{"id":2642,"date":"2026-09-06T19:35:08","date_gmt":"2026-09-06T19:35:08","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/experience-carte-cognitive-apprentissage-latent-edward-tolman-futur-episodique\/"},"modified":"2026-09-06T19:35:08","modified_gmt":"2026-09-06T19:35:08","slug":"experience-carte-cognitive-apprentissage-latent-edward-tolman-futur-episodique","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=experience-carte-cognitive-apprentissage-latent-edward-tolman-futur-episodique","title":{"rendered":"Exp\u00e9rience de la carte cognitive (apprentissage latent) &#8211; Edward Tolman Le futur \u00e9pisodique"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie scientifique et des neurosciences cognitives est jalonn\u00e9e de ruptures de paradigmes qui, loin de constituer de simples ajustements th\u00e9oriques, ont red\u00e9fini la nature m\u00eame de l&rsquo;esprit et de ses op\u00e9rations. Au c\u0153ur de cette g\u00e9n\u00e9alogie intellectuelle se dresse la figure d&rsquo;Edward Chace Tolman, dont les travaux conduits durant l&rsquo;entre-deux-guerres \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley ont sap\u00e9 les fondements du b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste orthodoxe. Alors que r\u00e9gnait sans partage le dogme du conditionnement stimulus-r\u00e9ponse (S-R), qui r\u00e9duisait l&rsquo;organisme vivant \u00e0 une bo\u00eete noire automatis\u00e9e r\u00e9gie par la contigu\u00eft\u00e9 temporelle et la r\u00e9duction aveugle des pulsions, Tolman a os\u00e9 postuler l&rsquo;existence de structures de repr\u00e9sentation internes, d&rsquo;attentes finalis\u00e9es et de processus t\u00e9l\u00e9ologiques immanents \u00e0 la conduite animale et humaine.<\/p>\n<p>Le jalon exp\u00e9rimental le plus retentissant de cette r\u00e9volution feutr\u00e9e demeure l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;apprentissage latent men\u00e9e en 1930 avec Charles H. Honzik. En d\u00e9montrant que des rongeurs pouvaient acqu\u00e9rir une connaissance topologique complexe d&rsquo;un labyrinthe en l&rsquo;absence totale de renforcement mat\u00e9riel direct, pour ne manifester ce savoir qu&rsquo;au moment opportun d&rsquo;une incitation motivationnelle, Tolman a dissoci\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de mani\u00e8re indiscutable l&rsquo;apprentissage sous-jacent de sa performance observable. Cette d\u00e9couverte a culmin\u00e9 dans son article magistral de 1948, \u00ab <em>Cognitive Maps in Rats and Men<\/em> \u00bb, introduisant le concept fondateur de carte cognitive : une repr\u00e9sentation structur\u00e9e, allocentr\u00e9e et dynamique de l&rsquo;environnement physique permettant des inf\u00e9rences, des raccourcis et des d\u00e9tours novateurs.<\/p>\n<p>Or, la port\u00e9e de la carte cognitive d\u00e9passe infiniment la simple locomotion spatiale. Les d\u00e9veloppements contemporains des sciences cognitives et de la neurobiologie ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le syst\u00e8me hippocampique et parahippocampique, identifi\u00e9 par John O&rsquo;Keefe et les \u00e9poux Moser comme le substrat physiologique de la carte tolmanienne, constitue \u00e9galement le moteur fondamental du voyage mental dans le temps et de la pens\u00e9e future \u00e9pisodique (<em>Episodic Future Thinking<\/em>). Structurer l&rsquo;espace ne sert pas uniquement \u00e0 se rep\u00e9rer dans l&rsquo;ici-et-maintenant : c&rsquo;est la matrice computationnelle indispensable sur laquelle se projettent les simulations de l&rsquo;avenir, l&rsquo;\u00e9valuation prospective des risques et la d\u00e9lib\u00e9ration intentionnelle. Cet article propose une exploration \u00e9pist\u00e9mologique et empirique exhaustive de cette trajectoire conceptuelle, depuis les couloirs en bois du labyrinthe de 1930 jusqu&rsquo;aux algorithmes pr\u00e9dictifs de l&rsquo;intelligence artificielle et aux architectures neurales de la m\u00e9moire prospective.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e9pist\u00e9mologique et contexte historique du b\u00e9haviorisme purposif de Tolman<\/h2>\n<h3>1.1 L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du b\u00e9haviorisme radical et les limites du paradigme S-R<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la psychologie nord-am\u00e9ricaine traverse une crise identitaire profonde, cherchant \u00e0 s&rsquo;extirper des sables mouvants de l&rsquo;introspectionnisme titchen\u00e9rien et du mentalisme sp\u00e9culatif. C&rsquo;est dans ce climat intellectuel que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychclassics.yorku.ca\/Watson\/views.htm\">John B. Watson<\/a> publie en 1913 son manifeste b\u00e9havioriste, proclamant que la psychologie doit devenir une science naturelle purement objective dont le but est la pr\u00e9diction et le contr\u00f4le du comportement observable. Ce projet positiviste trouve son expression la plus rigide dans le mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse (S-R). Selon ce dogme, l&rsquo;organisme est con\u00e7u comme un syst\u00e8me r\u00e9actif passif o\u00f9 chaque acte moteur est imp\u00e9rativement conditionn\u00e9 par l&rsquo;association directe entre une stimulation p\u00e9riph\u00e9rique et une contraction musculaire ou une s\u00e9cr\u00e9tion glandulaire. Quelques d\u00e9cennies plus tard, Clark L. Hull formalise ce r\u00e9ductionnisme \u00e0 travers un syst\u00e8me logico-d\u00e9ductif ambitieux, postulant que l&rsquo;apprentissage n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;accroissement continu de la force de l&rsquo;habitude (<em>habit strength<\/em>), rigoureusement subordonn\u00e9 \u00e0 la r\u00e9duction imm\u00e9diate d&rsquo;une pulsion biologique fondamentale telle que la faim ou la soif.<\/p>\n<p>Ce cadre th\u00e9orique interdisait formellement toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des \u00e9tats internes, des repr\u00e9sentations mentales, des cartes structurales ou des desseins intentionnels, qualifi\u00e9s avec m\u00e9pris d&rsquo;arri\u00e8re-pens\u00e9es animistes ou de r\u00e9sidus th\u00e9ologiques. L&rsquo;animal \u00e9tait pens\u00e9 comme un automate cart\u00e9sien dont la trajectoire dans un labyrinthe \u00e9quivalait \u00e0 une suite s\u00e9quentielle de r\u00e9flexes encha\u00een\u00e9s par contigu\u00eft\u00e9 temporelle, chaque carrefour agissant comme un d\u00e9clencheur physique d&rsquo;un virage biom\u00e9canique particulier.<\/p>\n<p>Cependant, cette forteresse m\u00e9caniste s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;anomalies empiriques insoutenables au sein des laboratoires de psychologie compar\u00e9e. Des rongeurs soumis \u00e0 des inondations partielles de leurs couloirs de navigation se r\u00e9v\u00e9laient capables de nager avec succ\u00e8s vers la bo\u00eete-but, ex\u00e9cutant des synergies motrices in\u00e9dites radicalement distinctes des mouvements de course appris lors des phases d&rsquo;entra\u00eenement terrestres. D&rsquo;autres contournaient spontan\u00e9ment des barrages physiques impr\u00e9vus sans manifester l&rsquo;extinction pr\u00e9alable des habitudes motrices pr\u00e9existantes. Ces observations rendaient caduque l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un simple cha\u00eenage de r\u00e9flexes musculaires p\u00e9riph\u00e9riques et imposaient la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9vision th\u00e9orique radicale, capable d&rsquo;int\u00e9grer la dimension cognitive sans sacrifier l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique de l&rsquo;observation empirique.<\/p>\n<h3>1.2 La vision t\u00e9l\u00e9ologique d&rsquo;Edward C. Tolman : Le b\u00e9haviorisme purposif<\/h3>\n<p>Face au r\u00e9ductionnisme dominant, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1932-15024-000\">Edward Chace Tolman<\/a> d\u00e9veloppe d\u00e8s les ann\u00e9es 1920 une approche novatrice qu&rsquo;il baptise le b\u00e9haviorisme purposif (<em>purposive behaviorism<\/em>) ou t\u00e9l\u00e9ologique. Rejetant les pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques du vitalisme, Tolman d\u00e9fend l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9volutionnaire que l&rsquo;intentionnalit\u00e9, l&rsquo;orientation vers un but (<em>purpose<\/em>) et la cognition ne sont pas des entit\u00e9s mystiques cach\u00e9es dans une \u00e2me inaccessible, mais des caract\u00e9ristiques descriptives immanentes, objectives et publiquement observables du comportement lui-m\u00eame. Pour formaliser cette rupture, Tolman op\u00e8re une distinction conceptuelle fondamentale entre le comportement mol\u00e9culaire et le comportement molaire. Alors que le comportement mol\u00e9culaire renvoie \u00e0 la physiologie microscopique sous-jacente \u2014 les potentiels d&rsquo;action, les contractions musculaires singuli\u00e8res, les arcs r\u00e9flexes \u2014, le comportement molaire constitue l&rsquo;acte global et signifiant de l&rsquo;organisme, irr\u00e9ductible \u00e0 la somme de ses composantes physiques \u00e9l\u00e9mentaires, caract\u00e9ris\u00e9 par son adaptabilit\u00e9 plastique et sa persistance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;obtention d&rsquo;un \u00e9tat final vis\u00e9.<\/p>\n<p>Pour rendre compte de la complexit\u00e9 du comportement molaire sans retomber dans le subjectivisme introspectionniste, Tolman introduit formellement dans l&rsquo;analyse exp\u00e9rimentale le statut \u00e9pist\u00e9mologique des variables interm\u00e9diaires (<em>intervening variables<\/em>). Positionn\u00e9es rigoureusement entre les variables ind\u00e9pendantes environnementales (les stimuli, l&rsquo;histoire des privations physiologiques, la configuration spatiale) et les variables d\u00e9pendantes comportementales (la vitesse de course, le taux d&rsquo;erreurs, le choix directionnel), ces entit\u00e9s th\u00e9oriques op\u00e9rationnalis\u00e9es d\u00e9signent les \u00e9tats internes de l&rsquo;organisme, tels que les attentes, les croyances cognitives et les motivations subjectives.<\/p>\n<p>Cette armature m\u00e9thodologique permettait \u00e0 Tolman d&rsquo;affirmer que le rat dans le labyrinthe n&rsquo;apprend pas des s\u00e9quences de mouvements musculaires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, mais acquiert des ensembles organis\u00e9s de significations et de relations spatiales. En reconnaissant que le comportement est intrins\u00e8quement guid\u00e9 par des repr\u00e9sentations structurales et orient\u00e9 vers des fins anticip\u00e9es, Tolman devan\u00e7ait de pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies les postulats fondamentaux de la r\u00e9volution cognitive des ann\u00e9es 1950 et 1960, posant les jalons d&rsquo;une science de l&rsquo;architecture fonctionnelle de l&rsquo;esprit b\u00e2tie sur des crit\u00e8res d&rsquo;une intransigeance exp\u00e9rimentale absolue.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs fondamentaux et trajectoire conceptuelle du m\u00e9moire de 1948<\/h3>\n<p>La maturation th\u00e9orique des intuitions de Tolman trouve sa formulation la plus \u00e9clatante dans son article s\u00e9minal de 1948, intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychclassics.yorku.ca\/Tolman\/Maps\/maps.htm\">\u00ab <em>Cognitive Maps in Rats and Men<\/em> \u00bb<\/a>, publi\u00e9 dans la <em>Psychological Review<\/em>. Cet essai magistral constitue une v\u00e9ritable d\u00e9claration d&rsquo;ind\u00e9pendance de la psychologie cognitive naissante face au carcan de l&rsquo;orthodoxie b\u00e9havioriste. L&rsquo;objectif explicite de Tolman \u00e9tait de r\u00e9futer la th\u00e8se universaliste selon laquelle le renforcement primaire et la contigu\u00eft\u00e9 m\u00e9canique repr\u00e9sentent les conditions <em>sine qua non<\/em> de tout apprentissage associatif. Il se proposait de d\u00e9montrer, \u00e0 partir d&rsquo;un ensemble convergent d&rsquo;exp\u00e9rimentations conduites sur plusieurs d\u00e9cennies, que le syst\u00e8me nerveux central ne fonctionne pas \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un tableau de distribution t\u00e9l\u00e9phonique passif reliant des entr\u00e9es sensorielles \u00e0 des sorties motrices, mais op\u00e8re bien comme une salle de contr\u00f4le sophistiqu\u00e9e au sein de laquelle les flux d&rsquo;informations aff\u00e9rents sont \u00e9labor\u00e9s, cartographi\u00e9s et int\u00e9gr\u00e9s en une repr\u00e9sentation globale de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>En \u00e9laborant la notion de carte cognitive, Tolman cherchait \u00e0 formaliser un cadre conceptuel unificateur reliant la g\u00e9om\u00e9trie de la navigation spatiale aux formes les plus \u00e9labor\u00e9es de la pens\u00e9e humaine, incluant la r\u00e9solution cr\u00e9ative de probl\u00e8mes, le raisonnement contrefactuel et la pr\u00e9voyance adaptative. Pour lui, la structure spatiale internalis\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait pas une photographie statique du terrain, mais un instrument dynamique d&rsquo;anticipation permettant d&rsquo;inf\u00e9rer des \u00e9tats du monde non encore rencontr\u00e9s ou situ\u00e9s au-del\u00e0 de l&rsquo;horizon perceptif imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9moire historique \u00e9tablissait un lien \u00e9pist\u00e9mique direct entre la m\u00e9moire spatiale allocentr\u00e9e et la capacit\u00e9 de planification future. Tolman y avertissait d\u00e9j\u00e0 ses contemporains : limiter la compr\u00e9hension de l&rsquo;organisme \u00e0 des r\u00e9actions aveugles \u00e0 court terme emp\u00eache de concevoir comment les individus et les soci\u00e9t\u00e9s humaines projettent leurs trajectoires existentielles, anticipent des crises lointaines ou s&rsquo;enferment, \u00e0 l&rsquo;inverse, dans des repr\u00e9sentations cognitives \u00e9troites et r\u00e9gressives. La trajectoire ouverte par ce texte fondateur transcende ainsi largement l&rsquo;\u00e9thologie des rongeurs pour interroger les soubassements structurels de la rationalit\u00e9 prospective.<\/p>\n<h2>2. Le paradigme de l&rsquo;apprentissage latent : Le protocole exp\u00e9rimental de Tolman et Honzik (1930)<\/h2>\n<h3>2.1 Architecture m\u00e9thodologique et configuration du labyrinthe \u00e0 choix multiples<\/h3>\n<p>Pour apporter une preuve irr\u00e9futable de l&rsquo;existence d&rsquo;une acquisition cognitive ind\u00e9pendante du renforcement biologique, Tolman s&rsquo;associe \u00e0 Charles H. Honzik en 1930 pour concevoir un protocole d&rsquo;une remarquable sophistication technique. L&rsquo;appareil exp\u00e9rimental d\u00e9ploy\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas un simple couloir en T ou en Y, mais un labyrinthe complexe \u00e0 choix multiples comportant quatorze carrefours standardis\u00e9s en forme de T (labyrinthe 14-T). Cette architecture imposait aux sujets d&rsquo;effectuer une succession de d\u00e9cisions directionnelles \u00e0 angle droit, chaque intersection pr\u00e9sentant une alternative rigoureusement binaire : l&rsquo;une des voies constituait l&rsquo;amorce de la trajectoire correcte menant vers l&rsquo;\u00e9tape suivante, tandis que l&rsquo;autre d\u00e9bouchait sur une impasse aveugle standardis\u00e9e munie d&rsquo;une porte \u00e0 fermeture automatique emp\u00eachant le rebroussement intempestif et standardisant la cin\u00e9matique des parcours.<\/p>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9liminer m\u00e9thodiquement tout biais exp\u00e9rimental susceptible de fournir une explication alternative r\u00e9ductionniste, Tolman et Honzik ont instaur\u00e9 des contr\u00f4les environnementaux d&rsquo;une rigueur exemplaire. Les indices olfactifs r\u00e9siduels, souvent invoqu\u00e9s par les d\u00e9tracteurs pour expliquer les performances spatiales sans faire appel \u00e0 des repr\u00e9sentations internes, \u00e9taient syst\u00e9matiquement neutralis\u00e9s gr\u00e2ce au brossage m\u00e9ticuleux des surfaces de plancher entre chaque passage et \u00e0 l&rsquo;interchangeabilit\u00e9 r\u00e9guli\u00e8re des panneaux amovibles composant les all\u00e9es. L&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse \u00e9tait uniformis\u00e9e au-dessus de l&rsquo;ensemble de la structure pour pr\u00e9venir tout phototropisme directionnel. L&rsquo;op\u00e9rationnalisation des variables d\u00e9pendantes reposait sur deux mesures quantitatives fondamentales : d&rsquo;une part, le nombre d&rsquo;erreurs commises par essai, une erreur \u00e9tant formellement d\u00e9finie comme l&rsquo;engagement de l&rsquo;ensemble du corps du rongeur (\u00e0 l&rsquo;exclusion de la queue) dans une impasse ou le franchissement de la ligne marquant le d\u00e9but d&rsquo;un cul-de-sac ; d&rsquo;autre part, la latence temporelle globale requise pour parcourir le dispositif depuis la bo\u00eete de d\u00e9part jusqu&rsquo;\u00e0 la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces pr\u00e9cautions assuraient que seules les modifications des relations fonctionnelles internes du sujet vis-\u00e0-vis de la g\u00e9om\u00e9trie de l&rsquo;espace pouvaient expliquer les variations observables de sa cin\u00e9tique locomotrice.<\/p>\n<h3>2.2 Les trois cohortes exp\u00e9rimentales et la manipulation du renforcement<\/h3>\n<p>Le coup de g\u00e9nie m\u00e9thodologique de l&rsquo;exp\u00e9rience de Tolman et Honzik r\u00e9side dans la partition de la population de rats de laboratoire en trois cohortes exp\u00e9rimentales distinctes, soumises \u00e0 des r\u00e9gimes de renforcement asym\u00e9triques au cours d&rsquo;un protocole s&rsquo;\u00e9tendant sur dix-sept journ\u00e9es cons\u00e9cutives \u00e0 raison d&rsquo;un essai par jour.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le premier groupe (Groupe 1 : Renforcement continu)<\/strong> occupait la fonction de groupe t\u00e9moin positif conforme aux exigences du b\u00e9haviorisme classique. D\u00e8s le premier jour et jusqu&rsquo;au terme de l&rsquo;exp\u00e9rience, ces animaux trouvaient syst\u00e9matiquement une coupelle de nourriture standardis\u00e9e \u00e0 leur arriv\u00e9e dans la bo\u00eete terminale du labyrinthe. Ce groupe constituait l&rsquo;\u00e9talon de mesure de la courbe d&rsquo;apprentissage progressif par renforcement continu, illustrant la r\u00e9duction classique et graduelle des erreurs conform\u00e9ment aux pr\u00e9dictions hulliennes de consolidation de l&rsquo;habitude par satisfaction de la pulsion alimentaire.<\/li>\n<li><strong>Le deuxi\u00e8me groupe (Groupe 2 : Absence de renforcement)<\/strong> repr\u00e9sentait le t\u00e9moin n\u00e9gatif. Ces sujets \u00e9taient introduits quotidiennement dans le labyrinthe, mais la bo\u00eete finale demeurait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide tout au long des dix-sept jours d&rsquo;essais. Les animaux \u00e9taient simplement retir\u00e9s de l&rsquo;appareil apr\u00e8s avoir atteint la sortie et nourris plusieurs heures plus tard dans leur cage d&rsquo;\u00e9levage, emp\u00eachant toute association de contigu\u00eft\u00e9 temporelle imm\u00e9diate entre la compl\u00e9tion du parcours et la r\u00e9compense nutritionnelle.<\/li>\n<li><strong>Le troisi\u00e8me groupe (Groupe 3 : Renforcement diff\u00e9r\u00e9 au jour 11)<\/strong> incarnait la condition critique destinataire de l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;apprentissage latent. Durant les dix premiers jours de l&rsquo;exp\u00e9rience, ces animaux \u00e9taient trait\u00e9s de mani\u00e8re strictement identique au Groupe 2 : ils erraient dans les m\u00e9andres du labyrinthe sans aucune nourriture \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e. Cependant, au onzi\u00e8me jour, une modification environnementale d\u00e9cisive intervenait sans pr\u00e9avis : pour la premi\u00e8re fois, une r\u00e9compense alimentaire hautement app\u00e9titive \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9e dans la bo\u00eete finale. Ce traitement asym\u00e9trique, sym\u00e9trique \u00e0 celui du groupe non r\u00e9compens\u00e9 pendant dix jours puis align\u00e9 sur celui du groupe r\u00e9compens\u00e9 \u00e0 partir du onzi\u00e8me jour, constituait l&rsquo;\u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 pour discriminer entre l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;accumulation m\u00e9canique de liaisons S-R et celle de la construction silencieuse d&rsquo;une carte interne.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>2.3 Rigueur m\u00e9trologique et protocoles de validation empirique<\/h3>\n<p>La validit\u00e9 des conclusions de Tolman et Honzik reposait sur un protocole d&rsquo;\u00e9chantillonnage et de contr\u00f4le des variables physiologiques d&rsquo;une m\u00e9ticulosit\u00e9 rare pour l&rsquo;\u00e9poque. Afin de garantir l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et comportementale des sujets, les animaux provenaient de la m\u00eame lign\u00e9e consanguine \u00e9lev\u00e9e au sein du d\u00e9partement de psychologie de Berkeley. L&rsquo;\u00e2ge, le sexe et le niveau de privation alimentaire \u00e9taient strictement calibr\u00e9s. Pour neutraliser l&rsquo;impact diff\u00e9rentiel de la faim sur la performance motrice, tous les rongeurs \u00e9taient soumis \u00e0 un protocole de restriction calorique identique, maintenant leur poids corporel \u00e0 un pourcentage constant de leur poids ad libitum, garantissant ainsi que l&rsquo;absence de nourriture dans le labyrinthe pour les groupes 2 et 3 ne r\u00e9sultait pas d&rsquo;une absence de motivation biologique g\u00e9n\u00e9rale, mais d&rsquo;une manipulation de l&rsquo;utilit\u00e9 contextuelle imm\u00e9diate de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>L&rsquo;enregistrement des donn\u00e9es comportementales faisait l&rsquo;objet d&rsquo;une double validation exp\u00e9rimentale par observateurs ind\u00e9pendants dissimul\u00e9s derri\u00e8re des \u00e9crans unidirectionnels afin de pr\u00e9venir tout effet d&rsquo;exp\u00e9rimentateur ou d&rsquo;amor\u00e7age involontaire. Les courbes de vitesse d&rsquo;exploration et les taux d&rsquo;extinction des erreurs \u00e9taient consign\u00e9s de mani\u00e8re syst\u00e9matique \u00e0 chaque essai. De surcro\u00eet, une p\u00e9riode d&rsquo;habituation pr\u00e9alable \u00e0 la manipulation humaine et aux sas d&rsquo;introduction avait \u00e9t\u00e9 conduite en amont afin d&rsquo;extrapoler les composantes parasites de sid\u00e9ration \u00e9motionnelle (<em>freezing<\/em>) ou de n\u00e9ophobie spatiale susceptibles de distordre les mesures lors des premi\u00e8res sessions.<\/p>\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition des mesures sur un nombre statistiquement significatif d&rsquo;individus par cohorte a permis de soumettre les distributions de scores \u00e0 des analyses de variance rigoureuses, conf\u00e9rant aux donn\u00e9es une robustesse qui allait r\u00e9sister aux tentatives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de r\u00e9futation m\u00e9thodologique men\u00e9es par les t\u00e9nors de l&rsquo;\u00e9cole hullienne durant les d\u00e9cennies suivantes.<\/p>\n<h2>3. Les r\u00e9sultats empiriques de 1930 : Rupture avec le renforcement behavioriste classique<\/h2>\n<h3>3.1 La chute drastique de la courbe d&rsquo;erreurs au jour 11<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es quantitatives recueillies par Tolman et Honzik ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un profil cin\u00e9tique qui a pris de court l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 scientifique b\u00e9havioriste. Durant les dix premi\u00e8res journ\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience, les sujets du Groupe 1 (continuellement renforc\u00e9s) ont affich\u00e9 une courbe d&rsquo;apprentissage standard : une r\u00e9duction r\u00e9guli\u00e8re, monotone et incr\u00e9mentielle du nombre d&rsquo;erreurs commises \u00e0 chaque carrefour, t\u00e9moignant de l&rsquo;optimisation graduelle de leur trajectoire. \u00c0 l&rsquo;inverse, les rats du Groupe 2 (jamais r\u00e9compens\u00e9s) et ceux du Groupe 3 (non r\u00e9compens\u00e9s durant cette phase) pr\u00e9sentaient une diminution d&rsquo;erreurs extr\u00eamement modeste, oscillant autour d&rsquo;un plateau \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;infractions topographiques. Pour un observateur inf\u00e9od\u00e9 au paradigme du conditionnement m\u00e9canique, la conclusion semblait sans appel : priv\u00e9s de la force formatrice de la r\u00e9duction de pulsion, ces animaux n&rsquo;apprenaient pour ainsi dire rien.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au douzi\u00e8me jour \u2014 soit imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;unique essai r\u00e9compens\u00e9 du jour 11 \u2014 que la rupture ph\u00e9nom\u00e9nologique s&rsquo;est produite avec une violence statistique indiscutable. D\u00e8s l&rsquo;ouverture des sas au jour 12, les animaux du Groupe 3 ont travers\u00e9 le labyrinthe avec une c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 stup\u00e9fiante, sans la moindre h\u00e9sitation motrice aux intersections critiques. Leur courbe d&rsquo;erreurs a accus\u00e9 un plongeon quasi vertical, s&rsquo;effondrant de mani\u00e8re instantan\u00e9e pour atteindre un niveau non seulement \u00e9quivalent, mais statistiquement inf\u00e9rieur \u00e0 celui affich\u00e9 par le Groupe 1 qui b\u00e9n\u00e9ficiait pourtant de onze jours cons\u00e9cutifs de renforcement alimentaire continu.<\/p>\n<p>Ce bond adaptatif soudain et discontinu repr\u00e9sentait une impossibilit\u00e9 th\u00e9orique pour le mod\u00e8le S-R. Si l&rsquo;apprentissage avait d\u00fb d\u00e9pendre de la fixation progressive de connexions synaptiques ou motrices par le renforcement, plusieurs dizaines d&rsquo;essais r\u00e9compens\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 strictement n\u00e9cessaires pour amener le Groupe 3 au niveau du Groupe 1. L&rsquo;instantan\u00e9it\u00e9 de la performance prouvait de fa\u00e7on lumineuse que la structure g\u00e9om\u00e9trique du labyrinthe avait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement assimil\u00e9e et encod\u00e9e de mani\u00e8re silencieuse durant la phase d&rsquo;exploration non r\u00e9compens\u00e9e.<\/p>\n<h3>3.2 Dissociation th\u00e9orique fondamentale entre apprentissage et performance<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation de ces donn\u00e9es a conduit Tolman \u00e0 formuler l&rsquo;une des distinctions conceptuelles les plus d\u00e9cisives de la psychologie scientifique moderne : la s\u00e9paration herm\u00e9neutique entre l&rsquo;<strong>apprentissage<\/strong> (<em>learning<\/em>) et la <strong>performance<\/strong> (<em>performance<\/em>). L&rsquo;apprentissage d\u00e9signe la modification interne, structurale et latente de l&rsquo;organisation cognitive de l&rsquo;organisme, qui int\u00e8gre les r\u00e9gularit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques et causales de son environnement sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;en faire l&rsquo;\u00e9talage par un comportement manifeste. La performance, quant \u00e0 elle, renvoie \u00e0 la traduction motrice observable de ce savoir interne dans l&rsquo;action concr\u00e8te, laquelle d\u00e9pend \u00e9troitement de la pr\u00e9sence de variables motivationnelles et incitatives.<\/p>\n<p>Cette distinction invalidait frontalement le postulat central de Clark Hull selon lequel le renforcement est la cause motrice directe et n\u00e9cessaire de l&rsquo;apprentissage. Dans le paradigme tolmanien, la r\u00e9compense alimentaire ne cr\u00e9e pas l&rsquo;apprentissage ; elle fonctionne comme un simple commutateur motivationnel, un d\u00e9clencheur d&rsquo;utilit\u00e9 qui incite l&rsquo;animal \u00e0 mobiliser publiquement une carte topographique d\u00e9j\u00e0 acquise et pr\u00eate \u00e0 l&#8217;emploi. L&rsquo;animal n&rsquo;a pas appris la g\u00e9om\u00e9trie du labyrinthe parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 nourri ; il a utilis\u00e9 la g\u00e9om\u00e9trie du labyrinthe parce qu&rsquo;il avait une raison finalis\u00e9e de s&rsquo;y orienter rapidement une fois la nourriture introduite.<\/p>\n<p>Cette dissociation a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une acquisition muette et gratuite du savoir spatial. L&rsquo;exploration animale est intrins\u00e8quement informative : le syst\u00e8me cognitif \u00e9chantillonne et structure la topologie de l&rsquo;environnement physique pour la simple valeur \u00e9pist\u00e9mique d&rsquo;en poss\u00e9der la repr\u00e9sentation, ind\u00e9pendamment de toute satisfaction visc\u00e9rale imm\u00e9diate. La force de l&rsquo;habitude m\u00e9canique c\u00e9dait la place \u00e0 la comp\u00e9tence cognitive latente.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;impact \u00e9pist\u00e9mologique sur la psychologie exp\u00e9rimentale compar\u00e9e<\/h3>\n<p>La publication des r\u00e9sultats de 1930 a provoqu\u00e9 une onde de choc th\u00e9orique durable au sein de la psychologie exp\u00e9rimentale compar\u00e9e, marquant le point de d\u00e9part d&rsquo;une controverse historique \u00e9tal\u00e9e sur plus de deux d\u00e9cennies entre l&rsquo;\u00e9cole de Berkeley guid\u00e9e par Tolman et l&rsquo;\u00e9cole de Yale men\u00e9e par Clark L. Hull et Kenneth Spence. L&rsquo;enjeu de cette confrontation d\u00e9passait l&rsquo;explication de la navigation du rat blanc : il s&rsquo;agissait de d\u00e9terminer si la science du vivant devait concevoir l&rsquo;esprit comme un agr\u00e9gat de rouages r\u00e9flexes automatis\u00e9s ou comme un dispositif computationnel de mod\u00e9lisation interne.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la solidit\u00e9 des donn\u00e9es de Tolman et Honzik, les th\u00e9oriciens n\u00e9o-b\u00e9havioristes ont initialement tent\u00e9 de sauver le paradigme associationniste en multipliant les hypoth\u00e8ses <em>ad hoc<\/em>. Hull a propos\u00e9 que l&rsquo;exploration non r\u00e9compens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rait des \u00ab renforcements secondaires \u00bb microscopiques, sp\u00e9culant que la simple r\u00e9duction de la n\u00e9ophobie ou l&rsquo;arriv\u00e9e dans la bo\u00eete finale constituait en soi une forme obscure de r\u00e9duction de pulsion. D&rsquo;autres ont argu\u00e9 de l&rsquo;existence de gradients proprioceptifs ou de boucles de r\u00e9troaction kinesth\u00e9siques invisibles. Cependant, ces tentatives de r\u00e9cup\u00e9ration r\u00e9ductionniste \u00e9chouaient syst\u00e9matiquement \u00e0 rendre compte de la rapidit\u00e9 math\u00e9matique de la r\u00e9organisation comportementale observ\u00e9e lors de l&rsquo;introduction du renfor\u00e7ateur primaire.<\/p>\n<p>Des r\u00e9plications ind\u00e9pendantes men\u00e9es par d&rsquo;autres laboratoires prestigieux (tels que ceux de Blodgett ou de Macfarlane) ont fini par asseoir la robustesse empirique du ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;apprentissage latent. La l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;investiguer des architectures cognitives internes, des attentes structurales et des repr\u00e9sentations non directement observables chez l&rsquo;animal non-humain \u00e9tait d\u00e9finitivement acquise, fissurant de mani\u00e8re irr\u00e9versible le mur du dogme b\u00e9havioriste orthodoxe.<\/p>\n<h2>4. La conceptualisation th\u00e9orique de la carte cognitive chez Tolman (1948)<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition structurelle de la carte cognitive et m\u00e9taphore de la salle de contr\u00f4le<\/h3>\n<p>Dans sa synth\u00e8se magistrale de 1948, Tolman formalise la nature architecturale de cette repr\u00e9sentation interne sous le concept de <strong>carte cognitive<\/strong> (<em>cognitive map<\/em>). Pour marquer la rupture ontologique qui s\u00e9pare son mod\u00e8le des postulats m\u00e9canistes, il use d&rsquo;une m\u00e9taphore technologique percutante :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Nous affirmons que dans le cerveau, les stimuli entrants ne sont pas connect\u00e9s par de simples commutations univoques aux r\u00e9ponses sortantes. Le cerveau ressemble bien davantage \u00e0 une salle de contr\u00f4le centrale qu&rsquo;\u00e0 un standard t\u00e9l\u00e9phonique automatique. Les stimuli qui y p\u00e9n\u00e8trent sont \u00e9labor\u00e9s et transform\u00e9s au sein de la r\u00e9gie centrale en une carte provisoire de l&rsquo;environnement, semblable \u00e0 une carte cognitive. Et c&rsquo;est cette carte pr\u00e9existante, indiquant les voies, les chemins et les relations environnementales, qui d\u00e9terminera en fin de compte quelles r\u00e9ponses, s&rsquo;il en est, l&rsquo;animal ex\u00e9cutera finalement. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sur le plan structurel, la carte cognitive n&rsquo;est pas une r\u00e9plique projective ou une image passive imprim\u00e9e dans le cerveau, mais un sch\u00e9ma relationnel abstrait encodant les propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques et topologiques du milieu. Elle int\u00e8gre de mani\u00e8re multidimensionnelle la configuration des voies praticables, l&#8217;emplacement relatif des impasses, les carrefours de d\u00e9cision, les barri\u00e8res infranchissables et la localisation des cibles d&rsquo;int\u00e9r\u00eat biologique ou d&rsquo;objets signifiants.<\/p>\n<p>La propri\u00e9t\u00e9 la plus fondamentale de cette carte cognitive r\u00e9side dans son autonomie absolue vis-\u00e0-vis des sch\u00e9mas moteurs particuliers mobilis\u00e9s pour sa constitution. Dans une exp\u00e9rience embl\u00e9matique inspir\u00e9e des principes tolmaniens men\u00e9e par Macfarlane, des rongeurs ayant appris le trajet d&rsquo;un labyrinthe \u00e0 pied ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s dans le m\u00eame labyrinthe rempli d&rsquo;eau : ils ont imm\u00e9diatement nag\u00e9 sans la moindre erreur vers la bo\u00eete-but. La carte interne est donc <em>amodale<\/em> et <em>effecteur-ind\u00e9pendante<\/em> : elle code des coordonn\u00e9es spatiales allocentr\u00e9es (orient\u00e9es par rapport aux rep\u00e8res du monde ext\u00e9rieur) et non une s\u00e9quence \u00e9gocentr\u00e9e de commandes neuromusculaires (telle que \u00ab tourner \u00e0 droite, faire trois pas, tourner \u00e0 gauche \u00bb). L&rsquo;organisme poss\u00e8de un mod\u00e8le du terrain, et non un simple script d&rsquo;actions motrices.<\/p>\n<h3>4.2 Typologie des cartes cognitives : Cartes \u00e9troites versus cartes \u00e9tendues<\/h3>\n<p>Faisant preuve d&rsquo;une singuli\u00e8re prescience psychopathologique et sociologique, Tolman ne s&rsquo;est pas born\u00e9 \u00e0 poser l&rsquo;existence universelle de la carte cognitive ; il a \u00e9tabli une distinction typologique cruciale entre deux polarit\u00e9s de repr\u00e9sentations : les cartes en bande \u00e9troite (<em>narrow strip-like maps<\/em>) et les cartes larges ou \u00e9tendues (<em>broad cognitive maps<\/em>). Cette typologie refl\u00e8te le degr\u00e9 de richesse structurale, de flexibilit\u00e9 et de compl\u00e9tude g\u00e9om\u00e9trique du mod\u00e8le interne d\u00e9velopp\u00e9 par le sujet.<\/p>\n<p>Une <em>carte en bande \u00e9troite<\/em> est une repr\u00e9sentation hautement appauvrie, rigide et lin\u00e9aire de l&rsquo;environnement, qui ne retient qu&rsquo;un itin\u00e9raire s\u00e9quentiel unique reliant un point de d\u00e9part \u00e0 un point d&rsquo;arriv\u00e9e sans int\u00e9grer les relations spatiales collat\u00e9rales ni la configuration globale du milieu. Ce type de cartographie rudimentaire, qui se rapproche fonctionnellement de l&rsquo;associationnisme S-R primitif, \u00e9merge pr\u00e9f\u00e9rentiellement sous l&rsquo;effet de conditions d\u00e9l\u00e9t\u00e8res : un niveau de stress physiologique intense, une privation biologique extr\u00eame, la terreur ou la r\u00e9p\u00e9tition compulsive de routines motrices impos\u00e9es par des conditions environnementales hostiles. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, une <em>carte \u00e9tendue<\/em> embrasse une vaste superficie topologique, int\u00e8gre des rep\u00e8res environnementaux distaux et comprend un maillage complexe de routes alternatives et de connexions transversales latentes.<\/p>\n<p>Tolman a \u00e9tendu de mani\u00e8re spectaculaire cette analyse aux dysfonctionnements psychologiques et aux pathologies politiques humaines. Il soutenait que les traumatismes infantiles, l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 existentielle, la propagande id\u00e9ologique totalitaire et la peur sociale induisent un r\u00e9tr\u00e9cissement drastique des cartes cognitives des individus et des masses, les r\u00e9duisant \u00e0 des \u00ab cartes en bandes \u00bb obsessionnelles o\u00f9 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 est diabolis\u00e9e et o\u00f9 l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 envisager des chemins diplomatiques alternatifs conduit inexorablement aux pr\u00e9jug\u00e9s haineux, \u00e0 la x\u00e9nophobie et \u00e0 la bellig\u00e9rance destructrice. L&rsquo;apprentissage spatial tolmanien portait ainsi en lui une th\u00e9orie humaniste de l&rsquo;\u00e9mancipation par l&rsquo;\u00e9largissement des repr\u00e9sentations mentales.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;exp\u00e9rience des d\u00e9tours et raccourcis : Preuve de la flexibilit\u00e9 spatiale<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer exp\u00e9rimentalement la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle des cartes globales \u00e9tendues contre les partisans de l&rsquo;apprentissage par habitudes motrices, Tolman, Ritchie et Kalish ont con\u00e7u en 1946 une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences spectaculaires bas\u00e9es sur le paradigme du labyrinthe solaire ou labyrinthe en \u00e9toile (<em>Sunburst Maze<\/em>). Dans la phase d&rsquo;entra\u00eenement initiale, les rats apprenaient \u00e0 quitter une table de d\u00e9part circulaire pour s&rsquo;engager dans une all\u00e9e sinueuse qui les conduisait, par une s\u00e9rie de virages forc\u00e9s (droite, gauche, puis droite), jusqu&rsquo;\u00e0 une table terminale pourvue de nourriture situ\u00e9e \u00e0 une coordonn\u00e9e spatiale absolue bien pr\u00e9cise dans la pi\u00e8ce (par exemple, au nord-nord-est de la pi\u00e8ce).<\/p>\n<p>Une fois cette trajectoire parfaitement consolid\u00e9e, les exp\u00e9rimentateurs proc\u00e9daient \u00e0 la phase de test critique : l&rsquo;all\u00e9e d&rsquo;apprentissage originale \u00e9tait compl\u00e8tement retir\u00e9e et remplac\u00e9e par une structure en \u00e9ventail comportant dix-huit bras radiaux rectilignes divergeant depuis la table de d\u00e9part dans toutes les directions angulaires de l&rsquo;espace \u00e0 360 degr\u00e9s, tandis que le couloir initial qui faisait face au point de d\u00e9part \u00e9tait obstru\u00e9.<\/p>\n<p>Selon les pr\u00e9dictions strictes du mod\u00e8le S-R, les rats auraient d\u00fb choisir le bras situ\u00e9 le plus pr\u00e8s de la direction du premier segment de leur habitude locomotrice motrice ant\u00e9rieure (tout droit ou l\u00e9g\u00e8rement sur le c\u00f4t\u00e9). Or, le r\u00e9sultat fut saisissant : une majorit\u00e9 \u00e9crasante de sujets choisit spontan\u00e9ment et sans aucun entra\u00eenement pr\u00e9alable le bras num\u00e9ro 6, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;all\u00e9e radiale unique qui pointait g\u00e9om\u00e9triquement en ligne droite vers l&#8217;emplacement exact de la bo\u00eete-but disparue, coupant \u00e0 travers l&rsquo;espace vierge par un raccourci direct parfait.<\/p>\n<p>Cette performance prouvait que les animaux ne poss\u00e9daient pas une m\u00e9moire musculaire de virages successifs, mais une v\u00e9ritable triangulation spatiale allocentr\u00e9e. Ils avaient d\u00e9riv\u00e9 une coordonn\u00e9e euclidienne globale du but par rapport aux rep\u00e8res visuels distaux fixes pr\u00e9sents dans la pi\u00e8ce exp\u00e9rimentale (fen\u00eatres, motifs muraux, sources d&rsquo;\u00e9clairage), d\u00e9montrant sans ambigu\u00eft\u00e9 la capacit\u00e9 de la carte cognitive \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des comportements d&rsquo;orientation originaux face \u00e0 des configurations spatiales radicalement in\u00e9dites.<\/p>\n<h2>5. De la topographie spatiale \u00e0 la m\u00e9moire prospective : Les jalons de la cognition orient\u00e9e but<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;esp\u00e9rance cognitive et l&rsquo;inf\u00e9rence causale chez l&rsquo;animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de la carte cognitive tolmanienne repose sur une cellule computationnelle fondamentale que Tolman a th\u00e9oris\u00e9e sous le vocable d&rsquo;<strong>attente signe-signifi\u00e9<\/strong> (<em>sign-gestalt expectation<\/em>). Dans cette perspective, l&rsquo;organisme ne r\u00e9agit pas m\u00e9caniquement \u00e0 un stimulus isol\u00e9 ; il apprend qu&rsquo;un complexe d&rsquo;indices perceptifs pr\u00e9sents (le signe) renvoie, selon une certaine probabilit\u00e9 de transition, \u00e0 un \u00e9tat du monde futur dot\u00e9 d&rsquo;une signification \u00e9cologique sp\u00e9cifique (le signifi\u00e9), pour peu qu&rsquo;une action motrice donn\u00e9e soit effectu\u00e9e (la relation signe-comportement-signifi\u00e9). L&rsquo;apprentissage consiste donc en l&rsquo;acquisition d&rsquo;un syst\u00e8me structur\u00e9 de pr\u00e9dictions du type : \u00ab <em>Si je m&rsquo;engage dans cette direction face \u00e0 ces indices, alors je rencontrerai tel objet ou tel \u00e9tat environnemental \u00e0 telle coordonn\u00e9e spatio-temporelle<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Une illustration saisissante de la nature repr\u00e9sentative et pr\u00e9dictive de ces attentes a \u00e9t\u00e9 fournie d\u00e8s 1928 par les exp\u00e9riences classiques d&rsquo;Otto Tinklepaugh sur des primates non-humains, des travaux constamment valoris\u00e9s par Tolman. Dans ce protocole, un exp\u00e9rimentateur dissimulait ostensiblement sous les yeux d&rsquo;un macaque un morceau de banane app\u00e9tissant sous l&rsquo;un de deux bols opaques. \u00c0 l&rsquo;insu de l&rsquo;animal, par un tour d&rsquo;escamoteur, la banane \u00e9tait subrepticement remplac\u00e9e par une feuille de laitue, nourriture biologiquement acceptable mais d&rsquo;une valeur motivationnelle m\u00e9diocre. Lorsque le singe \u00e9tait autoris\u00e9 \u00e0 soulever le bol et d\u00e9couvrait la laitue, il ne manifestait pas un comportement de consommation paisible : il rejetait violemment le v\u00e9g\u00e9tal, scrutait fr\u00e9n\u00e9tiquement l&rsquo;int\u00e9rieur du r\u00e9cipient, poussait des cris de col\u00e8re et cherchait autour de lui l&rsquo;objet manquant.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9action de d\u00e9ception comportementale (<em>reward devaluation response<\/em>) d\u00e9montre de mani\u00e8re \u00e9clatante que le comportement de l&rsquo;animal n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9gul\u00e9 par le stimulus pr\u00e9sent (la laitue per\u00e7ue), mais par la repr\u00e9sentation anticip\u00e9e et prospective d&rsquo;une r\u00e9compense sp\u00e9cifique absente de son champ visuel direct. L&rsquo;organisme op\u00e8re constamment des inf\u00e9rences causales bas\u00e9es sur des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs internes, anticipant les qualit\u00e9s sensorielles pr\u00e9cises de son but avant m\u00eame de l&rsquo;atteindre.<\/p>\n<h3>5.2 Le comportement vicariant par essai et erreur (VTE) comme embryon de d\u00e9lib\u00e9ration<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes comportementaux les plus fascinants identifi\u00e9s par Tolman dans ses observations m\u00e9ticuleuses des rongeurs aux carrefours de labyrinthes est ce qu&rsquo;il a d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de <strong>comportement vicariant par essai et erreur<\/strong> (<em>Vicarious Trial and Error<\/em> ou VTE). Lorsque l&rsquo;animal parvient \u00e0 un carrefour critique o\u00f9 une d\u00e9cision irr\u00e9versible doit \u00eatre prise entre deux all\u00e9es divergentes, il n&rsquo;ex\u00e9cute pas une r\u00e9ponse motrice balistique ou automatique. Au contraire, il s&rsquo;immobilise \u00e0 la bifurcation, tend le cou alternativement vers la gauche, scrute l&rsquo;all\u00e9e, se r\u00e9oriente vers la droite, renifle, revient vers la gauche dans un balancement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de la t\u00eate, avant de s&rsquo;engager r\u00e9solument dans l&rsquo;une des voies.<\/p>\n<p>Pour Tolman, ce balancement corporel ostensible n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;incarnation comportementale visible d&rsquo;une simulation mentale interne active. Le terme \u00ab vicariant \u00bb souligne pr\u00e9cis\u00e9ment que les essais et les erreurs ne sont plus ex\u00e9cut\u00e9s physiquement au p\u00e9ril de la survie de l&rsquo;animal dans le monde r\u00e9el (comme dans la bo\u00eete \u00e0 probl\u00e8mes de Thorndike), mais sont simul\u00e9s int\u00e9rieurement par l&rsquo;interm\u00e9diaire de la carte cognitive. L&rsquo;animal teste par l&rsquo;esprit les cons\u00e9quences pr\u00e9visibles de chaque option avant de commettre ses ressources locomotrices.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques confirment que la fr\u00e9quence des \u00e9pisodes de VTE augmente de fa\u00e7on spectaculaire pr\u00e9cis\u00e9ment aux phases de la trajectoire d&rsquo;apprentissage o\u00f9 la compr\u00e9hension structurelle du labyrinthe est en voie d&rsquo;organisation, et diminue une fois que les coordonn\u00e9es topologiques sont totalement int\u00e9gr\u00e9es et automatis\u00e9es. De surcro\u00eet, il existe une corr\u00e9lation statistique positive manifeste entre l&rsquo;occurrence du VTE et l&rsquo;exactitude des choix ult\u00e9rieurs. Le VTE repr\u00e9sente ainsi le pont \u00e9volutif direct marquant la transition fondamentale entre la r\u00e9activit\u00e9 r\u00e9flexe passive du b\u00e9haviorisme radical et la d\u00e9lib\u00e9ration prospective active caract\u00e9ristique de la cognition sup\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>5.3 La structure prospective inh\u00e9rente au mod\u00e8le repr\u00e9sentatif<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse approfondie de la th\u00e9orie tolmanienne r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique majeure souvent sous-estim\u00e9e par ses contemporains : toute repr\u00e9sentation interne de type \u00ab carte cognitive \u00bb n&rsquo;a de sens biologique et adaptatif que par sa structure intrins\u00e8quement prospective et orient\u00e9e vers l&rsquo;avenir. Une carte purement r\u00e9trospective, qui se contenterait d&rsquo;archiver les traces statiques des stimulations pass\u00e9es, n&rsquo;offrirait aucun avantage s\u00e9lectif dans un \u00e9cosyst\u00e8me dynamique. La carte tolmanienne s&rsquo;affranchit de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 perceptive pr\u00e9sente pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle est un engin de projection vectorielle.<\/p>\n<p>Pour naviguer avec succ\u00e8s vers un objectif situ\u00e9 hors de vue, l&rsquo;organisme doit imp\u00e9rativement d\u00e9composer son action globale en une organisation hi\u00e9rarchique de sous-objectifs interm\u00e9diaires structur\u00e9s dans le temps futur. Chaque point de bifurcation dans le labyrinthe n&rsquo;est pas per\u00e7u pour ce qu&rsquo;il est instantan\u00e9ment, mais pour les potentialit\u00e9s de transition spatio-temporelle qu&rsquo;il autorise vers des \u00e9tats futurs non encore r\u00e9alis\u00e9s. L&rsquo;anticipation structurelle de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;arriv\u00e9e \u2014 la bo\u00eete-but pourvue de nourriture \u2014 r\u00e9troagit constamment sur le choix de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;action pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Cette dynamique pr\u00e9dictive constitue l&rsquo;essence m\u00eame de ce que la psychologie cognitive contemporaine appelle le contr\u00f4le ex\u00e9cutif et la planification. En mod\u00e9lisant l&rsquo;espace comme un tissu de relations causales et m\u00e9triques interconnect\u00e9es, Tolman posait, sans disposer encore de l&rsquo;outillage neurobiologique n\u00e9cessaire pour l&rsquo;observer directement au niveau cellulaire, les fondations th\u00e9oriques exactes de la simulation prospective : l&rsquo;aptitude d&rsquo;un syst\u00e8me vivant \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un futur virtuel afin d&rsquo;y guider son comportement pr\u00e9sent.<\/p>\n<h2>6. Neurobiologie sous-jacente : Cellules de lieu, cellules de grille et hippocampe<\/h2>\n<h3>6.1 La d\u00e9couverte des cellules de lieu par O&rsquo;Keefe et Nadel (1978)<\/h3>\n<p>Pendant plusieurs d\u00e9cennies, le concept de carte cognitive forg\u00e9 par Tolman est demeur\u00e9 une brillante hypoth\u00e8se psychologique, admir\u00e9e pour son \u00e9l\u00e9gance th\u00e9orique mais soup\u00e7onn\u00e9e par les r\u00e9ductionnistes purs d&rsquo;\u00eatre une fiction abstraite d\u00e9pourvue de substrat physique mesurable. Cette r\u00e9serve a vol\u00e9 en \u00e9clats en 1971 lorsque John O&rsquo;Keefe et Jonathan Dostrovsky, \u00e0 l&rsquo;University College de Londres, ont r\u00e9ussi \u00e0 enregistrer l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique unitaire de neurones individuels au sein de l&rsquo;hippocampe dorsal chez le rat en mouvement libre. Cette avanc\u00e9e exp\u00e9rimentale a culmin\u00e9 en 1978 avec la publication de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/the-hippocampus-as-a-cognitive-map-9780198572060\">O&rsquo;Keefe et Lynn Nadel<\/a>, intitul\u00e9 explicitement <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>.<\/p>\n<p>O&rsquo;Keefe a mis en \u00e9vidence une population sp\u00e9cifique de cellules pyramidales, situ\u00e9es principalement dans les sous-champs CA1 et CA3 de l&rsquo;hippocampe, qui augmentent drastiquement leur fr\u00e9quence de d\u00e9charge d&rsquo;action uniquement lorsque l&rsquo;animal se situe dans une portion sp\u00e9cifique et d\u00e9limit\u00e9e de son environnement spatial, ind\u00e9pendamment de son orientation corporelle ou de sa cin\u00e9matique motrice. Ces unit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9es <strong>cellules de lieu<\/strong> (<em>place cells<\/em>), et la zone de l&rsquo;espace physique coupl\u00e9e \u00e0 leur d\u00e9charge constitue leur \u00ab champ de lieu \u00bb (<em>place field<\/em>).<\/p>\n<p>La fid\u00e9lit\u00e9 spatiale de ces d\u00e9charges a apport\u00e9 la premi\u00e8re validation neurobiologique formelle de la th\u00e9orie de Tolman : l&rsquo;ensemble des cellules de lieu hippocampiques ne code pas des commandes musculaires ou des sensations visuelles brutes, mais forme un r\u00e9seau de cartographie allocentr\u00e9e continue du monde ext\u00e9rieur. Si l&rsquo;on d\u00e9place ou manipule des rep\u00e8res visuels distaux, l&rsquo;ensemble des champs de lieu tourne solidairement de mani\u00e8re coh\u00e9rente pour refl\u00e9ter la nouvelle configuration topographique du milieu, concr\u00e9tisant dans la chair du cerveau la salle de contr\u00f4le tolmanienne th\u00e9oris\u00e9e trente ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<h3>6.2 Le syst\u00e8me de coordonn\u00e9es m\u00e9triques : Cellules de grille et cortex entorhinal<\/h3>\n<p>Si les cellules de lieu hippocampiques fournissent une mosa\u00efque de rep\u00e8res pour des positions singuli\u00e8res dans l&rsquo;espace, la question computationnelle de l&rsquo;origine de la m\u00e9trique g\u00e9om\u00e9trique de la carte \u2014 la mesure des distances et des angles absolus \u2014 est rest\u00e9e une \u00e9nigme jusqu&rsquo;aux travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/2014\/m-b-moser\/facts\/\">May-Britt Moser et Edvard Moser<\/a> au laboratoire de Trondheim en 2005. En enregistrant les neurones du cortex entorhinal m\u00e9dian (MEC), la principale porte d&rsquo;entr\u00e9e synaptique de l&rsquo;hippocampe, les chercheurs ont identifi\u00e9 les <strong>cellules de grille<\/strong> (<em>grid cells<\/em>).<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 une cellule de lieu qui ne d\u00e9charge qu&rsquo;en un emplacement g\u00e9ographique circonscrit, une cellule de grille s&rsquo;active en de multiples emplacements r\u00e9partis de fa\u00e7on p\u00e9riodique et remarquablement r\u00e9guli\u00e8re sur l&rsquo;ensemble de la surface parcourue par l&rsquo;animal. Ces champs de d\u00e9charge forment un treillis tessell\u00e9 p\u00e9riodique \u00e0 sym\u00e9trie triangulaire ou hexagonale parfait, rappelant la structure g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;un rayon de miel. Cette p\u00e9riodicit\u00e9 spatiale fournit au cerveau un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es cart\u00e9siennes et m\u00e9triques euclidien universel, calibrant les distances physiques par int\u00e9gration du chemin (<em>path integration<\/em>) gr\u00e2ce au traitement combin\u00e9 de la vitesse locomotrice et des signaux proprioceptifs.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me m\u00e9trique entorhinal op\u00e8re en concertation \u00e9troite avec d&rsquo;autres populations neuronales sp\u00e9cialis\u00e9es d\u00e9couvertes dans les structures parahippocampiques avoisinantes : les <strong>cellules de direction de la t\u00eate<\/strong> (<em>head-direction cells<\/em>), qui agissent comme une v\u00e9ritable boussole neurale interne codant l&rsquo;orientation absolue dans le plan horizontal, et les <strong>cellules de bordure<\/strong> (<em>border cells<\/em>), qui signalent la proximit\u00e9 physique des limites infranchissables de l&rsquo;environnement. L&rsquo;interaction synchronis\u00e9e entre cellules de grille, de bordure et de lieu au sein du lobe temporal m\u00e9dian engendre ainsi un syst\u00e8me universel de navigation allocentr\u00e9e absolu, traduisant en algorithmes neuronaux vivants la vision abstraite d&rsquo;une m\u00e9trique topologique con\u00e7ue par Tolman.<\/p>\n<h3>6.3 Le pr\u00e9-rejeu et le rejeu hippocampique : Simulation computationnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;intersection la plus fascinante entre la neurobiologie de la carte cognitive et la question de la m\u00e9moire prospective s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9e avec la mise en \u00e9vidence des ph\u00e9nom\u00e8nes de r\u00e9activation s\u00e9quentielle rapide au sein des populations de cellules de lieu hippocampiques. Durant les p\u00e9riodes de veille calme, d&rsquo;immobilit\u00e9 attentive (comme lors des \u00e9pisodes de VTE) ou de sommeil \u00e0 ondes lentes, l&rsquo;hippocampe \u00e9met des d\u00e9charges \u00e9lectriques synchrones transitoires de tr\u00e8s haute fr\u00e9quence appel\u00e9es <strong>ondulations aigu\u00ebs<\/strong> (<em>sharp-wave ripples<\/em> ou SWRs).<\/p>\n<p>L&rsquo;enregistrement multiextracellulaire \u00e0 haute densit\u00e9 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que durant ces SWRs d&rsquo;une dur\u00e9e de cent \u00e0 deux cents millisecondes, des ensembles de cellules de lieu se mettent \u00e0 d\u00e9charger selon une s\u00e9quence temporelle rigoureusement compress\u00e9e qui reproduit fid\u00e8lement la trajectoire spatiale de l&rsquo;animal dans le labyrinthe. Deux modalit\u00e9s majeures de ce ph\u00e9nom\u00e8ne ont \u00e9t\u00e9 diss\u00e9qu\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le rejeu inverse (reverse replay) :<\/strong> Les cellules s&rsquo;activent dans l&rsquo;ordre chronologique inverse de l&rsquo;itin\u00e9raire qui vient d&rsquo;\u00eatre accompli par l&rsquo;animal, intervenant de mani\u00e8re d\u00e9cisive dans la consolidation synaptique et l&rsquo;attribution r\u00e9trospective de la valeur de renforcement aux \u00e9tats visit\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Le rejeu avant (forward replay) :<\/strong> La s\u00e9quence de d\u00e9charge neurale s&rsquo;\u00e9lance vers l&rsquo;avant, tra\u00e7ant \u00e0 une vitesse dix \u00e0 vingt fois sup\u00e9rieure \u00e0 la vitesse de locomotion r\u00e9elle la trajectoire future que l&rsquo;animal s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 emprunter depuis sa position pr\u00e9sente jusqu&rsquo;au but lointain.<\/li>\n<li><strong>Le pr\u00e9-rejeu (preplay) :<\/strong> Document\u00e9 notamment par des chercheurs comme George Dragoi et Susumu Tonegawa, ce ph\u00e9nom\u00e8ne montre que des s\u00e9quences hippocampiques inexplor\u00e9es s&rsquo;activent pour tracer des trajectoires viables \u00e0 travers des zones du labyrinthe que l&rsquo;animal observe visuellement pour la premi\u00e8re fois mais o\u00f9 il n&rsquo;a jamais pos\u00e9 la patte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le rejeu avant et le pr\u00e9-rejeu repr\u00e9sentent la mat\u00e9rialisation neurophysiologique exacte de la simulation prospective d\u00e9lib\u00e9rative th\u00e9oris\u00e9e par Tolman. Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le rongeur h\u00e9site au carrefour, son hippocampe \u00ab tire \u00bb des sondes neurales dans l&rsquo;espace futur, simulant de mani\u00e8re computationnelle le parcours \u00e0 venir pour \u00e9valuer ses co\u00fbts et ses r\u00e9compenses avant d&rsquo;engager le corps moteur sur la trajectoire physique.<\/p>\n<h2>7. La projection vers le futur \u00e9pisodique : D\u00e9finition, m\u00e9canismes et filiation conceptuelle<\/h2>\n<h3>7.1 Le concept de voyage mental dans le temps et la m\u00e9moire \u00e9pisodique selon Tulving<\/h3>\n<p>Pendant que les neurophysiologistes cartographiaient l&rsquo;espace au sein du lobe temporal m\u00e9dian des rongeurs, la neuropsychologie humaine subissait une m\u00e9tamorphose conceptuelle sym\u00e9trique sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;Endel Tulving. En 1972, puis dans son ouvrage fondateur de 1983, <em>Elements of Episodic Memory<\/em>, Tulving op\u00e8re une scission radicale au sein de la m\u00e9moire d\u00e9clarative \u00e0 long terme en distinguant la <strong>m\u00e9moire s\u00e9mantique<\/strong> (le r\u00e9pertoire abstrait et d\u00e9contextualis\u00e9 des connaissances encyclop\u00e9diques sur le monde) de la <strong>m\u00e9moire \u00e9pisodique<\/strong>. Cette derni\u00e8re est d\u00e9finie de mani\u00e8re r\u00e9volutionnaire comme le syst\u00e8me neurocognitif permettant \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain de r\u00e9exp\u00e9rimenter consciemment des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus personnellement, r\u00e9ins\u00e9r\u00e9s dans leur cadre temporel, spatial et \u00e9motionnel d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>Tulving a soulign\u00e9 que l&rsquo;op\u00e9ration de la m\u00e9moire \u00e9pisodique requiert une forme d&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale unique : la <strong>conscience autono\u00e9tique<\/strong> (du grec <em>autos<\/em>, soi-m\u00eame, et <em>noesis<\/em>, connaissance). La conscience autono\u00e9tique conf\u00e8re au sujet la capacit\u00e9 subjective explicite d&rsquo;effectuer un <em>voyage mental dans le temps<\/em> (<em>mental time travel<\/em>), lui permettant de d\u00e9tacher son moi psychologique du flux imp\u00e9rieux du pr\u00e9sent perceptif pour se relocaliser virtuellement dans le pass\u00e9 r\u00e9trospectif.<\/p>\n<p>Or, le trait de g\u00e9nie \u00e9pist\u00e9mologique de Tulving a \u00e9t\u00e9 de postuler que ce voyage mental temporel est bidirectionnel par nature. La conscience autono\u00e9tique n&rsquo;a pas \u00e9volu\u00e9 pour archiver le pass\u00e9 sous une forme mus\u00e9ale ; elle sert avant tout d&rsquo;instrument adaptatif pour se projeter prospectivement vers l&rsquo;avant. Ce processus a \u00e9t\u00e9 formellement conceptualis\u00e9 sous le terme de <strong>pens\u00e9e future \u00e9pisodique<\/strong> (<em>Episodic Future Thinking<\/em> ou EFT) : la facult\u00e9 de pr\u00e9-exp\u00e9rimenter mentalement, avec un niveau \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9tails sensoriels et affectifs, un \u00e9v\u00e9nement futur personnel plausible non encore advenu, tel que son propre mariage, une n\u00e9gociation contractuelle \u00e0 venir ou la soutenance imminente d&rsquo;une th\u00e8se doctorale.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;hypoth\u00e8se de la simulation \u00e9pisodique constructive (Schacter et Addis)<\/h3>\n<p>Cette filiation temporelle a trouv\u00e9 son ancrage th\u00e9orique contemporain dans l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se de la simulation \u00e9pisodique constructive<\/strong> formul\u00e9e par Daniel L. Schacter et Donna Rose Addis en 2007. Selon ce mod\u00e8le, la m\u00e9moire \u00e9pisodique humaine n&rsquo;est pas un dispositif d&rsquo;enregistrement fid\u00e8le ou un disque dur restituant des vid\u00e9os immuables du pass\u00e9 ; c&rsquo;est un syst\u00e8me intrins\u00e8quement reconstructif et mall\u00e9able.<\/p>\n<p>La raison adaptative fondamentale pour laquelle notre m\u00e9moire autobiographique est si flexible \u2014 et corollairement si vuln\u00e9rable aux faux souvenirs, aux omissions et aux distorsions de source \u2014 r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans sa fonction prospective d&rsquo;\u00e9chafaudage du futur. Pour imaginer un \u00e9v\u00e9nement futur in\u00e9dit, le syst\u00e8me cognitif doit pouvoir puiser dans les archives du pass\u00e9, en extraire de mani\u00e8re modulaire des \u00e9l\u00e9ments fragmentaires (des visages, des objets familiers, des contextes spatiaux, des tonalit\u00e9s \u00e9motionnelles) et les recombiner de mani\u00e8re cr\u00e9ative et plastique en un sc\u00e9nario virtuel coh\u00e9rent r\u00e9pondant aux d\u00e9fis anticip\u00e9s d&rsquo;une situation nouvelle.<\/p>\n<p>Ce co\u00fbt \u00e9volutif apparent que repr\u00e9sente la faillibilit\u00e9 mn\u00e9sique trouve ainsi sa justification \u00e9clatante : un syst\u00e8me d&rsquo;enregistrement photographique rigide et verrouill\u00e9 serait parfaitement incapable de flexibilit\u00e9 combinatoire et se r\u00e9v\u00e9lerait inapte \u00e0 simuler des avenirs alternatifs. La m\u00e9moire \u00e9pisodique est donc une machine g\u00e9n\u00e9rative con\u00e7ue pour produire de l&rsquo;avenir \u00e0 partir des mat\u00e9riaux bruts du pass\u00e9. Nous nous souvenons pour \u00eatre capables de pr\u00e9voir.<\/p>\n<h3>7.3 La carte cognitive comme socle spatial de l&rsquo;\u00e9chafaudage \u00e9pisodique<\/h3>\n<p>Comment s&rsquo;op\u00e8re concr\u00e8tement la synth\u00e8se entre la carte spatiale de Tolman et la projection \u00e9pisodique prospective de Tulving, Schacter et Addis ? La r\u00e9ponse se trouve au c\u0153ur de la <strong>th\u00e9orie de la construction de sc\u00e8nes<\/strong> (<em>Scene Construction Theory<\/em>) formalis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/trends\/cognitive-sciences\/fulltext\/S1364-6613(07)00115-4\">Eleanor Maguire et ses collaborateurs<\/a>. Maguire postule que la construction mentale d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement futur complexe exige pr\u00e9alablement l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un arri\u00e8re-plan spatial spatialement coh\u00e9rent, continu et allocentr\u00e9 dans lequel les \u00e9l\u00e9ments narratifs, les personnages et les actions viendront s&rsquo;enraciner.<\/p>\n<p>Il est ph\u00e9nom\u00e9nologiquement et computationnellement impossible de simuler un futur \u00e9pisodique dans le vide absolu : toute sc\u00e8ne imagin\u00e9e \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de se visualiser en train de prendre la parole dans un amphith\u00e9\u00e2tre ou de fl\u00e2ner sur une plage d\u00e9serte \u2014 est imp\u00e9rativement spatialis\u00e9e. L&rsquo;esprit a besoin d&rsquo;une g\u00e9om\u00e9trie topologique d&rsquo;accueil pour y agencer les coordonn\u00e9es relationnelles des entit\u00e9s fictives.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ici que la carte cognitive tolmanienne fournit l&rsquo;infrastructure fondamentale, la matrice topographique de l&rsquo;imagination. Les repr\u00e9sentations spatiales allocentr\u00e9es encod\u00e9es par le r\u00e9seau hippocampique servent d&rsquo;\u00e9chafaudage architectural invariant sur lequel le cortex associatif d\u00e9ploie les \u00e9l\u00e9ments temporels et biographiques variables. Sans la carte spatiale pr\u00e9existante, l&rsquo;esprit ne peut tisser la trame du futur \u00e9pisodique ; l&rsquo;espace tolmanien est le r\u00e9ceptacle g\u00e9om\u00e9trique incontournable du temps tulvingien.<\/p>\n<h2>8. La simulation prospective et la th\u00e9orie de la carte mentale : Construire l&rsquo;avenir<\/h2>\n<h3>8.1 De la navigation physique \u00e0 la navigation s\u00e9mantique et relationnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9veloppements les plus spectaculaires des sciences cognitives de la derni\u00e8re d\u00e9cennie consiste en l&rsquo;\u00e9largissement de la m\u00e9taphore de la carte cognitive bien au-del\u00e0 des limites de l&rsquo;espace physique en trois dimensions. Les travaux r\u00e9volutionnaires men\u00e9s notamment par Christian Doeller, Jacob Bellmund et Peter G\u00e4rdenfors d\u00e9montrent que les m\u00eames m\u00e9canismes neuronaux qui permettent au rongeur de naviguer dans le labyrinthe 14-T de Tolman sont mobilis\u00e9s par l&rsquo;\u00eatre humain pour naviguer dans des espaces s\u00e9mantiques, conceptuels, relationnels et sociaux abstraits.<\/p>\n<p>Dans cette perspective unificatrice, n&rsquo;importe quelle cat\u00e9gorie de connaissance continue peut \u00eatre formalis\u00e9e comme un espace g\u00e9om\u00e9trique vectoriel \u00e0 plusieurs dimensions. Par exemple, si l&rsquo;on apprend \u00e0 cat\u00e9goriser des entit\u00e9s abstraites (telles que des oiseaux fictifs d\u00e9finis par la longueur de leur cou et l&rsquo;envergure de leurs pattes), le cerveau projette ces dimensions continues sur le r\u00e9seau des cellules de grille entorhinales et des cellules de lieu hippocampiques, tra\u00e7ant une carte g\u00e9om\u00e9trique de l&rsquo;espace conceptuel. Les transitions d&rsquo;une id\u00e9e \u00e0 une autre, la d\u00e9duction d&rsquo;analogies ou la compr\u00e9hension de la hi\u00e9rarchie sociale d&rsquo;un groupe d&rsquo;individus reposent computationnellement sur le calcul de distances et de trajectoires au sein de graphes d&rsquo;\u00e9tats internes relationnels.<\/p>\n<p>La carte cognitive tolmanienne s&rsquo;affirme ainsi comme le mod\u00e8le interne universel du monde. Penser de mani\u00e8re prospective \u00e0 un probl\u00e8me abstrait \u2014 par exemple, concevoir une strat\u00e9gie de reconversion professionnelle ou planifier un programme de recherche scientifique \u2014 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que naviguer mentalement \u00e0 travers les coordonn\u00e9es d&rsquo;une carte conceptuelle relationnelle, en sautant d&rsquo;un n\u0153ud d&rsquo;\u00e9tat \u00e0 un autre pour d\u00e9duire des raccourcis in\u00e9dits vers un but intellectuel.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;estimation prospective des valeurs et des co\u00fbts d&rsquo;action<\/h3>\n<p>Naviguer mentalement au sein d&rsquo;une carte cognitive dans le cadre de la projection prospective ne consiste pas uniquement \u00e0 d\u00e9terminer la faisabilit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;un itin\u00e9raire : cela n\u00e9cessite imp\u00e9rativement d&rsquo;assigner \u00e0 chaque trajectoire simul\u00e9e une valeur motivationnelle attendue et un co\u00fbt d&rsquo;action pr\u00e9visible. Cette valuation prospective met en jeu un dialogue neurobiologique complexe entre la carte spatio-temporelle hippocampique et les structures d&rsquo;\u00e9valuation affective pr\u00e9frontales.<\/p>\n<p>Le <strong>cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian<\/strong> (vmPFC) et le cortex orbitofrontal (OFC) jouent ici un r\u00f4le int\u00e9grateur primordial. En connectivit\u00e9 \u00e9troite avec l&rsquo;hippocampe dorsal et ventral, le vmPFC convertit les d\u00e9tails d&rsquo;une trajectoire spatio-temporelle simul\u00e9e en un signal unifi\u00e9 d&rsquo;utilit\u00e9 subjective pr\u00e9dictive. L&rsquo;organisme \u00e9value ainsi simultan\u00e9ment :<\/p>\n<ul>\n<li>La distance m\u00e9trique estim\u00e9e vers l&rsquo;objectif futur (calibr\u00e9e par les cellules entorhinales).<\/li>\n<li>Le co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique et l&rsquo;effort physique n\u00e9cessaires pour franchir les obstacles topologiques simul\u00e9s.<\/li>\n<li>La magnitude du gain biologique ou psychologique attendu au point d&rsquo;arriv\u00e9e (reproduction, alimentation, s\u00e9curit\u00e9, statut social).<\/li>\n<li>Le niveau d&rsquo;incertitude et de risque probabiliste inh\u00e9rent aux diff\u00e9rentes transitions environnementales.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette int\u00e9gration dynamique permet \u00e0 l&rsquo;organisme d&rsquo;arbitrer entre plusieurs futurs simul\u00e9s concurrents. Si, au cours de la navigation prospective, un itin\u00e9raire mental r\u00e9v\u00e8le un co\u00fbt d&rsquo;action prohibitif ou un danger anticip\u00e9 disproportionn\u00e9, la carte cognitive r\u00e9oriente imm\u00e9diatement la recherche heuristique vers des chemins alternatifs. Tolman anticipait d\u00e9j\u00e0 cette actualisation continue en soulignant que la carte cognitive est constamment modul\u00e9e par les \u00e9tats de besoin et les valences subjectives attribu\u00e9es aux buts environnementaux.<\/p>\n<h3>8.3 La flexibilit\u00e9 comportementale et la r\u00e9solution de situations in\u00e9dites<\/h3>\n<p>L&rsquo;avantage s\u00e9lectif ultime conf\u00e9r\u00e9 par la possession d&rsquo;une carte cognitive prospective r\u00e9side dans la flexibilit\u00e9 comportementale absolue qu&rsquo;elle procure face \u00e0 des situations impr\u00e9vues. L&rsquo;automate S-R est par essence rigide : confront\u00e9 \u00e0 un effondrement de terrain ou \u00e0 un pr\u00e9dateur embusqu\u00e9 sur sa trajectoire habituelle, il est condamn\u00e9 \u00e0 r\u00e9it\u00e9rer son habitude motrice jusqu&rsquo;\u00e0 extinction ou mort pr\u00e9matur\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;organisme dou\u00e9 d&rsquo;une carte tolmanienne op\u00e8re une r\u00e9organisation imm\u00e9diate de son plan d&rsquo;action par manipulation mentale de la repr\u00e9sentation g\u00e9om\u00e9trique interne. D\u00e8s lors qu&rsquo;une modification des contingences environnementales est d\u00e9tect\u00e9e \u2014 par exemple, l&rsquo;\u00e9rection d&rsquo;une barri\u00e8re sur le chemin principal \u2014, le sujet n&rsquo;a pas besoin de proc\u00e9der par t\u00e2tonnements physiques douloureux dans le monde r\u00e9el. Il court-circuite les \u00e9tats n\u00e9gatifs futurs en injectant la barri\u00e8re comme un n\u0153ud infranchissable dans son graphe d&rsquo;\u00e9tats mental, recalculant instantan\u00e9ment le plus court chemin r\u00e9siduel par inf\u00e9rence allocentr\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette capacit\u00e9 \u00e0 inf\u00e9rer de nouvelles routes viables sans exp\u00e9rience perceptive directe pr\u00e9alable constitue le sommet de l&rsquo;intelligence prospective. L&rsquo;individu s&rsquo;affranchit de la tyrannie du conditionnement pass\u00e9 pour devenir l&rsquo;architecte actif de son adaptation future. C&rsquo;est le passage historique irr\u00e9versible du mod\u00e8le de l&rsquo;apprentissage par r\u00e9activit\u00e9 passive au paradigme de l&rsquo;intelligence prospective g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<h2>9. Le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut : Jonction entre cartes cognitives et pens\u00e9e prospective<\/h2>\n<h3>9.1 Anatomie fonctionnelle du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (DMN)<\/h3>\n<p>Sur le plan macro-anatomique des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux \u00e0 large \u00e9chelle chez l&rsquo;humain, la synth\u00e8se entre la cartographie spatiale tolmanienne et la m\u00e9moire prospective s&rsquo;incarne dans le <strong>r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut<\/strong> (<em>Default Mode Network<\/em> ou DMN), identifi\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 2000 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.98.2.676\">Marcus Raichle et ses collaborateurs<\/a>. Longtemps per\u00e7u de mani\u00e8re r\u00e9ductrice comme un simple \u00e9tat de veille passive ou d&rsquo;inattention au repos, le DMN s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre le syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral le plus \u00e9nerg\u00e9tiquement actif lors de toutes les formes de cognition orient\u00e9e vers l&rsquo;int\u00e9rieur (<em>internally-guided cognition<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;architecture anatomique du DMN comprend un ensemble hautement interconnect\u00e9 de hubs corticaux m\u00e9dians et pari\u00e9taux :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>cortex cingulaire post\u00e9rieur<\/strong> (PCC) et le pr\u00e9cun\u00e9us, qui interviennent comme des plateformes d&rsquo;int\u00e9gration multimodale de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective et de la perspective \u00e9gocentr\u00e9e vers allocentr\u00e9e.<\/li>\n<li>Le <strong>cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian<\/strong> (mPFC), dorsal et ventral, responsable de l&rsquo;\u00e9valuation de la pertinence de l&rsquo;information par rapport au soi et de la modulation affective des sc\u00e9narios.<\/li>\n<li>Le <strong>lobe pari\u00e9tal inf\u00e9rieur<\/strong> (notamment le gyrus angulaire), impliqu\u00e9 dans l&rsquo;int\u00e9gration spatiale et l&rsquo;assemblage perceptif des sc\u00e8nes complexes.<\/li>\n<li>Le <strong>sous-syst\u00e8me m\u00e9dial temporal<\/strong> (comprenant l&rsquo;hippocampe, le cortex entorhinal et le cortex parahippocampique), d\u00e9positaire de la carte cognitive, des traces mn\u00e9siques d\u00e9claratives et du syst\u00e8me m\u00e9trique spatial.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce r\u00e9seau pr\u00e9sente la particularit\u00e9 fonctionnelle remarquable de se d\u00e9sactiver syst\u00e9matiquement lors des t\u00e2ches exigeant une attention focalis\u00e9e sur des stimuli sensoriels externes pr\u00e9sents, pour s&rsquo;allumer massivement d\u00e8s que l&rsquo;individu s&rsquo;engage dans l&rsquo;introspection, le vagabondage mental (<em>mind-wandering<\/em>) ou l&rsquo;\u00e9laboration de simulations contrefactuelles et prospectives d\u00e9connect\u00e9es de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>9.2 La synchronie neurale entre r\u00e9trospection, prospection et spatialit\u00e9<\/h3>\n<p>Le tournant majeur des neurosciences cognitives contemporaines a consist\u00e9 en la d\u00e9couverte d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne de chevauchement topographique presque absolu au sein du DMN. Dans une m\u00e9ta-analyse devenue classique publi\u00e9e en 2007 par Randy Buckner et Daniel Carroll, les auteurs ont compar\u00e9 les donn\u00e9es d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) issues de trois paradigmes exp\u00e9rimentaux traditionnellement cloisonn\u00e9s : la rem\u00e9moration autobiographique (se souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9), la pens\u00e9e future \u00e9pisodique (imaginer un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 venir) et la navigation spatiale topographique (s&rsquo;orienter mentalement dans une ville ou un labyrinthe virtuel).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 une identit\u00e9 de signature neurale sid\u00e9rante : les trois processus activent exactement la m\u00eame constellation de structures anatomiques au sein du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut, centr\u00e9 de fa\u00e7on critique sur la formation hippocampique et les cortex r\u00e9trospl\u00e9nial et pr\u00e9frontal m\u00e9dian. Ce chevauchement empirique a mis fin \u00e0 la balkanisation disciplinaire entre m\u00e9moire, espace et imagination.<\/p>\n<p>Il existe un syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral unifi\u00e9 d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la <em>projection mentale hors de l&rsquo;imm\u00e9diat<\/em>. Se souvenir du pass\u00e9, c&rsquo;est utiliser une carte spatio-temporelle pour reconstruire une trajectoire ant\u00e9rieure ; imaginer le futur, c&rsquo;est utiliser cette m\u00eame carte pour pr\u00e9-simuler une trajectoire nouvelle ; naviguer dans l&rsquo;espace physique, c&rsquo;est instancier cette carte pour guider la locomotion r\u00e9elle. La pathologie confirme tragiquement cette unit\u00e9 fonctionnelle : les patients atteints de la maladie d&rsquo;Alzheimer, dont la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire frappe pr\u00e9cocement les structures entorhinales et hippocampiques du DMN, pr\u00e9sentent une triade symptomatique indissociable : une d\u00e9sorientation spatiale topologique aigu\u00eb (incapacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;orienter dans leur quartier), une amn\u00e9sie r\u00e9trograde s\u00e9v\u00e8re (perte des souvenirs du pass\u00e9) et une incapacit\u00e9 prospective totale \u00e0 se projeter dans leur propre futur (le confinement au pr\u00e9sent).<\/p>\n<h3>9.3 Le mod\u00e8le pr\u00e9dictif bay\u00e9sien et la minimisation de l&rsquo;\u00e9nergie libre<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration th\u00e9orique la plus avanc\u00e9e de ces d\u00e9couvertes s&rsquo;op\u00e8re aujourd&rsquo;hui dans le cadre \u00e9pist\u00e9mologique du <strong>cerveau pr\u00e9dictif<\/strong> (<em>Predictive Brain<\/em>) et du principe de l&rsquo;\u00e9nergie libre formalis\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fil.ion.ucl.ac.uk\/~karl\/\">Karl Friston<\/a> et vulgaris\u00e9s par Andy Clark. Selon cette perspective neuro-computationnelle r\u00e9volutionnaire, le cerveau n&rsquo;est pas un syst\u00e8me r\u00e9actif qui traite passivement des entr\u00e9es aff\u00e9rentes pour produire des r\u00e9ponses motrices (comme le postulait le b\u00e9haviorisme), mais une machine d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne active fonctionnant de mani\u00e8re descendante (<em>top-down<\/em>).<\/p>\n<p>Le cerveau g\u00e9n\u00e8re constamment, \u00e0 partir de ses mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs internes \u2014 dont la carte cognitive est le prototype par excellence \u2014, des pr\u00e9dictions descendantes sur les signaux sensoriels qu&rsquo;il s&rsquo;attend \u00e0 rencontrer dans le monde. Les signaux sensoriels ascendants qui p\u00e9n\u00e8trent par les organes des sens ne servent qu&rsquo;\u00e0 calculer une erreur de pr\u00e9diction (<em>prediction error<\/em>). L&rsquo;objectif computationnel supr\u00eame de tout syst\u00e8me vivant est de minimiser continuellement cette erreur de pr\u00e9diction, assimil\u00e9e math\u00e9matiquement \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie libre informationnelle, afin de pr\u00e9server son hom\u00e9ostasie et d&rsquo;\u00e9viter les \u00e9tats de surprise l\u00e9tale.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, la simulation \u00e9pisodique prospective au sein de la carte cognitive prend une signification biologique fondamentale : elle est le moyen algorithmique par lequel le cerveau optimise l&rsquo;incertitude future. En pr\u00e9-rejouant les trajectoires spatiales et temporelles possibles, le syst\u00e8me bay\u00e9sien met \u00e0 jour ses distributions de probabilit\u00e9s <em>a priori<\/em>, anticipe les erreurs de pr\u00e9diction potentielles et s\u00e9lectionne les actions les plus susceptibles de minimiser l&rsquo;entropie comportementale. La carte cognitive de Tolman se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ratif par lequel l&rsquo;organisme compense \u00e0 l&rsquo;avance les contingences d&rsquo;un environnement thermodynamique instable.<\/p>\n<h2>10. Applications contemporaines : De l&rsquo;apprentissage par renforcement \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle<\/h2>\n<h3>10.1 Apprentissage fond\u00e9 sur un mod\u00e8le (Model-Based) versus sans mod\u00e8le (Model-Free)<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Edward Tolman et la querelle historique qui l&rsquo;a oppos\u00e9 \u00e0 Clark Hull ont trouv\u00e9 une r\u00e9incarnation formelle prodigieuse dans le domaine math\u00e9matique de l&rsquo;<strong>apprentissage par renforcement computationnel<\/strong> (<em>Reinforcement Learning<\/em> ou RL), formalis\u00e9 par Richard Sutton et Andrew Barto. Les architectures d&rsquo;agents artificiels modernes se scindent en effet selon deux classes algorithmiques fondamentales qui r\u00e9pliquent avec une fid\u00e9lit\u00e9 troublante la dichotomie entre b\u00e9haviorisme radical et cognition purposive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage sans mod\u00e8le (Model-Free RL) :<\/strong> Cette approche incarne la traduction algorithmique exacte du b\u00e9haviorisme de Thorndike et Hull. L&rsquo;agent artificiel associe directement des valeurs scalaires de r\u00e9compense cumul\u00e9e attendue \u00e0 des paires \u00e9tat-action (comme dans les algorithmes Q-learning ou SARSA) sans maintenir aucune repr\u00e9sentation interne des dynamiques de transition de l&rsquo;environnement. L&rsquo;agent ne sait pas <em>pourquoi<\/em> il choisit une action ; il ex\u00e9cute une habitude motrice rigidifi\u00e9e par le renforcement pass\u00e9. Ce mod\u00e8le est extr\u00eamement \u00e9conomique en temps de calcul instantan\u00e9, mais se r\u00e9v\u00e8le dramatiquement vuln\u00e9rable \u00e0 la rigidit\u00e9 adaptative si l&rsquo;environnement modifie ses r\u00e8gles sans avertissement.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage fond\u00e9 sur un mod\u00e8le (Model-Based RL) :<\/strong> Cette architecture repr\u00e9sente l&rsquo;incarnation computationnelle directe de la carte cognitive tolmanienne. L&rsquo;agent apprend et conserve en m\u00e9moire un mod\u00e8le interne explicite des probabilit\u00e9s de transition du monde (la topologie g\u00e9om\u00e9trique) et de la fonction de r\u00e9compense. Face \u00e0 un choix d\u00e9cisionnel, l&rsquo;agent utilise son mod\u00e8le pour effectuer une recherche arborescente prospective (telle que le <em>Monte Carlo Tree Search<\/em>), simulant int\u00e9rieurement des trajectoires d&rsquo;action futures pour calculer le meilleur itin\u00e9raire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce compromis computationnel permanent entre le co\u00fbt d&rsquo;inf\u00e9rence d\u00e9lib\u00e9rative en temps r\u00e9el (Model-Based, lent mais plastique) et la vitesse d&rsquo;ex\u00e9cution r\u00e9flexe automatis\u00e9e (Model-Free, rapide mais aveugle) constitue le c\u0153ur des recherches actuelles en neurosciences computationnelles de la prise de d\u00e9cision, validant la pertinence math\u00e9matique des intuitions de Tolman.<\/p>\n<h3>10.2 Repr\u00e9sentation du successeur (Successor Representation) et g\u00e9om\u00e9trie pr\u00e9dictive<\/h3>\n<p>Au confluent du Model-Free et du Model-Based se dresse l&rsquo;une des th\u00e9ories math\u00e9matiques les plus \u00e9l\u00e9gantes des neurosciences cognitives contemporaines : la <strong>Repr\u00e9sentation du successeur<\/strong> (<em>Successor Representation<\/em> ou SR), introduite initialement par Peter Dayan en 1993 et r\u00e9actualis\u00e9e brillamment par Kimberly Stachenfeld, Matthew Botvinick et Samuel Gershman en 2017.<\/p>\n<p>La Repr\u00e9sentation du successeur propose une d\u00e9composition math\u00e9matique ing\u00e9nieuse de la fonction de valeur. Au lieu d&rsquo;apprendre un mod\u00e8le complet des transitions pas-\u00e0-pas du monde (extr\u00eamement co\u00fbteux en m\u00e9moire et en temps de calcul), l&rsquo;agent encode une matrice de connectivit\u00e9 pr\u00e9dictive qui estime l&rsquo;esp\u00e9rance math\u00e9matique de la fr\u00e9quence \u00e0 laquelle il visitera un \u00e9tat spatial futur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s&#039;\">$s&rsquo;$<\/span> s&rsquo;il se trouve actuellement dans l&rsquo;\u00e9tat <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span>. La SR repr\u00e9sente l&rsquo;espace non pas en termes de coordonn\u00e9es euclidiennes statiques, mais en termes d&rsquo;<strong>occupations futures probables<\/strong>.<\/p>\n<p>Stachenfeld et ses coll\u00e8gues ont apport\u00e9 la preuve magistrale que les cellules de lieu de l&rsquo;hippocampe et les cellules de grille entorhinales n&rsquo;encodent pas simplement l&#8217;emplacement physique g\u00e9om\u00e9trique du sujet, mais sont la manifestation biologique exacte des vecteurs propres de cette matrice de repr\u00e9sentation du successeur. Les d\u00e9charges des cellules de lieu s&rsquo;\u00e9tirent et se d\u00e9forment spontan\u00e9ment en fonction des barri\u00e8res physiques et de la politique de navigation de l&rsquo;animal : elles cartographient la connectivit\u00e9 pr\u00e9dictive du milieu. Cette th\u00e9orie constitue le pont math\u00e9matique ultime qui unifie l&rsquo;apprentissage spatial de Tolman et la dynamique purement prospective du syst\u00e8me nerveux : la carte cognitive <em>est<\/em> une g\u00e9om\u00e9trie computationnelle de l&rsquo;anticipation temporelle.<\/p>\n<h3>10.3 Architectures neuronales artificielles pour la navigation et la planification autonome<\/h3>\n<p>L&rsquo;application la plus retentissante de ces paradigmes se manifeste aujourd&rsquo;hui au c\u0153ur des laboratoires d&rsquo;intelligence artificielle de pointe, notamment chez Google DeepMind. En 2018, une \u00e9quipe men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/s41586-018-0102-6\">Andrea Banino et Dharshan Kumaran<\/a> a accompli une perc\u00e9e spectaculaire en entra\u00eenant un r\u00e9seau de neurones r\u00e9currents profond (LSTM) coupl\u00e9 \u00e0 une m\u00e9moire de travail \u00e9pisodique \u00e0 naviguer dans des environnements virtuels complexes par int\u00e9gration du chemin.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat le plus stup\u00e9fiant de cette exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence spontan\u00e9e et auto-organis\u00e9e, au sein des couches cach\u00e9es du r\u00e9seau de neurones artificiels, d&rsquo;unit\u00e9s computationnelles dont la structure d&rsquo;activation spatiale pr\u00e9sentait une p\u00e9riodicit\u00e9 hexagonale rigoureusement identique \u00e0 celle des cellules de grille du cortex entorhinal biologique. Priv\u00e9 de tout biais programmatique initial concernant la g\u00e9om\u00e9trie hexagonale, le syst\u00e8me artificiel a d\u00e9couvert de mani\u00e8re autonome que cette m\u00e9trique est la solution math\u00e9matique optimale pour calculer des vecteurs de position et permettre la navigation vectorielle.<\/p>\n<p>Munis de cette carte cognitive \u00e9mergente, les agents artificiels de DeepMind ont \u00e9t\u00e9 capables de d\u00e9ployer des performances de navigation surhumaines, surpassant des joueurs humains experts. Plus remarquable encore : confront\u00e9s \u00e0 des blocages soudains de leurs itin\u00e9raires habituels au sein de labyrinthes virtuels ferm\u00e9s, ces agents ont imm\u00e9diatement inf\u00e9r\u00e9 des raccourcis in\u00e9dits g\u00e9om\u00e9triquement optimaux sans n\u00e9cessiter d&rsquo;entra\u00eenement adaptatif suppl\u00e9mentaire, r\u00e9pliquant avec un si\u00e8cle d&rsquo;intervalle la prouesse des rongeurs de Tolman dans le labyrinthe solaire de 1946. La construction d&rsquo;une v\u00e9ritable Intelligence Artificielle G\u00e9n\u00e9rale (AGI) flexible et autonome passe ainsi imp\u00e9rativement par la red\u00e9couverte algorithmique des axiomes de la cognition tolmanienne.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats contemporains, limites m\u00e9thodologiques et extensions th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>11.1 Critiques m\u00e9thodologiques et explications associatives alternatives<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 la puissance unificatrice de la th\u00e9orie tolmanienne, l&rsquo;\u00e9difice de la carte cognitive a continu\u00e9 de faire l&rsquo;objet de contestations m\u00e9thodologiques et de raffinements critiques de la part des h\u00e9ritiers modernes du b\u00e9haviorisme associatif. Les n\u00e9o-associationnistes, repr\u00e9sent\u00e9s notamment par des figures comme John M. Pearce ou Donald Bamford, ont r\u00e9guli\u00e8rement argu\u00e9 que nombre de r\u00e9sultats attribu\u00e9s \u00e0 des repr\u00e9sentations structurales complexes pourraient en r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;expliquer par des m\u00e9canismes associatifs p\u00e9riph\u00e9riques plus parcimonieux.<\/p>\n<p>Une critique r\u00e9currente a concern\u00e9 le contr\u00f4le des indices environnementaux r\u00e9siduels au sein des dispositifs historiques de 1930 et 1946. Malgr\u00e9 les pr\u00e9cautions m\u00e9ticuleuses de Tolman et Honzik, certains d\u00e9tracteurs ont fait valoir que des gradients olfactifs a\u00e9roport\u00e9s infimes, des \u00e9chos sonores haute fr\u00e9quence imperceptibles pour l&rsquo;exp\u00e9rimentateur humain ou des singularit\u00e9s de texture de surface auraient pu fournir des balises locales directes permettant \u00e0 l&rsquo;animal d&rsquo;effectuer une navigation guid\u00e9e par le stimulus (<em>cue-guided navigation<\/em>) plut\u00f4t qu&rsquo;une triangulation sur une carte globale interne d\u00e9contextualis\u00e9e.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage configurai d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1987-21019-001\">Pearce (1987)<\/a> a d\u00e9montr\u00e9 math\u00e9matiquement que des r\u00e9seaux de neurones \u00e9l\u00e9mentaires reposant exclusivement sur des principes d&rsquo;association stimulus-stimulus (S-S) sans m\u00e9trique euclidienne globale sont capables d&rsquo;imiter avec une pr\u00e9cision d\u00e9concertante des comportements de d\u00e9route ou de raccourci par simple g\u00e9n\u00e9ralisation de motifs perceptifs composites. De plus, sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la difficult\u00e9 insurmontable de prouver l&rsquo;existence d&rsquo;une conscience ph\u00e9nom\u00e9nale de la simulation (le voyage autono\u00e9tique tulvingien) chez l&rsquo;animal non-humain maintient ouverte une controverse permanente quant au degr\u00e9 de sophistication ph\u00e9nom\u00e9nologique r\u00e9ellement engag\u00e9 lors du VTE : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une v\u00e9ritable contemplation d&rsquo;un futur virtuel ou du d\u00e9roulement algorithmique inconscient d&rsquo;un filtre d&rsquo;interf\u00e9rences pr\u00e9dictives ?<\/p>\n<h3>11.2 Cartes euclidiennes versus graphes topologiques relationnels<\/h3>\n<p>Un d\u00e9bat fondamental traverse aujourd&rsquo;hui les sciences cognitives spatiales quant \u00e0 la nature g\u00e9om\u00e9trique r\u00e9elle de la carte cognitive : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une carte vectorielle continue et euclidienne (analogue \u00e0 un plan d&rsquo;architecte m\u00e9trique parfait) ou plut\u00f4t d&rsquo;un <strong>graphe topologique relationnel<\/strong> compos\u00e9 de n\u0153uds et d&rsquo;ar\u00eates sans coh\u00e9rence g\u00e9om\u00e9trique globale ?<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es accumul\u00e9es chez l&rsquo;humain par des chercheurs comme William H. Warren penchent vigoureusement en faveur de la seconde hypoth\u00e8se. Lorsque des sujets humains naviguent dans des environnements immersifs de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle au sein desquels des manipulations invisibles d\u00e9forment la g\u00e9om\u00e9trie de l&rsquo;espace (par exemple, des labyrinthes non-euclidiens o\u00f9 les angles int\u00e9rieurs d&rsquo;un triangle ne font pas 180 degr\u00e9s ou des all\u00e9es dont la longueur s&rsquo;\u00e9tire dynamiquement), ils s&rsquo;adaptent sans difficult\u00e9 majeure et ne per\u00e7oivent aucune distorsion pourvu que l&rsquo;ordre topologique des connexions (les embranchements) soit pr\u00e9serv\u00e9. De surcro\u00eet, les travaux de psychologie cognitive d\u00e9montrent l&rsquo;omnipr\u00e9sence de distorsions m\u00e9triques syst\u00e9matiques dans la m\u00e9moire spatiale humaine : nous estimons asym\u00e9triquement les distances selon que nous voyageons vers un point d&rsquo;int\u00e9r\u00eat majeur (jug\u00e9 plus proche) ou que nous nous en \u00e9loignons.<\/p>\n<p>Ces anomalies confortent l&rsquo;id\u00e9e que la carte cognitive fonctionne fondamentalement comme un graphe relationnel hi\u00e9rarchique partitionn\u00e9 en sous-r\u00e9gions interconnect\u00e9es. Cette structure en graphe pr\u00e9sente l&rsquo;immense avantage computationnel d&rsquo;\u00eatre infiniment plus plastique qu&rsquo;une m\u00e9trique euclidienne rigide : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui autorise son extension imm\u00e9diate \u00e0 la m\u00e9moire prospective, \u00e0 la navigation temporelle et aux raisonnements conceptuels abstraits o\u00f9 la notion de distance spatiale euclidienne n&rsquo;a aucun sens physique.<\/p>\n<h3>11.3 Le probl\u00e8me de la projection future chez les esp\u00e8ces non-humaines : Le d\u00e9bat Bischof-K\u00f6hler<\/h3>\n<p>L&rsquo;extension de la carte spatiale tolmanienne vers la pens\u00e9e future \u00e9pisodique se heurte \u00e0 une fronti\u00e8re anthropologique classique th\u00e9oris\u00e9e sous le nom de l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se de Bischof-K\u00f6hler<\/strong>. Formul\u00e9e initialement par Norbert Bischof et Wolfgang K\u00f6hler, cette th\u00e8se postule que les animaux non-humains sont enferm\u00e9s de mani\u00e8re irr\u00e9vocable dans le pr\u00e9sent de leurs \u00e9tats motivationnels actuels : ils seraient fondamentalement incapables d&rsquo;anticiper des besoins physiologiques ou des d\u00e9sirs futurs ind\u00e9pendants de leur pulsion imm\u00e9diate pr\u00e9sente. Selon cette r\u00e8gle, un animal repu ne pourrait pas agir dans le but de planifier sa faim de demain.<\/p>\n<p>Cette vision restrictive a toutefois \u00e9t\u00e9 violemment \u00e9branl\u00e9e par les d\u00e9couvertes exp\u00e9rimentales r\u00e9volutionnaires men\u00e9es sur des oiseaux de la famille des corvid\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/41459\">Nicola Clayton et Anthony Dickinson<\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge. Dans des protocoles d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique consomm\u00e9e, Clayton a d\u00e9montr\u00e9 que le geai buissonnier (<em>Aphelocoma californica<\/em>) se souvient non seulement de l&#8217;emplacement spatial o\u00f9 il a dissimul\u00e9 de la nourriture (la carte tolmanienne du \u00ab o\u00f9 \u00bb) et de la nature de l&rsquo;aliment cach\u00e9 (le \u00ab quoi \u00bb), mais encode \u00e9galement avec pr\u00e9cision le temps \u00e9coul\u00e9 depuis la mise en cache (le \u00ab quand \u00bb), adaptant son comportement de r\u00e9cup\u00e9ration selon que la nourriture est p\u00e9rissable (des larves de fausse teigne qui pourrissent) ou stable (des cacahu\u00e8tes).<\/p>\n<p>Plus remarquable encore : ces corvid\u00e9s et certains grands singes (\u00e9tudi\u00e9s notamment par Josep Call et Mathias Osvath) sont capables de s\u00e9lectionner et de stocker un outil sp\u00e9cifique non pas pour satisfaire un besoin pr\u00e9sent, mais en pr\u00e9vision explicite d&rsquo;une t\u00e2che d&rsquo;extraction de nourriture qui n&rsquo;aura lieu que le lendemain dans une pi\u00e8ce diff\u00e9rente. Si l&rsquo;amplitude temporelle et la complexit\u00e9 constructive du voyage mental temporel demeurent incomparablement plus vastes chez l&rsquo;humain, l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9moire prospective embryonnaire adoss\u00e9e \u00e0 la cartographie spatiale chez d&rsquo;autres esp\u00e8ces animales prouve que la carte cognitive constitue bien le socle phylog\u00e9n\u00e9tique universel \u00e0 partir duquel s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e la capacit\u00e9 \u00e9volutive d&rsquo;anticiper le futur.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se prospective : Tolman comme pr\u00e9curseur de la cognition temporelle et prospective<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;unification th\u00e9orique de l&rsquo;espace, du temps et de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;histoire des sciences cognitives, la trajectoire conceptuelle inaugur\u00e9e par Edward Tolman en 1930 appara\u00eet avec une clart\u00e9 magistrale. L&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;apprentissage latent et la th\u00e9orisation de la carte cognitive en 1948 ne constituaient pas une simple digression locale au sein de la psychologie animale du rongeur ; elles repr\u00e9sentaient le point de d\u00e9part d&rsquo;une r\u00e9\u00e9valuation compl\u00e8te de la nature du vivant comme syst\u00e8me mod\u00e9lisateur et pr\u00e9dictif.<\/p>\n<p>Les sciences contemporaines ont parachev\u00e9 l&rsquo;unification th\u00e9orique absolue de l&rsquo;espace, du temps et de la m\u00e9moire. Nous comprenons d\u00e9sormais que la dimension spatiale n&rsquo;est pas un simple domaine perceptif parmi d&rsquo;autres, mais l&rsquo;<strong>\u00e9chafaudage ontologique universel<\/strong> de l&rsquo;appareil cognitif. Le cerveau encode le temps sous forme de trajectoires spatiales ; il structure la m\u00e9moire autobiographique sous forme de sc\u00e8nes environnementales r\u00e9investies ; il navigue dans les concepts abstraits par triangulation vectorielle ; et il construit l&rsquo;avenir en d\u00e9ployant des trajectoires virtuelles au sein de matrices topologiques.<\/p>\n<p>Ce mouvement unificateur a aboli les fronti\u00e8res artificielles qui s\u00e9paraient jadis l&rsquo;\u00e9thologie compar\u00e9e, la neurophysiologie cellulaire, la neuropsychologie clinique et l&rsquo;intelligence artificielle. Partout s&rsquo;impose la validit\u00e9 p\u00e9renne du postulat tolmanien fondamental : la cognition est une architecture interne de repr\u00e9sentations relationnelles finalis\u00e9es, orient\u00e9e non vers la r\u00e9activit\u00e9 imm\u00e9diate \u00e0 l&rsquo;environnement, mais vers la navigation constructive dans le champ des possibles futurs.<\/p>\n<h3>12.2 Implications pour les neurosciences cliniques et la psychopathologie<\/h3>\n<p>Cette convergence th\u00e9orique offre un \u00e9clairage clinique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 th\u00e9rapeutique majeure pour la compr\u00e9hension et le traitement des pathologies neuropsychiatriques. La grille de lecture tolmanienne appliqu\u00e9e \u00e0 la pens\u00e9e prospective permet de jeter un pont in\u00e9dit entre d\u00e9sordres de la navigation cognitive et d\u00e9r\u00e8glements \u00e9motionnels profonds.<\/p>\n<p>Dans le <strong>syndrome de stress post-traumatique<\/strong> (SSPT), par exemple, la pathologie peut s&rsquo;interpr\u00e9ter comme l&rsquo;effondrement tragique de la carte cognitive \u00e9tendue au profit d&rsquo;une \u00ab carte en bande \u00e9troite \u00bb hyper-rigide domin\u00e9e par l&rsquo;effroi. L&rsquo;individu traumatis\u00e9 est incapable d&rsquo;inscrire le souvenir traumatique dans une coordonn\u00e9e spatio-temporelle pass\u00e9e r\u00e9volue ; le souvenir envahit la salle de contr\u00f4le mentale, et le patient perd la facult\u00e9 de simuler un avenir \u00e9pisodique s\u00e9curisant, son voyage mental \u00e9tant perp\u00e9tuellement court-circuit\u00e9 par l&rsquo;amorce traumatique pr\u00e9sente. De mani\u00e8re sym\u00e9trique, le <strong>trouble d\u00e9pressif majeur<\/strong> se caract\u00e9rise par une atrophie massive de la flexibilit\u00e9 prospective : les patients s&rsquo;enferment dans des repr\u00e9sentations cognitives rigides o\u00f9 l&rsquo;avenir est per\u00e7u comme une fatalit\u00e9 monotone invariable, le DMN \u00e9chouant \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des simulations alternatives positives \u00e0 haute valeur incitative.<\/p>\n<p>Ces constats ouvrent des voies th\u00e9rapeutiques novatrices centr\u00e9es sur la restructuration spatio-temporelle. Les interventions de <em>th\u00e9rapie par rem\u00e9diation prospective<\/em> (comme les protocoles d&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 l&rsquo;EFT) exploitent explicitement la m\u00e9taphore et les m\u00e9canismes de la carte tolmanienne : en r\u00e9apprenant aux patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s ou psychiatriques \u00e0 construire mentalement des arri\u00e8re-plans spatiaux coh\u00e9rents et \u00e0 simuler pas-\u00e0-pas des sous-objectifs hi\u00e9rarchiques vers un but valoris\u00e9, on restaure simultan\u00e9ment leur autonomie comportementale, la plasticit\u00e9 de leur r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut et leur sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 existentielle face au temps futur.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion \u00e9pist\u00e9mologique : Le d\u00e9passement d\u00e9finitif de la bo\u00eete noire<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel qui relie l&rsquo;observation d&rsquo;un rongeur h\u00e9sitant \u00e0 un carrefour du laboratoire de Berkeley en 1930 aux simulations algorithmiques des r\u00e9seaux de neurones profonds contemporains consacre le d\u00e9passement d\u00e9finitif et irr\u00e9vocable de la bo\u00eete noire b\u00e9havioriste. L&rsquo;organisme vivant n&rsquo;est pas un assemblage passif de courroies de transmission r\u00e9flexes model\u00e9 au gr\u00e9 des contingences aveugles de son histoire de renforcement.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant que l&rsquo;apprentissage peut demeurer latent, gratuit et silencieux, pour ne se r\u00e9v\u00e9ler que sous la pouss\u00e9e d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 finalis\u00e9e, Edward Chace Tolman a rendu \u00e0 la psychologie scientifique sa dignit\u00e9 conceptuelle : celle d&rsquo;une science des architectures repr\u00e9sentatives de l&rsquo;esprit. L&rsquo;organisme n&rsquo;attend pas passivement que le monde imprime sa marque sur ses r\u00e9cepteurs sensoriels ; il engendre activement, par la m\u00e9diation de sa carte cognitive, un mod\u00e8le pr\u00e9dictif du monde \u00e0 travers lequel il interroge le r\u00e9el.<\/p>\n<p>Cette salle de contr\u00f4le centrale th\u00e9oris\u00e9e en 1948 s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre bien plus qu&rsquo;une boussole topographique : elle est l&rsquo;atelier de prospective universel de l&rsquo;intelligence vivante. C&rsquo;est en elle que la m\u00e9moire se m\u00e9tamorphose en imagination, que l&rsquo;espace se transfigure en temps, et que le vivant s&rsquo;affranchit de l&rsquo;esclavage du pr\u00e9sent pour s&rsquo;aventurer, par la gr\u00e2ce de la simulation prospective, dans les territoires ouverts et souverains de son propre futur.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Addis, D. R., Wong, A. T., &amp; Schacter, D. L. (2007). Remembering the past and imagining the future: Common and distinct neural substrates during event construction and elaboration. <em>Neuropsychologia<\/em>, 45(7), 1363\u20131377. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2006.10.016\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2006.10.016<\/a><\/li>\n<li>Banino, A., Barry, C., Uria, B., Blundell, C., Lillicrap, T., Mirowski, P., Pritzel, A., Chadwick, M. J., Degris, T., Modayil, J., Wayne, G., Soyer, H., Rao, R., Kawamura, M., Dharshan, K., &amp; Kumaran, D. (2018). Vector-based navigation using grid-like representations in artificial agents. <em>Nature<\/em>, 557(7705), 429\u2013433. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-018-0102-6\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/s41586-018-0102-6<\/a><\/li>\n<li>Bellmund, J. L., G\u00e4rdenfors, P., Moser, E. I., &amp; Doeller, C. F. (2018). Navigating cognition: Spatial codes for human thinking. <em>Science<\/em>, 362(6415), eaat6766. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aat6766\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aat6766<\/a><\/li>\n<li>Buckner, R. L., &amp; Carroll, D. C. (2007). Self-projection and the brain. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 11(2), 49\u201357. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.11.004\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.11.004<\/a><\/li>\n<li>Clayton, N. S., &amp; Dickinson, A. (1998). Episodic-like memory during cache recovery by scrub jays. <em>Nature<\/em>, 395(6699), 272\u2013274. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/26216<\/a><\/li>\n<li>Dayan, P. (1993). Improving generalization for temporal difference learning: The successor representation. <em>Neural Computation<\/em>, 5(4), 613\u2013624. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1162\/neco.1993.5.4.613\">https:\/\/doi.org\/10.1162\/neco.1993.5.4.613<\/a><\/li>\n<li>Dragoi, G., &amp; Tonegawa, S. (2011). Preplay of future place cell sequences by hippocampal cellular assemblies. <em>Nature<\/em>, 469(7330), 397\u2013401. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature09633\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature09633<\/a><\/li>\n<li>Friston, K. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory? <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127\u2013138. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/li>\n<li>Hafting, T., Fyhn, M., Molden, S., Moser, M.-B., &amp; Moser, E. I. (2005). Microstructure of a spatial map in the entorhinal cortex. <em>Nature<\/em>, 436(7052), 801\u2013806. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature03721\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature03721<\/a><\/li>\n<li>Hull, C. L. (1943). <em>Principles of Behavior: An Introduction to Behavior Theory<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Macfarlane, D. A. (1930). The role of kinesthesis in maze learning. <em>University of California Publications in Psychology<\/em>, 4, 277\u2013305.<\/li>\n<li>Maguire, E. A., &amp; Mullally, S. L. (2013). The hippocampus: A manifesto for change. <em>Journal of Experimental Psychology: General<\/em>, 142(4), 1180\u20131189. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0033650\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0033650<\/a><\/li>\n<li>O&rsquo;Keefe, J., &amp; Nadel, L. (1978). <em>The Hippocampus as a Cognitive Map<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Pearce, J. M. (1987). A model for stimulus generalization in Pavlovian conditioning. <em>Psychological Review<\/em>, 94(1), 61\u201373. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.1.61\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.1.61<\/a><\/li>\n<li>Raichle, M. E., MacLeod, A. M., Snyder, A. Z., Powers, W. J., Gusnard, D. A., &amp; Shulman, G. L. (2001). A default mode of brain function. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 98(2), 676\u2013682. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.98.2.676\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.98.2.676<\/a><\/li>\n<li>Schacter, D. L., &amp; Addis, D. R. (2007). The cognitive neuroscience of constructive memory: Remembering the past and imagining the future. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 362(1481), 773\u2013786. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2007.2087\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2007.2087<\/a><\/li>\n<li>Stachenfeld, K. L., Botvinick, M. M., &amp; Gershman, S. J. (2017). The hippocampus as a predictive map. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 20(11), 1643\u20131653. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.4650\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn.4650<\/a><\/li>\n<li>Sutton, R. S., &amp; Barto, A. G. (2018). <em>Reinforcement Learning: An Introduction<\/em> (2nd ed.). MIT Press.<\/li>\n<li>Tinklepaugh, O. L. (1928). An experimental study of representative factors in monkeys. <em>Journal of Comparative Psychology<\/em>, 8(3), 197\u2013236. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0075798\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0075798<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1932). <em>Purposive Behavior in Animals and Men<\/em>. Century Co.<\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1948). Cognitive maps in rats and men. <em>Psychological Review<\/em>, 55(4), 189\u2013208. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C., &amp; Honzik, C. H. (1930). Introduction and removal of reward, and maze performance in rats. <em>University of California Publications in Psychology<\/em>, 4(19), 257\u2013275.<\/li>\n<li>Tolman, E. C., Ritchie, B. F., &amp; Kalish, D. (1946). Studies in spatial learning. I. Orientation and the short-cut. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 36(1), 13\u201324. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0053944\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0053944<\/a><\/li>\n<li>Tulving, E. (1983). <em>Elements of Episodic Memory<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Tulving, E. (2002). Chronesthesia: Conscious awareness of subjective time. In D. T. Stuss &amp; R. C. Knight (Eds.), <em>Principles of Frontal Lobe Function<\/em> (pp. 311\u2013325). Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195134971.003.0020\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195134971.003.0020<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074420<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de l&rsquo;apprentissage latent de Tolman, de la carte cognitive et de ses implications pour la simulation du futur \u00e9pisodique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[459,647],"tags":[4694,4696,4695,4697,4698],"class_list":["post-2642","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-apprentissage-latent","tag-carte-cognitive","tag-edward-tolman","tag-futur-episodique","tag-hippocampe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2642","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2642"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2642\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2642"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2642"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2642"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}