u00e9codant la direction du regard d&rsquo;autrui, l&rsquo;orientation de sa t\u00eate et la fluidit\u00e9 des gestes manuels orient\u00e9s vers un but.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie fonctionnelle men\u00e9es aupr\u00e8s de populations autistes ont constamment mis au jour des profils d&rsquo;activation et de connectivit\u00e9 atypiques au sein de ce r\u00e9seau. Lors de t\u00e2ches de mentalisation, les sujets autistes pr\u00e9sentent une hypoactivation r\u00e9currente de la rTPJ et du mPFC, doubl\u00e9e d&rsquo;une sous-connectivit\u00e9 fonctionnelle \u00e0 longue distance reliant ces structures fronto-temporo-pari\u00e9tales, illustrant sur le plan neurobiologique la rupture du couplage m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel conceptualis\u00e9 par Baron-Cohen et ses coll\u00e8gues.<\/p>\n<h3>10.3 Syst\u00e8me des neurones miroirs versus r\u00e9seau de la mentalisation<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension neuroscientifique contemporaine des dynamiques de socialisation exige d&rsquo;\u00e9tablir une clarification anatomique et computationnelle fondamentale entre deux syst\u00e8mes souvent amalgam\u00e9s par le grand public : le <strong>syst\u00e8me des neurones miroirs (MNS &#8211; <em>Mirror Neuron System<\/em>)<\/strong> et le <strong>r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (ToMN &#8211; <em>Theory of Mind Network<\/em>)<\/strong> :<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me des neurones miroirs, initialement mis au jour par Giacomo Rizzolatti et son \u00e9quipe de Parme dans le cortex pr\u00e9moteur ventral et le lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur du macaque, repr\u00e9sente un m\u00e9canisme d&rsquo;appariement direct entre l&rsquo;action motrice observ\u00e9e et l&rsquo;action ex\u00e9cut\u00e9e. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une machinerie dite \u00ab r\u00e9sonante \u00bb ou incarn\u00e9e : voir quelqu&rsquo;un saisir une tasse active imm\u00e9diatement dans le cerveau du t\u00e9moin les circuits moteurs pr\u00e9moteurs r\u00e9gissant la pr\u00e9hension manuelle. C&rsquo;est une compr\u00e9hension de bas niveau, automatique, sensorimotrice et corporelle.<\/p>\n<p>Le r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, articul\u00e9 autour de la rTPJ et du mPFC, op\u00e8re \u00e0 un niveau cognitif incomparablement plus abstrait et d\u00e9sincarn\u00e9. Comprendre la fausse croyance de Sally ne repose sur aucune simulation motrice directe : Sally ne bouge pas, elle est absente de la pi\u00e8ce au moment du transfert. L&rsquo;enfant doit manipuler des propositions logiques et des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques invisibles. Il n&rsquo;existe aucun chevauchement anatomique strict entre le r\u00e9seau miroir pr\u00e9moteur et les circuits de la ToM. Les neurosciences cognitives modernes adoptent aujourd&rsquo;hui un mod\u00e8le hi\u00e9rarchique int\u00e9gr\u00e9 : le syst\u00e8me des neurones miroirs assure un d\u00e9codage perceptivo-moteur rapide des gestes corporels (traitement ascendant ou <em>bottom-up<\/em>), dont les informations sont ensuite relay\u00e9es et transmises au r\u00e9seau de la mentalisation pour inf\u00e9rer les croyances, les motivations cach\u00e9es et les v\u00e9rit\u00e9s propositionnelles des agents sociaux (traitement descendant ou <em>top-down<\/em>).<\/p>\n<h2>11. Implications cliniques, diagnostiques et \u00e9ducatives<\/h2>\n<h3>11.1 Int\u00e9gration du d\u00e9pistage de la mentalisation dans les outils cliniques<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage clinique de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1985 s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire par une refonte compl\u00e8te des instruments d&rsquo;\u00e9valuation et de d\u00e9pistage pr\u00e9coce de l&rsquo;autisme \u00e0 travers le monde. Les chercheurs ont compris que les pr\u00e9curseurs comportementaux de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit se manifestaient bien avant l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans, sous la forme d&rsquo;interactions communicatives non verbales triadiques d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 12 \u00e0 18 mois.<\/p>\n<p>Cette translation clinique a conduit Simon Baron-Cohen et ses collaborateurs \u00e0 d\u00e9velopper d\u00e8s 1992 le premier outil de d\u00e9pistage pr\u00e9coce valid\u00e9 en population g\u00e9n\u00e9rale : la <strong>Checklist for Autism in Toddlers (CHAT)<\/strong>, ult\u00e9rieurement enrichie et modernis\u00e9e sous la forme du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mchatscreen.com\/\">M-CHAT<\/a> (<em>Modified Checklist for Autism in Toddlers<\/em>). Les items cardinaux du CHAT \u00e9valuent directement les pr\u00e9curseurs cl\u00e9s formalis\u00e9s par le mod\u00e8le du ToMM :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le pointage proto-d\u00e9claratif :<\/strong> L&rsquo;enfant utilise-t-il son index non pas pour r\u00e9clamer un objet utilitaire (pointage proto-imp\u00e9ratif : \u00ab Donne-moi \u00e7a \u00bb), mais dans le but pur de diriger l&rsquo;attention mentale de l&rsquo;adulte vers un centre d&rsquo;int\u00e9r\u00eat commun (\u00ab Regarde cet oiseau, partage ma surprise \u00bb) ?<\/li>\n<li><strong>Le suivi du regard (<em>Gaze Following<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;enfant tourne-t-il spontan\u00e9ment les yeux et la t\u00eate dans la direction exacte o\u00f9 l&rsquo;examinateur porte son regard ?<\/li>\n<li><strong>Le jeu de faire-semblant symbolique :<\/strong> L&rsquo;enfant utilise-t-il spontan\u00e9ment une d\u00eenette miniature pour simuler qu&rsquo;il boit dans une tasse vide ou faire semblant d&rsquo;alimenter une peluche ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;absence conjointe de ces trois comportements sentinelles \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 18 mois constitue aujourd&rsquo;hui l&rsquo;alerte statistique la plus robuste d&rsquo;un risque \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;autisme, d\u00e9clenchant l&rsquo;orientation imm\u00e9diate vers des bilans diagnostiques approfondis \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;instruments standardis\u00e9s d&rsquo;or comme l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wpspublish.com\/ados-2-autism-diagnostic-observation-schedule-second-edition\">ADOS-2 (Autism Diagnostic Observation Schedule)<\/a> et l&rsquo;ADI-R.<\/p>\n<h3>11.2 Programmes de rem\u00e9diation cognitive et d&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la ToM<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte d&rsquo;un d\u00e9ficit exp\u00e9rimentalement quantifiable a imm\u00e9diatement suscit\u00e9 l&rsquo;espoir de concevoir des protocoles d&rsquo;intervention neuropsychologique destin\u00e9s \u00e0 \u00ab enseigner \u00bb la mentalisation aux enfants autistes. D\u00e8s les ann\u00e9es 1990, des cliniciennes et chercheuses pionni\u00e8res comme Patricia Howlin, Simon Baron-Cohen et Julie Hadwin ont d\u00e9velopp\u00e9 des curriculums didactiques structur\u00e9s visant l&rsquo;entra\u00eenement direct des composantes de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Ces m\u00e9thodes utilisent des supports visuels d\u00e9compos\u00e9s pas \u00e0 pas, enseignant explicitement \u00e0 l&rsquo;enfant \u00e0 :<\/p>\n<ol>\n<li>Distinguer les photographies physiques des images mentales int\u00e9rieures.<\/li>\n<li>Comprendre le principe fondamental selon lequel \u00ab l&rsquo;acc\u00e8s visuel d\u00e9termine la connaissance \u00bb \u00e0 travers des jeux de cache-cache instrument\u00e9s.<\/li>\n<li>Manipuler des bulles de pens\u00e9e graphiques (<em>Thought Bubbles<\/em>) dessin\u00e9es au-dessus de la t\u00eate des personnages pour mat\u00e9rialiser visuellement leurs repr\u00e9sentations invisibles et les dissocier du monde r\u00e9el.<\/li>\n<li>Utiliser la m\u00e9thode mondialement renomm\u00e9e des <strong>Sc\u00e9narios Sociaux (Social Stories)<\/strong> formalis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/carolgraysocialstories.com\/\">Carol Gray<\/a>, qui explicite par \u00e9crit et sous forme illustr\u00e9e les pens\u00e9es, les attentes implicites et les ressentis des tiers au cours de situations sociales probl\u00e9matiques (ex. : faire la queue \u00e0 la cantine, accepter un changement de programme).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cependant, l&rsquo;analyse m\u00e9trologique et clinique rigoureuse de ces programmes de rem\u00e9diation a mis en \u00e9vidence une limite majeure : la question de la <strong>g\u00e9n\u00e9ralisation<\/strong>. Si les enfants autistes parviennent avec succ\u00e8s \u00e0 r\u00e9ussir les exercices entra\u00een\u00e9s et les t\u00e2ches de Sally et Anne sur papier apr\u00e8s quelques semaines de th\u00e9rapie cognitive, ces habilet\u00e9s demeurent la plupart du temps \u00ab encapsul\u00e9es \u00bb. D\u00e8s qu&rsquo;ils sont confront\u00e9s \u00e0 la cour de r\u00e9cr\u00e9ation ou \u00e0 des interactions informelles dynamiques et impr\u00e9visibles, les b\u00e9n\u00e9fices th\u00e9rapeutiques peinent \u00e0 se transf\u00e9rer spontan\u00e9ment, confirmant la diff\u00e9rence irr\u00e9ductible entre un algorithme d\u00e9ductif appris consciemment et un m\u00e9canisme neurocognitif intuitif incarn\u00e9.<\/p>\n<h3>11.3 Adaptations p\u00e9dagogiques et am\u00e9nagement de l&rsquo;environnement<\/h3>\n<p>Face aux \u00e9cueils de la rem\u00e9diation cognitive pure, la communaut\u00e9 \u00e9ducative et m\u00e9dicosociale contemporaine a r\u00e9orient\u00e9 ses priorit\u00e9s d&rsquo;action vers l&rsquo;adaptation ergonomique, communicative et environnementale du milieu de vie des personnes autistes. Puisque l&rsquo;acc\u00e8s intuitif aux \u00e9tats mentaux est alt\u00e9r\u00e9, la charge d&rsquo;adaptation ne doit pas reposer uniquement sur la personne en situation de handicap, mais sur son entourage relationnel et institutionnel :<\/p>\n<p>En milieu scolaire et professionnel, cette approche impose une <strong>litt\u00e9ralisation scrupuleuse des consignes<\/strong>. L&rsquo;enseignant ou l&#8217;employeur doit proscrire absolument les sous-entendus, les tournures ironiques, les m\u00e9taphores n\u00e9buleuses et les formulations interrogatives indirectes. Au lieu de demander : \u00ab Est-ce que tout le monde peut se calmer ? \u00bb, la consigne pragmatique efficace sera : \u00ab Taisez-vous et asseyez-vous sur votre chaise \u00bb. La pr\u00e9visibilit\u00e9 devient le ma\u00eetre-mot : chaque transition, chaque modification d&#8217;emploi du temps doit \u00eatre verbalis\u00e9e et anticip\u00e9e pour \u00e9viter les crises d&rsquo;angoisse massives induites par l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;inf\u00e9rer les intentions d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le recours syst\u00e9matique \u00e0 des supports visuels permanents (tableaux s\u00e9quentiels d&rsquo;activit\u00e9s, pictogrammes de consignes, plannings d\u00e9compos\u00e9s) permet d&rsquo;externaliser la m\u00e9moire de travail et d&rsquo;offrir une armature mat\u00e9rielle stable. La sensibilisation active des pairs neurotypiques \u2014 en leur expliquant que le camarade autiste n&rsquo;est ni insolent, ni insensible, mais qu&rsquo;il traite les flux d&rsquo;informations selon une grammaire cognitive diff\u00e9rente \u2014 s&rsquo;av\u00e8re l&rsquo;un des leviers les plus puissants pour pr\u00e9venir le harc\u00e8lement scolaire et b\u00e2tir une v\u00e9ritable \u00e9cole inclusive.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage th\u00e9orique et perspectives contemporaines des travaux de 1985<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;\u00e9volution des mod\u00e8les de Simon Baron-Cohen : la th\u00e9orie empathisation-syst\u00e9matisation<\/h3>\n<p>Au cours des quatre d\u00e9cennies qui ont suivi l&rsquo;exp\u00e9rience princeps de 1985, les cadres conceptuels ont consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9. Simon Baron-Cohen a lui-m\u00eame reconnu les limites d&rsquo;un mod\u00e8le unipolaire centr\u00e9 exclusivement sur le d\u00e9ficit cognitif de fausse croyance. \u00c0 partir de 2002, il a d\u00e9velopp\u00e9 la th\u00e9orie bidimensionnelle de l&rsquo;<strong>Empathisation-Syst\u00e9matisation (E-S Theory)<\/strong> :<\/p>\n<p>Ce nouveau mod\u00e8le appr\u00e9hende la cognition humaine selon deux vecteurs psychologiques orthogonaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Empathisation (E) :<\/strong> la pulsion \u00e0 identifier les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui et \u00e0 y r\u00e9pondre par une \u00e9motion appropri\u00e9e. Baron-Cohen y distingue rigoureusement l&rsquo;<em>empathie cognitive<\/em> (la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, d\u00e9ficitaire dans l&rsquo;autisme) de l&rsquo;<em>empathie affective<\/em> ou compassionnelle (la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sonner avec la d\u00e9tresse de l&rsquo;autre et \u00e0 s&rsquo;en soucier, laquelle demeure g\u00e9n\u00e9ralement intacte chez les personnes autistes, \u00e0 rebours des profils psychopathiques).<\/li>\n<li><strong>La Syst\u00e9matisation (S) :<\/strong> la pulsion \u00e0 analyser, concevoir et pr\u00e9dire le comportement de syst\u00e8mes m\u00e9caniques, abstraits ou naturels r\u00e9gis par des r\u00e8gles d\u00e9terministes r\u00e9guli\u00e8res (informatique, m\u00e9canique, math\u00e9matiques, classification taxonomique, musique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans cette perspective th\u00e9orique, l&rsquo;autisme est red\u00e9fini non plus comme une pure \u00ab c\u00e9cit\u00e9 \u00bb, mais comme un profil neuropsychologique caract\u00e9ris\u00e9 par une dissociation marqu\u00e9e : un niveau d&#8217;empathie cognitive inf\u00e9rieur \u00e0 la moyenne clinique associ\u00e9 \u00e0 un niveau de syst\u00e9matisation exceptionnellement d\u00e9velopp\u00e9 (hypoth\u00e8se de l&rsquo;<em>hyper-syst\u00e9matisation<\/em>). Baron-Cohen a prolong\u00e9 cette mod\u00e9lisation par sa th\u00e9orie du \u00ab cerveau masculin extr\u00eame \u00bb (<em>Extreme Male Brain Theory<\/em>), reliant ces profils cognitifs \u00e0 l&rsquo;influence \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et biologique de taux \u00e9lev\u00e9s de testost\u00e9rone f\u0153tale pr\u00e9natale durant les fen\u00eatres critiques du d\u00e9veloppement embryonnaire.<\/p>\n<h3>12.2 Les r\u00e9\u00e9valuations d&rsquo;Uta Frith et le paradigme du cerveau pr\u00e9dictif<\/h3>\n<p>Pour sa part, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frithmind.org\/\">Uta Frith<\/a>, en collaboration avec Chris Frith et les th\u00e9oriciens de la neurobiologie th\u00e9orique computationnelle comme Karl Friston, a profond\u00e9ment refondu la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;aune du paradigme contemporain du <strong>codage pr\u00e9dictif (Predictive Coding)<\/strong> et du principe de l&rsquo;\u00e9nergie libre :<\/p>\n<p>Selon cette conception r\u00e9volutionnaire de la cognition moderne, le cerveau n&rsquo;est pas un r\u00e9cepteur passif qui d\u00e9code des stimuli sensoriels entrants pour ensuite ex\u00e9cuter des inf\u00e9rences logiques. Le cerveau est une machine bay\u00e9sienne pr\u00e9dictive active : il g\u00e9n\u00e8re en permanence des mod\u00e8les descendants du monde (<em>priors<\/em>) et projette des pr\u00e9dictions sur ce qu&rsquo;il s&rsquo;attend \u00e0 percevoir. L&rsquo;appareil sensoriel ne sert qu&rsquo;\u00e0 mesurer les \u00e9carts entre la r\u00e9alit\u00e9 et la pr\u00e9diction, produisant des \u00ab erreurs de pr\u00e9diction \u00bb (<em>prediction errors<\/em>) utilis\u00e9es en retour pour ajuster les mod\u00e8les internes.<\/p>\n<p>Dans ce cadre computationnel \u00e9l\u00e9gant, la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et la compr\u00e9hension de la fausse croyance sont r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es comme des prouesses de calibrage probabiliste partag\u00e9. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 humaine consiste \u00e0 aligner nos pr\u00e9dictions bay\u00e9siennes sur celles des autres. Chez la personne autiste, le trouble ne r\u00e9sulterait pas de l&rsquo;absence d&rsquo;un module ToMM myst\u00e9rieusement manquant, mais d&rsquo;une anomalie neurobiologique fondamentale dans la <strong>pond\u00e9ration de la pr\u00e9cision des erreurs de pr\u00e9diction sensorielle<\/strong> (th\u00e9orie HIPPEA &#8211; <em>High Inflexible Precision of Prediction Errors in Autism<\/em>). En accordant un poids statistique excessif \u00e0 chaque infime variation perceptive brute, le cerveau autiste se trouverait satur\u00e9 par les d\u00e9tails sensoriels de bas niveau, l&#8217;emp\u00eachant de stabiliser les abstractions pr\u00e9dictives de haut niveau n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;attribution fluide et intuitive d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;esprit \u00e0 autrui.<\/p>\n<h3>12.3 Le statut \u00e9pist\u00e9mologique du test de Sally et Anne au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Pr\u00e8s de quarante ans apr\u00e8s sa parution, le protocole exp\u00e9rimental con\u00e7u par Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith en 1985 conserve un statut mythique dans les annales de la psychologie scientifique contemporaine. Class\u00e9 parmi les travaux les plus abondamment cit\u00e9s de l&rsquo;histoire des sciences du comportement, l&rsquo;article de <em>Cognition<\/em> a ouvert des avenues de recherche consid\u00e9rables qui s&rsquo;\u00e9tendent aujourd&rsquo;hui bien au-del\u00e0 de l&rsquo;enfance et de la psychiatrie : des neurosciences sociales computationnelles \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle (o\u00f9 la conception d&rsquo;agents conversationnels autonomes et de robots sociaux capables d&rsquo;inf\u00e9rer la fausse croyance de l&rsquo;humain constitue le nouveau Graal technologique), en passant par l&rsquo;arch\u00e9ologie cognitive et la pal\u00e9oanthropologie s&rsquo;interrogeant sur l&rsquo;\u00e9mergence de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation chez l&rsquo;homme de N\u00e9andertal et l&rsquo;Homo sapiens.<\/p>\n<p>Cependant, le statut \u00e9pist\u00e9mologique du test de Sally et Anne fait \u00e9galement l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats contemporains, nourris notamment par l&rsquo;\u00e9mergence du mouvement d&rsquo;\u00e9mancipation de la neurodiversit\u00e9 et les contributions de chercheurs autistes comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/abs\/10.1080\/09687599.2012.710008\">Damian Milton<\/a>. Ce dernier a formul\u00e9 en 2012 la th\u00e9orie du <strong>probl\u00e8me de la double empathie<\/strong> (<em>Double Empathy Problem<\/em>), qui conteste radicalement la notion d&rsquo;un \u00ab d\u00e9ficit \u00bb mentaliste unilat\u00e9ral chez les personnes autistes.<\/p>\n<p>Milton et ses coll\u00e8gues d\u00e9montrent que si les personnes autistes \u00e9prouvent des difficult\u00e9s r\u00e9elles \u00e0 inf\u00e9rer les \u00e9tats mentaux des personnes neurotypiques, l&rsquo;inverse est tout aussi vrai : les individus non autistes \u00e9chouent massivement \u00e0 lire les intentions, le langage corporel et les \u00e9motions des personnes autistes. La rupture communicative ne r\u00e9siderait donc pas dans une incapacit\u00e9 intrins\u00e8que et unilat\u00e9rale du cerveau autiste \u00e0 mentaliser, mais dans un d\u00e9calage s\u00e9miotique et ph\u00e9nom\u00e9nologique r\u00e9ciproque entre deux univers cognitifs aux modes de traitement sensoriel et de transmission d&rsquo;informations divergents.<\/p>\n<p>Quelles que soient les r\u00e9\u00e9valuations conceptuelles actuelles, l&rsquo;exp\u00e9rience historique de Sally et Anne demeure l&rsquo;\u00e9tincelle intellectuelle sans laquelle la r\u00e9volution contemporaine de la cognition sociale n&rsquo;aurait jamais pu \u00e9clore. En condensant le g\u00e9nie de la philosophie de l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un panier d&rsquo;osier et d&rsquo;une petite bo\u00eete d&rsquo;\u00e9colier, trois chercheurs ont d\u00e9finitivement transform\u00e9 notre regard sur le myst\u00e8re de la rencontre avec l&rsquo;autre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Baron-Cohen, S. (1995). <em>Mindblindness: An essay on autism and theory of mind<\/em>. MIT Press. https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4635.001.0001<\/p>\n<p>Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., &amp; Frith, U. (1985). Does the autistic child have a &lsquo;theory of mind&rsquo; ? <em>Cognition<\/em>, 21(1), 37\u201346. https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8<\/p>\n<p>Baron-Cohen, S., Wheelwright, S., Hill, J., Raste, Y., &amp; Plumb, I. (2001). The \u00ab\u00a0Reading the Mind in the Eyes\u00a0\u00bb Test revised version: A study with normal adults, and adults with Asperger syndrome or high-functioning autism. <em>Journal of Child Psychology and Psychiatry<\/em>, 42(2), 241\u2013251. https:\/\/doi.org\/10.1111\/1469-7610.00715<\/p>\n<p>Dennett, D. C. (1978). Beliefs about beliefs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 568\u2013570. https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007666X<\/p>\n<p>de Villiers, J. G. (2000). Language and theory of mind: What are the developmental relationships? In S. Baron-Cohen, H. Tager-Flusberg, &amp; D. J. Cohen (Eds.), <em>Understanding other minds: Perspectives from developmental cognitive neuroscience<\/em> (2nd ed., pp. 83\u2013123). Oxford University Press.<\/p>\n<p>Frith, U. (2003). <em>Autism: Explaining the enigma<\/em> (2nd ed.). Blackwell Publishing.<\/p>\n<p>Gopnik, A., &amp; Wellman, H. M. (1992). 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Three-year-olds&rsquo; difficulty with false belief: The case for a conceptual deficit. <em>British Journal of Developmental Psychology<\/em>, 5(2), 125\u2013137. https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1987.tb01048.x<\/p>\n<p>Perner, J., &amp; Wimmer, H. (1985). \u00ab\u00a0John thinks that Mary thinks that&#8230;\u00a0\u00bb: Attribution of second-order beliefs by 5- to 10-year-old children. <em>Journal of Experimental Child Psychology<\/em>, 39(3), 437\u2013471. https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-0965(85)90051-7<\/p>\n<p>Premack, D., &amp; Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 515\u2013526. https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512<\/p>\n<p>Saxe, R., &amp; Kanwisher, N. (2003). People thinking about thinking people: The fMRI investigations of theory of mind. <em>NeuroImage<\/em>, 19(4), 1835\u20131842. https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1053-8119(03)00230-1<\/p>\n<p>Wimmer, H., &amp; Perner, J. (1983). 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