{"id":2625,"date":"2026-09-06T19:31:01","date_gmt":"2026-09-06T19:31:01","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/etudes-cognitives-tour-de-hanoi-newell-simon\/"},"modified":"2026-09-06T19:31:01","modified_gmt":"2026-09-06T19:31:01","slug":"etudes-cognitives-tour-de-hanoi-newell-simon","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=etudes-cognitives-tour-de-hanoi-newell-simon","title":{"rendered":"Les \u00e9tudes cognitives de la tour de Hano\u00ef &#8211; Allen Newell et Herbert Simon"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives au milieu du XXe si\u00e8cle constitue l&rsquo;une des mutations \u00e9pist\u00e9mologiques les plus radicales de l&rsquo;histoire des sciences humaines et de la mod\u00e9lisation formelle de l&rsquo;esprit. Au c\u0153ur de cette transition conceptuelle majeure se trouve le rejet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des postulats r\u00e9ductionnistes du b\u00e9haviorisme au profit d&rsquo;une approche computationnelle et s\u00e9miotique, red\u00e9finissant la pens\u00e9e en tant que traitement dynamique d&rsquo;informations et manipulation de symboles physiques. Les travaux fondateurs conduits par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">Allen Newell<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/economic-sciences\/1978\/simon\/biographical\/\">Herbert A. Simon<\/a> au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon ont jou\u00e9 un r\u00f4le d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur d\u00e9cisif dans cette transformation, \u00e9rigeant l&rsquo;\u00e9tude empirique et computationnelle de la r\u00e9solution de probl\u00e8mes en cl\u00e9 de vo\u00fbte de la compr\u00e9hension du fonctionnement intellectuel sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Dans cet ambitieux projet de cartographie des architectures mentales, le casse-t\u00eate s\u00e9culaire de la Tour de Hano\u00ef a constitu\u00e9 un terrain d&rsquo;investigation exp\u00e9rimental privil\u00e9gi\u00e9. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple objet r\u00e9cr\u00e9atif h\u00e9rit\u00e9 des math\u00e9matiques r\u00e9cr\u00e9atives d&rsquo;\u00c9douard Lucas, ce paradigme exp\u00e9rimental ferm\u00e9 a servi de prisme id\u00e9al pour formaliser rigoureusement les notions d&rsquo;espace de probl\u00e8me, d&rsquo;heuristiques de recherche, de g\u00e9n\u00e9ration r\u00e9cursive de sous-buts et d&rsquo;analyse fins-moyens. La nature d\u00e9terministe et isomorphe de la t\u00e2che a offert aux pionniers du cognitivisme le cadre n\u00e9cessaire pour confronter les protocoles comportementaux humains \u00e0 des simulations informatiques capables d&rsquo;\u00e9muler, \u00e9tape par \u00e9tape, les h\u00e9sitations, les d\u00e9tours et les strat\u00e9gies du raisonnement humain.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une analyse exhaustive et critique des recherches men\u00e9es par Newell et Simon autour de la Tour de Hano\u00ef. \u00c0 travers l&rsquo;exploration de l&rsquo;architecture th\u00e9orique d\u00e9velopp\u00e9e dans leur \u0153uvre magistrale <em>Human Problem Solving<\/em> (1972), nous examinerons la formalisation des syst\u00e8mes de production, la m\u00e9thodologie novatrice de l&rsquo;analyse des protocoles verbaux, la dynamique de la m\u00e9moire de travail confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;explosion combinatoire, ainsi que la post\u00e9rit\u00e9 neuropsychologique et computationnelle de ces mod\u00e8les. Cette \u00e9tude mettra en lumi\u00e8re comment un probl\u00e8me aux r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires a permis de jeter les fondations de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique contemporaine et de red\u00e9finir \u00e0 jamais les contours de la rationalit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction aux \u00e9tudes cognitives de la Tour de Hano\u00ef chez Newell et Simon<\/h2>\n<h3>1.1 Contexte historique de l&rsquo;\u00e9mergence du paradigme cognitiviste<\/h3>\n<p>Au cours des d\u00e9cennies 1940 et 1950, la psychologie acad\u00e9mique anglo-saxonne demeure profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans l&rsquo;orthodoxie b\u00e9havioriste impuls\u00e9e par John B. Watson et th\u00e9oris\u00e9e par B.F. Skinner. Ce mod\u00e8le paradigmatique, domin\u00e9 par le sch\u00e9ma stimulus-r\u00e9ponse, postulait l&rsquo;inaccessibilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de la vie mentale interne, qualifi\u00e9e de bo\u00eete noire herm\u00e9tique. Tout recours \u00e0 des concepts mentalistes tels que les intentions, les repr\u00e9sentations internes, les buts ou les processus d\u00e9lib\u00e9ratifs \u00e9tait disqualifi\u00e9 au titre d&rsquo;illusion m\u00e9taphysique d\u00e9nu\u00e9e de validit\u00e9 scientifique. Cependant, ce r\u00e9ductionnisme radical s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 des impasses m\u00e9thodologiques insurmontables d\u00e8s lors qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de rendre compte des conduites adaptatives complexes, de la planification temporelle \u00e0 long terme et de la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle manifest\u00e9e dans la r\u00e9solution de probl\u00e8mes abstraits.<\/p>\n<p>La rupture s&rsquo;op\u00e8re par la convergence interdisciplinaire in\u00e9dite de la cybern\u00e9tique initi\u00e9e par Norbert Wiener, de la th\u00e9orie math\u00e9matique de la communication \u00e9labor\u00e9e par Claude Shannon, de la linguistique g\u00e9n\u00e9rative postul\u00e9e par Noam Chomsky, et du d\u00e9veloppement vertigineux de l&rsquo;informatique th\u00e9orique par Alan Turing et John von Neumann. Ce faisceau de d\u00e9couvertes donne naissance \u00e0 la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur, selon laquelle l&rsquo;esprit humain peut \u00eatre l\u00e9gitimement mod\u00e9lis\u00e9 comme un syst\u00e8me physique de traitement de symboles. Dans cette perspective, la pens\u00e9e n&rsquo;est plus r\u00e9ductible \u00e0 un arc r\u00e9flexe passif, mais correspond \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution s\u00e9quentielle et parall\u00e8le de programmes cognitifs op\u00e9rant sur des repr\u00e9sentations propositionnelles et analogiques internes.<\/p>\n<p>Dans ce contexte d&rsquo;effervescence intellectuelle, l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon (alors Carnegie Institute of Technology) devient l&rsquo;\u00e9picentre d&rsquo;une \u00e9cole de pens\u00e9e pionni\u00e8re. Allen Newell et Herbert Simon, rejoints par des collaborateurs tels que J.C. Shaw, fondent une approche r\u00e9solument m\u00e9caniste et computationnelle de la psychologie de la pens\u00e9e. Rejetant \u00e0 la fois le physicalisme myope du b\u00e9haviorisme et les d\u00e9rives sp\u00e9culatives de l&rsquo;introspectionnisme wundtien, ils proposent de conf\u00e9rer une mat\u00e9rialit\u00e9 empirique aux \u00e9tats mentaux en d\u00e9montrant qu&rsquo;un algorithme informatique rigoureux peut \u00e9muler avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique les processus d\u00e9lib\u00e9ratifs humains. Le d\u00e9fi n&rsquo;\u00e9tait plus de d\u00e9crire le comportement de l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais de recr\u00e9er artificiellement la cha\u00eene des inf\u00e9rences et des micro-op\u00e9rations qui le sous-tendent de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>1.2 La parution s\u00e9minale de &lsquo;Human Problem Solving&rsquo; (1972)<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies de travaux conjoints se mat\u00e9rialise en 1972 par la publication d&rsquo;un monument de la psychologie contemporaine : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/humanproblemsolv0000newe\">Human Problem Solving<\/a>, r\u00e9dig\u00e9 par Allen Newell et Herbert A. Simon. Cet imposant trait\u00e9 de pr\u00e8s de mille pages red\u00e9finit l&rsquo;objet m\u00eame de la psychologie cognitive en s&rsquo;attaquant au probl\u00e8me de la rationalit\u00e9 humaine en acte. L&rsquo;objectif th\u00e9orique des auteurs est d&rsquo;\u00e9tablir une th\u00e9orie unifi\u00e9e de la performance intellectuelle, articul\u00e9e autour de l&rsquo;hypoth\u00e8se centrale des syst\u00e8mes de traitement de l&rsquo;information (Information Processing Systems, ou IPS). Selon cette approche, l&rsquo;\u00eatre humain confront\u00e9 \u00e0 une t\u00e2che cognitive complexe extrait activement des indices de son environnement, les encode dans des registres de m\u00e9moire \u00e0 court terme, et leur applique des r\u00e8gles de transformation pour atteindre un \u00e9tat d\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<p>Pour fonder empiriquement cette construction th\u00e9orique sans se disperser dans l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 du r\u00e9el, Newell et Simon op\u00e8rent un choix m\u00e9thodologique d&rsquo;une rigueur absolue : restreindre le champ de l&rsquo;investigation empirique \u00e0 des t\u00e2ches ferm\u00e9es, hautement structur\u00e9es et formellement d\u00e9finies. Trois domaines sont particuli\u00e8rement explor\u00e9s dans l&rsquo;ouvrage : la cryptarithm\u00e9tique (les \u00e9nigmes o\u00f9 des lettres remplacent des chiffres, comme dans l&rsquo;\u00e9quation DONALD + GERALD = ROBERT), le jeu d&rsquo;\u00e9checs (l&rsquo;analyse des choix tactiques et des heuristiques d&rsquo;\u00e9valuation de positions), et le casse-t\u00eate de la Tour de Hano\u00ef. Ce dernier probl\u00e8me se distingue par sa puret\u00e9 syntaxique et l&rsquo;absence totale de connaissances pr\u00e9alables ou d&rsquo;interf\u00e9rences encyclop\u00e9diques requises de la part du participant exp\u00e9rimental.<\/p>\n<p>Le coup de force \u00e9pist\u00e9mologique op\u00e9r\u00e9 dans cet ouvrage r\u00e9side dans l&rsquo;introduction de la simulation informatique comme crit\u00e8re supr\u00eame de validation th\u00e9orique. Les auteurs soutiennent qu&rsquo;une th\u00e9orie psychologique ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme v\u00e9ritablement explicative que si elle est traduisible sous la forme d&rsquo;un programme ex\u00e9cutable capable de produire, dans des conditions analogues, une s\u00e9quence de comportements, d&rsquo;erreurs et de verbalisations indiscernable de celle du sujet humain. En formalisant des architectures de r\u00e8gles de production capables de reproduire pas \u00e0 pas les trac\u00e9s exp\u00e9rimentaux, Newell et Simon hissent la psychologie cognitive au rang d&rsquo;une science pr\u00e9dictive exacte, rompant d\u00e9finitivement avec le descriptivisme qualitatif des \u00e9poques ant\u00e9rieures.<\/p>\n<h3>1.3 Propri\u00e9t\u00e9s structurelles du casse-t\u00eate de la Tour de Hano\u00ef<\/h3>\n<p>Invent\u00e9 en 1883 par le math\u00e9maticien fran\u00e7ais \u00c9douard Lucas sous le pseudonyme fac\u00e9tieux de N. Claus de Siam, le jeu de la Tour de Hano\u00ef est fond\u00e9 sur une l\u00e9gende mystique entourant un monast\u00e8re de B\u00e9nar\u00e8s, o\u00f9 des moines d\u00e9placeraient inlassablement soixante-quatre disques d&rsquo;or sur des aiguilles de diamant. Sur le plan exp\u00e9rimental, le dispositif classique comprend trois piquets verticaux align\u00e9s (g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9sign\u00e9s comme source A, interm\u00e9diaire B, et destination C) et un ensemble de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> disques de diam\u00e8tres strictement croissants, initialement dispos\u00e9s en une pyramide r\u00e9guli\u00e8re sur le piquet source. La r\u00e9solution du probl\u00e8me est r\u00e9gie par trois contraintes d&rsquo;invariance fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li>Un seul disque peut \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 la fois lors d&rsquo;une transition unitaire.<\/li>\n<li>Chaque disque pr\u00e9lev\u00e9 ne peut \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 que depuis le sommet d&rsquo;une pile vers le sommet d&rsquo;une autre tige.<\/li>\n<li>Il est strictement interdit de superposer un disque d&rsquo;un diam\u00e8tre donn\u00e9 sur un disque d&rsquo;un diam\u00e8tre inf\u00e9rieur (contrainte d&rsquo;ordre hi\u00e9rarchique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan math\u00e9matique, le casse-t\u00eate pr\u00e9sente une structure r\u00e9cursive fondamentale. Pour transf\u00e9rer une pile de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> disques de la tige A vers la tige C, il est formellement n\u00e9cessaire et suffisant de r\u00e9soudre successivement trois sous-probl\u00e8mes embo\u00eet\u00e9s : transf\u00e9rer d&rsquo;abord la sous-tour constitu\u00e9e des <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n-1\">$n-1$<\/span> plus petits disques de A vers la tige interm\u00e9diaire B ; transf\u00e9rer ensuite le plus grand disque <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> directement de A vers C ; et enfin transf\u00e9rer de nouveau la sous-tour des <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n-1\">$n-1$<\/span> disques depuis B vers C. Il en d\u00e9coule que le nombre minimal de transitions requises pour r\u00e9soudre un probl\u00e8me \u00e0 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> disques r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;\u00e9quation r\u00e9cursive stricte <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T(n) = 2T(n-1) + 1\">$T(n) = 2T(n-1) + 1$<\/span>, dont la r\u00e9solution analytique livre la fonction exponentielle universelle <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M(n) = 2^n - 1\">$M(n) = 2^n &#8211; 1$<\/span> mouvements.<\/p>\n<p>Pour les psychologues cognitivistes, la valeur de cette structure r\u00e9side dans sa totale transparence morphologique. Contrairement aux probl\u00e8mes mal d\u00e9finis de la vie quotidienne o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat final est impr\u00e9cis ou les op\u00e9rations autoris\u00e9es sont floues, la Tour de Hano\u00ef offre un micro-monde ferm\u00e9, sans al\u00e9a ni information cach\u00e9e, o\u00f9 l&rsquo;espace de tous les possibles est calculable a priori. Cette propri\u00e9t\u00e9 unique permet aux chercheurs d&rsquo;\u00e9valuer avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique des dimensions cognitives fondamentales : la capacit\u00e9 d&rsquo;anticipation prospective, la robustesse de la m\u00e9moire de travail face aux calculs r\u00e9cursifs profonds, l&rsquo;efficacit\u00e9 des m\u00e9canismes de contr\u00f4le inhibiteur, et la disposition \u00e0 construire des architectures hi\u00e9rarchiques d&rsquo;intentions.<\/p>\n<h2>2. Les fondements th\u00e9oriques de l&rsquo;espace de probl\u00e8me (Problem Space)<\/h2>\n<h3>2.1 Formalisation des \u00e9tats : \u00e9tat initial, interm\u00e9diaires et but<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports conceptuels les plus d\u00e9cisifs de Newell et Simon \u00e0 la science de la cognition est la formalisation de l&rsquo;espace de probl\u00e8me (<em>Problem Space<\/em>). Selon leur cadre th\u00e9orique, r\u00e9soudre un probl\u00e8me consiste fondamentalement \u00e0 naviguer au sein d&rsquo;une topologie abstraite comprenant un ensemble d&rsquo;\u00e9tats discrets interconnect\u00e9s par des op\u00e9rateurs de transition. L&rsquo;\u00e9tat initial d\u00e9signe la configuration informationnelle et mat\u00e9rielle de d\u00e9part, caract\u00e9ris\u00e9e par la r\u00e9partition sp\u00e9cifique de l&rsquo;ensemble des disques sur les diff\u00e9rentes tiges du dispositif exp\u00e9rimental. L&rsquo;\u00e9tat but (ou \u00e9tat final) correspond \u00e0 la configuration cible prescrite par la consigne, o\u00f9 l&rsquo;ensemble des disques doit \u00eatre reconstitu\u00e9 selon la m\u00eame hi\u00e9rarchie pyramidale sur un piquet d\u00e9sign\u00e9 au pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Entre ces deux points extr\u00eames de la trajectoire cognitive s&rsquo;\u00e9tend un continuum d&rsquo;\u00e9tats interm\u00e9diaires admissibles. Dans le cadre de la Tour de Hano\u00ef, tout \u00e9tat est formellement encodable par un vecteur math\u00e9matique ou une cha\u00eene symbolique sp\u00e9cifiant la position de chaque disque individuel sur l&rsquo;une des trois tiges possibles (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span>). Pour un casse-t\u00eate constitu\u00e9 de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> disques, le nombre combinatoire exact d&rsquo;\u00e9tats autoris\u00e9s par la contrainte de non-inversion des diam\u00e8tres est rigoureusement de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3^n\">$3^n$<\/span>. Ainsi, pour une tour \u00e0 3 disques, l&rsquo;espace se d\u00e9ploie \u00e0 travers <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3^3 = 27\">$3^3 = 27$<\/span> configurations distinctes, tandis qu&rsquo;une configuration \u00e0 5 disques engendre d\u00e9j\u00e0 243 \u00e9tats discrets mutuellement exclusifs.<\/p>\n<p>La formalisation graphique de cet espace de probl\u00e8me prend la forme d&rsquo;un graphe topologique non orient\u00e9, souvent d\u00e9sign\u00e9 comme le graphe triangulaire de Sierpi\u0144ski. Chaque n\u0153ud de ce r\u00e9seau repr\u00e9sente un \u00e9tat mat\u00e9riel sp\u00e9cifique du jeu, et chaque ar\u00eate symbolise l&rsquo;application d&rsquo;un op\u00e9rateur de d\u00e9placement l\u00e9gal. Ce r\u00e9seau spatial permet d&rsquo;objectiver avec une rigueur absolue la notion de distance computationnelle : la distance g\u00e9od\u00e9sique entre deux \u00e9tats quelconques est d\u00e9finie par le nombre minimal d&rsquo;op\u00e9rateurs unitaires n\u00e9cessaires pour passer de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre sans enfreindre les r\u00e8gles. La t\u00e2che de l&rsquo;organisme cognitif consiste d\u00e8s lors \u00e0 tracer un chemin optimal au sein de ce labyrinthe abstrait reliant le n\u0153ud initial au n\u0153ud but.<\/p>\n<h3>2.2 Op\u00e9rateurs l\u00e9gaux et contraintes du domaine<\/h3>\n<p>Au sein de l&rsquo;espace de probl\u00e8me, la dynamique de transition entre les \u00e9tats est r\u00e9gie de mani\u00e8re exhaustive par l&rsquo;application d&rsquo;op\u00e9rateurs formels. Un op\u00e9rateur, dans le syst\u00e8me conceptuel de Newell et Simon, est une fonction unitaire de transformation qui prend en entr\u00e9e un \u00e9tat donn\u00e9 et produit en sortie un nouvel \u00e9tat modifi\u00e9. Dans la Tour de Hano\u00ef, ces op\u00e9rateurs correspondent \u00e0 des actions mat\u00e9rielles du type : \u00ab D\u00e9placer le disque <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d\">$d$<\/span> du piquet source <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p_1\">$p_1$<\/span> vers le piquet r\u00e9cepteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p_2\">$p_2$<\/span> \u00bb. La validit\u00e9 d&rsquo;un op\u00e9rateur n&rsquo;est toutefois jamais absolue : elle est conditionn\u00e9e par des pr\u00e9dicats logiques stricts impos\u00e9s par l&rsquo;environnement de la t\u00e2che.<\/p>\n<p>Avant d&rsquo;activer un op\u00e9rateur donn\u00e9, le syst\u00e8me cognitif du sujet doit imp\u00e9rativement ex\u00e9cuter une s\u00e9rie de tests de conformit\u00e9, constituant un filtre de l\u00e9galit\u00e9 rigide. Ce filtre impose trois conditions pr\u00e9alables simultan\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>Le disque cibl\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d\">$d$<\/span> doit se situer au sommet absolu de la pile sur le piquet <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p_1\">$p_1$<\/span> (aucun autre disque ne doit reposer au-dessus de lui).<\/li>\n<li>Le piquet de destination <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p_2\">$p_2$<\/span> doit \u00eatre soit vide, soit occup\u00e9 par un disque sommital dont le diam\u00e8tre est sup\u00e9rieur \u00e0 celui de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"d\">$d$<\/span>.<\/li>\n<li>La main ou le pr\u00e9henseur ne peut manipuler qu&rsquo;un seul \u00e9l\u00e9ment physique \u00e0 un instant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"t\">$t$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le co\u00fbt computationnel de cette v\u00e9rification de conformit\u00e9 n&rsquo;est pas anodin pour le sujet humain. \u00c0 chaque \u00e9tape d\u00e9cisionnelle, l&rsquo;esprit doit scruter activement la sc\u00e8ne visuelle ou l&rsquo;\u00e9tat mental repr\u00e9sent\u00e9 pour \u00e9valuer si l&rsquo;op\u00e9rateur convoit\u00e9 est autoris\u00e9. Lorsque plusieurs op\u00e9rateurs sont licites de concert, l&rsquo;individu se trouve confront\u00e9 \u00e0 une bifurcation de recherche : il doit discriminer les mouvements purement exploratoires \u2013 qui d\u00e9rivent lat\u00e9ralement ou r\u00e9gressent dans le graphe \u2013 des mouvements directionnels orient\u00e9s de mani\u00e8re convergente vers l&rsquo;\u00e9tat terminal d\u00e9sign\u00e9.<\/p>\n<h3>2.3 Espace objectif versus repr\u00e9sentation subjective du sujet<\/h3>\n<p>Une distinction fondamentale \u00e9tablie par Newell et Simon r\u00e9side dans la s\u00e9paration rigoureuse entre l&rsquo;environnement de la t\u00e2che (<em>Task Environment<\/em>) et l&rsquo;espace de probl\u00e8me (<em>Problem Space<\/em>) interne au sujet. L&rsquo;environnement de la t\u00e2che repr\u00e9sente la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, logique et physique du probl\u00e8me telle qu&rsquo;elle est d\u00e9finie objectivement par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur et les lois du monde ext\u00e9rieur. En revanche, l&rsquo;espace de probl\u00e8me renvoie \u00e0 la construction mentale interne, au mod\u00e8le idiosyncrasique que le sujet s&rsquo;\u00e9labore pour donner sens \u00e0 la t\u00e2che et orienter ses d\u00e9lib\u00e9rations.<\/p>\n<p>Cette repr\u00e9sentation subjective est tributaire de limitations structurelles inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;architecture cognitive humaine. En raison des contraintes de perception s\u00e9lective, de charge de la m\u00e9moire de travail et d&rsquo;encodage des consignes, l&rsquo;espace interne du sujet ne co\u00efncide que tr\u00e8s rarement avec le graphe math\u00e9matique objectif du probl\u00e8me. Le participant novice souffre souvent d&rsquo;une distorsion cognitive pr\u00e9coce : il peut omettre certaines connexions l\u00e9gales faute d&rsquo;avoir per\u00e7u la permutabilit\u00e9 des piquets interm\u00e9diaires, ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, imaginer des transitions physiquement prohib\u00e9es parce qu&rsquo;il a encod\u00e9 de mani\u00e8re floue la r\u00e8gle d&rsquo;interdiction de superposition.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la subjectivit\u00e9 se manifeste par l&rsquo;\u00e9lagage arbitraire de pans entiers de l&rsquo;espace de recherche. Confront\u00e9 \u00e0 la peur de la complexit\u00e9 ou guid\u00e9 par des heuristiques de surface trompeuses, l&rsquo;individu s&rsquo;interdit parfois inconsciemment d&rsquo;effectuer des mouvements temporairement contre-intuitifs. L&rsquo;espace de probl\u00e8me effectivement explor\u00e9 est donc une version tronqu\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e et dynamique du probl\u00e8me r\u00e9el. L&rsquo;apprentissage ne consiste pas seulement \u00e0 parcourir plus rapidement un graphe fig\u00e9, mais \u00e0 corriger et enrichir continuellement cette carte cognitive interne pour la rendre congruente \u00e0 la topologie r\u00e9elle de l&rsquo;environnement de la t\u00e2che.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;analyse fins-moyens (Means-Ends Analysis) au c\u0153ur de la r\u00e9solution<\/h2>\n<h3>3.1 Principe fondamental de la r\u00e9duction des \u00e9carts<\/h3>\n<p>Au centre de l&rsquo;arsenal heuristique identifi\u00e9 par Newell et Simon dans leurs investigations exp\u00e9rimentales tr\u00f4ne une m\u00e9thode universelle de d\u00e9lib\u00e9ration : l&rsquo;analyse fins-moyens (<em>Means-Ends Analysis<\/em>). Contrairement \u00e0 des algorithmes de recherche aveugle qui exploreraient de mani\u00e8re syst\u00e9matique l&rsquo;ensemble des branches du graphe (comme le parcours en largeur ou en profondeur d&rsquo;abord), l&rsquo;analyse fins-moyens est une strat\u00e9gie dirig\u00e9e par la s\u00e9mantique de l&rsquo;\u00e9cart. Son principe directeur repose sur la comparaison syst\u00e9matique, \u00e0 chaque \u00e9tape, entre les propri\u00e9t\u00e9s structurelles de l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent dans lequel se trouve l&rsquo;agent et celles de l&rsquo;\u00e9tat cible d\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<p>Cette comparaison fait \u00e9merger une divergence qualitative ou m\u00e9trique que le sujet tente de neutraliser activement. Le raisonnement s&rsquo;articule autour d&rsquo;une boucle d\u00e9lib\u00e9rative it\u00e9rative :<\/p>\n<ul>\n<li>D\u00e9tecter la diff\u00e9rence la plus saillante et la plus importante entre l&rsquo;\u00e9tat courant et l&rsquo;\u00e9tat but.<\/li>\n<li>Rechercher dans le r\u00e9pertoire des op\u00e9rateurs disponibles celui dont l&rsquo;effet mat\u00e9riel permet d&rsquo;annuler ou de r\u00e9duire cette diff\u00e9rence sp\u00e9cifique.<\/li>\n<li>Si l&rsquo;op\u00e9rateur est imm\u00e9diatement applicable, l&rsquo;ex\u00e9cuter physiquement ; s&rsquo;il est bloqu\u00e9 par des conditions d&rsquo;application non remplies, instaurer un sous-but consistant \u00e0 lever l&rsquo;obstacle bloquant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, cette heuristique de r\u00e9duction locale des \u00e9carts pr\u00e9sente une vuln\u00e9rabilit\u00e9 th\u00e9orique majeure : l&rsquo;attirance vers des optima locaux non r\u00e9solutifs. Si un sujet se contente d&rsquo;\u00e9valuer la proximit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat final \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;indices perceptifs superficiels (par exemple, le fait qu&rsquo;un disque soit plac\u00e9 sur la tige cible, m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit du mauvais disque au mauvais moment), il peut s&rsquo;enfermer dans des impasses d\u00e9cisionnelles. L&rsquo;analyse fins-moyens ne devient une m\u00e9thode robuste de r\u00e9solution que lorsqu&rsquo;elle est combin\u00e9e avec un moteur logique capable de suspendre temporairement la satisfaction imm\u00e9diate du but global pour g\u00e9rer l&rsquo;arborescence des pr\u00e9requis.<\/p>\n<h3>3.2 G\u00e9n\u00e9ration dynamique et gestion de la pile de sous-buts<\/h3>\n<p>La puissance conceptuelle de l&rsquo;analyse fins-moyens dans la Tour de Hano\u00ef r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans sa capacit\u00e9 \u00e0 engendrer des hi\u00e9rarchies de sous-buts organis\u00e9es de mani\u00e8re dynamique. Lorsque le sujet identifie que l&rsquo;action fondamentale pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me \u00e0 3 disques consiste \u00e0 d\u00e9placer le grand disque 3 depuis la tige source A vers la tige finale C, il constate imm\u00e9diatement une incompatibilit\u00e9 physique : le disque 3 est recouvert par les disques 1 et 2, et la tige C est potentiellement occup\u00e9e. L&rsquo;action principale ne pouvant \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e sur-le-champ, le syst\u00e8me cognitif op\u00e8re une r\u00e9cursion strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Il cr\u00e9e alors un sous-but subsidiaire subordonn\u00e9 : \u00ab D\u00e9gager le disque 3 \u00bb. Ce sous-but implique \u00e0 son tour un autre objectif embo\u00eet\u00e9 : \u00ab Transf\u00e9rer la tour form\u00e9e par les disques 1 et 2 vers la tige interm\u00e9diaire B \u00bb. Si cette sous-t\u00e2che est elle-m\u00eame entrav\u00e9e, un nouveau sous-but de niveau inf\u00e9rieur est instanci\u00e9 : \u00ab D\u00e9placer le disque 1 vers la tige C pour lib\u00e9rer le disque 2 \u00bb. Ce processus d&#8217;embo\u00eetement successif engendre une structure cognitive en pile (structure de type LIFO : <em>Last In, First Out<\/em>), o\u00f9 le dernier sous-but g\u00e9n\u00e9r\u00e9 devient le premier imp\u00e9ratif \u00e0 satisfaire avant de pouvoir remonter progressivement la cha\u00eene des intentions jusqu&rsquo;au but souverain.<\/p>\n<p>Cette gestion de la pile de sous-buts impose une charge \u00e9crasante \u00e0 l&rsquo;architecture mentale du sujet. Celui-ci doit en effet maintenir actives en m\u00e9moire de travail les coordonn\u00e9es des buts sup\u00e9rieurs tout en allouant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses ressources attentionnelles imm\u00e9diates \u00e0 la r\u00e9solution des micro-probl\u00e8mes locaux. L&rsquo;exp\u00e9rience montre que les effondrements de performance chez les sujets humains co\u00efncident presque invariablement avec des d\u00e9faillances dans l&#8217;empilement ou le d\u00e9pilement de ces sous-buts : oubli du motif principal ayant dict\u00e9 le sous-mouvement, confusion dans la r\u00e9attribution des tiges r\u00e9ceptrices ou perte du fil conducteur de la trajectoire r\u00e9cursive globale.<\/p>\n<h3>3.3 Le paradoxe du d\u00e9tour cognitif et de l&rsquo;\u00e9loignement temporaire<\/h3>\n<p>La Tour de Hano\u00ef offre une d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale \u00e9clatante de ce que les psychologues cognitivistes nomment le paradoxe du d\u00e9tour cognitif ou de la r\u00e9gression ph\u00e9nom\u00e9nologique apparente. Dans de nombreuses configurations critiques du probl\u00e8me, la trajectoire optimale impos\u00e9e par les lois combinatoires oblige le sujet \u00e0 effectuer une action qui, sur le plan de la perception imm\u00e9diate, semble s&rsquo;\u00e9loigner radicalement du but final. Pour permettre le placement futur d&rsquo;un grand disque sur le piquet d\u00e9sign\u00e9, l&rsquo;individu est contraint de transf\u00e9rer un disque moyen vers une tige d\u00e9j\u00e0 encombr\u00e9e ou de renvoyer un petit disque sur sa tige de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Cette n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;\u00e9loigner pour mieux approcher constitue un point de rupture majeur pour les heuristiques na\u00efves fond\u00e9es sur l&rsquo;attraction du but (<em>Hill-Climbing<\/em> ou algorithme d&rsquo;ascension de colline). Un sujet op\u00e9rant par simple escalade de gradient refuse le mouvement r\u00e9gressif, car ce dernier accro\u00eet momentan\u00e9ment la distance perceptive mesur\u00e9e entre l&rsquo;\u00e9tat courant et l&rsquo;\u00e9tat terminal. Ce conflit int\u00e9rieur se traduit par des temps de latence extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9s (longues pauses immobiles) et par un taux d&rsquo;erreur massif lors des phases o\u00f9 un tel sacrifice strat\u00e9gique devient in\u00e9luctable.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation empirique montre que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment lors de ces carrefours critiques que se distingue la pens\u00e9e algorithmique abstraite de la simple r\u00e9activit\u00e9 guid\u00e9e par l&rsquo;affordance perceptivo-motrice. Les sujets experts, ou ceux qui sont parvenus \u00e0 construire un sch\u00e9ma conceptuel r\u00e9cursif de la t\u00e2che, franchissent ces zones de d\u00e9tour sans h\u00e9sitation, car au sein de leur espace de probl\u00e8me interne, le mouvement r\u00e9gressif est cod\u00e9 positivement comme la r\u00e9solution d&rsquo;une condition pr\u00e9alable obligatoire. En revanche, les novices s&rsquo;enferment dans des boucles comportementales st\u00e9riles, r\u00e9p\u00e9tant les m\u00eames allers-retours pour \u00e9viter de d\u00e9structurer la configuration qu&rsquo;ils avaient laborieusement amorc\u00e9e.<\/p>\n<h2>4. La m\u00e9thodologie de l&rsquo;analyse des protocoles verbaux (Protocol Analysis)<\/h2>\n<h3>4.1 Le protocole de pens\u00e9e tout haut (Think-Aloud Protocol)<\/h3>\n<p>Pour percer le myst\u00e8re de ces encha\u00eenements d&rsquo;\u00e9tats internes sans retomber dans les travers de la sp\u00e9culation subjective, Newell et Simon ont perfectionn\u00e9 une technique m\u00e9thodologique fondamentale : l&rsquo;analyse des protocoles verbaux, plus commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de protocole de \u00ab pens\u00e9e \u00e0 voix haute \u00bb (<em>Think-Aloud Protocol<\/em>). La consigne donn\u00e9e aux participants exp\u00e9rimentaux est singuli\u00e8re et pr\u00e9cise : ils ne doivent ni expliquer leurs choix de mani\u00e8re r\u00e9trospective, ni rationaliser la pertinence de leurs actions, mais simplement verbaliser de mani\u00e8re continue et spontan\u00e9e le flux brut des pens\u00e9es qui traversent leur champ d&rsquo;attention consciente durant l&rsquo;ex\u00e9cution m\u00eame de la t\u00e2che motrice.<\/p>\n<p>L&rsquo;assise \u00e9pist\u00e9mologique de cette technique repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se que la verbalisation concurrente capture directement les structures symboliques transitant par la m\u00e9moire de travail (<em>Short-Term Memory<\/em> ou registre \u00e0 court terme) avant que celles-ci ne soient alt\u00e9r\u00e9es par des reconstructions narratives a posteriori ou effac\u00e9es par l&rsquo;amn\u00e9sie des micro-op\u00e9rations interm\u00e9diaires. La parole n&rsquo;est pas trait\u00e9e ici comme une th\u00e9orie que le sujet \u00e9met sur sa propre psychologie, mais comme un flux de donn\u00e9es comportementales objectives au m\u00eame titre que les temps de r\u00e9action ou les trajectoires motrices des mains.<\/p>\n<p>L&rsquo;enregistrement exp\u00e9rimental est men\u00e9 avec un appareillage lourd associant capture audio-phonique haute fid\u00e9lit\u00e9 et chronom\u00e9trage scrupuleux des manipulations d&rsquo;objets. L&rsquo;objectif est d&rsquo;obtenir un alignement temporel parfait, \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s, entre les \u00e9nonc\u00e9s \u00e9mis (tels que \u00ab Voyons, le disque rouge bloque&#8230; je dois lib\u00e9rer la tige droite&#8230; d\u00e9pla\u00e7ons le petit disque sur le milieu \u00bb) et les comportements moteurs effectifs sur le plateau de jeu. Cet arrimage rigoureux permet d&rsquo;interdire toute divergence interpr\u00e9tative et de cartographier la simultan\u00e9it\u00e9 des processus cognitifs internes et de leurs traductions physiques.<\/p>\n<h3>4.2 Transcription, encodage et segmentation des donn\u00e9es<\/h3>\n<p>Le corpus textuel brut issu des enregistrements ne peut \u00eatre exploit\u00e9 tel quel ; il subit un processus syst\u00e9matique de formalisation analytique. La premi\u00e8re \u00e9tape consiste en une transcription phon\u00e9tique et s\u00e9mantique scrupuleuse incluant les h\u00e9sitations, les r\u00e9p\u00e9titions, les faux d\u00e9parts et les silences prolong\u00e9s. Ensuite, ce texte continu est segment\u00e9 en unit\u00e9s d&rsquo;information discr\u00e8tes, g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9finies comme l&rsquo;expression verbale d&rsquo;une proposition logique unique, d&rsquo;une assertion d&rsquo;\u00e9tat ou de la formulation d&rsquo;un sous-but unitaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape d\u00e9cisive consiste en l&rsquo;encodage de ces segments discursifs dans le vocabulaire formel de l&rsquo;espace de probl\u00e8me pr\u00e9d\u00e9fini. Chaque unit\u00e9 de discours est \u00e9tiquet\u00e9e par un code normalis\u00e9 correspondant soit \u00e0 :<\/p>\n<ul>\n<li>Une perception d&rsquo;\u00e9tat (ex. : <em>\u00c9tat [Disque 1 sur Piquet A, Disque 2 sur Piquet B&#8230;]<\/em>).<\/li>\n<li>La formulation d&rsquo;un but ou sous-but (ex. : <em>But [Lib\u00e9rer Piquet C]<\/em>).<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9valuation pr\u00e9dictive d&rsquo;un op\u00e9rateur (ex. : <em>Test [D\u00e9placer Disque 3 vers Piquet C -> Impossible]<\/em>).<\/li>\n<li>L&rsquo;ex\u00e9cution effective ou simul\u00e9e de la transition motrice (ex. : <em>Op\u00e9rateur [Disque 1 : A -> C]<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette table de correspondances permet la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;un outil graphique central \u00e9labor\u00e9 par Newell et Simon : le graphe de comportement du probl\u00e8me (<em>Problem Behavior Graph<\/em>, ou PBG). Le PBG retranscrit la trajectoire de l&rsquo;esprit sous forme d&rsquo;une arborescence rigoureusement ordonn\u00e9e dans le temps, o\u00f9 chaque d\u00e9placement horizontal repr\u00e9sente une progression dans la profondeur de l&rsquo;espace de recherche (l&rsquo;application successive d&rsquo;op\u00e9rateurs en cascade), et chaque d\u00e9crochage vertical indique un retour en arri\u00e8re (<em>backtracking<\/em>) provoqu\u00e9 par l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;une branche ou la red\u00e9finition d&rsquo;un sous-but. Cette m\u00e9thodologie conf\u00e8re aux donn\u00e9es qualitatives de la parole humaine une structure m\u00e9trique et math\u00e9matique universellement reproductible.<\/p>\n<h3>4.3 Validit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique et objections m\u00e9thodologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction des protocoles verbaux en tant qu&rsquo;instrument scientifique n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter d&rsquo;intenses d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques, contraignant <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1980-28489-001\">K. Anders Ericsson et Herbert Simon (1980, 1984)<\/a> \u00e0 en formaliser une d\u00e9fense m\u00e9thodique exhaustive dans leur ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Protocol Analysis: Verbal Reports as Data<\/em>. La principale objection des tenants du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme ou des partisans de la psychologie exp\u00e9rimentale stricte reposait sur le spectre de l&rsquo;introspectionnisme du XIXe si\u00e8cle, r\u00e9put\u00e9 st\u00e9rile et non v\u00e9rifiable. Ericsson et Simon ont r\u00e9pliqu\u00e9 en montrant que l&rsquo;introspection classique exigeait du sujet d&rsquo;analyser ses propres processus c\u00e9r\u00e9braux profonds (ce qui engendre n\u00e9cessairement de la fabulation th\u00e9orique), tandis que le protocole de pens\u00e9e \u00e0 voix haute se borne \u00e0 vocaliser des repr\u00e9sentations d\u00e9j\u00e0 encod\u00e9es verbalement en m\u00e9moire imm\u00e9diate sans m\u00e9diation r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Une seconde contestation majeure portait sur la r\u00e9activit\u00e9 de la t\u00e2che : le fait m\u00eame de devoir verbaliser \u00e0 voix haute alt\u00e8re-t-il la nature intrins\u00e8que des processus cognitifs engag\u00e9s ? Ne cr\u00e9e-t-il pas une double t\u00e2che artificielle parasitant l&rsquo;allocation des ressources de la m\u00e9moire de travail ? Les exp\u00e9rimentations syst\u00e9matiques men\u00e9es pour trancher ce litige ont d\u00e9montr\u00e9 que la verbalisation de niveau 1 (directe) et de niveau 2 (traduction explicite d&rsquo;un \u00e9tat imag\u00e9) induit certes un ralentissement global du temps d&rsquo;ex\u00e9cution motrice, mais ne modifie ni la trajectoire s\u00e9quentielle au sein de l&rsquo;espace de probl\u00e8me, ni la nature des heuristiques mobilis\u00e9es, ni les profils d&rsquo;erreurs commises.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les auteurs reconnaissent volontiers les limites structurelles inh\u00e9rentes au paradigme. Tout ce qui rel\u00e8ve du traitement perceptif automatis\u00e9 de bas niveau, des processus de reconnaissance synchrone de formes (<em>pattern recognition<\/em>) et des calculs inconscients ou pr\u00e9-attentionnels \u00e9chappe structurellement \u00e0 la verbalisation consciente. L&rsquo;analyse des protocoles verbaux n&rsquo;offre donc pas un acc\u00e8s exhaustif \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du mat\u00e9riel neuronal en activit\u00e9, mais elle fournit la trace la plus fid\u00e8le et la plus granulaire de la s\u00e9quence des d\u00e9lib\u00e9rations symboliques conscientes op\u00e9r\u00e9es dans le registre de travail de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>5. Mod\u00e9lisation computationnelle et architectures \u00e0 base de r\u00e8gles de production<\/h2>\n<h3>5.1 Structure formelle des syst\u00e8mes de production<\/h3>\n<p>Pour incarner concr\u00e8tement leur th\u00e9orie du traitement de l&rsquo;information, Newell et Simon ont emprunt\u00e9 aux travaux du logicien Emil Post le formalisme informatique des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/computer-science\/production-system\">syst\u00e8mes de production<\/a>. Une architecture \u00e0 base de r\u00e8gles de production constitue un syst\u00e8me symbolique compos\u00e9 de trois organes fondamentaux en interaction perp\u00e9tuelle : une base de m\u00e9moire d\u00e9clarative ou m\u00e9moire de travail qui encapsule la configuration actuelle des faits et des buts, une m\u00e9moire \u00e0 long terme abritant la collection encyclop\u00e9dique des r\u00e8gles de comportement, et un interpr\u00e9teur logique qui r\u00e9gule l&rsquo;activation de ces r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Chaque r\u00e8gle de production se pr\u00e9sente sous une structure canonique condition-action invariable : <strong>SI<\/strong> [Conditions contextuelles <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_1, C_2, ... C_k\">$C_1, C_2, &#8230; C_k$<\/span> sont satisfaites en m\u00e9moire de travail] <strong>ALORS<\/strong> [Ex\u00e9cuter l&rsquo;action symbolique ou motrice <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>]. Le moteur du syst\u00e8me repose sur le cycle ininterrompu de Reconnaissance-Action (<em>Match-Action Cycle<\/em>). \u00c0 chaque pulsation computationnelle, l&rsquo;interpr\u00e9teur scrute l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent de la m\u00e9moire de travail pour identifier l&rsquo;ensemble des r\u00e8gles dont la partie conditionnelle s&rsquo;apparie fid\u00e8lement aux donn\u00e9es du moment.<\/p>\n<p>Lorsque la configuration environnementale satisfait les clauses de plusieurs r\u00e8gles simultan\u00e9ment, le syst\u00e8me se heurte au probl\u00e8me classique de la r\u00e9solution de conflits (<em>Conflict Resolution<\/em>). L&rsquo;architecture computationnelle doit alors faire appel \u00e0 des m\u00e9tar\u00e8gles de priorisation rigoureuses pour d\u00e9terminer quelle action doit pr\u00e9valoir dans le champ moteur :<\/p>\n<ul>\n<li>Priorit\u00e9 \u00e0 la r\u00e8gle la plus sp\u00e9cifique (celle qui mobilise le plus grand nombre de crit\u00e8res de contexte pr\u00e9cis).<\/li>\n<li>Priorit\u00e9 aux r\u00e8gles gouvernant un sous-but hi\u00e9rarchiquement dominant ou r\u00e9cemment instanci\u00e9 dans la pile d&rsquo;objectifs (principe de r\u00e9cence).<\/li>\n<li>Priorit\u00e9 aux productions associ\u00e9es \u00e0 une valeur d&rsquo;utilit\u00e9 ou \u00e0 un poids de renforcement statistique plus \u00e9lev\u00e9, h\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;apprentissages ant\u00e9rieurs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 L&rsquo;impl\u00e9mentation algorithmique de la r\u00e9solution de la Tour de Hano\u00ef<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice de force r\u00e9alis\u00e9 par Newell et Simon a consist\u00e9 \u00e0 programmer des syst\u00e8mes de production complets capables de r\u00e9soudre la Tour de Hano\u00ef non pas par une formule math\u00e9matique pr\u00e9calcul\u00e9e et aveugle, mais en reproduisant la dynamique heuristique imparfaite, h\u00e9sitante et \u00e9minemment humaine des participants exp\u00e9rimentaux. Dans ce code symbolique, les disques, les piquets, les positions relatives ainsi que l&rsquo;architecture des sous-buts sont formalis\u00e9s comme des n\u0153uds d&rsquo;un r\u00e9seau propositionnel r\u00e9sidant dans la m\u00e9moire de travail du mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Les r\u00e8gles de production impl\u00e9ment\u00e9es encapsulent les strat\u00e9gies humaines d&rsquo;analyse fins-moyens. Par exemple, une r\u00e8gle typique formalis\u00e9e dans le programme s&rsquo;\u00e9nonce ainsi :<\/p>\n<p><em>R\u00e8gle P1 : SI le but est de d\u00e9placer le disque D vers le piquet P, et que le disque D est libre, et que le piquet P est disponible (vide ou disque sommital plus grand), ALORS d\u00e9placer D vers P et marquer le but comme accompli.<\/em><\/p>\n<p><em>R\u00e8gle P2 : SI le but est de d\u00e9placer le disque D vers le piquet P, mais que le disque D&rsquo; repose sur D, ALORS suspendre le but courant, et empiler le sous-but consistant \u00e0 d\u00e9placer D&rsquo; vers le piquet tiers Q (diff\u00e9rent de la position de D et de P).<\/em><\/p>\n<p>Pour simuler la faillibilit\u00e9 des sujets r\u00e9els, Newell et Simon ont introduit des contraintes param\u00e9triques drastiques dans la m\u00e9moire de travail du syst\u00e8me artificiel : limitation stricte du nombre de jetons symboliques pouvant \u00eatre maintenus simultan\u00e9ment au-dessus d&rsquo;un seuil critique d&rsquo;activation. Si la cha\u00eene des sous-buts devient trop profonde, les r\u00e8gles situ\u00e9es \u00e0 la base de la hi\u00e9rarchie subissent une d\u00e9gradation ou s&rsquo;effacent purement et simplement, for\u00e7ant la machine \u00e0 ex\u00e9cuter des requ\u00eates de redondance, des tests perceptifs suppl\u00e9mentaires ou des mouvements erratiques en tout point conformes aux profils comportementaux observ\u00e9s chez les volontaires humains.<\/p>\n<h3>5.3 Du General Problem Solver (GPS) aux architectures globales<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration computationnelle de la Tour de Hano\u00ef s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;une ambition th\u00e9orique encore plus vaste d\u00e9velopp\u00e9e d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1950 : le programme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/8\/87\/Newell_Shaw_Simon_Report_on_a_General_Problem-Solving_Program_1959.pdf\">General Problem Solver (GPS)<\/a>, con\u00e7u par Allen Newell, J.C. Shaw et Herbert Simon. L&rsquo;audace du GPS consistait \u00e0 dissocier radicalement pour la premi\u00e8re fois les m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9raux de raisonnement et de recherche heuristique (moteur d&rsquo;inf\u00e9rence universel fond\u00e9 sur l&rsquo;analyse fins-moyens) des connaissances d\u00e9claratives sp\u00e9cifiques \u00e0 un domaine de t\u00e2che particulier (la table des connexions et des op\u00e9rateurs d&rsquo;un probl\u00e8me donn\u00e9).<\/p>\n<p>Appliqu\u00e9 \u00e0 la Tour de Hano\u00ef, le GPS n&rsquo;avait besoin que d&rsquo;une sp\u00e9cification concise des objets du domaine (disques ordonn\u00e9s, tiges r\u00e9ceptrices), d&rsquo;une m\u00e9trique rudimentaire des diff\u00e9rences d&rsquo;\u00e9tats et de la liste des contraintes de d\u00e9placement pour d\u00e9clencher de mani\u00e8re autonome la machinerie universelle de r\u00e9duction des \u00e9carts. Cette prouesse informatique a d\u00e9montr\u00e9 empiriquement la faisabilit\u00e9 de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique, en prouvant que la capacit\u00e9 de r\u00e9soudre des \u00e9nigmes complexes ne requ\u00e9rait pas une intuition biologique magique, mais pouvait \u00e9merger spontan\u00e9ment de la combinatoire de primitives logiques universelles.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont constitu\u00e9 le substrat direct sur lequel reposeront, des d\u00e9cennies plus tard, les grandes architectures cognitives unifi\u00e9es contemporaines. L&rsquo;architecture SOAR, d\u00e9velopp\u00e9e ult\u00e9rieurement par Allen Newell avec John Laird et Paul Rosenbloom, tout comme l&rsquo;architecture ACT-R (<em>Adaptive Control of Thought-Rational<\/em>) forg\u00e9e par John R. Anderson, constituent les h\u00e9riti\u00e8res directes de ces syst\u00e8mes de production initiaux. La Tour de Hano\u00ef y demeure, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;un des bancs d&rsquo;essai canoniques universels pour calibrer les modules de m\u00e9moire proc\u00e9durale, de mise \u00e0 jour des buts et de r\u00e9solution adaptative de conflits cognitifs.<\/p>\n<h2>6. Typologie des strat\u00e9gies cognitives d\u00e9ploy\u00e9es par les sujets<\/h2>\n<h3>6.1 La strat\u00e9gie perceptive et l&rsquo;heuristique d&rsquo;affordance imm\u00e9diate<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation attentive des participants confront\u00e9s pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la Tour de Hano\u00ef r\u00e9v\u00e8le une grande variabilit\u00e9 strat\u00e9gique, souvent ordonn\u00e9e selon une \u00e9chelle d\u00e9veloppementale et d&rsquo;apprentissage bien d\u00e9finie. La modalit\u00e9 la plus rudimentaire de r\u00e9solution est d\u00e9sign\u00e9e par Newell et Simon sous le terme de strat\u00e9gie perceptive ou heuristique d&rsquo;affordance imm\u00e9diate. Dans cette approche, le sujet n&rsquo;\u00e9labore aucun plan projectif pr\u00e9alable d\u00e9passant l&rsquo;horizon du coup imm\u00e9diatement cons\u00e9cutif. Son attention est enti\u00e8rement capt\u00e9e par les affordances visuelles directes offertes par la disposition physique des disques \u00e0 chaque instant.<\/p>\n<p>Le joueur novice observe les sommets des tiges et recherche l&rsquo;action la plus saillante qui lui procure l&rsquo;illusion d&rsquo;une progression, sans mesurer les cons\u00e9quences \u00e0 moyen terme. Il applique typiquement des r\u00e8gles na\u00efves telles que : \u00ab Si un disque peut \u00eatre pos\u00e9 sur la tige de destination C, le faire sans h\u00e9siter \u00bb, ou \u00ab Ne jamais laisser une tige totalement vide si un disque peut y \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 \u00bb. Cette approche opportuniste, asservie \u00e0 la topologie visuelle superficielle de la sc\u00e8ne, est extr\u00eamement \u00e9conome en ressources de m\u00e9moire de travail, car elle dispense le sujet de maintenir une pile d&rsquo;intentions complexes.<\/p>\n<p>Cependant, cette \u00e9conomie se paie au prix fort sur le plan de la performance globale. La strat\u00e9gie perceptive s&rsquo;effondre in\u00e9vitablement face aux carrefours critiques imposant des d\u00e9tours cognitifs ou la neutralisation d&rsquo;un alignement trompeur. Les sujets op\u00e9rant sous ce mode g\u00e9n\u00e8rent un nombre vertigineux de mouvements redondants, oscillent ind\u00e9finiment entre deux ou trois \u00e9tats interm\u00e9diaires \u00e9quivalents, et finissent presque syst\u00e9matiquement par se heurter \u00e0 des blocages s\u00e9v\u00e8res, qui les contraignent \u00e0 d\u00e9tricoter p\u00e9niblement leur agencement ou \u00e0 abandonner temporairement la t\u00e2che sous l&rsquo;effet de l&rsquo;incompr\u00e9hension.<\/p>\n<h3>6.2 La strat\u00e9gie r\u00e9cursive et sous-structur\u00e9e<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 diam\u00e9tral de l&rsquo;approche perceptive se d\u00e9ploie la strat\u00e9gie r\u00e9cursive, marque ind\u00e9niable d&rsquo;une mod\u00e9lisation conceptuelle avanc\u00e9e de la t\u00e2che. Cette strat\u00e9gie repose sur la compr\u00e9hension intime de l&rsquo;isomorphisme fractal du casse-t\u00eate : l&rsquo;ensemble de la pyramide de taille <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> n&rsquo;est pas appr\u00e9hend\u00e9 comme une somme de disques \u00e9pars, mais comme une structure modulaire imbriqu\u00e9e. Pour transf\u00e9rer la tour de taille <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n\">$n$<\/span> sur la cible, le sujet abstrait le probl\u00e8me en le d\u00e9composant mentalement en la translation unitaire d&rsquo;une sous-tour de dimension <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n-1\">$n-1$<\/span>, suivie de la translation du disque socle, suivie d&rsquo;une nouvelle translation de la sous-tour <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"n-1\">$n-1$<\/span>.<\/p>\n<p>Cette logique r\u00e9cursive affranchit totalement le raisonnement des pi\u00e8ges de la perception imm\u00e9diate. Le sujet n&rsquo;\u00e9value plus la valeur d&rsquo;une action en fonction de sa ressemblance superficielle avec la sc\u00e8ne finale, mais en fonction de son inscription logique dans la s\u00e9quence math\u00e9matique des sous-buts embo\u00eet\u00e9s. Cette strat\u00e9gie conf\u00e8re au joueur une fluidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution remarquable : une fois le premier sous-but amorc\u00e9, les mouvements s&rsquo;encha\u00eenent avec une r\u00e9gularit\u00e9 presque m\u00e9tronomique, sans temps de latence prolong\u00e9 devant les choix d&rsquo;apparence contre-intuitive.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, l&rsquo;accessibilit\u00e9 cognitive de cette strat\u00e9gie demeure tributaire d&rsquo;un sch\u00e9ma abstrait de la t\u00e2che difficile \u00e0 \u00e9laborer sans un apprentissage pr\u00e9alable guid\u00e9 ou des capacit\u00e9s de conceptualisation logico-math\u00e9matique \u00e9lev\u00e9es. Elle requiert la capacit\u00e9 de concevoir mentalement des objets composites (\u00ab la sous-tour \u00bb) et d&rsquo;appliquer des r\u00e8gles de permutation spatiale \u00e0 des agr\u00e9gats virtuels de pi\u00e8ces physiques, ce qui d\u00e9passe le r\u00e9pertoire cognitif spontan\u00e9 de la majorit\u00e9 des adultes non entra\u00een\u00e9s lors de leurs premiers contacts avec le probl\u00e8me.<\/p>\n<h3>6.3 La strat\u00e9gie d&rsquo;appariement d&rsquo;\u00e9tats (Pattern Matching Strategy)<\/h3>\n<p>Entre l&#8217;empirisme aveugle de la perception et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance formelle de la r\u00e9cursion abstraite s&rsquo;intercale une voie pragmatique extr\u00eamement r\u00e9pandue chez les sujets d\u00e9veloppant une expertise progressive : la strat\u00e9gie d&rsquo;appariement d&rsquo;\u00e9tats (<em>Pattern Matching Strategy<\/em>). D\u00e9crite par Herbert Simon et ses successeurs comme la composante reine de l&rsquo;expertise cognitive (analogue \u00e0 celle des ma\u00eetres aux \u00e9checs), cette modalit\u00e9 repose sur l&#8217;emmagasinement en m\u00e9moire \u00e0 long terme d&rsquo;un vaste r\u00e9pertoire de configurations locales associ\u00e9es directement \u00e0 des sous-routines motrices pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9es.<\/p>\n<p>Au lieu de recalculer \u00e0 partir de principes premiers la cha\u00eene r\u00e9cursive des sous-buts, l&rsquo;individu reconna\u00eet instantan\u00e9ment une constellation famili\u00e8re de disques et d\u00e9clenche imm\u00e9diatement la s\u00e9quence de gestes correspondante, sans d\u00e9lib\u00e9ration analytique consciente. Par exemple, la configuration canonique d&rsquo;une tour de 2 disques reposant sur une tige quelconque est imm\u00e9diatement per\u00e7ue comme un \u00ab macro-op\u00e9rateur \u00bb en 3 \u00e9tapes : \u00ab court-long-court \u00bb vers les tiges ad\u00e9quates, ex\u00e9cut\u00e9 comme une unit\u00e9 motrice indivisible.<\/p>\n<p>Cette transition de l&rsquo;analyse fins-moyens calculatoire vers l&rsquo;appariement de patrons soulage massivement la m\u00e9moire de travail du sujet. L&rsquo;effort computationnel est transf\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;appareil de raisonnement logique vers le syst\u00e8me de reconnaissance perceptive de configurations m\u00e9moris\u00e9es. Il en r\u00e9sulte une chute spectaculaire des temps de d\u00e9cision inter-mouvements et une baisse drastique du niveau de stress cognitif, ouvrant la voie \u00e0 la r\u00e9solution de tours de complexit\u00e9 sup\u00e9rieure (4 disques, 5 disques) qui saturaient auparavant totalement l&rsquo;espace de calcul conscient de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h2>7. Contraintes de la m\u00e9moire de travail et charge cognitive<\/h2>\n<h3>7.1 Le goulot d&rsquo;\u00e9tranglement de la m\u00e9moire de travail (Working Memory)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs des recherches de Newell et Simon sur la Tour de Hano\u00ef a \u00e9t\u00e9 de mettre en lumi\u00e8re la nature des limitations physiologiques et structurales qui p\u00e8sent sur l&rsquo;appareil cognitif de l&rsquo;\u00eatre humain. Au centre de ces contraintes tr\u00f4ne la m\u00e9moire de travail (telle que formalis\u00e9e ult\u00e9rieurement par Alan Baddeley et pr\u00e9figur\u00e9e par George Miller sous le concept de capacit\u00e9 d&#8217;empan \u00e0 court terme). Ce composant mn\u00e9sique agit comme un v\u00e9ritable goulot d&rsquo;\u00e9tranglement informationnel (<em>bottleneck<\/em>) qui conditionne impitoyablement la trajectoire de r\u00e9solution.<\/p>\n<p>Dans la Tour de Hano\u00ef, l&rsquo;activit\u00e9 de planification r\u00e9cursive exige de l&rsquo;op\u00e9rateur humain la simultan\u00e9it\u00e9 cognitive de deux processus hautement \u00e9nergivores :<\/p>\n<ul>\n<li>Le maintien actif et la mise \u00e0 jour constante de la hi\u00e9rarchie des intentions (la pile de sous-buts embo\u00eet\u00e9s).<\/li>\n<li>La manipulation visuo-spatiale des \u00e9tats projet\u00e9s (l&rsquo;\u00e9valuation mentale des cons\u00e9quences d&rsquo;un coup virtuel sans toucher physiquement au mat\u00e9riel).<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u00e8s lors que la profondeur de l&rsquo;arbre de recherche exc\u00e8de l&#8217;empan mn\u00e9sique disponible de l&rsquo;individu, le syst\u00e8me cognitif s&rsquo;engorge. On observe alors le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9vastateur de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive : les configurations spatiales visualis\u00e9es quelques secondes plus t\u00f4t entrent en comp\u00e9tition avec la configuration visuelle physique actuelle du plateau, g\u00e9n\u00e9rant des faux souvenirs de d\u00e9placement ou la perte totale du sous-but dominant. L&rsquo;analyse chronom\u00e9trique d\u00e9montre une corr\u00e9lation directe et statistiquement significative entre l&#8217;empan de m\u00e9moire de travail mesur\u00e9 ind\u00e9pendamment chez un participant et sa vitesse de travers\u00e9e du graphe de probl\u00e8me.<\/p>\n<h3>7.2 Complexit\u00e9 exponentielle li\u00e9e au nombre de disques (3, 4, 5 disques et au-del\u00e0)<\/h3>\n<p>L&rsquo;augmentation de la taille de la tour permet de graduer avec une pr\u00e9cision chirurgicale l&rsquo;intensit\u00e9 de la charge cognitive impos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;architecture mentale. Pour une tour \u00e0 3 disques, l&rsquo;arbre de r\u00e9solution minimale exige <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2^3 - 1 = 7\">$2^3 &#8211; 1 = 7$<\/span> \u00e9tapes, une profondeur qui demeure accessible \u00e0 un adulte ordinaire par le truchement d&rsquo;une planification \u00e0 court terme coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9composition s\u00e9quentielle simple. L&rsquo;espace global ne compte que 27 \u00e9tats discrets, autorisant une appr\u00e9hension intuitive de la trajectoire globale.<\/p>\n<p>Cependant, la transition vers 4 disques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2^4 - 1 = 15\">$2^4 &#8211; 1 = 15$<\/span> mouvements minimaux, 81 \u00e9tats globaux) et surtout vers 5 disques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2^5 - 1 = 31\">$2^5 &#8211; 1 = 31$<\/span> \u00e9tapes, 243 \u00e9tats) franchit un seuil critique de rupture cognitive chez la grande majorit\u00e9 des sujets novices. Ce saut quantitatif transforme la nature qualitative de l&rsquo;effort mental requis. La profondeur minimale de la pile de sous-buts \u00e0 maintenir pour anticiper le d\u00e9blocage du disque inf\u00e9rieur d\u00e9passe la limite structurelle des 4 \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;attention d\u00e9crits dans la litt\u00e9rature contemporaine.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette submersion de la m\u00e9moire de travail, le comportement du sujet change brutalement de paradigme. Incapable de maintenir une planification prospective exhaustive jusqu&rsquo;au bout, l&rsquo;individu renonce \u00e0 sa strat\u00e9gie globale descendante et bascule dans une recherche heuristique locale myope, fragment\u00e9e en blocs de 2 ou 3 mouvements d&rsquo;horizon pr\u00e9dictif. Les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales enregistrent une augmentation fulgurante du temps de pause pr\u00e9c\u00e9dant le tout premier d\u00e9placement physique (qui peut passer de 3 secondes pour 3 disques \u00e0 plus de 45 secondes pour 5 disques), t\u00e9moignant du blocage computationnel du syst\u00e8me face \u00e0 l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;espace combinatoire \u00e0 \u00e9laguer.<\/p>\n<h3>7.3 Techniques de d\u00e9lestage cognitif et recours \u00e0 l&rsquo;environnement<\/h3>\n<p>Confront\u00e9 \u00e0 cette saturation interne de sa m\u00e9moire, le syst\u00e8me cognitif humain d\u00e9ploie des conduites compensatoires remarquables regroup\u00e9es sous le concept de d\u00e9lestage cognitif (<em>Cognitive Offloading<\/em>). L&rsquo;individu apprend \u00e0 externaliser activement une fraction de ses op\u00e9rations computationnelles en transformant le dispositif physique exp\u00e9rimental en une extension fonctionnelle de sa propre m\u00e9moire de travail, un ph\u00e9nom\u00e8ne au c\u0153ur des th\u00e9orisations modernes de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\">cognition situ\u00e9e et distribu\u00e9e<\/a>.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9lestage se manifeste par une vari\u00e9t\u00e9 de comportements observables au cours des protocoles :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;usage syst\u00e9matique de pointages spatiaux avec l&rsquo;index, le sujet touchant successivement les tiges vides ou les disques bloquants pour guider son attention s\u00e9lective et all\u00e9ger l&rsquo;effort d&rsquo;imagerie mentale.<\/li>\n<li>La disposition d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des tiges mat\u00e9rielles comme balises de m\u00e9moire externe : le fait de poser un disque sur une tige interm\u00e9diaire n&rsquo;est plus seulement une action motrice, mais sert \u00e0 ancrer physiquement la r\u00e9solution d&rsquo;un sous-but pour lib\u00e9rer l&rsquo;esprit de l&rsquo;obligation de le retenir.<\/li>\n<li>Des mouvements pr\u00e9paratoires de pr\u00e9hension (la main h\u00e9sitant au-dessus d&rsquo;une pi\u00e8ce ou l&rsquo;effleurant sans la soulever), agissant comme des simulateurs analogiques de trajectoire r\u00e9duisant l&rsquo;incertitude d\u00e9cisionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces manifestations corporelles et mat\u00e9rielles d\u00e9montrent avec \u00e9clat que la pens\u00e9e humaine en situation de r\u00e9solution de probl\u00e8mes ne s&rsquo;enferme pas dans une tour d&rsquo;ivoire computationnelle d\u00e9sincarn\u00e9e. Lorsque les limites architecturales du cerveau biologique sont atteintes, l&rsquo;esprit s&rsquo;appuie spontan\u00e9ment sur la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&rsquo;environnement comme d&rsquo;un registre de stockage auxiliaire, illustrant une boucle dynamique permanente entre les repr\u00e9sentations symboliques internes et les affordances du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>8. Apports des mod\u00e8les de Simon et Newell \u00e0 la neuropsychologie cognitive<\/h2>\n<h3>8.1 R\u00f4le pivot du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral dans la planification<\/h3>\n<p>Si les travaux de Newell et Simon s&rsquo;inscrivaient initialement dans le giron de l&rsquo;intelligence artificielle et de la psychologie cognitive exp\u00e9rimentale, leurs conceptualisations th\u00e9oriques ont constitu\u00e9 un terreau particuli\u00e8rement f\u00e9cond pour la neuropsychologie et la neurologie clinique. L&rsquo;espace de probl\u00e8me et les cascades de sous-buts ont fourni un vocabulaire computationnel rigoureux pour d\u00e9chiffrer les fondements neuronaux des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn1584\">fonctions ex\u00e9cutives<\/a>, traditionnellement associ\u00e9es aux lobes frontaux du cerveau humain.<\/p>\n<p>Les investigations men\u00e9es en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et TEP) durant l&rsquo;ex\u00e9cution de la t\u00e2che de la Tour de Hano\u00ef ont corrobor\u00e9 la localisation anatomique des fonctions formalis\u00e9es par Newell et Simon. La g\u00e9n\u00e9ration, le maintien et la mise \u00e0 jour dynamique de la pile de sous-buts recrutent de mani\u00e8re hautement significative le r\u00e9seau fronto-pari\u00e9tal, avec une pr\u00e9dominance massive du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (CPFDL, aires de Brodmann 9 et 46) bilat\u00e9ral, du cortex cingulaire ant\u00e9rieur (d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la d\u00e9tection des conflits et \u00e0 la gestion des erreurs) et du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur (impliqu\u00e9 dans la cartographie des coordonn\u00e9es spatiales).<\/p>\n<p>L&rsquo;apport des mod\u00e8les de Simon r\u00e9side dans l&rsquo;explication pr\u00e9cise des d\u00e9ficits observ\u00e9s chez les patients souffrant de l\u00e9sions pr\u00e9frontales focales (cons\u00e9cutives \u00e0 des traumatismes cr\u00e2niens ou des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux). Ces patients r\u00e9ussissent sans peine des t\u00e2ches automatis\u00e9es simples, mais \u00e9chouent dramatiquement \u00e0 la Tour de Hano\u00ef. Leur \u00e9chec ne s&rsquo;explique pas par un d\u00e9ficit moteur ou un d\u00e9ficit mn\u00e9sique global, mais par une incapacit\u00e9 sp\u00e9cifique \u00e0 inhiber l&rsquo;attraction perceptive du but (pers\u00e9v\u00e9ration pathologique) et \u00e0 g\u00e9rer l&rsquo;architecture hi\u00e9rarchique de l&rsquo;analyse fins-moyens : incapables de supporter le co\u00fbt cognitif du d\u00e9tour ou de diff\u00e9rer l&rsquo;atteinte de l&rsquo;\u00e9tat final, ils enfreignent syst\u00e9matiquement les r\u00e8gles en superposant ill\u00e9galement des pi\u00e8ces volumineuses pour cl\u00f4turer artificiellement la t\u00e2che.<\/p>\n<h3>8.2 La d\u00e9rivation clinique : La Tour de Londres de Shallice (1982)<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact translationnel le plus retentissant des formalisations de Newell et Simon en milieu hospitalier et psychom\u00e9trique est incontestablement la cr\u00e9ation par le neuropsychologue britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article-abstract\/105\/2\/381\/315147\">Tim Shallice, en 1982<\/a>, du test de la Tour de Londres. Consciente de la complexit\u00e9 combinatoire excessive de la Tour de Hano\u00ef originale pour des patients c\u00e9r\u00e9bro-l\u00e9s\u00e9s s\u00e9v\u00e8res ou des populations p\u00e9diatriques, cette variante simplifie drastiquement le dispositif tout en pr\u00e9servant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 formelle des m\u00e9canismes sous-jacents de planification et de sous-buts.<\/p>\n<p>Dans la Tour de Londres, trois tiges de hauteurs in\u00e9gales ne peuvent accueillir respectivement qu&rsquo;un, deux ou trois jetons color\u00e9s (souvent une bille rouge, une bleue et une verte). Contrairement \u00e0 la r\u00e8gle de taille de Hano\u00ef, la contrainte repose ici sur la capacit\u00e9 volum\u00e9trique maximale d&rsquo;accueil de chaque piquet. Le participant doit reproduire une configuration cible impos\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;une configuration de d\u00e9part en un nombre pr\u00e9\u00e9tabli et minimal de mouvements (allant de 2 \u00e0 6 d\u00e9placements autoris\u00e9s).<\/p>\n<p>Ce paradigme psychom\u00e9trique, aujourd&rsquo;hui utilis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale dans les bilans diagnostiques des pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives (comme la maladie de Parkinson ou la d\u00e9mence fronto-temporale) et des troubles du neurod\u00e9veloppement (comme le TDAH), h\u00e9rite directement de la grammaire conceptuelle de <em>Human Problem Solving<\/em>. L&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e repose sur des m\u00e9triques d\u00e9riv\u00e9es des concepts newelliens : le temps de latence pr\u00e9-moteur (temps de g\u00e9n\u00e9ration de l&rsquo;espace de recherche interne), le nombre de violations des r\u00e8gles du domaine (d\u00e9faillance des filtres de l\u00e9galit\u00e9 des op\u00e9rateurs) et le temps d&rsquo;ex\u00e9cution motrice unitaire.<\/p>\n<h3>8.3 Dissociations cognitives : m\u00e9moire d\u00e9clarative versus proc\u00e9durale<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploitation exp\u00e9rimentale de la Tour de Hano\u00ef chez des populations neurologiques sp\u00e9cifiques a \u00e9galement apport\u00e9 des preuves d\u00e9cisives \u00e0 l&rsquo;une des r\u00e9volutions majeures des th\u00e9ories de la m\u00e9moire : la dissociation neurobiologique irr\u00e9futable entre la m\u00e9moire d\u00e9clarative (\u00e9pisodique et s\u00e9mantique) et la m\u00e9moire proc\u00e9durale (l&rsquo;apprentissage non conscient d&rsquo;habilet\u00e9s et de r\u00e8gles motrices).<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e d\u00e9coule d&rsquo;exp\u00e9rimentations s\u00e9minales conduites notamment avec le c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC3815049\/\">patient H.M. (Henry Molaison)<\/a>, devenu amn\u00e9sique profond et incapable d&rsquo;enregistrer le moindre souvenir conscient \u00e0 la suite d&rsquo;une r\u00e9section bilat\u00e9rale de l&rsquo;hippocampe et des structures temporales m\u00e9dianes. Soumis de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e au protocole d&rsquo;apprentissage de la Tour de Hano\u00ef sur plusieurs jours cons\u00e9cutifs, le patient H.M. affirmait \u00e0 chaque nouvelle session exp\u00e9rimentale n&rsquo;avoir jamais vu l&rsquo;appareil de sa vie et ne pas conna\u00eetre les r\u00e8gles du jeu.<\/p>\n<p>Cependant, d\u00e8s que ses mains \u00e9taient pos\u00e9es sur le plateau, sa performance motrice et strat\u00e9gique manifestait une progression spectaculaire et continue : il r\u00e9duisait son nombre de mouvements jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre le trac\u00e9 optimal minimal, sans aucune h\u00e9sitation ni erreur de parcours. Cette dissociation historique a valid\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante l&rsquo;architecture computationnelle de Newell et Simon : elle prouve que les r\u00e8gles de production proc\u00e9durales (les paires condition-action encod\u00e9es dans les circuits sous-corticaux des ganglions de la base et du striatum) peuvent s&rsquo;instancier, s&rsquo;affiner et s&rsquo;ex\u00e9cuter de mani\u00e8re enti\u00e8rement autonome, sans le concours de la m\u00e9moire d\u00e9clarative consciente d\u00e9pendante de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 hippocampique.<\/p>\n<h2>9. Rationalit\u00e9 limit\u00e9e et heuristiques de d\u00e9cision<\/h2>\n<h3>9.1 Le concept simonien de rationalit\u00e9 limit\u00e9e (Bounded Rationality)<\/h3>\n<p>La mobilisation de la Tour de Hano\u00ef comme paradigme d&rsquo;\u00e9tude ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e de l&rsquo;entreprise \u00e9pist\u00e9mologique globale qui a valu \u00e0 Herbert A. Simon le Prix de la Banque de Su\u00e8de en sciences \u00e9conomiques en m\u00e9moire d&rsquo;Alfred Nobel en 1978 : la d\u00e9molition m\u00e9thodique du postulat n\u00e9oclassique de l&rsquo;<em>Homo \u0153conomicus<\/em> et la fondation de la th\u00e9orie de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/1884852\">rationalit\u00e9 limit\u00e9e (Bounded Rationality)<\/a>. Le mod\u00e8le \u00e9conomique canonique reposait sur le postulat fictif d&rsquo;un agent rationnel dot\u00e9 d&rsquo;une fonction d&rsquo;utilit\u00e9 universelle, d&rsquo;une capacit\u00e9 de calcul illimit\u00e9e et d&rsquo;un acc\u00e8s omniscient \u00e0 l&rsquo;ensemble des branches du futur.<\/p>\n<p>En observant comment des \u00e9tudiants brillants et des professeurs d&rsquo;universit\u00e9 peinent et tr\u00e9buchent face \u00e0 un casse-t\u00eate de Hano\u00ef \u00e0 seulement 4 disques, Simon administre la preuve mat\u00e9rielle de la finitude intrins\u00e8que de l&rsquo;intelligence biologique. Le cerveau humain n&rsquo;a ni le temps, ni la bande passante mn\u00e9sique, ni la puissance computationnelle requise pour calculer l&rsquo;arbre d\u00e9cisionnel exhaustif d&rsquo;un micro-monde comportant seulement 81 \u00e9tats. Pr\u00e9tendre que ce m\u00eame agent prend des d\u00e9cisions financi\u00e8res, politiques ou manag\u00e9riales optimales dans un monde infiniment plus opaque rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion axiomatique pure.<\/p>\n<p>En lieu et place de l&rsquo;optimisation math\u00e9matique stricte, Simon substitue le concept d&rsquo;adaptation satisfaisante ou satisfaisance (<em>Satisficing<\/em>, n\u00e9ologisme combinant <em>satisfy<\/em> et <em>suffice<\/em>). Confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me, l&rsquo;esprit humain ne cherche pas le chemin math\u00e9matiquement le plus court ou le plus parfait, mais s&rsquo;arr\u00eate d\u00e8s qu&rsquo;il identifie une trajectoire jug\u00e9e suffisamment bonne au regard de ses crit\u00e8res d&rsquo;aspiration internes. La Tour de Hano\u00ef devient ainsi le mod\u00e8le r\u00e9duit universel illustrant le compromis permanent entre l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;\u00e9nergie cognitive et l&rsquo;efficacit\u00e9 pratique de l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>9.2 Comparaison entre l&rsquo;algorithme id\u00e9al et l&rsquo;heuristique humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse compar\u00e9e des trajectoires computationnelles id\u00e9ales et des traces empiriques humaines met en relief l&rsquo;opposition fondamentale entre la rigueur de l&rsquo;algorithme et la flexibilit\u00e9 fragile de l&rsquo;heuristique. L&rsquo;algorithme math\u00e9matique parfait peut adopter une m\u00e9thode de recherche exhaustive en largeur (<em>Breadth-First Search<\/em>) : il g\u00e9n\u00e8re simultan\u00e9ment tous les \u00e9tats possibles \u00e0 la profondeur 1, puis tous les \u00e9tats \u00e0 la profondeur 2, garantissant de mani\u00e8re math\u00e9matiquement absolue la d\u00e9couverte du chemin le plus court (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2^n - 1\">$2^n &#8211; 1$<\/span> mouvements).<\/p>\n<p>Pour le cerveau humain, un tel d\u00e9ploiement algorithmique est physiologiquement impossible, car il exigerait le stockage en m\u00e9moire active d&rsquo;une quantit\u00e9 exponentielle de donn\u00e9es simultan\u00e9es. L&rsquo;humain op\u00e8re donc de mani\u00e8re in\u00e9luctable par recherche heuristique en profondeur (<em>Depth-First Search<\/em>), guid\u00e9e par l&rsquo;analyse fins-moyens. Il choisit une branche, s&rsquo;y engage, et n&rsquo;explore les alternatives que s&rsquo;il se heurte \u00e0 une contradiction physique flagrante ou \u00e0 un sentiment subjectif d&rsquo;impasse cognitive.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9pendance aux heuristiques explique pourquoi les trac\u00e9s humains manifestent des d\u00e9viations syst\u00e9matiques et reproductibles par rapport \u00e0 l&rsquo;optimum th\u00e9orique. Le sujet accepte une perte partielle d&rsquo;efficacit\u00e9 (effectuant par exemple 23 mouvements l\u00e0 o\u00f9 15 suffisaient) en contrepartie d&rsquo;une \u00e9conomie drastique d&rsquo;effort d\u00e9lib\u00e9ratif. Il \u00e9lague impitoyablement d&rsquo;immenses pans de l&rsquo;espace de recherche sur la base d&rsquo;intuitions rapides ou d&rsquo;analogies visuelles de surface, transformant un probl\u00e8me combinatoire insoluble pour sa m\u00e9moire en une s\u00e9quence de choix locaux g\u00e9rables.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;\u00e9cologie de la t\u00e2che : articulation entre l&rsquo;esprit et la structure du probl\u00e8me<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9sumer l&rsquo;interaction indissociable entre les m\u00e9canismes mentaux et l&rsquo;environnement objectif, Herbert Simon a forg\u00e9 une m\u00e9taphore c\u00e9l\u00e8bre rest\u00e9e sous le nom de m\u00e9taphore des ciseaux : \u00ab La pens\u00e9e humaine est semblable \u00e0 une paire de ciseaux, dont une lame est l&rsquo;architecture cognitive interne de l&rsquo;individu et l&rsquo;autre la structure de l&rsquo;environnement de la t\u00e2che. Pour comprendre comment le tissu de la d\u00e9cision est coup\u00e9, il faut obligatoirement observer les deux lames agir conjointement \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la Tour de Hano\u00ef, cette \u00e9cologie de la t\u00e2che s&rsquo;exprime de mani\u00e8re saisissante. La trajectoire de pens\u00e9e du sujet n&rsquo;est pas pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e unilat\u00e9ralement par ses repr\u00e9sentations internes pr\u00e9existantes, pas plus qu&rsquo;elle n&rsquo;est dict\u00e9e passivement par les objets physiques du jeu. Elle \u00e9merge de la friction permanente entre les deux lames : les contraintes mat\u00e9rielles du dispositif (la non-inversion des diam\u00e8tres et l&rsquo;alignement lin\u00e9aire des piquets) agissent comme des rails structurels qui forcent la pens\u00e9e \u00e0 adopter une forme r\u00e9cursive, tandis que les limites de la m\u00e9moire de travail de l&rsquo;esprit obligent l&rsquo;environnement physique \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler des indices d&rsquo;orientation.<\/p>\n<p>Cette perspective \u00e9cologique a conduit Simon et ses collaborateurs \u00e0 explorer avec minutie l&rsquo;influence de la pr\u00e9sentation s\u00e9miotique des consignes. La moindre modification apport\u00e9e au dispositif ext\u00e9rieur \u2013 par exemple remplacer des disques en bois par des lumi\u00e8res num\u00e9riques, ou disposer les tiges en cercle plut\u00f4t qu&rsquo;en ligne droite \u2013 alt\u00e8re profond\u00e9ment l&rsquo;espace de probl\u00e8me op\u00e9ratoire forg\u00e9 par le sujet. En modifiant la disposition perceptuelle des objets, on transforme la lame externe des ciseaux, modifiant ipso facto toute la g\u00e9om\u00e9trie des d\u00e9lib\u00e9rations internes et l&rsquo;efficacit\u00e9 des heuristiques mobilis\u00e9es.<\/p>\n<h2>10. Dynamiques d&rsquo;apprentissage, chunking et transfert de comp\u00e9tences<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;acquisition de l&rsquo;expertise par la compression en blocs (Chunking)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des axes de recherche les plus f\u00e9conds inaugur\u00e9s par Newell et Simon r\u00e9side dans la mod\u00e9lisation formelle des m\u00e9canismes d&rsquo;apprentissage au fil de la r\u00e9p\u00e9tition continue de la m\u00eame t\u00e2che. Lorsque des participants r\u00e9solvent la Tour de Hano\u00ef de mani\u00e8re it\u00e9rative sur des dizaines d&rsquo;essais successifs, on observe une transformation qualitative radicale de leur architecture de traitement de l&rsquo;information, caract\u00e9ris\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental de compression en blocs (ou <em>Chunking<\/em>).<\/p>\n<p>Le <em>chunking<\/em> d\u00e9signe le m\u00e9canisme cognitif par lequel une s\u00e9rie s\u00e9quentielle d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments ou de micro-op\u00e9rations initialement isol\u00e9es et trait\u00e9es pas \u00e0 pas en m\u00e9moire de travail se regroupent progressivement pour former une unit\u00e9 symbolique int\u00e9gr\u00e9e unique (un <em>chunk<\/em> ou macro-op\u00e9rateur). Dans le cadre de la th\u00e9orie des syst\u00e8mes de production, Newell formalise cette transition sous le concept de composition de r\u00e8gles : deux r\u00e8gles de production qui s&rsquo;ex\u00e9cutaient historiquement l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre se fusionnent structurellement au fil des renforcements pour ne former qu&rsquo;une seule super-r\u00e8gle unitaire :<\/p>\n<p><em>SI [Configuration de la sous-tour 2 sur Tige A] ALORS [Ex\u00e9cuter directement la macro-s\u00e9quence A->B, A->C, B->C en une pulsation motrice continue].<\/em><\/p>\n<p>Ce processus de composition lib\u00e8re de fa\u00e7on spectaculaire les ressources attentionnelles de la m\u00e9moire de travail. L&rsquo;individu n&rsquo;a plus besoin de r\u00e9\u00e9valuer la l\u00e9galit\u00e9 de chaque geste interm\u00e9diaire, ni de maintenir des sous-buts distincts pour chaque \u00e9tape de la sous-tour. Ce qui exigeait autrefois une d\u00e9lib\u00e9ration consciente \u00e9puisante devient une sous-routine automatis\u00e9e d&rsquo;allure motrice, transformant le joueur h\u00e9sitant des premiers essais en un expert dont les doigts manipulent les disques avec la c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 m\u00e9canique d&rsquo;un programme compil\u00e9.<\/p>\n<h3>10.2 Isomorphisme de probl\u00e8me et r\u00e9sistance au transfert analogique<\/h3>\n<p>La puissance du formalisme de l&rsquo;espace de probl\u00e8me a permis \u00e0 John R. Hayes et Herbert A. Simon d&rsquo;explorer, dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles retentissants publi\u00e9s dans les ann\u00e9es 1970, une \u00e9nigme centrale de la psychologie de l&rsquo;apprentissage : pourquoi l&rsquo;\u00eatre humain \u00e9prouve-t-il une difficult\u00e9 structurelle si aigu\u00eb \u00e0 transf\u00e9rer une strat\u00e9gie ma\u00eetris\u00e9e dans une t\u00e2che vers un probl\u00e8me nouveau mais strictement identique sur le plan logique ? C&rsquo;est la probl\u00e9matique classique de l&rsquo;isomorphisme de probl\u00e8me (<em>Problem Isomorphs<\/em>).<\/p>\n<p>Hayes et Simon ont ainsi con\u00e7u des \u00e9nigmes narratives textuelles \u2013 comme le c\u00e9l\u00e8bre probl\u00e8me des monstres et des globes (<em>The Monster Problem<\/em>) \u2013 dont le graphe topologique des \u00e9tats, les op\u00e9rateurs autoris\u00e9s et les contraintes hi\u00e9rarchiques sont rigoureusement et math\u00e9matiquement identiques point par point \u00e0 la Tour de Hano\u00ef, bien que l&rsquo;habillage s\u00e9mantique de surface soit radicalement d\u00e9guis\u00e9 (des monstres de diff\u00e9rentes tailles doivent se transf\u00e9rer des globes de diff\u00e9rentes dimensions selon des r\u00e8gles coutumi\u00e8res \u00e9tranges). Les r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux ont stup\u00e9fi\u00e9 la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<ul>\n<li>Les sujets ayant parfaitement ma\u00eetris\u00e9 la Tour de Hano\u00ef physique \u00e9chouent massivement \u00e0 r\u00e9soudre le probl\u00e8me isomorphe des monstres, s&rsquo;enfermant dans les m\u00eames erreurs que des novices absolus.<\/li>\n<li>Le temps de r\u00e9solution peut \u00eatre multipli\u00e9 par un facteur de trois \u00e0 cinq simplement en modifiant la formulation verbale des r\u00e8gles, sans toucher \u00e0 la structure formelle du graphe.<\/li>\n<li>La prise de conscience spontan\u00e9e de l&rsquo;analogie logique entre les deux univers de t\u00e2che est exceptionnellement rare en l&rsquo;absence d&rsquo;indices explicites fournis par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces observations ont mis en \u00e9vidence le poids \u00e9crasant de la repr\u00e9sentation s\u00e9mantique initiale. L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;extrait pas spontan\u00e9ment les propri\u00e9t\u00e9s topologiques pures d&rsquo;un espace de probl\u00e8me sous forme de graphes abstraits d\u00e9sincarn\u00e9s ; son raisonnement demeure prisonnier des repr\u00e9sentations de surface et des mod\u00e8les mentaux induits par la texture linguistique des consignes. Le transfert analogique n&rsquo;intervient que si l&rsquo;individu a d\u00e9velopp\u00e9 un niveau d&rsquo;abstraction m\u00e9tacognitif tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, lui permettant de d\u00e9coupler la structure logique sous-jacente des objets mat\u00e9riels ou narratifs contingents qui la masquent.<\/p>\n<h3>10.3 R\u00f4le de la m\u00e9tacognition et du contr\u00f4le ex\u00e9cutif sup\u00e9rieur<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de l&rsquo;encha\u00eenement automatique des r\u00e8gles de production, la performance des sujets confront\u00e9s aux configurations les plus ardues de la Tour de Hano\u00ef est sous-tendue par des processus de niveau sup\u00e9rieur regroup\u00e9s sous la banni\u00e8re de la m\u00e9tacognition et de la supervision ex\u00e9cutive. R\u00e9soudre un probl\u00e8me ne consiste pas seulement \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des mouvements, mais \u00e0 surveiller en temps r\u00e9el la pertinence de sa propre activit\u00e9 de recherche et \u00e0 \u00e9valuer la probabilit\u00e9 de succ\u00e8s des branches engag\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9tasurveillance s&rsquo;exprime de mani\u00e8re \u00e9clatante lors de la d\u00e9tection active des impasses d\u00e9cisionnelles (<em>Deadlocks<\/em>). Un joueur dot\u00e9 d&rsquo;une supervision m\u00e9tacognitive efficiente identifie rapidement les indices pr\u00e9curseurs d&rsquo;un cycle vicieux (le retour r\u00e9p\u00e9t\u00e9 vers un \u00e9tat d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9 trois coups plus t\u00f4t). D\u00e8s que ce signal d&rsquo;alarme interne est valid\u00e9, le syst\u00e8me ex\u00e9cutif d\u00e9clenche une commande d&rsquo;auto-interruption imp\u00e9rative : il bloque la r\u00e9ponse motrice spontan\u00e9e, purge la pile de sous-buts devenue toxique, et force l&rsquo;appareil attentionnel \u00e0 effectuer un d\u00e9crochage strat\u00e9gique global pour r\u00e9\u00e9valuer le probl\u00e8me \u00e0 partir d&rsquo;un niveau d&rsquo;abstraction sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes empiriques montrent une dispersion interindividuelle majeure sur ce registre. Les sujets les moins performants persistent obstin\u00e9ment dans l&rsquo;application aveugle de leurs heuristiques d\u00e9faillantes, insensibles aux signaux d&rsquo;erreur d\u00e9livr\u00e9s par l&rsquo;environnement. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;entra\u00eenement guid\u00e9 \u00e0 l&rsquo;auto-questionnement m\u00e9tacognitif (consistant par exemple \u00e0 s&rsquo;interroger explicitement : \u00ab Pourquoi est-ce que je d\u00e9place cette pi\u00e8ce ? \u00bb, \u00ab Quel est mon but pour les trois coups \u00e0 venir ? \u00bb) am\u00e9liore de mani\u00e8re spectaculaire la flexibilit\u00e9 adaptative des participants, r\u00e9duisant significativement la fr\u00e9quence des pers\u00e9v\u00e9rations et le nombre global de mouvements requis pour clore la t\u00e2che.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats critiques et r\u00e9\u00e9valuations contemporaines<\/h2>\n<h3>11.1 Critiques computationnelles et \u00e9mergence du connexionnisme<\/h3>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 1980, le paradigme symbolique classique, dont Newell et Simon \u00e9taient les h\u00e9rauts incontest\u00e9s (fond\u00e9 sur l&rsquo;hypoth\u00e8se des syst\u00e8mes de symboles physiques, <em>Physical Symbol Systems Hypothesis<\/em>), s&rsquo;est trouv\u00e9 vigoureusement contest\u00e9 par la r\u00e9surgence fulgurante de l&rsquo;approche <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/connectionism\/\">connexionniste<\/a> et des mod\u00e8les de traitement distribu\u00e9 en parall\u00e8le (PDP, impuls\u00e9s notamment par David Rumelhart et James McClelland). Les tenants des r\u00e9seaux neuronaux artificiels ont reproch\u00e9 au mod\u00e8le de Hano\u00ef de Simon sa rigidit\u00e9 syntaxique, son artificialit\u00e9 s\u00e9quentielle et son incapacit\u00e9 \u00e0 mod\u00e9liser la d\u00e9gradation gracieuse des performances typique des cerveaux biologiques.<\/p>\n<p>Dans un r\u00e9seau connexionniste distribu\u00e9, il n&rsquo;existe pas de r\u00e8gles SI-ALORS explicites, ni de pile de sous-buts stock\u00e9e dans des cases de m\u00e9moire physique discr\u00e8tes, ni de symboles formels manipul\u00e9s par un interpr\u00e9teur centralis\u00e9. La r\u00e9solution de probl\u00e8mes \u00e9merge de la dynamique globale d&rsquo;un paysage \u00e9nerg\u00e9tique au sein duquel l&rsquo;\u00e9tat de chaque neurone artificiel s&rsquo;ajuste par propagation de potentiels d&rsquo;activation synaptiques. Cependant, cette approche sous-symbolique a elle-m\u00eame tr\u00e9buch\u00e9 sur la r\u00e9solution de la Tour de Hano\u00ef : les r\u00e9seaux connexionnistes purs peinent structurellement \u00e0 ex\u00e9cuter des calculs r\u00e9cursifs stricts et \u00e0 garantir le respect absolu de r\u00e8gles logiques rigides sans violer l&rsquo;interdiction de superposition.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique historique a conduit la science contemporaine \u00e0 d\u00e9passer cette opposition binaire st\u00e9rile au profit de mod\u00e8les computationnels hybrides neuro-symboliques. Ces architectures contemporaines tentent d&rsquo;associer la puissance de reconnaissance perceptive et la plasticit\u00e9 d&rsquo;apprentissage des r\u00e9seaux de neurones profonds (qui mod\u00e9lisent la perception visuelle des tiges et l&rsquo;acquisition des patrons d&rsquo;affordance) \u00e0 la rigueur d&rsquo;un moteur symbolique sous-jacent h\u00e9rit\u00e9 de Newell et Simon, seul capable de g\u00e9rer avec une fiabilit\u00e9 math\u00e9matique absolue la d\u00e9composition hi\u00e9rarchique en sous-buts logiques indispensables \u00e0 la compl\u00e9tion de la t\u00e2che.<\/p>\n<h3>11.2 La contestation par les approches de l&rsquo;action incarn\u00e9e et situ\u00e9e<\/h3>\n<p>Une seconde salve critique, d&rsquo;une radicalit\u00e9 philosophique encore plus profonde, a frapp\u00e9 le mod\u00e8le de Newell et Simon \u00e0 partir des courants de la cognition incarn\u00e9e (<em>Embodied Cognition<\/em>) et de l&rsquo;action situ\u00e9e, incarn\u00e9s par des penseurs tels que Francisco Varela, Rodney Brooks ou Andy Clark. Le c\u0153ur de leur grief r\u00e9side dans la d\u00e9nonciation d&rsquo;une conception d\u00e9sincarn\u00e9e de l&rsquo;intelligence, r\u00e9duisant la pens\u00e9e \u00e0 une manipulation intramentale de symboles abstraits d\u00e9tach\u00e9e du corps et de son ancrage sensorimoteur imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Selon les th\u00e9oriciens de la cognition incarn\u00e9e, Newell et Simon ont commis l&rsquo;erreur de postuler que le sujet construit d&rsquo;abord un mod\u00e8le interne complet et d\u00e9sincarn\u00e9 de l&rsquo;espace de probl\u00e8me, calcule une trajectoire logique dans le secret de son processeur mental, puis transmet de simples ordres moteurs ex\u00e9cutifs \u00e0 ses mains. Ces critiques soutiennent, donn\u00e9es biom\u00e9caniques et eye-tracking \u00e0 l&rsquo;appui, que la planification n&rsquo;est pas ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;action physique mais co-constitutive de celle-ci. Le regard, la posture, les micro-mouvements des doigts et la manipulation tactile du bois participent activement et directement \u00e0 la r\u00e9solution du probl\u00e8me sans passer par une repr\u00e9sentation propositionnelle explicite.<\/p>\n<p>Cette contestation a permis de r\u00e9\u00e9valuer le r\u00f4le \u00e9pist\u00e9mologique des artefacts mat\u00e9riels. La Tour de Hano\u00ef n&rsquo;est plus seulement consid\u00e9r\u00e9e comme un support neutre destin\u00e9 \u00e0 tester un logiciel mental pr\u00e9existant, mais comme un partenaire au sein d&rsquo;un syst\u00e8me cognitif coupl\u00e9 individu-environnement. Si les mod\u00e8les formels de Simon conservent toute leur validit\u00e9 pour d\u00e9crire l&rsquo;architecture computationnelle de haut niveau, ils sont aujourd&rsquo;hui compl\u00e9t\u00e9s par des analyses fines de la dynamique motrice montrant comment la mat\u00e9rialit\u00e9 concr\u00e8te du monde all\u00e8ge, oriente et parfois supplante les op\u00e9rations symboliques de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>11.3 Validit\u00e9 \u00e9cologique et limites des probl\u00e8mes formels ferm\u00e9s<\/h3>\n<p>Enfin, une objection r\u00e9currente adress\u00e9e aux \u00e9tudes cognitives fond\u00e9es sur la Tour de Hano\u00ef concerne la question br\u00fblante de la validit\u00e9 \u00e9cologique. En focalisant l&rsquo;essentiel de leur monumental trait\u00e9 <em>Human Problem Solving<\/em> sur des t\u00e2ches aussi formalis\u00e9es et confin\u00e9es que Hano\u00ef, les \u00e9checs ou la cryptarithm\u00e9tique, Newell et Simon n&rsquo;ont-ils pas r\u00e9duit la rationalit\u00e9 humaine \u00e0 une caricature de laboratoire sans rapport avec la vie r\u00e9elle ?<\/p>\n<p>Les critiques font valoir que les d\u00e9fis authentiques auxquels l&rsquo;\u00eatre humain fait face quotidiennement dans son existence personnelle, professionnelle, politique ou scientifique constituent des probl\u00e8mes mal d\u00e9finis (<em>Ill-Structured Problems<\/em>). Dans le monde r\u00e9el :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat initial est souvent ambigu et satur\u00e9 d&rsquo;informations bruit\u00e9es ou incompl\u00e8tes.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat but n&rsquo;est pas sp\u00e9cifi\u00e9 avec clart\u00e9 (que signifie \u00ab r\u00e9ussir sa vie \u00bb ou \u00ab concevoir une architecture durable \u00bb ?).<\/li>\n<li>Les op\u00e9rateurs l\u00e9gaux ne sont pas r\u00e9pertori\u00e9s dans une consigne invariable, mais doivent \u00eatre invent\u00e9s ou n\u00e9goci\u00e9s.<\/li>\n<li>Les dimensions affectives, \u00e9motionnelles, motivationnelles et sociales jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant dans la prise de d\u00e9cision, alors qu&rsquo;elles sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e9vacu\u00e9es du formalisme axiomatique de Newell et Simon.<\/li>\n<\/ul>\n<p>N\u00e9anmoins, les d\u00e9fenseurs de l&rsquo;h\u00e9ritage de Carnegie Mellon soutiennent \u00e0 juste titre que cette simplification m\u00e9thodologique \u00e9tait la condition sine qua non de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une science rigoureuse de la pens\u00e9e. De la m\u00eame fa\u00e7on que les d\u00e9buts de la g\u00e9n\u00e9tique moderne ont exig\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude minutieuse de la drosophile ou que la physique galil\u00e9enne a requis l&rsquo;abstraction du plan inclin\u00e9 sans frottement, la psychologie cognitive avait imp\u00e9rativement besoin d&rsquo;un micro-monde clos, transparent et d\u00e9terministe pour forger ses premiers concepts op\u00e9ratoires. La Tour de Hano\u00ef n&rsquo;avait pas vocation \u00e0 r\u00e9sumer la condition humaine dans toute son exub\u00e9rance, mais \u00e0 constituer le mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9tude exp\u00e9rimental \u00e9pur\u00e9 sans lequel la m\u00e9canique de nos d\u00e9lib\u00e9rations internes serait demeur\u00e9e \u00e0 jamais imp\u00e9n\u00e9trable.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Newell et Simon dans les sciences cognitives modernes<\/h2>\n<h3>12.1 Consolidation du paradigme symbolique en psychologie cognitive<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des r\u00e9\u00e9valuations critiques inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution de toute discipline scientifique, l&rsquo;h\u00e9ritage th\u00e9orique l\u00e9gu\u00e9 par Allen Newell et Herbert Simon \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude de la Tour de Hano\u00ef demeure d&rsquo;une monumentalit\u00e9 incontournable. En d\u00e9montrant que la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me complexe par un \u00eatre humain pouvait \u00eatre d\u00e9compos\u00e9e sans reste mystique en un ensemble ordonn\u00e9 d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;information, d&rsquo;op\u00e9rateurs de transformation, d&rsquo;heuristiques de r\u00e9duction d&rsquo;\u00e9cart et de sous-buts hi\u00e9rarchis\u00e9s, ils ont consolid\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9finitive le statut scientifique de la psychologie cognitive contemporaine.<\/p>\n<p>La notion fondamentale d&rsquo;espace de probl\u00e8me (<em>Problem Space<\/em>) s&rsquo;est impos\u00e9e comme un outil th\u00e9orique universel, transcendant les fronti\u00e8res initiales du laboratoire pour irriguer des champs disciplinaires extr\u00eamement vari\u00e9s. De l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique \u00e0 la didactique des sciences math\u00e9matiques et physiques, la mod\u00e9lisation de l&rsquo;apprenant en tant que navigateur heuristique au sein d&rsquo;un graphe d&rsquo;\u00e9tats guide aujourd&rsquo;hui la conception des tuteurs intelligents et des syst\u00e8mes d&rsquo;apprentissage adaptatif informatis\u00e9s. Les concepts d&rsquo;analyse fins-moyens et de d\u00e9composition de t\u00e2ches constituent d\u00e9sormais des axiomes m\u00e9thodologiques standardis\u00e9s dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;activit\u00e9 humaine au travail et l&rsquo;ergonomie cognitive des interfaces logicielles.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Newell et Simon ont introduit des standards m\u00e9thodologiques d&rsquo;une rigueur absolue qui ont transform\u00e9 \u00e0 jamais la pratique de la recherche psychologique. L&rsquo;obligation de formaliser les hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques sous la forme d&rsquo;algorithmes informatiques v\u00e9rifiables et d&rsquo;arrimer les traces verbales continues (protocoles \u00e0 voix haute) aux comportements physiques objectifs a sonn\u00e9 le glas des explications purement discursives ou m\u00e9taphoriques de l&rsquo;esprit, \u00e9tablissant un pont indestructible entre la science de l&rsquo;esprit et la rigueur formelle des sciences de l&rsquo;ing\u00e9nieur.<\/p>\n<h3>12.2 Post\u00e9rit\u00e9 dans les architectures cognitives unifi\u00e9es (SOAR et ACT-R)<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition ultime d&rsquo;Allen Newell, \u00e9nonc\u00e9e de mani\u00e8re magistrale dans son ouvrage testamentaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016\">Unified Theories of Cognition (1990)<\/a>, \u00e9tait de f\u00e9d\u00e9rer l&rsquo;ensemble des d\u00e9couvertes disparates de la psychologie au sein d&rsquo;une architecture cognitive unique, capable de percevoir, d&rsquo;apprendre, de m\u00e9moriser, de planifier et d&rsquo;agir \u00e0 travers un seul et m\u00eame moteur computationnel. Cette vision s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9e historiquement \u00e0 travers le d\u00e9veloppement continu de l&rsquo;architecture cognitive <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/soar.eecs.umich.edu\/\">SOAR<\/a>, au sein de laquelle la r\u00e9solution de la Tour de Hano\u00ef a jou\u00e9 le r\u00f4le d&rsquo;\u00e9talon structurel.<\/p>\n<p>Dans SOAR, toute activit\u00e9 cognitive est formalis\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment comme une s\u00e9lection et une application d&rsquo;op\u00e9rateurs au sein d&rsquo;un espace de probl\u00e8me. Lorsque le syst\u00e8me se heurte \u00e0 une impasse (absence de r\u00e8gle directement applicable ou ind\u00e9cision entre plusieurs choix), l&rsquo;architecture instancie automatiquement un sous-\u00e9tat de r\u00e9solution (<em>Subgoaling<\/em> universel) pour r\u00e9soudre l&rsquo;impasse, traduisant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;une machine cognitive unifi\u00e9e l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;analyse fins-moyens observ\u00e9e chez les sujets humains dans les ann\u00e9es 1960. Une fois l&rsquo;impasse lev\u00e9e, le syst\u00e8me compile la trajectoire r\u00e9solutive via un m\u00e9canisme de <em>Chunking<\/em> automatique, augmentant de mani\u00e8re permanente son r\u00e9pertoire d&rsquo;expertise.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;architecture <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"http:\/\/act-r.psy.cmu.edu\/\">ACT-R de John R. Anderson<\/a> int\u00e8gre de fa\u00e7on organique les enseignements des travaux de Newell et Simon en combinant une m\u00e9moire d\u00e9clarative bas\u00e9e sur des repr\u00e9sentations en morceaux informationnels et une m\u00e9moire proc\u00e9durale r\u00e9gie par des r\u00e8gles de production comp\u00e9titives pond\u00e9r\u00e9es math\u00e9matiquement par leur utilit\u00e9 probabiliste. Dans l&rsquo;un comme dans l&rsquo;autre de ces g\u00e9ants de l&rsquo;intelligence computationnelle moderne, la Tour de Hano\u00ef continue de servir de banc d&rsquo;essai standardis\u00e9 pour calibrer la validit\u00e9 psychologique des mod\u00e8les par rapport aux donn\u00e9es comportementales et neurobiologiques humaines.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;une r\u00e9volution scientifique<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse approfondie, il appara\u00eet avec \u00e9clat que les \u00e9tudes cognitives de la Tour de Hano\u00ef conduites par Allen Newell et Herbert Simon incarnent l&rsquo;une des pages les plus glorieuses de la r\u00e9volution cognitiviste du XXe si\u00e8cle. En s&#8217;emparant d&rsquo;un casse-t\u00eate aux apparences de jeu d&rsquo;enfant, ces deux g\u00e9ants de la pens\u00e9e ont accompli ce que beaucoup croyaient impossible : diss\u00e9quer, mesurer et formaliser avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique la m\u00e9canique intime de l&rsquo;intelligence et de la d\u00e9lib\u00e9ration humaine.<\/p>\n<p>Leur \u0153uvre a dissip\u00e9 le voile de mysticisme romantique qui entourait traditionnellement les notions d&rsquo;intuition, de discernement ou de g\u00e9nie r\u00e9solutif. Loin de renvoyer \u00e0 une \u00e9tincelle spirituelle ineffable, la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre un probl\u00e8me r\u00e9calcitrant s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00eatre le produit ordonn\u00e9 d&rsquo;op\u00e9rations d&rsquo;encodage s\u00e9lectif, de comparaison m\u00e9thodique d&rsquo;\u00e9carts structurels, de hi\u00e9rarchisation d&rsquo;objectifs interm\u00e9diaires et de r\u00e9duction progressive d&rsquo;incertitude dans un r\u00e9seau d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;information. En r\u00e9v\u00e9lant que la rationalit\u00e9 humaine est \u00e0 la fois magnifiquement ing\u00e9nieuse dans ses heuristiques et fondamentalement contrainte par la finitude de son architecture biologique, Newell et Simon ont offert \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 un miroir d&rsquo;une lucidit\u00e9 scientifique in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine explore les fronti\u00e8res vertigineuses des mod\u00e8les d&rsquo;apprentissage profond et de l&rsquo;int\u00e9gration neuro-symbolique, les axiomes forg\u00e9s \u00e0 Carnegie Mellon autour de la Tour de Hano\u00ef demeurent un phare conceptuel inalt\u00e9rable. Ils nous rappellent que pour doter une machine de raison ou pour comprendre l&rsquo;esprit qui l&rsquo;a cr\u00e9\u00e9e, il n&rsquo;est d&rsquo;autre voie que d&rsquo;explorer sans rel\u00e2che l&rsquo;espace infini qui s\u00e9pare les questions que nous posons des moyens logiques que nous mobilisons pour y r\u00e9pondre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Anderson, J. R. (1993). <em>Rules of the Mind<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Anderson, J. R., Bothell, D., Byrne, M. D., Douglass, S., Lebiere, C., &amp; Qin, Y. (2004). An integrated theory of the mind. <em>Psychological Review<\/em>, 111(4), 1036\u20131060. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.111.4.1036\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.111.4.1036<\/a><\/p>\n<p>Baddeley, A. (2000). The episodic buffer: A new component of working memory? <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 4(11), 417\u2013423. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(00)01538-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(00)01538-2<\/a><\/p>\n<p>Ericsson, K. A., &amp; Simon, H. A. (1980). Verbal reports as data. <em>Psychological Review<\/em>, 87(3), 215\u2013251. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.87.3.215\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.87.3.215<\/a><\/p>\n<p>Ericsson, K. A., &amp; Simon, H. A. (1984). <em>Protocol Analysis: Verbal Reports as Data<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262550239\/protocol-analysis\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262550239\/protocol-analysis\/<\/a><\/p>\n<p>Hayes, J. R., &amp; Simon, H. A. (1974). Understanding written problem instructions. In L. W. Gregg (Ed.), <em>Knowledge and Cognition<\/em> (pp. 167\u2013200). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Hayes, J. R., &amp; Simon, H. A. (1977). Psychological differences among problem isomorphs. In N. J. Castellan, D. B. Pisoni, &amp; G. R. Potts (Eds.), <em>Cognitive Theory<\/em> (Vol. 2, pp. 21\u201341). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Laird, J. E. (2012). <em>The Soar Cognitive Architecture<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/9780262122962.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/9780262122962.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Miller, G. A. (1956). The magical number seven, plus or minus two: Some limits on our capacity for processing information. <em>Psychological Review<\/em>, 63(2), 81\u201397. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043158\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0043158<\/a><\/p>\n<p>Newell, A. (1990). <em>Unified Theories of Cognition<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674921016<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., Shaw, J. C., &amp; Simon, H. A. (1958). Elements of a theory of human problem solving. <em>Psychological Review<\/em>, 65(3), 151\u2013166. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0048495\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0048495<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., Shaw, J. C., &amp; Simon, H. A. (1959). <em>Report on a general problem-solving program<\/em>. Proceedings of the International Conference on Information Processing, UNESCO, Paris, 256\u2013264.<\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1972). <em>Human Problem Solving<\/em>. Prentice-Hall. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/humanproblemsolv0000newe\">https:\/\/archive.org\/details\/humanproblemsolv0000newe<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1976). Computer science as empirical inquiry: Symbols and search. <em>Communications of the ACM<\/em>, 19(3), 113\u2013126. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022\">https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022<\/a><\/p>\n<p>Shallice, T. (1982). Specific impairments of planning. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. B, Biological Sciences<\/em>, 298(1089), 199\u2013209. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1982.0082\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1982.0082<\/a><\/p>\n<p>Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. <em>The Quarterly Journal of Economics<\/em>, 69(1), 99\u2013118. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1884852\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1884852<\/a><\/p>\n<p>Simon, H. A. (1975). The functional equivalence of problem solving skills. <em>Cognitive Psychology<\/em>, 7(2), 268\u2013288. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(75)90012-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(75)90012-2<\/a><\/p>\n<p>Simon, H. A. (1996). <em>The Sciences of the Artificial<\/em> (3rd ed.). MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262691918\/the-sciences-of-the-artificial\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262691918\/the-sciences-of-the-artificial\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique d\u00e9taill\u00e9e des \u00e9tudes cognitives de la tour de Hano\u00ef men\u00e9es par Allen Newell et Herbert Simon sur la r\u00e9solution de probl\u00e8mes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[4209,647],"tags":[4687,4512,93,2110,4686],"class_list":["post-2625","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-histoire-des-sciences-cognitives","category-psychologie-cognitive","tag-allen-newell","tag-herbert-simon","tag-psychologie-cognitive","tag-resolution-de-problemes","tag-tour-de-hanoi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2625","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2625"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2625\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2625"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2625"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2625"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}