{"id":25853,"date":"2026-11-08T17:32:50","date_gmt":"2026-11-08T17:32:50","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_comparison=analyse-du-discours-vs-analyse-narrative"},"modified":"2026-11-08T17:32:50","modified_gmt":"2026-11-08T17:32:50","slug":"analyse-du-discours-vs-analyse-narrative","status":"publish","type":"psych_comparison","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_comparison=analyse-du-discours-vs-analyse-narrative","title":{"rendered":"Analyse du discours vs analyse narrative"},"content":{"rendered":"<p>Dans le paysage foisonnant des sciences humaines et sociales contemporaines, l\u2019analyse qualitative a progressivement conquis une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique incontestable. Longtemps subordonn\u00e9es aux imp\u00e9ratifs d\u2019objectivation statistique et aux id\u00e9aux positivistes de mesure quantitative, la sociologie, la psychologie, les sciences de l\u2019information et de la communication, ainsi que la science politique ont op\u00e9r\u00e9 un retour fondamental vers le sens, l\u2019interpr\u00e9tation et l\u2019\u00e9paisseur ph\u00e9nom\u00e9nologique des pratiques humaines. Au c\u0153ur de cette reconqu\u00eate herm\u00e9neutique, l\u2019attention port\u00e9e aux productions langagi\u00e8res est devenue centrale, consacrant le postulat selon lequel les \u00eatres humains ne se contentent pas de d\u00e9crire un monde pr\u00e9existant, mais le construisent, le n\u00e9gocient et le transforment \u00e0 travers leurs usages du langage.<\/p>\n<p>Parmi les approches vou\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9lucidation des mat\u00e9riaux textuels et verbaux, deux m\u00e9thodologies majeures se distinguent tant par leur vigueur th\u00e9orique que par la f\u00e9condit\u00e9 de leurs applications empiriques : l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative. Si toutes deux partagent une m\u00eame sensibilit\u00e9 aux nuances du verbe et refusent de consid\u00e9rer le langage comme un simple canal transparent d\u2019information, elles proc\u00e8dent d\u2019ancrages philosophiques distincts et poursuivent des vis\u00e9es heuristiques diff\u00e9renci\u00e9es. L\u2019analyse du discours scrute les r\u00e9gimes de pouvoir, les s\u00e9dimentations id\u00e9ologiques, les r\u00e9gularit\u00e9s \u00e9nonciatives et les contraintes institutionnelles qui r\u00e9gissent ce qui peut et doit \u00eatre dit au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. L\u2019analyse narrative, quant \u00e0 elle, s\u2019attache aux dynamiques de mise en intrigue, \u00e0 la temporalit\u00e9 v\u00e9cue, \u00e0 la qu\u00eate de coh\u00e9rence biographique et \u00e0 la fa\u00e7on dont les individus et les groupes donnent sens aux ruptures de leur existence en tissant des histoires.<\/p>\n<p>Pourtant, une confusion persistante r\u00e8gne fr\u00e9quemment dans la pratique de la recherche, o\u00f9 les termes \u00ab discours \u00bb et \u00ab r\u00e9cit \u00bb sont employ\u00e9s de mani\u00e8re interchangeable, conduisant \u00e0 des hybridations m\u00e9thodologiques parfois floues ou \u00e0 des contresens \u00e9pist\u00e9mologiques pr\u00e9judiciables. Confondre l\u2019analyse des m\u00e9canismes discursifs d\u2019assujettissement avec l\u2019exploration de la configuration narrative de l\u2019identit\u00e9 revient \u00e0 gommer des divergences ontologiques substantielles concernant le statut du sujet, le r\u00f4le de la temporalit\u00e9 et la nature m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Cet article propose un examen approfondi, syst\u00e9matique et comparatif de ces deux traditions analytiques majeures afin de doter les chercheurs, doctorants et praticiens des rep\u00e8res th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques indispensables \u00e0 un choix raisonn\u00e9 et rigoureux de leur cadre d\u2019investigation.<\/p>\n<h2>1. Introduction : D\u00e9finir et contextualiser deux paradigmes de la recherche qualitative<\/h2>\n<h3>1.1 D\u00e9finition liminaire des concepts<\/h3>\n<p>L\u2019analyse du discours constitue un ensemble d\u2019approches qualitatives interdisciplinaires vou\u00e9es \u00e0 l\u2019investigation critique du langage en usage au sein de contextes sociaux, institutionnels et historiques pr\u00e9cis. Loin de r\u00e9duire la langue \u00e0 un syst\u00e8me abstrait de signes d\u00e9contextualis\u00e9s ou \u00e0 un instrument neutre v\u00e9hiculant des \u00e9tats mentaux internes, l\u2019analyse du discours appr\u00e9hende les productions verbales et textuelles comme des pratiques sociales r\u00e9gies par des r\u00e8gles, g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;effets r\u00e9els et consubstantielles aux relations de pouvoir. Que l&rsquo;on s&rsquo;inscrive dans la tradition post-structuraliste initi\u00e9e par les travaux de <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/collo_0000-0000_1988_ant_40_1_1048\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Michel Foucault<\/a> ou dans le cadre de l\u2019analyse critique du discours d\u00e9velopp\u00e9e par des linguistes tels que Norman Fairclough, Teun A. van Dijk et Ruth Wodak, le discours est invariablement pens\u00e9 comme une matrice qui fa\u00e7onne les repr\u00e9sentations, naturalise les asym\u00e9tries sociales et trace les limites du pensable et du dicible dans une formation socio-historique donn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;analyse narrative se d\u00e9ploie comme une approche qualitative centr\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9tude des r\u00e9cits par lesquels les acteurs sociaux articulent des \u00e9v\u00e9nements \u00e0 travers le temps afin de conf\u00e9rer une signification \u00e0 leur exp\u00e9rience v\u00e9cue, \u00e0 leur identit\u00e9 et aux ruptures de leur parcours existentiel. Ancr\u00e9e dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie, l\u2019herm\u00e9neutique et la psychologie culturelle, l&rsquo;analyse narrative postule que l\u2019esprit humain structure fondamentalement son rapport au monde sous une forme s\u00e9quentielle et dramatis\u00e9e. Le r\u00e9cit n\u2019est point un simple inventaire chronologique de faits bruts, mais une op\u00e9ration complexe de configuration \u2014 ce que le philosophe Paul Ric\u0153ur nomme la \u00ab mise en intrigue \u00bb \u2014 qui rassemble des composantes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (agents, buts, moyens, interactions, contingences fortuites) au sein d\u2019une totalit\u00e9 intelligible pourvue d\u2019un d\u00e9but, d\u2019un milieu et d\u2019un d\u00e9nouement porteurs d\u2019une intention ou d\u2019une vis\u00e9e morale.<\/p>\n<p>L\u2019omnipr\u00e9sence du texte et du r\u00e9cit dans les sciences sociales actuelles t\u00e9moigne d&rsquo;un basculement d\u00e9cisif. Les organisations contemporaines ne cessent de communiquer, les acteurs politiques d\u00e9ploient des \u00e9l\u00e9ments de langage rigoureusement calibr\u00e9s, tandis que les individus, somm\u00e9s de devenir les entrepreneurs de leur propre existence, multiplient les narrations de soi sur les plateformes num\u00e9riques ou lors d\u2019entretiens institutionnels. Dans ce paysage satur\u00e9 de productions s\u00e9miotiques, les sciences sociales ne peuvent plus se contenter d&rsquo;extraire des \u00ab donn\u00e9es \u00bb factuelles en n\u00e9gligeant la forme expressive qui les porte. Analyser le discours ou d\u00e9cortiquer le r\u00e9cit devient l&rsquo;acte m\u00eame par lequel on p\u00e9n\u00e8tre la texture signifiante du monde social, r\u00e9v\u00e9lant tour \u00e0 tour les syst\u00e8mes d\u2019h\u00e9g\u00e9monie qui gouvernent les esprits et les efforts d\u2019auto-cr\u00e9ation par lesquels les sujets tentent d&rsquo;habiter un monde fragment\u00e9.<\/p>\n<h3>1.2 Origine des confusions r\u00e9currentes en m\u00e9thodologie<\/h3>\n<p>La proximit\u00e9 apparente entre l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative trouve d\u2019abord sa source dans le partage d\u2019un substrat empirique strictement identique : le mat\u00e9riau linguistique. Qu\u2019il s\u2019agisse de transcriptions d\u2019entretiens semi-directifs, de manifestes politiques, de proc\u00e8s-verbaux d\u2019audiences judiciaires, de dossiers m\u00e9dicaux ou de publications sur les r\u00e9seaux sociaux, le chercheur se trouve confront\u00e9 \u00e0 des corpus compos\u00e9s de mots, de phrases, de paragraphes, de pauses, d\u2019h\u00e9sitations et de figures rh\u00e9toriques. D\u00e8s lors qu\u2019une technique qualitative travaille le texte ou l\u2019oralit\u00e9 sans recourir \u00e0 des instruments de quantification exclusive, la tentation est grande, chez les apprentis chercheurs comme chez certains auteurs chevronn\u00e9s, d\u2019employer indistinctement les vocables \u00ab discours \u00bb et \u00ab narratif \u00bb pour d\u00e9signer toute forme d\u2019investigation textuelle attentive au sens des \u00e9nonc\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette porosit\u00e9 se complique davantage lors du chevauchement pratique des corpus d\u2019enqu\u00eate. Un r\u00e9cit de vie recueilli aupr\u00e8s d\u2019une personne marginalis\u00e9e dans le cadre d\u2019une recherche sociologique constitue de prime abord un r\u00e9cit typique, articul\u00e9 autour d\u2019une chronologie biographique, de tournants existentiels et d\u2019une qu\u00eate identitaire. N\u00e9anmoins, ce m\u00eame t\u00e9moignage individuel peut l\u00e9gitimement \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 sous l&rsquo;angle discursif : le chercheur s&rsquo;attachera alors \u00e0 d\u00e9crypter la mani\u00e8re dont le locuteur incorpore involontairement le lexique des institutions d&rsquo;aide sociale, reproduit les cat\u00e9gories normatives de la d\u00e9viance ou mobilise des r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs pr\u00e9existants pour justifier son statut. Inversement, un corpus de discours parlementaires ou de communiqu\u00e9s de presse institutionnels \u2014 traditionnellement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse du discours \u2014 d\u00e9ploie fr\u00e9quemment des micro-r\u00e9cits ou des fables exemplaires pour convaincre l\u2019opinion publique, illustrant combien le narratif peut fonctionner comme un instrument tactique au service d\u2019un macro-discours persuasif.<\/p>\n<p>Sur le plan de l\u2019histoire des id\u00e9es, cette indistinction trouve son origine dans la collision de deux mouvements intellectuels majeurs du XXe si\u00e8cle : le \u00ab tournant linguistique \u00bb (<em>linguistic turn<\/em>) et le \u00ab tournant narratif \u00bb (<em>narrative turn<\/em>). Le tournant linguistique, impuls\u00e9 par la s\u00e9miologie saussurienne, la philosophie analytique du second Wittgenstein et la d\u00e9construction post-structuraliste, a \u00e9tabli que le langage n\u2019est pas le reflet passif de la r\u00e9alit\u00e9 mais son op\u00e9rateur constitutif. Quelques d\u00e9cennies plus tard, le tournant narratif, popularis\u00e9 dans les sciences humaines et sociales par Jerome Bruner, Donald Polkinghorne et Paul Ric\u0153ur, a prolong\u00e9 cette r\u00e9volution en affirmant que parmi toutes les formes discursives, la structure narrative occupe un statut ontologique privil\u00e9gi\u00e9 pour comprendre l&rsquo;action humaine et le temps subjectif. En s\u2019entrem\u00ealant au sein des bibliographies acad\u00e9miques, ces deux mouvements ont engendr\u00e9 une n\u00e9buleuse terminologique o\u00f9 \u00ab d\u00e9construire un discours \u00bb et \u00ab d\u00e9coder un r\u00e9cit \u00bb sont devenus des expressions presque synonymes dans l\u2019usage courant, masquant les ruptures profondes qui s\u00e9parent l&rsquo;arch\u00e9ologie des \u00e9nonc\u00e9s de l&rsquo;herm\u00e9neutique des intrigues.<\/p>\n<h3>1.3 Pertinence \u00e9pist\u00e9mologique de la distinction<\/h3>\n<p>Loin de constituer une querelle byzantine de s\u00e9mantique universitaire, la distinction entre analyse du discours et analyse narrative engage des choix \u00e9pist\u00e9mologiques d\u00e9terminants pour la validit\u00e9 et la port\u00e9e heuristique de toute recherche en sciences humaines. En premier lieu, la diff\u00e9renciation de la focale analytique induit une gestion radicalement dissemblable du mat\u00e9riau empirique. L\u2019analyse du discours op\u00e8re le plus souvent une d\u00e9coupe transversale et th\u00e9matique des corpus ; elle traque les micro-structures langagi\u00e8res, les glissements s\u00e9mantiques, les pr\u00e9suppos\u00e9s id\u00e9ologiques, les modalit\u00e9s \u00e9nonciatives et les r\u00e9gularit\u00e9s lexicales \u00e0 travers une multitude de fragments textuels d\u00e9contextualis\u00e9s de leur lin\u00e9arit\u00e9 imm\u00e9diate. L&rsquo;analyse narrative, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, exige de pr\u00e9server imp\u00e9rativement l\u2019int\u00e9grit\u00e9 holistique et la diachronie du texte ; d\u00e9membrer un r\u00e9cit en le r\u00e9duisant \u00e0 une grille de th\u00e8mes transversaux d\u00e9truit pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;objet de la recherche, \u00e0 savoir l&rsquo;agencement chronologique, le d\u00e9veloppement dramatique de l&rsquo;intrigue et la trajectoire des protagonistes.<\/p>\n<p>En second lieu, la ligne de partage entre les deux m\u00e9thodes repose sur des conceptions divergentes du statut accord\u00e9 \u00e0 l&rsquo;agent social. Dans l&rsquo;orbite de l&rsquo;analyse du discours, en particulier sous ses d\u00e9clinaisons foucaldienne ou critique, le sujet parlant appara\u00eet fondamentalement comme un sujet <em>assujetti<\/em>, travers\u00e9 par des formations discursives qui le pr\u00e9c\u00e8dent, le structurent et d\u00e9terminent les limites de ce qu\u2019il peut l\u00e9gitimement \u00e9noncer. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat du chercheur porte sur les dispositifs institutionnels et les r\u00e9pertoires culturels qui s&rsquo;impriment dans le texte, l&rsquo;individu n&rsquo;\u00e9tant souvent qu&rsquo;un vecteur de reproduction ou de n\u00e9gociation des id\u00e9ologies dominantes. Pour l&rsquo;analyse narrative, l&rsquo;individu est r\u00e9investi d&rsquo;une forme d&rsquo;agenc\u00e9it\u00e9 (<em>agency<\/em>) et de r\u00e9flexivit\u00e9 cr\u00e9atrice : il est pens\u00e9 comme l&rsquo;auteur ou le co-auteur actif de sa propre biographie, capable de mobiliser les ressources narratives de sa culture pour ordonner le chaos de l&rsquo;existence, r\u00e9sister au non-sens et \u00e9laborer une version coh\u00e9rente et moralement d\u00e9fendable de son identit\u00e9 \u00e0 travers le temps.<\/p>\n<p>Enfin, la clarification de cette fronti\u00e8re m\u00e9thodologique conditionne directement l&rsquo;agencement du protocole exp\u00e9rimental et l&rsquo;\u00e9tablissement des crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation de la recherche. Les standards de rigueur scientifique ne sauraient \u00eatre identiques pour une \u00e9tude visant \u00e0 cartographier les formations id\u00e9ologiques d&rsquo;un corpus de presse gouvernementale et pour une recherche aspirant \u00e0 restituer la souffrance d&rsquo;un patient affrontant une maladie chronique \u00e0 travers son journal intime. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019analyse du discours sera jug\u00e9e sur sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer la coh\u00e9rence syst\u00e9matique d\u2019un ordre symbolique, son inscription dans des rapports de domination et la pr\u00e9cision philologique de son outillage linguistique, l\u2019analyse narrative sera \u00e9valu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aune de sa sensibilit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sonance existentielle, \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9 de l&rsquo;intrigue, \u00e0 la plausibilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique et \u00e0 l&rsquo;authenticit\u00e9 subjective du r\u00e9cit restitu\u00e9.<\/p>\n<h2>2. Comprendre l&rsquo;analyse du discours : Fondements, th\u00e9ories et applications<\/h2>\n<h3>2.1 G\u00e9n\u00e9alogie et courants th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L\u2019analyse du discours ne proc\u00e8de pas d&rsquo;une doctrine unifi\u00e9e, mais s\u2019articule autour de plusieurs traditions intellectuelles qui ont \u00e9merg\u00e9 tout au long du XXe si\u00e8cle au confluent de la linguistique, de la philosophie politique et de la sociologie critique. Les racines de cette d\u00e9marche plongent dans le structuralisme linguistique issu des le\u00e7ons de Ferdinand de Saussure, qui concevait la langue comme un syst\u00e8me de signes autonomes d\u00e9finis par leurs relations diff\u00e9rentielles, et dans les prolongements apport\u00e9s par Roman Jakobson sur les fonctions du langage. N\u00e9anmoins, l\u2019acte de naissance v\u00e9ritable de l\u2019analyse du discours advient lorsque les chercheurs s\u2019\u00e9mancipent du carcan de la linguistique de la phrase pour appr\u00e9hender le texte dans son \u00e9cologie communicationnelle et sociale, int\u00e9grant la pragmatique linguistique d\u2019Austin et de Searle relative aux actes de langage et \u00e0 la performativit\u00e9 : dire, c&rsquo;est fondamentalement faire.<\/p>\n<p>Le tournant post-structuraliste marque une rupture d\u00e9cisive dans cette g\u00e9n\u00e9alogie, incarn\u00e9e au premier chef par les travaux s\u00e9minales de <a href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/9\/90\/Foucault_Michel_L_archeologie_du_savoir.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Michel Foucault, notamment dans <em>L&rsquo;Arch\u00e9ologie du savoir<\/em> (1969)<\/a>. Foucault r\u00e9cuse l\u2019illusion d\u2019une souverainet\u00e9 absolue de la conscience individuelle dans l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9nonciation. Il red\u00e9finit le discours non comme un pur encha\u00eenement de mots ou de signes renvoyant \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rents r\u00e9els, mais comme un ensemble d\u2019\u00e9nonc\u00e9s appartenant \u00e0 une m\u00eame formation discursive, r\u00e9gie par des r\u00e8gles historiques d&rsquo;apparition, de maintien et de transformation. Dans cette perspective, le discours est intimement corr\u00e9l\u00e9 au pouvoir et au savoir : il d\u00e9limite le domaine d&rsquo;objets sur lesquels on peut porter un jugement de v\u00e9rit\u00e9, assigne aux individus des places d\u00e9termin\u00e9es (le m\u00e9decin, le fou, le d\u00e9linquant, l&rsquo;expert) et produit activement la r\u00e9alit\u00e9 plut\u00f4t qu&rsquo;il ne se contente de l&rsquo;enregistrer. L&rsquo;analyse foucaldienne du discours vise ainsi \u00e0 mettre au jour les conditions de possibilit\u00e9 historiques et politiques qui r\u00e9gissent l&rsquo;exercice de la parole.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l\u2019\u00c9cole fran\u00e7aise d\u2019analyse du discours s\u2019est constitu\u00e9e dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 sous l\u2019impulsion de Michel P\u00eacheux, articulant le mat\u00e9rialisme historique d&rsquo;inspiration althusserienne, la th\u00e9orie psychanalytique et la linguistique des \u00e9nonc\u00e9s. P\u00eacheux a forg\u00e9 des concepts p\u00e9rennes tels que l\u2019\u00ab interdiscours \u00bb \u2014 l&rsquo;ensemble des discours ant\u00e9rieurs ou simultan\u00e9s avec lesquels tout \u00e9nonc\u00e9 dialogue n\u00e9cessairement \u00e0 l&rsquo;insu m\u00eame de son \u00e9metteur \u2014 et a d\u00e9nonc\u00e9 \u00ab l&rsquo;illusion du sujet \u00bb se croyant la source originelle de son propre message. Dans le prolongement de cette tradition, des linguistes contemporains comme Dominique Maingueneau ont affin\u00e9 l\u2019outillage conceptuel en explorant la polyphonie \u00e9nonciative, la sc\u00e9nographie discursive, l&rsquo;\u00e9thos oratoire et le concept de \u00ab communaut\u00e9 discursive \u00bb, d\u00e9montrant que l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 porte toujours la trace ind\u00e9l\u00e9bile des conditions mat\u00e9rielles et des institutions au sein desquelles il a \u00e9t\u00e9 produit.<\/p>\n<p>Enfin, dans l&rsquo;espace anglo-saxon s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1980 l\u2019Analyse Critique du Discours (<em>Critical Discourse Analysis<\/em> ou CDA), sous l&rsquo;\u00e9gide de chercheurs tels que <a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Critical-Discourse-Analysis-The-Critical-Study-of-Language\/Fairclough\/p\/book\/9781408225905\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Norman Fairclough<\/a>, Ruth Wodak et Teun A. van Dijk. H\u00e9riti\u00e8re directe de la th\u00e9orie critique de l&rsquo;\u00c9cole de Francfort et de la linguistique syst\u00e9mique fonctionnelle de Michael Halliday, la CDA affirme sans ambigu\u00eft\u00e9 son engagement politique et \u00e9mancipateur. Elle entend rendre visibles les relations opaques de causalit\u00e9 et de d\u00e9termination qui lient les pratiques discursives aux structures socio-politiques d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, d&rsquo;exclusion et de domination. Qu\u2019il s&rsquo;agisse de diss\u00e9quer le discours n\u00e9olib\u00e9ral, la propagande nationaliste, le racisme institutionnel ou les asym\u00e9tries de genre, la CDA con\u00e7oit le discours comme une pratique id\u00e9ologique qui contribue \u00e0 reproduire ou \u00e0 subvertir l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie au sens gramscien du terme.<\/p>\n<h3>2.2 Objets d&rsquo;\u00e9tude et niveaux d&rsquo;analyse<\/h3>\n<p>L\u2019analyse du discours embrasse un vaste ensemble d\u2019objets empiriques, mais ceux-ci partagent invariablement une caract\u00e9ristique commune : ils sont envisag\u00e9s sous l&rsquo;angle de leur fonction sociale et de leur inscription dans des dispositifs institutionnels. Les objets privil\u00e9gi\u00e9s incluent les discours politiques (d\u00e9bats parlementaires, allocutions pr\u00e9sidentielles, programmes \u00e9lectoraux), les productions des m\u00e9dias de masse (\u00e9ditoriaux, reportages t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s, d\u00e9p\u00eaches d&rsquo;agences), la communication institutionnelle et organisationnelle (chartes \u00e9thiques d&rsquo;entreprises, rapports d&rsquo;activit\u00e9, protocoles de ressources humaines), ainsi que les discours scientifiques, juridiques ou m\u00e9dicaux. Chacun de ces ensembles textuels constitue une fen\u00eatre d&rsquo;observation pour traquer la mani\u00e8re dont s&rsquo;\u00e9rigent les \u00ab r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb et dont les id\u00e9ologies dominantes parviennent \u00e0 se faire passer pour le sens commun par un travail m\u00e9ticuleux de naturalisation.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9construire ces corpus, l\u2019analyste du discours d\u00e9ploie un faisceau de niveaux analytiques qui s&rsquo;\u00e9chelonnent du plus microscopique au plus macroscopique. Au niveau micro-linguistique, l&rsquo;attention se porte sur la mat\u00e9rialit\u00e9 textuelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9nonciation et la deixis :<\/strong> Qui parle, \u00e0 qui, \u00e0 quel moment et dans quel espace ? Quels sont les pronoms employ\u00e9s (\u00ab nous \u00bb d&rsquo;inclusion civique ou \u00ab nous \u00bb d&rsquo;exclusion oligarchique) ? Comment le locuteur s&rsquo;inscrit-il dans son \u00e9nonc\u00e9 ?<\/li>\n<li><strong>La modalit\u00e9 :<\/strong> Le locuteur affirme-t-il les faits sur le mode de la certitude \u00e9pist\u00e9mique (l&rsquo;indicatif assertif), du doute, de l&rsquo;obligation d\u00e9ontique (\u00ab il faut \u00bb, \u00ab nous devons \u00bb) ou du souhait ?<\/li>\n<li><strong>Les pr\u00e9suppos\u00e9s et les sous-entendus :<\/strong> Que donne-t-on pour d\u00e9j\u00e0 acquis, incontestable et admis par tous sans jamais le formuler explicitement ? (Par exemple, d\u00e9clarer \u00ab restaurer l&rsquo;ordre \u00e9conomique \u00bb pr\u00e9suppose sans preuve que l&rsquo;ordre ant\u00e9rieur \u00e9tait un pur d\u00e9sordre).<\/li>\n<li><strong>La nominalisation et la passivation :<\/strong> Comment la grammaire efface-t-elle la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;agent ? Dire \u00ab la fermeture de l&rsquo;usine a \u00e9t\u00e9 act\u00e9e \u00bb occulte totalement l&rsquo;identit\u00e9 des dirigeants ayant pris la d\u00e9cision \u00e9conomique, transformant une action politique intentionnelle en une catastrophe naturelle impersonnelle.<\/li>\n<li><strong>La lexicom\u00e9trie et les r\u00e9seaux s\u00e9mantiques :<\/strong> Quelles sont les cooccurrences lexicales r\u00e9currentes, les champs m\u00e9taphoriques mobilis\u00e9s (m\u00e9taphores guerri\u00e8res dans la gestion des pand\u00e9mies, m\u00e9taphores hydrauliques pour \u00e9voquer l&rsquo;immigration) ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au niveau m\u00e9so- et macro-analytique, l\u2019analyse du discours s&rsquo;appuie sur le mod\u00e8le tridimensionnel canonique conceptualis\u00e9 par Norman Fairclough dans <em>Discourse and Social Change<\/em> (1992). Ce mod\u00e8le postule que tout \u00e9v\u00e9nement communicatif est simultan\u00e9ment :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Un texte :<\/strong> L\u2019objet s\u00e9miotique concret, soumis \u00e0 l\u2019analyse linguistique des formes syntaxiques, lexicales et coh\u00e9sives.<\/li>\n<li><strong>Une pratique discursive :<\/strong> Les processus de production, de distribution, de circulation et de consommation du texte. Ce niveau interroge la mani\u00e8re dont le texte s&rsquo;ins\u00e8re dans un r\u00e9seau d&rsquo;autres textes (intertextualit\u00e9), les genres discursifs mobilis\u00e9s et les contraintes \u00e9conomiques ou techniques pesant sur sa diffusion.<\/li>\n<li><strong>Une pratique sociale :<\/strong> Les effets id\u00e9ologiques, politiques et mat\u00e9riels du discours sur les rapports de pouvoir, la reproduction institutionnelle et la transformation sociale au sein de la cit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C\u2019est dans cette articulation dialectique entre le grain fin de la syntaxe et la monumentalit\u00e9 des structures socio-politiques que r\u00e9side toute la puissance heuristique de l\u2019analyse du discours : elle refuse la s\u00e9paration artificielle entre la langue et la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>2.3 D\u00e9marche m\u00e9thodologique type<\/h3>\n<p>La mise en \u0153uvre pratique d&rsquo;une recherche en analyse du discours requiert une m\u00e9thodologie syst\u00e9matique, capable de se pr\u00e9munir contre les \u00e9cueils de la projection subjective ou de la cueillette anecdotique de citations s\u00e9lectives (<em>cherry-picking<\/em>). Le processus s\u2019enclenche par la constitution raisonn\u00e9e d\u2019un corpus d&rsquo;archives ou de documents. Contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9chantillonnage statistique repr\u00e9sentatif, le chercheur s\u00e9lectionne ses textes en vertu de crit\u00e8res d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 th\u00e9matique, de repr\u00e9sentativit\u00e9 institutionnelle ou d&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 contrastive sur une p\u00e9riode temporelle rigoureusement born\u00e9e. Le corpus peut combiner des sources textuelles vari\u00e9es \u2014 articles de journaux d&rsquo;orientations politiques divergentes, d\u00e9clarations minist\u00e9rielles, tracts associatifs, transcriptions d\u2019auditions publiques \u2014, constituant ainsi une archive discursive dense repr\u00e9sentative de la controverse ou de la probl\u00e9matique \u00e9tudi\u00e9e.<\/p>\n<p>La seconde phase consiste en une immersion prolong\u00e9e dans le mat\u00e9riau, coupl\u00e9e \u00e0 un codage syst\u00e9matique des unit\u00e9s discursives. L&rsquo;analyste proc\u00e8de \u00e0 des lectures r\u00e9cursives pour identifier les r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs r\u00e9currents, les configurations m\u00e9taphoriques, les sch\u00e8mes argumentatifs r\u00e9currents (topoi) et les dichotomies structurantes (le l\u00e9gitime face \u00e0 l&rsquo;ill\u00e9gitime, l&rsquo;endogroupe bienveillant face \u00e0 l&rsquo;exogroupe mena\u00e7ant). Ce travail de cat\u00e9gorisation th\u00e9matique et s\u00e9mantique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une analyse syst\u00e9matique des non-dits et des silences du texte : quelles perspectives sociales ont \u00e9t\u00e9 rendues inaudibles ? Quels acteurs sont syst\u00e9matiquement priv\u00e9s de la parole directe ou cantonn\u00e9s \u00e0 un statut d&rsquo;objets du discours plut\u00f4t que de sujets \u00e9nonciateurs ? L\u2019usage de logiciels d&rsquo;analyse lexicale assist\u00e9e par ordinateur peut, \u00e0 ce stade, \u00e9pauler le chercheur pour faire \u00e9merger des proximit\u00e9s distributionnelles impossibles \u00e0 d\u00e9celer \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu.<\/p>\n<p>Enfin, la d\u00e9marche culmine dans la phase critique d\u2019interpr\u00e9tation th\u00e9orique et de d\u00e9construction socio-politique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9clairer la mani\u00e8re dont les r\u00e9gularit\u00e9s textuelles mises au jour participent activement au maintien ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9branlement de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie culturelle et institutionnelle. L&rsquo;analyste d\u00e9montre comment le discours participe \u00e0 la construction des identit\u00e9s sociales, l\u00e9gitime des asym\u00e9tries de ressources et stabilise des r\u00e9gimes normatifs en leur conf\u00e9rant l&rsquo;apparence de la fatalit\u00e9 ou de la scientificit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Cette rigueur m\u00e9thodologique impose au chercheur une r\u00e9flexivit\u00e9 constante : conscient de sa propre historicit\u00e9 et de sa subjectivit\u00e9, il doit expliciter sa posture \u00e9pist\u00e9mologique et refuser toute pr\u00e9tention illusoire \u00e0 une neutralit\u00e9 axiologique surplombante.<\/p>\n<h2>3. Comprendre l&rsquo;analyse narrative : Fondements, th\u00e9ories et applications<\/h2>\n<h3>3.1 Ancrages \u00e9pist\u00e9mologiques et d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>L\u2019analyse narrative puise ses fondements historiques dans la narratologie litt\u00e9raire et le structuralisme formaliste du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, dont l\u2019ambition premi\u00e8re \u00e9tait de d\u00e9gager la \u00ab grammaire universelle \u00bb des r\u00e9cits. Dans son ouvrage fondateur <em>Morphologie du conte<\/em> (1928), Vladimir Propp avait mis en \u00e9vidence, \u00e0 partir d&rsquo;un corpus de contes merveilleux russes, que par-del\u00e0 l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 apparente des personnages, le d\u00e9roulement du conte reposait sur un nombre restreint de \u00ab fonctions \u00bb invariables (\u00e9loignement, interdiction, transgression, m\u00e9diation, combat, victoire, retour). Plus tard, des th\u00e9oriciens de la litt\u00e9rature comme G\u00e9rard Genette, avec son magistral essai <em>Figures III<\/em> (1972), ont affin\u00e9 cette architecture en distinguant rigoureusement l&rsquo;\u00ab histoire \u00bb (la succession chronologique des \u00e9v\u00e9nements), le \u00ab r\u00e9cit \u00bb (le texte discursif qui les organise) et la \u00ab narration \u00bb (l&rsquo;acte producteur de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 narratif), tout en analysant minutieusement le point de vue (focalisation), la vitesse narrative (ellipses, pauses) et l&rsquo;ordre temporel (analepses, prolepses).<\/p>\n<p>Le tournant anthropologique et sociologique majeur s&rsquo;op\u00e8re lorsque ce corpus d&rsquo;outils formels, initialement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;analyse des \u0153uvres de fiction, est import\u00e9 au c\u0153ur des sciences humaines pour \u00e9clairer l&rsquo;existence ordinaire des sujets r\u00e9els. Des psychologues comme Jerome Bruner ont jou\u00e9 un r\u00f4le pionnier dans cette mutation en affirmant l&rsquo;existence de deux modes distincts de pens\u00e9e cognitive : le mode paradigmatique ou logico-scientifique, qui op\u00e8re par abstraction, cat\u00e9gorisation conceptuelle et v\u00e9rification universelle, et le mode narratif, qui s&rsquo;int\u00e9resse aux vicissitudes des intentions humaines, aux contextes singuliers et \u00e0 la temporalit\u00e9 historique des actions. Selon Bruner, la quasi-totalit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine subjective et des liens sociaux est m\u00e9diatis\u00e9e par la pens\u00e9e narrative, par laquelle les \u00eatres humains attribuent des d\u00e9sirs, des croyances et des buts \u00e0 leurs semblables pour rendre intelligible le monde social.<\/p>\n<p>Sur le plan philosophique, la contribution de <a href=\"https:\/\/www.editionsduseuil.com\/ouvrage\/temps-et-recit-tome-1-paul-ricoeur\/9782020134521\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Paul Ric\u0153ur dans sa trilogie <em>Temps et r\u00e9cit<\/em> (1983-1985)<\/a> et dans <em>Soi-m\u00eame comme un autre<\/em> (1990) constitue le sommet herm\u00e9neutique de cette tradition. Ric\u0153ur r\u00e9sout la fameuse aporie augustinienne du temps \u2014 l&rsquo;insaisissabilit\u00e9 du pr\u00e9sent, la disparition du pass\u00e9 et l&rsquo;incertitude du futur \u2014 en d\u00e9montrant que le temps ne devient v\u00e9ritablement temps humain que dans la mesure o\u00f9 il est articul\u00e9 sur un mode narratif. \u00c0 travers le concept f\u00e9cond de \u00ab triple mimesis \u00bb, Ric\u0153ur d\u00e9crit le passage de l&rsquo;action pr\u00e9-narrative enracin\u00e9e dans le monde de la vie (Mimesis I), \u00e0 sa configuration cr\u00e9atrice au sein de l&rsquo;intrigue textuelle (Mimesis II), pour aboutir \u00e0 sa refiguration dans la conscience et la vie pratique du lecteur ou de l&rsquo;auditeur (Mimesis III). C&rsquo;est de cette dialectique que na\u00eet l&rsquo;\u00ab identit\u00e9 narrative \u00bb : un individu ne poss\u00e8de pas une identit\u00e9 fixe, immuable et substantielle comme une chose (m\u00eamet\u00e9 ou <em>idem<\/em>), mais une identit\u00e9 dynamique, r\u00e9flexive et interpr\u00e9tative (ips\u00e9it\u00e9 ou <em>ipse<\/em>), perp\u00e9tuellement r\u00e9\u00e9crite \u00e0 mesure que de nouveaux \u00e9v\u00e9nements s&rsquo;int\u00e8grent dans le r\u00e9cit global de sa vie.<\/p>\n<p>En sociologie et en psychologie clinique, ce basculement a favoris\u00e9 l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes biographiques, de l&rsquo;histoire orale et des r\u00e9cits de vie (<em>life stories<\/em>). Des auteurs comme Dan P. McAdams ont formalis\u00e9 le r\u00f4le central de l&rsquo;histoire de vie internalis\u00e9e et \u00e9volutive comme m\u00e9canisme par lequel le sujet adulte int\u00e8gre son pass\u00e9 rem\u00e9mor\u00e9, son pr\u00e9sent per\u00e7u et son avenir anticip\u00e9 au sein d&rsquo;un tout coh\u00e9rent dot\u00e9 d&rsquo;unit\u00e9 et de finalit\u00e9 morale. Face aux al\u00e9as biographiques contemporains, la capacit\u00e9 \u00e0 forger un r\u00e9cit de soi solide appara\u00eet comme la condition <em>sine qua non<\/em> de la r\u00e9silience psychologique et de la reconnaissance sociale.<\/p>\n<h3>3.2 Typologies narratives et composantes structurelles<\/h3>\n<p>L\u2019analyse narrative ne se borne pas \u00e0 contempler la beaut\u00e9 esth\u00e9tique des histoires ; elle d\u00e9ploie des mod\u00e8les structurels op\u00e9rationnels pour d\u00e9cortiquer pr\u00e9cis\u00e9ment la m\u00e9canique par laquelle une suite d&rsquo;incidents bruts acquiert une signification globale. L&rsquo;un des mod\u00e8les les plus rigoureux et universellement mobilis\u00e9s en sciences sociales demeure l&rsquo;approche socio-linguistique \u00e9labor\u00e9e par William Labov et Joshua Waletzky dans leur article classique de 1967, <em>Narrative Analysis: Oral Versions of Personal Experience<\/em>. Selon Labov et Waletzky, un r\u00e9cit complet d&rsquo;exp\u00e9rience personnelle comprend classiquement jusqu&rsquo;\u00e0 six composantes fonctionnelles distinctes :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le r\u00e9sum\u00e9 (<em>Abstract<\/em>) :<\/strong> Br\u00e8ve annonce inaugurale qui synth\u00e9tise l&rsquo;objet du r\u00e9cit ou en pr\u00e9sente la le\u00e7on globale (\u00ab Je vais vous raconter comment j&rsquo;ai fr\u00f4l\u00e9 la mort lors de mon exp\u00e9dition \u00bb).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;orientation (<em>Orientation<\/em>) :<\/strong> Pr\u00e9sentation des param\u00e8tres spatio-temporels et des protagonistes indispensables \u00e0 l&rsquo;intelligence de la situation (\u00ab C&rsquo;\u00e9tait en 1995, \u00e0 Lyon, un soir d&rsquo;hiver avec mon fr\u00e8re \u00bb).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;action compliquante (<em>Complicating action<\/em>) :<\/strong> S\u00e9quence narrative principale rapportant le surgissement d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement perturbateur, d&rsquo;une rupture inattendue qui transforme la situation de d\u00e9part (\u00ab Soudain, la voiture en face a quitt\u00e9 sa trajectoire \u00bb).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation (<em>Evaluation<\/em>) :<\/strong> Composante cruciale et omnipr\u00e9sente par laquelle le narrateur exprime son attitude face aux \u00e9v\u00e9nements, r\u00e9v\u00e9lant la raison d&rsquo;\u00eatre du r\u00e9cit (la \u00ab morale \u00bb ou la raison pour laquelle cette histoire m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre racont\u00e9e). L&rsquo;\u00e9valuation suspend momentan\u00e9ment l&rsquo;action par des adjectifs affectifs, des hyperboles, des r\u00e9flexions introspectives ou des jugements r\u00e9trospectifs (\u00ab J&rsquo;\u00e9tais absolument terrifi\u00e9, je n&rsquo;avais jamais ressenti une telle impuissance \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9solution (<em>Resolution<\/em>) :<\/strong> Ce qui s&rsquo;est finalement produit pour d\u00e9nouer la crise ouverte par l&rsquo;action compliquante (\u00ab Par miracle, j&rsquo;ai r\u00e9ussi \u00e0 donner un coup de volant et nous avons atterri dans le foss\u00e9 sans blessure grave \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La coda (<em>Coda<\/em>) :<\/strong> Formule rituelle qui cl\u00f4t le r\u00e9cit en ramenant explicitement l&rsquo;auditoire de l&rsquo;espace-temps pass\u00e9 de l&rsquo;histoire vers l&rsquo;espace-temps pr\u00e9sent de l&rsquo;interaction (\u00ab Et depuis ce jour-l\u00e0, je ne monte plus jamais en voiture sans v\u00e9rifier mes pneus \u00bb).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Au-del\u00e0 de cette microstructure labovienne, l\u2019analyse narrative explore les typologies globales d\u2019intrigues qui organisent l&rsquo;exp\u00e9rience subjective. Dans le champ de la sociologie m\u00e9dicale et de la maladie chronique, le sociologue Arthur Frank, dans son ouvrage fondamental <em>The Wounded Storyteller<\/em> (1995), a mis au jour trois grands types de narrations par lesquelles les individus affrontent la souffrance corporelle et le bouleversement de leur sant\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le r\u00e9cit de restitution (<em>Restitution narrative<\/em>) :<\/strong> Mod\u00e8le lin\u00e9aire sous-tendu par la promesse de la biom\u00e9decine moderne (\u00ab Hier j&rsquo;\u00e9tais bien, aujourd&rsquo;hui je suis malade, demain le m\u00e9decin va me soigner et je serai gu\u00e9ri \u00bb). L&rsquo;individu s&rsquo;y pr\u00e9sente comme temporairement passif, en attente d&rsquo;une restauration technique de son \u00e9tat ant\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9cit de chaos (<em>Chaos narrative<\/em>) :<\/strong> R\u00e9cit anti-narratif par excellence, marqu\u00e9 par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de structurer le temps, l&rsquo;absence de distance r\u00e9flexive, la submersion affective par la douleur et l&rsquo;\u00e9croulement de toute coh\u00e9rence syntaxique. Les phrases sont heurt\u00e9es, hach\u00e9es, d\u00e9nu\u00e9es de perspective temporelle r\u00e9solutive (\u00ab Rien ne va, tout empire, personne ne comprend rien \u00bb). Ce sont des r\u00e9cits d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 radicale que les institutions hospitali\u00e8res ont souvent peine \u00e0 entendre.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9cit de qu\u00eate (<em>Quest narrative<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rience traumatique de l&rsquo;affliction y est resignifi\u00e9e comme un voyage initiatique, une travers\u00e9e formatrice \u00e0 travers laquelle le protagoniste d\u00e9couvre des dimensions in\u00e9dites de sa spiritualit\u00e9, transforme ses priorit\u00e9s existentielles ou s&rsquo;engage dans une cause collective de plaidoyer pour d&rsquo;autres souffrants. Le sujet n&rsquo;y cherche pas un illusoire retour en arri\u00e8re, mais une transmutation de son \u00eatre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De m\u00eame, les travaux du psychologue Dan P. McAdams ont document\u00e9 la r\u00e9currence de s\u00e9quences de r\u00e9demption (<em>redemption sequences<\/em>), o\u00f9 une situation originellement tragique ou destructrice d\u00e9bouche sur un apprentissage positif et un renouveau personnel, par opposition aux s\u00e9quences de contamination (<em>contamination sequences<\/em>), o\u00f9 un \u00e9tat initialement harmonieux est irr\u00e9m\u00e9diablement ruin\u00e9 par un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9vastateur. L&rsquo;analyse narrative permet ainsi de cartographier la structure profonde des sc\u00e9narios culturels \u00e0 travers lesquels les individus sculptent le sens de leur vie.<\/p>\n<h3>3.3 D\u00e9marche m\u00e9thodologique type<\/h3>\n<p>La pratique empirique de l\u2019analyse narrative ob\u00e9it \u00e0 un protocole m\u00e9thodologique soucieux de respecter l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la parole vivante et d&rsquo;\u00e9viter les mutilations analytiques inflig\u00e9es aux transcriptions par des proc\u00e9dures de d\u00e9coupage th\u00e9matique trop abruptes. Le recueil des donn\u00e9es privil\u00e9gie les dispositifs d&rsquo;entretien non directif, l&rsquo;entretien biographique ou l&rsquo;histoire de vie men\u00e9e au long cours. L\u2019art de l&rsquo;interviewer narratif r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 de retenue : la consigne initiale, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ouverte et g\u00e9n\u00e9rative (\u00ab Racontez-moi votre parcours professionnel depuis vos d\u00e9buts jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui \u00bb), invite l&rsquo;interlocuteur \u00e0 d\u00e9ployer sa propre mise en intrigue sans subir le guidage fragment\u00e9 d&rsquo;un questionnaire directif. L&rsquo;enqu\u00eateur s&rsquo;abstient d&rsquo;interrompre le flot du r\u00e9cit, se limitant \u00e0 des relances narratives (\u00ab Et que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ensuite ? \u00bb, \u00ab Comment avez-vous r\u00e9agi \u00e0 ce moment pr\u00e9cis ? \u00bb) plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 des relances th\u00e9oriques ou justificatives (\u00ab Pourquoi avez-vous pens\u00e9 cela ? \u00bb) qui briseraient la temporalit\u00e9 narrative.<\/p>\n<p>Une fois le mat\u00e9riau scrupuleusement transcrit \u2014 en conservant les h\u00e9sitations, les intonations, les rires et les soupirs qui participent pleinement de la performance orale \u2014, l\u2019analyste applique une d\u00e9marche qui r\u00e9cuse la d\u00e9contextualisation. Au lieu de d\u00e9couper imm\u00e9diatement le texte en cat\u00e9gories analytiques transversales r\u00e9unissant des bribes de phrases prononc\u00e9es par vingt informateurs diff\u00e9rents, l&rsquo;analyste narrative s&rsquo;efforce de r\u00e9diger un synoptique ou une reconstitution de l&rsquo;intrigue globale pour chaque cas individuel pris comme une totalit\u00e9 singuli\u00e8re. Il s&rsquo;agit de rep\u00e9rer les bornes temporelles, les tournants majeurs (<em>turning points<\/em>), les dilemmes dramatiques, les alli\u00e9s et les opposants qui structurent la trajectoire du protagoniste.<\/p>\n<p>Sur le plan interpr\u00e9tatif, la d\u00e9marche conjugue indissociablement l&rsquo;examen du fond (\u00ab ce qui est dit \u00bb : les \u00e9v\u00e9nements biographiques, les acteurs impliqu\u00e9s, les d\u00e9nouements) et de la forme (\u00ab comment l&rsquo;histoire est mise en sc\u00e8ne \u00bb : l&rsquo;usage du pr\u00e9sent pour r\u00e9actualiser un souvenir douloureux, les m\u00e9taphores employ\u00e9es, les silences pesants, les strat\u00e9gies d&rsquo;accr\u00e9ditation aupr\u00e8s de l&rsquo;enqu\u00eateur). L&rsquo;analyste se demande constamment : <em>pourquoi cette histoire est-elle racont\u00e9e de cette fa\u00e7on pr\u00e9cise \u00e0 ce moment particulier de l&rsquo;entretien ?<\/em> Il interroge la fonction de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, de justification morale ou de pr\u00e9servation de l&rsquo;estime de soi que remplit l&rsquo;acte m\u00eame de raconter, r\u00e9v\u00e9lant ainsi les ressorts intimes de l&rsquo;herm\u00e9neutique humaine.<\/p>\n<h2>4. Diff\u00e9rences cl\u00e9s entre analyse du discours et analyse narrative<\/h2>\n<h3>4.1 Comparaison dimensionnelle fondamentale<\/h3>\n<p>Bien que l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative s\u2019abreuvent au m\u00eame fleuve de la mati\u00e8re langagi\u00e8re, elles divergent radicalement quant \u00e0 leur objet central d&rsquo;investigation, \u00e0 la structure formelle de leur mat\u00e9riau et \u00e0 leur unit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire de traitement. Pour l\u2019analyse du discours, l\u2019objet central r\u00e9side sans conteste dans le <strong>syst\u00e8me de repr\u00e9sentations, les r\u00e8gles de production des \u00e9nonc\u00e9s et les relations de pouvoir<\/strong> qui s\u2019actualisent dans le langage. Le chercheur ne cherche point \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer les tr\u00e9fonds de l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un individu singulier, mais utilise les textes comme des indicateurs mat\u00e9riels pour cartographier les formations id\u00e9ologiques, les normes h\u00e9g\u00e9moniques et les luttes symboliques qui traversent un champ social donn\u00e9. Pour l&rsquo;analyse narrative, l&rsquo;objet central r\u00e9side \u00e0 l&rsquo;inverse dans <strong>l&rsquo;exp\u00e9rience humaine v\u00e9cue et sa configuration temporelle<\/strong>. Ce qui importe avant tout, c&rsquo;est de comprendre comment un acteur social donne un sens subjectif \u00e0 sa trajectoire, traverse des crises biographiques et s&rsquo;efforce d&rsquo;habiter le monde de mani\u00e8re coh\u00e9rente \u00e0 travers la cr\u00e9ation d&rsquo;un r\u00e9cit personnel ou collectif.<\/p>\n<p>Cette divergence d\u2019objets dicte une conception oppos\u00e9e de la structure interne du mat\u00e9riau textuel. L\u2019analyse du discours appr\u00e9hende le mat\u00e9riau comme un tissu de <strong>fragments discursifs travers\u00e9s par l&rsquo;intertextualit\u00e9<\/strong>. Un discours ne forme jamais une entit\u00e9 ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame ; il n\u2019est intelligible que rapport\u00e9 aux discours auxquels il s&rsquo;oppose, qu&rsquo;il plagie, qu&rsquo;il cite ou dont il d\u00e9rive. La temporalit\u00e9 interne du texte importe peu en regard de sa coh\u00e9rence id\u00e9ologique synchronique ou de ses fonctions rh\u00e9toriques imm\u00e9diates. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, l\u2019analyse narrative exige une <strong>s\u00e9quence temporelle et causale ordonn\u00e9e<\/strong>. Sans le fil conducteur de la chronologie ou du moins d&rsquo;un agencement diachronique (fut-il anachronique sur le plan de la forme litt\u00e9raire), il n&rsquo;y a plus de r\u00e9cit : le mat\u00e9riau narratif a besoin d&rsquo;une continuit\u00e9 dramatique o\u00f9 des \u00e9v\u00e9nements initiaux entra\u00eenent des p\u00e9rip\u00e9ties qui d\u00e9bouchent sur un \u00e9tat final transform\u00e9.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, l\u2019unit\u00e9 d&rsquo;analyse retenue par chaque m\u00e9thodologie refl\u00e8te cette disparit\u00e9. Dans l\u2019analyse du discours, les unit\u00e9s de base sont typiquement l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9, le lexique, le r\u00e9seau de collocations, le sch\u00e8me argumentatif (topos), la m\u00e9taphore r\u00e9currente ou le positionnement \u00e9nonciatif. L&rsquo;analyste extrait des occurrences lexicales, isole des figures stylistiques ou d\u00e9construit des syllogismes discursifs sans avoir besoin de conserver l&rsquo;ensemble du d\u00e9veloppement textuel d&rsquo;origine. Dans l\u2019analyse narrative, l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;analyse minimale et ind\u00e9composable est l\u2019histoire elle-m\u00eame, l\u2019intrigue ou l&rsquo;\u00e9pisode narratif complet structur\u00e9 autour d\u2019une complication et d\u2019une r\u00e9solution. Diss\u00e9quer un r\u00e9cit pour n&rsquo;en pr\u00e9lever que des syntagmes isol\u00e9s \u00e9quivaut \u00e0 an\u00e9antir l&rsquo;intrigue, privant l&rsquo;analyste de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la dynamique herm\u00e9neutique qui constitue pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;essence de la narration.<\/p>\n<h3>4.2 Rapport \u00e0 la subjectivit\u00e9 et \u00e0 la temporalit\u00e9<\/h3>\n<p>L\u2019un des clivages les plus profonds s\u00e9parant l\u2019analyse du discours de l\u2019analyse narrative concerne la posture attribu\u00e9e au sujet parlant. Sous le regard de l&rsquo;analyse du discours \u2014 particuli\u00e8rement dans ses d\u00e9clinaisons foucaldienne, althusserienne ou pecheutienne \u2014, le sujet est fondamentalement un <strong>sujet d\u00e9centr\u00e9, produit et constitu\u00e9 par le langage<\/strong>. Selon le mot c\u00e9l\u00e8bre de Foucault, l&rsquo;homme n&rsquo;est qu&rsquo;une invention r\u00e9cente, une pliure du savoir amen\u00e9e peut-\u00eatre \u00e0 s&rsquo;effacer. Le locuteur n\u2019est pas l&rsquo;artisan souverain de ses pens\u00e9es ; il occupe des \u00ab positions de sujet \u00bb pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es par l&rsquo;appareil institutionnel et les formations discursives de son \u00e9poque. M\u00eame dans l&rsquo;approche interactionnelle de la psychologie discursive de Derek Edwards et Jonathan Potter, la subjectivit\u00e9 est trait\u00e9e non comme un monde psychique interne riche en \u00e9motions stables, mais comme un ensemble de ressources discursives performatives mobilis\u00e9es publiquement pour g\u00e9rer l&rsquo;imputabilit\u00e9 (<em>accountability<\/em>), s&rsquo;exon\u00e9rer de bl\u00e2mes ou fabriquer de la cr\u00e9dibilit\u00e9 rh\u00e9torique.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, l&rsquo;analyse narrative pose le sujet comme un <strong>agent pourvu d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 signifiante et d&rsquo;une puissance cr\u00e9atrice<\/strong>. H\u00e9riti\u00e8re de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de l&rsquo;existentialisme, l&rsquo;approche narrative ne nie certes pas les contraintes sociales et les scripts culturels pr\u00e9existants, mais elle postule que l&rsquo;individu r\u00e9alise un v\u00e9ritable travail psychologique et existentiel de configuration pour r\u00e9agencer ces scripts au sein d&rsquo;une \u0153uvre biographique singuli\u00e8re. Le narrateur n\u2019est pas un pantin ventriloqu\u00e9 par les id\u00e9ologies dominantes ; il est un \u00eatre r\u00e9flexif qui souffre, esp\u00e8re, h\u00e9site et reconstruit activement la continuit\u00e9 de son \u00ab moi \u00bb face aux ruptures de l&rsquo;existence. La subjectivit\u00e9 n&rsquo;est pas un effet de surface illusoire, mais le creuset m\u00eame au sein duquel s&rsquo;\u00e9labore le sens de la condition humaine.<\/p>\n<p>Ce rapport \u00e0 la subjectivit\u00e9 s&rsquo;accompagne d&rsquo;une appr\u00e9hension fonci\u00e8rement diff\u00e9rente de la temporalit\u00e9. Pour l\u2019analyse du discours, le temps est le plus souvent envisag\u00e9 sur le mode de la <strong>synchronie des syst\u00e8mes de pens\u00e9e<\/strong> ou de l&rsquo;historicit\u00e9 macro-sociale (les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques s\u00e9culaires, l&rsquo;\u00e9volution diachronique des id\u00e9ologies de classe ou d&rsquo;institutions). Le temps propre de l&rsquo;\u00e9nonciation individuelle est secondaire : ce qui int\u00e9resse l&rsquo;analyste, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un champ discursif \u00e0 un instant donn\u00e9 ou les m\u00e9tamorphoses des dispositifs de pouvoir. Pour l\u2019analyse narrative, la temporalit\u00e9 v\u00e9cue, subjective et existentielle constitue la dimension ontologique par excellence. Le temps narratif est le temps articul\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, o\u00f9 le pass\u00e9 n&rsquo;est jamais un \u00e9tat r\u00e9volu mais une m\u00e9moire sans cesse r\u00e9actualis\u00e9e et refigur\u00e9e par les exigences du pr\u00e9sent et les anticipations de l&rsquo;avenir. Sans cette diachronie v\u00e9cue qui tisse les causes et les cons\u00e9quences dans le destin d&rsquo;un protagoniste, toute narration s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Enfin, le statut \u00e9pist\u00e9mologique conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb marque une rupture ind\u00e9passable. L&rsquo;analyste du discours traite la v\u00e9rit\u00e9 comme un <strong>effet discursif de pouvoir<\/strong> : il ne cherche jamais \u00e0 savoir si ce que dit un texte est \u00ab vrai \u00bb ou \u00ab faux \u00bb dans le monde r\u00e9el, mais traque les technologies verbales et les crit\u00e8res institutionnels par lesquels certains \u00e9nonc\u00e9s sont accr\u00e9dit\u00e9s comme \u00ab vrais \u00bb et d&rsquo;autres disqualifi\u00e9s comme marginaux ou mensongers. Pour l\u2019analyse narrative, la v\u00e9rit\u00e9 s&rsquo;appr\u00e9hende sous le prisme de l&rsquo;<strong>authenticit\u00e9 subjective et de la vraisemblance psychologique<\/strong>. Il ne s&rsquo;agit pas non plus de v\u00e9rifier si les \u00e9v\u00e9nements narr\u00e9s par un informateur correspondent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 objective des archives polici\u00e8res ou m\u00e9dicales, mais de comprendre comment cette v\u00e9rit\u00e9 per\u00e7ue, ressentie et narr\u00e9e poss\u00e8de une puissance de r\u00e9organisation existentielle effective pour celui qui la prof\u00e8re. La narration est vraie en ce qu&rsquo;elle est constitutive de l&rsquo;identit\u00e9 de son conteur.<\/p>\n<h3>4.3 Tableau comparatif synth\u00e9tique<\/h3>\n<p>Afin de fournir aux chercheurs une grille d&rsquo;orientation claire, rigoureuse et op\u00e9rationnelle, les distinctions fondamentales entre ces deux d\u00e9marches sont synth\u00e9tis\u00e9es dans le tableau analytique ci-apr\u00e8s :<\/p>\n<table>\n<thead>\n<tr>\n<th>Dimension d&rsquo;analyse<\/th>\n<th>Analyse du discours (DA \/ CDA)<\/th>\n<th>Analyse narrative (NA)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Objet central d&rsquo;investigation<\/strong><\/td>\n<td>Les syst\u00e8mes de repr\u00e9sentations, les r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9, les id\u00e9ologies et les relations de pouvoir mat\u00e9rialis\u00e9s dans le langage en usage.<\/td>\n<td>L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue, la trajectoire biographique, la mise en intrigue temporelle et la qu\u00eate de sens existentiel d&rsquo;un sujet ou groupe.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Fondements th\u00e9oriques majeurs<\/strong><\/td>\n<td>Post-structuralisme (Foucault), s\u00e9miologie, th\u00e9orie critique, marxisme althusserien (P\u00eacheux), linguistique critique (Fairclough, Wodak).<\/td>\n<td>Narratologie litt\u00e9raire (Propp, Genette), herm\u00e9neutique (Ric\u0153ur), psychologie culturelle (Bruner), ph\u00e9nom\u00e9nologie, sociologie biographique.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Postulat ontologique du sujet<\/strong><\/td>\n<td>Sujet d\u00e9centr\u00e9, fa\u00e7onn\u00e9 et assujetti aux formations discursives et aux r\u00e8gles institutionnelles qui le d\u00e9passent.<\/td>\n<td>Agent r\u00e9flexif, cr\u00e9ateur de sens, dot\u00e9 d&rsquo;une identit\u00e9 narrative dynamique et capable d&rsquo;agenc\u00e9it\u00e9 biographique.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Structure du mat\u00e9riau empirique<\/strong><\/td>\n<td>R\u00e9seau de fragments discursifs, \u00e9nonc\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes reli\u00e9s par l&rsquo;intertextualit\u00e9, r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs partag\u00e9s.<\/td>\n<td>S\u00e9quence diachronique ordonn\u00e9e, continuum narratif dot\u00e9 d&rsquo;une situation initiale, d&rsquo;une complication, de p\u00e9rip\u00e9ties et d&rsquo;une r\u00e9solution.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>R\u00f4le de la temporalit\u00e9<\/strong><\/td>\n<td>Secondaire ou synchronique ; le texte est saisi dans son \u00e9tat discursif contemporain ou dans de macro-mutations historiques.<\/td>\n<td>Primordial et constitutif ; la diachronie et l&rsquo;articulation pass\u00e9-pr\u00e9sent-futur forment la condition m\u00eame de l&rsquo;\u00e9mergence du sens.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Unit\u00e9s analytiques \u00e9l\u00e9mentaires<\/strong><\/td>\n<td>L&rsquo;\u00e9nonc\u00e9, le mot-cl\u00e9 lexical, la proposition modalis\u00e9e, le topos argumentatif, la pr\u00e9supposition, la m\u00e9taphore id\u00e9ologique.<\/td>\n<td>L&rsquo;histoire compl\u00e8te, l&rsquo;intrigue, la s\u00e9quence fonctionnelle (\u00e9valuation, complication), le tournant biographique, le sch\u00e9ma actantiel.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Corpus types privil\u00e9gi\u00e9s<\/strong><\/td>\n<td>Discours politiques, articles de presse, documents institutionnels, d\u00e9bats publics, communications manag\u00e9riales, manifestes.<\/td>\n<td>R\u00e9cits de vie, entretiens biographiques ouverts, journaux intimes, autobiographies, r\u00e9cits de maladie ou de traumatisme.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Outils et op\u00e9rations m\u00e9thodologiques<\/strong><\/td>\n<td>Analyse lexicom\u00e9trique, cartographie des \u00e9nonc\u00e9s, rep\u00e9rage des passivations, analyse \u00e9nonciative, d\u00e9construction des h\u00e9g\u00e9monies.<\/td>\n<td>Mod\u00e8le de Labov-Waletzky, typologies d&rsquo;intrigues (qu\u00eate, chaos, r\u00e9demption), mod\u00e8le actantiel de Greimas, cartographie biographique.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Statut accord\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9<\/strong><\/td>\n<td>Effet discursif et artefact de pouvoir ; la recherche d\u00e9monte les conditions de fabrication de ce qui est d\u00e9clar\u00e9 vrai.<\/td>\n<td>Vraisemblance herm\u00e9neutique et authenticit\u00e9 subjective ; la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9cho de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue pour le narrateur.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Crit\u00e8res de validit\u00e9 scientifique<\/strong><\/td>\n<td>Rigueur d\u00e9constructive, pr\u00e9cision philologique des traces linguistiques, syst\u00e9maticit\u00e9 du corpus, plausibilit\u00e9 th\u00e9orique de la critique.<\/td>\n<td>Coh\u00e9rence interne du r\u00e9cit reconstitu\u00e9, r\u00e9sonance ph\u00e9nom\u00e9nologique, fid\u00e9lit\u00e9 herm\u00e9neutique \u00e0 la parole des informateurs.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h2>5. Points de convergence et zones de chevauchement<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;approche constructiviste partag\u00e9e<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des lignes de d\u00e9marcation conceptuelles qui viennent d\u2019\u00eatre trac\u00e9es, l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative partagent un vaste socle \u00e9pist\u00e9mologique commun qui les situe sans \u00e9quivoque dans le paradigme constructiviste et herm\u00e9neutique de la recherche contemporaine. Toutes deux rejettent avec force le positivisme na\u00eff et l&#8217;empirisme r\u00e9aliste qui postuleraient que le langage n\u2019est qu\u2019une surface transparente ou un v\u00e9hicule purement d\u00e9notatif venant refl\u00e9ter passivement des faits ou des \u00e9tats de nature pr\u00e9existants. Pour l&rsquo;une comme pour l&rsquo;autre, <strong>le langage produit la r\u00e9alit\u00e9<\/strong>. Qu\u2019il s&rsquo;agisse des r\u00e9gimes discursifs qui construisent la d\u00e9viance ou des r\u00e9cits individuels qui tissent le sentiment d&rsquo;identit\u00e9 personnelle, l&rsquo;ordre symbolique poss\u00e8de une efficacit\u00e9 mat\u00e9rielle directe dans le fa\u00e7onnage des conduites et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>De cette commune filiation d\u00e9coule une attention scrupuleuse port\u00e9e au <strong>contexte de production et de r\u00e9ception des \u00e9nonc\u00e9s<\/strong>. Aucune de ces d\u00e9marches n&rsquo;envisage un texte dans l&rsquo;isolement artificiel d&rsquo;un laboratoire. L&rsquo;analyste du discours situe minutieusement chaque document dans son champ socio-historique, \u00e9conomique et politique, conscient que la valeur et la port\u00e9e d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 d\u00e9pendent enti\u00e8rement du statut de son \u00e9metteur et de la conjoncture id\u00e9ologique du moment. De m\u00eame, l&rsquo;analyste narratif s&rsquo;int\u00e9resse avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 la \u00ab performance narrative \u00bb et au contexte interactionnel de l&rsquo;entretien : le r\u00e9cit produit par un enqu\u00eat\u00e9 n&rsquo;est jamais une confession brute d\u00e9livr\u00e9e \u00e0 une entit\u00e9 abstraite, mais un don de parole co-construit pour et avec un enqu\u00eateur pr\u00e9cis, dans un cadre situ\u00e9 o\u00f9 se n\u00e9gocient des attentes mutuelles, des asym\u00e9tries de classe ou d&rsquo;\u00e2ge, et des besoins de l\u00e9gitimation sociale.<\/p>\n<p>Enfin, ces deux traditions partagent un imp\u00e9ratif ind\u00e9passable de <strong>r\u00e9flexivit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique<\/strong>. Le chercheur en analyse du discours, tout comme le chercheur en analyse narrative, est somm\u00e9 d&rsquo;abandonner le mirage d&rsquo;une posture de spectateur d\u00e9sengag\u00e9 ou surplombant. Il doit reconna\u00eetre et documenter la mani\u00e8re dont son propre positionnement social, institutionnel, th\u00e9orique et affectif influe sur la collecte des donn\u00e9es, oriente la s\u00e9lection des corpus et structure les actes d&rsquo;interpr\u00e9tation. Les th\u00e9ories mobilis\u00e9es ne sont pas des lentilles neutres, mais des instruments actifs qui participent \u00e0 la construction de l&rsquo;objet m\u00eame de recherche.<\/p>\n<h3>5.2 Intersections m\u00e9thodologiques : Le r\u00e9cit comme vecteur de discours<\/h3>\n<p>Loin de vivre dans un isolement m\u00e9thodologique \u00e9tanche, l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative entretiennent dans la pratique de recherche des relations d&rsquo;interp\u00e9n\u00e9tration constante et f\u00e9conde. L&rsquo;un des terrains d&rsquo;intersection les plus manifestes r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation omnipr\u00e9sente de la structure narrative comme un instrument tactique au service d&rsquo;un macro-discours id\u00e9ologique. Les sp\u00e9cialistes de la communication politique et les th\u00e9oriciens de la CDA observent quotidiennement combien les d\u00e9tenteurs du pouvoir substituent aux argumentations conceptuelles abstraites l&rsquo;artifice du \u00ab storytelling \u00bb. Le grand r\u00e9cit national, l&rsquo;exemplum biographique d&rsquo;un citoyen m\u00e9ritant ou l&rsquo;anecdote mis\u00e9rabiliste sur un b\u00e9n\u00e9ficiaire d&rsquo;aides sociales sont syst\u00e9matiquement enr\u00f4l\u00e9s pour naturaliser des r\u00e9formes fiscales ou durcir des politiques d&rsquo;immigration. Dans ces cas de figure, l&rsquo;analyse narrative de l&rsquo;intrigue locale devient la premi\u00e8re \u00e9tape indispensable d&rsquo;une analyse critique du discours qui entend d\u00e9voiler l&rsquo;id\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9monique tapie sous la s\u00e9duction de la fable.<\/p>\n<p>R\u00e9ciproquement, l\u2019analyste narratif ne peut ignorer les outils linguistiques \u00e9labor\u00e9s par l\u2019analyse du discours d\u00e8s lors qu&rsquo;il souhaite approfondir le positionnement \u00e9nonciatif du narrateur au sein de son propre r\u00e9cit. Lorsqu&rsquo;un t\u00e9moin raconte son burn-out professionnel, la fa\u00e7on dont il manie les pronoms (le passage soudain du \u00ab je \u00bb au \u00ab on \u00bb ou au \u00ab vous \u00bb impersonnel), son recours \u00e0 des termes relevant du jargon manag\u00e9rial n\u00e9olib\u00e9ral pour d\u00e9crire son propre \u00e9puisement, ou encore l&rsquo;usage de constructions passives pour att\u00e9nuer la culpabilit\u00e9 d&rsquo;un coll\u00e8gue, rel\u00e8vent directement de l&rsquo;outillage de l&rsquo;analyse du discours. La subjectivit\u00e9 narr\u00e9e s&rsquo;incarne toujours dans la mat\u00e9rialit\u00e9 de formes linguistiques historiquement et socialement situ\u00e9es. Le sociologue britannique Ken Plummer a remarquablement analys\u00e9 comment les \u00ab r\u00e9cits intimes \u00bb (tels que le r\u00e9cit de coming-out ou la d\u00e9nonciation des violences sexuelles) ne peuvent \u00e9merger dans la conscience des individus qu&rsquo;\u00e0 partir du moment o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 offre les \u00ab communaut\u00e9s discursives \u00bb et les r\u00e9pertoires de vocabulaire indispensables pour nommer ces exp\u00e9riences jusqu&rsquo;alors indicibles.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces hybridations empiriques, plusieurs chercheurs contemporains ont formalis\u00e9 des approches m\u00e9thodologiques int\u00e9gr\u00e9es, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;<strong>Analyse Narrative Discursive<\/strong> (<em>Discursive Narrative Analysis<\/em>). Ce cadre hybride postule que tout r\u00e9cit est simultan\u00e9ment une mise en intrigue de l&rsquo;exp\u00e9rience personnelle et une actualisation de discours sociaux pr\u00e9existants. Le chercheur op\u00e8re alors un double mouvement : il pr\u00e9serve d&rsquo;abord la trajectoire temporelle et la texture holistique du r\u00e9cit pour en saisir l&rsquo;intention herm\u00e9neutique (versant narratif), puis il soumet ce r\u00e9cit \u00e0 une d\u00e9construction critique pour mettre en lumi\u00e8re comment les r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs institutionnels et les rapports de pouvoir dominants colonisent ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, sont subvertis par la voix singuli\u00e8re du narrateur (versant discursif). Ce dialogue des m\u00e9thodes d\u00e9montre que le clivage entre discours et r\u00e9cit est moins une muraille infranchissable qu&rsquo;un continuum heuristique.<\/p>\n<h2>6. Crit\u00e8res de s\u00e9lection : Quelle approche mobiliser selon l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude ?<\/h2>\n<h3>6.1 Quand privil\u00e9gier l&rsquo;analyse du discours<\/h3>\n<p>Le choix de privil\u00e9gier l\u2019analyse du discours s&rsquo;impose de fa\u00e7on incontournable lorsque la question directrice de la recherche porte sur les <strong>macro-structures symboliques, les controverses publiques et les m\u00e9diations institutionnelles<\/strong> qui organisent le monde social. D\u00e8s lors que l\u2019objectif du chercheur est de diss\u00e9quer la mani\u00e8re dont les institutions \u00e9tatiques, juridiques, m\u00e9dicales ou corporatives construisent des objets d&rsquo;intervention l\u00e9gitimes, stabilisent des hi\u00e9rarchies ou forgent des cat\u00e9gories d&rsquo;individus, l&rsquo;analyse du discours offre les outils ad\u00e9quats. Si l&rsquo;on souhaite par exemple comprendre comment le d\u00e9bat parlementaire sur la transition \u00e9nerg\u00e9tique mobilise des r\u00e9pertoires m\u00e9taphoriques pour d\u00e9l\u00e9gitimer les positions \u00e9cologistes radicales, ou comment les m\u00e9dias d&rsquo;information construisent une figure st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la jeunesse des banlieues populaires, la focale narrative individuelle serait insuffisante, car elle ne permettrait pas de saisir la dimension trans-individuelle et normative des formations discursives.<\/p>\n<p>L\u2019analyse du discours s&rsquo;impose \u00e9galement lorsque le chercheur est confront\u00e9 \u00e0 des <strong>corpus textuels volumineux, impersonnels, administratifs ou multimodaux<\/strong>. L\u2019\u00e9tude de centaines de rapports d&rsquo;\u00e9valuation des politiques publiques, de brochures de sant\u00e9 pr\u00e9ventive, de corpus de tweets \u00e9manant de leaders d&rsquo;opinion ou de d\u00e9clarations officielles d&rsquo;organisations internationales ne se pr\u00eate gu\u00e8re \u00e0 une lecture centr\u00e9e sur la mise en intrigue ou la dramaturgie subjective. Ces mat\u00e9riaux sont par excellence des \u00e9nonc\u00e9s collectifs, des produits d\u00e9sincarn\u00e9s de bureaucraties ou d&rsquo;ar\u00e8nes m\u00e9diatiques dont il convient de mesurer la coh\u00e9sion interne, les r\u00e9gularit\u00e9s lexicales, les m\u00e9canismes d&rsquo;effacement de l&rsquo;\u00e9nonciateur et les strat\u00e9gies d&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019analyse du discours est l\u2019instrument de choix pour tout projet scientifique revendiquant une <strong>vis\u00e9e ouvertement critique et d\u00e9constructive<\/strong>. Si la motivation de l&rsquo;enqu\u00eate r\u00e9side dans le d\u00e9voilement des non-dits id\u00e9ologiques, dans l&rsquo;identification des op\u00e9rations rh\u00e9toriques de naturalisation des in\u00e9galit\u00e9s ou dans la cartographie des asym\u00e9tries de pouvoir entre dominants et domin\u00e9s, la rigueur philologique et politique de l\u2019Analyse Critique du Discours (CDA) ou de l&rsquo;arch\u00e9ologie foucaldienne fournit les garanties th\u00e9oriques n\u00e9cessaires pour \u00e9viter le pi\u00e8ge de la sympathie ph\u00e9nom\u00e9nologique et maintenir une distance lucide face aux illusions du sens commun.<\/p>\n<h3>6.2 Quand privil\u00e9gier l&rsquo;analyse narrative<\/h3>\n<p>L\u2019analyse narrative constitue l\u2019orientation m\u00e9thodologique la plus f\u00e9conde et pertinente d\u00e8s lors que la recherche s\u2019ancre dans <strong>l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, la subjectivit\u00e9 profonde et les trajectoires existentielles des individus<\/strong>. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;explorer la fa\u00e7on dont des personnes affrontent des bifurcations biographiques majeures \u2014 une reconversion professionnelle radicale, l&rsquo;irruption soudaine d&rsquo;une maladie orpheline, l&rsquo;exil forc\u00e9 et la migration, ou encore le deuil d&rsquo;un enfant \u2014, seule la structure narrative permet de restituer la mani\u00e8re dont les sujets reconstruisent laborieusement la continuit\u00e9 temporelle de leur moi bris\u00e9. Traiter ces v\u00e9cus par une simple analyse du discours reviendrait \u00e0 en d\u00e9sincarner la chair, \u00e0 \u00e9vacuer l&rsquo;angoisse, le doute, l&rsquo;attente et l&rsquo;apprentissage existentiel au profit d&rsquo;une m\u00e9canique formelle froide et d\u00e9sincarn\u00e9e.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, l\u2019analyse narrative est requise lorsque le chercheur s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 <strong>la construction, la pr\u00e9servation et la n\u00e9gociation de l&rsquo;identit\u00e9<\/strong> dans le temps. En psychologie clinique, en sociologie compr\u00e9hensive ou en anthropologie de la sant\u00e9, le concept d&rsquo;identit\u00e9 narrative offre la grille th\u00e9orique ad\u00e9quate pour comprendre comment un \u00eatre humain int\u00e8gre ses contradictions internes, ses regrets et ses projections d&rsquo;avenir au sein d&rsquo;un r\u00e9cit unifi\u00e9 qui justifie sa conduite devant la soci\u00e9t\u00e9. Analyser ces parcours sous la forme de r\u00e9cits de qu\u00eate, de r\u00e9demption ou de r\u00e9sistance permet de rendre aux acteurs leur pleine dignit\u00e9 d&rsquo;auteurs r\u00e9flexifs de leur vie, loin de l&rsquo;image de simples vecteurs dociles de normes impos\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan de la nature du corpus empirique, l\u2019analyse narrative s\u2019impose avec \u00e9vidence lorsque les donn\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 collect\u00e9es sous la forme d\u2019<strong>entretiens biographiques longs, de t\u00e9moignages oraux approfondis, de r\u00e9cits de vie ou de journaux personnels<\/strong>. D\u00e8s lors que l&rsquo;informateur a structur\u00e9 sa r\u00e9ponse sur le mode du r\u00e9cit s\u00e9quentiel (\u00ab Au d\u00e9but, tout semblait normal, puis tel \u00e9v\u00e9nement s&rsquo;est produit, ce qui m&rsquo;a conduit \u00e0 modifier ma vision du monde \u00bb), recourir \u00e0 une m\u00e9thode qui fragmente le texte en th\u00e8mes isol\u00e9s constitue une trahison \u00e9pist\u00e9mologique du format expressif choisi par le sujet. Pr\u00e9server la trajectoire de l&rsquo;intrigue dans son int\u00e9gralit\u00e9 est ici le seul garant de la fid\u00e9lit\u00e9 aux donn\u00e9es.<\/p>\n<h3>6.3 Guide d\u00e9cisionnel pour le chercheur<\/h3>\n<p>Pour accompagner le chercheur au moment charni\u00e8re o\u00f9 s&rsquo;op\u00e8re le choix de la m\u00e9thode d&rsquo;investigation, une s\u00e9rie de questions-filtres permet de d\u00e9terminer l&rsquo;alignement le plus rigoureux entre l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude, la question de recherche et les imp\u00e9ratifs analytiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Quel est l&rsquo;ancrage primaire de la question de recherche ?<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option A :<\/em> S&rsquo;int\u00e9resse-t-on prioritairement aux <em>syst\u00e8mes<\/em>, aux r\u00e8gles institutionnelles, aux id\u00e9ologies h\u00e9g\u00e9moniques et \u00e0 ce qui rend possible une forme de pens\u00e9e \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse du Discours.<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option B :<\/em> S&rsquo;int\u00e9resse-t-on prioritairement \u00e0 l&rsquo;<em>exp\u00e9rience v\u00e9cue<\/em>, \u00e0 la mani\u00e8re dont un individu ou un groupe donne un sens r\u00e9trospectif \u00e0 son parcours et reconstruit sa coh\u00e9rence temporelle face \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9 ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse Narrative.<\/strong>\n    <\/li>\n<li><strong>Quelle est la morphologie intrins\u00e8que du corpus disponible ?<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option A :<\/em> Le corpus est constitu\u00e9 d&rsquo;articles de presse, d&rsquo;allocutions officielles, de lois, de directives administratives ou d&rsquo;entretiens courts focalis\u00e9s sur des opinions th\u00e9matiques d\u00e9coupables ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse du Discours.<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option B :<\/em> Le corpus se compose de r\u00e9cits de vie continus, de journaux intimes, de r\u00e9cits de trajectoires professionnelles ou familiales articul\u00e9s de mani\u00e8re diachronique ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse Narrative.<\/strong>\n    <\/li>\n<li><strong>Quel statut \u00e9pist\u00e9mologique accorde-t-on au sujet de l&rsquo;\u00e9nonciation ?<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option A :<\/em> Le locuteur est con\u00e7u comme un agent travers\u00e9 par des id\u00e9ologies dont il faut d\u00e9construire les illusions et les pr\u00e9suppos\u00e9s non dits ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse du Discours.<\/strong><br \/>\n        <br \/><em>Option B :<\/em> Le locuteur est con\u00e7u comme un conteur l\u00e9gitime de sa propre v\u00e9rit\u00e9, dont il convient de respecter l&rsquo;effort d&rsquo;auto-compr\u00e9hension et la mise en intrigue existentielle ? &rarr; <strong>Privil\u00e9gier l&rsquo;Analyse Narrative.<\/strong>\n    <\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans de nombreux projets de grande envergure, comme une th\u00e8se de doctorat ou un programme de recherche pluridisciplinaire, il demeure parfaitement l\u00e9gitime d&rsquo;envisager une <strong>compl\u00e9mentarit\u00e9 s\u00e9quentielle<\/strong>. Une premi\u00e8re phase de la recherche peut mobiliser l&rsquo;analyse du discours pour cartographier le champ id\u00e9ologique d&rsquo;une controverse m\u00e9dicale ou \u00e9ducative (par exemple, la m\u00e9dicalisation de l&rsquo;\u00e9chec scolaire dans les rapports minist\u00e9riels), tandis qu&rsquo;une seconde phase recourt \u00e0 l&rsquo;analyse narrative pour recueillir et interpr\u00e9ter en profondeur les histoires de vie des familles et des enfants confront\u00e9s \u00e0 ces diagnostics, observant ainsi l&rsquo;impact v\u00e9cu du discours institutionnel au niveau micro-sociologique.<\/p>\n<h2>7. Foire aux questions sur les m\u00e9thodes d&rsquo;analyse qualitative<\/h2>\n<h3>7.1 Peut-on combiner analyse du discours et analyse narrative dans un m\u00eame projet ?<\/h3>\n<p>La combinaison de ces deux approches au sein d\u2019un m\u00eame protocole de recherche est non seulement envisageable, mais peut s\u2019av\u00e9rer particuli\u00e8rement vertueuse sur le plan heuristique, \u00e0 la condition expresse de respecter une stricte rigueur de design m\u00e9thodologique. Cette association s&rsquo;articule le plus souvent selon un mod\u00e8le de <strong>devis mixte qualitatif s\u00e9quentiel ou ench\u00e2ss\u00e9<\/strong>. Dans un mod\u00e8le s\u00e9quentiel, le chercheur \u00e9tudie d&rsquo;abord le macro-discours qui sature un espace social pour comprendre le syst\u00e8me de contraintes symboliques impos\u00e9 aux acteurs, puis analyse les r\u00e9cits des individus pour examiner comment ils naviguent, s&rsquo;approprient ou r\u00e9sistent \u00e0 ces discours pr\u00e9existants. Dans un mod\u00e8le ench\u00e2ss\u00e9, l&rsquo;analyste d\u00e9cortique un corpus de r\u00e9cits en appliquant simultan\u00e9ment une grille narrative sur la diachronie globale de l&rsquo;intrigue et une grille discursive sur des micro-s\u00e9quences o\u00f9 le narrateur mobilise des figures rh\u00e9toriques d&rsquo;auto-justification.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette hybridation exige une vigilance \u00e9pist\u00e9mologique constante afin d&rsquo;\u00e9viter des contradictions ontologiques insolubles. On ne saurait sans pr\u00e9caution adopter le postulat d&rsquo;un d\u00e9terminisme discursif total qui r\u00e9duirait le sujet \u00e0 un n\u00e9ant d&rsquo;agenc\u00e9it\u00e9 (position foucaldienne radicale), tout en pr\u00e9tendant simultan\u00e9ment c\u00e9l\u00e9brer la souverainet\u00e9 cr\u00e9atrice et l&rsquo;authenticit\u00e9 pure du narrateur (position ph\u00e9nom\u00e9nologique id\u00e9aliste). Le chercheur doit expliciter avec pr\u00e9cision sa th\u00e9orie du sujet : le sujet peut \u00eatre pens\u00e9 comme un agent sous contraintes, dont la voix narrative se fraie un chemin dialectique \u00e0 travers les mailles du pouvoir discursif institu\u00e9. Un exemple canonique r\u00e9side dans la sociologie de la sant\u00e9 : analyser minutieusement la structure narrative du journal d&rsquo;une patiente luttant contre le cancer du sein pour en saisir la qu\u00eate de sens, tout en d\u00e9construisant le discours m\u00e9dical dominant et l&rsquo;injonction contemporaine \u00e0 la positivit\u00e9 guerri\u00e8re qui p\u00e8se sur son expression verbale.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;analyse narrative est-elle simplement une sous-branche de l&rsquo;analyse du discours ?<\/h3>\n<p>Cette interrogation suscite des d\u00e9bats vifs au sein de la communaut\u00e9 des linguistes et des sociologues du langage. Du point de vue de la linguistique g\u00e9n\u00e9rale et de la pragmatique \u00e9nonciative, la tentation est grande de consid\u00e9rer le r\u00e9cit comme un simple \u00ab genre de discours \u00bb parmi d&rsquo;autres (au m\u00eame titre que le genre argumentatif, descriptif, injonctif ou explicatif). Selon cette perspective englobante, toute production verbale \u00e9tant un discours socialement situ\u00e9, l&rsquo;analyse narrative ne serait qu&rsquo;une branche sp\u00e9cialis\u00e9e de l&rsquo;analyse du discours d\u00e9di\u00e9e aux textes pr\u00e9sentant une structure temporelle orient\u00e9e. Les tenants de cette position soutiennent que les r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;\u00e9nonciation, de l&rsquo;intertextualit\u00e9 et des rapports de force s&rsquo;appliquent identiquement aux histoires racont\u00e9es.<\/p>\n<p>Cependant, les th\u00e9oriciens de la tradition narrative (\u00e0 l&rsquo;instar de Jerome Bruner, Donald Polkinghorne, Dan P. McAdams ou des philosophes de l&rsquo;herm\u00e9neutique) revendiquent avec fermet\u00e9 l&rsquo;<strong>autonomie \u00e9pist\u00e9mologique et m\u00e9thodologique irr\u00e9ductible<\/strong> de l&rsquo;analyse narrative. Selon eux, r\u00e9duire l&rsquo;analyse narrative \u00e0 une ramification de l&rsquo;analyse du discours m\u00e9conna\u00eet la sp\u00e9cificit\u00e9 cognitive et ontologique de la narrativit\u00e9. Le r\u00e9cit ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une forme stylistique ; il constitue le mode fondamental par lequel la conscience humaine appr\u00e9hende le temps, la finitude et la morale. Le primat absolu de l&rsquo;intrigue, le traitement de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 existentielle et la qu\u00eate d&rsquo;une identit\u00e9 narrative dynamique ne sauraient \u00eatre dissous dans les cat\u00e9gories d&rsquo;une analyse du discours prioritairement ax\u00e9e sur le d\u00e9voilement du pouvoir et des h\u00e9g\u00e9monies id\u00e9ologiques. Les deux traditions s&rsquo;enrichissent mutuellement, mais poss\u00e8dent des g\u00e9n\u00e9alogies et des horizons philosophiques distincts.<\/p>\n<h3>7.3 Quels logiciels d&rsquo;analyse qualitative (CAQDAS) conviennent le mieux \u00e0 chaque approche ?<\/h3>\n<p>L\u2019informatisation croissante de la recherche qualitative offre aux chercheurs un \u00e9ventail d&rsquo;outils logiciels d&rsquo;assistance (<em>Computer-Assisted Qualitative Data Analysis Software<\/em> ou CAQDAS), mais l&rsquo;ad\u00e9quation de ces instruments varie grandement selon que l&rsquo;on pratique l&rsquo;analyse du discours ou l&rsquo;analyse narrative. Pour l\u2019analyse du discours, les logiciels orient\u00e9s vers la <strong>lexicom\u00e9trie, l&rsquo;analyse textuelle statistique et la fouille de donn\u00e9es linguistiques<\/strong> sont particuli\u00e8rement pl\u00e9biscit\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Iramuteq :<\/strong> Logiciel libre et gratuit d&rsquo;une remarquable puissance, particuli\u00e8rement adapt\u00e9 aux corpus discursifs volumineux. Il excelle dans la classification hi\u00e9rarchique descendante (m\u00e9thode Reinert), la cartographie des cooccurrences lexicales et l&rsquo;analyse de similitudes, permettant d&rsquo;objectiver les r\u00e9gularit\u00e9s d&rsquo;un discours politique ou m\u00e9diatique.<\/li>\n<li><strong>Alceste :<\/strong> Logiciel pionnier de l&rsquo;analyse textuelle automatis\u00e9e, fond\u00e9 sur la recherche des \u00ab mondes lexicaux \u00bb stables et des r\u00e9pertoires de vocabulaire dominants au sein d&rsquo;archives documentaires.<\/li>\n<li><strong>Lexico :<\/strong> Outil pr\u00e9cieux pour l&rsquo;\u00e9tude comparative des sp\u00e9cificit\u00e9s de vocabulaire et des contextes d&rsquo;apparition des lemmes \u00e0 travers diff\u00e9rents sous-groupes d&rsquo;\u00e9metteurs.<\/li>\n<li><strong>MAXQDA :<\/strong> Logiciel g\u00e9n\u00e9raliste qui combine d&rsquo;excellentes fonctions d&rsquo;analyse textuelle quantitative (module MAXDictio) et de codage critique fin pour les corpus de presse ou d&rsquo;entretiens.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour l\u2019analyse narrative, o\u00f9 la priorit\u00e9 m\u00e9thodologique absolue r\u00e9side dans la <strong>pr\u00e9servation de la continuit\u00e9 s\u00e9quentielle, l&rsquo;agencement chronologique et la cartographie des trajectoires individuelles<\/strong>, les logiciels de structuration qualitative globale sont bien plus adapt\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>NVivo :<\/strong> Tr\u00e8s efficace pour g\u00e9rer des donn\u00e9es biographiques complexes gr\u00e2ce \u00e0 son syst\u00e8me de \u00ab classifications de cas \u00bb et de matrices de croisement d&rsquo;attributs. Ses fonctionnalit\u00e9s de tra\u00e7age de diagrammes d&rsquo;activit\u00e9s permettent d&rsquo;ordonner visuellement les \u00e9tapes d&rsquo;une intrigue ou les tournants biographiques sans saucissonner les textes.<\/li>\n<li><strong>ATLAS.ti :<\/strong> Particuli\u00e8rement performant pour l&rsquo;analyse narrative gr\u00e2ce \u00e0 ses outils de cartographie conceptuelle en r\u00e9seaux heuristiques (<em>Networks<\/em>). Le chercheur peut y relier visuellement des citations s\u00e9quentielles selon des relations s\u00e9mantiques ou temporelles complexes (\u00ab est la cons\u00e9quence de \u00bb, \u00ab s&rsquo;oppose \u00e0 \u00bb, \u00ab pr\u00e9figure \u00bb), respectant ainsi la mise en intrigue.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il importe toutefois de rappeler qu&rsquo;aucun logiciel ne \u00ab r\u00e9alise \u00bb l&rsquo;analyse \u00e0 la place de l&rsquo;esprit humain. L&rsquo;automatisation technique atteint rapidement ses limites face \u00e0 l&rsquo;ironie, \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation implicite, au double sens m\u00e9taphorique et \u00e0 la profondeur existentielle des t\u00e9moignages. L&rsquo;outil CAQDAS doit demeurer un humble gestionnaire de donn\u00e9es au service du regard interpr\u00e9tatif et critique du chercheur.<\/p>\n<h2>8. Conclusion : Deux regards compl\u00e9mentaires sur la construction du sens<\/h2>\n<h3>8.1 Synth\u00e8se des apports respectifs<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e th\u00e9orique et m\u00e9thodologique compar\u00e9e, il appara\u00eet avec \u00e9clat que l\u2019analyse du discours et l\u2019analyse narrative constituent deux piliers majeurs et irrempla\u00e7ables de l&rsquo;\u00e9difice qualitatif en sciences humaines et sociales. L\u2019analyse du discours apporte \u00e0 la recherche une <strong>lucidit\u00e9 politique et critique indispensable<\/strong>. En d\u00e9construisant la fabrique textuelle des id\u00e9ologies dominantes, en traquant l&rsquo;assujettissement des consciences au sein des institutions et en d\u00e9voilant comment le pouvoir s&rsquo;incarne dans les moindres recoins de la syntaxe et de l&rsquo;interdiscours, elle immunise le chercheur contre les na\u00efvet\u00e9s de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 et lui permet de cartographier les contraintes structurelles qui d\u00e9limitent le pensable d&rsquo;une \u00e9poque.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, l\u2019analyse narrative dote la recherche d&rsquo;une <strong>profondeur humaniste, existentielle et ph\u00e9nom\u00e9nologique in\u00e9gal\u00e9e<\/strong>. En tendant l&rsquo;oreille \u00e0 la voix vivante des sujets confront\u00e9s au tragique, \u00e0 la maladie, \u00e0 l&rsquo;injustice ou \u00e0 la m\u00e9tamorphose de leur condition, elle rend compte de la mani\u00e8re dont les \u00eatres humains parviennent \u00e0 transcender le morcellement du monde par la vertu po\u00e9tique de la mise en intrigue. L&rsquo;analyse narrative rappelle que derri\u00e8re les macro-structures impersonnelles et les dispositifs anonymes de pouvoir, il y a des consciences singuli\u00e8res qui luttent pour maintenir la continuit\u00e9 de leur identit\u00e9, conf\u00e9rer une signification morale \u00e0 leurs \u00e9preuves et habiter un temps qui leur \u00e9chappe.<\/p>\n<p>La compl\u00e9mentarit\u00e9 de ces deux d\u00e9marches s&rsquo;impose donc comme une exigence de maturit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. La r\u00e9alit\u00e9 psychosociale n&rsquo;est ni pure structure d&rsquo;ali\u00e9nation discursive, ni pure libert\u00e9 narrative solitaire ; elle est le th\u00e9\u00e2tre permanent o\u00f9 des sujets historiques s&rsquo;efforcent de raconter leur vie au c\u0153ur de discours qui les d\u00e9passent et qu&rsquo;ils contribuent parfois, par leur parole vive, \u00e0 subvertir et \u00e0 r\u00e9inventer.<\/p>\n<h3>8.2 Perspectives pour la recherche en sciences humaines et sociales<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du XXIe si\u00e8cle, le d\u00e9veloppement exponentiel des technologies num\u00e9riques et des plateformes sociales bouleverse en profondeur les formes d&rsquo;expression et lance des d\u00e9fis stimulants \u00e0 ces deux m\u00e9thodologies. Nous assistons aujourd&rsquo;hui \u00e0 une prolif\u00e9ration in\u00e9dite de corpus num\u00e9riques hybrides, caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;\u00e9mergence de \u00ab micro-r\u00e9cits \u00bb instantan\u00e9s, de narrations fragment\u00e9es en stories \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, de fils de discussions algorithmicis\u00e9s et de formats multimodaux combinant la parole, le m\u00e8me visuel et le texte bref. L&rsquo;analyse du discours et l&rsquo;analyse narrative doivent imp\u00e9rativement faire \u00e9voluer leurs protocoles pour saisir ces nouveaux r\u00e9gimes de discursivit\u00e9 num\u00e9rique, o\u00f9 les algorithmes d&rsquo;amplification participent activement \u00e0 la s\u00e9dimentation d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monies in\u00e9dites et \u00e0 la mise en spectacle de r\u00e9cits identitaires ultra-calibr\u00e9s.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;av\u00e8nement des grands mod\u00e8les de langage et des outils avanc\u00e9s d&rsquo;intelligence artificielle ouvre un champ m\u00e9thodologique neuf, porteur de perspectives prometteuses comme de risques \u00e9pist\u00e9mologiques r\u00e9els. Si l&rsquo;IA peut d\u00e9cupler les capacit\u00e9s de traitement th\u00e9matique et assister la cat\u00e9gorisation d&rsquo;archives discursives massives, elle ne saurait en aucun cas se substituer \u00e0 la sensibilit\u00e9 herm\u00e9neutique, \u00e0 l&#8217;empathie \u00e9thique et au discernement politique du chercheur. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans la finesse d&rsquo;interpr\u00e9tation des silences, dans la saisie d&rsquo;un fr\u00e9missement vocal au cours d&rsquo;un r\u00e9cit de vie ou dans la d\u00e9nonciation critique d&rsquo;une euph\u00e9misation institutionnelle pernicieuse que s&rsquo;\u00e9prouve la vocation irrempla\u00e7able de la recherche qualitative.<\/p>\n<p>Plus que jamais, le chercheur contemporain se doit d&rsquo;affirmer une rigueur m\u00e9thodologique sans faille. En explicitant souverainement ses postulats ontologiques, en distinguant clairement s&rsquo;il traque l&rsquo;ordre d&rsquo;un discours ou le fil d&rsquo;un r\u00e9cit, et en assumant avec humilit\u00e9 la r\u00e9flexivit\u00e9 de sa pratique, il contribuera \u00e0 faire des sciences humaines un espace de compr\u00e9hension lucide, o\u00f9 le d\u00e9chiffrement des pouvoirs institutionnels n&rsquo;\u00e9teint jamais la juste \u00e9coute de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Bruner, J. (1986). <em>Actual Minds, Possible Worlds<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Bruner, J. (1990). <em>Acts of Meaning<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Edwards, D., &amp; Potter, J. (1992). <em>Discursive Psychology<\/em>. SAGE Publications.<\/p>\n<p>Fairclough, N. (1992). <em>Discourse and Social Change<\/em>. Polity Press.<\/p>\n<p>Fairclough, N. (2010). <em>Critical Discourse Analysis: The Critical Study of Language<\/em> (2e \u00e9d.). Routledge. <a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Critical-Discourse-Analysis-The-Critical-Study-of-Language\/Fairclough\/p\/book\/9781408225905\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.routledge.com\/Critical-Discourse-Analysis-The-Critical-Study-of-Language\/Fairclough\/p\/book\/9781408225905<\/a><\/p>\n<p>Foucault, M. (1969). <em>L&rsquo;Arch\u00e9ologie du savoir<\/em>. \u00c9ditions Gallimard. <a href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/9\/90\/Foucault_Michel_L_archeologie_du_savoir.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/monoskop.org\/images\/9\/90\/Foucault_Michel_L_archeologie_du_savoir.pdf<\/a><\/p>\n<p>Foucault, M. (1971). <em>L&rsquo;Ordre du discours<\/em>. \u00c9ditions Gallimard.<\/p>\n<p>Frank, A. W. (1995). <em>The Wounded Storyteller: Body, Illness, and Ethics<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Genette, G. (1972). <em>Figures III<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Labov, W., &amp; Waletzky, J. (1967). Narrative analysis: Oral versions of personal experience. Dans J. Helm (\u00c9d.), <em>Essays on the Verbal and Visual Arts<\/em> (pp. 12-44). University of Washington Press.<\/p>\n<p>Maingueneau, D. (2014). <em>Discours et analyse du discours : Une introduction<\/em>. Armand Colin.<\/p>\n<p>McAdams, D. P. (1993). <em>The Stories We Live By: Personal Myths and the Making of the Self<\/em>. William Morrow and Company.<\/p>\n<p>McAdams, D. P. (2001). The psychology of life stories. <em>Review of General Psychology<\/em>, 5(2), 100-122.<\/p>\n<p>P\u00eacheux, M. (1975). <em>Les V\u00e9rit\u00e9s de La Palice : Une discussion th\u00e9orique de la s\u00e9mantique et de l&rsquo;id\u00e9ologie<\/em>. Fran\u00e7ois Maspero.<\/p>\n<p>Plummer, K. (1995). <em>Telling Sexual Stories: Power, Change and Social Worlds<\/em>. Routledge.<\/p>\n<p>Polkinghorne, D. E. (1988). <em>Narrative Knowing and the Human Sciences<\/em>. State University of New York Press.<\/p>\n<p>Potter, J., &amp; Wetherell, M. (1987). <em>Discourse and Social Psychology: Beyond Attitudes and Behaviour<\/em>. SAGE Publications.<\/p>\n<p>Propp, V. (1970). <em>Morphologie du conte<\/em> (M. Derrida, T. Todorov, &amp; C. Kahn, Trad.). \u00c9ditions du Seuil. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1928).<\/p>\n<p>Ric\u0153ur, P. (1983). <em>Temps et r\u00e9cit. Tome 1 : L&rsquo;intrigue et le r\u00e9cit historique<\/em>. \u00c9ditions du Seuil. <a href=\"https:\/\/www.editionsduseuil.com\/ouvrage\/temps-et-recit-tome-1-paul-ricoeur\/9782020134521\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.editionsduseuil.com\/ouvrage\/temps-et-recit-tome-1-paul-ricoeur\/9782020134521<\/a><\/p>\n<p>Ric\u0153ur, P. (1990). <em>Soi-m\u00eame comme un autre<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Van Dijk, T. A. (1993). Principles of critical discourse analysis. <em>Discourse &amp; Society<\/em>, 4(2), 249-283.<\/p>\n<p>Wodak, R., &amp; Meyer, M. (\u00c9ds.). (2009). <em>Methods of Critical Discourse Analysis<\/em> (2e \u00e9d.). SAGE Publications.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comparaison approfondie entre l&rsquo;analyse du discours et l&rsquo;analyse narrative : cadres th\u00e9oriques, m\u00e9thodologies qualitatives, divergences et cas d&rsquo;application.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[304,28116],"tags":[24484,43459,8136,5956,43460],"class_list":["post-25853","psych_comparison","type-psych_comparison","status-publish","hentry","category-methodologie-de-recherche","category-sciences-sociales","tag-analyse-du-discours","tag-analyse-narrative","tag-epistemologie","tag-recherche-qualitative","tag-sciences-du-langage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison\/25853","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_comparison"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=25853"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison\/25853\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25853"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25853"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25853"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}