{"id":3795,"date":"2026-09-11T02:39:03","date_gmt":"2026-09-11T02:39:03","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/entretiens-animisme-artificialisme-jean-piaget\/"},"modified":"2026-09-11T02:39:03","modified_gmt":"2026-09-11T02:39:03","slug":"entretiens-animisme-artificialisme-jean-piaget","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=entretiens-animisme-artificialisme-jean-piaget","title":{"rendered":"Les entretiens sur l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme &#8211; Jean Piaget"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/\">Jean Piaget<\/a> fait para\u00eetre en 1926 son ouvrage fondamental, <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant<\/em>, la psychologie du d\u00e9veloppement traverse une crise th\u00e9orique silencieuse mais profonde. L&rsquo;approche dominante, gouvern\u00e9e par la psychom\u00e9trie balbutiante et l&#8217;empirisme d&rsquo;inspiration associationniste, r\u00e9duisait l&rsquo;esprit enfantin \u00e0 un r\u00e9ceptacle passif ou \u00e0 une miniature imparfaite de la rationalit\u00e9 adulte. En p\u00e9n\u00e9trant au c\u0153ur de la pens\u00e9e spontan\u00e9e de l&rsquo;enfant \u00e0 travers une m\u00e9thodologie d&rsquo;interrogation in\u00e9dite \u2014 la m\u00e9thode clinique \u2014, Piaget ne s&rsquo;est pas content\u00e9 de r\u00e9pertorier des erreurs de logique ou des fantaisies lexicales : il a mis au jour une authentique cosmologie enfantine, dot\u00e9e de ses principes structurants, de sa physique propre et de sa m\u00e9taphysique immanente.<\/p>\n<p>Au centre de cette architecture mentale pr\u00e9op\u00e9ratoire \u00e9mergent deux ph\u00e9nom\u00e8nes solidaires et universels : l&rsquo;<strong>animisme<\/strong> et l&rsquo;<strong>artificialisme<\/strong>. L&rsquo;enfant con\u00e7oit un univers o\u00f9 les objets inanim\u00e9s participent d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 consciente, o\u00f9 le vent sait qu&rsquo;il souffle, o\u00f9 le soleil marche pour \u00e9clairer les promeneurs, tandis que les montagnes, les lacs et les vo\u00fbtes c\u00e9lestes sont appr\u00e9hend\u00e9s comme des artefacts confectionn\u00e9s par des ouvriers ou des figures parentales omnipotentes. Ces repr\u00e9sentations ne sont ni de simples accidents linguistiques ni des imitations serviles de fables transmises par les adultes ; elles constituent les manifestations les plus transparentes de l&rsquo;\u00e9gocentrisme intellectuel et de la pr\u00e9causalit\u00e9 enfantine.<\/p>\n<p>Explorer les entretiens cliniques men\u00e9s par Piaget \u00e0 Gen\u00e8ve permet de saisir sur le vif la gen\u00e8se de l&rsquo;objectivit\u00e9. En auscultant la mani\u00e8re dont le sujet distingue progressivement son for int\u00e9rieur du monde physique ext\u00e9rieur, la recherche piag\u00e9tienne d\u00e9voile une dialectique fondamentale : celle par laquelle la pens\u00e9e humaine s&rsquo;arrache \u00e0 la projection magique et au finalisme radical pour \u00e9difier, par d\u00e9centrations successives, les cat\u00e9gories op\u00e9ratoires de la causalit\u00e9 naturelle, de la conservation et de la l\u00e9galit\u00e9 physico-chimique. Ce texte se propose de r\u00e9examiner exhaustivement les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques, les protocoles cliniques et la port\u00e9e th\u00e9orique de ces entretiens historiques qui continuent d&rsquo;interroger la psychologie cognitive contemporaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e9pist\u00e9mologique et gen\u00e8se des recherches de Piaget<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 Gen\u00e8ve<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel qui conduit Jean Piaget \u00e0 la formulation de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/phlou_0035-3841_1951_num_49_24_4374\">\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/a> prend racine dans une formation initiale de biologiste et de malacologue. D\u00e8s ses premiers travaux sur les mollusques du Valais, le jeune savant suisse s&rsquo;interroge sur les relations fonctionnelles qui unissent l&rsquo;organisme vivant \u00e0 son milieu d&rsquo;\u00e9volution. Cette pr\u00e9occupation morphologique et adaptative se transmue rapidement en une interrogation philosophique plus vaste : comment les structures de la pens\u00e9e humaine s&rsquo;\u00e9laborent-elles pour conna\u00eetre le monde avec objectivit\u00e9 ? R\u00e9cusant tant le r\u00e9ductionnisme positiviste que les sp\u00e9culations a priori de la philosophie kantienne, Piaget entreprend de naturaliser la th\u00e9orie de la connaissance en l&rsquo;adossant \u00e0 l&rsquo;observation rigoureuse de l&rsquo;ontogen\u00e8se mentale.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;Institut Jean-Jacques Rousseau de Gen\u00e8ve, fond\u00e9 par \u00c9douard Clapar\u00e8de et Pierre Bovet, que ce programme de recherche trouve son terreau institutionnel privil\u00e9gi\u00e9. Nomm\u00e9 chef de travaux au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, Piaget y d\u00e9couvre un espace propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute des conduites verbales de l&rsquo;enfant dans toute leur spontan\u00e9it\u00e9. Loin d&rsquo;enfermer l&rsquo;observation dans un cadre exp\u00e9rimental artificiel, il recueille des milliers de dialogues libres et semi-dirig\u00e9s. La publication matricielle de 1926, <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant<\/em>, sanctionne l&rsquo;aboutissement de cette premi\u00e8re vague de recherches genevoises, posant les prol\u00e9gom\u00e8nes d&rsquo;un constructivisme radical qui refuse simultan\u00e9ment l&rsquo;inn\u00e9isme des formes de l&rsquo;entendement et l&#8217;empirisme de la <em>tabula rasa<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ce cadre \u00e9pist\u00e9mologique en gestation, la connaissance n&rsquo;est ni une copie passive de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure ni le simple d\u00e9ploiement de pr\u00e9dispositions biologiques internes : elle proc\u00e8de d&rsquo;une assimilation transformatrice du r\u00e9el par les sch\u00e8mes d&rsquo;action du sujet, suivie d&rsquo;une accommodation de ces m\u00eames sch\u00e8mes aux r\u00e9sistances de l&rsquo;objet d&rsquo;exp\u00e9rience. En \u00e9tudiant comment les enfants expliquent l&rsquo;origine de la mati\u00e8re, le mouvement des astres ou la sensibilit\u00e9 des corps physiques, Piaget traque l&rsquo;\u00e9mergence dynamique des invariants cognitifs qui rendent possible la transition historique et psychologique de la pens\u00e9e mythique vers la pens\u00e9e scientifique rationnelle.<\/p>\n<h3>1.2 La rupture avec les tests psychom\u00e9triques standardis\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour mesurer la radicale singularit\u00e9 de la d\u00e9marche piag\u00e9tienne, il convient de rappeler le s\u00e9jour formateur que le chercheur effectua \u00e0 Paris, au sein du laboratoire d&rsquo;Alfred Binet et de Th\u00e9odore Simon, log\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de la rue de la Grange-aux-Belles. Charg\u00e9 de standardiser les tests de raisonnement de Cyril Burt destin\u00e9s aux enfants parisiens, Piaget \u00e9prouve un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pr\u00e9coce pour les r\u00e9sultats statistiques quantitatifs et le calcul des quotients intellectuels. L&rsquo;approche psychom\u00e9trique traditionnelle, en ne s&rsquo;int\u00e9ressant qu&rsquo;au r\u00e9sultat brut \u2014 le succ\u00e8s ou l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;une performance \u2014, masquait l&rsquo;essentiel : les m\u00e9canismes qualitatifs sous-jacents qui conduisent \u00e0 la r\u00e9ponse formul\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00ab erreurs \u00bb r\u00e9currentes, \u00e9tranges et syst\u00e9matiques des jeunes sujets qui captivent l&rsquo;attention de Piaget. Loin d&rsquo;\u00eatre des anomalies accidentelles ou des d\u00e9ficits d&rsquo;attention, ces r\u00e9ponses aberrantes pour la logique formelle de l&rsquo;adulte t\u00e9moignent d&rsquo;une coh\u00e9rence interne ind\u00e9niable, r\u00e9v\u00e9latrice d&rsquo;une structure mentale propre \u00e0 un niveau d\u00e9termin\u00e9 du d\u00e9veloppement cognitif. Pourquoi un enfant de cinq ans soutient-il avec une conviction in\u00e9branlable que le soleil le suit pas \u00e0 pas lorsqu&rsquo;il court dans la rue, ou qu&rsquo;une montagne a \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9e par des ouvriers \u00e0 l&rsquo;aide de brouettes g\u00e9antes ? R\u00e9pondre \u00e0 cette question exigeait d&rsquo;abandonner le carcan rigide des questionnaires ferm\u00e9s au profit d&rsquo;un dialogue flexible capable de sonder les arcanes de la pens\u00e9e en acte.<\/p>\n<p>Cette rupture m\u00e9thodologique red\u00e9finit de fond en comble les objectifs de l&rsquo;\u00e9valuation psychologique. Il ne s&rsquo;agit plus de mesurer un \u00e9cart normatif par rapport \u00e0 la raison adulte, mais de comprendre comment la pens\u00e9e enfantine construit sa propre ph\u00e9nom\u00e9nologie du r\u00e9el. En substituant l&rsquo;analyse clinique des structures logiques \u00e0 la taxonomie diff\u00e9rentielle des comp\u00e9tences, Piaget inaugure une r\u00e9volution copernicienne dans les sciences cognitives du d\u00e9veloppement : l&rsquo;enfant cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u comme un adulte incomplet pour devenir l&rsquo;artisan souverain d&rsquo;un univers cognitif structur\u00e9 par ses propres lois d&rsquo;\u00e9quilibre.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;ontologie enfantine et la construction du r\u00e9el<\/h3>\n<p>L&rsquo;ontologie du tr\u00e8s jeune enfant ne d\u00e9bute pas par une nette d\u00e9marcation cart\u00e9sienne entre la <em>res cogitans<\/em> et la <em>res extensa<\/em>. Au cours des premi\u00e8res \u00e9tapes de la vie psychique, le sujet se trouve immerg\u00e9 dans un \u00e9tat d&rsquo;adualisme absolu, o\u00f9 les fronti\u00e8res entre le moi subjectif et le monde ext\u00e9rieur demeurent totalement indiff\u00e9renci\u00e9es. Pour l&rsquo;esprit pr\u00e9op\u00e9ratoire, ce qui est \u00e9prouv\u00e9 int\u00e9rieurement est spontan\u00e9ment attribu\u00e9 aux choses, tandis que les caract\u00e9ristiques mat\u00e9rielles du monde physique sont projet\u00e9es au sein de l&rsquo;activit\u00e9 mentale. Cette indistinction initiale entre le psychique et le physique constitue la matrice d&rsquo;o\u00f9 sourdent l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration progressive des cat\u00e9gories fondamentales de la pens\u00e9e \u2014 \u00e0 savoir la substance permanente, la causalit\u00e9 spatio-temporelle et la force dynamique \u2014 exige un laborieux travail de d\u00e9centration cognitive. Avant que l&rsquo;objet ne soit constitu\u00e9 en entit\u00e9 autonome r\u00e9gie par des d\u00e9terminismes m\u00e9caniques impersonnels, il est per\u00e7u \u00e0 travers le prisme de l&rsquo;action propre de l&rsquo;enfant. La r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure n&rsquo;est pas un syst\u00e8me clos de masses inertes soumises aux lois de la gravitation et du frottement ; elle est un r\u00e9seau de volont\u00e9s complices, d&rsquo;intentions bienveillantes ou hostiles, et de fins morales organis\u00e9es autour de la pr\u00e9sence humaine.<\/p>\n<p>Cette ontologie pr\u00e9causale postule que rien dans l&rsquo;univers n&rsquo;est fortuit, neutre ou gratuit. Chaque \u00e9v\u00e9nement, de la chute d&rsquo;un caillou dans l&rsquo;eau \u00e0 la course des nuages dans le ciel d&rsquo;orage, r\u00e9clame une explication qui fusionne la cause motrice et la cause finale. L&rsquo;enfant projette dans la mati\u00e8re les sensations d&rsquo;effort, de r\u00e9sistance, de fatigue ou de d\u00e9sir qu&rsquo;il \u00e9prouve dans sa propre motricit\u00e9 corporelle. La construction du r\u00e9el selon Piaget est donc pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;histoire de la lente d\u00e9sintoxication magique et substantialiste de l&rsquo;esprit, s&rsquo;extirpant de cet \u00e9gocentrisme primordial pour conqu\u00e9rir l&rsquo;immanence et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 des lois naturelles.<\/p>\n<h2>2. Le dispositif m\u00e9thodologique : L&rsquo;entretien clinique piag\u00e9tien<\/h2>\n<h3>2.1 Les principes fondamentaux de la m\u00e9thode d&rsquo;interrogation libre<\/h3>\n<p>Pour p\u00e9n\u00e9trer l&rsquo;univers conceptuel de l&rsquo;enfant sans le d\u00e9former, Piaget formalise une approche hybride d&rsquo;une subtilit\u00e9 remarquable : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/histoire-epistemologie-langage\/1802\">m\u00e9thode de l&rsquo;examen clinique<\/a> ou entretien semi-directif. Empruntant \u00e0 la tradition psychiatrique l&rsquo;attention port\u00e9e aux productions discursives singuli\u00e8res et le respect du cheminement associatif du patient, Piaget transpose cette \u00e9coute dans le champ de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique normale. Le chercheur renonce \u00e0 un questionnaire standardis\u00e9 pr\u00e9\u00e9tabli qui imposerait un cadre s\u00e9mantique \u00e9tranger au sujet ; il adopte au contraire une posture conversationnelle o\u00f9 chaque relance d\u00e9pend organiquement de la r\u00e9ponse pr\u00e9c\u00e9dente fournie par l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Le praticien de l&rsquo;entretien clinique doit constamment maintenir une tension dialectique complexe : il doit poss\u00e9der une hypoth\u00e8se th\u00e9orique de travail pr\u00e9cise pour savoir vers quel probl\u00e8me conceptuel orienter l&rsquo;\u00e9change, tout en demeurant d&rsquo;une totale plasticit\u00e9 pour ne pas souffler la r\u00e9ponse. Piaget met en garde avec insistance contre les interventions suggestives. Le psychologue doit savoir \u00ab perdre du temps \u00bb, contourner les impasses, laisser l&rsquo;enfant expliciter ses contradictions internes et l&rsquo;amener, par des contre-suggestions mesur\u00e9es, \u00e0 d\u00e9ployer toutes les cons\u00e9quences de ses affirmations initiales. Cette ma\u00efeutique exige une vigilance clinique de chaque instant.<\/p>\n<p>Le recueil minutieux du langage enfantin impose \u00e9galement une fid\u00e9lit\u00e9 absolue au lexique, aux h\u00e9sitations, aux tournures syntaxiques spontan\u00e9es et aux silences de l&rsquo;enqu\u00eat\u00e9. Piaget ne traduit jamais les r\u00e9ponses des enfants dans un jargon abstrait qui en trahirait la signification fonctionnelle. En consignant m\u00e9ticuleusement les m\u00e9taphores vivaces, les n\u00e9ologismes et les justifications spontan\u00e9es de ses jeunes interlocuteurs, il parvient \u00e0 saisir la pens\u00e9e non pas dans son \u00e9tat d&rsquo;immobilisation doctrinale, mais au moment pr\u00e9cis o\u00f9 elle se d\u00e9bat avec une \u00e9nigme ph\u00e9nom\u00e9nologique qui sollicite ses sch\u00e8mes d&rsquo;assimilation.<\/p>\n<h3>2.2 La typologie piag\u00e9tienne des r\u00e9ponses enfantines<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports m\u00e9thodologiques les plus d\u00e9cisifs de <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant<\/em> r\u00e9side dans la classification rigoureuse des r\u00e9actions verbales observ\u00e9es au cours de l&rsquo;interrogatoire clinique. Piaget distingue avec acuit\u00e9 cinq types distincts de conduites langagi\u00e8res, dont la discrimination est indispensable pour \u00e9liminer les art\u00e9facts exp\u00e9rimentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le n&rsquo;importequisme :<\/strong> Lorsque la question pos\u00e9e ennuie l&rsquo;enfant, qu&rsquo;elle d\u00e9passe trop manifestement ses capacit\u00e9s actuelles de compr\u00e9hension ou qu&rsquo;il refuse de coop\u00e9rer, il r\u00e9pond n&rsquo;importe quoi sans chercher \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, parfois par provocation ludique ou simple d\u00e9sir de se d\u00e9barrasser de l&rsquo;adulte. Ces d\u00e9clarations sont d&#8217;embl\u00e9e \u00e9cart\u00e9es de l&rsquo;analyse structurale.<\/li>\n<li><strong>La fabulation :<\/strong> Confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me pour lequel il n&rsquo;a pas de solution imm\u00e9diate, l&rsquo;enfant invente une histoire ou un mythe ad hoc, sans y croire lui-m\u00eame v\u00e9ritablement, en mobilisant des \u00e9l\u00e9ments de contes ou d&rsquo;images sans coh\u00e9rence interne.<\/li>\n<li><strong>La croyance sugg\u00e9r\u00e9e :<\/strong> La r\u00e9ponse est directement induite par la forme grammaticale de la question, l&rsquo;intonation ou les pr\u00e9suppos\u00e9s subrepticement introduits par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur. Cette croyance est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et sans valeur ontog\u00e9n\u00e9tique r\u00e9elle.<\/li>\n<li><strong>La croyance d\u00e9clench\u00e9e :<\/strong> C&rsquo;est la r\u00e9action la plus f\u00e9conde pour le clinicien. Bien que la question soit nouvelle pour le sujet et qu&rsquo;il ne se la soit jamais formul\u00e9e sous cette forme, la r\u00e9ponse ne provient pas du hasard ou de la suggestion : elle est le produit d&rsquo;une r\u00e9flexion originale mobilisant les sch\u00e8mes mentaux pr\u00e9existants de l&rsquo;enfant, r\u00e9v\u00e9lant la structure m\u00eame de sa pens\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La croyance spontan\u00e9e :<\/strong> L&rsquo;enfant r\u00e9pond imm\u00e9diatement, sans h\u00e9sitation, car le probl\u00e8me a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu ant\u00e9rieurement par son activit\u00e9 intellectuelle personnelle, en dehors de toute influence de l&rsquo;adulte. C&rsquo;est le niveau le plus pur de la repr\u00e9sentation interne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La ma\u00eetrise de cette typologie permettait \u00e0 Piaget d&rsquo;\u00e9carter impitoyablement le d\u00e9chet exp\u00e9rimental pour ne retenir que le noyau substantiel constitu\u00e9 par les croyances d\u00e9clench\u00e9es et spontan\u00e9es, v\u00e9ritables fen\u00eatres ouvertes sur l&rsquo;architecture cognitive enfantine.<\/p>\n<h3>2.3 Crit\u00e8res de validit\u00e9 et rigueur de l&rsquo;analyse clinique<\/h3>\n<p>Conscient des reproches d&rsquo;arbitraire ou de subjectivisme que la psychologie exp\u00e9rimentale positiviste ne manquerait pas d&rsquo;adresser \u00e0 cette d\u00e9marche clinique qualitative, Piaget \u00e9labore un ensemble de contre-\u00e9preuves et de crit\u00e8res de v\u00e9rification pour attester la validit\u00e9 de ses d\u00e9couvertes. Le premier de ces crit\u00e8res est l&rsquo;<em>uniformit\u00e9 statistique et temporelle<\/em> des r\u00e9sultats au sein d&rsquo;une m\u00eame tranche d&rsquo;\u00e2ge : lorsqu&rsquo;une conception cosmologique donn\u00e9e est retrouv\u00e9e sous des formulations quasi identiques chez des dizaines d&rsquo;enfants d&rsquo;origines sociales vari\u00e9es sans qu&rsquo;ils aient pu communiquer entre eux, l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;accident individuel s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Le second crit\u00e8re r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9volution ordonn\u00e9e et l&rsquo;\u00e9rosion progressive des repr\u00e9sentations \u00e0 mesure que l&rsquo;\u00e2ge mental avance. L&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme ne s&rsquo;\u00e9vanouissent pas brutalement de mani\u00e8re chaotique ; ils traversent des stades successifs de d\u00e9sagr\u00e9gation dont l&rsquo;ordre de succession est rigoureusement invariant dans le temps, m\u00eame si le rythme chronologique peut l\u00e9g\u00e8rement fluctuer selon les individus. Cette r\u00e9gularit\u00e9 s\u00e9quentielle t\u00e9moigne de l&rsquo;existence d&rsquo;une loi d&rsquo;\u00e9volution structurale immanente \u00e0 l&rsquo;appareil cognitif.<\/p>\n<p>Enfin, Piaget \u00e9prouve constamment la <em>r\u00e9sistance des croyances<\/em> face \u00e0 la contre-suggestion d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;interrogateur. Si une r\u00e9ponse s&rsquo;effondre d\u00e8s que le chercheur insinue une perspective diff\u00e9rente, elle est class\u00e9e parmi les croyances sugg\u00e9r\u00e9es ou fragiles. Si, au contraire, l&rsquo;enfant s&rsquo;obstine, r\u00e9articule son argumentation, trouve de nouveaux exemples et int\u00e8gre l&rsquo;objection de l&rsquo;adulte dans son propre syst\u00e8me explicatif pour en pr\u00e9server la coh\u00e9rence interne, le psychologue a l&rsquo;assurance formelle d&rsquo;avoir atteint une structure cognitive enracin\u00e9e au plus profond de l&rsquo;ontogen\u00e8se du sujet.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;\u00e9gocentrisme intellectuel comme matrice de la pens\u00e9e enfantine<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9finition structurelle de l&rsquo;\u00e9gocentrisme cognitif<\/h3>\n<p>Pour comprendre la gen\u00e8se de l&rsquo;animisme et de l&rsquo;artificialisme, il est imp\u00e9ratif de dissiper le contresens moral qui p\u00e8se fr\u00e9quemment sur le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89gocentrisme\">\u00e9gocentrisme cognitif<\/a> formul\u00e9 par Piaget. Il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;une hypertrophie de l&rsquo;amour-propre, d&rsquo;un narcissisme pulsionnel ou d&rsquo;un \u00e9go\u00efsme relationnel, mais d&rsquo;une incapacit\u00e9 structurelle et purement \u00e9pist\u00e9mique \u00e0 se d\u00e9centrer de sa propre perspective perspective, motrice et conceptuelle. L&rsquo;enfant en bas \u00e2ge prend son point de vue imm\u00e9diat pour la mesure absolue de toutes choses, sans concevoir l&rsquo;existence possible d&rsquo;autres perspectives relatives.<\/p>\n<p>Le trait paradoxal de cet \u00e9gocentrisme primitif est que le sujet n&rsquo;a pr\u00e9cis\u00e9ment aucune conscience de sa propre subjectivit\u00e9. Ne se connaissant pas comme sujet connaissant distinct des objets connus, il naturalise ses \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me et psychologise les ph\u00e9nom\u00e8nes ext\u00e9rieurs. Il y a une illusion permanente de transparence entre son exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique interne et la r\u00e9alit\u00e9 brute. Le moi enfantin est omnipr\u00e9sent pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il s&rsquo;ignore lui-m\u00eame en tant que filtre subjectif ; il colle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, confondant ses perceptions imm\u00e9diates avec les propri\u00e9t\u00e9s objectives du monde environnant.<\/p>\n<p>Cette incapacit\u00e9 \u00e0 coordonner les points de vue s&rsquo;observe tant sur le plan spatial \u2014 comme l&rsquo;illustrera plus tard la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9preuve des trois montagnes \u2014 que sur le plan de la dynamique causale. L&rsquo;enfant assume implicitement que l&rsquo;univers entier gravite autour de ses d\u00e9sirs, de ses peurs et de ses gestes quotidiens. L&rsquo;\u00e9gocentrisme intellectuel n&rsquo;est donc pas un simple accident du jugement ; il constitue la matrice \u00e9pist\u00e9mique g\u00e9n\u00e9rale au sein de laquelle s&rsquo;organisent et s&rsquo;articulent toutes les formes de la pr\u00e9causalit\u00e9 enfantine.<\/p>\n<h3>3.2 Le r\u00e9alisme intellectuel et ses corollaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9gocentrisme cognitif engendre imm\u00e9diatement ce que Piaget nomme le <strong>r\u00e9alisme intellectuel<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire une propension irr\u00e9pressible \u00e0 r\u00e9ifier les r\u00e9alit\u00e9s immat\u00e9rielles, subjectives ou relationnelles. Pour le jeune enfant, tout ce qui est pens\u00e9, nomm\u00e9 ou per\u00e7u poss\u00e8de ipso facto une existence substantielle et concr\u00e8te dans le monde physique. L&rsquo;adualisme de la pens\u00e9e l&#8217;emp\u00eache de concevoir un ordre de r\u00e9alit\u00e9s purement psychiques exempt d&rsquo;attributs mat\u00e9riels.<\/p>\n<p>Les protocoles cliniques de Piaget d\u00e9montrent avec une \u00e9blouissante clart\u00e9 que les enfants de quatre \u00e0 sept ans localisent fr\u00e9quemment leurs pens\u00e9es et leurs r\u00eaves dans l&rsquo;espace objectif de la chambre. La pens\u00e9e est con\u00e7ue comme \u00ab une petite voix de vent \u00bb log\u00e9e dans la bouche ou une fum\u00e9e mat\u00e9rielle qui s&rsquo;\u00e9chappe de la t\u00eate. De m\u00eame, les noms attribu\u00e9s aux objets ne sont pas per\u00e7us comme des conventions linguistiques arbitraires, mais comme des propri\u00e9t\u00e9s physiques intrins\u00e8ques des choses elles-m\u00eames : le soleil s&rsquo;appelle \u00ab soleil \u00bb parce qu&rsquo;il brille, et son nom r\u00e9side mat\u00e9riellement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de sa structure incandescente.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9alisme s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 la perception visuelle, con\u00e7ue non pas comme la r\u00e9ception passive de photons sur la r\u00e9tine, mais comme l&rsquo;\u00e9mission par les yeux d&rsquo;un faisceau physique palpable touchant les objets \u00e0 distance. D\u00e8s lors que les fronti\u00e8res entre le dedans et le dehors sont ainsi brouill\u00e9es, la nature enti\u00e8re devient perm\u00e9able aux projections de la conscience humaine. Le r\u00e9alisme intellectuel pr\u00e9pare ainsi le terrain pour l&rsquo;animisme : si l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant est pens\u00e9 comme une substance mat\u00e9rielle agissante, il devient tout naturel que la mati\u00e8re ext\u00e9rieure soit investie d&rsquo;une vie int\u00e9rieure analogue.<\/p>\n<h3>3.3 La causalit\u00e9 pr\u00e9op\u00e9ratoire et la pr\u00e9causalit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans cet univers r\u00e9ifi\u00e9 et \u00e9gocentrique, les cat\u00e9gories de la causalit\u00e9 physique moderne sont inexistantes. La pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire op\u00e8re par ce que Piaget nomme la <em>pr\u00e9causalit\u00e9<\/em>, dont le ressort central est la confusion syst\u00e9matique et ind\u00e9passable entre la causalit\u00e9 efficiente (le \u00ab comment \u00bb m\u00e9canique) et la causalit\u00e9 finale (le \u00ab pourquoi \u00bb t\u00e9l\u00e9ologique). Pour le jeune enfant, rien n&rsquo;arrive en vertu de simples liaisons spatio-temporelles n\u00e9cessaires et aveugles ; tout \u00e9v\u00e9nement poss\u00e8de une intention directrice, une justification providentielle ou une vis\u00e9e morale.<\/p>\n<p>Le hasard pur est visc\u00e9ralement r\u00e9cus\u00e9 par la pens\u00e9e enfantine. Si une ardoise se d\u00e9tache d&rsquo;un toit au passage d&rsquo;un homme et le blesse \u00e0 la t\u00eate, l&rsquo;enfant refusera d&rsquo;y voir la conjonction contingente de l&rsquo;\u00e9rosion et d&rsquo;une trajectoire p\u00e9destre : l&rsquo;ardoise est tomb\u00e9e \u00ab pour \u00bb punir l&rsquo;homme ou parce qu&rsquo;elle \u00ab savait \u00bb qu&rsquo;il passait l\u00e0. Tout ph\u00e9nom\u00e8ne doit r\u00e9pondre d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 absolue en rapport avec l&rsquo;activit\u00e9 humaine. Cette causalit\u00e9 impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;intentionnalit\u00e9 ignore la d\u00e9duction logique formelle et fonctionne par transduction, reliant des \u00e9v\u00e9nements singuliers par des analogies analogiques directes sans passer par le tamis de la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 logique.<\/p>\n<p>L&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme constituent les deux branches siamoises de cette pr\u00e9causalit\u00e9. Face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, deux hypoth\u00e8ses spontan\u00e9es se pr\u00e9sentent \u00e0 l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant pour en conjurer le caract\u00e8re impersonnel : ou bien la chose se meut d&rsquo;elle-m\u00eame parce qu&rsquo;elle est vivante, consciente et poursuit un dessein int\u00e9rieur (l&rsquo;animisme), ou bien elle a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e et agenc\u00e9e m\u00e9caniquement par l&rsquo;homme pour satisfaire une fin utilitaire d\u00e9termin\u00e9e (l&rsquo;artificialisme). Loin de s&rsquo;exclure, ces deux r\u00e9gimes d&rsquo;explication collaborent intimement au sein du r\u00e9alisme pr\u00e9op\u00e9ratoire.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;animisme enfantin : D\u00e9finition, fondements et typologie<\/h2>\n<h3>4.1 Conceptualisation de l&rsquo;animisme chez Piaget<\/h3>\n<p>Piaget d\u00e9finit l&rsquo;<strong>animisme enfantin<\/strong> comme la tendance universelle et spontan\u00e9e de l&rsquo;esprit du jeune enfant \u00e0 attribuer aux corps inanim\u00e9s la vie, la sensibilit\u00e9 et l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Contrairement \u00e0 l&rsquo;anthropologue victorien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Edward_Tylor\">Edward Burnett Tylor<\/a>, qui voyait dans l&rsquo;animisme primitif une th\u00e9orie m\u00e9taphysique explicite n\u00e9e de la m\u00e9ditation philosophique sur les r\u00eaves, la transe et le souffle vital, Piaget ancre l&rsquo;animisme enfantin dans une racine motrice et pr\u00e9verbale beaucoup plus archa\u00efque. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une attitude ph\u00e9nom\u00e9nologique spontan\u00e9e, non d&rsquo;un dogme th\u00e9ologique r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p>Cet animisme proc\u00e8de directement de l&rsquo;assimilation \u00e9gocentrique du monde aux sch\u00e8mes de l&rsquo;action corporelle. L&rsquo;enfant fait l&rsquo;exp\u00e9rience de son propre corps comme d&rsquo;une force motrice mue par des d\u00e9sirs, des efforts musculaires et des intentions d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es. Lorsqu&rsquo;il observe des mouvements dans la nature \u2014 une rivi\u00e8re qui s&rsquo;\u00e9coule, le vent qui souffle dans les ramures, une pendule qui \u00e9gr\u00e8ne ses battements \u2014, il n&rsquo;a pas \u00e0 sa disposition d&rsquo;autre sch\u00e8me explicatif que celui de sa propre agentivit\u00e9. Il pr\u00eate donc imm\u00e9diatement \u00e0 ces dynamismes physiques une volont\u00e9 interne \u00e9quivalente \u00e0 celle qui meut ses propres membres.<\/p>\n<p>Toutefois, l&rsquo;animisme piag\u00e9tien ne constitue pas une projection consciente ou une m\u00e9taphore po\u00e9tique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ; l&rsquo;enfant croit litt\u00e9ralement \u00e0 ce qu&rsquo;il \u00e9nonce. L&rsquo;absence d&rsquo;une cat\u00e9gorie conceptuelle pour d\u00e9signer la \u00ab mati\u00e8re inerte \u00bb ou la \u00ab force m\u00e9canique impersonnelle \u00bb rend l&rsquo;hypoth\u00e8se animiste in\u00e9vitable. Tant que la biologie scientifique n&rsquo;a pas circonscrit la sp\u00e9cificit\u00e9 des processus physiologiques (nutrition, m\u00e9tabolisme, reproduction cellulaire), la vie demeure pour l&rsquo;esprit enfantin synonyme d&rsquo;activit\u00e9 pure, de force d\u00e9ploy\u00e9e et de mouvement fonctionnel orient\u00e9 vers un but.<\/p>\n<h3>4.2 La notion de conscience et la sensibilit\u00e9 des choses<\/h3>\n<p>L&rsquo;investigation clinique men\u00e9e par Piaget r\u00e9v\u00e8le que l&rsquo;attribution de la vie s&rsquo;accompagne presque toujours de la reconnaissance d&rsquo;une forme de conscience et d&rsquo;une sensibilit\u00e9 sensorielle propre aux objets. Les corps naturels et les objets manufactur\u00e9s ne se contentent pas d&rsquo;agir : ils ressentent le contact, \u00e9prouvent la douleur, per\u00e7oivent leur environnement et poss\u00e8dent un savoir direct sur leur \u00e9tat physique et leur positionnement spatial.<\/p>\n<p>Interrog\u00e9s sur le statut sensoriel des min\u00e9raux ou des ustensiles, les jeunes enfants affirment avec aplomb que le bois sci\u00e9 \u00ab sent \u00bb qu&rsquo;on le coupe, qu&rsquo;une pierre que l&rsquo;on jette avec force ressent le choc au moment de frapper le sol, ou qu&rsquo;une allumette allum\u00e9e \u00ab souffre \u00bb de sa combustion. Cette sensibilit\u00e9 n&rsquo;est pas une simple r\u00e9activit\u00e9 m\u00e9canique, mais bien une exp\u00e9rience quasi affective de souffrance ou de complaisance. L&rsquo;enfant ne con\u00e7oit pas qu&rsquo;une force physique puissante puisse s&rsquo;exercer sur un corps sans que celui-ci n&rsquo;en prenne la mesure intime et n&rsquo;en \u00e9prouve la violence.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les objets sont cr\u00e9dit\u00e9s d&rsquo;une clairvoyance sur leurs propres devoirs fonctionnels. Le soleil sait qu&rsquo;il doit briller le jour et qu&rsquo;il a l&rsquo;interdiction d&rsquo;appara\u00eetre la nuit ; la lune sait pr\u00e9cis\u00e9ment qui elle doit suivre \u00e0 travers les ruelles ; l&rsquo;aiguille de la boussole sait o\u00f9 se trouve le nord. L&rsquo;univers se trouve ainsi transform\u00e9 en une soci\u00e9t\u00e9 morale de substances conscientes, o\u00f9 chaque composante de la nature est investie d&rsquo;une charge \u00e9thique et normative assurant l&rsquo;harmonieuse cohabitation de l&rsquo;homme et du cosmos.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;assimilation du mouvement spontan\u00e9 \u00e0 la vie<\/h3>\n<p>Le crit\u00e8re diagnostique primordial utilis\u00e9 par la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire pour d\u00e9cider de la vie ou de la non-vie d&rsquo;un objet repose sur le <strong>mouvement<\/strong>. Mais ce crit\u00e8re subit une mutation continue au cours de l&rsquo;enfance. \u00c0 l&rsquo;origine, tout d\u00e9placement dans l&rsquo;espace, quelle qu&rsquo;en soit la source, est per\u00e7u comme le signe infaillible d&rsquo;une vie int\u00e9rieure. L&rsquo;enfant ne dispose pas encore de la distinction fondamentale entre mouvement autonome (actionn\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur) et mouvement passif (impos\u00e9 du dehors par une pouss\u00e9e m\u00e9canique ou une traction mat\u00e9rielle).<\/p>\n<p>Cette vision cin\u00e9matique conduit le sujet \u00e0 appr\u00e9hender le monde comme un ensemble dynamique o\u00f9 l&rsquo;immobilit\u00e9 seule est synonyme de mort ou d&rsquo;inconscience, tandis que toute trajectoire t\u00e9moigne d&rsquo;une force vivante. Les vagues de l&rsquo;oc\u00e9an, les nuages filant dans l&#8217;empyr\u00e9e, les v\u00e9hicules circulant sur les avenues, le feu cr\u00e9pitant dans l&rsquo;\u00e2tre et le cours imp\u00e9tueux des fleuves sont log\u00e9s \u00e0 la m\u00eame enseigne conceptuelle : ils se d\u00e9placent, donc ils d\u00e9sirent, donc ils sont vivants.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au prix d&rsquo;une dissociation progressive entre la cause extrins\u00e8que et le principe interne que l&rsquo;enfant commencera \u00e0 exclure de la sph\u00e8re du vivant les corps dont le mouvement d\u00e9pend d&rsquo;un moteur artificiel ou d&rsquo;une manipulation humaine directe. Jusqu&rsquo;\u00e0 cette clarification op\u00e9ratoire, l&rsquo;\u00e9nergie physique n&rsquo;est jamais pens\u00e9e comme un quantum math\u00e9matisable ou une propri\u00e9t\u00e9 passive de la mati\u00e8re, mais comme un \u00e9lan vital immanent, une intention musculaire projet\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;univers mat\u00e9riel tout entier.<\/p>\n<h2>5. Les quatre stades \u00e9volutifs de l&rsquo;animisme selon Piaget<\/h2>\n<h3>5.1 Le premier stade : La vie diffuse li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 ou l&rsquo;utilit\u00e9<\/h3>\n<p>Le premier stade de l&rsquo;animisme enfantin, document\u00e9 par Piaget chez les sujets \u00e2g\u00e9s approximativement de quatre \u00e0 six ans, se caract\u00e9rise par son extension quasi illimit\u00e9e. \u00c0 cet \u00e2ge, la vie et la conscience sont attribu\u00e9es indistinctement \u00e0 tout objet d\u00e8s lors qu&rsquo;il se trouve engag\u00e9 dans une activit\u00e9 concr\u00e8te, qu&rsquo;il remplit une fonction utilitaire pour l&rsquo;\u00eatre humain ou qu&rsquo;il subit une alt\u00e9ration physique quelconque. Rien n&rsquo;est intrins\u00e8quement inanim\u00e9 : un banc sur lequel on s&rsquo;assoit, un caillou sur lequel on tr\u00e9buche ou un bouton de v\u00eatement que l&rsquo;on attache participent de cette vie diffuse.<\/p>\n<p>Dans ce r\u00e9gime \u00e9pist\u00e9mique, la conscience d&rsquo;un objet demeure toutefois dormante ou intermittente : elle s&rsquo;\u00e9veille brutalement \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une interaction sensible ou d&rsquo;une atteinte mat\u00e9rielle. Les protocoles cliniques abondent en r\u00e9pliques frappantes illustrant cette modalit\u00e9. Une allumette pos\u00e9e sur une table n&rsquo;\u00e9prouve rien de particulier, mais d\u00e8s qu&rsquo;on la frotte contre le grattoir et qu&rsquo;elle s&rsquo;enflamme, l&rsquo;enfant de cinq ans affirme solennellement qu&rsquo;elle \u00ab sent la br\u00fblure \u00bb et qu&rsquo;elle \u00ab sait qu&rsquo;elle s&rsquo;allume \u00bb. De m\u00eame, la pierre ne ressent pas grand-chose dans l&rsquo;herbe, mais si on la ramasse et qu&rsquo;on la projette, elle ressent le jet, sent le coup \u00e0 l&rsquo;impact et \u00e9prouve une ranc\u0153ur sourde contre celui qui l&rsquo;a violent\u00e9e.<\/p>\n<p>La finalit\u00e9 anthropocentrique gouverne ici enti\u00e8rement le jugement. L&rsquo;objet est vivant parce qu&rsquo;il sert \u00e0 l&rsquo;homme ou r\u00e9agit contre lui. La bougie qui \u00e9claire une pi\u00e8ce est vivante parce qu&rsquo;elle \u00ab travaille \u00bb \u00e0 dissiper l&rsquo;obscurit\u00e9 ; le couteau qui tranche le pain sait qu&rsquo;il coupe, car il exerce une action orient\u00e9e vers un r\u00e9sultat pr\u00e9cis. L&rsquo;univers de ce premier stade est un panpsychisme int\u00e9gral o\u00f9 l&rsquo;ensemble des ustensiles domestiques et des mati\u00e8res brutes vibre au rythme des actions et des besoins de l&rsquo;enfant et de son entourage.<\/p>\n<h3>5.2 Le deuxi\u00e8me stade : La restriction de la vie aux corps mobiles<\/h3>\n<p>Vers l&rsquo;\u00e2ge de six \u00e0 sept ans se produit une premi\u00e8re rupture analytique qui inaugure le deuxi\u00e8me stade de l&rsquo;\u00e9volution animiste. L&rsquo;enfant commence \u00e0 op\u00e9rer une partition au sein de la multiplicit\u00e9 des choses mat\u00e9rielles : les objets strictement immobiles, statiques et passifs \u2014 tels que les tables, les murs, les maisons, les assiettes ou les cailloux au repos \u2014 perdent d\u00e9finitivement leur statut d&rsquo;\u00eatres vivants et conscients. L&rsquo;enfant se moque m\u00eame volontiers de ses assertions pass\u00e9es et d\u00e9clare sans h\u00e9sitation qu&rsquo;une chaise ne sent rien si on la frappe, parce qu&rsquo;elle ne peut pas bouger d&rsquo;elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>En contrepartie, le privil\u00e8ge de la vie se trouve d\u00e9sormais circonscrit exclusivement aux <strong>corps dot\u00e9s de mouvement<\/strong>. Mais \u00e0 ce stade, la nature ou l&rsquo;origine de ce mouvement n&rsquo;est pas encore interrog\u00e9e avec rigueur. Tout corps qui se d\u00e9place dans l&rsquo;espace, m\u00eame s&rsquo;il est propuls\u00e9 par une force ext\u00e9rieure m\u00e9canique, une impulsion humaine ou un ph\u00e9nom\u00e8ne gravitationnel, est imm\u00e9diatement qualifi\u00e9 de vivant et dou\u00e9 d&rsquo;un minimum de perception.<\/p>\n<p>Ainsi, les bicyclettes, les automobiles, les tramways, les ballons de football et les trains \u00e0 vapeur sont rang\u00e9s dans la m\u00eame cat\u00e9gorie ontologique que les nuages, les cours d&rsquo;eau, le vent et les \u00e9toiles. Une bicyclette est jug\u00e9e vivante parce qu&rsquo;\u00ab elle roule \u00bb ; le tramway sait qu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 la station pour laisser descendre les voyageurs ; la toupie lanc\u00e9e sur le parquet ressent le vertige de sa rotation. L&rsquo;enfant de ce stade ne conceptualise pas encore la d\u00e9pendance absolue de la machine \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de son conducteur ou de son m\u00e9canisme horloger : le mouvement effectif est la preuve suffisante et n\u00e9cessaire de l&rsquo;existence d&rsquo;une vie int\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>5.3 Le troisi\u00e8me stade : Le privil\u00e8ge du mouvement propre et spontan\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;accession au troisi\u00e8me stade de l&rsquo;animisme, qui se d\u00e9ploie g\u00e9n\u00e9ralement entre huit et neuf ans, marque un progr\u00e8s conceptuel d\u00e9cisif vers la physique rationnelle. L&rsquo;enfant \u00e9labore \u00e0 ce moment la distinction op\u00e9ratoire fondamentale entre le <em>mouvement re\u00e7u<\/em> (m\u00e9canique et contingent) et le <em>mouvement propre<\/em> (spontan\u00e9 et autonome). C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les artefacts technologiques et les objets manipulables perdent d\u00e9finitivement leur aura d&rsquo;\u00eatres anim\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;automobile ou la pendule ne sont plus consid\u00e9r\u00e9es comme vivantes, car l&rsquo;enfant comprend d\u00e9sormais avec lucidit\u00e9 que leur mobilit\u00e9 d\u00e9pend d&rsquo;un moteur \u00e0 essence, d&rsquo;un ressort d&rsquo;acier remont\u00e9 par une main adulte ou de roues mises en action par des engrenages impersonnels. La machine est d\u00e9chue de son rang d&rsquo;entit\u00e9 consciente pour \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9e au rang d&rsquo;instrument m\u00e9canique inerte. Le crit\u00e8re animiste s&rsquo;\u00e9pure consid\u00e9rablement : seule l&rsquo;entit\u00e9 qui poss\u00e8de en elle-m\u00eame le principe premier de son impulsion dynamique a le droit d&rsquo;\u00eatre reconnue comme vivante.<\/p>\n<p>Cependant, ce raffinement conceptuel n&rsquo;\u00e9limine pas l&rsquo;animisme : il le concentre avec une intensit\u00e9 renouvel\u00e9e sur les \u00e9l\u00e9ments et les forces monumentales de la nature. Parce qu&rsquo;aucun homme ne pousse manuellement le soleil dans le ciel, parce qu&rsquo;aucune manivelle ne dirige la course des nuages et qu&rsquo;aucun tuyau visible n&rsquo;alimente le cours des torrents alpins, ces entit\u00e9s sont investies d&rsquo;une spontan\u00e9it\u00e9 vitale indubitable. Le soleil, la lune, les \u00e9toiles, les rivi\u00e8res, les vents et les flammes demeurent pour l&rsquo;enfant de huit ans des puissances vivantes, conscientes d&rsquo;elles-m\u00eames, dot\u00e9es d&rsquo;une volont\u00e9 in\u00e9branlable et r\u00e9gies par un ordre cosmique providentiel.<\/p>\n<h3>5.4 Le quatri\u00e8me stade : La restriction biologique moderne<\/h3>\n<p>L&rsquo;effondrement d\u00e9finitif de l&rsquo;animisme intervient lors du quatri\u00e8me stade, qui s&rsquo;\u00e9tablit solidement entre dix et douze ans, au seuil des op\u00e9rations formelles. \u00c0 cette \u00e9tape charni\u00e8re du d\u00e9veloppement psychologique, la notion de vie subit une restructuration paradigmatique radicale : elle s&rsquo;arrache pour de bon aux cat\u00e9gories de la cin\u00e9matique et du mouvement pour s&rsquo;ancrer dans les crit\u00e8res rigoureusement biologiques et physiologiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;enfant apprend \u00e0 distinguer l&rsquo;animation spatiale d&rsquo;un corps physique de son m\u00e9tabolisme interne. D\u00e9sormais, sont reconnus comme vivants uniquement les \u00eatres qui naissent, grandissent par assimilation organique, se nourrissent, respirent, se reproduisent et meurent : c&rsquo;est-\u00e0-dire les <strong>animaux et les v\u00e9g\u00e9taux<\/strong>. M\u00eame les plantes, qui avaient \u00e9t\u00e9 longtemps exclues des stades pr\u00e9c\u00e9dents en raison de leur fixit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tale et de leur apparente passivit\u00e9 cin\u00e9tique, acc\u00e8dent enfin \u00e0 la dignit\u00e9 du vivant gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9couverte de la s\u00e8ve, de la croissance et de la fl\u00e9trissure.<\/p>\n<p>Corr\u00e9lativement, les astres, les fleuves, les nuages et le feu sont totalement d\u00e9pouill\u00e9s de tout soup\u00e7on d&rsquo;intentionnalit\u00e9 ou de sensibilit\u00e9. Leurs mouvements sont ramen\u00e9s \u00e0 des causalit\u00e9s m\u00e9caniques et g\u00e9ophysiques impersonnelles : la gravitation, l&rsquo;attraction universelle, le cycle de condensation de la vapeur d&rsquo;eau et les diff\u00e9rences de pression atmosph\u00e9rique. La t\u00e9l\u00e9ologie animiste c\u00e8de d\u00e9finitivement la place \u00e0 la causalit\u00e9 scientifique objective, marquant l&rsquo;alignement de la cognition de l&rsquo;enfant sur la vision d\u00e9senchant\u00e9e de l&rsquo;univers propre \u00e0 la modernit\u00e9 adulte.<\/p>\n<h2>6. Analyse critique des protocoles d&rsquo;entretiens sur l&rsquo;animisme<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;interrogatoire sur les corps c\u00e9lestes : Le soleil et la lune<\/h3>\n<p>Les protocoles retranscrits par Piaget dans ses ouvrages constituent des monuments de psychologie exp\u00e9rimentale o\u00f9 se r\u00e9v\u00e8le la logique souterraine de l&rsquo;enfant. L&rsquo;investigation relative aux corps c\u00e9lestes est \u00e0 cet \u00e9gard exemplaire, tant elle met en lumi\u00e8re la symbiose \u00e9troite entre l&rsquo;\u00e9gocentrisme perceptif et l&rsquo;animisme intentionnel. Consid\u00e9rons cet extrait canonique de l&rsquo;entretien men\u00e9 avec le jeune <strong>Vern<\/strong> (6 ans) :<\/p>\n<p><em>\u00ab Vern : Le soleil, il vit ? \u2014 Piaget : Pourquoi ? \u2014 Parce qu&rsquo;il chauffe. \u2014 Est-ce qu&rsquo;il sait qu&rsquo;il nous \u00e9claire ? \u2014 Oui, quand on marche, il marche avec nous pour nous \u00e9clairer. \u2014 Et si on court ? \u2014 Il court aussi. \u2014 Et quand on s&rsquo;arr\u00eate ? \u2014 Il s&rsquo;arr\u00eate tout de suite. \u2014 Et pourquoi est-ce qu&rsquo;il fait \u00e7a ? \u2014 Pour qu&rsquo;on voie clair dans la nuit et qu&rsquo;on ne tombe pas par terre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ce dialogue illustre avec une \u00e9loquence limpide le m\u00e9canisme de l&rsquo;accompagnement c\u00e9leste. Pour l&rsquo;enfant de six ans, la parallaxe optique \u2014 qui donne l&rsquo;illusion visuelle que les objets infiniment \u00e9loign\u00e9s demeurent dans le m\u00eame alignement lors d&rsquo;un d\u00e9placement p\u00e9destre \u2014 n&rsquo;est pas interpr\u00e9t\u00e9e comme un effet d&rsquo;optique g\u00e9om\u00e9trique, mais comme la d\u00e9cision concert\u00e9e et bienveillante d&rsquo;un astre protecteur. Le soleil n&rsquo;est pas seulement un astre gazeux ; il est un veilleur vigilant qui r\u00e8gle sa vitesse sur celle de l&rsquo;\u00e9colier pour s\u00e9curiser son trajet.<\/p>\n<p>Lorsque Piaget soumet l&rsquo;enfant \u00e0 une contre-suggestion en lui demandant ce qui advient si deux promeneurs marchent en sens inverse au m\u00eame instant, la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire invente des compromis sid\u00e9rants pour sauver l&rsquo;intentionnalit\u00e9 de l&rsquo;astre : ou bien le soleil se d\u00e9double en deux soleils invisibles, ou bien il surveille le plus jeune et le plus fragile des deux, ou encore il attend que l&rsquo;un d&rsquo;eux parvienne \u00e0 sa destination pour rebrousser chemin et rattraper le second. L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;inconscience de l&rsquo;astre est plus co\u00fbteuse cognitivement pour l&rsquo;enfant que l&rsquo;\u00e9chafaudage de ces acrobaties logiques destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;animisme cosmique.<\/p>\n<h3>6.2 Les entretiens sur les ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques : Le vent et les nuages<\/h3>\n<p>Les interrogatoires portant sur le vent et la dynamique nuageuse r\u00e9v\u00e8lent avec la m\u00eame force le refus d&rsquo;attribuer les ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques \u00e0 des causes purement m\u00e9caniques. Interrogeant le sujet <strong>Roy<\/strong> (7 ans et demi), Piaget explore le statut causal du souffle \u00e9olien :<\/p>\n<p><em>\u00ab Piaget : Est-ce que le vent sait qu&rsquo;il souffle ? \u2014 Roy : Oui, bien s\u00fbr, il souffle fort pour chasser les feuilles et pousser les nuages. \u2014 D&rsquo;o\u00f9 vient-il ? \u2014 Il se fait lui-m\u00eame quand il est en col\u00e8re. \u2014 Et le vent, il est vivant ? \u2014 Oui, parce qu&rsquo;il avance tout le temps, personne ne le pousse avec la main. \u2014 Et les nuages, est-ce qu&rsquo;ils sentent le vent ? \u2014 Ils sentent qu&rsquo;on les pousse, mais ils savent aussi o\u00f9 ils doivent aller pour faire tomber la pluie sur le jardin. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;analyse de cet \u00e9change montre que le vent est con\u00e7u comme une force dot\u00e9e d&rsquo;une dynamique spontan\u00e9e et d&rsquo;une affectivit\u00e9 propre : la \u00ab col\u00e8re \u00bb ou l&rsquo;obligation morale d&rsquo;avancer. La n\u00e9gociation verbale entre l&rsquo;enqu\u00eateur et l&rsquo;enfant met en lumi\u00e8re un sch\u00e9ma de causalit\u00e9 interactive : les nuages ne subissent pas la pouss\u00e9e du vent comme de simples masses de vapeur passives, ils coop\u00e8rent avec lui. Les nuages \u00ab savent \u00bb o\u00f9 se trouvent les potagers et les terres arides n\u00e9cessitant des averses et attendent d&rsquo;\u00eatre au-dessus d&rsquo;eux pour s&rsquo;all\u00e9ger de leur fardeau pluvieux.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur tente alors de d\u00e9monter cette explication en rappelant que le vent peut faire des ravages et briser des arbres ou des toits. Loin de d\u00e9savouer son animisme, l&rsquo;enfant int\u00e8gre imm\u00e9diatement cette objection dans un cadre moral : le vent punit les hommes n\u00e9gligents, ou alors \u00ab il souffle trop fort par erreur parce qu&rsquo;il s&rsquo;est emport\u00e9 \u00bb. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 est indestructible \u00e0 ce stade ; elle se r\u00e9adapte sans cesse pour immuniser le r\u00e9el contre le r\u00e8gne du hasard aveugle.<\/p>\n<h3>6.3 Le cas des objets inertes et des \u00e9l\u00e9ments terrestres<\/h3>\n<p>La question des pierres, des cours d&rsquo;eau et des montagnes donne lieu \u00e0 des protocoles o\u00f9 la sinc\u00e9rit\u00e9 des propos de l&rsquo;enfant transpara\u00eet dans son refus d&rsquo;adh\u00e9rer aux cat\u00e9gories adultes. Voici un \u00e9change paradigmatique consign\u00e9 par Piaget avec le jeune <strong>Camp<\/strong> (6 ans 8 mois) portant sur la sensibilit\u00e9 min\u00e9rale :<\/p>\n<p><em>\u00ab Piaget : Si je coupe ce caillou en deux avec un marteau, est-ce qu&rsquo;il sent quelque chose ? \u2014 Camp : Oui, il sent le coup. \u2014 Est-ce que \u00e7a lui fait mal ? \u2014 Pas comme nous, mais il sent qu&rsquo;on le casse, \u00e7a lui fait du chagrin. \u2014 Pourquoi du chagrin ? \u2014 Parce qu&rsquo;il ne peut plus \u00eatre tout seul et entier comme avant. \u2014 Et si on le jette dans l&rsquo;eau du lac ? \u2014 Il sent qu&rsquo;il coule, il va au fond pour se reposer. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ces d\u00e9clarations, qui pourraient \u00eatre h\u00e2tivement balay\u00e9es comme des m\u00e9taphores po\u00e9tiques par un observateur superficiel, sont affirm\u00e9es par l&rsquo;enfant avec une gravit\u00e9 imperturbable et une coh\u00e9rence absolue \u00e0 travers tout l&rsquo;entretien. Le caillou n&rsquo;est pas seulement sensible au choc, il aspire au repos et souffre de la fragmentation de son int\u00e9grit\u00e9 substantielle. La pierre ne \u00ab tombe \u00bb pas au fond du lac sous l&rsquo;effet de sa densit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l&rsquo;eau ; elle \u00ab va au fond \u00bb avec une finalit\u00e9 quasi s\u00e9dentaire, traduisant une t\u00e9l\u00e9ologie o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre est pens\u00e9 comme un apaisement subjectif du corps min\u00e9ral.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est que chez les sujets atteignant le seuil de huit ans que l&rsquo;insensibilit\u00e9 min\u00e9rale s&rsquo;impose avec nettet\u00e9. Confront\u00e9 aux m\u00eames questions sur le marteau et le caillou, l&rsquo;enfant de huit ans r\u00e9agira souvent par le rire, marquant par cette r\u00e9action d&rsquo;hilarit\u00e9 la prise de conscience de l&rsquo;absurdit\u00e9 nouvelle de l&rsquo;hypoth\u00e8se : \u00ab Mais non, c&rsquo;est de la pierre, c&rsquo;est dur, \u00e7a n&rsquo;a pas d&rsquo;yeux ni de c\u0153ur, \u00e7a ne sent rien du tout ! \u00bb Ce basculement marque l&rsquo;extinction irr\u00e9versible de l&rsquo;animisme pour le r\u00e8gne min\u00e9ral, ouvrant la voie \u00e0 une premi\u00e8re intuition de l&rsquo;inertie mat\u00e9rielle.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;artificialisme enfantin : Gen\u00e8se et structures repr\u00e9sentatives<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9finition et racines de l&rsquo;attitude artificialiste<\/h3>\n<p>Conjointement \u00e0 l&rsquo;animisme, Piaget met en lumi\u00e8re une seconde disposition structurante de la cosmologie enfantine : l&rsquo;<strong>artificialisme<\/strong>. Il le d\u00e9finit comme la croyance spontan\u00e9e selon laquelle les choses de la nature, les entit\u00e9s physiques, les astres et les reliefs g\u00e9ographiques ont \u00e9t\u00e9 directement confectionn\u00e9s, construits ou agenc\u00e9s par l&rsquo;activit\u00e9 technique de l&rsquo;\u00eatre humain, ou du moins fabriqu\u00e9s \u00e0 son profit exclusif. Pour le jeune enfant, la plan\u00e8te Terre n&rsquo;est pas un milieu \u00e9cologique pr\u00e9existant \u00e0 notre esp\u00e8ce ; elle est assimil\u00e9e \u00e0 une cit\u00e9 industrielle, un vaste atelier ou un chantier d&rsquo;architecture monumentale mis en \u0153uvre par des constructeurs humains.<\/p>\n<p>Les racines de cette attitude plongent au c\u0153ur de l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9veloppementale la plus pr\u00e9coce du nourrisson et de la petite enfance. Depuis sa naissance, l&rsquo;enfant observe que l&rsquo;ensemble de son environnement imm\u00e9diat \u2014 de son berceau \u00e0 sa nourriture, en passant par ses v\u00eatements, la lumi\u00e8re \u00e9lectrique qu&rsquo;on allume et la chaleur des pi\u00e8ces \u2014 est r\u00e9gul\u00e9 et dispens\u00e9 par des adultes tout-puissants, au premier rang desquels figurent ses parents. Pour l&rsquo;enfant de quatre ans, le p\u00e8re et la m\u00e8re sont des d\u00e9miurges omniscients et tout-pouvoirs qui pourvoient \u00e0 chaque n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Il est donc totalement logique que, par extension analogique universelle, l&rsquo;enfant transpose cette toute-puissance technique familiale \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du cosmos tout entier.<\/p>\n<p>L&rsquo;artificialisme est par ailleurs renforc\u00e9 par le refus cat\u00e9gorique de concevoir un univers vide d&rsquo;humains ou indiff\u00e9rent \u00e0 leur destin\u00e9e. La question de l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 g\u00e9ologique du monde est inaccessible \u00e0 l&rsquo;esprit pr\u00e9op\u00e9ratoire : imaginer que des montagnes ont pu se former des millions d&rsquo;ann\u00e9es avant l&rsquo;apparition de l&rsquo;homme sur Terre constitue une impossibilit\u00e9 conceptuelle radicale. Puisque l&rsquo;homme est le centre de tout et la raison finale de l&rsquo;existence, il faut n\u00e9cessairement que le monde ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 et b\u00e2ti par lui ou pour lui.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;anthropocentrisme radical du jeune enfant<\/h3>\n<p>L&rsquo;artificialisme puise sa subsistance dans un <strong>anthropocentrisme<\/strong> d\u00e9nu\u00e9 de toute nuance. Tout ce qui existe au sein du champ perceptif enfantin est dot\u00e9 d&rsquo;une destination utilitaire imm\u00e9diatement asservie au confort de notre esp\u00e8ce. Les cours d&rsquo;eau ont \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9s pour permettre la circulation des barques et fournir l&rsquo;eau potable au robinet ; le soleil a \u00e9t\u00e9 mis en orbite pour s\u00e9cher le linge, dorer la peau des vacanciers et permettre aux personnes de voir o\u00f9 elles posent les pieds ; la nuit existe uniquement pour forcer les enfants \u00e0 aller au lit et permettre aux adultes de se reposer de leur labeur diurne.<\/p>\n<p>Cet anthropocentrisme rend le concept de nature vierge impensable. Si l&rsquo;on demande \u00e0 un enfant de cinq ans d&rsquo;o\u00f9 proviennent les for\u00eats, il r\u00e9pondra immanquablement qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 plant\u00e9es en rang\u00e9es par des jardiniers municipaux pour offrir de l&rsquo;ombre aux marcheurs fatigu\u00e9s. Si l&rsquo;on s&rsquo;enquiert de la raison d&rsquo;\u00eatre des mers sal\u00e9es, il expliquera que l&rsquo;eau douce y a \u00e9t\u00e9 vers\u00e9e et qu&rsquo;on y a rajout\u00e9 du sel pour assaisonner les poissons qui s&rsquo;y trouvent. Chaque \u00e9l\u00e9ment est justifi\u00e9 non pas par des m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9quilibre biochimique ou d&rsquo;\u00e9volution darwinienne, mais par un b\u00e9n\u00e9fice humain direct.<\/p>\n<p>Cette vision t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;univers cr\u00e9e un bouclier intellectuel contre l&rsquo;angoisse de la contingence. Rien n&rsquo;est absurde, rien n&rsquo;est mena\u00e7ant, rien n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 la surveillance et \u00e0 la sollicitude d&rsquo;un dessein technique global. L&rsquo;anthropocentrisme artificialiste rassure l&rsquo;enfant en lui pr\u00e9sentant un cosmos fait sur mesure pour lui, o\u00f9 chaque \u00e9l\u00e9ment de la mati\u00e8re poss\u00e8de une vocation domestique et morale vou\u00e9e \u00e0 sa sauvegarde.<\/p>\n<h3>7.3 La transition vers l&rsquo;artificialisme th\u00e9ologique<\/h3>\n<p>\u00c0 mesure que l&rsquo;enfant grandit et que son exp\u00e9rience empirique s&rsquo;\u00e9largit, la toute-puissance parentale commence \u00e0 se fissurer. Le sujet s&rsquo;aper\u00e7oit avec d\u00e9senchantement que son p\u00e8re ne peut pas emp\u00eacher la pluie de tomber sur le champ de foire, qu&rsquo;il est incapable d&rsquo;atteindre le soleil m\u00eame en montant sur une tr\u00e8s haute \u00e9chelle, et qu&rsquo;il n&rsquo;a pas la force musculaire requise pour soulever une colline. C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis de l&rsquo;ontogen\u00e8se que s&rsquo;op\u00e8re le relais vers ce que Piaget nomme l&rsquo;<strong>artificialisme th\u00e9ologique<\/strong>.<\/p>\n<p>Loin de briser le cadre artificialiste, l&rsquo;introduction des r\u00e9cits religieux et de la notion de Dieu vient au contraire consolider le syst\u00e8me pr\u00e9op\u00e9ratoire en lui offrant un substitut id\u00e9al aux parents d\u00e9chus. Cependant, ce Dieu que l&rsquo;enfant accueille dans son panth\u00e9on explicatif n&rsquo;a rien du principe m\u00e9taphysique transcendant ou du moteur immobile des th\u00e9ologiens adultes : il est con\u00e7u tr\u00e8s prosa\u00efquement comme un artisan g\u00e9ant, un ouvrier surhumain, un ma\u00e7on supr\u00eame maniant la truelle et le ciment pour \u00e9riger la cro\u00fbte terrestre et allumant les astres au moyen d&rsquo;allumettes colossales.<\/p>\n<p>L&rsquo;assimilation du divin par la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire d\u00e9forme ainsi le dogme re\u00e7u pour le plier aux sch\u00e8mes de l&rsquo;artificialisme technique. Dieu fait les nuages avec des \u00e9ponges mouill\u00e9es ou de la fum\u00e9e de chemin\u00e9e collect\u00e9e dans d&rsquo;immenses sacs c\u00e9lestes ; il creuse les lits des oc\u00e9ans avec une pelle et empile les cailloux pour former les cha\u00eenes de montagnes. La causalit\u00e9 divine n&rsquo;est pas spirituelle ou ex nihilo : elle est un bricolage m\u00e9canique grandiose qui perp\u00e9tue le sch\u00e8me de la fabrication humaine sous des dehors sacralis\u00e9s.<\/p>\n<h2>8. Les trois grands stades du d\u00e9veloppement de l&rsquo;artificialisme<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;artificialisme mythique ou diffus<\/h3>\n<p>Le premier stade du d\u00e9veloppement de l&rsquo;artificialisme, rep\u00e9r\u00e9 par Piaget chez les enfants d&rsquo;environ quatre \u00e0 cinq ans, se caract\u00e9rise par une indistinction totale entre l&rsquo;action humaine directe, la cr\u00e9ation divine et les forces naturelles brutes. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;<strong>artificialisme mythique ou diffus<\/strong>. \u00c0 cette p\u00e9riode pr\u00e9coce, la question de l&rsquo;origine mat\u00e9rielle des choses ne pose aucune difficult\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfant, car il ignore encore superbement le principe physique de la conservation de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;on interroge les sujets de cet \u00e2ge sur la formation des montagnes alpines, ils affirment sans le moindre vacillement que ce sont des ouvriers, des ma\u00e7ons ou des \u00ab messieurs tr\u00e8s forts \u00bb qui les ont b\u00e2ties en transportant de la terre avec des brouettes. Comment ces hommes ont-ils pu \u00e9difier des masses rocheuses aussi titanesques ? L&rsquo;enfant n&rsquo;en a cure : pour lui, les humains du pass\u00e9 \u00e9taient des g\u00e9ants omnipotents, ou alors ils ont travaill\u00e9 pendant des milliers de jours sans s&rsquo;arr\u00eater. Les lacs ont \u00e9t\u00e9 creus\u00e9s \u00e0 coups de pioches, puis remplis avec l&rsquo;eau des robinets de la ville.<\/p>\n<p>Le trait distinctif de ce premier stade est l&rsquo;absence totale de pr\u00e9occupation relative \u00e0 la provenance des mati\u00e8res premi\u00e8res utilis\u00e9es par ces artisans cosmologiques. Si l&rsquo;on demande \u00e0 l&rsquo;enfant d&rsquo;o\u00f9 venaient la terre et la pierre qui ont servi \u00e0 b\u00e2tir la premi\u00e8re montagne, la question lui semble d\u00e9pourvue de sens : la mati\u00e8re \u00e9tait simplement \u00ab l\u00e0 \u00bb, disponible dans un magasin universel ou sur le chantier cosmique primitif. La fabrication prime sur la substance : le monde a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9 comme un meuble ou une maison de briques, sans que l&rsquo;enfant ne ressente le besoin d&rsquo;ancrer cette construction dans un substrat physique pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;artificialisme technique ou semi-naturel<\/h3>\n<p>Survenant aux alentours de six \u00e0 huit ans, le deuxi\u00e8me stade constitue une phase de transition fascinante qualifi\u00e9e d&rsquo;<strong>artificialisme technique ou semi-naturel<\/strong>. Confront\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 grandissante de la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re et s&rsquo;appropriant les premi\u00e8res notions de transformation physique, l&rsquo;enfant commence \u00e0 ressentir l&rsquo;invraisemblance d&rsquo;une fabrication purement manuelle et instantan\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments g\u00e9ologiques par les seuls bras humains. Il va donc inventer une transaction ing\u00e9nieuse entre les proc\u00e9d\u00e9s techniques de l&rsquo;artisanat et les processus naturels spontan\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, l&rsquo;homme ne fabrique plus la montagne brique par brique, mais il est celui qui d\u00e9clenche le processus mat\u00e9riel de sa croissance. L&rsquo;enfant expliquera par exemple qu&rsquo;un homme a sem\u00e9 un petit caillou dans le sol, et que ce caillou \u00ab a pris racine et a grandi tout seul pour devenir une grande montagne de roche \u00bb, fusionnant le mod\u00e8le de la graine v\u00e9g\u00e9tale et de la construction min\u00e9rale. Pour le soleil, l&rsquo;artisan humain a allum\u00e9 une boule de bois ou de papier avec une allumette, puis l&rsquo;a projet\u00e9e tr\u00e8s haut dans les airs o\u00f9 le vent et l&rsquo;air l&rsquo;ont fait grossir et briller sans fin.<\/p>\n<p>Ce compromis b\u00e2tard se signale \u00e9galement par la tentative d&rsquo;expliquer les mati\u00e8res complexes par condensation ou transformation de mati\u00e8res plus simples : les pierres sont n\u00e9es de la terre que les hommes ont tass\u00e9e tr\u00e8s fort avec leurs semelles ; le ciel bleu est fait de la fum\u00e9e des chemin\u00e9es d&rsquo;usines qui est mont\u00e9e en haut et qui s&rsquo;est fig\u00e9e sous l&rsquo;effet du froid. L&rsquo;artificialisme ne dispara\u00eet donc pas, mais il se naturalise partiellement : l&rsquo;homme demeure l&rsquo;ing\u00e9nieur en chef ou l&rsquo;initiateur du cosmos, mais il d\u00e9l\u00e8gue d\u00e9sormais \u00e0 la mati\u00e8re le soin de prolif\u00e9rer, de durcir ou de s&rsquo;\u00e9tendre selon des dynamismes quasi autonomes.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;artificialisme immanent et la naturalisation compl\u00e8te<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de cette longue \u00e9volution survient au cours du troisi\u00e8me stade, g\u00e9n\u00e9ralement atteint entre neuf et dix ans, marqu\u00e9 par l&rsquo;effondrement d\u00e9finitif de l&rsquo;artificialisme au profit de la <strong>naturalisation compl\u00e8te<\/strong> des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques. \u00c0 cette \u00e9tape, la pens\u00e9e op\u00e8re une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure : elle reconna\u00eet que la nature poss\u00e8de une histoire, une ant\u00e9riorit\u00e9 absolue sur l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et des m\u00e9canismes d&rsquo;auto-organisation qui excluent tout interventionnisme technique externe.<\/p>\n<p>Interrog\u00e9 sur la gen\u00e8se des reliefs, l&rsquo;enfant de neuf ou dix ans mobilise d\u00e9sormais des sch\u00e8mes d&rsquo;explication m\u00e9caniques et g\u00e9ologiques remarquablement \u00e9labor\u00e9s. Il parlera de la lave des volcans sous-marins qui s&rsquo;est refroidie, de la terre qui a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par des tremblements de terre souterrains, ou de l&rsquo;\u00e9rosion continue des glaciers et des cours d&rsquo;eau qui a creus\u00e9 les vall\u00e9es au fil d&rsquo;immenses p\u00e9riodes de temps. L&rsquo;homme est cong\u00e9di\u00e9 de la fabrication du relief : il n&rsquo;est plus qu&rsquo;un habitant tardif d&rsquo;un monde g\u00e9ologique qui lui pr\u00e9existait de toute \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;origine des astres et de l&rsquo;atmosph\u00e8re est int\u00e9gr\u00e9e dans un cadre cosmologique rationnel. Le soleil n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 allum\u00e9 par des allumettes ou suspendu \u00e0 un c\u00e2ble par des ouvriers : il est un amas de gaz en feu issu d&rsquo;une explosion primordiale ou d&rsquo;une condensation d&rsquo;\u00e9toiles ; le ciel n&rsquo;est plus un d\u00f4me de ma\u00e7onnerie peinte ou un rideau de fum\u00e9e, mais l&rsquo;illusion optique cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;\u00e9paisseur de la couche atmosph\u00e9rique baign\u00e9e par les rayons solaires. Les lois immanentes de la gravitation, de la tectonique et de la thermodynamique triomphent d\u00e9finitivement de la fable artificialiste de l&rsquo;enfance.<\/p>\n<h2>9. Analyse critique des protocoles d&rsquo;entretiens sur l&rsquo;artificialisme<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;origine des montagnes et des cours d&rsquo;eau<\/h3>\n<p>La beaut\u00e9 clinique des entretiens conduits par Piaget r\u00e9side dans leur capacit\u00e9 \u00e0 capturer sur le vif les formulations les plus audacieuses de cette ing\u00e9nierie cosmique infantile. Dans le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine de la Terre, Piaget consigne l&rsquo;\u00e9change suivant avec le jeune <strong>Mart<\/strong> (7 ans 2 mois), interrog\u00e9 sur le lac L\u00e9man et les Alpes qui bordent Gen\u00e8ve :<\/p>\n<p><em>\u00ab Piaget : Comment le lac est-il commenc\u00e9 ? \u2014 Mart : Ce sont des messieurs qui ont creus\u00e9 le trou. \u2014 Avec quoi ? \u2014 Avec des grandes pelles et des machines pour tirer la terre. \u2014 Et apr\u00e8s, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;ils ont fait de toute cette terre ? \u2014 Ils l&rsquo;ont mise tout autour, ils ont fait de gros tas, et c&rsquo;est devenu le Sal\u00e8ve et le Jura. \u2014 Et l&rsquo;eau du lac, d&rsquo;o\u00f9 est-elle venue ? \u2014 On a fait couler l&rsquo;eau des fontaines et des tuyaux pour le remplir pour que les bateaux puissent voguer. \u2014 Qui a pay\u00e9 tout \u00e7a ? \u2014 C&rsquo;est le gouvernement et les patrons qui ont command\u00e9 les ouvriers. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ce protocole met en relief avec une pr\u00e9cision chirurgicale l&rsquo;assimilation directe de la g\u00e9ographie physique aux chantiers de travaux publics contemporains observ\u00e9s par l&rsquo;enfant dans sa ville. Les montagnes genevoises (le Sal\u00e8ve, le Jura) ne sont que le d\u00e9blai fonctionnel r\u00e9sultant du terrassement de la cuvette lacustre. La causalit\u00e9 sociale et administrative vient ici saturer le vide de l&rsquo;explication naturelle : le \u00ab gouvernement \u00bb, les \u00ab patrons \u00bb et les \u00ab ouvriers \u00bb forment la hi\u00e9rarchie artisanale d\u00e9miurgique qui a fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;habitat helv\u00e9tique.<\/p>\n<p>La question du financement et de la main-d&rsquo;\u0153uvre montre \u00e0 quel point l&rsquo;enfant de sept ans r\u00e9investit ses connaissances sociologiques embryonnaires pour conf\u00e9rer une vraisemblance institutionnelle \u00e0 son artificialisme. La nature n&rsquo;est qu&rsquo;un gigantesque parc d&rsquo;am\u00e9nagement territorial dont le cadastre a \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9 par des ing\u00e9nieurs pour r\u00e9pondre aux n\u00e9cessit\u00e9s de la navigation lacustre et de l&rsquo;approvisionnement en eau des populations citadines.<\/p>\n<h3>9.2 La fabrication du ciel, de la nuit et des m\u00e9t\u00e9ores<\/h3>\n<p>L&rsquo;artificialisme atteint son paroxysme po\u00e9tique lorsque l&rsquo;interrogatoire clinique aborde la sph\u00e8re c\u00e9leste et l&rsquo;alternance du jour et de la nuit. L&rsquo;enfant refuse d&rsquo;admettre que la nuit ne soit que l&rsquo;absence passive de lumi\u00e8re due \u00e0 la rotation de la Terre sur son axe. Consid\u00e9rons cet entretien remarquable avec <strong>Fav<\/strong> (6 ans 4 mois) :<\/p>\n<p><em>\u00ab Piaget : Pourquoi fait-il nuit le soir ? \u2014 Fav : Parce qu&rsquo;on met du noir. \u2014 Qui est-ce qui met du noir ? \u2014 Le Bon Dieu, ou bien les hommes avec des rideaux. \u2014 Comment fait-on \u00e7a ? \u2014 On tire un grand store noir sur tout le ciel pour qu&rsquo;on ne voie plus le soleil, comme \u00e7a les enfants peuvent dormir. \u2014 Et le ciel, en quoi est-il fait ? \u2014 C&rsquo;est un plafond en bois tr\u00e8s dur peint en bleu. \u2014 Qui a mis les \u00e9toiles dessus ? \u2014 Des messieurs sont mont\u00e9s tr\u00e8s haut sur des \u00e9chelles avec des clous et des ciseaux pour accrocher des petites lumi\u00e8res qui brillent. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ce protocole illustre magnifiquement la domestication spatiale de l&#8217;empyr\u00e9e. Le cosmos tout entier est r\u00e9duit aux dimensions et aux accessoires d&rsquo;une chambre d&rsquo;enfant. La vo\u00fbte c\u00e9leste n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un plafond d&rsquo;\u00e9b\u00e9nisterie ou une tapisserie de th\u00e9\u00e2tre sur laquelle ont \u00e9t\u00e9 clou\u00e9es des appliques lumineuses m\u00e9talliques pour dissiper la noirceur absolue. L&rsquo;alternance nycth\u00e9m\u00e9rale est un dispositif d&rsquo;occultation m\u00e9canique identique aux volets roulants ou aux rideaux que les parents tirent dans la chambre au moment du coucher.<\/p>\n<p>L&rsquo;explication de l&rsquo;atmosph\u00e8re gazeuse proc\u00e8de de la m\u00eame logique artisanale. Chez d&rsquo;autres sujets du m\u00eame groupe d&rsquo;\u00e2ge, Piaget rel\u00e8ve l&rsquo;id\u00e9e que le ciel a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 en collectant la fum\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9chappe des toits \u00e0 l&rsquo;aide de gigantesques aspirateurs industriels, fum\u00e9e qui a ensuite \u00e9t\u00e9 teut\u00e9e en bleu avec de la peinture et solidifi\u00e9e par une exposition prolong\u00e9e au grand froid d&rsquo;altitude. L&rsquo;artificialisme r\u00e9utilise en permanence les r\u00e9sidus mat\u00e9riels de la civilisation humaine pour composer la vo\u00fbte du monde.<\/p>\n<h3>9.3 La transformation de la mati\u00e8re min\u00e9rale et biologique<\/h3>\n<p>Le traitement des mati\u00e8res premi\u00e8res et du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal met en lumi\u00e8re l&rsquo;extr\u00eame perm\u00e9abilit\u00e9 de la fronti\u00e8re entre la manipulation technique et la reproduction organique. Dans les dialogues portant sur la croissance des arbres et l&rsquo;origine des m\u00e9taux, l&rsquo;enfant tente de raccorder la g\u00e9n\u00e9ration biologique au mod\u00e8le standard de l&rsquo;atelier de fabrication. Voici les propos tenus par <strong>Weg<\/strong> (7 ans) :<\/p>\n<p><em>\u00ab Piaget : Comment a commenc\u00e9 le premier sapin dans la for\u00eat ? \u2014 Weg : On a plant\u00e9 une planche de bois dans la terre. \u2014 Et qu&rsquo;est-ce qui est arriv\u00e9 ? \u2014 Elle s&rsquo;est ramollie avec la pluie, et puis apr\u00e8s il y a eu des feuilles qui ont pouss\u00e9 tout autour. \u2014 Pourquoi a-t-on fait \u00e7a ? \u2014 Pour fabriquer des tables et avoir de l&rsquo;ombre en \u00e9t\u00e9 quand il fait trop chaud. \u2014 Et les cailloux dans la rivi\u00e8re, d&rsquo;o\u00f9 viennent-ils ? \u2014 On a cass\u00e9 des morceaux de briques et on les a jet\u00e9s dans l&rsquo;eau pour faire joli et pour qu&rsquo;on puisse traverser sans se mouiller les souliers. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ce protocole est vertigineux sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, car il inverse rigoureusement la chronologie causale naturelle : pour Weg, ce n&rsquo;est pas la planche de bois qui provient du tronc de l&rsquo;arbre sci\u00e9 par les hommes, c&rsquo;est l&rsquo;arbre qui germe \u00e0 partir d&rsquo;une planche pr\u00e9existante confectionn\u00e9e en usine ! L&rsquo;artefact manufactur\u00e9 est ant\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;organisme biologique. L&rsquo;outil humain est le germe m\u00eame de la nature.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les cailloux naturels sont r\u00e9duits \u00e0 des d\u00e9bris de briques architecturales jet\u00e9s dans les torrents par les ma\u00e7ons pour une fin purement pragmatique : am\u00e9nager des gu\u00e9s artificiels pr\u00e9servant la propret\u00e9 des chaussures des passants. La nature appara\u00eet ainsi comme le recyclage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 des d\u00e9chets de l&rsquo;artisanat humain, chaque d\u00e9bris mat\u00e9riel \u00e9tant r\u00e9investi d&rsquo;une fonction esth\u00e9tique ou pratique dans l&rsquo;agencement du paysage terrestre.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;articulation dialectique entre animisme, artificialisme et finalisme<\/h2>\n<h3>10.1 La compl\u00e9mentarit\u00e9 fonctionnelle des repr\u00e9sentations pr\u00e9causales<\/h3>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, l&rsquo;animisme (qui attribue l&rsquo;activit\u00e9 \u00e0 une vie spontan\u00e9e et autonome des choses) et l&rsquo;artificialisme (qui fait d\u00e9pendre l&rsquo;origine des choses d&rsquo;une fabrication ext\u00e9rieure par la main humaine) pourraient sembler s&rsquo;exclure mutuellement sur le plan de la rigueur logique pure. Or, l&rsquo;un des apports les plus saisissants de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie piag\u00e9tienne est d&rsquo;avoir d\u00e9montr\u00e9 leur parfaite <strong>compl\u00e9mentarit\u00e9 dialectique<\/strong> au sein de la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;entrer en conflit ou de g\u00e9n\u00e9rer un sentiment d&rsquo;incoh\u00e9rence interne chez le sujet, ces deux attitudes se soutiennent et se f\u00e9condent mutuellement dans ce que Piaget qualifie de <em>finalisme consenti<\/em>. L&rsquo;objet physique con\u00e7u comme un artefact fabriqu\u00e9 par l&rsquo;homme ne demeure pas une machine froide et passive : il est dou\u00e9 d&rsquo;une conscience animiste pr\u00e9cis\u00e9ment pour coop\u00e9rer docilement avec son cr\u00e9ateur ou son utilisateur humain. Le soleil, par exemple, a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 ou allum\u00e9 par un homme (artificialisme), mais il est maintenant vivant et sait parfaitement qu&rsquo;il doit avancer sur sa trajectoire c\u00e9leste pour guider ce m\u00eame homme dans l&rsquo;obscurit\u00e9 (animisme).<\/p>\n<p>Cette synergie conceptuelle s&rsquo;explique par le fait que l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme sont deux expressions jumelles d&rsquo;un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique originel : l&rsquo;adualisme \u00e9gocentrique. Que la force active soit log\u00e9e dans l&rsquo;intention du d\u00e9miurge humain ou dans la conscience interne de l&rsquo;objet, la cat\u00e9gorie sous-jacente demeure rigoureusement identique : il s&rsquo;agit toujours d&rsquo;une force psychologique, morale et intentionnelle, radicalement \u00e9trang\u00e8re aux concepts de masse inerte, de choc \u00e9lastique ou de d\u00e9terminisme physico-chimique impersonnel.<\/p>\n<h3>10.2 Le finalisme comme pivot m\u00e9diateur universel<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de cette articulation tripartite, le <strong>finalisme<\/strong> joue le r\u00f4le de pivot m\u00e9diateur et d&rsquo;infraloge conceptuelle universelle. Chez le jeune enfant, l&rsquo;explication causale n&rsquo;est jamais distincte de la justification t\u00e9l\u00e9ologique. Les entretiens cliniques mettent continuellement en \u00e9vidence l&rsquo;amphibologie constitutive du mot \u00ab pourquoi \u00bb dans la bouche de l&rsquo;enfant : le \u00ab pourquoi \u00bb de la cause efficiente (en vertu de quel ant\u00e9c\u00e9dent temporel le ph\u00e9nom\u00e8ne se produit-il ?) est syst\u00e9matiquement r\u00e9sorb\u00e9 dans le \u00ab pour quoi \u00bb de la finalit\u00e9 utilitaire (\u00e0 quelle fin et au b\u00e9n\u00e9fice de qui cet \u00e9v\u00e9nement arrive-t-il ?).<\/p>\n<p>Pour la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire, une explication qui se bornerait \u00e0 d\u00e9crire la cha\u00eene m\u00e9canique des ant\u00e9c\u00e9dents est per\u00e7ue comme tronqu\u00e9e et insatisfaisante. Si l&rsquo;on explique \u00e0 un enfant de six ans que la pluie tombe parce que la vapeur d&rsquo;eau refroidie s&rsquo;est condens\u00e9e en gouttes trop lourdes pour rester en suspension, l&rsquo;enfant redemandera imm\u00e9diatement : \u00ab Oui, mais <em>pourquoi<\/em> elle tombe ? \u00bb Ce qu&rsquo;il exige, c&rsquo;est la raison d&rsquo;\u00eatre morale du ph\u00e9nom\u00e8ne : la pluie tombe <em>pour<\/em> abreuver les salades du potager ou <em>pour<\/em> punir les promeneurs qui ont oubli\u00e9 leur parapluie.<\/p>\n<p>Ce finalisme radical \u00e9limine toute trace de hasard, d&rsquo;accident ou de neutralit\u00e9 dans l&rsquo;univers physique. La mort concomitante de l&rsquo;animisme et de l&rsquo;artificialisme co\u00efncidera pr\u00e9cis\u00e9ment avec l&rsquo;effondrement de ce finalisme spontan\u00e9. D\u00e8s lors que l&rsquo;enfant acc\u00e8de \u00e0 la compr\u00e9hension que des processus physico-chimiques peuvent s&rsquo;accomplir sans la moindre intention tut\u00e9laire et sans aucun \u00e9gard pour les affaires humaines, la cosmologie pr\u00e9causale s&rsquo;effondre d&rsquo;un bloc, c\u00e9dant la place au m\u00e9canisme d\u00e9terministe.<\/p>\n<h3>10.3 Le d\u00e9clin concomitant et l&rsquo;\u00e9mergence des op\u00e9rations concr\u00e8tes<\/h3>\n<p>Le d\u00e9clin irr\u00e9versible de l&rsquo;animisme et de l&rsquo;artificialisme vers l&rsquo;\u00e2ge de sept ou huit ans co\u00efncide rigoureusement avec ce que la psychologie g\u00e9n\u00e9tique identifie comme la grande mutation structurale de l&rsquo;enfance : l&rsquo;accession au stade des <strong>op\u00e9rations concr\u00e8tes<\/strong>. Ce passage correspond \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de la r\u00e9versibilit\u00e9 de la pens\u00e9e, attest\u00e9e par l&rsquo;acquisition des principes de conservation (conservation de la substance, du poids, du volume et des longueurs) et par la capacit\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer des classifications hi\u00e9rarchiques et des s\u00e9riations logiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration concr\u00e8te permet au sujet de d\u00e9passer l&rsquo;appr\u00e9hension ph\u00e9nom\u00e9nale imm\u00e9diate pour coordonner des syst\u00e8mes de transformations r\u00e9versibles. D\u00e8s lors que l&rsquo;enfant comprend qu&rsquo;une quantit\u00e9 de mati\u00e8re demeure identique malgr\u00e9 ses changements de forme g\u00e9om\u00e9trique, il acquiert la certitude de la permanence substantielle du monde ext\u00e9rieur. La mati\u00e8re n&rsquo;a plus besoin d&rsquo;\u00eatre \u00ab cr\u00e9\u00e9e \u00bb ex nihilo par des ma\u00e7ons d\u00e9miurges ; elle se transforme selon des lois de balance, de m\u00e9lange et d&rsquo;\u00e9quilibre conservationnel.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, la d\u00e9centration cognitive autorise une dissociation d\u00e9finitive entre l&rsquo;espace g\u00e9ographique objectif et l&rsquo;espace perceptif individuel. L&rsquo;enfant s&rsquo;arrache \u00e0 l&rsquo;illusion \u00e9gocentrique de l&rsquo;accompagnement du soleil ou de la complicit\u00e9 des vents : il comprend que le soleil ne se d\u00e9place pas pour lui, mais que son lever et son coucher apparents r\u00e9sultent d&rsquo;un mouvement orbital macroscopique totalement indiff\u00e9rent aux pas de l&rsquo;observateur terrestre. La rationalisation de la g\u00e9om\u00e9trie de l&rsquo;espace sonne le glas de la physique animiste et scelle l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une observation objective du cosmos.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats th\u00e9oriques, controverses et r\u00e9\u00e9valuations empiriques<\/h2>\n<h3>11.1 Les critiques m\u00e9thodologiques adress\u00e9es au protocole clinique<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa parution, la m\u00e9thode d&rsquo;interrogatoire clinique utilis\u00e9e par Piaget dans ses recherches sur la repr\u00e9sentation du monde a fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein de la communaut\u00e9 des psychologues et des anthropologues. La critique la plus virulente porte sur le <strong>biais linguistique<\/strong> inh\u00e9rent au protocole verbal. De nombreux chercheurs anglo-saxons ont object\u00e9 que les r\u00e9ponses \u00e9tranges des enfants ne traduisaient pas n\u00e9cessairement une croyance cosmologique authentique, mais r\u00e9sultaient de la difficult\u00e9 des tr\u00e8s jeunes sujets \u00e0 manier les pi\u00e8ges polys\u00e9miques du vocabulaire adulte.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Margaret_Mead\">Margaret Mead<\/a>, lors de ses travaux de terrain conduits chez les enfants de l&rsquo;\u00eele de Manus dans les \u00eeles de l&rsquo;Amiraut\u00e9 en Nouvelle-Guin\u00e9e, a port\u00e9 une estocade majeure \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;universalit\u00e9 de l&rsquo;animisme enfantin piag\u00e9tien. Mead a soutenu que les jeunes Manus, \u00e9lev\u00e9s au contact quotidien des dangers r\u00e9els de la mer et du maniement rigoureux des pirogues, ne manifestaient pas la moindre disposition animiste spontan\u00e9e. Selon Mead, l&rsquo;animisme observ\u00e9 par Piaget \u00e0 Gen\u00e8ve ne serait qu&rsquo;un sous-produit culturel induit par l&rsquo;\u00e9ducation occidentale, les contes de f\u00e9es, les m\u00e9taphores po\u00e9tiques des nourrices et le langage infantilisant tenu par les parents europ\u00e9ens \u00e0 leurs enfants.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques ont soulign\u00e9 le risque permanent de surinterpr\u00e9tation des propos enfantins. Lorsqu&rsquo;un enfant de cinq ans dit que \u00ab la lune le regarde \u00bb, exprime-t-il une th\u00e8se ontologique litt\u00e9rale ou emploie-t-il une m\u00e9taphore vivace, faute de poss\u00e9der un lexique abstrait ad\u00e9quat pour exprimer la permanence optique de l&rsquo;astre ? Bien que Piaget ait d\u00e9ploy\u00e9 des tr\u00e9sors de vigilance pour neutraliser la fabulation et le n&rsquo;importequisme, le d\u00e9bat persiste sur le degr\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9sion cognitive r\u00e9elle de l&rsquo;enfant \u00e0 ses propres verbalisations au cours d&rsquo;un interrogatoire sollicitant son imaginaire.<\/p>\n<h3>11.2 Les r\u00e9plications contemporaines et la th\u00e9orie du domaine-sp\u00e9cifique<\/h3>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, l&rsquo;av\u00e8nement de la psychologie cognitive n\u00e9o-piag\u00e9tienne et des sciences cognitives modulaires a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de ces concepts historiques. Les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Susan_Carey\">Susan Carey<\/a> sur l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une \u00ab biologie na\u00efve \u00bb ont confirm\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9organisation conceptuelle profonde vers l&rsquo;\u00e2ge de sept ou huit ans, validant en partie l&rsquo;intuition piag\u00e9tienne d&rsquo;une absence initiale de distinction claire entre les processus m\u00e9caniques et les fonctions biologiques vitales.<\/p>\n<p>Cependant, les recherches contemporaines men\u00e9es par Henry Wellman et Susan Gelman sur l&rsquo;<em>essentialisme psychologique pr\u00e9coce<\/em> ont apport\u00e9 des r\u00e9visions substantielles au mod\u00e8le piag\u00e9tien. En recourant \u00e0 des paradigmes exp\u00e9rimentaux non verbaux fond\u00e9s sur l&rsquo;habituation visuelle et le regard pr\u00e9f\u00e9rentiel chez le tr\u00e8s jeune nourrisson, ces chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 que les b\u00e9b\u00e9s de moins d&rsquo;un an poss\u00e8dent d\u00e9j\u00e0 des intuitions causales pr\u00e9coces relatives aux propri\u00e9t\u00e9s physiques des objets solides (gravit\u00e9, continuit\u00e9 spatiale, imp\u00e9n\u00e9trabilit\u00e9) et font la diff\u00e9rence entre un objet inerte qui a besoin d&rsquo;\u00eatre heurt\u00e9 pour bouger et un agent anim\u00e9 capable d&rsquo;autopropulsion spontan\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes empiriques sugg\u00e8rent que la pens\u00e9e enfantine n&rsquo;est pas structur\u00e9e par une pr\u00e9causalit\u00e9 globale et indiff\u00e9renci\u00e9e comme le postulait Piaget, mais qu&rsquo;elle s&rsquo;organise d\u00e8s le d\u00e9part en <strong>domaines sp\u00e9cifiques<\/strong> modulaires (physique na\u00efve, psychologie na\u00efve et biologie na\u00efve). L&rsquo;animisme ne serait donc pas une incapacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 distinguer le physique du psychique, mais une erreur d&rsquo;application locale de la psychologie na\u00efve (le sch\u00e8me de l&rsquo;action intentionnelle) au domaine de la physique lorsque les causes m\u00e9caniques d&rsquo;un mouvement demeurent invisibles ou occultes pour l&rsquo;observateur.<\/p>\n<h3>11.3 La persistance des intuitions animistes et t\u00e9l\u00e9ologiques \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des bouleversements les plus spectaculaires de la psychologie d\u00e9veloppementale moderne a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir que l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme ne disparaissent jamais compl\u00e8tement avec l&rsquo;\u00e2ge adulte, mais demeurent sous une forme latente ou r\u00e9prim\u00e9e dans l&rsquo;appareil cognitif. Les recherches retentissantes men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bu.edu\/cdl\/people\/faculty\/deborah-kelemen\/\">Deborah Kelemen<\/a> sur la <em>\u00ab t\u00e9l\u00e9ologie promiscue \u00bb (promiscuous teleology)<\/em> ont prouv\u00e9 que les adultes contemporains, y compris les scientifiques form\u00e9s, conservent un puissant biais finaliste spontan\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque des \u00e9tudiants universitaires sont soumis \u00e0 des questionnaires de physique ou de biologie sous une forte contrainte de pression temporelle ou en \u00e9tat de surcharge cognitive, leurs boucliers rationnels s&rsquo;estompent brutalement : ils se mettent spontan\u00e9ment \u00e0 accepter comme scientifiquement valables des \u00e9nonc\u00e9s finalistes absurdes tels que \u00ab les nuages existent pour donner de la pluie \u00bb ou \u00ab les arbres absorbent du dioxyde de carbone pour rafra\u00eechir la temp\u00e9rature de la plan\u00e8te pour les animaux \u00bb. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9montre que la t\u00e9l\u00e9ologie n&rsquo;est pas une tocade pu\u00e9rile balay\u00e9e par l&rsquo;instruction scolaire, mais un mode de raisonnement par d\u00e9faut du cerveau humain, toujours pr\u00eat \u00e0 r\u00e9appara\u00eetre d\u00e8s que les capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition m\u00e9tacognitive sont affaiblies.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;animisme se v\u00e9rifie avec \u00e9clat dans notre rapport contemporain aux technologies num\u00e9riques avanc\u00e9es, aux syst\u00e8mes d&rsquo;intelligence artificielle et aux robots andro\u00efdes. Confront\u00e9 \u00e0 des machines dont la dynamique algorithmique interne est invisible, l&rsquo;adulte du XXIe si\u00e8cle r\u00e9active instinctivement des sch\u00e8mes animistes : nous disons quotidiennement que notre ordinateur \u00ab refuse d&rsquo;ob\u00e9ir \u00bb, que notre connexion internet \u00ab est paresseuse \u00bb ou qu&rsquo;un agent conversationnel g\u00e9n\u00e9ratif \u00ab comprend ce qu&rsquo;il nous dit \u00bb. Les descriptions ph\u00e9nom\u00e9nologiques immortalis\u00e9es par Piaget dans ses entretiens de 1926 conservent ainsi une validit\u00e9 \u00e9cologique universelle ind\u00e9niable pour \u00e9clairer l&rsquo;anthropomorphisme spontan\u00e9 de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>12. Port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique et implications p\u00e9dagogiques contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 La valeur formatrice de l&rsquo;obstacle \u00e9pist\u00e9mologique piag\u00e9tien<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse piag\u00e9tienne des repr\u00e9sentations de la nature chez l&rsquo;enfant entre en r\u00e9sonance profonde avec le concept d&rsquo;<strong>obstacle \u00e9pist\u00e9mologique<\/strong> forg\u00e9 par le philosophe des sciences <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gaston_Bachelard\">Gaston Bachelard<\/a> dans <em>La formation de l&rsquo;esprit scientifique<\/em> (1938). Bachelard a soulign\u00e9 avec vigueur que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la science ne s&rsquo;op\u00e8re jamais \u00e0 partir d&rsquo;une ignorance vierge, mais contre des pr\u00e9jug\u00e9s substantiels, des intuitions valoris\u00e9es affectivement et des fausses \u00e9vidences s\u00e9duisantes qui encombrent pr\u00e9alablement l&rsquo;entendement.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, l&rsquo;animisme, l&rsquo;artificialisme et le finalisme identifi\u00e9s par Piaget ne sont pas de simples b\u00e9vues de raisonnement sans lendemain : ils constituent pr\u00e9cis\u00e9ment les obstacles \u00e9pist\u00e9mologiques majeurs que chaque individu doit affronter et surmonter au cours de son ontogen\u00e8se pour s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la pens\u00e9e physique moderne. Pour apprendre la m\u00e9canique newtonienne, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve doit d\u00e9truire en lui le sch\u00e8me animiste du mouvement comme \u00e9lan vital ou volont\u00e9 d&rsquo;agir ; pour assimiler la biologie \u00e9volutionniste darwinienne, il doit d\u00e9construire m\u00e9thodiquement le r\u00e9flexe artificialiste et finaliste qui imagine un cr\u00e9ateur providentiel fa\u00e7onnant chaque organe pour une utilit\u00e9 pr\u00e9d\u00e9finie.<\/p>\n<p>Sur le plan didactique, ces constats impliquent une refonte compl\u00e8te de la p\u00e9dagogie des sciences. Transmettre des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques achev\u00e9es sans tenir compte des conceptions pr\u00e9existantes de l&rsquo;enfant est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec p\u00e9dagogique : l&rsquo;esprit de l&rsquo;apprenant assimile les nouvelles notions th\u00e9oriques \u00e0 ses vieux sch\u00e8mes animistes ou artificialistes en les d\u00e9formant \u00e0 son insu. L&rsquo;enseignement moderne des sciences de la nature doit s&rsquo;organiser autour d&rsquo;une p\u00e9dagogie du conflit sociocognitif, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve est plac\u00e9 face aux contradictions patentes de son artificialisme spontan\u00e9 pour \u00eatre contraint d&rsquo;\u00e9difier lui-m\u00eame les invariants rationnels de la causalit\u00e9 objective.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;apport des entretiens piag\u00e9tiens \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>En d\u00e9voilant comment le jeune enfant navigue \u00e0 l&rsquo;aveugle entre son monde psychologique int\u00e9rieur et les r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles ext\u00e9rieures, les entretiens cliniques sur l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme ont pos\u00e9 les fondations indispensables de ce que la psychologie cognitive contemporaine d\u00e9signe sous le nom de <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/strong> (<em>Theory of Mind<\/em>). Ce concept renvoie \u00e0 la comp\u00e9tence m\u00e9tacognitive permettant d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux invisibles (croyances, d\u00e9sirs, fausses repr\u00e9sentations, \u00e9motions) \u00e0 soi-m\u00eame et \u00e0 autrui, tout en comprenant que la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure ne co\u00efncide pas n\u00e9cessairement avec ces projections psychiques.<\/p>\n<p>La trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique d\u00e9crite par Piaget montre avec clart\u00e9 que l&rsquo;extinction de l&rsquo;animisme correspond exactement au moment o\u00f9 l&rsquo;enfant parvient \u00e0 \u00ab encapsuler \u00bb les \u00e9tats mentaux au sein des seuls agents psychologiques comp\u00e9tents, d\u00e9samor\u00e7ant leur projection indue sur le monde min\u00e9ral et m\u00e9canique. L&rsquo;enfant qui comprend que le caillou ne ressent pas la douleur accomplit un pas de g\u00e9ant dans la clarification de sa propre int\u00e9riorit\u00e9 : il comprend que la sensation subjective est une propri\u00e9t\u00e9 exclusive des organismes dot\u00e9s d&rsquo;un syst\u00e8me nerveux central et d&rsquo;un psychisme, non une propri\u00e9t\u00e9 diffuse de la mati\u00e8re inerte.<\/p>\n<p>Cette g\u00e9n\u00e9alogie clinique trouve une r\u00e9sonance diagnostique f\u00e9conde dans l&rsquo;\u00e9valuation contemporaine des troubles neurod\u00e9veloppementaux, notamment les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA). La difficult\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e par certains sujets avec autisme \u00e0 se d\u00e9centrer de leur perspective propre ou \u00e0 calibrer la fronti\u00e8re soi-monde confirme le caract\u00e8re crucial de ce basculement \u00e9gocentrique formalis\u00e9 d\u00e8s 1926. L&rsquo;\u00e9coute piag\u00e9tienne des modulations subtiles de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 enfantine demeure \u00e0 cet \u00e9gard une bo\u00eete \u00e0 outils ph\u00e9nom\u00e9nologique incomparable pour \u00e9valuer le d\u00e9veloppement socio-cognitif et affectif du sujet en devenir.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan historique et actualit\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre piag\u00e9tienne<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure du bilan, alors que pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9 depuis la parution de <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant<\/em>, l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel des entretiens cliniques de Jean Piaget appara\u00eet \u00e0 la fois inalt\u00e9rable et sereinement r\u00e9\u00e9valu\u00e9. Si la chronologie stricte des stades de d\u00e9veloppement a pu \u00eatre assouplie par les d\u00e9couvertes de la cognition pr\u00e9coce du nourrisson et si le r\u00f4le des conditionnements langagiers a \u00e9t\u00e9 r\u00e9examin\u00e9 avec profit, le g\u00e9nie descriptif et structural de l&rsquo;\u0153uvre genevoise demeure incontest\u00e9 dans l&rsquo;histoire universelle des sciences de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Piaget a rendu \u00e0 l&rsquo;enfance sa dignit\u00e9 ontologique et philosophique en d\u00e9montrant qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas un d\u00e9sert logique en attente de colonisation par l&rsquo;adulte, mais une contr\u00e9e mentale luxuriante, gouvern\u00e9e par une coh\u00e9rence architecturale admirable. La m\u00e9thode de l&rsquo;entretien clinique, avec son refus de la brutalit\u00e9 psychom\u00e9trique et son \u00e9loge de l&rsquo;\u00e9coute bienveillante, rigoureuse et dialectique de la parole de l&rsquo;enfant, a l\u00e9gu\u00e9 aux praticiens, aux \u00e9ducateurs et aux chercheurs un mod\u00e8le d&rsquo;interrogation de la conscience humaine qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 en finesse herm\u00e9neutique.<\/p>\n<p>Relire aujourd&rsquo;hui les entretiens sur l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme ne constitue pas un simple exercice d&rsquo;arch\u00e9ologie acad\u00e9mique : c&rsquo;est se replonger aux sources vives de la mani\u00e8re dont notre esp\u00e8ce humaine s&rsquo;arrache continuellement \u00e0 l&rsquo;illusion de l&rsquo;anthropomorphisme magique pour conqu\u00e9rir laborieusement, si\u00e8cle apr\u00e8s si\u00e8cle, individu apr\u00e8s individu, la difficile et exigeante lumi\u00e8re de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Bachelard, G. (1938). <em>La formation de l&rsquo;esprit scientifique : Contribution \u00e0 une psychanalyse de la connaissance objective<\/em>. Librairie philosophique J. Vrin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k110034w\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k110034w<\/a><\/p>\n<p>Carey, S. (1985). <em>Conceptual change in childhood<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262530736\/conceptual-change-in-childhood\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262530736\/conceptual-change-in-childhood\/<\/a><\/p>\n<p>Gelman, S. A. (2003). <em>The essential child: Origins of essentialism in everyday thought<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195154061.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195154061.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Kelemen, D. (1999). The scope of teleological thinking in preschool children. <em>Cognition<\/em>, 70(3), 241-272. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(99)00010-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(99)00010-4<\/a><\/p>\n<p>Kelemen, D. (2004). Are children \u00ab\u00a0intuitive theists\u00a0\u00bb? Reasoning about purpose and design in nature. <em>Psychological Science<\/em>, 15(5), 295-301. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.0956-7976.2004.00672.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.0956-7976.2004.00672.x<\/a><\/p>\n<p>Mead, M. (1932). An investigation of the thought of primitive children, with special reference to animism. <em>The Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland<\/em>, 62, 173-190. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2843884\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2843884<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1926). <em>La repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant<\/em>. F\u00e9lix Alcan (r\u00e9\u00e9d. Presses Universitaires de France, 2013). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/La_representation_du_monde_chez_lenfant\">https:\/\/www.puf.com\/content\/La_representation_du_monde_chez_lenfant<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1927). <em>La causalit\u00e9 physique chez l&rsquo;enfant<\/em>. F\u00e9lix Alcan (r\u00e9\u00e9d. Presses Universitaires de France, 1971). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/\">https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1950). <em>Introduction \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em> (3 tomes). Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/Introduction_a_lepistemologie_genetique\">https:\/\/www.puf.com\/content\/Introduction_a_lepistemologie_genetique<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1970). <em>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em>. Presses Universitaires de France (Collection \u00ab Que sais-je ? \u00bb). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/l-epistemologie-genetique--9782130549970.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/l-epistemologie-genetique&#8211;9782130549970.htm<\/a><\/p>\n<p>Tylor, E. B. (1871). <em>Primitive culture: Researches into the development of mythology, philosophy, religion, art, and custom<\/em>. John Murray. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/primitiveculture01tylouoft\">https:\/\/archive.org\/details\/primitiveculture01tylouoft<\/a><\/p>\n<p>Wellman, H. M., &#038; Gelman, S. A. (1998). Knowledge acquisition in foundational domains. Dans D. Kuhn &#038; R. S. Siegler (dir.), <em>Handbook of child psychology: Cognition, perception, and language<\/em> (5e \u00e9d., vol. 2, p. 523-573). John Wiley &#038; Sons. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Handbook+of+Child+Psychology%2C+Volume+2%2C+Cognition%2C+Perception%2C+and+Language%2C+6th+Edition-p-9780471272885\">https:\/\/www.wiley.com\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie des entretiens cliniques de Jean Piaget sur l&rsquo;animisme et l&rsquo;artificialisme dans la repr\u00e9sentation du monde chez l&rsquo;enfant.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[5778,127],"tags":[5789,5790,5761,5791,5759],"class_list":["post-3795","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-epistemologie-genetique","category-psychologie-du-developpement","tag-animisme-enfantin","tag-artificialisme","tag-developpement-cognitif","tag-entretien-clinique","tag-jean-piaget"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3795","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3795"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3795\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3795"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3795"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3795"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}