{"id":2139,"date":"2026-09-06T15:35:43","date_gmt":"2026-09-06T15:35:43","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/experiments\/kosslyn-theorie-double-codage-experiences-paivio-image\/"},"modified":"2026-09-06T15:35:43","modified_gmt":"2026-09-06T15:35:43","slug":"kosslyn-theorie-double-codage-experiences-paivio-image","status":"publish","type":"psych_experiment","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_experiment=kosslyn-theorie-double-codage-experiences-paivio-image","title":{"rendered":"Kosslyn Les Exp\u00e9riences de la Th\u00e9orie du Double Codage &#8211; Allan Paivio L&rsquo;Image"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des architectures internes de l&rsquo;esprit humain a longtemps oscill\u00e9 entre le primat accord\u00e9 au verbe et la pr\u00e9gnance ph\u00e9nom\u00e9nologique de la vision. Au c\u0153ur des sciences cognitives modernes, la question de la nature du format repr\u00e9sentationnel constitue l&rsquo;une des controverses les plus f\u00e9condes du XXe si\u00e8cle. Comment l&rsquo;esprit encode-t-il, conserve-t-il et manipule-t-il le r\u00e9el ? L&rsquo;intelligence se r\u00e9duit-elle \u00e0 une manipulation formelle de symboles abstraits et amodaux s&rsquo;apparentant \u00e0 un langage logique, ou mobilise-t-elle des simulations analogiques pr\u00e9servant la structure m\u00e9trique et perceptive du monde physique ? Cette interrogation a trouv\u00e9 ses formulations th\u00e9oriques et exp\u00e9rimentales les plus abouties dans les travaux crois\u00e9s de deux figures majeures de la psychologie cognitive : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/psychology\/dual-coding-theory\">Allan Paivio<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/kosslynlab.fas.harvard.edu\/\">Stephen Kosslyn<\/a>.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Allan Paivio a pos\u00e9 les fondations de la <strong>th\u00e9orie du double codage<\/strong> (<em>Dual Coding Theory<\/em>, ou DCT), proposant une partition structurelle et fonctionnelle de la m\u00e9moire humaine en deux sous-syst\u00e8mes ind\u00e9pendants mais interconnect\u00e9s : l&rsquo;un verbal, r\u00e9gi par les <em>logogens<\/em>, et l&rsquo;autre non verbal, articul\u00e9 autour des <em>imagens<\/em>. En explorant la puissance mn\u00e9sique de l&rsquo;image (\u00ab The Picture \u00bb) et le c\u00e9l\u00e8bre effet de sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;image (<em>Picture Superiority Effect<\/em>), Paivio a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;est pas une machine textuelle unifi\u00e9e, mais un syst\u00e8me hybride tirant son efficacit\u00e9 de la redondance figurative. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, Stephen Kosslyn a transform\u00e9 cette intuition structurale en une th\u00e9orie computationnelle et dynamique de l&rsquo;<strong>imagerie mentale visuelle<\/strong>, introduisant des paradigmes chronom\u00e9triques rigoureux \u2014 au premier rang desquels le balayage mental (<em>mental scanning<\/em>) \u2014 pour prouver que les repr\u00e9sentations visuelles poss\u00e8dent des propri\u00e9t\u00e9s spatiales intrins\u00e8ques, quasi-picturales, ancr\u00e9es dans la topographie neuronale du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Ce trait\u00e9 se propose d&rsquo;analyser l&rsquo;\u00e9dification de ces deux paradigmes fondamentaux, d&rsquo;en diss\u00e9quer les protocoles exp\u00e9rimentaux, d&rsquo;\u00e9valuer le grand d\u00e9bat th\u00e9orique qui les a oppos\u00e9s aux tenants du r\u00e9ductionnisme propositionnel, et d&rsquo;examiner leur r\u00e9sonance contemporaine au sein des neurosciences cognitives, de la p\u00e9dagogie multim\u00e9dia et de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative.<\/p>\n<h2>1. Fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e9mergence de la cognition visuelle<\/h2>\n<h3>1.1 La rupture avec le b\u00e9haviorisme et la r\u00e9habilitation de l&rsquo;image mentale<\/h3>\n<p>Le statut \u00e9pist\u00e9mologique des repr\u00e9sentations internes a connu une \u00e9clipse majeure durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle sous l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du b\u00e9haviorisme radical. Pour des th\u00e9oriciens comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">John B. Watson<\/a> et plus tard B.F. Skinner, l&rsquo;esprit humain \u00e9tait assimil\u00e9 \u00e0 une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb dont l&rsquo;exploration introspective relevait du non-sens scientifique. Watson proclamait explicitement que la pens\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un discours sub-vocal, r\u00e9duisant toute activit\u00e9 cognitive \u00e0 des micromouvements musculaires du larynx. Dans ce paradigme stimulus-r\u00e9ponse (S-R), l&rsquo;image mentale \u00e9tait rel\u00e9gu\u00e9e au rang d&rsquo;illusion subjective, d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne mystique d\u00e9pourvu de toute efficacit\u00e9 causale et impropre \u00e0 la v\u00e9rification empirique intersubjective.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution cognitive des ann\u00e9es 1950 et 1960, catalys\u00e9e par la th\u00e9orie de la communication de Claude Shannon, la linguistique g\u00e9n\u00e9rative de Noam Chomsky et la publication de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal d&rsquo;Ulric Neisser, <em>Cognitive Psychology<\/em> (1967), a bris\u00e9 ce carcan positiviste. Il devenait imp\u00e9ratif de postuler des structures de traitement internes pour expliquer la complexit\u00e9 des comportements humains, la m\u00e9moire et l&rsquo;acquisition du langage. Cependant, les premiers mod\u00e8les de cette r\u00e9volution cognitive \u00e9taient profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9s par la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur de von Neumann : l&rsquo;esprit \u00e9tait con\u00e7u comme un processeur s\u00e9quentiel manipulant des cha\u00eenes de symboles logiques et discrets. L&rsquo;image, dans sa nature continue et analogique, demeurait suspecte.<\/p>\n<p>La l\u00e9gitimation scientifique de l&rsquo;image mentale a n\u00e9cessit\u00e9 l&rsquo;invention d&rsquo;outils m\u00e9thodologiques novateurs capables de mesurer indirectement, mais avec une pr\u00e9cision absolue, les op\u00e9rations mentales invisibles. L&rsquo;\u00e9mergence des paradigmes chronom\u00e9triques \u2014 inspir\u00e9s des travaux pionniers de Franciscus Donders au XIXe si\u00e8cle et r\u00e9activ\u00e9s par Saul Sternberg \u2014 a permis de substituer \u00e0 l&rsquo;introspection na\u00efve des mesures rigoureuses de temps de r\u00e9action (TR) et de taux d&rsquo;erreur. Les exp\u00e9riences fondatrices de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.171.3972.701\">Roger Shepard et Jacqueline Metzler<\/a> (1971) sur la rotation mentale d&rsquo;objets tridimensionnels ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que les repr\u00e9sentations internes pouvaient \u00eatre transform\u00e9es de fa\u00e7on continue dans un espace psychologique isomorphe \u00e0 l&rsquo;espace physique, ouvrant la voie \u00e0 une r\u00e9\u00e9valuation compl\u00e8te de la cognition visuelle.<\/p>\n<h3>1.2 Les postulats initiaux d&rsquo;Allan Paivio au sein de la psychologie cognitive<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans ce contexte de renouvellement th\u00e9orique qu&rsquo;Allan Paivio formule, d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1960 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Western Ontario, une critique syst\u00e9matique des approches computo-propositionnelles monistes de la m\u00e9moire. \u00c0 cette \u00e9poque, des chercheurs tels que John Anderson et Gordon Bower d\u00e9veloppaient des mod\u00e8les de m\u00e9moire s\u00e9mantique reposant exclusivement sur des r\u00e9seaux de propositions abstraites \u2014 des triplets pr\u00e9dicat-arguments ind\u00e9pendants de toute modalit\u00e9 sensorielle. Selon ces monistes, qu&rsquo;un individu voie un arbre ou lise le mot \u00ab arbre \u00bb, l&rsquo;esprit stockerait l&rsquo;information sous une forme symbolique identique, telle que <code>ARBRE(X)<\/code>.<\/p>\n<p>Paivio a rejet\u00e9 cette simplification r\u00e9ductionniste en affirmant la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une dualit\u00e9 structurelle et fonctionnelle du syst\u00e8me cognitif humain. Ses observations empiriques sur l&rsquo;apprentissage verbal montraient de fa\u00e7on constante que la nature du mat\u00e9riel mn\u00e9sique influen\u00e7ait drastiquement les performances de r\u00e9tention, ce qu&rsquo;une th\u00e9orie unitaire propositionnelle \u00e9tait incapable de justifier sans adjoindre des hypoth\u00e8ses ad hoc complexes. Pour Paivio, l&rsquo;architecture de la m\u00e9moire humaine refl\u00e8te l&rsquo;histoire \u00e9volutive de notre esp\u00e8ce : notre cerveau a d&rsquo;abord d\u00e9velopp\u00e9 des syst\u00e8mes d&rsquo;analyse et de stockage des donn\u00e9es perceptives et motrices de l&rsquo;environnement physique bien avant l&rsquo;apparition tardive du langage articul\u00e9.<\/p>\n<p>La publication en 1971 de son ouvrage magistral, <em>Imagery and Verbal Processes<\/em>, a marqu\u00e9 l&rsquo;acte de naissance officiel de la th\u00e9orie du double codage. Paivio y a \u00e9tabli une distinction rigoureuse entre la modalit\u00e9 de pr\u00e9sentation d&rsquo;un stimulus (auditif, visuel, haptique) et le format de stockage cognitif au sein de la m\u00e9moire \u00e0 long terme. L&rsquo;esprit ne convertit pas syst\u00e9matiquement le sensoriel en abstrait ; il maintient des traces mn\u00e9siques sp\u00e9cifiques conservant l&#8217;empreinte de la modalit\u00e9 d&rsquo;origine, instaurant ainsi une scission fonctionnelle entre codes symboliques verbaux et codes analogiques non verbaux.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;int\u00e9gration ult\u00e9rieure des travaux de Stephen Kosslyn<\/h3>\n<p>Tandis qu&rsquo;Allan Paivio concevait l&rsquo;imagerie principalement sous l&rsquo;angle de la structure de stockage au sein de la m\u00e9moire s\u00e9mantique et \u00e9pisodique, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychology.fas.harvard.edu\/people\/stephen-m-kosslyn\">Stephen Kosslyn<\/a>, \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1970 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, a d\u00e9plac\u00e9 le foyer de la recherche vers la dynamique op\u00e9rationnelle de la m\u00e9moire de travail visuelle. Kosslyn a constat\u00e9 que la th\u00e9orie du double codage, bien que robuste pour expliquer les taux de rappel diff\u00e9rentiels, manquait d&rsquo;une formalisation micro-structurelle permettant de d\u00e9crire pr\u00e9cis\u00e9ment comment une image mentale est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, inspect\u00e9e, agrandie ou balay\u00e9e dans l&rsquo;espace mental en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant des th\u00e9ories computationnelles naissantes de la vision, notamment celles formul\u00e9es par David Marr au MIT, Kosslyn s&rsquo;est donn\u00e9 pour objectif d&rsquo;\u00e9laborer une m\u00e9canique rigoureuse de la simulation spatiale interne. Il a formul\u00e9 des hypoth\u00e8ses g\u00e9om\u00e9triques pr\u00e9cises : si les repr\u00e9sentations visuelles internes poss\u00e8dent une nature v\u00e9ritablement spatiale et non purement propositionnelle, alors les op\u00e9rations effectu\u00e9es sur ces repr\u00e9sentations doivent \u00eatre contraintes par des variables m\u00e9triques telles que la distance, la r\u00e9solution et la surface.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration des travaux de Kosslyn a ainsi compl\u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9difice de Paivio en jetant un pont th\u00e9orique entre le codage symbolique de la m\u00e9moire et la spatialit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;exp\u00e9rience consciente. Kosslyn a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;image mentale n&rsquo;est pas un simple descripteur statique stock\u00e9 passivement dans un registre c\u00e9r\u00e9bral, mais une configuration spatiale active g\u00e9n\u00e9r\u00e9e au sein d&rsquo;un milieu analogique d\u00e9di\u00e9, dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques fonctionnelles v\u00e9rifiables par la chronom\u00e9trie mentale.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;architecture fondamentale de la th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio<\/h2>\n<h3>2.1 Le sous-syst\u00e8me non verbal et les imagens<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la th\u00e9orie du double codage se trouve l&rsquo;hypoth\u00e8se de deux sous-syst\u00e8mes cognitifs autonomes mais \u00e9troitement coordonn\u00e9s. Le premier est le sous-syst\u00e8me non verbal, d\u00e9di\u00e9 au traitement et \u00e0 la conservation des informations perceptives et spatiales. L&rsquo;unit\u00e9 structurale \u00e9l\u00e9mentaire de ce sous-syst\u00e8me est d\u00e9sign\u00e9e par Paivio sous le n\u00e9ologisme d&rsquo;<strong>imagen<\/strong> (pluriel : <em>imagens<\/em>). Les imagens ne sont pas des photographies microscopiques imprim\u00e9es dans le tissu c\u00e9r\u00e9bral, mais des repr\u00e9sentations analogiques qui pr\u00e9servent de mani\u00e8re continue les relations spatiales, chromatiques et dynamiques des objets per\u00e7us.<\/p>\n<p>Le traitement au sein du sous-syst\u00e8me des imagens se caract\u00e9rise par sa nature <em>holistique, spatiale et continue<\/em>. Contrairement au langage qui d\u00e9coupe le r\u00e9el en segments arbitraires, l&rsquo;imagen encode l&rsquo;information de fa\u00e7on globale et synchrone. Lorsqu&rsquo;un sujet se repr\u00e9sente mentalement la fa\u00e7ade d&rsquo;une maison, les composantes telles que le toit, les fen\u00eatres et la porte sont int\u00e9gr\u00e9es dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence spatial unifi\u00e9 o\u00f9 les relations topologiques de contigu\u00eft\u00e9, de distance relative et de proportion sont maintenues de mani\u00e8re intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le registre des imagens pr\u00e9sente une organisation hi\u00e9rarchique en \u00ab parties-tout \u00bb. Une imagen globale (par exemple, une bicyclette) peut activer des sous-imagens composantes (le guidon, les rayons, les p\u00e9dales) en fonction du focus attentionnel du sujet. Bien que l&rsquo;imagerie visuelle constitue la composante la plus \u00e9tudi\u00e9e de ce registre, Paivio insiste sur le fait que le sous-syst\u00e8me non verbal int\u00e8gre des aff\u00e9rences sensorielles h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : des imagens acoustiques (le rugissement d&rsquo;un moteur, le chant d&rsquo;un merle), des imagens haptiques (la rugosit\u00e9 du papier de verre) et des composantes kinesth\u00e9siques ou motrices li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;action corporelle.<\/p>\n<h3>2.2 Le sous-syst\u00e8me verbal et les logogens<\/h3>\n<p>Le second pilier de l&rsquo;architecture de Paivio est le sous-syst\u00e8me verbal, sp\u00e9cialis\u00e9 dans le traitement du langage naturel et des symboles arbitraires. Son unit\u00e9 structurale de base est le <strong>logogen<\/strong>, un terme emprunt\u00e9 et adapt\u00e9 des travaux de John Morton. Les logogens repr\u00e9sentent des unit\u00e9s cognitives qui stockent les propri\u00e9t\u00e9s lexicales, phonologiques, syntaxiques et morphologiques des mots. Ils constituent l&rsquo;infrastructure permettant la r\u00e9ception et la production des formes linguistiques orales et \u00e9crites.<\/p>\n<p>Le mode op\u00e9ratoire du sous-syst\u00e8me verbal est fondamentalement <em>s\u00e9quentiel, lin\u00e9aire et temporellement discret<\/em>. Le langage se d\u00e9ploie inexorablement dans une dimension unidimensionnelle : un mot succ\u00e8de \u00e0 un autre mot selon les contraintes rigoureuses de la syntaxe. Contrairement \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s synchrone permis par l&rsquo;imagen, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;information logog\u00e8ne requiert un traitement it\u00e9ratif successif. Par exemple, la proposition \u00ab Le chat noir poursuit la souris grise \u00bb exige une int\u00e9gration ordonn\u00e9e de chaque unit\u00e9 lexicale pour que la signification s\u00e9mantique globale puisse \u00eatre calcul\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce sous-syst\u00e8me maintient des liens \u00e9troits avec la boucle articulatoire et les m\u00e9canismes de programmation motrice de la parole. Les logogens ne conservent pas d&rsquo;analogie physique avec les entit\u00e9s du monde qu&rsquo;ils d\u00e9signent : le mot \u00ab baleine \u00bb est plus court que l&rsquo;expression \u00ab colibri \u00e0 gorge rubis \u00bb, illustrant l&rsquo;arbitraire du signe linguistique tel que th\u00e9oris\u00e9 par Ferdinand de Saussure. Le traitement y est gouvern\u00e9 par des r\u00e8gles combinatoires formelles et des taxonomies hi\u00e9rarchiques abstraites plut\u00f4t que par des contraintes topologiques directes.<\/p>\n<h3>2.3 Interactions structurales : connexions associatives et r\u00e9f\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>La puissance explicative de la th\u00e9orie du double codage r\u00e9side dans l&rsquo;agencement sophistiqu\u00e9 des liaisons qui unissent et traversent ces deux r\u00e9pertoires de repr\u00e9sentations. Paivio postule l&rsquo;existence de trois niveaux de traitement cognitif, d\u00e9termin\u00e9s par la nature des connexions activ\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le niveau repr\u00e9sentationnel :<\/strong> correspond \u00e0 l&rsquo;activation directe et imm\u00e9diate des repr\u00e9sentations internes par les stimuli environnementaux correspondants. La perception d&rsquo;un dessin de chien active le syst\u00e8me des imagens, tandis que la lecture du vocable \u00ab chien \u00bb d\u00e9clenche l&rsquo;activation du r\u00e9seau des logogens.<\/li>\n<li><strong>Les connexions associatives (intra-syst\u00e8me) :<\/strong> op\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un m\u00eame sous-syst\u00e8me. Au sein du syst\u00e8me verbal, un logogen peut en activer un autre par contigu\u00eft\u00e9 s\u00e9mantique ou syntaxique (par exemple, le mot \u00ab table \u00bb \u00e9voquant \u00ab chaise \u00bb ou \u00ab bois \u00bb). Au sein du syst\u00e8me non verbal, une imagen peut activer d&rsquo;autres imagens par association spatiale ou contextuelle (l&rsquo;imagen d&rsquo;une tasse \u00e0 caf\u00e9 \u00e9voquant celle d&rsquo;une cafeti\u00e8re fumante).<\/li>\n<li><strong>Les connexions r\u00e9f\u00e9rentielles (inter-syst\u00e8mes) :<\/strong> constituent les ponts fonctionnels assurant la communication bidirectionnelle entre le verbal et le non verbal. L&rsquo;imagerie mentale provoqu\u00e9e par un mot correspond au passage d&rsquo;un logogen vers une imagen (\u00ab imaginez une girafe \u00bb), tandis que la d\u00e9nomination verbale d&rsquo;une forme perceptive repr\u00e9sente le transfert d&rsquo;une imagen vers un logogen (reconna\u00eetre visuellement un instrument et prononcer \u00ab marteau \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il est crucial de souligner que ces deux canaux jouissent d&rsquo;une <strong>autonomie fonctionnelle relative<\/strong>. Un sous-syst\u00e8me peut fonctionner de mani\u00e8re totalement isol\u00e9e sans solliciter l&rsquo;autre : nous pouvons ex\u00e9cuter des calculs logiques ou r\u00e9citer une po\u00e9sie par pur automatisme verbal sans convoquer la moindre image mentale, tout comme nous pouvons naviguer spatialement dans un sentier de for\u00eat complexe ou assembler un puzzle sans verbaliser int\u00e9rieurement nos actions. Toutefois, lorsque les deux syst\u00e8mes collaborent synergiquement par le biais des connexions r\u00e9f\u00e9rentielles, la puissance de traitement et la probabilit\u00e9 de rappel mn\u00e9sique sont d\u00e9multipli\u00e9es.<\/p>\n<h2>3. Le concept de \u00ab L&rsquo;Image \u00bb (The Picture) chez Allan Paivio<\/h2>\n<h3>3.1 Nature ph\u00e9nom\u00e9nologique et fonctionnelle des repr\u00e9sentations visuelles<\/h3>\n<p>Pour Allan Paivio, le concept de \u00ab L&rsquo;Image \u00bb (<em>The Picture<\/em>) transcende la simple reproduction passive de la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;image mentale est d\u00e9finie fonctionnellement comme un <strong>isomorphisme de second ordre<\/strong> avec les structures perceptives directes. Cette notion, ult\u00e9rieurement raffin\u00e9e par Roger Shepard, implique que les relations fonctionnelles entre les composantes d&rsquo;une image mentale refl\u00e8tent fid\u00e8lement les relations physiques mesurables entre les composantes de l&rsquo;objet r\u00e9el per\u00e7u, sans pour autant exiger qu&rsquo;une image mat\u00e9rielle soit litt\u00e9ralement projet\u00e9e dans le cerveau.<\/p>\n<p>Cette fid\u00e9lit\u00e9 analogique s&rsquo;oppose radicalement \u00e0 l&rsquo;arbitraire du signe linguistique. L&rsquo;image conserve la continuit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique, les gradients de texture, les contrastes de luminosit\u00e9 et les rapports dimensionnels. Paivio soutient que cette pr\u00e9servation structurale conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;image une densit\u00e9 informationnelle sans commune mesure avec celle du verbe. Lorsqu&rsquo;un individu est confront\u00e9 \u00e0 une image, la richesse des attributs sensoriels capt\u00e9s par le syst\u00e8me visuel g\u00e9n\u00e8re une empreinte mn\u00e9sique brute profonde et hautement discriminable, l\u00e0 o\u00f9 le texte exige une op\u00e9ration de d\u00e9codage symbolique pr\u00e9alable souvent r\u00e9ductrice.<\/p>\n<p>Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle interne n&rsquo;est pas une simple reconstruction conceptuelle : elle s&rsquo;accompagne du sentiment vivace de \u00ab voir \u00bb avec les yeux de l&rsquo;esprit. Paivio a insist\u00e9 sur le fait que cette dimension exp\u00e9rientielle n&rsquo;\u00e9tait pas une illusion trompeuse, mais l&rsquo;indice direct du fonctionnement d&rsquo;un registre de traitement biologiquement contraint par l&rsquo;organisation de notre appareil sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique et central.<\/p>\n<h3>3.2 La sup\u00e9riorit\u00e9 mn\u00e9sique de l&rsquo;image (Picture Superiority Effect)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports exp\u00e9rimentaux les plus incontestables d&rsquo;Allan Paivio et de ses collaborateurs est l&rsquo;exploration syst\u00e9matique du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.3758\/BF03208035\">Picture Superiority Effect<\/a> (PSE). Le constat empirique est d&rsquo;une remarquable universalit\u00e9 : lorsqu&rsquo;on soumet \u00e0 des sujets humains des listes d&rsquo;items pr\u00e9sent\u00e9s soit sous forme de dessins ou de photographies, soit sous forme de mots imprim\u00e9s correspondants, les stimuli illustr\u00e9s font syst\u00e9matiquement l&rsquo;objet d&rsquo;un rappel libre et d&rsquo;une reconnaissance statistiquement et substantiellement sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Les analyses quantitatives conduites sur des d\u00e9cennies d\u00e9montrent que cet effet n&rsquo;est pas une anomalie marginale. Dans des conditions de rappel libre imm\u00e9diat, les taux de r\u00e9tention pour les images d\u00e9passent fr\u00e9quemment ceux des mots de 20 \u00e0 40 points de pourcentage. Plus frappant encore, cet avantage comparatif s&rsquo;accro\u00eet \u00e0 mesure que le d\u00e9lai de r\u00e9tention augmente. Tandis que la trace mn\u00e9sique des listes verbales subit une d\u00e9gradation exponentielle rapide apr\u00e8s plusieurs jours ou semaines, la m\u00e9moire des images picturales manifeste une persistance temporelle remarquable, montrant une r\u00e9sistance exceptionnelle \u00e0 l&rsquo;oubli et aux effets de l&rsquo;interf\u00e9rence r\u00e9troactive.<\/p>\n<p>Cet effet transcende les variations sociod\u00e9mographiques : il s&rsquo;observe de fa\u00e7on reproductible chez les enfants pr\u00e9verbaux ou scolaris\u00e9s, chez les adultes de diff\u00e9rentes cultures et chez les personnes \u00e2g\u00e9es, attestant du caract\u00e8re phylog\u00e9n\u00e9tiquement primordial de l&rsquo;encodage visuel par rapport \u00e0 la ma\u00eetrise du registre textuel.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;hypoth\u00e8se du double encodage spontan\u00e9 des stimuli illustr\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour expliquer l&rsquo;effet de sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;image au sein de son mod\u00e8le, Paivio a propos\u00e9 <strong>l&rsquo;hypoth\u00e8se du double encodage spontan\u00e9<\/strong>. Le fondement de cette th\u00e8se repose sur une asym\u00e9trie fondamentale dans la probabilit\u00e9 d&rsquo;activation des connexions r\u00e9f\u00e9rentielles entre les deux formats de pr\u00e9sentation :<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un sujet est expos\u00e9 \u00e0 une <em>image concr\u00e8te<\/em> (par exemple, le dessin d&rsquo;un avion), le syst\u00e8me cognitif proc\u00e8de instantan\u00e9ment et automatiquement \u00e0 son encodage dans le sous-syst\u00e8me des imagens. Mais l&rsquo;acc\u00e8s au sens d&rsquo;une image famili\u00e8re conduit \u00e9galement, de fa\u00e7on quasi irr\u00e9pressible, \u00e0 son \u00e9tiquetage verbal spontan\u00e9 via les connexions r\u00e9f\u00e9rentielles : le sujet nomme sub-vocalement l&rsquo;objet (\u00ab avion \u00bb). Par cons\u00e9quent, l&rsquo;item illustr\u00e9 b\u00e9n\u00e9ficie spontan\u00e9ment et imm\u00e9diatement d&rsquo;une <strong>double trace mn\u00e9sique<\/strong> : une trace non verbale analogique (l&rsquo;imagen) et une trace verbale symbolique (le logogen).<\/p>\n<p>Inversement, lorsqu&rsquo;un sujet est confront\u00e9 \u00e0 un <em>mot concret<\/em> (le vocable imprim\u00e9 \u00ab avion \u00bb), il encode prioritairement et obligatoirement ce stimulus dans le sous-syst\u00e8me verbal sous forme de logogen. Bien que la possibilit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer une image mentale correspondante existe, cette transformation r\u00e9f\u00e9rentielle inverse n&rsquo;est pas automatique ; elle exige un effort cognitif d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, du temps de traitement suppl\u00e9mentaire et d\u00e9pend fortement de la valeur d&rsquo;imagerie du terme. Tr\u00e8s souvent, en lecture rapide, le mot n&rsquo;est encod\u00e9 que sous son seul format linguistique.<\/p>\n<p>La redondance m\u00e9morielle r\u00e9sultant de ce double codage spontan\u00e9 offre un avantage probabiliste d\u00e9terminant lors de la phase de r\u00e9cup\u00e9ration. Lors du rappel, le sujet dispose de deux voies d&rsquo;acc\u00e8s ind\u00e9pendantes pour retrouver l&rsquo;information : si la trace verbale a subi une d\u00e9gradation, la trace visuelle peut permettre la r\u00e9cup\u00e9ration de l&rsquo;item, et vice-versa. Selon la formule probabiliste \u00e9l\u00e9mentaire formalis\u00e9e par Paivio, si la probabilit\u00e9 de rappel de la trace verbale est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(V)\">$P(V)$<\/span> et celle de la trace imag\u00e9e est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(I)\">$P(I)$<\/span>, la probabilit\u00e9 combin\u00e9e de rappel d&rsquo;un item doublement encod\u00e9 est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(Total) = P(V) + P(I) - [P(V) \\times P(I)]\">$P(Total) = P(V) + P(I) &#8211; [P(V) \\times P(I)]$<\/span>, garantissant math\u00e9matiquement une performance sup\u00e9rieure au simple encodage unitaire.<\/p>\n<h2>4. Les paradigmes exp\u00e9rimentaux initiaux de Paivio<\/h2>\n<h3>4.1 Protocoles de rappel libre et de reconnaissance d&rsquo;items imag\u00e9s versus verbaux<\/h3>\n<p>Pour valider exp\u00e9rimentalement l&rsquo;architecture du double codage, Paivio a d\u00e9velopp\u00e9 une s\u00e9rie de protocoles standardis\u00e9s reposant sur la manipulation fine des modalit\u00e9s de pr\u00e9sentation. Dans les paradigmes canoniques de rappel libre, des s\u00e9ries d&rsquo;items \u2014 comprenant alternativement des dessins au trait stylis\u00e9s et des substantifs \u00e9quivalents \u2014 \u00e9taient projet\u00e9es sur \u00e9cran \u00e0 des rythmes rigoureusement contr\u00f4l\u00e9s, variant de 100 millisecondes \u00e0 plusieurs secondes par item.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9riences ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que lorsque le temps d&rsquo;exposition par item est extr\u00eamement bref (par exemple 200 ms), l&rsquo;avantage de l&rsquo;image sur le mot est temp\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;impossibilit\u00e9 temporelle pour le sujet de d\u00e9ployer l&rsquo;\u00e9tiquetage verbal r\u00e9f\u00e9rentiel. En revanche, d\u00e8s que la vitesse de pr\u00e9sentation atteint 1 \u00e0 2 secondes par stimulus, l&rsquo;effet de sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;image explose, confirmant que ce d\u00e9lai permet l&rsquo;ach\u00e8vement de la double activation imagen-logogen.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les analyses du rappel libre s\u00e9riel et des indices de regroupement cat\u00e9goriel (<em>clustering<\/em>) ont montr\u00e9 que les sujets organisent spontan\u00e9ment leurs rappels de mani\u00e8re diff\u00e9rente selon la nature des items. Les listes d&rsquo;images induisent un regroupement s\u00e9mantique beaucoup plus puissant que les listes de mots \u00e9quivalents. L&rsquo;examen minutieux de la dissociation des erreurs a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les confusions mn\u00e9siques pour les mots sont majoritairement formelles ou phonologiques (confondre \u00ab train \u00bb et \u00ab pain \u00bb), alors que les erreurs portant sur les images sont exclusivement s\u00e9mantiques ou conceptuelles (confondre la repr\u00e9sentation d&rsquo;une tasse avec celle d&rsquo;un bol), \u00e9tayant la dissociation structurelle des deux r\u00e9pertoires de stockage.<\/p>\n<h3>4.2 Effets de concr\u00e9tude et de valeur d&rsquo;imagerie (I-value)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques majeures de Paivio \u00e0 la psycholinguistique cognitive a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9talonnage psychom\u00e9trique syst\u00e9matique de larges corpus lexicaux. Avec ses collaborateurs, il a quantifi\u00e9 des milliers de mots de la langue anglaise selon des \u00e9chelles normalis\u00e9es mesurant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La concr\u00e9tude (C-value) :<\/strong> le degr\u00e9 auquel un terme d\u00e9signe une entit\u00e9 tangible et directement perceptible par les organes sensoriels (par exemple, \u00ab pomme \u00bb versus \u00ab justice \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La valeur d&rsquo;imagerie (I-value) :<\/strong> la rapidit\u00e9 et la facilit\u00e9 avec lesquelles un mot donn\u00e9 \u00e9veille spontan\u00e9ment une image mentale visuelle ou sensorielle chez un individu.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En exploitant ces normes psychom\u00e9triques au sein du paradigme d&rsquo;apprentissage par paires associ\u00e9es (<em>paired-associate learning<\/em>), Paivio a mis en \u00e9vidence une r\u00e8gle immuable : l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;apprentissage d&rsquo;une paire de substantifs (A &#8211; B) d\u00e9pend principalement de la valeur d&rsquo;imagerie du terme stimulus (A) et du terme r\u00e9ponse (B). Les paires compos\u00e9es de mots \u00e0 haute concr\u00e9tude et haute imagerie (ex. \u00ab cheval &#8211; ch\u00e2teau \u00bb) sont apprises avec une v\u00e9locit\u00e9 et un taux de succ\u00e8s infiniment sup\u00e9rieurs aux paires constitu\u00e9es de vocables abstraits \u00e0 basse valeur d&rsquo;imagerie (ex. \u00ab vertu &#8211; destin \u00bb), m\u00eame lorsque ces deux cat\u00e9gories de mots sont scrupuleusement \u00e9galis\u00e9es pour leur fr\u00e9quence d&rsquo;usage dans la langue courante.<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les unipropositionnels purs se sont av\u00e9r\u00e9s fondamentalement incapables d&rsquo;expliquer pourquoi la simple manipulabilit\u00e9 mentale sous forme d&rsquo;image favorisait \u00e0 ce point la r\u00e9tention, alors que la complexit\u00e9 logique sous-jacente des concepts \u00e9tait \u00e9quivalente. La chronom\u00e9trie mentale est venue renforcer ce constat : l&rsquo;acc\u00e8s au lexique mental et les temps de d\u00e9cision s\u00e9mantique sont significativement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s lorsque les termes jouissent d&rsquo;une valeur I \u00e9lev\u00e9e, d\u00e9montrant que l&rsquo;activation r\u00e9f\u00e9rentielle du r\u00e9seau des imagens facilite en retour les op\u00e9rations du sous-syst\u00e8me linguistique.<\/p>\n<h3>4.3 Interf\u00e9rence s\u00e9lective et paradigmes de double t\u00e2che<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer l&rsquo;ind\u00e9pendance structurelle et l&rsquo;allocation s\u00e9par\u00e9e des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques entre logogens et imagens, Paivio et ses disciples ont eu recours aux paradigmes d&rsquo;<strong>interf\u00e9rence s\u00e9lective<\/strong> en situation de double t\u00e2che. La logique computationnelle sous-jacente est simple : si le syst\u00e8me cognitif est unitaire, toute t\u00e2che concurrente devrait d\u00e9grader indistinctement l&rsquo;ex\u00e9cution de n&rsquo;importe quelle t\u00e2che primaire. Si, au contraire, il existe deux canaux distincts, une t\u00e2che mobilisant des repr\u00e9sentations visuelles sera s\u00e9v\u00e8rement alt\u00e9r\u00e9e par une t\u00e2che interf\u00e9rente visuo-spatiale, mais sera \u00e9pargn\u00e9e par une interf\u00e9rence verbale concomitante.<\/p>\n<p>Dans ce registre, les exp\u00e9riences pionni\u00e8res de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/content.apa.org\/record\/1968-06830-001\">Lee Brooks<\/a> (1968), imm\u00e9diatement int\u00e9gr\u00e9es et approfondies par Paivio, ont fourni une d\u00e9monstration \u00e9clatante. Lorsqu&rsquo;on demande \u00e0 des sujets de cat\u00e9goriser mentalement les angles successifs d&rsquo;une lettre majuscule imaginaire (t\u00e2che spatiale non verbale), leurs performances s&rsquo;effondrent s&rsquo;ils doivent r\u00e9pondre en pointant manuellement des cases sur une feuille (t\u00e2che concurrente motrice et spatiale), alors qu&rsquo;ils r\u00e9pondent promptement et sans erreur si la r\u00e9ponse est vocale. R\u00e9ciproquement, lorsqu&rsquo;ils doivent analyser la nature grammaticale des mots d&rsquo;une phrase m\u00e9moris\u00e9e (t\u00e2che verbale), la r\u00e9ponse vocale produit une interf\u00e9rence massive, tandis que le pointage spatial n&rsquo;entra\u00eene aucun co\u00fbt cognitif suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Cette double dissociation a confirm\u00e9 sans ambigu\u00eft\u00e9 l&rsquo;ind\u00e9pendance des ressources de traitement des logogens et des imagens, posant ainsi les pr\u00e9misses de ce qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/S0079742108604521\">Alan Baddeley<\/a> formalisera plus tard dans son mod\u00e8le de m\u00e9moire de travail sous la forme de la dissociation entre la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial.<\/p>\n<h2>5. La transition vers Stephen Kosslyn : La spatialit\u00e9 de l&rsquo;imagerie mentale<\/h2>\n<h3>5.1 De la structure de m\u00e9moire \u00e0 la simulation spatiale<\/h3>\n<p>Si la th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio a permis de cartographier l&rsquo;architecture globale de la m\u00e9moire et d&rsquo;\u00e9tablir la validit\u00e9 mn\u00e9sique du format non verbal, elle a laiss\u00e9 en suspens une question fondamentale : quelle est la structure g\u00e9om\u00e9trique exacte d&rsquo;une image mentale au moment m\u00eame o\u00f9 elle est manipul\u00e9e dans l&rsquo;esprit ? Paivio postulait la pr\u00e9sence des imagens sans d\u00e9crire la syntaxe spatiale interne qui r\u00e9git leur morphologie dynamique. C&rsquo;est \u00e0 ce niveau d&rsquo;analyse micro-structurel que Stephen Kosslyn a fait basculer la recherche d&rsquo;une th\u00e9orie de la m\u00e9moire s\u00e9mantique vers une v\u00e9ritable <strong>ing\u00e9nierie cognitive de la simulation spatiale<\/strong>.<\/p>\n<p>Kosslyn a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9 par la vision computationnelle formul\u00e9e par David Marr. Marr postulait que la vision biologique proc\u00e8de par une cascade de repr\u00e9sentations interm\u00e9diaires (esquisse primaire 2D, esquisse 2.5D, repr\u00e9sentation 3D) construites \u00e0 partir du signal optique r\u00e9tinien. Kosslyn a renvers\u00e9 cette logique pour concevoir l&rsquo;imagerie mentale comme un processus de \u00ab r\u00e9tro-ing\u00e9nierie \u00bb : comment l&rsquo;esprit peut-il, en l&rsquo;absence de stimuli optiques incidents sur la r\u00e9tine, reconstruire une exp\u00e9rience perceptuelle interne qui mobilise les m\u00eames m\u00e9canismes computationnels que la perception visuelle directe ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette ambition, il fallait d\u00e9passer l&rsquo;analogie litt\u00e9rale du \u00ab tableau int\u00e9rieur \u00bb tout en \u00e9vitant le pi\u00e8ge du r\u00e9ductionnisme propositionnel. Kosslyn a ainsi d\u00e9velopp\u00e9 un mod\u00e8le formel simulant l&rsquo;inspection visuelle interne comme le fonctionnement d&rsquo;un programme informatique sp\u00e9cialis\u00e9 dans le traitement matriciel et graphique de donn\u00e9es g\u00e9or\u00e9f\u00e9renc\u00e9es.<\/p>\n<h3>5.2 Le mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;imagerie : Visual Buffer et \u00e9cran mental<\/h3>\n<p>Le cadre th\u00e9orique d\u00e9velopp\u00e9 par Kosslyn repose sur une architecture articul\u00e9e autour d&rsquo;un milieu spatialement coordonn\u00e9 : le <strong>Visual Buffer<\/strong> (ou tampon visuel). Le Visual Buffer est conceptualis\u00e9 comme une matrice de pixels cognitifs \u00e0 capacit\u00e9 limit\u00e9e, poss\u00e9dant des dimensions spatiales intrins\u00e8ques, un centre \u00e0 haute acuit\u00e9 et des bords p\u00e9riph\u00e9riques graduels. C&rsquo;est sur cet \u00ab \u00e9cran mental \u00bb que viennent se mat\u00e9rialiser les repr\u00e9sentations imag\u00e9es actives.<\/p>\n<p>Kosslyn formalise une distinction op\u00e9ratoire capitale entre deux types de structures m\u00e9morielles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les repr\u00e9sentations profondes (<em>deep representations<\/em>) :<\/strong> stock\u00e9es de mani\u00e8re permanente en m\u00e9moire \u00e0 long terme. Elles sont elles-m\u00eames subdivis\u00e9es en <em>fichiers d&rsquo;images<\/em> (<em>image files<\/em>), qui contiennent des instructions analogiques globales permettant de dessiner la forme approximative de l&rsquo;objet, et en <em>fichiers propositionnels<\/em> (<em>propositional files<\/em>), qui d\u00e9crivent sous forme de pr\u00e9dicats la liste des composantes de l&rsquo;objet et leurs positions relatives (ex. : \u00ab le manche est attach\u00e9 \u00e0 la base de la lame \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Les repr\u00e9sentations de surface (<em>surface representations<\/em>) :<\/strong> constituent l&rsquo;image mentale proprement dite, g\u00e9n\u00e9r\u00e9e dynamiquement au sein du Visual Buffer par l&rsquo;agr\u00e9gation et l&rsquo;interpr\u00e9tation des repr\u00e9sentations profondes. L&rsquo;image de surface est celle qui appara\u00eet \u00e0 la conscience ph\u00e9nom\u00e9nologique du sujet et qui est directement accessible aux processus d&rsquo;inspection visuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le syst\u00e8me comprend un ensemble de processus d&rsquo;interpr\u00e9tation et de transformation : la proc\u00e9dure <code>GENERATE<\/code> extrait les fichiers de la m\u00e9moire \u00e0 long terme pour mat\u00e9rialiser l&rsquo;image dans le tampon visuel ; la proc\u00e9dure <code>INSPECT<\/code> examine les motifs d&rsquo;activation sur cette surface pour y discerner des propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques non explicitement encod\u00e9es ; et les proc\u00e9dures de transformation telles que <code>PAN<\/code> (translation), <code>ZOOM<\/code> (redimensionnement) et <code>ROTATE<\/code> (rotation) modifient dynamiquement les coordonn\u00e9es de l&rsquo;image de surface au sein de la matrice spatiale.<\/p>\n<h3>5.3 Propri\u00e9t\u00e9s quasi-picturales des repr\u00e9sentations imag\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation centrale du mod\u00e8le de Kosslyn est que les repr\u00e9sentations de surface poss\u00e8dent des <strong>propri\u00e9t\u00e9s quasi-picturales<\/strong> (<em>quasi-pictorial properties<\/em>). Elles ne sont pas de simples listes de propri\u00e9t\u00e9s logiques d\u00e9guis\u00e9es, mais incarnent un isomorphisme spatial direct :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, elles pr\u00e9servent fid\u00e8lement les <em>distances m\u00e9triques et les angles<\/em>. Dans le Visual Buffer, la distance s\u00e9parant la repr\u00e9sentation d&rsquo;un point A de celle d&rsquo;un point B est physiquement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 une distance sur le substrat de calcul. Deux points spatialement proches dans la r\u00e9alit\u00e9 activent des zones adjacentes dans le tampon visuel, respectant les r\u00e8gles d&rsquo;un espace euclidien interne.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, le Visual Buffer souffre d&rsquo;une <em>r\u00e9solution spatiale d\u00e9croissante<\/em> allant du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie. \u00c0 l&rsquo;image de la fov\u00e9a r\u00e9tinienne, le centre du champ d&rsquo;imagerie mentale poss\u00e8de une densit\u00e9 de \u00ab grains cognitifs \u00bb tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e, permettant de distinguer des micro-d\u00e9tails fins, alors que les zones marginales sont floues et de basse r\u00e9solution.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, l&rsquo;image de surface est soumise \u00e0 une <em>d\u00e9gradation temporelle rapide<\/em> (<em>fading<\/em>). L&rsquo;activation des points au sein du tampon visuel est transitoire ; sans un investissement intentionnel continu d&rsquo;attention et d&rsquo;\u00e9nergie pour \u00ab rafra\u00eechir \u00bb l&rsquo;image (processus de maintien actif), celle-ci s&rsquo;efface spontan\u00e9ment en quelques centaines de millisecondes, contraignant le syst\u00e8me cognitif \u00e0 une gestion dynamique rigoureuse de ses ressources attentionnelles.<\/p>\n<h2>6. Les exp\u00e9riences canoniques de balayage mental (Mental Scanning) de Kosslyn<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice de la carte de l&rsquo;\u00eele fictive (1978)<\/h3>\n<p>Afin de prouver empiriquement la r\u00e9alit\u00e9 de cette m\u00e9trique spatiale interne et d&rsquo;invalider d\u00e9finitivement les critiques contestant le format analogique, Kosslyn, Ball et Reiser ont mis au point en 1978 l&rsquo;un des paradigmes les plus embl\u00e9matiques de la psychologie cognitive exp\u00e9rimentale : l&rsquo;exp\u00e9rience de la carte de l&rsquo;\u00eele fictive.<\/p>\n<p>Le protocole m\u00e9thodologique \u00e9tait d&rsquo;une rigueur absolue. Les sujets devaient d&rsquo;abord m\u00e9moriser exhaustivement la carte topologique d&rsquo;une \u00eele imaginaire comportant sept rep\u00e8res g\u00e9ographiques distincts distribu\u00e9s de mani\u00e8re asym\u00e9trique \u00e0 des distances variables : une cabane, un arbre, un rocher, un puits, une plage, un marais et une colline. Les sujets s&rsquo;entra\u00eenaient \u00e0 dessiner la carte de m\u00e9moire avec une exactitude millim\u00e9trique, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la position relative de chaque \u00e9l\u00e9ment soit parfaitement ancr\u00e9e dans leur m\u00e9moire \u00e0 long terme, \u00e9liminant ainsi toute approximation g\u00e9om\u00e9trique initiale.<\/p>\n<p>Dans la phase critique de test, les sujets fermaient les yeux et devaient former l&rsquo;image mentale compl\u00e8te de l&rsquo;\u00eele sur leur \u00ab \u00e9cran mental \u00bb. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur leur demandait alors de focaliser leur \u00ab regard int\u00e9rieur \u00bb sur un point pr\u00e9cis (par exemple, la cabane). Quelques instants plus tard, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00e9non\u00e7ait le nom d&rsquo;un autre rep\u00e8re cible (par exemple, le marais). Le sujet avait pour consigne de d\u00e9placer mentalement un point d&rsquo;attention continu de la cabane vers le marais, en simulant un d\u00e9placement visuel sans saut discontinu, et d&rsquo;appuyer sur un bouton-poussoir d\u00e8s que le point cible \u00e9tait atteint par son focus attentionnel. Des essais pi\u00e8ges, o\u00f9 le nom d&rsquo;un rep\u00e8re inexistant sur l&rsquo;\u00eele \u00e9tait \u00e9nonc\u00e9, permettaient de contr\u00f4ler que les sujets effectuaient r\u00e9ellement l&rsquo;inspection visuelle requise.<\/p>\n<h3>6.2 La corr\u00e9lation lin\u00e9aire temporelle et m\u00e9trique<\/h3>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus par Stephen Kosslyn ont constitu\u00e9 un tournant d\u00e9cisif dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives. Les donn\u00e9es ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une <strong>corr\u00e9lation lin\u00e9aire quasi parfaite (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r &gt; 0,95\">$r > 0,95$<\/span>)<\/strong> entre la distance physique r\u00e9elle s\u00e9parant les rep\u00e8res sur la carte originale et le temps de r\u00e9action (TR) n\u00e9cessaire pour effectuer le balayage mental entre ces m\u00eames rep\u00e8res dans l&rsquo;image interne.<\/p>\n<p>Plus la distance m\u00e9trique s\u00e9parant deux objets visualis\u00e9s \u00e9tait grande, plus le temps de r\u00e9ponse chronom\u00e9trique augmentait de mani\u00e8re strictement proportionnelle. Cette observation impliquait que la vitesse de balayage attentionnel au sein de l&rsquo;espace mental simul\u00e9 \u00e9tait invariante et constante (de l&rsquo;ordre de quelques centim\u00e8tres subjectifs par seconde). L&rsquo;esprit ne se contentait pas d&rsquo;effectuer une requ\u00eate dans une table s\u00e9mantique abstraite o\u00f9 chaque lien conceptuel exigerait un temps d&rsquo;acc\u00e8s uniforme ; il parcourait r\u00e9ellement et s\u00e9quentiellement tous les points m\u00e9triques interm\u00e9diaires s\u00e9parant l&rsquo;origine de la destination dans le Visual Buffer.<\/p>\n<p>Des exp\u00e9riences compl\u00e9mentaires ont rapidement d\u00e9montr\u00e9 la reproductibilit\u00e9 de cette fonction temporelle-m\u00e9trique sur des objets tridimensionnels (o\u00f9 les distances en profondeur ob\u00e9issent \u00e0 la m\u00eame r\u00e8gle de balayage continu) ainsi que sur des figures g\u00e9om\u00e9triques simples, \u00e9tablissant la robustesse \u00e9cologique et exp\u00e9rimentale de la pr\u00e9servation m\u00e9trique au sein des repr\u00e9sentations imag\u00e9es.<\/p>\n<h3>6.3 R\u00e9futation empirique des explications par la demande de t\u00e2che<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la force de ces conclusions, des contradicteurs \u00e9minents \u2014 au premier rang desquels <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/citeseerx.ist.psu.edu\/document?repid=rep1&#038;type=pdf&#038;doi=2960682897e6be95fe2df894c25f69c733f1b40d\">Zenon Pylyshyn<\/a> \u2014 ont imm\u00e9diatement formul\u00e9 une objection m\u00e9thodologique majeure : l&rsquo;hypoth\u00e8se de la <strong>demande de t\u00e2che<\/strong> (<em>task demand<\/em>) et de la d\u00e9sirabilit\u00e9 exp\u00e9rimentale. Selon Pylyshyn, les sujets savaient qu&rsquo;ils participaient \u00e0 une exp\u00e9rience sur l&rsquo;espace et l&rsquo;imagerie ; ils utilisaient leur savoir tacite sur les lois de la physique du monde r\u00e9el pour simuler d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le comportement attendu, attendant consciemment plus longtemps avant d&rsquo;appuyer sur le bouton pour les distances plus grandes afin de satisfaire les attentes suppos\u00e9es des chercheurs.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9futer empiriquement cette critique d\u00e9vastatrice, Kosslyn et ses collaborateurs ont mis en place des variantes exp\u00e9rimentales sophistiqu\u00e9es en double aveugle. Dans l&rsquo;une de ces variations fondamentales, les exp\u00e9rimentateurs responsables de la passation des tests recevaient des pr\u00e9dictions th\u00e9oriques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment falsifi\u00e9es : on leur expliquait que la th\u00e9orie pr\u00e9disait une courbe en U ou une asymptote n\u00e9gative. Malgr\u00e9 ces attentes biais\u00e9es des op\u00e9rateurs, les donn\u00e9es recueillies aupr\u00e8s des sujets ont invariablement reproduit la fonction lin\u00e9aire positive originelle, excluant tout biais li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effet Rosenthal (attente de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur).<\/p>\n<p>En outre, Kosslyn a con\u00e7u des paradigmes de balayage implicite o\u00f9 aucune consigne d&rsquo;inspection continue n&rsquo;\u00e9tait formul\u00e9e. On demandait simplement aux sujets de se focaliser sur un point d&rsquo;un dessin g\u00e9om\u00e9trique puis de d\u00e9cider, le plus vite possible, si une lumi\u00e8re s&rsquo;allumait \u00e0 un autre endroit de l&rsquo;objet mentalis\u00e9. Les temps de r\u00e9action sont rest\u00e9s strictement proportionnels \u00e0 la distance physique s\u00e9parant le point de focalisation et l&#8217;emplacement du test, prouvant que le balayage spatial n&rsquo;\u00e9tait pas un jeu th\u00e9\u00e2tral conscient orchestr\u00e9 par le sujet, mais une <strong>contrainte architecturale intrins\u00e8que<\/strong> au traitement analogique dans le cerveau.<\/p>\n<h2>7. La taille de l&rsquo;image mentale et le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;angle visuel<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;exp\u00e9rience princeps de l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant et de la mouche (1975)<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement aux recherches sur le balayage spatial, Stephen Kosslyn s&rsquo;est attach\u00e9 \u00e0 explorer une autre dimension cardinale de l&rsquo;isomorphisme quasi-pictural : l&rsquo;\u00e9chelle dimensionnelle et les effets d&rsquo;agrandissement au sein de l&rsquo;image mentale. Si le Visual Buffer poss\u00e8de une r\u00e9solution limit\u00e9e comparable \u00e0 celle de la r\u00e9tine, alors la taille subjective sous laquelle un objet est visualis\u00e9 doit directement contraindre la facilit\u00e9 avec laquelle ses micro-d\u00e9tails morphologiques peuvent \u00eatre discrimin\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour \u00e9prouver cette hypoth\u00e8se, Kosslyn a con\u00e7u en 1975 la c\u00e9l\u00e8bre <strong>exp\u00e9rience de l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant et de la mouche<\/strong>. Dans ce protocole, des participants \u00e9taient invit\u00e9s \u00e0 imaginer un animal cible de taille moyenne \u2014 par exemple, un lapin \u2014 selon deux conditions contextuelles drastiquement diff\u00e9rentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Condition \u00ab \u00c9l\u00e9phant \u00bb :<\/strong> Le sujet devait visualiser le lapin c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec un animal gigantesque, un \u00e9l\u00e9phant. Dans cette configuration, pour que l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant tienne sur l&rsquo;\u00e9cran mental du Visual Buffer sans d\u00e9border, l&rsquo;\u00e9chelle globale devait \u00eatre r\u00e9duite, contraignant le lapin cible \u00e0 n&rsquo;occuper qu&rsquo;une surface minuscule de l&rsquo;espace subjectif interne.<\/li>\n<li><strong>Condition \u00ab Mouche \u00bb :<\/strong> Le sujet devait visualiser le m\u00eame lapin plac\u00e9 imm\u00e9diatement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une minuscule mouche. Pour \u00e9quilibrer la sc\u00e8ne mentale, le lapin occupait cette fois la quasi-totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cran mental int\u00e9rieur, apparaissant \u00e0 une \u00e9chelle subjectivement d\u00e9multipli\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Tandis que le sujet maintenait l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces configurations visuelles, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00e9non\u00e7ait une propri\u00e9t\u00e9 anatomique sp\u00e9cifique de l&rsquo;animal cible (ex. : \u00ab Le lapin a-t-il des moustaches ? \u00bb ou \u00ab Le lapin a-t-il des griffes ? \u00bb). Le sujet devait inspecter mentalement son image pour r\u00e9pondre par \u00ab oui \u00bb ou \u00ab non \u00bb le plus rapidement possible. Les r\u00e9sultats chronom\u00e9triques ont \u00e9t\u00e9 sans appel : les temps de r\u00e9action pour v\u00e9rifier les d\u00e9tails anatomiques \u00e9taient significativement plus courts lorsque le lapin \u00e9tait imagin\u00e9 \u00e0 grande \u00e9chelle aux c\u00f4t\u00e9s de la mouche que lorsqu&rsquo;il apparaissait en miniature \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant. L&rsquo;esprit a besoin de \u00ab zoomer \u00bb pour inspecter des d\u00e9tails fins projet\u00e9s sur une surface restreinte, et ce zoom cognitif engendre un co\u00fbt temporel quantifiable.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;angle visuel subjectif et le d\u00e9bordement perceptif (Visual Overflow)<\/h3>\n<p>Poussant plus loin l&rsquo;analogie entre optique physique et vision mentale, Kosslyn a cherch\u00e9 \u00e0 mesurer avec pr\u00e9cision l&rsquo;amplitude angulaire maximale du Visual Buffer. Dans le monde physique, un objet dont on s&rsquo;approche finit par occuper l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du champ visuel p\u00e9riph\u00e9rique jusqu&rsquo;\u00e0 \u00ab d\u00e9border \u00bb (<em>overflow<\/em>) de notre vision. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne existe-t-il \u00e0 l&rsquo;identique dans l&rsquo;exp\u00e9rience subjective interne ?<\/p>\n<p>Kosslyn a demand\u00e9 \u00e0 des sujets d&rsquo;imaginer des objets de dimensions vari\u00e9es (un d\u00e9 \u00e0 coudre, une t\u00e9l\u00e9vision, un cheval, un immeuble) et de simuler mentalement une marche d&rsquo;approche vers cet objet. Les participants devaient indiquer le moment pr\u00e9cis o\u00f9 l&rsquo;objet visualis\u00e9 devenait si grand qu&rsquo;il commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9border des marges lat\u00e9rales de leur \u00ab regard int\u00e9rieur \u00bb. En mesurant la distance subjective rapport\u00e9e par le sujet et en connaissant les dimensions r\u00e9elles de l&rsquo;objet cible, il \u00e9tait possible de calculer, par simple trigonom\u00e9trie, l&rsquo;<strong>angle visuel d&rsquo;ouverture maximal<\/strong> du tampon mental :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\theta = 2 \\times \\arctan\\left(\\frac{\\text{Taille de l&#039;objet}}{2 \\times \\text{Distance de d\u00e9bordement}}\\right)\">$$\\theta = 2 \\times \\arctan\\left(\\frac{\\text{Taille de l&rsquo;objet}}{2 \\times \\text{Distance de d\u00e9bordement}}\\right)$$<\/span><\/p>\n<p>Les calculs ont mis en \u00e9vidence une constance remarquable de cet angle subjectif au sein d&rsquo;un m\u00eame individu, oscillant universellement autour de 18 \u00e0 22 degr\u00e9s d&rsquo;angle visuel pour les images stables \u00e0 haute r\u00e9solution. Ces valeurs co\u00efncident de mani\u00e8re frappante avec les limites angulaires de la vision fov\u00e9ale et parafov\u00e9ale humaine en perception r\u00e9tinienne directe, apportant un argument \u00e9tourdissant en faveur d&rsquo;un partage direct des substrats anatomiques et computationnels entre la perception optique et l&rsquo;imagerie volontaire.<\/p>\n<h3>7.3 R\u00e9solution spatiale et grain cognitif<\/h3>\n<p>L&rsquo;ensemble de ces d\u00e9couvertes conduit \u00e0 la th\u00e9orisation de ce que Kosslyn a nomm\u00e9 le <strong>grain cognitif<\/strong> (<em>cognitive grain<\/em>). Le Visual Buffer n&rsquo;offre pas une r\u00e9solution infinie : il fonctionne selon une matrice discr\u00e8te de points de traitement dont la densit\u00e9 est maximale au centre fov\u00e9al et d\u00e9cro\u00eet vers la p\u00e9riph\u00e9rie spatiale. Lorsqu&rsquo;un objet mentalis\u00e9 est de dimension trop r\u00e9duite, les d\u00e9tails anatomiques se fondent dans une m\u00eame unit\u00e9 de r\u00e9solution (analogues aux pixels sous-\u00e9chantillonn\u00e9s d&rsquo;un capteur photographique), rendant tout discernement impossible sans l&rsquo;ex\u00e9cution pr\u00e9alable d&rsquo;une op\u00e9ration active d&rsquo;agrandissement (<em>mental zooming<\/em>).<\/p>\n<p>Kosslyn a d\u00e9montr\u00e9 exp\u00e9rimentalement que l&rsquo;action d&rsquo;agrandir une image mentale exige un temps chronom\u00e9trique strictement d\u00e9pendant du facteur de multiplication requis : faire doubler d&rsquo;\u00e9chelle un objet dans son esprit r\u00e9clame un temps mesurable qui s&rsquo;additionne au temps de r\u00e9ponse final de d\u00e9tection de caract\u00e9ristiques. Cette contrainte de r\u00e9solution spatiale prouve que l&rsquo;image interne n&rsquo;est pas une simple formule math\u00e9matique abstraite \u2014 telle qu&rsquo;une \u00e9quation vectorielle qui serait neutre \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle \u2014 mais une repr\u00e9sentation matricielle tram\u00e9e, tributaire de contraintes d&rsquo;affichage neurobiologiques directes.<\/p>\n<h2>8. Le grand d\u00e9bat sur l&rsquo;imagerie : Kosslyn contre Pylyshyn<\/h2>\n<h3>8.1 La propositionnalit\u00e9 radicale de Zenon Pylyshyn<\/h3>\n<p>L&rsquo;accumulation des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales de Kosslyn a d\u00e9clench\u00e9 l&rsquo;une des querelles les plus c\u00e9l\u00e8bres et f\u00e9roces de la psychologie contemporaine : le <strong>Grand D\u00e9bat sur l&rsquo;Imagerie<\/strong> (<em>The Imagery Debate<\/em>). L&rsquo;adversaire le plus brillant et acharn\u00e9 de la vision analogique fut sans conteste le logicien et philosophe Zenon Pylyshyn. D\u00e8s 1973, dans son article iconoclaste <em>What the mind&rsquo;s eye tells the mind&rsquo;s brain<\/em>, Pylyshyn a formul\u00e9 une critique \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9vastatrice \u00e0 l&rsquo;encontre de la conception imag\u00e9e.<\/p>\n<p>Pylyshyn d\u00e9fendait une th\u00e8se radicalement <strong>propositionnaliste et moniste<\/strong> : toute la machinerie cognitive de l&rsquo;esprit humain fonctionne exclusivement par la manipulation de structures symboliques abstraites semblables \u00e0 des expressions math\u00e9matiques ou \u00e0 du code informatique amodal. Pour Pylyshyn, postuler une \u00ab image mentale \u00bb analogique revient \u00e0 tomber dans le pi\u00e8ge de la m\u00e9taphore de l&rsquo;homoncule : si une image est affich\u00e9e sur un \u00e9cran mental interne, qui est assis dans la salle de projection pour la regarder ? Il faudrait supposer la pr\u00e9sence d&rsquo;un \u0153il interne reli\u00e9 \u00e0 un second cerveau qui requerrait lui-m\u00eame un troisi\u00e8me \u00e9cran, provoquant une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini fatale \u00e0 toute explication scientifique.<\/p>\n<p>Pour Pylyshyn, le sentiment ph\u00e9nom\u00e9nologique vivace d&rsquo;\u00ab avoir une image dans la t\u00eate \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un <strong>\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne<\/strong>, comparable au bruit que fait le moteur d&rsquo;un tracteur : le bruit accompagne la marche de l&rsquo;engin mais ne contribue en rien \u00e0 sa force motrice. Les temps de r\u00e9action observ\u00e9s dans les exp\u00e9riences de balayage ou de zoom ne seraient que la manifestation de la <strong>p\u00e9n\u00e9tration cognitive<\/strong> (<em>cognitive penetrability<\/em>) : les participants modulent inconsciemment leurs temps de d\u00e9cision pour refl\u00e9ter leur <em>savoir tacite<\/em> sur la mani\u00e8re dont les choses se passent dans le monde r\u00e9el (la croyance que traverser un long chemin prend plus de temps qu&rsquo;en traverser un court).<\/p>\n<h3>8.2 La d\u00e9fense fonctionnaliste et analogique de Stephen Kosslyn<\/h3>\n<p>Kosslyn a r\u00e9pondu \u00e0 Pylyshyn point par point par un m\u00e9lange d&rsquo;arguments d&rsquo;efficacit\u00e9 computationnelle et d&rsquo;innovations exp\u00e9rimentales. Sur le plan philosophique, Kosslyn a d\u00e9samorc\u00e9 le sophisme de l&rsquo;homoncule : le Visual Buffer n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;un \u00ab spectateur int\u00e9rieur \u00bb. Il s&rsquo;agit simplement d&rsquo;une structure de donn\u00e9es distribu\u00e9e au sein d&rsquo;un r\u00e9seau computationnel, o\u00f9 des processus algorithmiques sp\u00e9cialis\u00e9s lisent des gradients de coordonn\u00e9es matricielles de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;un processeur graphique d&rsquo;ordinateur calcule des intersections de polygones sans avoir recours \u00e0 une conscience humaine pour donner sens \u00e0 ses op\u00e9rations internes.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;efficacit\u00e9 de traitement, Kosslyn a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;absurdit\u00e9 qu&rsquo;il y aurait pour un syst\u00e8me biologique \u00e0 coder des relations spatiales continues par de pures listes propositionnelles. Pour d\u00e9terminer si un point est situ\u00e9 entre deux autres sur une carte, un format de codage analogique r\u00e9sout le calcul de mani\u00e8re directe et g\u00e9om\u00e9trique en temps quasi instantan\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"O(1)\">$O(1)$<\/span>), l\u00e0 o\u00f9 une logique propositionnelle devrait calculer une infinit\u00e9 de d\u00e9ductions syllogistiques formelles pour v\u00e9rifier les contraintes d&rsquo;exclusion mutuelle et de transitivit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour contrer d\u00e9finitivement l&rsquo;argument de la p\u00e9n\u00e9tration cognitive et du savoir tacite, Kosslyn a con\u00e7u des exp\u00e9riences exploitant des illusions visuelles g\u00e9om\u00e9triques transpos\u00e9es dans le domaine de l&rsquo;imagerie. Par exemple, lorsqu&rsquo;on demande \u00e0 des sujets de superposer mentalement des segments d&rsquo;\u00e9gale longueur sur des motifs inducteurs de fl\u00e8ches convergentes ou divergentes (l&rsquo;illusion de M\u00fcller-Lyer mentale), les sujets jugent syst\u00e9matiquement les segments in\u00e9gaux, reproduisant fid\u00e8lement l&rsquo;illusion optique. Or, les sujets savent intellectuellement et tacitement que les lignes sont rigoureusement de m\u00eame taille ; si la connaissance tacite gouvernait le syst\u00e8me, l&rsquo;illusion devrait s&rsquo;\u00e9vanouir. Le fait que l&rsquo;erreur perceptive persiste en imagerie prouve que le syst\u00e8me analogique est <strong>cognitivement imp\u00e9n\u00e9trable<\/strong> et contraint par les lois physiques et structurales de son support biologique.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;apport conciliateur et structural de la th\u00e9orie du double codage<\/h3>\n<p>Dans ce duel manich\u00e9en entre l&rsquo;analogie kosslynienne pure et le propositionnalisme computationnel de Pylyshyn, la position d&rsquo;Allan Paivio et de sa th\u00e9orie du double codage a offert un ancrage \u00e9pist\u00e9mologique original et conciliateur. Paivio a toujours refus\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9rer au monisme radical, qu&rsquo;il f\u00fbt exclusivement propositionnel ou exclusivement pictural.<\/p>\n<p>Pour Paivio, la querelle entre Kosslyn et Pylyshyn souffrait d&rsquo;une aporie s\u00e9mantique : Pylyshyn cherchait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 ramener toute pens\u00e9e \u00e0 un calcul formel d\u00e9sincarn\u00e9 en niant l&rsquo;essence biologique des organes sensoriels, tandis que les premiers mod\u00e8les de Kosslyn se focalisaient si intens\u00e9ment sur la dimension spatio-g\u00e9om\u00e9trique qu&rsquo;ils n\u00e9gligeaient l&rsquo;imbrication permanente de l&rsquo;imagerie avec le r\u00e9seau du langage articul\u00e9.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du double codage r\u00e9sout l&rsquo;aporie en l\u00e9gitimant la coexistence parall\u00e8le et compl\u00e9mentaire des deux formats s\u00e9miotiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Les repr\u00e9sentations non verbales (imagens) expliquent la continuit\u00e9, le parall\u00e9lisme, la m\u00e9trique spatiale et l&rsquo;intuition analogique mises en lumi\u00e8re par Kosslyn.<\/li>\n<li>Les repr\u00e9sentations verbales (logogens) capturent la s\u00e9quentialit\u00e9, la combinatoire formelle, l&rsquo;abstraction et les r\u00e8gles d\u00e9ductives ch\u00e8res \u00e0 Pylyshyn.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En d\u00e9montrant que l&rsquo;esprit n&rsquo;a pas besoin de convertir l&rsquo;une des formes dans le format de l&rsquo;autre pour r\u00e9aliser des computations puissantes, Paivio a fourni une synth\u00e8se structurelle \u00e9quilibr\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;image mentale conserve toute son irr\u00e9ductible sp\u00e9cificit\u00e9 tout en communiquant de fa\u00e7on fluide avec l&rsquo;appareil conceptuel et symbolique de la parole.<\/p>\n<h2>9. Validation neurobiologique et neurosciences cognitives<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;implication fonctionnelle du cortex visuel primaire (V1)<\/h3>\n<p>Si la controverse entre Kosslyn et Pylyshyn semblait condamn\u00e9e \u00e0 une guerre de tranch\u00e9es psychologique interminable \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, l&rsquo;av\u00e8nement des technologies de neuro-imagerie fonctionnelle et de neurophysiologie a permis de trancher le d\u00e9bat sur le terrain de la biologie cellulaire et de l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se la plus audacieuse de Stephen Kosslyn \u00e9tait que le Visual Buffer n&rsquo;\u00e9tait pas une m\u00e9taphore informatique flottante, mais devait correspondre anatomiquement aux <strong>aires visuelles corticales pr\u00e9coces<\/strong>, et plus particuli\u00e8rement au cortex visuel primaire stri\u00e9 (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/34033\">Aire 17 de Brodmann ou V1<\/a>), situ\u00e9 sur les berges de la scissure calcarine. L&rsquo;aire V1 poss\u00e8de une caract\u00e9ristique architecturale d\u00e9terminante : la <strong>r\u00e9tinotopie<\/strong>. Les neurones adjacents de V1 re\u00e7oivent des signaux de points adjacents de la r\u00e9tine physique, formant une v\u00e9ritable carte bidimensionnelle de l&rsquo;espace visuel directement incrust\u00e9e dans la chair corticale.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, des \u00e9tudes pionni\u00e8res d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) conduites par Stephen Kosslyn, Reza Kabani et leurs coll\u00e8gues ont apport\u00e9 des preuves directes : lorsque des sujets ferment les yeux dans l&rsquo;obscurit\u00e9 totale et forment une image mentale d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;un objet, le cortex stri\u00e9 primaire (V1) et les aires extrastri\u00e9es (V2, V3) s&rsquo;activent de mani\u00e8re statistiquement significative par rapport \u00e0 une condition de repos ou d&rsquo;\u00e9vocation verbale.<\/p>\n<p>Mieux encore : Kosslyn a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>r\u00e9tinotopie fonctionnelle de l&rsquo;imagerie<\/strong>. Lorsqu&rsquo;un sujet imagine un objet sous un angle visuel tr\u00e8s r\u00e9duit (une petite forme), l&rsquo;activation c\u00e9r\u00e9brale se concentre au p\u00f4le post\u00e9rieur de la scissure calcarine, l\u00e0 o\u00f9 la fov\u00e9a est repr\u00e9sent\u00e9e. Lorsque le sujet imagine le m\u00eame objet \u00e0 tr\u00e8s grande \u00e9chelle, occupant l&rsquo;ensemble de son champ mental, l&rsquo;activation se d\u00e9place vers les portions ant\u00e9rieures de V1, correspondant au traitement de la p\u00e9riph\u00e9rie r\u00e9tinienne. Cette cartographie m\u00e9trique interne a constitu\u00e9 un coup fatal pour la th\u00e9orie \u00e9piph\u00e9nom\u00e9niste pure.<\/p>\n<h3>9.2 Preuves causales par la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (SMT)<\/h3>\n<p>Les tenants de l&rsquo;approche propositionnaliste ont tent\u00e9 de r\u00e9sister en arguant que l&rsquo;activation de l&rsquo;aire V1 observ\u00e9e en IRMf pouvait n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un simple sous-produit m\u00e9tabolique passif sans pertinence causale dans la cha\u00eene de traitement (l&rsquo;\u00e9quivalent c\u00e9r\u00e9bral d&rsquo;une \u00e9tincelle s&rsquo;\u00e9chappant d&rsquo;un circuit \u00e9lectrique en action). Il devenait donc imp\u00e9ratif de prouver que l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle de V1 \u00e9tait <em>causalement n\u00e9cessaire<\/em> \u00e0 l&rsquo;acte d&rsquo;imaginer.<\/p>\n<p>Kosslyn et son \u00e9quipe ont relev\u00e9 ce d\u00e9fi dans une \u00e9tude devenue classique publi\u00e9e dans la revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.284.5411.167\"><em>Science<\/em><\/a> en 1999, en recourant \u00e0 la <strong>stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (SMTr)<\/strong>. La SMTr permet d&rsquo;induire temporairement et de fa\u00e7on r\u00e9versible une \u00ab l\u00e9sion virtuelle \u00bb non invasive dans une r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale cible cibl\u00e9e en brouillant localement l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrophysiologique des neurones corticaux.<\/p>\n<p>Des volontaires sains devaient m\u00e9moriser des motifs g\u00e9om\u00e9triques compos\u00e9s de barres ray\u00e9es et ex\u00e9cuter ensuite, les yeux band\u00e9s, des jugements m\u00e9triques pr\u00e9cis d&rsquo;orientation et d&rsquo;\u00e9paisseur sur ces motifs visualis\u00e9s mentalement. L&rsquo;application d&rsquo;impulsions de SMT directement sur le p\u00f4le occipital (ciblant pr\u00e9cis\u00e9ment le cortex visuel primaire V1) a provoqu\u00e9 un ralentissement massif et significatif des temps de r\u00e9action et une hausse du taux d&rsquo;erreurs lors de la t\u00e2che d&rsquo;imagerie. De surcro\u00eet, le profil de perturbation induit par la SMT lors de la t\u00e2che d&rsquo;imagerie \u00e9tait rigoureusement indiscernable du d\u00e9ficit induit lorsque les sujets r\u00e9alisaient la m\u00eame t\u00e2che en perception visuelle directe avec les yeux ouverts.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience a d\u00e9montr\u00e9 sans \u00e9chappatoire possible que l&rsquo;aire V1 n&rsquo;est pas un spectateur passif : l&rsquo;imagerie mentale visuelle d\u00e9pend causalement et obligatoirement du traitement spatial op\u00e9r\u00e9 par le cortex visuel stri\u00e9 primaire r\u00e9tinotopique, r\u00e9futant exp\u00e9rimentalement l&rsquo;affirmation de Pylyshyn selon laquelle l&rsquo;image mentale ne serait qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne amodal.<\/p>\n<h3>9.3 Dissociations neuropsychologiques chez les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es cliniques issues de la neuropsychologie humaine sont venues consolider de fa\u00e7on spectaculaire cette identit\u00e9 d&rsquo;architecture fonctionnelle entre perception et imagerie :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, la litt\u00e9rature m\u00e9dicale a mis au jour des d\u00e9ficits sym\u00e9triques remarquables chez les patients souffrant de l\u00e9sions occipito-temporales. Les patients atteints de <em>c\u00e9cit\u00e9 corticale<\/em> ou d&rsquo;<em>achromatopsie centrale<\/em> (perte de la perception des couleurs cons\u00e9cutive \u00e0 une l\u00e9sion de l&rsquo;aire fusiforme V4) perdent simultan\u00e9ment la capacit\u00e9 de percevoir les couleurs du monde ext\u00e9rieur et celle de se repr\u00e9senter mentalement les couleurs d&rsquo;objets familiers (incapacit\u00e9 de d\u00e9crire la couleur d&rsquo;une cerise ou d&rsquo;un citron en m\u00e9moire). De m\u00eame, les patients souffrant d&rsquo;agnosie visuelle des formes manifestent couramment une inaptitude \u00e9quivalente \u00e0 dessiner ces m\u00eames formes de m\u00e9moire.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;<strong>h\u00e9min\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale<\/strong> a fourni l&rsquo;une des preuves les plus \u00e9l\u00e9gantes de la spatialit\u00e9 intrins\u00e8que des repr\u00e9sentations mentales. Dans leur exp\u00e9rience c\u00e9l\u00e8bre de 1978, Edoardo Bisiach et Claudio Luzzatti ont interrog\u00e9 des patients h\u00e9min\u00e9gligents pr\u00e9sentant une l\u00e9sion pari\u00e9tale droite (qui ignoraient totalement la moiti\u00e9 gauche de leur champ perceptif direct). En leur demandant d&rsquo;imaginer la <em>Piazza del Duomo<\/em> de Milan depuis un point de vue sp\u00e9cifique, les patients ont d\u00e9crit avec pr\u00e9cision les monuments situ\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9 droit de la place imaginaire, ignorant compl\u00e8tement ceux situ\u00e9s sur la gauche.<\/p>\n<p>Puis, lorsque les exp\u00e9rimentateurs ont demand\u00e9 \u00e0 ces m\u00eames patients d&rsquo;inverser mentalement leur point de vue subjectif (de s&rsquo;imaginer debout au fond de la place face au point de d\u00e9part), les patients ont alors d\u00e9crit les monuments qu&rsquo;ils venaient d&rsquo;ignorer une minute plus t\u00f4t (d\u00e9sormais situ\u00e9s sur leur droite mentale) et ont syst\u00e9matiquement omis de citer les monuments d\u00e9crits pr\u00e9c\u00e9demment (qui se trouvaient maintenant sur leur gauche mentale). Le d\u00e9ficit d&rsquo;attention spatiale ne s&rsquo;appliquait pas \u00e0 un stock statique de propositions abstraites, mais frappait directement l&rsquo;exploration d&rsquo;un espace m\u00e9trique simul\u00e9 au sein d&rsquo;un Visual Buffer endommag\u00e9.<\/p>\n<h2>10. Comparaison critique et convergence des mod\u00e8les de Paivio et Kosslyn<\/h2>\n<h3>10.1 Parall\u00e9lisme conceptuel : Imagens et repr\u00e9sentations de surface<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse comparative des cadres th\u00e9oriques d&rsquo;Allan Paivio et de Stephen Kosslyn met en lumi\u00e8re une communaut\u00e9 d&rsquo;intuitions fondamentales, tout en r\u00e9v\u00e9lant des diff\u00e9rences de granularit\u00e9 analytique et de vis\u00e9es explicatives substantielles.<\/p>\n<p>Sur le plan structural, une \u00e9quivalence conceptuelle \u00e9troite unit l&rsquo;<strong>imagen<\/strong> de Paivio et la <strong>repr\u00e9sentation de surface<\/strong> de Kosslyn. Dans les deux cas, le format repr\u00e9sentationnel est sans \u00e9quivoque : il s&rsquo;agit d&rsquo;un encodage <em>analogique, spatialis\u00e9 et continu<\/em>, respectant l&rsquo;isomorphisme topologique de la sc\u00e8ne per\u00e7ue. Tous deux r\u00e9cusent l&rsquo;id\u00e9e que le cerveau transcrive in\u00e9vitablement les flux sensoriels en un langage machine textuel universel. Tous deux affirment que le traitement non verbal s&rsquo;op\u00e8re de fa\u00e7on globale et synchrone, par opposition au traitement s\u00e9quentiel du langage articul\u00e9.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la divergence principale r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;observation :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le niveau macro-mn\u00e9sique de Paivio :<\/strong> s&rsquo;attache \u00e0 comprendre l&rsquo;organisation globale de la m\u00e9moire s\u00e9mantique et \u00e9pisodique \u00e0 long terme. Sa th\u00e9orie cherche \u00e0 mod\u00e9liser la fa\u00e7on dont des millions d&rsquo;unit\u00e9s de stockage (mots et images) coexistent, s&rsquo;associent et s&rsquo;influencent mutuellement pour optimiser le rappel libre, la reconnaissance et la r\u00e9solution de probl\u00e8mes dans des contextes comportementaux larges.<\/li>\n<li><strong>Le niveau micro-computationnel de Kosslyn :<\/strong> d\u00e9ploie une ing\u00e9nierie fine des processus de la m\u00e9moire de travail visuelle en temps r\u00e9el. Kosslyn ne se focalise pas sur le taux de r\u00e9tention d&rsquo;une liste de mots \u00e0 J+7, mais sur la milliseconde exacte n\u00e9cessaire \u00e0 un rayon attentionnel pour traverser une coordonn\u00e9e g\u00e9om\u00e9trique au sein d&rsquo;une matrice r\u00e9tinotopique corticale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Compl\u00e9mentarit\u00e9 structurale entre encodage mn\u00e9sique et manipulation dynamique<\/h3>\n<p>Loin de s&rsquo;exclure mutuellement, les mod\u00e8les de Paivio et de Kosslyn s&rsquo;assemblent dans une relation de compl\u00e9mentarit\u00e9 architecturale presque parfaite. Pour b\u00e2tir une th\u00e9orie compl\u00e8te de la cognition visuo-spatiale, l&rsquo;esprit a besoin des deux cadres de mod\u00e9lisation :<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le d&rsquo;Allan Paivio explique magistralement <em>pourquoi<\/em> et <em>comment<\/em> l&rsquo;information perceptive est encod\u00e9e de mani\u00e8re hautement robuste et p\u00e9renne dans le cerveau. Sa th\u00e9orie du double codage d\u00e9taille les lois de constitution du substrat mn\u00e9sique, les conditions de redondance cognitive qui immunisent l&rsquo;information contre l&rsquo;amn\u00e9sie r\u00e9troactive, et la dynamique des associations s\u00e9mantiques reliant le verbal au pictural.<\/p>\n<p>En revanche, d\u00e8s que ce mat\u00e9riel mn\u00e9sique brut doit \u00eatre extrait de son \u00e9tat latent pour r\u00e9pondre \u00e0 une question adaptative in\u00e9dite \u2014 par exemple, \u00ab Quel est l&rsquo;animal dont les oreilles sont les plus pointues entre le renard et le loup ? \u00bb \u2014, la th\u00e9orie du double codage atteint sa limite descriptive. C&rsquo;est ici que s&rsquo;enclenche la m\u00e9canique computationnelle de Kosslyn : l&rsquo;esprit extrait les <em>fichiers d&rsquo;images<\/em> et les <em>fichiers propositionnels<\/em> de sa m\u00e9moire \u00e0 long terme (les imagens de Paivio), r\u00e9g\u00e9n\u00e8re une <em>repr\u00e9sentation de surface<\/em> dans le Visual Buffer, op\u00e8re un <code>ZOOM<\/code>, active une proc\u00e9dure d&rsquo;inspection g\u00e9om\u00e9trique fine <code>LOOK FOR<\/code>, puis r\u00e9injecte le r\u00e9sultat calcul\u00e9 dans le syst\u00e8me verbal sous forme d&rsquo;un logogen propositionnel articul\u00e9 (\u00ab Le renard \u00bb).<\/p>\n<p>Cette synth\u00e8se d\u00e9montre que la th\u00e9orie du double codage constitue l&rsquo;ossature d&rsquo;archivage et de mise en relation symbolique-analogique du cerveau, tandis que la th\u00e9orie computationnelle de Kosslyn repr\u00e9sente son moteur de rendu graphique et son processeur de calcul g\u00e9om\u00e9trique spatio-temporel en direct.<\/p>\n<h3>10.3 Limites respectives des deux cadres th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de leur puissance explicative incontestable, ces deux paradigmes pionniers comportent des zones d&rsquo;ombre et des faiblesses structurales que la psychologie cognitive contemporaine n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de souligner :<\/p>\n<p>Pour le mod\u00e8le de Paivio, la principale lacune r\u00e9side dans la sous-th\u00e9orisation de la combinatoire interne des imagens. Paivio a souvent trait\u00e9 l&rsquo;imagen comme une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb globale, se focalisant presque exclusivement sur ses connexions r\u00e9f\u00e9rentielles avec le mot plut\u00f4t que sur la syntaxe formelle de son d\u00e9coupage spatial. De plus, sa typologie binaire stricte (verbal versus non verbal) peine \u00e0 rendre compte des formats interm\u00e9diaires, tels que les repr\u00e9sentations purement spatiales non visuelles (le sens kinesth\u00e9sique d&rsquo;un itin\u00e9raire dans le noir absolu ou la spatialit\u00e9 chez les aveugles cong\u00e9nitaux).<\/p>\n<p>Concernant le mod\u00e8le de Stephen Kosslyn, la critique la plus r\u00e9currente concerne sa vertigineuse complexit\u00e9 computationnelle. En cherchant \u00e0 formaliser chaque micro-\u00e9tape de l&rsquo;imagerie, Kosslyn a multipli\u00e9 les sous-programmes sp\u00e9cialis\u00e9s (jusqu&rsquo;\u00e0 plusieurs dizaines de modules algorithmiques dans ses premi\u00e8res versions informatiques), s&rsquo;exposant au risque d&rsquo;une th\u00e9orie trop mall\u00e9able dont la r\u00e9futabilit\u00e9 popp\u00e9rienne devenait incertaine. De surcro\u00eet, le r\u00f4le exact accord\u00e9 au cortex visuel primaire (V1) a \u00e9t\u00e9 nuanc\u00e9 par des \u00e9tudes ult\u00e9rieures : certains patients pr\u00e9sentant une l\u00e9sion \u00e9tendue de V1 conservent une imagerie spatiale intacte, indiquant que le Visual Buffer mobilise vraisemblablement un r\u00e9seau beaucoup plus distribu\u00e9 d&rsquo;aires pari\u00e9tales et temporales sup\u00e9rieures que ne le postulait le mod\u00e8le stri\u00e9 initial.<\/p>\n<p>Enfin, les deux th\u00e9ories ont longtemps partag\u00e9 un biais cognitiviste classique en n\u00e9gligeant l&rsquo;ancrage corporel profond, le r\u00f4le fondamental des \u00e9motions et les contraintes de l&rsquo;action motrice situ\u00e9e dans la gen\u00e8se de l&rsquo;imagerie.<\/p>\n<h2>11. Applications pratiques en ergonomie cognitive et p\u00e9dagogie<\/h2>\n<h3>11.1 La th\u00e9orie cognitive de l&rsquo;apprentissage multim\u00e9dia de Richard Mayer<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact pratique des travaux d&rsquo;Allan Paivio et de Stephen Kosslyn trouve son incarnation la plus spectaculaire dans le domaine des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation et de l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique, principalement \u00e0 travers la <strong>Th\u00e9orie Cognitive de l&rsquo;Apprentissage Multim\u00e9dia<\/strong> (<em>Cognitive Theory of Multimedia Learning<\/em> ou CTML) d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/cambridge-handbook-of-multimedia-learning\/3CF135F20606AE8F35C14B82DEE2FEF0\">Richard E. Mayer<\/a>.<\/p>\n<p>Mayer a directement transpos\u00e9 les axiomes du double codage au design des environnements d&rsquo;apprentissage num\u00e9riques en formulant plusieurs principes fondateurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le principe multim\u00e9dia :<\/strong> Les apprenants assimilent l&rsquo;information de mani\u00e8re infiniment plus profonde \u00e0 partir de mots et d&rsquo;images conjoints qu&rsquo;\u00e0 partir de mots seuls. Ce constat d\u00e9coule directement de l&rsquo;activation simultan\u00e9e des sous-syst\u00e8mes logog\u00e8ne et imag\u00e8ne th\u00e9oris\u00e9e par Paivio.<\/li>\n<li><strong>Le principe de modalit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;apprentissage est d\u00e9cupl\u00e9 lorsque l&rsquo;illustration visuelle dynamique (graphique, sch\u00e9ma ou animation) est accompagn\u00e9e d&rsquo;un commentaire audio parl\u00e9 plut\u00f4t que d&rsquo;un texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran. En effet, la pr\u00e9sentation d&rsquo;un texte \u00e9crit sature le canal visuel de la m\u00e9moire de travail (qui doit traiter simultan\u00e9ment le trac\u00e9 du texte et l&rsquo;image), cr\u00e9ant une surcharge cognitive massive, tandis que l&rsquo;utilisation du canal auditif pour les logogens et du canal visuel pour les imagens r\u00e9partit harmonieusement la charge de traitement.<\/li>\n<li><strong>Le principe de redondance :<\/strong> L&rsquo;ajout d&rsquo;un texte imprim\u00e9 redondant qui r\u00e9p\u00e8te mot pour mot une narration vocale accompagnant une animation d\u00e9grade paradoxalement les performances d&rsquo;apprentissage des \u00e9l\u00e8ves. Le canal visuel est inutilement sollicit\u00e9 pour lire les sous-titres, entrant en comp\u00e9tition directe avec le balayage spatial de l&rsquo;illustration graphique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 Ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique et strat\u00e9gies mn\u00e9motechniques fond\u00e9es sur l&rsquo;image<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du double codage a offert le premier fondement scientifique rigoureux pour comprendre l&rsquo;efficacit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale des mn\u00e9motechniques de l&rsquo;Antiquit\u00e9, au premier rang desquelles la c\u00e9l\u00e8bre <strong>m\u00e9thode des loci<\/strong> (ou palais de la m\u00e9moire), formalis\u00e9e jadis par Cic\u00e9ron et Quintilien.<\/p>\n<p>En ancrant des notions abstraites (des logogens hautement fuyants) sur des rep\u00e8res architecturaux spatiaux tr\u00e8s concrets et familiers d&rsquo;un palais imaginaire (des imagens \u00e0 forte stabilit\u00e9 m\u00e9trique), le rh\u00e9teur ou l&rsquo;\u00e9tudiant force le syst\u00e8me cognitif \u00e0 cr\u00e9er des connexions r\u00e9f\u00e9rentielles artificielles mais indestructibles. L&rsquo;architecture de Kosslyn explique pourquoi cette strat\u00e9gie est infaillible : le balayage mental s\u00e9quentiel d&rsquo;une pi\u00e8ce \u00e0 l&rsquo;autre d&rsquo;un palais mental ob\u00e9it \u00e0 la m\u00eame chronom\u00e9trie m\u00e9trique que la navigation r\u00e9elle, \u00e9vitant tout saut d\u00e9sordonn\u00e9 et garantissant un rappel s\u00e9riel parfait sans la moindre omission.<\/p>\n<p>Dans la conception didactique moderne des manuels scolaires et des interfaces de formation industrielle, l&rsquo;optimisation des connexions r\u00e9f\u00e9rentielles logogen-imagen impose d&rsquo;int\u00e9grer spatialement le texte explicatif <em>au plus pr\u00e8s<\/em> de la composante m\u00e9canique ou anatomique qu&rsquo;il d\u00e9crit (effet de contigu\u00eft\u00e9 spatiale). S\u00e9parer un sch\u00e9ma anatomique de sa l\u00e9gende par un renvoi en bas de page impose \u00e0 l&rsquo;apprenant des allers-retours de balayage visuel chronom\u00e9triquement co\u00fbteux qui gaspillent les ressources attentionnelles du Visual Buffer au d\u00e9triment de l&rsquo;int\u00e9gration conceptuelle.<\/p>\n<h3>11.3 Design d&rsquo;interfaces homme-machine (IHM) et visualisation de donn\u00e9es<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;univers contemporain de l&rsquo;ergonomie num\u00e9rique, les lois de balayage mental de Stephen Kosslyn et les principes d&rsquo;imagerie de Paivio constituent des standards directeurs incontournables pour l&rsquo;architecture des cockpits a\u00e9ronautiques, des syst\u00e8mes de contr\u00f4le militaire et des interfaces logicielles \u00e0 haute criticit\u00e9 :<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation spatiale des indicateurs de bord dans un avion de chasse ou une centrale nucl\u00e9aire doit imp\u00e9rativement respecter les constantes du Visual Buffer. Connaissant la vitesse de balayage mental et la d\u00e9croissance de la r\u00e9solution du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie fov\u00e9ale, Stephen Kosslyn a lui-m\u00eame publi\u00e9 des ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence sur la conception graphique des tableaux de bord, recommandant de positionner les instruments critiques dans un angle de vue n&rsquo;exc\u00e9dant pas le seuil de d\u00e9bordement perceptif afin d&rsquo;\u00e9viter le recours \u00e0 un balayage attentionnel co\u00fbteux en situation d&rsquo;urgence vitale.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;omnipr\u00e9sence des ic\u00f4nes visuelles au d\u00e9triment des listes de commandes textuelles dans nos syst\u00e8mes d&rsquo;exploitation modernes (de MacOS \u00e0 Android) repose sur la vitesse fulgurante de la reconnaissance d&rsquo;un pattern analogique : une ic\u00f4ne famili\u00e8re est identifi\u00e9e et cat\u00e9goris\u00e9e par le syst\u00e8me des imagens en moins de 100 millisecondes, court-circuitant la lente analyse s\u00e9quentielle requise pour d\u00e9chiffrer un libell\u00e9 textuel dans un menu d\u00e9roulant. Enfin, la spatialisation cartographique de donn\u00e9es volumineuses et complexes (<em>Data Visualization<\/em>) exploite le principe d&rsquo;isomorphisme spatial pour soulager la m\u00e9moire de travail linguistique en permettant \u00e0 l&rsquo;\u0153il et \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;acc\u00e9der d&rsquo;un seul coup d&rsquo;\u0153il holistique \u00e0 des corr\u00e9lations num\u00e9riques invisibles sous forme de tableaux de chiffres abstraits.<\/p>\n<h2>12. Perspectives contemporaines et d\u00e9veloppements neuroscientifiques r\u00e9cents<\/h2>\n<h3>12.1 Cognition incarn\u00e9e (Embodied Cognition) et simulation sensorimotrice<\/h3>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Allan Paivio et de Stephen Kosslyn s&rsquo;est profond\u00e9ment enrichi et m\u00e9tamorphos\u00e9 sous l&rsquo;impulsion du courant de la <strong>cognition incarn\u00e9e<\/strong> (<em>Embodied Cognition<\/em>), port\u00e9 par des chercheurs tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.3758\/BF03196322\">Lawrence Barsalou<\/a> et Arthur Glenberg. Pour ces th\u00e9oriciens, l&rsquo;imagerie mentale visuelle ne peut plus \u00eatre isol\u00e9e du reste de l&rsquo;appareil moteur et proprioceptif du corps biologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;imagerie n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme un simple affichage passif dans une aire c\u00e9r\u00e9brale isol\u00e9e, mais comme une <strong>r\u00e9activation sensorimotrice globale<\/strong> (<em>perceptual symbol systems<\/em>). Lorsqu&rsquo;un individu simule mentalement le balayage d&rsquo;une trajectoire ou la rotation d&rsquo;une cl\u00e9 dans une serrure, les \u00e9tudes de neuro-imagerie moderne d\u00e9montrent que le cortex moteur primaire (M1), le cortex pr\u00e9-moteur et le cervelet sont activ\u00e9s de mani\u00e8re synchronis\u00e9e avec les aires occipitales visuelles.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9passement du mod\u00e8le computo-repr\u00e9sentationnaliste strict au profit de th\u00e9ories \u00e9nactives confirme l&rsquo;intuition fondatrice de Paivio : le format non verbal est indissociable de l&rsquo;exp\u00e9rience physique de l&rsquo;organisme dans son environnement. Penser \u00e0 une action physique ou \u00e0 un objet mat\u00e9riel d\u00e9clenche une simulation neurale des cons\u00e9quences motrices de l&rsquo;interaction avec cet objet, conf\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;imagen une \u00e9paisseur corporelle que les mod\u00e8les informatiques classiques avaient initialement sous-estim\u00e9e.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;aphantasie et le spectre des variations individuelles de l&rsquo;imagerie<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9couvertes les plus fascinantes des neurosciences cognitives de la derni\u00e8re d\u00e9cennie a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;identification clinique et la caract\u00e9risation formelle de l&rsquo;<strong>aphantasie<\/strong> (terme forg\u00e9 en 2015 par le neurologue britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/S001094521500159X\">Adam Zeman<\/a>). L&rsquo;aphantasie d\u00e9signe l&rsquo;incapacit\u00e9 totale, cong\u00e9nitale ou acquise, pour un individu d&rsquo;\u00e9voquer la moindre image mentale visuelle volontaire. Les aphantasiques, qui repr\u00e9senteraient entre 2 % et 4 % de la population g\u00e9n\u00e9rale, vivent dans une obscurit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique int\u00e9rieure absolue : lorsqu&rsquo;on leur demande d&rsquo;imaginer le visage d&rsquo;un parent ou un coucher de soleil, ils ne per\u00e7oivent strictement rien sur leur \u00ab \u00e9cran mental \u00bb.<\/p>\n<p>Cette condition clinique a soulev\u00e9 des questions vertigineuses quant \u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9 des mod\u00e8les de Paivio et de Kosslyn : comment ces individus parviennent-ils \u00e0 se rep\u00e9rer dans l&rsquo;espace, \u00e0 reconna\u00eetre des visages et \u00e0 mener des carri\u00e8res intellectuelles de premier plan sans pouvoir mobiliser d&rsquo;imagens visuelles ni afficher de motifs dans un Visual Buffer ?<\/p>\n<p>Les recherches contemporaines ont d\u00e9montr\u00e9 que les sujets aphantasiques d\u00e9veloppent des <strong>strat\u00e9gies cognitives de compensation alternatives<\/strong> remarquablement efficaces. Ils s&rsquo;appuient massivement sur des repr\u00e9sentations spatiales amodales pr\u00e9serv\u00e9es au niveau du cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur (une cartographie relationnelle m\u00e9trique sans rendu ph\u00e9nom\u00e9nologique pictural) ainsi que sur une exploitation intensive et virtuose du sous-syst\u00e8me linguistique des logogens de Paivio. Leurs performances aux tests de m\u00e9moire spatiale et de rotation mentale sont souvent rigoureusement identiques \u00e0 celles des sujets contr\u00f4les hyperphantasiques, prouvant que le cerveau peut calculer des transformations g\u00e9om\u00e9triques par des voies neurales alternatives non visuelles, et r\u00e9v\u00e9lant l&rsquo;extraordinaire plasticit\u00e9 de l&rsquo;architecture cognitive humaine.<\/p>\n<h3>12.3 Mod\u00e8les contemporains d&rsquo;intelligence artificielle et traitement multimodal<\/h3>\n<p>Enfin, le dialogue historique entre Paivio et Kosslyn trouve aujourd&rsquo;hui sa r\u00e9sonance la plus spectaculaire et inattendue au c\u0153ur de la r\u00e9volution de l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine, avec l&rsquo;\u00e9mergence des <strong>mod\u00e8les de fondation multimodaux<\/strong> (tels que CLIP de la firme OpenAI, ou les r\u00e9seaux g\u00e9n\u00e9ratifs de texte-\u00e0-image tels que Midjourney et Stable Diffusion).<\/p>\n<p>Ces syst\u00e8mes d&rsquo;IA de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration incarnent, d&rsquo;un point de vue architectural et fonctionnel, une r\u00e9surrection computationnelle exacte de la th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio. Un mod\u00e8le comme CLIP est compos\u00e9 explicitement de deux encodeurs distincts :<\/p>\n<ul>\n<li>Un <strong>encodeur textuel<\/strong> (assimilable au sous-syst\u00e8me logog\u00e8ne), entra\u00een\u00e9 \u00e0 segmenter et transformer des cha\u00eenes de symboles linguistiques s\u00e9quentiels en vecteurs d&rsquo;ench\u00e2ssement.<\/li>\n<li>Un <strong>encodeur visuel<\/strong> (assimilable au sous-syst\u00e8me imag\u00e8ne), entra\u00een\u00e9 \u00e0 traiter des tenseurs de pixels spatiaux 2D continus via des r\u00e9seaux de neurones convolutifs ou des Vision Transformers.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces deux flux de traitement convergent au sein d&rsquo;un <strong>espace latent conjoint<\/strong> (<em>shared latent space<\/em>) o\u00f9 les repr\u00e9sentations vectorielles d&rsquo;une image et de sa description textuelle sont align\u00e9es par apprentissage contrastif. Cet espace vectoriel partag\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la mat\u00e9rialisation math\u00e9matique exacte des <em>connexions r\u00e9f\u00e9rentielles<\/em> th\u00e9oris\u00e9es par Paivio en 1971 !<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la querelle entre Kosslyn et Pylyshyn rena\u00eet de ses cendres dans le champ de la recherche sur l&rsquo;explicabilit\u00e9 et la g\u00e9om\u00e9trie interne de l&rsquo;intelligence artificielle : les mod\u00e8les de langage de grande taille (LLMs) manipulent-ils de pures corr\u00e9lations statistiques formelles entre tokens linguistiques comme le pr\u00e9disait Pylyshyn, ou construisent-ils spontan\u00e9ment des repr\u00e9sentations spatiales et analogiques du monde au sein de leurs couches profondes, comme le postulait Kosslyn ? Des \u00e9tudes r\u00e9centes men\u00e9es sur des mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs r\u00e9v\u00e8lent que ces r\u00e9seaux d\u00e9veloppent bel et bien des cartes m\u00e9triques internes et des simulations quasi-picturales pour r\u00e9soudre des requ\u00eates spatiales, attestant de la transcendance et de la modernit\u00e9 absolue des questionnements inaugur\u00e9s par Stephen Kosslyn et Allan Paivio sur la nature de l&rsquo;esprit pensant.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baddeley, A. D. (1992). Working memory. <em>Science<\/em>, 255(5044), 556-559. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1736359\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1736359<\/a><\/li>\n<li>Barsalou, L. W. (1999). Perceptual symbol systems. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 22(4), 577-660. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149<\/a><\/li>\n<li>Bisiach, E., &#038; Luzzatti, C. (1978). Unilateral neglect of representational space. <em>Cortex<\/em>, 14(1), 129-133. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-9452(78)80016-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-9452(78)80016-1<\/a><\/li>\n<li>Brooks, L. R. (1968). Spatial and verbal components of the act of recall. <em>Canadian Journal of Psychology\/Revue canadienne de psychologie<\/em>, 22(5), 349-368. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0082775\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0082775<\/a><\/li>\n<li>Farah, M. J. (1988). Is visual imagery really visual? Overlooked numerical evidence for analog spatial representations. <em>Journal of Experimental Psychology: General<\/em>, 117(3), 248-258. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.117.3.248\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.117.3.248<\/a><\/li>\n<li>Kosslyn, S. M. (1975). Information representation in visual images. <em>Cognitive Psychology<\/em>, 7(3), 341-370. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(75)90015-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(75)90015-8<\/a><\/li>\n<li>Kosslyn, S. M. (1980). <em>Image and Mind<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Kosslyn, S. M. (1994). <em>Image and Brain: The Resolution of the Imagery Debate<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/3630.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/3630.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Kosslyn, S. M., Ball, T. M., &#038; Reiser, B. J. (1978). Visual images preserve metric spatial information: Evidence from studies of image scanning. <em>Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance<\/em>, 4(1), 47-60. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-1523.4.1.47\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-1523.4.1.47<\/a><\/li>\n<li>Kosslyn, S. M., Pascual-Leone, A., Felician, O., Camposano, S., Keenan, J. P., Ganis, G., Sukel, K. E., &#038; Alpert, N. M. (1999). The role of area 17 in visual imagery: Convergent evidence from PET and rTMS. <em>Science<\/em>, 284(5411), 167-170. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.284.5411.167\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.284.5411.167<\/a><\/li>\n<li>Marr, D. (1982). <em>Vision: A Computational Investigation into the Human Representation and Processing of Visual Information<\/em>. W. H. Freeman.<\/li>\n<li>Mayer, R. E. (2009). <em>Multimedia Learning<\/em> (2nd ed.). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511811677\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511811677<\/a><\/li>\n<li>Neisser, U. (1967). <em>Cognitive Psychology<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Paivio, A. (1971). <em>Imagery and Verbal Processes<\/em>. Holt, Rinehart and Winston.<\/li>\n<li>Paivio, A. (1986). <em>Mental Representations: A Dual Coding Approach<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195066661.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195066661.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Paivio, A. (1991). Dual coding theory: Retrospect and current status. <em>Canadian Journal of Psychology\/Revue canadienne de psychologie<\/em>, 45(3), 255-287. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0084295\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0084295<\/a><\/li>\n<li>Paivio, A., &#038; Csapo, K. (1973). Picture superiority in free recall: Imagery or dual coding? <em>Cognitive Psychology<\/em>, 5(2), 176-206. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(73)90032-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0285(73)90032-7<\/a><\/li>\n<li>Pylyshyn, Z. W. (1973). What the mind&rsquo;s eye tells the mind&rsquo;s brain: A critique of mental imagery. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 80(1), 1-24. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034650\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034650<\/a><\/li>\n<li>Pylyshyn, Z. W. (2002). Mental imagery: In search of a theory. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 25(2), 157-182. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X02000043\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X02000043<\/a><\/li>\n<li>Shepard, R. N., &#038; Metzler, J. (1971). Mental rotation of three-dimensional objects. <em>Science<\/em>, 171(3972), 701-703. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.171.3972.701\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.171.3972.701<\/a><\/li>\n<li>Zeman, A., Dewar, M., &#038; Della Sala, S. (2015). Lives without imagery: Congenital aphantasia. <em>Cortex<\/em>, 73, 378-380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cortex.2015.05.019\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cortex.2015.05.019<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de la th\u00e9orie du double codage de Paivio, des exp\u00e9riences d&rsquo;imagerie de Kosslyn et du statut cognitif de l&rsquo;image mentale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1387,647],"tags":[4247,4248,2765,4237,4246],"class_list":["post-2139","psych_experiment","type-psych_experiment","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-psychologie-cognitive","tag-allan-paivio","tag-effet-de-superiorite-de-limage","tag-imagerie-mentale","tag-stephen-kosslyn","tag-theorie-du-double-codage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2139","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_experiment"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2139"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_experiment\/2139\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2139"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2139"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2139"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}