{"id":3699,"date":"2026-09-11T01:26:28","date_gmt":"2026-09-11T01:26:28","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experiences-pensee-costa-gomes-crawford-broseta\/"},"modified":"2026-09-11T01:26:28","modified_gmt":"2026-09-11T01:26:28","slug":"experiences-pensee-costa-gomes-crawford-broseta","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experiences-pensee-costa-gomes-crawford-broseta","title":{"rendered":"Exp\u00e9riences de Pens\u00e9e &#8211; Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;analyse micro\u00e9conomique contemporaine s&rsquo;est longtemps articul\u00e9e autour d&rsquo;un postulat axiomatique fondamental : l&rsquo;hypoth\u00e8se de rationalit\u00e9 parfaite des agents \u00e9conomiques, mat\u00e9rialis\u00e9e dans la th\u00e9orie des jeux non coop\u00e9ratifs par le concept d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/game-theory\/\">\u00e9quilibre de Nash<\/a>. Sous ce prisme classique, chaque d\u00e9cideur est r\u00e9put\u00e9 poss\u00e9der une capacit\u00e9 computationnelle illimit\u00e9e, \u00eatre capable d&rsquo;anticiper avec une exactitude sans faille les r\u00e9actions de ses partenaires ou adversaires, et agir selon une croyance commune en la rationalit\u00e9 universelle. Pourtant, confront\u00e9e aux donn\u00e9es empiriques issues des laboratoires d&rsquo;\u00e9conomie comportementale \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, cette architecture d\u00e9ductive a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de profondes dissonances cognitives. Les agents r\u00e9els s&rsquo;\u00e9cartent fr\u00e9quemment, syst\u00e9matiquement et substantiellement des sentiers d&rsquo;\u00e9quilibre th\u00e9orique, particuli\u00e8rement dans les jeux dits \u00ab \u00e0 un coup \u00bb (<em>one-shot games<\/em>), o\u00f9 aucune p\u00e9riode pr\u00e9alable d&rsquo;apprentissage ou de s\u00e9lection adaptative ne permet aux sujets de converger m\u00e9caniquement vers un \u00e9quilibre pr\u00e9visible.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour diss\u00e9quer l&rsquo;anatomie de ces \u00e9carts et d\u00e9voiler la dynamique interne du calcul strat\u00e9gique que Miguel Costa-Gomes, Vincent P. Crawford et Bruno Broseta ont publi\u00e9 en 2001 une \u00e9tude exp\u00e9rimentale monumentale dans la revue <em>Econometrica<\/em>, intitul\u00e9e <em>\u00ab Cognition and Behavior in Normal-Form Games: An Experimental Study \u00bb<\/em>. Loin de se contenter de r\u00e9pertorier les choix terminaux des sujets afin de postuler <em>ex post<\/em> des mod\u00e8les de pr\u00e9f\u00e9rences alambiqu\u00e9s, ces chercheurs ont introduit une rupture m\u00e9thodologique radicale : ouvrir la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb du raisonnement strat\u00e9gique individuel en observant simultan\u00e9ment les d\u00e9cisions finales et le processus physique de collecte d&rsquo;informations pr\u00e9c\u00e9dant chaque prise de position. En mobilisant une interface informatique pionni\u00e8re de suivi de l&rsquo;attention visuelle, nomm\u00e9e <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mouselab\">MouseLab<\/a>, les auteurs ont r\u00e9ussi \u00e0 capturer les traces mat\u00e9rielles du raisonnement humain.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition de leurs travaux d\u00e9passe largement le cadre d&rsquo;une simple r\u00e9futation empirique de l&rsquo;orthodoxie n\u00e9oclassique. En \u00e9laborant un protocole d&rsquo;inf\u00e9rence \u00e9conom\u00e9trique conjointe et en testant des mod\u00e8les rivaux de rationalit\u00e9 limit\u00e9e \u2014 notamment les th\u00e9ories de niveaux de raisonnement it\u00e9ratif (<em>Level-k thinking<\/em>) et les algorithmes d&rsquo;\u00e9limination des strat\u00e9gies domin\u00e9es \u2014, Costa-Gomes, Crawford et Broseta ont pos\u00e9 les fondations \u00e9pist\u00e9mologiques de la th\u00e9orie comportementale des jeux moderne. Leur publication a red\u00e9fini les crit\u00e8res d&rsquo;admissibilit\u00e9 scientifique de la mod\u00e9lisation d\u00e9cisionnelle, en exigeant que les hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques relatives \u00e0 la psychologie cognitive des joueurs soient directement confront\u00e9es aux patrons concrets de recherche et d&rsquo;assimilation de l&rsquo;information.<\/p>\n<h2>1. Introduction aux exp\u00e9riences sur la cognition strat\u00e9gique de Costa-Gomes, Crawford et Broseta<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte historique et conceptuel de l&rsquo;\u00e9tude s\u00e9minale de 2001<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9conomie exp\u00e9rimentale traverse une phase de maturit\u00e9 critique. Bien que les mod\u00e8les fond\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash aient permis des avanc\u00e9es analytiques consid\u00e9rables dans la r\u00e9gulation industrielle, les ench\u00e8res et le commerce international, leur pouvoir pr\u00e9dictif en laboratoire se heurte \u00e0 des anomalies r\u00e9currentes. Face \u00e0 cette tension grandissante, la th\u00e9orie des jeux comportementale \u00e9merge pour corriger les angles morts de l&rsquo;approche n\u00e9oclassique. Les \u00e9conomistes constatent que, plac\u00e9s devant des matrices de gains sous forme normale sans historique d&rsquo;interaction, les participants humains manifestent des r\u00e9gularit\u00e9s empiriques inexplicables par les concepts d&rsquo;\u00e9quilibre traditionnels. L&rsquo;interaction strat\u00e9gique inaugurale ne s&rsquo;av\u00e8re ni purement chaotique ni parfaitement coordonn\u00e9e selon les canons de la rationalit\u00e9 substantielle.<\/p>\n<p>La parution en 2001, au sein de la prestigieuse revue <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.econometricsociety.org\/publications\/econometrica\">Econometrica<\/a>, de l&rsquo;article de Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta marque une \u00e9tape d\u00e9cisive dans ce basculement paradigmatique. Ce projet de recherche ambitieux r\u00e9unit des comp\u00e9tences pointues \u00e0 l&rsquo;intersection de la th\u00e9orie des jeux formelle, des m\u00e9thodes exp\u00e9rimentales rigoureuses et de l&rsquo;\u00e9conom\u00e9trie structurelle. Crawford, l&rsquo;un des th\u00e9oriciens majeurs de la communication strat\u00e9gique et de la coordination, s&rsquo;associe \u00e0 Costa-Gomes et Broseta pour explorer comment les contraintes cognitives r\u00e9elles influencent le comportement effectif dans les jeux sous forme normale. Leur intuition fondamentale repose sur l&rsquo;id\u00e9e que pour expliquer pourquoi un individu choisit une strat\u00e9gie donn\u00e9e, il est indispensable de comprendre comment il a appr\u00e9hend\u00e9 le probl\u00e8me d\u00e9cisionnel.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude s&rsquo;inscrit en rupture avec la tradition behavioriste stricte qui pr\u00e9valait alors en micro\u00e9conomie. Jusqu&rsquo;alors, la m\u00e9thode dominante consistait \u00e0 observer uniquement les choix finaux des agents, puis \u00e0 d\u00e9duire par r\u00e9tro-ing\u00e9nierie les fonctions d&rsquo;utilit\u00e9 ou les croyances sous-jacentes. Costa-Gomes, Crawford et Broseta affirment que cette approche par les \u00ab pr\u00e9f\u00e9rences r\u00e9v\u00e9l\u00e9es \u00bb souffre d&rsquo;une faiblesse r\u00e9dhibitoire : plusieurs mod\u00e8les cognitifs diam\u00e9tralement oppos\u00e9s peuvent produire les m\u00eames choix observ\u00e9s dans un ensemble restreint de jeux. Pour d\u00e9passer ce mur de l&rsquo;indiscernabilit\u00e9 observationnelle, les auteurs soutiennent qu&rsquo;il faut examiner le cheminement cognitif lui-m\u00eame, mesurant pas \u00e0 pas la mani\u00e8re dont les sujets acqui\u00e8rent, inspectent et traitent les donn\u00e9es num\u00e9riques du jeu avant d&rsquo;arr\u00eater leur d\u00e9cision.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;objectif scientifique : sonder la bo\u00eete noire de la prise de d\u00e9cision<\/h3>\n<p>L&rsquo;objectif central de l&rsquo;exp\u00e9rimentation con\u00e7ue par Costa-Gomes, Crawford et Broseta r\u00e9side dans la d\u00e9composition fine des m\u00e9canismes cognitifs guidant l&rsquo;interaction strat\u00e9gique. Les auteurs cherchent \u00e0 identifier les algorithmes mentaux r\u00e9els que d\u00e9ploient les individus lorsqu&rsquo;ils doivent anticiper les comportements d&rsquo;un partenaire ou d&rsquo;un rival. Plut\u00f4t que de postuler arbitrairement que chaque joueur r\u00e9sout instantan\u00e9ment un syst\u00e8me complexe d&rsquo;\u00e9quations de meilleure r\u00e9ponse mutuelle, l&rsquo;exp\u00e9rience vise \u00e0 mesurer empiriquement le degr\u00e9 effectif de sophistication strat\u00e9gique de la population \u00e9tudi\u00e9e. Cette sophistication renvoie \u00e0 la profondeur de calcul dont un joueur est capable : prend-il en compte les gains de son partenaire ? Anticipe-t-il que son partenaire analyse \u00e9galement ses propres gains ? Combien d&rsquo;it\u00e9rations r\u00e9cursives de ce type un esprit humain moyen est-il capable de soutenir ?<\/p>\n<p>Pour apporter des r\u00e9ponses mesurables, les chercheurs mettent en comp\u00e9tition directe plusieurs mod\u00e8les de raisonnement hors \u00e9quilibre issus de la psychologie cognitive et de la rationalit\u00e9 limit\u00e9e. Il ne s&rsquo;agit pas simplement de constater un \u00e9chec de la th\u00e9orie orthodoxe, mais de valider exp\u00e9rimentalement des hypoth\u00e8ses alternatives pr\u00e9cises concernant la structure algorithmique de la pens\u00e9e humaine. Les sujets sont-ils des optimiseurs na\u00effs qui traitent l&rsquo;environnement comme un syst\u00e8me probabiliste inerte ? Sont-ils des strat\u00e8ges capables d&rsquo;un raisonnement \u00e9tag\u00e9 \u00e0 un, deux ou trois niveaux d&rsquo;anticipation r\u00e9ciproque ? Ou ob\u00e9issent-ils \u00e0 des heuristiques de prudence universelle comme la minimisation des pertes maximales ? En sondant la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb de la cognition, les auteurs transforment des conjectures th\u00e9oriques abstraites en grandeurs observables et falsifiables selon la m\u00e9thodologie popp\u00e9rienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport scientifique repose ainsi sur la double mesure : confronter les choix r\u00e9els \u00e0 la fois aux pr\u00e9dictions comportementales des mod\u00e8les th\u00e9oriques et aux pr\u00e9dictions sur les patrons de recherche d&rsquo;information. En observant quelles cellules de la matrice de gains sont consult\u00e9es, dans quel ordre chronologique, et pendant combien de millisecondes, les chercheurs parviennent \u00e0 v\u00e9rifier si le processus d&rsquo;investigation d&rsquo;un joueur co\u00efncide logiquement avec les r\u00e9quisits computationnels du mod\u00e8le qui lui est attribu\u00e9. Ce niveau de granularit\u00e9 dans l&rsquo;observation exp\u00e9rimentale constitue une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure pour les sciences \u00e9conomiques.<\/p>\n<h3>1.3 Importance des travaux pour l&rsquo;\u00e9conomie comportementale et la psychologie cognitive<\/h3>\n<p>La port\u00e9e intellectuelle de l&rsquo;article de Costa-Gomes, Crawford et Broseta d\u00e9passe largement le p\u00e9rim\u00e8tre technique de la th\u00e9orie des jeux sous forme normale. Leurs travaux ont orchestr\u00e9 un rapprochement m\u00e9thodologique et conceptuel sans pr\u00e9c\u00e9dent entre l&rsquo;\u00e9conomie math\u00e9matique formelle et la psychologie du traitement de l&rsquo;information. En int\u00e9grant des notions d\u00e9velopp\u00e9es par la psychologie de l&rsquo;attention et de la m\u00e9moire de travail dans un mod\u00e8le \u00e9conom\u00e9trique formel d&rsquo;utilit\u00e9 al\u00e9atoire, les auteurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la rigueur analytique de l&rsquo;\u00e9conomie pouvait s&rsquo;enrichir des apports descriptifs des sciences cognitives sans perdre sa puissance axiomatique.<\/p>\n<p>Ces travaux ont \u00e9branl\u00e9 l&rsquo;un des piliers les plus dogmatiques de la pens\u00e9e \u00e9conomique classique : l&rsquo;hypoth\u00e8se de rationalit\u00e9 commune (<em>common knowledge of rationality<\/em>), selon laquelle chaque joueur sait que tous les autres sont rationnels, sait que tous les autres savent qu&rsquo;il est rationnel, et ainsi de suite \u00e0 l&rsquo;infini. En prouvant que les acteurs \u00e9conomiques op\u00e8rent avec des anticipations h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et des croyances asym\u00e9triques sur les facult\u00e9s mentales d&rsquo;autrui, Crawford et ses coauteurs ont l\u00e9gitim\u00e9 l&rsquo;abandon progressif du concept d&rsquo;anticipations rationnelles au profit d&rsquo;anticipations structurellement ancr\u00e9es dans des contraintes psychologiques r\u00e9elles. Cette perc\u00e9e a ouvert la voie \u00e0 une refonte de la th\u00e9orie de la coordination, des mod\u00e8les de fixation de prix sur les march\u00e9s asym\u00e9triques et de la conception des m\u00e9canismes d&rsquo;incitation institutionnels.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9tude a \u00e9tabli un standard m\u00e9thodologique pour l&rsquo;\u00e9valuation empirique des \u00ab types cognitifs \u00bb. Avant cette publication, la mod\u00e9lisation de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 individuelle se limitait souvent \u00e0 l&rsquo;estimation de distributions continues de param\u00e8tres d&rsquo;aversion au risque ou de pr\u00e9f\u00e9rences temporelles. L&rsquo;approche de Costa-Gomes, Crawford et Broseta a formalis\u00e9 l&rsquo;existence de types discrets de raisonnement algorithmique, permettant aux \u00e9conomistes de classifier la population non plus selon des intensit\u00e9s de d\u00e9sir, mais selon des architectures qualitatives de calcul mental. Ce mod\u00e8le d&rsquo;inf\u00e9rence statistique conjointe demeure aujourd&rsquo;hui un paradigme fondateur pour les recherches en neuro\u00e9conomie et en sciences de la d\u00e9cision.<\/p>\n<h2>2. Les fondements th\u00e9oriques : Th\u00e9orie des jeux classique face \u00e0 la rationalit\u00e9 limit\u00e9e<\/h2>\n<h3>2.1 Les postulats de l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash et leurs limites empiriques<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture de la th\u00e9orie des jeux non coop\u00e9ratifs d\u00e9velopp\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_Forbes_Nash_Jr.\">John Nash<\/a> en 1950, l&rsquo;\u00e9quilibre repr\u00e9sente une situation strat\u00e9gique dans laquelle aucun joueur ne regrette son choix unilat\u00e9ral apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert les choix de ses adversaires. Sur le plan \u00e9pist\u00e9mique, la validit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash repose sur deux piliers indissociables : d&rsquo;une part, la rationalit\u00e9 substantive des agents, qui maximise rigoureusement leur esp\u00e9rance d&rsquo;utilit\u00e9 compte tenu de leurs croyances ; d&rsquo;autre part, la coh\u00e9rence mutuelle absolue de ces croyances. En d&rsquo;autres termes, pour qu&rsquo;un \u00e9quilibre de Nash se mat\u00e9rialise d&#8217;embl\u00e9e, les croyances subjectives de chaque acteur concernant les intentions d&rsquo;autrui doivent co\u00efncider exactement avec les strat\u00e9gies objectives effectivement d\u00e9ploy\u00e9es par ces m\u00eames partenaires.<\/p>\n<p>Si cette condition de circularit\u00e9 parfaite peut se concevoir comme l&rsquo;\u00e9tat stationnaire d&rsquo;un processus dynamique d&rsquo;apprentissage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u2014 au cours duquel les erreurs de pr\u00e9diction sont progressivement \u00e9limin\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience \u2014, elle s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement fragile dans les contextes d&rsquo;interaction inaugurale ou \u00e0 un coup. Lorsqu&rsquo;un agent est plong\u00e9 dans un environnement strat\u00e9gique totalement in\u00e9dit, priv\u00e9 de signaux pr\u00e9alables ou de conventions historiques, l&rsquo;exigence d&rsquo;anticipations mutuellement coh\u00e9rentes exige une forme d&rsquo;omniscience t\u00e9l\u00e9pathique. Rien dans la logique d\u00e9ductive pure ne permet d&rsquo;expliquer comment deux individus isol\u00e9s, sans communication, parviennent \u00e0 coordonner instantan\u00e9ment leurs repr\u00e9sentations subjectives sur un profil de strat\u00e9gies unique parmi une multiplicit\u00e9 d&rsquo;issues concevables.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales accumul\u00e9es d\u00e8s la fin du XXe si\u00e8cle ont mis en lumi\u00e8re des \u00e9carts syst\u00e9matiques entre les pr\u00e9dictions d\u00e9terministes de Nash et les distributions r\u00e9elles des actions choisies par les sujets humains. La th\u00e9orie standard s&rsquo;est montr\u00e9e incapable de rendre compte des h\u00e9sitations structurelles, des erreurs asym\u00e9triques d&rsquo;interpr\u00e9tation et de la sensibilit\u00e9 spectaculaire des joueurs aux repr\u00e9sentations visuelles ou contextuelles des gains (effets de cadrage). Plus fondamentalement, l&rsquo;\u00e9quilibre classique pr\u00e9suppose qu&rsquo;aucun individu ne commet d&rsquo;erreur de raisonnement et qu&rsquo;aucun individu ne soup\u00e7onne son prochain d&rsquo;en commettre, une hypoth\u00e8se r\u00e9fut\u00e9e par la simple observation de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des comportements en laboratoire.<\/p>\n<h3>2.2 La notion de rationalit\u00e9 limit\u00e9e introduite par Herbert Simon<\/h3>\n<p>Pour sortir de l&rsquo;impasse descriptive de la th\u00e9orie classique, l&rsquo;\u00e9conomie comportementale s&rsquo;est tourn\u00e9e vers les id\u00e9es pionni\u00e8res d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/economic-sciences\/1978\/simon\/biographical\/\">Herbert Simon<\/a> sur la rationalit\u00e9 limit\u00e9e (<em>bounded rationality<\/em>). Simon a contest\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 1950 la pertinence op\u00e9rationnelle de l&rsquo;optimisation globale sans co\u00fbt. Il a rappel\u00e9 que l&rsquo;esprit humain, en tant que syst\u00e8me biologique de traitement des symboles, dispose de capacit\u00e9s computationnelles rigoureusement finies, d&rsquo;une m\u00e9moire de travail \u00e0 court terme tr\u00e8s restreinte et d&rsquo;une puissance d&rsquo;attention limit\u00e9e. Les d\u00e9cideurs r\u00e9els ne peuvent pas explorer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;arbre des possibilit\u00e9s combinatoires ; ils recourent n\u00e9cessairement \u00e0 des heuristiques de d\u00e9cision, c&rsquo;est-\u00e0-dire des raccourcis cognitifs permettant d&rsquo;aboutir \u00e0 des solutions satisfaisantes plut\u00f4t qu&rsquo;optimales.<\/p>\n<p>Dans ses \u00e9crits \u00e9pist\u00e9mologiques, Simon introduit une distinction devenue canonique entre la <em>rationalit\u00e9 substantive<\/em> et la <em>rationalit\u00e9 proc\u00e9durale<\/em>. La rationalit\u00e9 substantive caract\u00e9rise un comportement jug\u00e9 exclusivement \u00e0 l&rsquo;aune de son ad\u00e9quation aux objectifs de l&rsquo;agent, abstraction faite des contraintes mat\u00e9rielles ou mentales requises pour g\u00e9n\u00e9rer ce comportement. C&rsquo;est le royaume de la micro\u00e9conomie n\u00e9oclassique standard. La rationalit\u00e9 proc\u00e9durale, en revanche, s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la nature m\u00eame du processus cognitif, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 et au r\u00e9alisme psychologique des algorithmes de calcul, de recherche d&rsquo;information et d&rsquo;inf\u00e9rence employ\u00e9s par l&rsquo;acteur face \u00e0 des environnements complexes.<\/p>\n<p>L&rsquo;application de la rationalit\u00e9 proc\u00e9durale aux jeux strat\u00e9giques simultan\u00e9s implique un changement complet de perspective. Dans une matrice de gains, le d\u00e9fi du joueur n&rsquo;est pas simplement d&rsquo;identifier le point fixe d&rsquo;une correspondance math\u00e9matique complexe, mais d&rsquo;ex\u00e9cuter une suite finie d&rsquo;op\u00e9rations d&rsquo;inspection visuelle et de comparaisons arithm\u00e9tiques. Les contraintes cognitives limitent la capacit\u00e9 des agents \u00e0 simuler mentalement les d\u00e9ductions r\u00e9cursives des autres joueurs. D\u00e8s lors, le comportement d&rsquo;un joueur en laboratoire ne doit plus \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une approximation maladroite de l&rsquo;\u00e9quilibre parfait, mais comme le r\u00e9sultat rigoureux d&rsquo;une proc\u00e9dure algorithmique d\u00e9limit\u00e9e par ses propres co\u00fbts d&rsquo;acquisition et de traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<h3>2.3 \u00c9mergence des approches par niveaux de raisonnement (Level-k Thinking)<\/h3>\n<p>Afin de mod\u00e9liser math\u00e9matiquement cette rationalit\u00e9 proc\u00e9durale dans les interactions strat\u00e9giques, une nouvelle classe de mod\u00e8les th\u00e9oriques \u00e9merge au milieu des ann\u00e9es 1990 : les th\u00e9ories par niveaux de raisonnement, ou mod\u00e8les <em>Level-k<\/em>. Initi\u00e9e de mani\u00e8re pionni\u00e8re par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Rosemarie_Nagel\">Rosemarie Nagel<\/a> (1995) \u00e0 travers ses exp\u00e9riences sur le jeu du concours de beaut\u00e9 (<em>beauty contest game<\/em>), et formalis\u00e9e par Dale Stahl et Paul Wilson (1994, 1995), cette approche postule que les individus ne partagent pas un niveau homog\u00e8ne de sophistication cognitive, mais se situent sur diff\u00e9rents \u00e9chelons d&rsquo;une hi\u00e9rarchie it\u00e9rative de croyances.<\/p>\n<p>Le principe structurant du mod\u00e8le <em>Level-k<\/em> r\u00e9side dans la d\u00e9finition r\u00e9cursive des r\u00e8gles de d\u00e9cision. Au fondement de cette hi\u00e9rarchie se trouve le comportement de niveau z\u00e9ro, not\u00e9 <strong>L0<\/strong>, qui incarne un comportement non strat\u00e9gique de r\u00e9f\u00e9rence, g\u00e9n\u00e9ralement mod\u00e9lis\u00e9 comme un choix purement al\u00e9atoire et uniforme sur l&rsquo;ensemble des strat\u00e9gies accessibles. Un joueur de niveau 1 (<strong>L1<\/strong>) consid\u00e8re ses adversaires comme des agents de type L0 ; il calcule donc sa meilleure r\u00e9ponse sous l&rsquo;hypoth\u00e8se simplificatrice que son vis-\u00e0-vis joue au hasard. Un joueur de niveau 2 (<strong>L2<\/strong>), franchissant une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire d&rsquo;anticipation strat\u00e9gique, con\u00e7oit son adversaire non pas comme un \u00eatre erratique, mais comme un joueur de niveau L1 ; il s\u00e9lectionne par cons\u00e9quent la strat\u00e9gie qui maximise son gain esp\u00e9r\u00e9 face \u00e0 une r\u00e9ponse L1.<\/p>\n<p>Cette formalisation th\u00e9orique offre un cadre d&rsquo;une puissance exceptionnelle pour plusieurs raisons :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle remplace le concept abstrait d&rsquo;anticipations mutuellement coh\u00e9rentes par une dynamique d\u00e9ductive unidirectionnelle finie : chaque joueur optimise face \u00e0 un mod\u00e8le simplifi\u00e9 de son environnement social.<\/li>\n<li>Elle formalise l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fondamentale des populations de joueurs observ\u00e9es empiriquement, chaque individu \u00e9tant dot\u00e9 d&rsquo;une profondeur de r\u00e9flexion propre (g\u00e9n\u00e9ralement plafonn\u00e9e \u00e0 1 ou 2 \u00e9tapes chez les sujets non avertis).<\/li>\n<li>Elle offre des pr\u00e9dictions comportementales pointues et diff\u00e9renci\u00e9es selon les types, rompant d\u00e9finitivement avec le postulat monolithique de l&rsquo;acteur repr\u00e9sentatif rationnel.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>3. Le protocole exp\u00e9rimental et le dispositif novateur MouseLab<\/h2>\n<h3>3.1 Architecture g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;exp\u00e9rience et s\u00e9lection des jeux<\/h3>\n<p>Pour tester la r\u00e9alit\u00e9 empirique de ces constructions th\u00e9oriques, Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta con\u00e7oivent un protocole exp\u00e9rimental d&rsquo;une rigueur chirurgicale. Le c\u0153ur de leur dispositif repose sur une batterie de seize jeux sous forme normale \u00e0 deux joueurs en information compl\u00e8te. Chaque participant est confront\u00e9 successivement \u00e0 cette s\u00e9rie de matrices de gains asym\u00e9triques, con\u00e7ues pour \u00eatre jou\u00e9es sans communication verbale ni possibilit\u00e9 d&rsquo;accord pr\u00e9alable. L&rsquo;architecture globale est param\u00e9tr\u00e9e pour que chaque jeu poss\u00e8de un profil d&rsquo;\u00e9quilibre et des propri\u00e9t\u00e9s de dominance sp\u00e9cifiques, variant en taille entre matrices de deux par deux, deux par trois, ou trois par deux options strat\u00e9giques.<\/p>\n<p>Un imp\u00e9ratif m\u00e9thodologique crucial guide l&rsquo;ensemble de l&rsquo;exp\u00e9rience : isoler le raisonnement strat\u00e9gique pur, dans sa phase inaugurale, de tout effet d&rsquo;apprentissage statistique ou de correction adaptative. Pour ce faire, les auteurs interdisent tout retour d&rsquo;information (<em>feedback<\/em>) imm\u00e9diat entre les d\u00e9cisions successives. Un participant ne d\u00e9couvre jamais le choix de son vis-\u00e0-vis ni le gain obtenu \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;une manche avant que l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des seize jeux ne soit compl\u00e9t\u00e9e. En neutralisant l&rsquo;apprentissage s\u00e9quentiel par renforcement, les exp\u00e9rimentateurs s&rsquo;assurent que chaque action refl\u00e8te les m\u00e9canismes cognitifs <em>a priori<\/em> mobilis\u00e9s par le joueur, et non une convergence m\u00e9canique issue d&rsquo;essais et d&rsquo;erreurs pass\u00e9s.<\/p>\n<p>La s\u00e9lection des matrices de gains ne doit rien au hasard. Les auteurs con\u00e7oivent minutieusement les gains num\u00e9riques de mani\u00e8re \u00e0 discriminer analytiquement les mod\u00e8les concurrents. Dans un jeu standard mal \u00e9talonn\u00e9, une m\u00eame strat\u00e9gie optimale peut simultan\u00e9ment correspondre \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash, \u00e0 la meilleure r\u00e9ponse L1, \u00e0 la r\u00e9ponse L2, ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination des strat\u00e9gies domin\u00e9es. Les seize jeux de l&rsquo;exp\u00e9rience de 2001 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment calibr\u00e9s pour d\u00e9nouer ces confusions observationnelles : les matrices introduisent des tensions param\u00e9triques o\u00f9 la strat\u00e9gie pr\u00e9dite par un niveau de r\u00e9flexion sp\u00e9cifique diverge radicalement de celle pr\u00e9dite par les autres types cognitifs. Cette ing\u00e9nierie param\u00e9trique constitue le premier socle de la puissance s\u00e9paratrice de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<h3>3.2 Le fonctionnement technique du syst\u00e8me MouseLab<\/h3>\n<p>L&rsquo;innovation mat\u00e9rielle la plus embl\u00e9matique du protocole r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation du dispositif logiciel <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mouselab\">MouseLab<\/a>, initialement d\u00e9velopp\u00e9 par John Payne, James Bettman et Eric Johnson pour \u00e9tudier la psychologie des choix des consommateurs. Costa-Gomes, Crawford et Broseta adaptent ce syst\u00e8me \u00e0 la th\u00e9orie des jeux pour en faire un instrument de pistage attentionnel. Sur l&rsquo;\u00e9cran de l&rsquo;ordinateur, les cases de la matrice de gains ne sont pas affich\u00e9es en clair. Les paiements attribu\u00e9s au joueur lui-m\u00eame et ceux attribu\u00e9s \u00e0 son adversaire sont dissimul\u00e9s sous des bo\u00eetes graphiques grises \u00e9tiquet\u00e9es de mani\u00e8re descriptive (par exemple \u00ab Mon gain si je choisis le Haut et l&rsquo;Autre choisit la Gauche \u00bb).<\/p>\n<p>Pour inspecter un gain sp\u00e9cifique, le participant doit placer activement le curseur de sa souris au-dessus de la bo\u00eete correspondante. Le montant num\u00e9rique sous-jacent s&rsquo;affiche instantan\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, mais uniquement tant que le curseur demeure \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du p\u00e9rim\u00e8tre de la cellule. D\u00e8s que l&rsquo;utilisateur d\u00e9place la souris en dehors de cette zone, la bo\u00eete se referme imm\u00e9diatement et le nombre redevient invisible. Le syst\u00e8me ne permet l&rsquo;ouverture que d&rsquo;une seule cellule \u00e0 la fois, contraignant physiquement le sujet \u00e0 une consultation strictement s\u00e9quentielle de l&rsquo;information matricielle disponible.<\/p>\n<p>Pendant toute la dur\u00e9e de la d\u00e9lib\u00e9ration, MouseLab enregistre automatiquement une volum\u00e9trie colossale de micro-donn\u00e9es temporelles et spatiales :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;identit\u00e9 exacte de chaque bo\u00eete consult\u00e9e tout au long du processus.<\/li>\n<li>L&rsquo;ordre chronologique pr\u00e9cis et les s\u00e9quences d&rsquo;ouvertures successives.<\/li>\n<li>La dur\u00e9e de chaque fixation visuelle, quantifi\u00e9e \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s.<\/li>\n<li>Le nombre total de retours attentionnels sur des cellules pr\u00e9alablement inspect\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cet enregistrement continu produit un relev\u00e9 exhaustif de l&rsquo;itin\u00e9raire cognitif parcouru par chaque individu avant la validation d\u00e9finitive de son action strat\u00e9gique.<\/p>\n<h3>3.3 La valeur \u00e9pist\u00e9mologique de la recherche d&rsquo;information comme trace cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploitation \u00e9pist\u00e9mologique des donn\u00e9es de recherche d&rsquo;information via MouseLab repose sur une hypoth\u00e8se op\u00e9ratoire fondamentale formul\u00e9e par les auteurs : l&rsquo;existence d&rsquo;une corr\u00e9lation directe et n\u00e9cessaire entre l&rsquo;attention visuelle port\u00e9e \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment informationnel et le calcul algorithmique interne qui manipule cet \u00e9l\u00e9ment. Pour qu&rsquo;un individu effectue un calcul comparatif entre deux gains, il est indispensable, compte tenu des limites de la m\u00e9moire de travail humaine, qu&rsquo;il ait pr\u00e9alablement extrait ces valeurs de son environnement perceptif. D\u00e8s lors, le patron d&rsquo;inspection oculaire devient une empreinte digitale du raisonnement sous-jacent.<\/p>\n<p>Cette approche permet aux exp\u00e9rimentateurs d&rsquo;op\u00e9rer des distinctions nettes et objectives entre plusieurs r\u00e9gimes de traitement cognitif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les donn\u00e9es acquises :<\/strong> les cellules de gains ouvertes et consult\u00e9es un temps suffisant pour \u00eatre m\u00e9moris\u00e9es et trait\u00e9es dans le syst\u00e8me cognitif.<\/li>\n<li><strong>Les donn\u00e9es d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ignor\u00e9es :<\/strong> les cellules qui ne sont jamais ouvertes durant toute la manche, signifiant de fa\u00e7on incontestable que ces valeurs n&rsquo;ont jou\u00e9 aucun r\u00f4le direct dans la fonction de choix de l&rsquo;agent.<\/li>\n<li><strong>Les op\u00e9rations d&rsquo;inf\u00e9rence logique :<\/strong> r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par les transitions visuelles successives reliant syst\u00e9matiquement deux cellules pertinentes pour un calcul d\u00e9termin\u00e9 (par exemple, la comparaison alternative des gains adverses pour d\u00e9tecter une strat\u00e9gie domin\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chaque mod\u00e8le th\u00e9orique de prise de d\u00e9cision \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9quilibre, d&rsquo;une r\u00e8gle de prudence, ou d&rsquo;une heuristique de type <em>Level-k<\/em> \u2014 requiert un ensemble sp\u00e9cifique d&rsquo;informations pour \u00eatre fonctionnellement calculable. Par exemple, calculer une meilleure r\u00e9ponse de niveau 1 exige de conna\u00eetre tous ses propres gains potentiels, mais ne n\u00e9cessite aucunement de conna\u00eetre les gains de l&rsquo;adversaire, puisque ce dernier est pr\u00e9sum\u00e9 jouer au hasard avec une distribution \u00e9quiprobable. En revanche, identifier une strat\u00e9gie domin\u00e9e chez l&rsquo;adversaire rend imp\u00e9rative l&rsquo;inspection minutieuse des gains de ce dernier. MouseLab cr\u00e9e ainsi une m\u00e9trique objective permettant de v\u00e9rifier si le pattern informationnel collect\u00e9 par le sujet est conforme aux exigences computationnelles minimales du mod\u00e8le th\u00e9orique auquel son choix final semble appartenir.<\/p>\n<h2>4. La typologie des mod\u00e8les de raisonnement strat\u00e9gique examin\u00e9s<\/h2>\n<h3>4.1 Le niveau z\u00e9ro (L0) et le comportement non strat\u00e9gique de r\u00e9f\u00e9rence<\/h3>\n<p>Dans la taxonomie formalis\u00e9e par Costa-Gomes, Crawford et Broseta, le comportement de niveau z\u00e9ro, conventionnellement d\u00e9sign\u00e9 par le symbole <strong>L0<\/strong>, occupe une position \u00e9pist\u00e9mologique singuli\u00e8re. Le joueur L0 ne repr\u00e9sente pas une structure de d\u00e9cision rationnelle ou empiriquement autonome, mais constitue le socle probabiliste \u00e9l\u00e9mentaire \u00e0 partir duquel s&rsquo;\u00e9difient les degr\u00e9s sup\u00e9rieurs de sophistication strat\u00e9gique. Par d\u00e9finition axiomatique, un agent L0 est totalement non strat\u00e9gique : face \u00e0 un ensemble discret d&rsquo;actions possibles, il distribue ses choix de mani\u00e8re rigoureusement al\u00e9atoire et uniforme, sans formuler la moindre conjecture sur la structure du jeu ou sur le comportement de son homologue.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, l&rsquo;utilit\u00e9 du type L0 est double. D&rsquo;une part, il sert d&rsquo;ancrage fondamental pour le mod\u00e8le r\u00e9cursif <em>Level-k<\/em> : sans une d\u00e9finition claire du comportement primitif de niveau z\u00e9ro, le calcul de la meilleure r\u00e9ponse d&rsquo;un agent de niveau 1 serait ind\u00e9termin\u00e9. D&rsquo;autre part, dans l&rsquo;analyse empirique des donn\u00e9es de laboratoire, L0 offre un point de r\u00e9f\u00e9rence contrefactuel nul, permettant de quantifier par contraste statistique l&rsquo;existence d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 calculatoire chez les sujets humains r\u00e9els. Si une population d&rsquo;agents se comportait conform\u00e9ment aux pr\u00e9dictions de L0, on observerait une dispersion statistique plate des d\u00e9cisions finales \u00e0 travers toutes les options disponibles.<\/p>\n<p>Sur le plan de la recherche d&rsquo;information, les exigences th\u00e9oriques associ\u00e9es \u00e0 un mod\u00e8le L0 pur sont par nature inexistantes. Un joueur choisissant purement et simplement au hasard n&rsquo;a besoin de consulter aucune des bo\u00eetes de gains de la matrice pour arr\u00eater son choix. Dans l&rsquo;environnement MouseLab, une ex\u00e9cution rigoureuse de L0 se traduirait id\u00e9alement par une absence totale d&rsquo;ouvertures de cellules ou par des consultations purement exploratoires, d\u00e9sordonn\u00e9es et d&rsquo;une dur\u00e9e infinit\u00e9simale, d\u00e9nu\u00e9es de toute corr\u00e9lation fonctionnelle avec la matrice des paiements. Ce n\u00e9ant computationnel marque la fronti\u00e8re entre le comportement stochastique brut et l&rsquo;\u00e9mergence de la cognition intentionnelle.<\/p>\n<h3>4.2 Les types Level-1 (L1) et Level-2 (L2)<\/h3>\n<p>Le type <strong>Level-1<\/strong> (L1) incarne le premier degr\u00e9 de rationalit\u00e9 strat\u00e9gique active. Un joueur L1 formule une conjecture explicite sur son environnement strat\u00e9gique, mais cette conjecture demeure na\u00efve : il fait l&rsquo;hypoth\u00e8se cognitive que son adversaire est un agent non strat\u00e9gique de type L0, dont les actions sont r\u00e9gies par une distribution probabiliste \u00e9quiprobable. D\u00e8s lors, le probl\u00e8me d&rsquo;optimisation d&rsquo;un joueur L1 devient un probl\u00e8me de d\u00e9cision individuelle en univers risqu\u00e9. Il calcule l&rsquo;esp\u00e9rance arithm\u00e9tique simple des gains associ\u00e9s \u00e0 chacune de ses propres strat\u00e9gies (en faisant la somme de ses gains sur chaque ligne divis\u00e9e par le nombre de colonnes adverses) et s\u00e9lectionne la strat\u00e9gie qui maximise cette moyenne non pond\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Le type <strong>Level-2<\/strong> (L2) introduit une complexit\u00e9 mentale consid\u00e9rablement plus \u00e9lev\u00e9e, marquant l&rsquo;entr\u00e9e dans une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (<em>Theory of Mind<\/em>) structur\u00e9e. L&rsquo;agent L2 ne pr\u00e9suppose pas un adversaire al\u00e9atoire ; il anticipe que son partenaire r\u00e9fl\u00e9chit, mais attribue \u00e0 ce dernier une profondeur cognitive exactement \u00e9gale \u00e0 un niveau de raisonnement (L1). Par cons\u00e9quent, l&rsquo;algorithme interne de L2 se d\u00e9compose en deux phases s\u00e9quentielles strictes :<\/p>\n<ol>\n<li>Il calcule d&rsquo;abord la meilleure r\u00e9ponse de son adversaire sous l&rsquo;hypoth\u00e8se que cet adversaire maximise ses gains face \u00e0 un joueur al\u00e9atoire.<\/li>\n<li>Ayant ainsi identifi\u00e9 avec certitude la strat\u00e9gie unique que son partenaire L1 devrait choisir, le joueur L2 d\u00e9termine ensuite et applique sa propre meilleure r\u00e9ponse face \u00e0 cette action anticip\u00e9e.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette asym\u00e9trie computationnelle entre L1 et L2 se refl\u00e8te de mani\u00e8re frappante dans les besoins d&rsquo;information associ\u00e9s \u00e0 chaque profil au sein de MouseLab :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour ex\u00e9cuter son algorithme, un joueur <strong>L1<\/strong> n&rsquo;a besoin d&rsquo;inspecter que ses propres gains ; l&rsquo;ouverture des bo\u00eetes contenant les gains de l&rsquo;adversaire est strictement superflue pour son optimisation.<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, un joueur <strong>L2<\/strong> est contraint par la logique de son calcul d&rsquo;examiner exhaustivement les gains de l&rsquo;adversaire afin d&rsquo;identifier la strat\u00e9gie L1 de ce dernier, avant d&rsquo;inspecter ses propres gains pour calibrer sa meilleure r\u00e9ponse finale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4.3 Les r\u00e8gles de dominance (D1 et D2)<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la hi\u00e9rarchie <em>Level-k<\/em>, Costa-Gomes, Crawford et Broseta soumettent \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits les mod\u00e8les fond\u00e9s sur les r\u00e8gles de dominance rationnelle, concepts piliers de la th\u00e9orie des jeux conventionnelle. Le premier de ces mod\u00e8les est le type <strong>Dominance 1<\/strong> (D1). Un joueur de type D1 fonde son raisonnement sur le principe fondamental de non-soumission \u00e0 une strat\u00e9gie domin\u00e9e : il identifie et \u00e9limine de son espace d\u00e9cisionnel toute strat\u00e9gie qui rapporte, face \u00e0 n&rsquo;importe quel coup adverse, un gain strictement inf\u00e9rieur \u00e0 une autre alternative. Simultan\u00e9ment, il postule que son partenaire fait de m\u00eame. Le type D1 correspond donc \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution rigoureuse d&rsquo;un unique tour d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Strategic_dominance\">\u00e9limination des strat\u00e9gies strictement domin\u00e9es<\/a>.<\/p>\n<p>Le type <strong>Dominance 2<\/strong> (D2) pousse l&rsquo;abstraction logique un cran plus loin en r\u00e9alisant deux \u00e9tapes cons\u00e9cutives d&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e. Le joueur D2 \u00e9limine d&rsquo;abord les strat\u00e9gies domin\u00e9es de premier rang pour lui-m\u00eame et pour son adversaire, puis examine si, dans le sous-jeu r\u00e9duit issu de cette premi\u00e8re purge, de nouvelles strat\u00e9gies deviennent domin\u00e9es \u00e0 leur tour. Cette proc\u00e9dure it\u00e9rative d\u00e9ductive correspond au cheminement analytique standard enseign\u00e9 dans les manuels de micro\u00e9conomie pour d\u00e9montrer la r\u00e9solubilit\u00e9 d&rsquo;un jeu par rationalisabilit\u00e9 stricte.<\/p>\n<p>La comparaison th\u00e9orique entre la logique de dominance (D1\/D2) et le raisonnement <em>Level-k<\/em> (L1\/L2) met en relief une divergence conceptuelle profonde. Le raisonnement <em>Level-k<\/em> est ancr\u00e9 dans la maximisation d&rsquo;une esp\u00e9rance de gain calcul\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;une distribution de probabilit\u00e9s ponctuelle attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;adversaire (qu&rsquo;elle soit uniforme pour L1 ou d\u00e9terministe pour L2). La logique de dominance, au contraire, est une d\u00e9marche n\u00e9gative et ensembliste : elle ne n\u00e9cessite aucune pond\u00e9ration de probabilit\u00e9s sur les actions adverses, mais repose sur des comparaisons d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s strictes \u00e9tat par \u00e9tat. Ces deux logiques formelles dictent des parcours de recherche visuelle radicalement distincts dans les matrices de donn\u00e9es num\u00e9riques.<\/p>\n<h3>4.4 Les types d&rsquo;\u00e9quilibre, optimiste et pessimiste<\/h3>\n<p>La typologie des auteurs int\u00e8gre enfin trois profils d\u00e9cisionnels compl\u00e9mentaires afin de couvrir l&rsquo;\u00e9ventail complet des conjectures strat\u00e9giques plausibles. Le premier est le type <strong>\u00c9quilibre<\/strong> (ou type Nash). Un agent appartenant \u00e0 ce profil recherche directement le profil de strat\u00e9gies formant un \u00e9quilibre de Nash stable. Dans les jeux con\u00e7us par les auteurs, les \u00e9quilibres sont identifiables par la convergence des meilleures r\u00e9ponses crois\u00e9es. Pour un individu Nash, la rationalit\u00e9 des deux joueurs est consid\u00e9r\u00e9e comme parfaite, synchronis\u00e9e et mutuellement transparente. Ce type incarne l&rsquo;orthodoxie \u00e9conomique pure : il inspecte l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la matrice, calculant simultan\u00e9ment les meilleures r\u00e9ponses de part et d&rsquo;autre pour localiser la cellule d&rsquo;\u00e9quilibre stationnaire.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre, les auteurs examinent deux heuristiques psychologiques classiques affranchies de toute mod\u00e9lisation de l&rsquo;adversaire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le type Optimiste (MaxiMax) :<\/strong> Ce joueur est guid\u00e9 par une qu\u00eate effr\u00e9n\u00e9e du gain maximal absolu. Il balaie la matrice \u00e0 la recherche de la valeur num\u00e9rique la plus \u00e9lev\u00e9e qui lui soit accessible, et s\u00e9lectionne aveugl\u00e9ment la ligne qui contient ce gain maximal, en postulant implicitement que la contingence ext\u00e9rieure sera syst\u00e9matiquement bienveillante \u00e0 son \u00e9gard. L&rsquo;adversaire n&rsquo;est nullement consid\u00e9r\u00e9 comme un agent autonome dot\u00e9 de motivations propres, mais comme un distributeur passif du gain id\u00e9al.<\/li>\n<li><strong>Le type Pessimiste (MaxiMin) :<\/strong> Fond\u00e9 sur la c\u00e9l\u00e8bre r\u00e8gle de d\u00e9cision de Wald, ce joueur adopte une posture de prudence absolue. Pour chaque ligne de sa matrice de gains, il identifie le paiement le plus bas possible (le pire des cas), puis il choisit la strat\u00e9gie dont le pire r\u00e9sultat est le moins d\u00e9favorable (maximisation des gains minimaux). Ce joueur appr\u00e9hende le jeu non pas comme une interaction sociale avec un homologue poursuivant son propre int\u00e9r\u00eat, mais comme un affrontement contre une nature malveillante qui chercherait \u00e0 lui infliger la punition maximale.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Cadre m\u00e9thodologique : L&rsquo;inf\u00e9rence \u00e9conom\u00e9trique conjointe<\/h2>\n<h3>5.1 La s\u00e9paration analytique des d\u00e9cisions et des consultations<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus sophistiqu\u00e9es de l&rsquo;article de 2001 r\u00e9side dans la formulation d&rsquo;un cadre \u00e9conom\u00e9trique permettant d&rsquo;inf\u00e9rer les types cognitifs des participants sans tomber dans le pi\u00e8ge du raisonnement circulaire. Dans la plupart des \u00e9tudes psychologiques qualitatives, les chercheurs d\u00e9duisent le mod\u00e8le d&rsquo;un sujet \u00e0 partir de ses choix, puis interpr\u00e8tent ses mouvements oculaires comme une confirmation subjective de ce m\u00eame mod\u00e8le. Costa-Gomes, Crawford et Broseta brisent ce biais de confirmation en \u00e9laborant une s\u00e9paration analytique stricte entre la distribution probabiliste des choix d&rsquo;actions et la distribution stochastique des s\u00e9quences d&rsquo;inspection d&rsquo;information issues de MouseLab.<\/p>\n<p>Les auteurs formalisent d&rsquo;abord un mod\u00e8le d&rsquo;utilit\u00e9 al\u00e9atoire appliqu\u00e9 aux choix discrets. Chaque participant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> est suppos\u00e9 appartenir de fa\u00e7on stable \u00e0 un type cognitif latent <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k in {L1, L2, D1, D2, \\text{Nash}, \\text{Optimiste}, \\text{Pessimiste}}\">$k in {L1, L2, D1, D2, \\text{Nash}, \\text{Optimiste}, \\text{Pessimiste}}$<\/span>. Si un joueur appartient au type <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>, la strat\u00e9gie pr\u00e9dite par ce type dans le jeu <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span> est choisie avec une probabilit\u00e9 dominante, mais le sujet demeure expos\u00e9 \u00e0 des erreurs d&rsquo;ex\u00e9cution ou \u00e0 des perturbations stochastiques al\u00e9atoires. Ind\u00e9pendamment de cette mod\u00e9lisation du choix, les auteurs construisent un mod\u00e8le distinct r\u00e9gissant les s\u00e9quences de recherche d&rsquo;information : chaque type <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span> se voit associer un ensemble formel de consultations n\u00e9cessaires (les bo\u00eetes minimales que l&rsquo;algorithme du type oblige \u00e0 ouvrir pour \u00eatre calculable).<\/p>\n<p>Cette distinction permet d&rsquo;estimer les probabilit\u00e9s d&rsquo;appartenance aux diff\u00e9rents types en utilisant trois sources de donn\u00e9es distinctes et ind\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li>Une estimation fond\u00e9e exclusivement sur les choix finaux des sujets (l&rsquo;approche comportementale pure).<\/li>\n<li>Une estimation fond\u00e9e exclusivement sur les patrons de recherche d&rsquo;information (l&rsquo;approche cognitive pure).<\/li>\n<li>Une estimation conjointe int\u00e9grant simultan\u00e9ment les deux sources d&rsquo;\u00e9vidence dans une m\u00eame structure de vraisemblance statistique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La confrontation de ces analyses univari\u00e9es et bivari\u00e9es permet d&rsquo;\u00e9valuer avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique in\u00e9dite la coh\u00e9rence interne du comportement des participants.<\/p>\n<h3>5.2 La sp\u00e9cification probabiliste des types et des erreurs<\/h3>\n<p>Pour construire une fonction d&rsquo;inf\u00e9rence probabiliste r\u00e9aliste, les chercheurs doivent formaliser math\u00e9matiquement le \u00ab bruit \u00bb inh\u00e9rent \u00e0 toute action humaine en laboratoire. Il serait totalement irr\u00e9aliste de supposer qu&rsquo;un sujet de type L1 applique infailliblement la meilleure r\u00e9ponse L1 dans 100 % des jeux sans jamais commettre de faute d&rsquo;inattention ou de calcul arithm\u00e9tique. Le cadre \u00e9conom\u00e9trique introduit donc un param\u00e8tre d&rsquo;erreur probabiliste global, not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"varepsilon in [0, 1]\">$varepsilon in [0, 1]$<\/span>. Dans chaque jeu <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"g\">$g$<\/span>, un joueur du type <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span> prend la d\u00e9cision d&rsquo;appliquer fid\u00e8lement la strat\u00e9gie dict\u00e9e par son type avec une probabilit\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"(1 - varepsilon)\">$(1 &#8211; varepsilon)$<\/span>. Avec une probabilit\u00e9 r\u00e9siduelle <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"varepsilon\">$varepsilon$<\/span>, le joueur commet une erreur et choisit une action quelconque tir\u00e9e au hasard selon une distribution uniforme sur l&rsquo;ensemble des strat\u00e9gies possibles du jeu.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re sym\u00e9trique, le traitement des traces informationnelles n\u00e9cessite une mod\u00e9lisation probabiliste rigoureuse des d\u00e9viations d&rsquo;attention. Lorsqu&rsquo;un sujet inspecte une matrice de gains, toutes ses fixations de curseur ne correspondent pas n\u00e9cessairement \u00e0 des calculs strat\u00e9giques formels. Des ouvertures accidentelles de bo\u00eetes, des mouvements parasites de repositionnement de la souris ou des v\u00e9rifications visuelles purement p\u00e9riph\u00e9riques g\u00e9n\u00e8rent un bruit stochastique r\u00e9siduel. Les auteurs d\u00e9finissent un mod\u00e8le dans lequel la probabilit\u00e9 qu&rsquo;un sujet consulte les cellules d&rsquo;information strictement requises par son algorithme mental th\u00e9orique est mod\u00e9lis\u00e9e conjointement avec la probabilit\u00e9 de survenue de consultations fortuites non informatives.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette sp\u00e9cification probabiliste, l&rsquo;attribution d&rsquo;un profil d\u00e9cisionnel \u00e0 un individu ne proc\u00e8de plus d&rsquo;un \u00e9tiquetage binaire ou d\u00e9terministe rigide. Chaque participant se voit assigner, via la mise \u00e0 jour bay\u00e9sienne des donn\u00e9es observ\u00e9es, un vecteur de probabilit\u00e9s post\u00e9rieures indiquant sa vraisemblance d&rsquo;appartenir \u00e0 chacun des types th\u00e9oriques candidats. Cette approche permet de g\u00e9rer avec nuance les sujets hybrides ou bruit\u00e9s tout en fournissant des intervalles de confiance statistiques rigoureux pour chaque classification individuelle.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;estimation par le maximum de vraisemblance conjointe<\/h3>\n<p>Le point culminant de cette architecture \u00e9conom\u00e9trique est la d\u00e9rivation d&rsquo;une fonction de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Maximum_likelihood_estimation\">maximum de vraisemblance<\/a> conjointe. Soit <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x_i\">$x_i$<\/span> le vecteur d\u00e9crivant les d\u00e9cisions d&rsquo;action prises par le participant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span> sur l&rsquo;ensemble des seize jeux de l&rsquo;exp\u00e9rience, et soit <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m_i\">$m_i$<\/span> la matrice r\u00e9sumant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses s\u00e9quences de consultation visuelle captur\u00e9es par MouseLab (dur\u00e9es, identifiants des bo\u00eetes ouvertes, transitions directionnelles). La densit\u00e9 conjointe de probabilit\u00e9 d&rsquo;observer la paire de donn\u00e9es empiriques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"(x_i, m_i)\">$(x_i, m_i)$<\/span> pour un sujet <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"i\">$i$<\/span>, sous la condition qu&rsquo;il appartienne au type cognitif <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>, s&rsquo;\u00e9crit formellement comme le produit de la vraisemblance de ses choix et de la vraisemblance de ses patrons d&rsquo;inspection :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"P(x_i, m_i mid k) = P(x_i mid k, \\varepsilon_k) \\times P(m_i mid k, \\theta_k)\">$$P(x_i, m_i mid k) = P(x_i mid k, \\varepsilon_k) \\times P(m_i mid k, \\theta_k)$$<\/span><\/p>\n<p>o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\varepsilon_k\">$\\varepsilon_k$<\/span> repr\u00e9sente le taux d&rsquo;erreur sur les choix associ\u00e9 au type <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span>, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\theta_k\">$\\theta_k$<\/span> le vecteur des param\u00e8tres r\u00e9gissant la conformit\u00e9 stochastique des s\u00e9quences d&rsquo;inspection oculaire aux r\u00e9quisits de ce m\u00eame type. En sommant ces densit\u00e9s pond\u00e9r\u00e9es par la proportion pr\u00e9alable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p_k\">$p_k$<\/span> de chaque type dans la population globale des joueurs, les auteurs obtiennent la log-vraisemblance totale de l&rsquo;\u00e9chantillon exp\u00e9rimental :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\ln L = \\sum_{i=1}^{N} \\ln \\left( \\sum_{k} p_k P(x_i mid k, \\varepsilon_k) P(m_i mid k, \\theta_k) \\right)\">$$\\ln L = \\sum_{i=1}^{N} \\ln \\left( \\sum_{k} p_k P(x_i mid k, \\varepsilon_k) P(m_i mid k, \\theta_k) \\right)$$<\/span><\/p>\n<p>L&rsquo;estimation num\u00e9rique de cette fonction par des algorithmes d&rsquo;optimisation non lin\u00e9aire permet de r\u00e9soudre simultan\u00e9ment deux \u00e9nigmes fondamentales : identifier la distribution empirique non conditionnelle des types cognitifs dans la population g\u00e9n\u00e9rale, et classer individuellement chaque joueur dans la cat\u00e9gorie algorithmique dont la trajectoire conjointe choix-inspection maximise la vraisemblance math\u00e9matique.<\/p>\n<p>Les tests de robustesse conduits par Costa-Gomes, Crawford et Broseta d\u00e9montrent de fa\u00e7on \u00e9clatante la sup\u00e9riorit\u00e9 statistique de cette estimation conjointe sur les m\u00e9thodes d&rsquo;estimation univari\u00e9es conventionnelles. La prise en compte conjointe des donn\u00e9es d&rsquo;information filtre le bruit comportemental et affine consid\u00e9rablement la puissance d&rsquo;identification des param\u00e8tres de type.<\/p>\n<h2>6. R\u00e9sultats empiriques : Analyse approfondie des d\u00e9cisions observ\u00e9es<\/h2>\n<h3>6.1 Distribution des choix et rejet du mod\u00e8le de Nash comme pr\u00e9dicteur comportemental<\/h3>\n<p>Le premier enseignement macroscopique livr\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience de 2001 r\u00e9side dans l&rsquo;effondrement empirique sans appel de la th\u00e9orie classique de l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash en tant que pr\u00e9dicteur comportemental dans les jeux \u00e0 un coup. Confront\u00e9s aux matrices soigneusement isol\u00e9es de tout effet d&rsquo;apprentissage, les choix effectifs des participants ne convergent que de fa\u00e7on tr\u00e8s marginale vers les \u00e9quilibres d\u00e9terministes formellement pr\u00e9dits par le mod\u00e8le n\u00e9oclassique. Dans la majorit\u00e9 des jeux o\u00f9 les \u00e9quilibres de Nash requi\u00e8rent une coordination fine des croyances ou l&rsquo;\u00e9limination r\u00e9cursive de strat\u00e9gies domin\u00e9es d&rsquo;ordre \u00e9lev\u00e9, la fr\u00e9quence des actions d&rsquo;\u00e9quilibre s&rsquo;av\u00e8re statistiquement indiscernable d&rsquo;un tirage purement al\u00e9atoire, voire significativement inf\u00e9rieure \u00e0 ce seuil nul.<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es de laboratoire confirment sans \u00e9quivoque la d\u00e9faillance de l&rsquo;hypoth\u00e8se de rationalit\u00e9 commune dans les interactions inaugurales. Les sujets humains ne pr\u00e9sument manifestement pas que leurs partenaires inconnus sont des automates rationnels universels. D\u00e8s lors, choisir la strat\u00e9gie th\u00e9orique d&rsquo;\u00e9quilibre de Nash \u2014 qui n&rsquo;est une r\u00e9ponse optimale que sous la condition absolue que l&rsquo;autre joueur choisisse lui aussi pr\u00e9cis\u00e9ment son action d&rsquo;\u00e9quilibre \u2014 constitue une prise de risque d\u00e9raisonnable que les participants \u00e9vitent intuitivement. Face \u00e0 l&rsquo;incertitude fondamentale sur la psychologie cognitive d&rsquo;autrui, les d\u00e9cideurs r\u00e9els s&rsquo;\u00e9mancipent des \u00e9quilibres purs.<\/p>\n<p>\u00c0 la place de la stricte rationalit\u00e9 substantive, les r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux r\u00e9v\u00e8lent une pr\u00e9dominance \u00e9crasante de d\u00e9cisions guid\u00e9es par une sophistication cognitive mod\u00e9r\u00e9e. Les participants ne jouent pas n&rsquo;importe comment : leurs actions ne sont pas chaotiques et manifestent une grande coh\u00e9rence interne. Mais cette coh\u00e9rence se d\u00e9ploie dans un cadre computationnel born\u00e9, structur\u00e9 par des profondeurs de r\u00e9flexion courtes qui tranchent avec l&rsquo;infinit\u00e9 r\u00e9cursive postul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash classique.<\/p>\n<h3>6.2 Pr\u00e9valence massive des comportements de type Level-1 et Level-2<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse \u00e9conom\u00e9trique des d\u00e9cisions observ\u00e9es met au jour une concentration spectaculaire de la population autour des profils de raisonnement \u00e9tag\u00e9 <em>Level-k<\/em>. Une majorit\u00e9 \u00e9crasante des sujets examin\u00e9s par Costa-Gomes, Crawford et Broseta est class\u00e9e de mani\u00e8re hautement significative dans les cat\u00e9gories de type <strong>Level-1<\/strong> et <strong>Level-2<\/strong>. Le type L1 \u00e9merge syst\u00e9matiquement comme le profil le plus dense au sein de l&rsquo;\u00e9chantillon exp\u00e9rimental, regroupant fr\u00e9quemment entre 40 % et 50 % des individus selon les sp\u00e9cifications \u00e9conom\u00e9triques retenues. Les sujets L1 abordent le jeu en calculant rigoureusement leur esp\u00e9rance de gain face \u00e0 une distribution d&rsquo;actions adverses uniforme, appliquant une optimisation non strat\u00e9gique pure mais arithm\u00e9tiquement exacte.<\/p>\n<p>Le type L2 repr\u00e9sente la seconde composante majeure de la population, capturant une part substantielle des sujets restants (souvent comprise entre 25 % et 35 %). Ces individus d\u00e9montrent une sophistication cognitive ind\u00e9niable : ils int\u00e8grent le fait que leur vis-\u00e0-vis n&rsquo;agit pas au hasard, mais anticipe que ce vis-\u00e0-vis r\u00e9pondra lui-m\u00eame \u00e0 une heuristique na\u00efve de type L1. L&rsquo;\u00e9l\u00e9gance pr\u00e9dictive de ce r\u00e9sultat est renforc\u00e9e par un constat frappant : le mod\u00e8le <em>Level-k<\/em> surpasse de tr\u00e8s loin les mod\u00e8les rivaux fond\u00e9s sur les r\u00e8gles de dominance formelles (D1 et D2). Alors que les th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9conomie ont traditionnellement privil\u00e9gi\u00e9 l&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e des strat\u00e9gies domin\u00e9es comme crit\u00e8re naturel de rationalisabilit\u00e9, les sujets humains privil\u00e9gient presque universellement l&rsquo;optimisation probabiliste contre des croyances ancr\u00e9es.<\/p>\n<p>Ces observations empiriques corroborent avec force l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab fronti\u00e8re cognitive \u00bb humaine quasi-universelle : la profondeur de r\u00e9flexion d\u00e9ductive dans les interactions strat\u00e9giques sans apprentissage se limite presque toujours \u00e0 un ou deux pas mentaux. Tr\u00e8s peu d&rsquo;individus d\u00e9ploient spontan\u00e9ment un raisonnement de niveau L3 ou sup\u00e9rieur. L&rsquo;esprit humain semble concevoir son partenaire social soit comme un agent na\u00eff r\u00e9agissant aux gains imm\u00e9diats (L1), soit comme un calculateur d&rsquo;un seul degr\u00e9 d&rsquo;anticipation (L2), mais cesse d&rsquo;investir des ressources d&rsquo;attention au-del\u00e0 de cette seconde strate computationnelle.<\/p>\n<h3>6.3 Performance marginale des types optimistes et pessimistes<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement au succ\u00e8s \u00e9clatant des mod\u00e8les hi\u00e9rarchiques <em>Level-k<\/em>, les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales enregistrent l&rsquo;\u00e9chec empirique cuisant des heuristiques de d\u00e9cision purement individuelles et non interactives que sont les types <strong>Optimiste (MaxiMax)<\/strong> et <strong>Pessimiste (MaxiMin)<\/strong>. Les estimations de vraisemblance maximale attribuent une part de march\u00e9 marginale, souvent statistiquement non discernable de z\u00e9ro, \u00e0 ces profils d&rsquo;extr\u00eame na\u00efvet\u00e9 psychologique. Tr\u00e8s peu de participants s\u00e9lectionnent de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e la ligne offrant le gain absolu le plus \u00e9lev\u00e9 sans se soucier des intentions de l&rsquo;autre, et presque aucun ne se replie de fa\u00e7on syst\u00e9matique sur la minimisation syst\u00e9matique du risque maximal.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9sultat infirme empiriquement les th\u00e9ories radicales de l&rsquo;ignorance strat\u00e9gique. Les sujets humains ne se comportent pas comme des joueurs autistes ou \u00e9gocentr\u00e9s qui r\u00e9duiraient un jeu interactif sous forme normale \u00e0 une simple loterie individuelle ou \u00e0 une d\u00e9cision face \u00e0 une nature aveugle. Ils comprennent parfaitement que l&rsquo;issue de leur gain est conditionn\u00e9e par l&rsquo;intervention d&rsquo;un second agent intentionnel, dou\u00e9 d&rsquo;int\u00e9r\u00eats propres. La faiblesse explicative des types MaxiMax et MaxiMin d\u00e9montre que la rationalit\u00e9 limit\u00e9e des agents ne proc\u00e8de pas d&rsquo;une insensibilit\u00e9 \u00e0 la dimension strat\u00e9gique de la situation, mais plut\u00f4t d&rsquo;une simplification computationnelle des capacit\u00e9s cognitives de leur partenaire.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant que les sujets int\u00e8grent la pr\u00e9sence de l&rsquo;adversaire tout en rejetant simultan\u00e9ment les concepts d&rsquo;\u00e9quilibre n\u00e9oclassiques sophistiqu\u00e9s, l&rsquo;\u00e9tude de Costa-Gomes, Crawford et Broseta trace la fronti\u00e8re exacte du fonctionnement psychologique des agents : une mod\u00e9lisation strat\u00e9gique active, mais d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment simplifi\u00e9e et born\u00e9e par les contraintes cognitives de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>7. Analyse des patrons d&rsquo;inspection visuelle et des processus d&rsquo;information<\/h2>\n<h3>7.1 Identification des s\u00e9quences de consultation th\u00e9oriques attendues<\/h3>\n<p>La puissance novatrice du protocole de 2001 prend toute sa dimension m\u00e9thodologique dans l&rsquo;analyse algorithmique des donn\u00e9es de recherche d&rsquo;information recueillies par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mouselab\">MouseLab<\/a>. Pour chaque mod\u00e8le de d\u00e9cision th\u00e9orique candidat, Costa-Gomes, Crawford et Broseta d\u00e9finissent <em>ex ante<\/em> un ensemble strict de cellules d&rsquo;information obligatoires, c&rsquo;est-\u00e0-dire les cases de la matrice sans lesquelles l&rsquo;ex\u00e9cution formelle de l&rsquo;algorithme sous-jacent est math\u00e9matiquement impossible. Ces ensembles de conditions minimales permettent de formuler des pr\u00e9dictions structurelles pr\u00e9cises non seulement sur les bo\u00eetes qui doivent \u00eatre ouvertes, mais \u00e9galement sur la typologie des transitions visuelles attendues.<\/p>\n<p>Les auteurs \u00e9tablissent une distinction th\u00e9orique fondamentale entre deux architectures d&rsquo;inspection oculaire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les consultations intra-personnelles :<\/strong> S\u00e9quences o\u00f9 le joueur d\u00e9place le curseur de la souris cons\u00e9cutivement entre des bo\u00eetes d\u00e9crivant ses propres gains au sein d&rsquo;une m\u00eame ligne ou entre ses diff\u00e9rentes strat\u00e9gies alternatives. Ce patron traduit des calculs d&rsquo;agr\u00e9gation d&rsquo;esp\u00e9rances ou de comparaisons de ses propres rendements.<\/li>\n<li><strong>Les consultations inter-personnelles :<\/strong> S\u00e9quences o\u00f9 le curseur bascule directement d&rsquo;une cellule de gain personnel \u00e0 la cellule de gain correspondante de l&rsquo;adversaire pour une m\u00eame combinaison strat\u00e9gique, ou compare cons\u00e9cutivement les diff\u00e9rents gains de l&rsquo;adversaire entre eux. Ces mouvements sont la signature mat\u00e9rielle indiscutable d&rsquo;une r\u00e9flexion strat\u00e9gique portant sur les incitations d&rsquo;autrui ou sur la recherche d&rsquo;une dominance chez le partenaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour chaque type th\u00e9orique, des crit\u00e8res formels d&rsquo;ad\u00e9quation informationnelle sont ainsi \u00e9dict\u00e9s. Un joueur pr\u00e9tendant appartenir au type d&rsquo;\u00e9quilibre de Nash doit manifester une proportion substantielle de transitions inter-personnelles crois\u00e9es pour v\u00e9rifier la mutualit\u00e9 des meilleures r\u00e9ponses. Un joueur L1, \u00e0 l&rsquo;inverse, doit th\u00e9oriquement concentrer ses ouvertures sur ses propres gains, avec une pr\u00e9dominance de transitions intra-personnelles ax\u00e9es sur le calcul de la moyenne de chaque ligne.<\/p>\n<h3>7.2 Concordance entre recherches visuelles et choix effectifs<\/h3>\n<p>La confrontation des trajectoires de recherche visuelle avec les d\u00e9cisions finales enregistr\u00e9es offre une validation empirique saisissante des mod\u00e8les cognitifs. L&rsquo;analyse \u00e9conom\u00e9trique r\u00e9v\u00e8le une corr\u00e9lation hautement significative et syst\u00e9matique entre les patrons de recherche d&rsquo;information et les types d\u00e9duits des choix. Chez les sujets identifi\u00e9s par leurs actions comme relevant du type <strong>Level-1<\/strong>, le comportement dans MouseLab s&rsquo;av\u00e8re remarquablement conforme aux r\u00e9quisits th\u00e9oriques : ces individus consacrent l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 de leur temps d&rsquo;attention et de leurs ouvertures de bo\u00eetes \u00e0 leurs propres gains, n\u00e9gligeant de fa\u00e7on patente les gains attribu\u00e9s \u00e0 leur adversaire.<\/p>\n<p>Le contraste avec les participants class\u00e9s comme <strong>Level-2<\/strong> est \u00e9clatant. Les sujets L2 manifestent un patron de consultation visuelle parfaitement bifurqu\u00e9 et s\u00e9quentiel :<\/p>\n<ol>\n<li>Dans un premier temps, ils concentrent leurs ouvertures de curseur de mani\u00e8re intensive et m\u00e9thodique sur les cases des gains de l&rsquo;adversaire, effectuant les comparaisons n\u00e9cessaires pour identifier l&rsquo;action optimale de ce dernier sous conjecture L1.<\/li>\n<li>Dans un second temps, une fois cette conjecture fix\u00e9e, leur attention visuelle migre massivement vers leurs propres bo\u00eetes de gains pour calculer leur meilleure r\u00e9ponse finale.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette concordance empirique prouve que les patrons d&rsquo;inspection ne constituent pas un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9coratif ou bruit\u00e9, mais refl\u00e8tent avec une fid\u00e9lit\u00e9 clinique les calculs arithm\u00e9tiques et logiques r\u00e9ellement op\u00e9r\u00e9s par la m\u00e9moire de travail des participants.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de ces traces attentionnelles au sein du mod\u00e8le \u00e9conom\u00e9trique r\u00e9sout de nombreuses ambigu\u00eft\u00e9s d&rsquo;identification. Lorsque deux mod\u00e8les concurrents pr\u00e9disent accidentellement la m\u00eame action dans un jeu donn\u00e9, l&rsquo;examen de l&rsquo;ordre d&rsquo;ouverture et de la dur\u00e9e relative d&rsquo;exposition des cellules de gains permet de trancher avec une certitude statistique irr\u00e9futable en faveur du mod\u00e8le dont l&#8217;empreinte attentionnelle est observ\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9cran. Les donn\u00e9es de processus d\u00e9cuplent ainsi la pr\u00e9cision et la robustesse de la classification comportementale.<\/p>\n<h3>7.3 Les anomalies d&rsquo;inspection et la surcharge informationnelle<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de cette impressionnante r\u00e9gularit\u00e9 macroscopique, l&rsquo;analyse fine des micro-donn\u00e9es de MouseLab met \u00e9galement en lumi\u00e8re des anomalies comportementales et des limitations attentionnelles chez certains participants. Les auteurs identifient la pr\u00e9sence fr\u00e9quente de consultations redondantes \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire des r\u00e9ouvertures r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des m\u00eames bo\u00eetes de gains \u00e0 quelques secondes d&rsquo;intervalle. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne traduit pas une faille des mod\u00e8les strat\u00e9giques eux-m\u00eames, mais trahit l&rsquo;\u00e9troitesse structurelle de la m\u00e9moire de travail humaine : incapables de maintenir simultan\u00e9ment quatre, six ou huit valeurs num\u00e9riques actives dans leur esprit tout en ex\u00e9cutant des calculs comparatifs, les sujets sont contraints de rafra\u00eechir en permanence leur empreinte visuelle par des allers-retours oculaires constants.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;\u00e9tude observe un impact direct de la complexit\u00e9 matricielle sur la fid\u00e9lit\u00e9 des patrons de recherche cognitive. Lorsque les matrices de gains augmentent en dimensionnalit\u00e9 (passant par exemple de formats <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2 \\times 2\">$2 \\times 2$<\/span> \u00e0 des formats <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3 \\times 2\">$3 \\times 2$<\/span> ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3 \\times 3\">$3 \\times 3$<\/span>), un ph\u00e9nom\u00e8ne de saturation attentionnelle ou de surcharge cognitive (<em>cognitive overload<\/em>) appara\u00eet chez une fraction des participants. Face au foisonnement de valeurs num\u00e9riques masqu\u00e9es, certains sujets initialement class\u00e9s L2 abandonnent leur algorithme r\u00e9cursif complexe au profit d&rsquo;heuristiques de d\u00e9cision simplifi\u00e9es et moins exigeantes sur le plan attentionnel, r\u00e9gressant vers des comportements L1 ou adoptant des r\u00e8gles de s\u00e9lection locales imparfaites.<\/p>\n<p>Ces anomalies soulignent que la rationalit\u00e9 proc\u00e9durale est une ressource co\u00fbteuse. Le co\u00fbt mental associ\u00e9 au d\u00e9placement physique du curseur, \u00e0 la m\u00e9morisation des gains dissimul\u00e9s et au traitement logique des in\u00e9galit\u00e9s arithm\u00e9tiques op\u00e8re comme un frottement cognitif r\u00e9el. Loin d&rsquo;invalider le paradigme de l&rsquo;inf\u00e9rence structurelle, la mise en \u00e9vidence de ces strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation et de simplification face au co\u00fbt d&rsquo;acquisition de l&rsquo;information conf\u00e8re aux travaux de Costa-Gomes, Crawford et Broseta un r\u00e9alisme psychologique d&rsquo;une profondeur in\u00e9dite en th\u00e9orie des jeux.<\/p>\n<h2>8. Classification des joueurs et stabilit\u00e9 des profils cognitifs<\/h2>\n<h3>8.1 Caract\u00e9risation individuelle et h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 stable de la population<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de l&rsquo;\u00e9tude de 2001 r\u00e9side dans la d\u00e9monstration math\u00e9matique que la population des d\u00e9cideurs humains n&rsquo;est ni homog\u00e8ne ni r\u00e9ductible \u00e0 un agent repr\u00e9sentatif unique. L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des comportements en laboratoire n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;un bruit stochastique d\u00e9sordonn\u00e9 autour d&rsquo;un \u00e9quilibre central, mais la r\u00e9sultante de la coexistence de plusieurs segments stables de profils cognitifs au sein du corps social. En estimant les probabilit\u00e9s post\u00e9rieures d&rsquo;appartenance individuelle pour chacun des participants, Costa-Gomes, Crawford et Broseta parviennent \u00e0 dresser une typologie rigoureuse de la population \u00e9tudi\u00e9e.<\/p>\n<p>La stabilit\u00e9 intra-individuelle de ces profils \u00e0 travers la s\u00e9rie des seize jeux exp\u00e9rimentaux constitue un r\u00e9sultat empirique d&rsquo;une port\u00e9e fondamentale. Bien que les matrices changent de dimension, d&rsquo;ordre de grandeur des gains et de structure d&rsquo;incitation \u00e0 chaque manche, un sujet identifi\u00e9 comme appartenant au type <strong>Level-1<\/strong> lors des premi\u00e8res \u00e9preuves conserve une probabilit\u00e9 pr\u00e9pond\u00e9rante d&rsquo;appliquer l&rsquo;algorithme L1 tout au long des jeux subs\u00e9quents. De m\u00eame, un joueur cat\u00e9goris\u00e9 comme <strong>Level-2<\/strong> maintient son sch\u00e9ma r\u00e9cursif d&rsquo;anticipation avec une r\u00e9gularit\u00e9 impressionnante. Cette stabilit\u00e9 longitudinale prouve que le type cognitif ne repr\u00e9sente pas une tactique opportuniste instable, mais constitue une v\u00e9ritable signature cognitive individuelle, une disposition proc\u00e9durale p\u00e9renne qui caract\u00e9rise le mode op\u00e9ratoire de l&rsquo;esprit du sujet confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me d&rsquo;interaction strat\u00e9gique inaugurale.<\/p>\n<p>La distribution relative globale des types au sein de la population se cristallise autour d&rsquo;une architecture d\u00e9sormais classique :<\/p>\n<ul>\n<li>Une pr\u00e9dominance massive des agents de type <strong>Level-1<\/strong>, formant le socle le plus large de la population (environ la moiti\u00e9 des sujets).<\/li>\n<li>Un contingent substantiel et tr\u00e8s distinct d&rsquo;agents de type <strong>Level-2<\/strong> (environ un tiers de l&rsquo;\u00e9chantillon).<\/li>\n<li>Une pr\u00e9sence r\u00e9siduelle, presque anecdotique, de types appliquant strictement les \u00e9quilibres de <strong>Nash<\/strong> ou les r\u00e8gles de dominance complexes (D1\/D2).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette radiographie empirique enterre d\u00e9finitivement la fiction d&rsquo;une humanit\u00e9 unifi\u00e9e sous la banni\u00e8re d&rsquo;une rationalit\u00e9 substantive partag\u00e9e.<\/p>\n<h3>8.2 Le probl\u00e8me de l&rsquo;indiscernabilit\u00e9 observationnelle et sa r\u00e9solution<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;\u00e9conomie exp\u00e9rimentale, l&rsquo;article de Crawford et ses coauteurs r\u00e9sout avec brio le casse-t\u00eate de l&rsquo;indiscernabilit\u00e9 observationnelle (<em>observational equivalence<\/em>). Dans toute exp\u00e9rience \u00e9conomique fond\u00e9e exclusivement sur le relev\u00e9 des choix terminaux, le chercheur est confront\u00e9 \u00e0 un \u00e9cueil analytique r\u00e9current : dans de multiples matrices strat\u00e9giques, plusieurs th\u00e9ories comportementales concurrentes pr\u00e9disent par co\u00efncidence math\u00e9matique rigoureusement la m\u00eame d\u00e9cision d&rsquo;action. Par exemple, dans un jeu sp\u00e9cifique, l&rsquo;action dominante peut \u00eatre simultan\u00e9ment la r\u00e9ponse L1, la r\u00e9ponse L2 et la strat\u00e9gie d&rsquo;\u00e9quilibre de Nash. Si l&rsquo;on se borne \u00e0 observer le clic terminal du joueur, il est formellement impossible de savoir quel algorithme mental a guid\u00e9 son arbitrage.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ici que l&rsquo;approche multivari\u00e9e int\u00e9grant le tra\u00e7age visuel de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mouselab\">MouseLab<\/a> d\u00e9montre sa sup\u00e9riorit\u00e9 m\u00e9thodologique absolue. M\u00eame lorsque les pr\u00e9dictions d&rsquo;action de deux mod\u00e8les co\u00efncident parfaitement, leurs pr\u00e9dictions sur les processus de recherche d&rsquo;information demeurent orthogonalement divergentes :<\/p>\n<ul>\n<li>Un individu qui choisit l&rsquo;action commune sous l&#8217;empire d&rsquo;une logique <strong>L1<\/strong> n&rsquo;aura inspect\u00e9 que ses propres bo\u00eetes de gains, passant sous silence les gains adverses.<\/li>\n<li>Un individu qui s\u00e9lectionne la m\u00eame action en vertu d&rsquo;un raisonnement <strong>L2<\/strong> aura pr\u00e9alablement explor\u00e9 de fa\u00e7on m\u00e9thodique les gains de son partenaire.<\/li>\n<li>Un sujet agissant par s\u00e9lection directe d&rsquo;un \u00e9quilibre de <strong>Nash<\/strong> aura balay\u00e9 les cellules crois\u00e9es des deux acteurs pour en v\u00e9rifier la stabilit\u00e9 mutuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En injectant ces donn\u00e9es de processus dans la fonction de vraisemblance conjointe, l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 observationnelle s&rsquo;\u00e9vanouit. Les traces physiques de l&rsquo;attention visuelle agissent comme des r\u00e9v\u00e9lateurs chimiques permettant de s\u00e9parer avec certitude des hypoth\u00e8ses concurrentes l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;analyse \u00e9conomique standard des choix r\u00e9v\u00e9l\u00e9s \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;impuissance interpr\u00e9tative.<\/p>\n<h3>8.3 Sensibilit\u00e9 aux incitations financi\u00e8res et engagement attentionnel<\/h3>\n<p>Une objection r\u00e9currente formul\u00e9e par les \u00e9conomistes orthodoxes \u00e0 l&rsquo;encontre des r\u00e9sultats de l&rsquo;\u00e9conomie comportementale concerne l&rsquo;amplitude des incitations mon\u00e9taires : les sujets en laboratoire s&rsquo;\u00e9carteraient de la rationalit\u00e9 parfaite non par incapacit\u00e9 cognitive, mais par manque de motivation financi\u00e8re, les gains en jeu \u00e9tant jug\u00e9s insuffisants pour justifier un effort intellectuel soutenu. Costa-Gomes, Crawford et Broseta ont anticip\u00e9 et test\u00e9 m\u00e9thodiquement cette hypoth\u00e8se en introduisant des variations significatives dans la structure de r\u00e9tribution mon\u00e9taire de leurs cohortes exp\u00e9rimentales.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats empiriques balayent l&rsquo;argument du simple \u00ab d\u00e9faut d&rsquo;effort \u00bb. Si l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation des gains financiers mon\u00e9taires induit un impact mesurable sur l&rsquo;engagement attentionnel des sujets \u2014 mat\u00e9rialis\u00e9 par une augmentation statistiquement significative du temps total pass\u00e9 sur chaque matrice et par une inspection plus scrupuleuse des bo\u00eetes d&rsquo;information \u2014, elle n&rsquo;entra\u00eene en aucun cas une mutation qualitative des types cognitifs vers la rationalit\u00e9 de Nash. Les joueurs r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s avec des enjeux \u00e9lev\u00e9s passent plus de temps \u00e0 calculer et v\u00e9rifient leurs op\u00e9rations avec plus de minutie, mais ils continuent d&rsquo;ex\u00e9cuter des algorithmes de type L1 ou L2.<\/p>\n<p>Cette constance d\u00e9montre que la rationalit\u00e9 limit\u00e9e ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une paresse d\u00e9cisionnelle contingente ou d&rsquo;un calcul co\u00fbt-b\u00e9n\u00e9fice superficiel qui s&rsquo;\u00e9vaporerait devant des enjeux substantiels, mais d\u00e9coule de v\u00e9ritables fronti\u00e8res structurales dans l&rsquo;architecture neurocognitive du traitement de l&rsquo;information humaine. Augmenter les incitations financi\u00e8res renforce la pr\u00e9cision de l&rsquo;algorithme interne du joueur, mais ne modifie pas la nature intrins\u00e8que de cet algorithme ni sa profondeur r\u00e9cursive de raisonnement.<\/p>\n<h2>9. Implications th\u00e9oriques pour la mod\u00e9lisation du comportement strat\u00e9gique<\/h2>\n<h3>9.1 Remise en question de la perfection en sous-jeux et de l&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e<\/h3>\n<p>Les conclusions apport\u00e9es par Costa-Gomes, Crawford et Broseta portent un coup fatal \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice des raffinements d&rsquo;\u00e9quilibre fond\u00e9s sur la d\u00e9duction r\u00e9cursive infinie, tels que la perfection en sous-jeux ou l&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e des strat\u00e9gies strictement domin\u00e9es (IESDS). Dans la litt\u00e9rature th\u00e9orique orthodoxe, l&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e des strat\u00e9gies domin\u00e9es est traditionnellement pr\u00e9sent\u00e9e comme l&rsquo;exigence minimale de la rationalit\u00e9 collective : un joueur rationnel ne devant jamais jouer une strat\u00e9gie domin\u00e9e, il devrait \u00e9liminer les strat\u00e9gies domin\u00e9es de son adversaire, puis r\u00e9it\u00e9rer ce processus autant de fois que n\u00e9cessaire jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement de la matrice.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation de 2001 d\u00e9montre que, si l&rsquo;\u00e9limination d&rsquo;une strat\u00e9gie strictement domin\u00e9e d&rsquo;ordre 1 (la d\u00e9tection d&rsquo;une alternative personnellement inf\u00e9rieure pour soi-m\u00eame) est largement respect\u00e9e par les participants, l&rsquo;\u00e9limination it\u00e9r\u00e9e au-del\u00e0 d&rsquo;une \u00e9tape s&rsquo;effondre lamentablement sur le plan comportemental. Les sujets humains ne r\u00e9alisent presque jamais spontan\u00e9ment deux, trois ou quatre tours d&rsquo;\u00e9limination it\u00e9rative. Les concepts d&rsquo;\u00e9quilibre raffin\u00e9s qui reposent sur des cha\u00eenes d\u00e9ductives de rang sup\u00e9rieur s&rsquo;av\u00e8rent totalement inop\u00e9rants pour d\u00e9crire ou pr\u00e9dire le comportement effectif des agents dans les interactions inaugurales.<\/p>\n<p>Cette invalidation empirique a impos\u00e9 une r\u00e9orientation majeure de la recherche th\u00e9orique. Plut\u00f4t que de poursuivre la construction de raffinements d&rsquo;\u00e9quilibre de plus en plus abstraits et axiomatiquement hyper-exigeants, la th\u00e9orie des jeux contemporaine a \u00e9t\u00e9 contrainte de concevoir des mod\u00e8les dynamiques d&rsquo;ajustement cognitif et des structures de rationalit\u00e9 proc\u00e9durale capables de capturer fid\u00e8lement la finitude des paliers de raisonnement observ\u00e9s dans le monde r\u00e9el.<\/p>\n<h3>9.2 Formalisation enrichie des mod\u00e8les d&rsquo;\u00e9quilibre de r\u00e9ponse quantale (QRE)<\/h3>\n<p>La mise en \u00e9vidence de la pr\u00e9valence des types <em>Level-k<\/em> a suscit\u00e9 un d\u00e9bat scientifique f\u00e9cond avec une autre grande approche concurrente de la rationalit\u00e9 limit\u00e9e en th\u00e9orie des jeux : les mod\u00e8les d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Quantal_response_equilibrium\">\u00e9quilibre de r\u00e9ponse quantale<\/a> (<em>Quantal Response Equilibrium<\/em> ou QRE), formalis\u00e9s de mani\u00e8re magistrale par Richard McKelvey et Thomas Palfrey en 1995. Le mod\u00e8le QRE int\u00e8gre la rationalit\u00e9 limit\u00e9e sous la forme d&rsquo;un bruit d\u00e9cisionnel stochastique : les joueurs ne choisissent pas toujours la meilleure r\u00e9ponse absolue avec une certitude absolue, mais choisissent les strat\u00e9gies offrant des gains esp\u00e9r\u00e9s plus \u00e9lev\u00e9s avec une probabilit\u00e9 plus grande (g\u00e9n\u00e9ralement mod\u00e9lis\u00e9e par une fonction logit), tout en restant en \u00e9quilibre mutuel parfait par rapport \u00e0 ces distributions probabilistes d&rsquo;erreurs.<\/p>\n<p>Les travaux de Costa-Gomes, Crawford et Broseta permettent de comparer et d&rsquo;enrichir mutuellement ces deux visions th\u00e9oriques :<\/p>\n<ul>\n<li>Le mod\u00e8le <strong>QRE<\/strong> capture avec une grande \u00e9l\u00e9gance la dispersion stochastique continue et la pr\u00e9sence d&rsquo;erreurs d&rsquo;ex\u00e9cution dans le comportement des agents, mais il conserve le postulat classique et lourd d&rsquo;anticipations mutuellement coh\u00e9rentes : chaque joueur est suppos\u00e9 conna\u00eetre parfaitement la distribution pr\u00e9cise des erreurs commises par l&rsquo;ensemble des autres joueurs.<\/li>\n<li>Le mod\u00e8le <strong>Level-k<\/strong>, en revanche, brise radicalement cette circularit\u00e9 de croyances en postulant des asym\u00e9tries cognitives structurelles unidirectionnelles, mais formulait initialement ses pr\u00e9dictions de mani\u00e8re d\u00e9terministe.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La synth\u00e8se m\u00e9thodologique op\u00e9r\u00e9e par les auteurs dans leur cadre \u00e9conom\u00e9trique conjoint r\u00e9concilie le meilleur des deux paradigmes : elle int\u00e8gre la structure \u00e9tag\u00e9e asym\u00e9trique du raisonnement <em>Level-k<\/em> au sein d&rsquo;une formalisation probabiliste incorporant explicitement les erreurs d&rsquo;ex\u00e9cution quantales. Cette hybridation structurelle offre aujourd&rsquo;hui le cadre descriptif le plus puissant et le plus robuste pour analyser les interactions hors \u00e9quilibre dans l&rsquo;ensemble des sciences sociales exp\u00e9rimentales.<\/p>\n<h3>9.3 Vers une th\u00e9orie r\u00e9aliste des anticipations strat\u00e9giques<\/h3>\n<p>En confirmant la robustesse du mod\u00e8le <em>Level-k<\/em>, l&rsquo;\u00e9tude de 2001 pose la premi\u00e8re pierre d&rsquo;une th\u00e9orie r\u00e9aliste et empiriquement fond\u00e9e des anticipations strat\u00e9giques humaines. Le postulat fondamental qui \u00e9merge de leurs observations peut se r\u00e9sumer par un principe psychologique invariant : <em>les agents strat\u00e9giques supposent presque universellement que leurs adversaires sont moins sophistiqu\u00e9s qu&rsquo;eux-m\u00eames<\/em>. Un joueur L1 traite son partenaire comme un g\u00e9n\u00e9rateur d&rsquo;al\u00e9atoire pur (L0) ; un joueur L2 traite son partenaire comme un calculateur na\u00eff d&rsquo;un seul coup (L1). Personne, ou presque, ne mod\u00e9lise son vis-\u00e0-vis comme un pair disposant d&rsquo;un niveau de r\u00e9flexion identique ou sup\u00e9rieur au sien.<\/p>\n<p>Cette asym\u00e9trie \u00e9gocentr\u00e9e des repr\u00e9sentations mentales a des implications \u00e9conomiques colossales pour l&rsquo;analyse des march\u00e9s et des institutions :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sur les march\u00e9s financiers :<\/strong> Elle permet de mod\u00e9liser avec rigueur la formation des bulles sp\u00e9culatives, les investisseurs croyant souvent pouvoir revendre leurs actifs sur\u00e9valu\u00e9s \u00e0 des intervenants qu&rsquo;ils estiment moins inform\u00e9s ou moins pr\u00e9voyants qu&rsquo;eux-m\u00eames.<\/li>\n<li><strong>Dans les n\u00e9gociations et le marchandage :<\/strong> Elle \u00e9claire la survenue de blocages inattendus ou de retards co\u00fbteux, les deux parties formulant des anticipations d\u00e9cal\u00e9es et incompatibles sur la volont\u00e9 de concession de l&rsquo;autre.<\/li>\n<li><strong>Dans la fixation des prix et la concurrence asym\u00e9trique :<\/strong> Elle explique pourquoi certaines firmes innovantes sous-estiment la capacit\u00e9 d&rsquo;adaptation de leurs rivales, conduisant \u00e0 des dynamiques d&rsquo;entr\u00e9e de march\u00e9 erratiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En fournissant une assise empirique solide \u00e0 la mod\u00e9lisation formelle de ces croyances asym\u00e9triques, Costa-Gomes, Crawford et Broseta ont jet\u00e9 les bases d&rsquo;une micro\u00e9conomie comportementale structurelle, d\u00e9barrass\u00e9e du mythe paralysant de l&rsquo;homo \u0153conomicus omniscient.<\/p>\n<h2>10. Apports \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques \u00e0 la psychologie exp\u00e9rimentale<\/h2>\n<h3>10.1 La tra\u00e7abilit\u00e9 du processus mental : MouseLab versus Eye-Tracking<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des instruments d&rsquo;observation, les travaux de Costa-Gomes, Crawford et Broseta constituent le jalon fondateur de l&rsquo;analyse tra\u00e7able des processus mentaux (<em>process-tracing methods<\/em>) en sciences \u00e9conomiques. Avant leur utilisation syst\u00e9matique de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mouselab\">MouseLab<\/a>, l&rsquo;\u00e9conomie exp\u00e9rimentale s&rsquo;interdisait structurellement d&rsquo;intervenir dans la gen\u00e8se interne de la d\u00e9cision, consid\u00e9rant la psychologie humaine comme un domaine inobservable r\u00e9serv\u00e9 aux conjectures litt\u00e9raires. L&rsquo;utilisation du curseur physique comme filtre attentionnel obligatoire a apport\u00e9 la preuve mat\u00e9rielle que les \u00e9tapes de d\u00e9lib\u00e9ration cognitive pouvaient \u00eatre quantifi\u00e9es, horodat\u00e9es et mod\u00e9lis\u00e9es avec la m\u00eame rigueur m\u00e9trique que les volumes de production ou les prix de march\u00e9.<\/p>\n<p>Avec les progr\u00e8s vertigineux de la technologie biom\u00e9trique au cours des d\u00e9cennies suivantes, le dispositif MouseLab a progressivement c\u00e9d\u00e9 le pas \u00e0 l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Eye_tracking\">oculom\u00e9trie moderne<\/a> (<em>eye-tracking<\/em>). N\u00e9anmoins, la comparaison des deux techniques r\u00e9v\u00e8le la pertinence \u00e9pist\u00e9mologique du protocole originel de Crawford et de ses coauteurs :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;oculom\u00e9trie offre une r\u00e9solution temporelle et spatiale continue sans pr\u00e9c\u00e9dent, enregistrant les mouvements saccadiques involontaires et la dilatation pupillaire sans exiger d&rsquo;effort musculaire conscient de la part du sujet. Toutefois, elle souffre d&rsquo;un bruit physiologique consid\u00e9rable : le regard d&rsquo;un individu peut errer sur une information sans que son attention c\u00e9r\u00e9brale active ne la traite (ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;attention non fov\u00e9ale).<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;inverse, le m\u00e9canisme d&rsquo;ouverture active de MouseLab imposait un co\u00fbt physique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 (d\u00e9placer la souris et maintenir le curseur sur la cellule). Cette contrainte ergonomique, bien qu&rsquo;artificielle, garantissait que chaque d\u00e9voilement de bo\u00eete correspondait \u00e0 une volont\u00e9 explicite d&rsquo;acquisition d&rsquo;information, \u00e9liminant quasi totalement les fixations passives non intentionnelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les paradigmes analytiques formalis\u00e9s par Costa-Gomes et ses coll\u00e8gues pour structurer les matrices de transition visuelle demeurent les cadres th\u00e9oriques fondamentaux utilis\u00e9s aujourd&rsquo;hui par les chercheurs en neuro\u00e9conomie travaillant avec des dispositifs d&rsquo;eye-tracking de haute pr\u00e9cision.<\/p>\n<h3>10.2 La rigueur de l&rsquo;approche structurelle face aux protocoles purement descriptifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentation de 2001 a \u00e9galement instaur\u00e9 un saut qualitatif m\u00e9thodologique par rapport aux approches qualitatives traditionnellement mobilis\u00e9es par la psychologie exp\u00e9rimentale, telles que les protocoles de \u00ab pens\u00e9e \u00e0 voix haute \u00bb (<em>think-aloud protocols<\/em>) ou la verbalisation concurrente promue par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/K._Anders_Ericsson\">Ericsson et Simon<\/a>. Si les r\u00e9cits oraux r\u00e9trospectifs ou simultan\u00e9s offrent des \u00e9clairages narratifs fascinants sur l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit d&rsquo;un sujet, ils souffrent de biais cognitifs majeurs : la rationalisation <em>a posteriori<\/em>, l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 verbaliser des op\u00e9rations mentales automatiques et la perturbation directe du processus de r\u00e9flexion caus\u00e9e par l&rsquo;effort de parole continue.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces protocoles descriptifs fragiles, l&rsquo;approche structurelle de Crawford et ses coauteurs se distingue par la formulation d&rsquo;hypoth\u00e8ses computationnelles rigides et falsifiables <em>ex ante<\/em>. Les auteurs ne demandent pas aux joueurs d&rsquo;expliquer comment ils pensent ; ils d\u00e9rivent math\u00e9matiquement la s\u00e9quence exacte de donn\u00e9es requise par chaque mod\u00e8le formel, puis mesurent objectivement la distance g\u00e9om\u00e9trique et statistique entre cette s\u00e9quence th\u00e9orique id\u00e9ale et les traces physiques de clics et de dur\u00e9es enregistr\u00e9es par la machine. Cette rigueur \u00e9limine tout biais d&rsquo;interpr\u00e9tation subjective de la part de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur.<\/p>\n<p>Cette standardisation des crit\u00e8res de falsification a profond\u00e9ment transform\u00e9 les crit\u00e8res d&rsquo;administration de la preuve dans l&rsquo;\u00e9tude de la psychologie de la d\u00e9cision. Elle a d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;un mod\u00e8le psychologique ne doit pas simplement \u00ab raconter une histoire plausible \u00bb sur les motivations humaines, mais doit \u00eatre capable de sp\u00e9cifier avec pr\u00e9cision les algorithmes d&rsquo;acquisition des donn\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires n\u00e9cessaires \u00e0 son fonctionnement, \u00e9levant ainsi la psychologie cognitive de l&rsquo;interaction strat\u00e9gique au statut de science empirique exacte.<\/p>\n<h3>10.3 G\u00e9n\u00e9ralisation du protocole aux t\u00e2ches de d\u00e9cision individuelle et sociale<\/h3>\n<p>Le rayonnement m\u00e9thodologique du paradigme de Costa-Gomes, Crawford et Broseta a rapidement d\u00e9bord\u00e9 le cadre exclusif des jeux sous forme normale pour innerver l&rsquo;ensemble des branches de l&rsquo;\u00e9conomie comportementale et de la psychologie sociale. Leur protocole d&rsquo;inf\u00e9rence coupl\u00e9e d\u00e9cision-processus a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 avec succ\u00e8s \u00e0 l&rsquo;analyse des choix individuels sous risque et en univers incertain. En masquant les probabilit\u00e9s et les gains de diff\u00e9rentes loteries dans des environnements interactifs, les chercheurs ont pu d\u00e9terminer si les d\u00e9viations par rapport \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;utilit\u00e9 esp\u00e9r\u00e9e de von Neumann-Morgenstern d\u00e9coulent d&rsquo;une distorsion cognitive des probabilit\u00e9s (comme le postule la th\u00e9orie des perspectives de Kahneman et Tversky) ou d&rsquo;heuristiques de recherche d&rsquo;information bas\u00e9es sur l&rsquo;ordre de pr\u00e9sentation des options.<\/p>\n<p>De m\u00eame, le tra\u00e7age attentionnel est devenu une r\u00e9f\u00e9rence incontournable dans l&rsquo;\u00e9tude des arbitrages intertemporels et de l&rsquo;actualisation hyperbolique, permettant d&rsquo;observer comment les individus inspectent les \u00e9ch\u00e9ances temporelles par rapport aux montants financiers imm\u00e9diats. Plus r\u00e9cemment, les domaines de l&rsquo;\u00e9conomie morale et des pr\u00e9f\u00e9rences sociales ont tir\u00e9 un profit immense de ces m\u00e9thodes :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans les jeux du dictateur et de l&rsquo;ultimatum, masquer les gains d&rsquo;autrui permet de savoir si un partage \u00e9quitable proc\u00e8de d&rsquo;une v\u00e9ritable pr\u00e9f\u00e9rence intrins\u00e8que pour la justice ou de la peur strat\u00e9gique d&rsquo;une sanction punitive.<\/li>\n<li>En psychologie sociale, l&rsquo;analyse des patrons d&rsquo;inspection a permis de cartographier la d\u00e9tection spontan\u00e9e des heuristiques de jugement, des st\u00e9r\u00e9otypes cat\u00e9goriels et des biais de repr\u00e9sentativit\u00e9 dans des t\u00e2ches de n\u00e9gociation intergroupes complexes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le protocole de 2001 est ainsi devenu une matrice m\u00e9thodologique universelle pour diss\u00e9quer l&rsquo;architecture proc\u00e9durale du jugement humain dans toute sa diversit\u00e9.<\/p>\n<h2>11. Post\u00e9rit\u00e9, r\u00e9plications et d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs des auteurs<\/h2>\n<h3>11.1 Les prolongements par Costa-Gomes et Crawford (2006)<\/h3>\n<p>Conscients de la port\u00e9e de leur d\u00e9couverte tout en mesurant les marges de raffinement de leur dispositif initial, Miguel Costa-Gomes et Vincent Crawford ont publi\u00e9 en 2006, dans l&rsquo;<em>American Economic Review<\/em>, un second article s\u00e9minal intitul\u00e9 <em>\u00ab Cognition and Behavior in Two-Person Guessing Games: An Experimental Study \u00bb<\/em>. Dans ce travail de prolongement monumental, les auteurs adaptent leur m\u00e9thodologie \u00e0 une famille sp\u00e9cifique de jeux strat\u00e9giques continus : les jeux de devinette \u00e0 deux joueurs (<em>two-person guessing games<\/em>), inspir\u00e9s du cadre classique du concours de beaut\u00e9 de Keynes, mais g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s \u00e0 des espaces d&rsquo;objectifs asym\u00e9triques et interconnect\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce nouveau cadre exp\u00e9rimental permet de pousser la s\u00e9paration analytique des mod\u00e8les \u00e0 un degr\u00e9 de puret\u00e9 et d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance jamais atteint. Dans les matrices sous forme normale de l&rsquo;\u00e9tude de 2001, il subsistait occasionnellement des intersections r\u00e9siduelles o\u00f9 deux mod\u00e8les distincts pouvaient recommander la m\u00eame strat\u00e9gie. Dans les jeux de devinette de 2006, chaque profil cognitif \u2014 L1, L2, L3, D1, D2 et \u00c9quilibre de Nash \u2014 g\u00e9n\u00e8re une solution num\u00e9rique continue strictement unique, s\u00e9par\u00e9e de toutes les autres par des \u00e9carts math\u00e9matiques nets et insensibles aux ambigu\u00eft\u00e9s param\u00e9triques.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus par Costa-Gomes et Crawford en 2006 corroborent de fa\u00e7on \u00e9clatante et d\u00e9finitive les conclusions de leur article fondateur de 2001 :<\/p>\n<ul>\n<li>Les types <strong>Level-1<\/strong> et <strong>Level-2<\/strong> \u00e9mergent \u00e0 nouveau comme les deux forces gravitationnelles r\u00e9gissant l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des comportements observ\u00e9s.<\/li>\n<li>La pr\u00e9valence du type d&rsquo;\u00e9quilibre de <strong>Nash<\/strong> demeure infinit\u00e9simale dans les interactions inaugurales.<\/li>\n<li>Le suivi visuel synchronis\u00e9 d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision chirurgicale que chaque participant consulte l&rsquo;intervalle cible de son partenaire selon une logique proc\u00e9durale rigoureusement corr\u00e9l\u00e9e au niveau d&rsquo;anticipation stratifi\u00e9 calcul\u00e9 par son type th\u00e9orique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette r\u00e9plication amplifi\u00e9e a d\u00e9finitivement scell\u00e9 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du mod\u00e8le <em>Level-k<\/em> dans la litt\u00e9rature \u00e9conomique internationale.<\/p>\n<h3>11.2 D\u00e9veloppements vers les mod\u00e8les Cognitive Hierarchy (Camerer, Ho et Chong)<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact scientifique de l&rsquo;\u00e9tude de Costa-Gomes, Crawford et Broseta a stimul\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une variante th\u00e9orique majeure con\u00e7ue par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Colin_Camerer\">Colin Camerer<\/a>, Teck-Hua Ho et Juin-Kuan Chong en 2004 : le mod\u00e8le de hi\u00e9rarchie cognitive (<em>Cognitive Hierarchy<\/em> ou CH). Tout en partageant l&rsquo;axiome fondateur d&rsquo;une r\u00e9flexion it\u00e9rative \u00e9tag\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;un niveau primitif L0, le mod\u00e8le de Camerer et ses coauteurs introduit une divergence structurelle cruciale concernant la nature des conjectures attribu\u00e9es aux joueurs d&rsquo;\u00e9chelon sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;approche <em>Level-k<\/em> canonique de Crawford et ses coauteurs, un joueur de niveau <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span> formule une croyance ponctuelle rigide et polaris\u00e9e : il postule avec certitude que l&rsquo;ensemble de ses partenaires appartient exclusivement au palier cognitif imm\u00e9diatement inf\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire au niveau <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k-1\">$k-1$<\/span>. Dans le mod\u00e8le <em>Cognitive Hierarchy<\/em>, en revanche, les agents sont dot\u00e9s d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit plus souple et probabiliste : un joueur de niveau <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k\">$k$<\/span> est conscient que la population des adversaires se distribue sur l&rsquo;ensemble des paliers cognitifs sous-jacents, de 0 \u00e0 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k-1\">$k-1$<\/span>. Cette distribution empirique est mod\u00e9lis\u00e9e par une loi de Poisson param\u00e9tr\u00e9e par une moyenne d&rsquo;it\u00e9rations unique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"tau\">$tau$<\/span>. D\u00e8s lors, un joueur CH calcule sa meilleure r\u00e9ponse face \u00e0 un m\u00e9lange probabiliste pond\u00e9r\u00e9 des comportements des types cognitifs inf\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Cette divergence architecturale a aliment\u00e9 un d\u00e9bat th\u00e9orique et statistique passionnant tout au long des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies :<\/p>\n<ul>\n<li>Le mod\u00e8le <strong>Cognitive Hierarchy<\/strong> pr\u00e9sente l&rsquo;attrait d&rsquo;une formulation math\u00e9matique continue et \u00e9l\u00e9gante, r\u00e9sum\u00e9e par un seul param\u00e8tre libre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"tau\">$tau$<\/span>, ce qui facilite grandement son int\u00e9gration dans des mod\u00e8les macro\u00e9conomiques globaux.<\/li>\n<li>Toutefois, l&rsquo;approche <strong>Level-k<\/strong> stricte de Costa-Gomes, Crawford et Broseta continue de dominer la micro\u00e9conomie exp\u00e9rimentale de laboratoire en raison de sa fid\u00e9lit\u00e9 sup\u00e9rieure aux donn\u00e9es de recherche d&rsquo;information : les sujets ne consultent presque jamais les matrices de gains comme s&rsquo;ils calculaient une moyenne pond\u00e9r\u00e9e complexe sur une distribution de Poisson ; ils cherchent activement une cible strat\u00e9gique pr\u00e9cise et unique, ce qui valide empiriquement la structure unitaire du raisonnement <em>Level-k<\/em> direct.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 Applications contemporaines en neuro\u00e9conomie et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine, l&rsquo;h\u00e9ritage de Costa-Gomes, Crawford et Broseta irrigue les champs les plus avanc\u00e9s de la recherche neuroscientifique et computationnelle. En <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Neuroeconomics\">neuro\u00e9conomie<\/a>, les chercheurs mobilisent l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) pour identifier les corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux associ\u00e9s aux diff\u00e9rents niveaux de la hi\u00e9rarchie <em>Level-k<\/em> formalis\u00e9s en 2001. Des \u00e9tudes pionni\u00e8res (notamment par Giorgio Coricelli et Rosemarie Nagel en 2009) d\u00e9montrent que la transition entre un raisonnement de type L1 et un raisonnement de type L2 s&rsquo;accompagne d&rsquo;une activation physiologique intense du cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial et de la jonction temporo-pari\u00e9tale, des zones neuronales sp\u00e9cifiquement d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la mentalisation et \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit. Ces donn\u00e9es physiologiques confirment au niveau biologique la rupture qualitative s\u00e9parant l&rsquo;optimisation non strat\u00e9gique (L1) de la simulation active du raisonnement d&rsquo;autrui (L2).<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;essor de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Artificial_intelligence\">intelligence artificielle<\/a> et de l&rsquo;apprentissage par renforcement multi-agents a red\u00e9couvert la pertinence pratique des travaux de Crawford et ses coauteurs. Les algorithmes de jeu con\u00e7us selon la stricte doctrine de l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash ou du minimax s&rsquo;av\u00e8rent notoirement inefficaces et maladroits lorsqu&rsquo;ils sont confront\u00e9s \u00e0 des partenaires humains dans des contextes coop\u00e9ratifs ou comp\u00e9titifs r\u00e9els. Pour concevoir des syst\u00e8mes autonomes performants (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de v\u00e9hicules autonomes naviguant dans un flux urbain ou de robots de n\u00e9gociation commerciale), les informaticiens int\u00e8grent d\u00e9sormais des architectures de d\u00e9cision fond\u00e9es sur les mod\u00e8les <em>Level-k<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le syst\u00e8me d&rsquo;IA tente d&rsquo;inf\u00e9rer dynamiquement le niveau cognitif de son interlocuteur humain \u00e0 partir de ses premiers mouvements.<\/li>\n<li>Une fois ce diagnostic pos\u00e9 (par exemple, identification d&rsquo;un comportement L1), l&rsquo;algorithme s\u00e9lectionne la meilleure r\u00e9ponse L2 pour maximiser la coordination ou exploiter de fa\u00e7on \u00e9thique l&rsquo;asym\u00e9trie cognitive.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, dans le secteur des march\u00e9s financiers automatis\u00e9s, la mod\u00e9lisation du trading haute fr\u00e9quence s&rsquo;inspire directement des concepts de Crawford pour anticiper les cascades d&rsquo;ordres g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des investisseurs institutionnels aux horizons d&rsquo;anticipation asym\u00e9triques.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se critique et port\u00e9e fondamentale de l&rsquo;\u0153uvre<\/h2>\n<h3>12.1 Principaux apports scientifiques \u00e9tablis par l&rsquo;\u00e9tude<\/h3>\n<p>Avec le recul historique, l&rsquo;article de Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta s&rsquo;impose comme l&rsquo;un des textes les plus influents et fondateurs de la micro\u00e9conomie moderne. Leur premier triomphe scientifique a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9montage empirique probant, rigoureux et sans appel du mythe de la rationalit\u00e9 infinie et omnisciente comme norme universelle du comportement strat\u00e9gique imm\u00e9diat. En d\u00e9montrant que l&rsquo;\u00e9quilibre de Nash \u00e9choue \u00e0 pr\u00e9dire la r\u00e9alit\u00e9 des interactions \u00e0 un coup, les auteurs ont lib\u00e9r\u00e9 la th\u00e9orie des jeux du carcan axiomatique dogmatique dans lequel elle s&rsquo;\u00e9tait enferm\u00e9e au cours des d\u00e9cennies d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>Leur seconde contribution fondamentale r\u00e9side dans l&rsquo;apport de la preuve empirique positive que la cognition humaine sous contrainte strat\u00e9gique ob\u00e9it \u00e0 des lois universelles, it\u00e9ratives et structur\u00e9es, bien que strictement born\u00e9es. L&rsquo;\u00e9chec du mod\u00e8le n\u00e9oclassique ne d\u00e9bouche aucunement sur un ab\u00eeme de nihilisme descriptif ou d&rsquo;irrationalit\u00e9 informe : les agents r\u00e9els d\u00e9ploient des r\u00e8gles de d\u00e9cision coh\u00e9rentes, \u00e9l\u00e9gantes et math\u00e9matiquement mod\u00e9lisables au sein de la hi\u00e9rarchie <em>Level-k<\/em>. En documentant l&rsquo;ancrage massif des populations dans les strates L1 et L2, l&rsquo;\u00e9tude a procur\u00e9 aux \u00e9conomistes un outil th\u00e9orique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 analytique sans \u00e9quivalent pour remplacer les repr\u00e9sentations d\u00e9su\u00e8tes de l&rsquo;acteur \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Enfin, leur innovation m\u00e9thodologique consistant \u00e0 l\u00e9gitimer le tra\u00e7age des processus informationnels via MouseLab a transform\u00e9 l&rsquo;\u00e9conomie en une discipline empirique mature, capable d&rsquo;inspecter l&rsquo;architecture computationnelle de la d\u00e9cision sans renoncer \u00e0 la rigueur de l&rsquo;inf\u00e9rence \u00e9conom\u00e9trique structurelle. Ils ont red\u00e9fini \u00e0 jamais le standard scientifique de la preuve en \u00e9conomie comportementale.<\/p>\n<h3>12.2 Limites reconnues et d\u00e9fis ouverts par la recherche<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa stature de classique incontournable, l&rsquo;\u00e9tude de 2001 pr\u00e9sente des limites m\u00e9thodologiques et conceptuelles que les auteurs eux-m\u00eames ont loyalement reconnues et qui ont stimul\u00e9 d&rsquo;intenses d\u00e9bats ult\u00e9rieurs. La premi\u00e8re limite concerne l&rsquo;effet potentiel d&rsquo;artefact ergonomique induit par l&rsquo;interface MouseLab. Le fait de devoir d\u00e9placer manuellement un curseur sur des bo\u00eetes ferm\u00e9es impose une friction physique qui n&rsquo;existe pas dans la vision fov\u00e9ale naturelle : ce frottement instrumental a pu inciter certains participants \u00e0 r\u00e9duire artificiellement leurs consultations d&rsquo;information, accentuant potentiellement la pr\u00e9valence mesur\u00e9e de types cognitifs \u00e0 faible profondeur de calcul comme le niveau L1.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me d\u00e9fi majeur r\u00e9side dans la transf\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9cologique des r\u00e9sultats \u00e0 des contextes d\u00e9cisionnels hors laboratoire, caract\u00e9ris\u00e9s par des contraintes temporelles extr\u00eames ou des environnements immersifs hautement bruyants. Les matrices abstraites de seize jeux jou\u00e9es dans le calme aseptis\u00e9 d&rsquo;un laboratoire universitaire capturent-elles fid\u00e8lement les heuristiques qu&rsquo;un trader financier ou un n\u00e9gociateur g\u00e9opolitique mobilise sous la pression du stress et de la vitesse ?<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9tude s&rsquo;\u00e9tant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment concentr\u00e9e sur les jeux \u00e0 un coup pour isoler le raisonnement pur, elle a laiss\u00e9 ouverte l&rsquo;\u00e9nigme de la transition cognitive lors de l&rsquo;apprentissage s\u00e9quentiel r\u00e9p\u00e9t\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Comment et \u00e0 quelle vitesse un joueur ancr\u00e9 au palier <strong>Level-1<\/strong> apprend-il de ses d\u00e9convenues pour \u00e9voluer vers un profil <strong>Level-2<\/strong> ou vers un \u00e9quilibre de <strong>Nash<\/strong> au fil des interactions ?<\/li>\n<li>Quels sont les m\u00e9canismes neuro-computationnels qui pr\u00e9sident \u00e0 la r\u00e9vision des conjectures sur la distribution cognitive d&rsquo;autrui ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces questions demeurent aujourd&rsquo;hui au c\u0153ur des programmes de recherche les plus stimulants de la th\u00e9orie des jeux contemporaine.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Costa-Gomes, Crawford et Broseta<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel l\u00e9gu\u00e9 par Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta est ind\u00e9l\u00e9bile. En publiant leur article fondateur dans <em>Econometrica<\/em> en 2001, ces trois chercheurs ont transform\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9versible la th\u00e9orie des jeux, la faisant passer d&rsquo;une branche hautement abstraite des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exploration d&rsquo;\u00e9quilibres id\u00e9alis\u00e9s \u00e0 une science naturelle empiriquement ancr\u00e9e, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la compr\u00e9hension de la cognition humaine r\u00e9elle face \u00e0 l&rsquo;incertitude sociale.<\/p>\n<p>Leur influence s&rsquo;exerce aujourd&rsquo;hui bien au-del\u00e0 des cercles acad\u00e9miques de l&rsquo;\u00e9conomie exp\u00e9rimentale. Elle inspire directement les concepteurs de politiques publiques, les architectes des ench\u00e8res de t\u00e9l\u00e9communications et les ing\u00e9nieurs d&rsquo;institutions financi\u00e8res qui savent d\u00e9sormais que concevoir un m\u00e9canisme d&rsquo;incitation efficace exige d&rsquo;anticiper le fait que les usagers et citoyens r\u00e9agiront selon des niveaux de sophistication cognitive born\u00e9s (L1\/L2) plut\u00f4t que selon les canons utopiques de l&rsquo;\u00e9quilibre parfait. Les r\u00e9gulations contemporaines int\u00e8grent cette rationalit\u00e9 limit\u00e9e pour pr\u00e9venir les comportements de panique et les d\u00e9faillances de coordination.<\/p>\n<p>En unifiant la psychologie du traitement de l&rsquo;information et la rigueur de l&rsquo;analyse structurelle des matrices strat\u00e9giques, Costa-Gomes, Crawford et Broseta ont \u00e9difi\u00e9 un monument de la pens\u00e9e scientifique moderne. Leur \u0153uvre rappelle avec force que l&rsquo;\u00e9conomie ne saurait se draper dans des postulats d\u00e9connect\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 biologique de l&rsquo;esprit humain, et que c&rsquo;est en sondant patiemment les m\u00e9canismes profonds de la cognition que la th\u00e9orie renforce sa puissance d&rsquo;explication et sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9clairer le monde.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Camerer, C. F., Ho, T.-H., &#038; Chong, J.-K. (2004). A cognitive hierarchy model of games. <em>The Quarterly Journal of Economics<\/em>, 119(3), 861\u2013898. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1162\/0033553041502183\">https:\/\/doi.org\/10.1162\/0033553041502183<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Coricelli, G., &#038; Nagel, R. (2009). Neural correlates of depth of strategic reasoning in medial prefrontal cortex. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 106(23), 9163\u20139168. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0807721106\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0807721106<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Costa-Gomes, M. A., &#038; Crawford, V. P. (2006). Cognition and behavior in two-person guessing games: An experimental study. <em>American Economic Review<\/em>, 96(5), 1737\u20131768. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1257\/aer.96.5.1737\">https:\/\/doi.org\/10.1257\/aer.96.5.1737<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Costa-Gomes, M., Crawford, V. P., &#038; Broseta, B. (2001). Cognition and behavior in normal-form games: An experimental study. <em>Econometrica<\/em>, 69(5), 1193\u20131235. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1468-0262.00239\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1468-0262.00239<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Crawford, V. P., Costa-Gomes, M. A., &#038; Iriberri, N. (2013). Structural models of thinking for strategic environments: One-shot games and learning. <em>Journal of Economic Literature<\/em>, 51(1), 5\u201362. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1257\/jel.51.1.5\">https:\/\/doi.org\/10.1257\/jel.51.1.5<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Ericsson, K. A., &#038; Simon, H. A. (1993). <em>Protocol analysis: Verbal reports as data<\/em> (Rev. ed.). MIT Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262550239\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262550239\/<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Kahneman, D., &#038; Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. <em>Econometrica<\/em>, 47(2), 263\u2013291. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1914185\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1914185<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        McKelvey, R. D., &#038; Palfrey, T. R. (1995). Quantal response equilibria for normal form games. <em>Games and Economic Behavior<\/em>, 10(1), 6\u201338. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/game.1995.1023\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/game.1995.1023<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Nagel, R. (1995). Unraveling in guessing games: An experimental study. <em>American Economic Review<\/em>, 85(5), 1313\u20131326. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2950991\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/2950991<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Nash, J. F. (1950). Equilibrium points in n-person games. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 36(1), 48\u201349. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.36.1.48\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.36.1.48<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Payne, J. W., Bettman, J. R., &#038; Johnson, E. J. (1993). <em>The adaptive decision maker<\/em>. Cambridge University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173933\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173933<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. <em>The Quarterly Journal of Economics<\/em>, 69(1), 99\u2013118. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1884852\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1884852<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Simon, H. A. (1976). From substantive to procedural rationality. In S. J. Latsis (Ed.), <em>Method and appraisal in economics<\/em> (pp. 129\u2013148). Cambridge University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511561115.008\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511561115.008<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Stahl, D. O., &#038; Wilson, P. W. (1994). Experimental evidence on players&rsquo; models of other players. <em>Journal of Economic Behavior &#038; Organization<\/em>, 25(3), 309\u2013327. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0167-2681(94)90103-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0167-2681(94)90103-1<\/a>\n    <\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1.5em; text-indent: -2em; padding-left: 2em;\">\n        Stahl, D. O., &#038; Wilson, P. W. (1995). On players&rsquo; models of other players: Theory and experimental evidence. <em>Games and Economic Behavior<\/em>, 10(1), 218\u2013254. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1006\/game.1995.1031\">https:\/\/doi.org\/10.1006\/game.1995.1031<\/a>\n    <\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive des exp\u00e9riences de pens\u00e9e et de cognition strat\u00e9gique men\u00e9es par Miguel Costa-Gomes, Vincent Crawford et Bruno Broseta.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1704,647],"tags":[5698,5699,5700,1707,5701],"class_list":["post-3699","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-economie-comportementale","category-psychologie-cognitive","tag-cognition-strategique","tag-level-k-thinking","tag-mouselab","tag-theorie-des-jeux","tag-vincent-crawford"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3699","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3699"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/3699\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3699"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3699"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3699"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}