{"id":25441,"date":"2026-11-08T04:48:29","date_gmt":"2026-11-08T04:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_comparison=theorie-double-codage-vs-theorie-code-unique"},"modified":"2026-11-08T04:48:29","modified_gmt":"2026-11-08T04:48:29","slug":"theorie-double-codage-vs-theorie-code-unique","status":"publish","type":"psych_comparison","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_comparison=theorie-double-codage-vs-theorie-code-unique","title":{"rendered":"Th\u00e9orie du double codage vs th\u00e9orie du code unique"},"content":{"rendered":"<p>La question de la nature de la pens\u00e9e humaine et de la structure intime des repr\u00e9sentations mentales constitue sans doute l&rsquo;une des \u00e9nigmes les plus vertigineuses et les plus f\u00e9condes des sciences cognitives, de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la psychologie computationnelle. Lorsque nous \u00e9voquons le souvenir d&rsquo;un paysage d&rsquo;enfance, r\u00e9solvons un probl\u00e8me g\u00e9om\u00e9trique complexe ou interpr\u00e9tons une m\u00e9taphore po\u00e9tique, quelle est la texture ontologique des entit\u00e9s qui peuplent notre th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur ? Sommes-nous le si\u00e8ge d&rsquo;images int\u00e9rieures pr\u00e9servant les propri\u00e9t\u00e9s quasi-perceptives et m\u00e9triques du monde sensible, ou bien toute pens\u00e9e se ram\u00e8ne-t-elle, <em>in fine<\/em>, \u00e0 un calcul discret op\u00e9rant sur des symboles abstraits, logiques et d\u00e9pourvus de toute modalit\u00e9 sensorielle ?<\/p>\n<p>Cette interrogation fondamentale a cristallis\u00e9, au cours du dernier quart du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;un des d\u00e9bats les plus intenses de l&rsquo;histoire des sciences de l&rsquo;esprit : la controverse de l&rsquo;imagerie mentale. Ce conflit paradigmatique a oppos\u00e9 deux visions radicalement distinctes de l&rsquo;architecture cognitive. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la th\u00e9orie du double codage (<em>Dual-Coding Theory<\/em>), formul\u00e9e de mani\u00e8re pionni\u00e8re par le psychologue canadien <a href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mental-imagery\/\">Allan Paivio<\/a>, postule que la cognition s&rsquo;appuie sur deux sous-syst\u00e8mes fonctionnellement ind\u00e9pendants mais \u00e9troitement interconnect\u00e9s : un syst\u00e8me verbal sp\u00e9cialis\u00e9 dans le traitement s\u00e9quentiel des symboles linguistiques, et un syst\u00e8me non verbal vou\u00e9 \u00e0 la manipulation analogique et synchrone d&rsquo;exp\u00e9riences perceptuelles. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, la th\u00e9orie du code unique, incarn\u00e9e par le mod\u00e8le propositionnel de chercheurs tels que <a href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/computational-mind\/\">Zenon Pylyshyn<\/a> et John Anderson, affirme qu&rsquo;il n&rsquo;existe qu&rsquo;un seul format de repr\u00e9sentation dans l&rsquo;esprit : un code propositionnel abstrait, universel et amodal, analogue au calcul des pr\u00e9dicats, l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de l&rsquo;image n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9pourvu d&rsquo;efficience causale.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;appartenir \u00e0 une querelle r\u00e9volue confin\u00e9e aux archives de la psychologie exp\u00e9rimentale, cette divergence th\u00e9orique structure aujourd&rsquo;hui les d\u00e9fis les plus contemporains du savoir humain. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de concevoir des environnements d&rsquo;apprentissage multim\u00e9dia optimis\u00e9s, de d\u00e9coder l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale au moyen de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle ou d&rsquo;\u00e9laborer les fondations des mod\u00e8les d&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative \u2013 tiraill\u00e9s entre les architectures purement symboliques et les mod\u00e8les multimodaux massifs \u2013, le choix entre dualit\u00e9 analogique-verbale et monisme propositionnel demeure d\u00e9terminant. Cet article propose une analyse comparative exhaustive, technique et \u00e9pist\u00e9mologique de ces deux mod\u00e8les fondateurs, explorant leurs soubassements conceptuels, leurs protocoles exp\u00e9rimentaux, leurs implications computationnelles et leur synth\u00e8se au sein des paradigmes \u00e9mergents de la cognition incarn\u00e9e.<\/p>\n<h2>1. Introduction : Les fondements de la repr\u00e9sentation mentale<\/h2>\n<h3>1.1 D\u00e9finition des paradigmes de la m\u00e9moire et de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la psychologie cognitive au milieu du XXe si\u00e8cle, souvent qualifi\u00e9 de \u00ab r\u00e9volution cognitive \u00bb, a r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tats internes de l&rsquo;esprit, que le b\u00e9haviorisme radical avait longtemps rejet\u00e9s dans la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb. Au c\u0153ur de cette r\u00e9habilitation se trouve le concept de repr\u00e9sentation mentale : une structure interne porteuse d&rsquo;information qui tient lieu de substitut fonctionnel aux objets, aux \u00e9v\u00e9nements et aux relations du monde ext\u00e9rieur. Tr\u00e8s t\u00f4t, la question du format \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire de la syntaxe et de la s\u00e9mantique computationnelle de ces repr\u00e9sentations \u2013 est devenue la ligne de fracture majeure d\u00e9limitant les paradigmes de la m\u00e9moire et de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche bimodale visuelle-verbale repose sur l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;utilise pas un encodage homog\u00e8ne, mais h\u00e9rite de l&rsquo;\u00e9volution biologique deux grands dispositifs de traitement distincts. D&rsquo;une part, un dispositif d&rsquo;appr\u00e9hension directe des formes du monde physique, pr\u00e9servant les relations spatiales, les contours, les textures et les propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9triques continues sous un format analogique. D&rsquo;autre part, un dispositif linguistique hautement sophistiqu\u00e9, caract\u00e9ris\u00e9 par un agencement discret, symbolique, hi\u00e9rarchis\u00e9 et s\u00e9quentiel de phon\u00e8mes, de mots et de r\u00e8gles syntaxiques. Dans ce paradigme, une pens\u00e9e n&rsquo;est pas un calcul aveugle ; elle engage des r\u00e9sonances sensorielles directes o\u00f9 voir par l&rsquo;esprit partage des propri\u00e9t\u00e9s structurelles avec le fait de voir par les yeux.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;approche amodale unifi\u00e9e s&rsquo;enracine dans la th\u00e9orie computationnelle-repr\u00e9sentationnelle de l&rsquo;esprit, d\u00e9velopp\u00e9e au confluent de la logique math\u00e9matique, de la cybern\u00e9tique et des travaux d&rsquo;Alan Turing. Selon cette perspective, le cerveau op\u00e8re de mani\u00e8re analogue \u00e0 une machine de Turing : les stimuli physiques, qu&rsquo;ils soient lumineux ou acoustiques, sont imm\u00e9diatement traduits par les syst\u00e8mes p\u00e9riph\u00e9riques en un langage mental universel et amodal (le \u00ab mentalais \u00bb, pour reprendre l&rsquo;expression de Jerry Fodor). Dans ce cadre, la m\u00e9moire s\u00e9mantique et la pens\u00e9e ne conservent aucune trace de la modalit\u00e9 sensorielle d&rsquo;entr\u00e9e. La pens\u00e9e s&rsquo;ex\u00e9cute sous la forme d&rsquo;op\u00e9rations logico-d\u00e9ductives sur des symboles arbitraires dont la signification d\u00e9coule uniquement de leurs interconnexions fonctionnelles et de leurs r\u00e8gles de transformation formelle.<\/p>\n<p>Historiquement, cette opposition rejoue les grands d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques de la philosophie occidentale. Elle fait \u00e9cho \u00e0 la tension entre l&#8217;empirisme aristot\u00e9licien et lock\u00e9en \u2013 pour qui l&rsquo;esprit ne pense jamais sans images (<em>phantasma<\/em>) et o\u00f9 les id\u00e9es d\u00e9rivent directement de l&#8217;empreinte sensorielle \u2013 et le rationalisme cart\u00e9sien ou le formalisme leibnizien, qui consid\u00e8rent l&rsquo;imagination comme une facult\u00e9 trompeuse, inf\u00e9rieure \u00e0 la pure intellection fond\u00e9e sur des id\u00e9es claires, distinctes et g\u00e9om\u00e9triquement abstraites. L&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes quantitatives au XXe si\u00e8cle a permis de transposer ce probl\u00e8me m\u00e9taphysique sur le terrain rigoureux de la v\u00e9rification exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>1.2 Origine de la controverse sur l&rsquo;imagerie mentale<\/h3>\n<p>La controverse moderne sur l&rsquo;imagerie mentale s&rsquo;est officiellement cristallis\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 autour des publications fondatrices de trois figures intellectuelles dominantes : Allan Paivio, Zenon Pylyshyn et John Anderson. Paivio (1971) a apport\u00e9 un corpus massif de donn\u00e9es psychom\u00e9triques et mn\u00e9siques prouvant que le mat\u00e9riel concret, facilement traduisible en images int\u00e9rieures, b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une m\u00e9morisation spectaculairement sup\u00e9rieure au mat\u00e9riel abstrait. Cette observation l&rsquo;a conduit \u00e0 postuler l&rsquo;existence de m\u00e9canismes cognitifs autonomes et ind\u00e9pendants d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l&rsquo;imagerie non verbale.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orisation a rapidement rencontr\u00e9 l&rsquo;opposition virulente de Zenon Pylyshyn, dont l&rsquo;article s\u00e9minal de 1973, <em>\u00ab What the Mind&rsquo;s Eye Tells the Mind&rsquo;s Brain: A Critique of Mental Imagery \u00bb<\/em>, a sonn\u00e9 le tocsin d&rsquo;une guerre acad\u00e9mique qui allait durer plusieurs d\u00e9cennies. Pylyshyn a soutenu avec une grande rigueur analytique que l&rsquo;exp\u00e9rience introspective d&rsquo;une \u00ab image dans la t\u00eate \u00bb constitue un pi\u00e8ge conceptuel dangereux, une illusion ph\u00e9nom\u00e9nologique. Pour Pylyshyn, attribuer un r\u00f4le causal aux images mentales revient \u00e0 commettre l&rsquo;erreur de l&rsquo;homoncule : si l&rsquo;esprit produit une image interne, il faudrait imaginer un \u00ab \u0153il int\u00e9rieur \u00bb pilot\u00e9 par un petit homme c\u00e9r\u00e9bral pour regarder cette image, ce qui engendre une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini explicative non r\u00e9solue.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, le d\u00e9bat s&rsquo;est articul\u00e9 autour du statut de l&rsquo;image mentale : poss\u00e8de-t-elle une existence fonctionnelle intrins\u00e8que, ou n&rsquo;est-elle qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne cognitif ? Un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9signe un sous-produit accidentel d&rsquo;un processus sous-jacent, tout comme la chaleur d\u00e9gag\u00e9e par le microprocesseur d&rsquo;un ordinateur t\u00e9moigne de son activit\u00e9 \u00e9lectrique sans intervenir aucunement dans l&rsquo;ex\u00e9cution de l&rsquo;algorithme informatique. Selon les partisans du code unique, lorsque nous pensons faire tourner un objet dans notre esprit, nous ne manipulons pas un analogue spatial de l&rsquo;objet, mais nous calculons des relations de coordonn\u00e9es et des postulats g\u00e9om\u00e9triques exprim\u00e9s sous forme de listes de propositions propositionnelles abstraites.<\/p>\n<p>Les enjeux \u00e9pist\u00e9mologiques sous-jacents touchent \u00e0 la nature m\u00eame de l&rsquo;architecture cognitive de l&rsquo;esprit humain. Accepter le double codage implique d&rsquo;admettre la coexistence de formats repr\u00e9sentatifs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes au sein de la cognition centrale, exigeant des m\u00e9canismes de traduction transmodale complexes. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, embrasser le code propositionnel permet d&rsquo;affirmer un monisme computationnel \u00e9l\u00e9gant, align\u00e9 sur les principes de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative et de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique, o\u00f9 toute la dynamique mentale s&rsquo;explique par un ensemble homog\u00e8ne de calculs formels.<\/p>\n<h3>1.3 Pertinence contemporaine en sciences cognitives et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>Bien que les formulations initiales de cette querelle aient \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es dans le cadre de la psychologie cognitive classique, ses r\u00e9percussions contemporaines sont profondes et omnipr\u00e9sentes. Dans le domaine de l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique et de la conception multim\u00e9dia, les travaux de Richard Mayer ont d\u00e9montr\u00e9 que la compr\u00e9hension humaine est maximis\u00e9e lorsque l&rsquo;information sollicite simultan\u00e9ment et de mani\u00e8re synchronis\u00e9e le canal visuel et le canal verbal, sans saturer la m\u00e9moire de travail. Ce \u00ab principe multim\u00e9dia \u00bb d\u00e9coule directement de la validation empirique de l&rsquo;architecture bimodale de Paivio, fournissant une grille de lecture scientifique indispensable \u00e0 la structuration des apprentissages \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique.<\/p>\n<p>Dans le champ de l&rsquo;intelligence artificielle, l&rsquo;opposition entre double codage et code unique se rejoue de fa\u00e7on spectaculaire \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9volution des paradigmes computationnels. Pendant plusieurs d\u00e9cennies, l&rsquo;IA symbolique classique (\u00ab Good Old-Fashioned AI \u00bb) a incarn\u00e9 le mod\u00e8le propositionnel pur : le monde y \u00e9tait encod\u00e9 sous forme d&rsquo;ontologies, de graphes de connaissances, de pr\u00e9dicats logiques du premier ordre et de r\u00e8gles d&rsquo;inf\u00e9rence discr\u00e8tes. Toutefois, cette approche s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 des limites majeures concernant la flexibilit\u00e9 perceptuelle, le probl\u00e8me de l&rsquo;ancrage des symboles (<em>symbol grounding problem<\/em>) formul\u00e9 par Stevan Harnad, et la gestion de l&rsquo;incertitude du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les progr\u00e8s fulgurants de l&rsquo;apprentissage profond (<em>Deep Learning<\/em>) et l&rsquo;\u00e9mergence des mod\u00e8les de fondation multimodaux (tels que CLIP, GPT-4V ou DALL-E) r\u00e9actualisent puissamment les intuitions de la th\u00e9orie du double codage. Ces syst\u00e8mes projettent des espaces d&rsquo;incorporation (<em>embeddings<\/em>) textuels et visuels dans des espaces vectoriels continus partag\u00e9s, cr\u00e9ant des ponts r\u00e9f\u00e9rentiels directs entre les repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques linguistiques et les topologies de caract\u00e9ristiques visuelles. La machine n&rsquo;op\u00e8re plus exclusivement par syllogismes propositionnels discrets, mais par alignement m\u00e9trique et g\u00e9om\u00e9trique de repr\u00e9sentations h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Enfin, les neurosciences cognitives ont renouvel\u00e9 la controverse en apportant des m\u00e9thodes d&rsquo;investigation physiologiques in\u00e9dites. L&rsquo;utilisation conjointe de la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG), de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) \u00e0 haute r\u00e9solution et de la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS) permet d\u00e9sormais d&rsquo;observer directement si la manipulation d&rsquo;images mentales r\u00e9active les aires corticales visuelles primaires (r\u00e9tinotopiques) ou si elle mobilise exclusivement les r\u00e9gions temporo-pari\u00e9tales associ\u00e9es au traitement abstrait du langage. Ces donn\u00e9es empiriques permettent d&rsquo;\u00e9valuer la pertinence de chaque mod\u00e8le \u00e0 l&rsquo;aune de la r\u00e9alit\u00e9 neurobiologique du cerveau humain.<\/p>\n<h2>2. La th\u00e9orie du double codage (Allan Paivio)<\/h2>\n<h3>2.1 Architecture fonctionnelle : Imagens et Logogens<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du double codage repose sur un postulat structural fondamental : l&rsquo;appareil cognitif humain int\u00e8gre deux syst\u00e8mes de traitement de l&rsquo;information fonctionnellement distincts, autonomes sur le plan computationnel, mais structurellement capables d&rsquo;interagir. Allan Paivio a introduit une terminologie pr\u00e9cise pour d\u00e9signer les unit\u00e9s de base composant ces deux r\u00e9seaux mn\u00e9siques : les <em>imagens<\/em> pour le syst\u00e8me non verbal, et les <em>logogens<\/em> pour le syst\u00e8me verbal.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me non verbal traite pr\u00e9f\u00e9rentiellement les stimuli visuels, spatiaux, haptiques et kinesth\u00e9siques. Ses unit\u00e9s structurales fondamentales, les imagens, sont des repr\u00e9sentations mentales modales qui conservent les caract\u00e9ristiques analogiques des exp\u00e9riences perceptuelles directes. Les imagens ne doivent pas \u00eatre con\u00e7ues comme de simples photographies statiques log\u00e9es dans la m\u00e9moire, mais comme des sch\u00e9mas dynamiques g\u00e9n\u00e9ratifs, capables d&rsquo;\u00eatre activ\u00e9s de mani\u00e8re holistique. Les imagens sont organis\u00e9es selon des relations spatiales continues : elles repr\u00e9sentent des totalit\u00e9s structur\u00e9es o\u00f9 les parties constitutives coexistent simultan\u00e9ment dans un espace dimensionnel interne. La propri\u00e9t\u00e9 computationnelle cl\u00e9 de ce syst\u00e8me r\u00e9side dans son mode de traitement <strong>synchrone<\/strong> ou parall\u00e8le. Lors de l&rsquo;activation d&rsquo;un imagen (par exemple, la repr\u00e9sentation mentale d&rsquo;une bicyclette), la structure globale de l&rsquo;objet, sa forme, les rapports m\u00e9triques entre les roues, le cadre et le guidon sont rendus accessibles de fa\u00e7on simultan\u00e9e sans n\u00e9cessiter un balayage linguistique \u00e9tape par \u00e9tape.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre p\u00f4le de l&rsquo;architecture cognitive se trouve le syst\u00e8me verbal, dont les unit\u00e9s repr\u00e9sentatives sont les logogens (un terme initialement emprunt\u00e9 aux travaux de John Morton sur la reconnaissance des mots, mais recontextualis\u00e9 par Paivio). Les logogens sont des structures sp\u00e9cialis\u00e9es dans le d\u00e9codage, l&rsquo;encodage et la manipulation de l&rsquo;information linguistique, qu&rsquo;elle soit transmise par le canal acoustique-phon\u00e9tique ou par le canal graphique-visuel de la lecture. Les logogens sont discr\u00e8tement d\u00e9limit\u00e9s, organis\u00e9s en structures cat\u00e9gorielles et syntaxiques hi\u00e9rarchis\u00e9es, et r\u00e9pondent \u00e0 des r\u00e8gles combinatoires pr\u00e9cises. Contrairement au syst\u00e8me des imagens, le syst\u00e8me des logogens se caract\u00e9rise par un traitement intrins\u00e8quement <strong>s\u00e9quentiel<\/strong> et temporel. La parole et le texte ne peuvent \u00eatre produits ou compris que selon un ordre lin\u00e9aire rigoureux d\u00e9termin\u00e9 par la syntaxe du langage naturel : un mot succ\u00e8de \u00e0 un autre dans le temps, tout comme les arguments d&rsquo;une phrase d\u00e9pendent de leur disposition grammaticale ordonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces deux sous-syst\u00e8mes pr\u00e9sentent donc des propri\u00e9t\u00e9s structurelles et des contraintes op\u00e9rationnelles asym\u00e9triques. Le tableau computationnel de Paivio montre qu&rsquo;un individu peut conserver simultan\u00e9ment une information spatiale \u00e9tendue sans surcharge cognitive imm\u00e9diate, alors que le traitement de plusieurs flux verbaux s\u00e9quentiels concurrents entra\u00eene une saturation rapide de la capacit\u00e9 de traitement en raison de contraintes d&rsquo;ordonnancement temporel.<\/p>\n<h3>2.2 M\u00e9canismes de traitement additif et interconnect\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des forces majeures de la th\u00e9orie du double codage r\u00e9side dans sa description minutieuse des flux d&rsquo;activation au sein et entre les syst\u00e8mes. Paivio distingue trois niveaux de traitement cognitif hi\u00e9rarchis\u00e9s qui r\u00e9gissent la dynamique entre le monde sensible et les repr\u00e9sentations internes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le traitement repr\u00e9sentationnel :<\/strong> Il correspond \u00e0 l&rsquo;activation directe d&rsquo;un composant structural interne par un stimulus externe correspondant. L&rsquo;audition d&rsquo;un mot (\u00ab cheval \u00bb) active directement le logogen correspondant dans le syst\u00e8me verbal, tandis que la vue r\u00e9elle d&rsquo;un cheval ou d&rsquo;un dessin de cet animal active directement l&rsquo;imagen correspondant dans le syst\u00e8me non verbal. Ce premier niveau \u00e9tablit la passerelle imm\u00e9diate entre la perception p\u00e9riph\u00e9rique et les traces mn\u00e9siques sp\u00e9cifiques.<\/li>\n<li><strong>Le traitement associatif :<\/strong> Il op\u00e8re exclusivement <em>\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<\/em> d&rsquo;un m\u00eame syst\u00e8me par propagation d&rsquo;activation intramodale. Au sein du syst\u00e8me verbal, un logogen peut activer d&rsquo;autres logogens selon des proximit\u00e9s s\u00e9mantiques ou des liens syntaxiques appris (par exemple, le mot \u00ab aiguille \u00bb active \u00ab fil \u00bb, \u00ab couture \u00bb ou \u00ab douleur \u00bb). De m\u00eame, au sein du syst\u00e8me non verbal, un imagen active d&rsquo;autres imagens par continuit\u00e9 spatiale ou ressemblance visuelle (l&rsquo;image mentale d&rsquo;une plage suscite celle d&rsquo;un parasol, de vagues ou de sable dor\u00e9).<\/li>\n<li><strong>Le traitement r\u00e9f\u00e9rentiel :<\/strong> Il constitue le m\u00e9canisme de traduction r\u00e9ciproque entre les deux syst\u00e8mes. Les connexions r\u00e9f\u00e9rentielles permettent d&rsquo;interconnecter un logogen avec un imagen, et vice-versa. Ainsi, entendre le mot \u00ab chat \u00bb (logogen) permet de susciter d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou automatiquement l&rsquo;image mentale d&rsquo;un f\u00e9lin (imagen) : c&rsquo;est l&rsquo;imagerie r\u00e9f\u00e9rentielle. Inversement, face \u00e0 une illustration graphique d&rsquo;un arbre, le syst\u00e8me non verbal active la d\u00e9nomination linguistique \u00ab arbre \u00bb au sein du syst\u00e8me verbal : c&rsquo;est la d\u00e9nomination r\u00e9f\u00e9rentielle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De cette architecture d\u00e9coule l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;<strong>effet additif<\/strong> (<em>additive effect<\/em>) de la m\u00e9moire, un principe qui conf\u00e8re \u00e0 la th\u00e9orie du double codage son pouvoir explicatif le plus remarquable. Selon cette hypoth\u00e8se, lorsqu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement cognitif est encod\u00e9 simultan\u00e9ment sous forme verbale et sous forme visuelle, il g\u00e9n\u00e8re deux traces mn\u00e9siques distinctes, ind\u00e9pendantes mais r\u00e9f\u00e9rentiellement reli\u00e9es au sein de la m\u00e9moire \u00e0 long terme. Si le rappel ult\u00e9rieur n\u00e9cessite de r\u00e9cup\u00e9rer l&rsquo;information, la probabilit\u00e9 d&rsquo;un rappel r\u00e9ussi est significativement accrue : le sujet dispose de deux voies d&rsquo;acc\u00e8s ind\u00e9pendantes pour retrouver la trace. Math\u00e9matiquement, si la probabilit\u00e9 de rappel via le syst\u00e8me verbal est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(V)\">$P(V)$<\/span> et celle via le syst\u00e8me non verbal est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P(I)\">$P(I)$<\/span>, la probabilit\u00e9 combin\u00e9e d&rsquo;\u00e9chec de r\u00e9cup\u00e9ration est <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"(1 - P(V)) \\times (1 - P(I))\">$(1 &#8211; P(V)) \\times (1 &#8211; P(I))$<\/span>. D\u00e8s lors, la probabilit\u00e9 de rappel sous double encodage s&rsquo;\u00e9crit :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-style: italic;\"><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\">P(Rappel) = P(V) + P(I) &#8211; [P(V) &times; P(I)]<\/span><\/p>\n<p>Ce calcul formel d\u00e9montre que le double encodage surpasse syst\u00e9matiquement l&rsquo;encodage simple, offrant un fondement math\u00e9matique rigoureux \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 des apprentissages associant l&rsquo;image et le verbe.<\/p>\n<h3>2.3 Preuves empiriques et effets de sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;image<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer sa th\u00e9orie, Allan Paivio et ses continuateurs ont con\u00e7u des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodique irr\u00e9prochable. Le ph\u00e9nom\u00e8ne empirique le plus \u00e9clatant document\u00e9 par cette tradition de recherche est incontestablement l&rsquo;effet de sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;image (<em>Picture Superiority Effect<\/em>). Dans une s\u00e9rie canonique d&rsquo;exp\u00e9riences de rappel libre et de rappel indic\u00e9, les sujets soumis \u00e0 une s\u00e9quence d&rsquo;images simples (par exemple, des dessins au trait d&rsquo;objets du quotidien) d\u00e9montrent des taux de m\u00e9morisation spectaculairement plus \u00e9lev\u00e9s que les sujets expos\u00e9s aux mots imprim\u00e9s \u00e9quivalents d\u00e9signant ces m\u00eames objets.<\/p>\n<p>L&rsquo;explication avanc\u00e9e par Paivio s&rsquo;appuie directement sur les connexions r\u00e9f\u00e9rentielles : les images sont spontan\u00e9ment encod\u00e9es \u00e0 la fois dans le syst\u00e8me non verbal (leur format natif) et dans le syst\u00e8me verbal, car l&rsquo;\u00eatre humain a une forte tendance implicite \u00e0 nommer subrepticement ce qu&rsquo;il identifie visuellement. En revanche, les mots imprim\u00e9s ou entendus sont encod\u00e9s principalement dans le syst\u00e8me verbal, leur traduction spontan\u00e9e sous forme d&rsquo;image mentale exigeant un effort cognitif d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou d\u00e9pendant fortement de la valeur d&rsquo;imagerie du mot. D\u00e8s lors, les images b\u00e9n\u00e9ficient presque syst\u00e9matiquement d&rsquo;un double codage automatique, alors que les mots restent fr\u00e9quemment cantonn\u00e9s \u00e0 un codage verbal unique.<\/p>\n<p>Un autre pan exp\u00e9rimental capital concerne la variable de concr\u00e9tude linguistique. Paivio a d\u00e9montr\u00e9 que le rappel de listes de mots varie drastiquement en fonction du caract\u00e8re concret ou abstrait des termes, m\u00eame lorsque la longueur, la fr\u00e9quence lexicale dans la langue et le nombre de syllabes sont strictement contr\u00f4l\u00e9s. Des mots concrets \u00e0 haute valeur d&rsquo;imagerie tels que \u00ab pomme \u00bb, \u00ab locomotive \u00bb ou \u00ab cath\u00e9drale \u00bb sont rappel\u00e9s avec une pr\u00e9cision deux \u00e0 trois fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle de mots hautement abstraits tels que \u00ab justice \u00bb, \u00ab \u00e9pist\u00e9mologie \u00bb ou \u00ab transcendance \u00bb. Selon le mod\u00e8le, les mots concrets activent imm\u00e9diatement des logogens qui d\u00e9clenchent, par voie r\u00e9f\u00e9rentielle fluide, des imagens associ\u00e9s, scellant ainsi un double ancrage mn\u00e9sique. Les mots abstraits, en revanche, manquent de corr\u00e9lats perceptuels directs et restent isol\u00e9s au sein de r\u00e9seaux associatifs intra-verbaux, plus vuln\u00e9rables \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence et \u00e0 l&rsquo;oubli r\u00e9troactif.<\/p>\n<p>Cette approche a trouv\u00e9 des renforts empiriques majeurs dans les travaux de chercheurs \u00e9tudiant la dynamique temporelle et spatiale de l&rsquo;imagerie. Les exp\u00e9riences canoniques de <a href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.171.3972.701\">Roger Shepard et Jacqueline Metzler (1971)<\/a> sur la rotation mentale d&rsquo;objets tridimensionnels ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le temps n\u00e9cessaire \u00e0 un sujet pour d\u00e9terminer si deux figures g\u00e9om\u00e9triques asym\u00e9triques sont identiques ou en miroir est une fonction strictement lin\u00e9aire de l&rsquo;angle de rotation requis dans l&rsquo;espace physique. Cette corr\u00e9lation lin\u00e9aire parfaite entre temps de r\u00e9action et degr\u00e9 angulaire fournit un argument d\u00e9cisif en faveur de la nature analogique des repr\u00e9sentations : l&rsquo;esprit humain fait pivoter une image mentale \u00e0 une vitesse constante \u00e0 travers une trajectoire continue dans un espace psychologique isomorphe \u00e0 l&rsquo;espace physique, un ph\u00e9nom\u00e8ne impossible \u00e0 concilier avec une simple consultation discontinue de tables de v\u00e9rit\u00e9s logiques.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re compl\u00e9mentaire, les exp\u00e9riences de Stephen Kosslyn (1973, 1978) sur le balayage mental d&rsquo;une carte fictive d&rsquo;une \u00eele (<em>mental scanning<\/em>) ont montr\u00e9 que le temps n\u00e9cessaire pour d\u00e9placer son attention mentale d&rsquo;un point de rep\u00e8re \u00e0 un autre est directement proportionnel \u00e0 la distance g\u00e9ographique r\u00e9elle s\u00e9parant ces objets sur la carte pr\u00e9alablement m\u00e9moris\u00e9e. Les m\u00e9triques spatiales, loin d&rsquo;\u00eatre dilu\u00e9es lors de l&rsquo;encodage mn\u00e9sique, demeurent inscrites dans la structure topologique de l&rsquo;imagen, prouvant la r\u00e9alit\u00e9 op\u00e9ratoire des repr\u00e9sentations analogiques.<\/p>\n<h2>3. La th\u00e9orie du code unique (Mod\u00e8le propositionnel)<\/h2>\n<h3>3.1 Le formalisme propositionnel amodal (Pylyshyn et Anderson)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance ph\u00e9nom\u00e9nologique de la th\u00e9orie du double codage, la th\u00e9orie du code unique oppose une mod\u00e9lisation math\u00e9matique et computationnelle rigoureuse de la m\u00e9moire et de la pens\u00e9e, qualifi\u00e9e d&rsquo;approche propositionnelle. Port\u00e9e par des pionniers comme Zenon Pylyshyn, John Anderson et Gordon Bower dans le cadre de leur mod\u00e8le HAM (<em>Human Associative Memory<\/em>) puis de l&rsquo;architecture ACT (<em>Adaptive Control of Thought<\/em>), cette perspective postule que l&rsquo;esprit humain ne stocke ni sons, ni images, ni mots bruts. Il n&rsquo;existe qu&rsquo;une seule et unique monnaie d&rsquo;\u00e9change universelle pour toutes les formes de cognition : la <strong>proposition amodale<\/strong>.<\/p>\n<p>Une proposition, au sens de la logique formelle et de la psycholinguistique cognitive, est la plus petite unit\u00e9 de signification pour laquelle il a un sens d&rsquo;affirmer la v\u00e9rit\u00e9 ou la fausset\u00e9. Une proposition n&rsquo;est pas une phrase du langage naturel ; elle est totalement ind\u00e9pendante de la syntaxe des langues historiques (fran\u00e7ais, anglais, mandarin) et totalement d\u00e9coupl\u00e9e des modalit\u00e9s sensorielles (vision, audition, toucher). Les propositions sont des structures relationnelles abstraites r\u00e9gies par la syntaxe rigoureuse du calcul des pr\u00e9dicats. Leur formalisme g\u00e9n\u00e9ral s&rsquo;\u00e9crit typiquement :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-family: monospace; font-size: 1.1em;\">[Pr\u00e9dicat (Argument_1, Argument_2, &#8230;, Argument_n)]<\/p>\n<p>Dans ce formalisme, le pr\u00e9dicat exprime la relation, l&rsquo;\u00e9tat ou l&rsquo;action, tandis que les arguments d\u00e9signent les entit\u00e9s concern\u00e9es par cette relation. Par exemple, la sc\u00e8ne visuelle repr\u00e9sentant un livre pos\u00e9 sur une table en acajou \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une lampe n&rsquo;est pas stock\u00e9e sous forme d&rsquo;une sc\u00e8ne picturale int\u00e9rieure continue, mais sous la forme d&rsquo;un r\u00e9seau propositionnel discret et hi\u00e9rarchis\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><code>SUR (LIVRE, TABLE)<\/code><\/li>\n<li><code>MAT\u00c9RIAU (TABLE, ACAJOU)<\/code><\/li>\n<li><code>\u00c0_C\u00d4T\u00c9_DE (LAMPE, LIVRE)<\/code><\/li>\n<li><code>CAT\u00c9GORIE (LIVRE, OBJET_MANUSCRIT)<\/code><\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce code propositionnel poss\u00e8de une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale : il est <strong>amodal<\/strong>. Que l&rsquo;information soit acquise par la vue directe de la table, par la lecture d&rsquo;une phrase d\u00e9crivant la table ou par le contact tactile avec celle-ci dans l&rsquo;obscurit\u00e9, l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;encodage perceptif extrait invariablement la m\u00eame configuration de pr\u00e9dicats et d&rsquo;arguments propositionnels. Toutes les connaissances d\u00e9claratives \u2013 qu&rsquo;elles portent sur la couleur du ciel, la date de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la structure g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;un cube ou le concept de libert\u00e9 \u2013 sont int\u00e9gr\u00e9es dans un r\u00e9seau s\u00e9mantique unifi\u00e9 o\u00f9 les n\u0153uds correspondent \u00e0 des concepts propositionnels et les arcs \u00e0 des relations s\u00e9mantiques formelles.<\/p>\n<p>Selon Anderson, cette uniformit\u00e9 de format garantit l&rsquo;interop\u00e9rabilit\u00e9 totale de la cognition : les m\u00e9canismes d&rsquo;inf\u00e9rence, de d\u00e9duction logique, de g\u00e9n\u00e9ralisation inductive et de r\u00e9solution de probl\u00e8mes peuvent s&rsquo;appliquer uniform\u00e9ment \u00e0 tout le contenu de la m\u00e9moire sans exiger de co\u00fbteuses et obscures op\u00e9rations de transcodage entre syst\u00e8mes analogiques et symboliques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;imagerie mentale comme \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne cognitif<\/h3>\n<p>L&rsquo;obstacle majeur auquel la th\u00e9orie du code unique s&rsquo;est heurt\u00e9e d&#8217;embl\u00e9e est l&rsquo;\u00e9vidence de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue : chacun d&rsquo;entre nous ressent, de mani\u00e8re vivide, la pr\u00e9sence d&rsquo;images dans son esprit. Pylyshyn a consacr\u00e9 une grande part de son \u0153uvre \u00e0 d\u00e9construire m\u00e9thodiquement cette intuition introspective, affirmant que l&rsquo;imagerie mentale rel\u00e8ve de l&rsquo;illusion \u00e9piph\u00e9nom\u00e9nale pure.<\/p>\n<p>Pour illustrer ce concept, Pylyshyn et ses partisans recourent souvent \u00e0 des m\u00e9taphores technologiques r\u00e9v\u00e9latrices. Consid\u00e9rons un ordinateur ex\u00e9cutant un algorithme complexe de calcul matriciel : la diode lumineuse de l&rsquo;unit\u00e9 centrale clignote au rythme des acc\u00e8s au disque dur, ou bien les ventilateurs acc\u00e9l\u00e8rent en produisant un vrombissement thermique. Cette lumi\u00e8re ou ce bruit acoustique sont des sous-produits in\u00e9vitables du fonctionnement physique de la machine ; ils t\u00e9moignent de son activit\u00e9 interne, mais n&rsquo;ont strictement aucun r\u00f4le causal dans l&rsquo;ex\u00e9cution de l&rsquo;algorithme math\u00e9matique. Supprimer la diode ou installer un ventilateur totalement silencieux ne modifierait en rien le r\u00e9sultat final du calcul. Selon la th\u00e9orie propositionnelle, l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale d&rsquo;une image visuelle dans notre conscience est exactement semblable \u00e0 cette diode : elle accompagne parfois l&rsquo;activation de r\u00e9seaux propositionnels denses, mais les computations r\u00e9elles sous-jacentes sont purement logiques et symboliques.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer l&rsquo;absence de r\u00f4le causal de l&rsquo;analogie visuelle, Pylyshyn a forg\u00e9 le concept de <strong>p\u00e9n\u00e9tration cognitive<\/strong> (<em>cognitive penetrability<\/em>). Il avance qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne v\u00e9ritablement architectural et biologique (comme la r\u00e9fraction optique ou les \u00e9tapes pr\u00e9coces de la vision r\u00e9tinienne) ne peut pas \u00eatre modifi\u00e9 par les croyances, les attentes ou les connaissances implicites d&rsquo;un individu. Or, les t\u00e2ches d&rsquo;imagerie mentale \u2013 telles que la rotation de Shepard ou le scanning de Kosslyn \u2013 sont profond\u00e9ment perm\u00e9ables \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration cognitive.<\/p>\n<p>Pylyshyn soutient que lorsque des sujets participent \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience du balayage de la carte de Kosslyn, ils mobilisent inconsciemment leurs <em>connaissances tacites<\/em> (<em>tacit knowledge<\/em>) sur la mani\u00e8re dont les objets physiques se comportent dans le monde r\u00e9el. Les sujets savent que dans la r\u00e9alit\u00e9 physique, parcourir une distance plus longue prend plus de temps. Par cons\u00e9quent, guid\u00e9s par les attentes de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur (<em>task demands<\/em>), ils simulent le temps d&rsquo;un trajet r\u00e9el en retardant volontairement leur r\u00e9ponse propositionnelle lorsqu&rsquo;on leur demande de focaliser un point lointain. Pour Pylyshyn, le temps de r\u00e9ponse ne refl\u00e8te pas une contrainte m\u00e9trique spatiale inh\u00e9rente au format de stockage, mais une strat\u00e9gie de temporisation command\u00e9e par des r\u00e8gles logiques simulant la physique du monde.<\/p>\n<h3>3.3 \u00c9conomie cognitive et computation symbolique unifi\u00e9e<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la critique ph\u00e9nom\u00e9nologique, la th\u00e9orie propositionnelle du code unique fait valoir des arguments \u00e9pist\u00e9mologiques et computationnels d&rsquo;une grande puissance. Le premier repose sur l&rsquo;application m\u00e9thodique du rasoir d&rsquo;Ockham : <em>entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem<\/em> (les entit\u00e9s ne doivent pas \u00eatre multipli\u00e9es au-del\u00e0 du n\u00e9cessaire). Pourquoi postuler deux architectures mn\u00e9siques distinctes, deux syntaxes diff\u00e9rentes, des m\u00e9canismes de double encodage et des voies de traduction transmodales alors qu&rsquo;un syst\u00e8me computationnel unique fond\u00e9 sur le calcul des pr\u00e9dicats suffit \u00e0 mod\u00e9liser l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du comportement humain ?<\/p>\n<p>Cette approche s&rsquo;inscrit au c\u0153ur de la th\u00e9orie computationnelle de l&rsquo;esprit articul\u00e9e par Jerry Fodor dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>The Language of Thought<\/em> (1975), ainsi que dans les travaux pr\u00e9curseurs d&rsquo;Allen Newell et Herbert Simon sur les syst\u00e8mes de symboles physiques (<em>Physical Symbol Systems<\/em>). Dans ce cadre, la cognition humaine est d\u00e9finie comme une manipulation syst\u00e9matique de symboles physiques discrets selon des r\u00e8gles formelles d&rsquo;inf\u00e9rence. Le langage de la pens\u00e9e doit n\u00e9cessairement poss\u00e9der une structure compositionnelle et productive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La productivit\u00e9 :<\/strong> La capacit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer un nombre infini de pens\u00e9es distinctes \u00e0 partir d&rsquo;un ensemble fini de symboles pr\u00e9dicatifs \u00e9l\u00e9mentaires.<\/li>\n<li><strong>La syst\u00e9maticit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;interd\u00e9pendance logique des capacit\u00e9s cognitives ; si un esprit poss\u00e8de les ressources conceptuelles pour comprendre et calculer <code>AIME (JEAN, MARIE)<\/code>, il comprend n\u00e9cessairement la structure inverse <code>AIME (MARIE, JEAN)<\/code> sans avoir besoin de concevoir une nouvelle image visuelle.<\/li>\n<li><strong>La compositionnalit\u00e9 :<\/strong> La signification d&rsquo;une repr\u00e9sentation complexe est strictement fonction de la signification de ses parties syntaxiques et des r\u00e8gles combinatoires appliqu\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les partisans du mod\u00e8le propositionnel soulignent que l&rsquo;imagerie analogique \u00e9choue structurellement \u00e0 satisfaire ces crit\u00e8res fondamentaux de la pens\u00e9e rationnelle. Une image mentale, par sa nature m\u00eame de continuum spatial, est intrins\u00e8quement ind\u00e9termin\u00e9e et incapable de formuler des abstractions logiques indispensables au raisonnement. Comment imaginer visuellement, sous forme d&rsquo;une \u00ab image int\u00e9rieure \u00bb, des concepts universels tels que \u00ab tous les triangles \u00bb (sans lui attribuer arbitrairement d&rsquo;angles pr\u00e9cis, scal\u00e8ne ou isoc\u00e8le, comme le soulignait d\u00e9j\u00e0 George Berkeley dans sa critique de John Locke) ? Comment encoder sous forme d&rsquo;image des op\u00e9rateurs logiques fondamentaux comme la n\u00e9gation (<em>\u00ab la tasse n&rsquo;est pas sur la table \u00bb<\/em>), la conditionnalit\u00e9 contrefactuelle (<em>\u00ab si le train \u00e9tait venu, il ne serait pas l\u00e0 \u00bb<\/em>) ou la disjonction (<em>\u00ab il est \u00e0 Rome ou \u00e0 Madrid \u00bb<\/em>) ?<\/p>\n<p>Pour le mod\u00e8le propositionnel, la tentative de fonder la m\u00e9moire sur des images analogiques plonge la science cognitive dans des impasses insolubles. Seule la proposition logique amodale offre la flexibilit\u00e9 syntaxique indispensable pour mod\u00e9liser le raisonnement d\u00e9ductif, la quantification universelle et l&rsquo;ensemble de la s\u00e9mantique abstraite qui caract\u00e9rise la sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<h2>4. Diff\u00e9rences fondamentales entre double codage et code unique<\/h2>\n<h3>4.1 Nature de la repr\u00e9sentation mentale : analogique versus amodale<\/h3>\n<p>La divergence premi\u00e8re qui s\u00e9pare irr\u00e9ductiblement la th\u00e9orie du double codage de la th\u00e9orie du code unique r\u00e9side dans le rapport que la trace mn\u00e9sique entretient avec le monde physique per\u00e7u. Pour Allan Paivio, l&rsquo;esprit exploite des repr\u00e9sentations <strong>analogiques<\/strong>. Une repr\u00e9sentation analogique est caract\u00e9ris\u00e9e par un isomorphisme fonctionnel ou structurel avec son r\u00e9f\u00e9rent : la structure de la repr\u00e9sentation pr\u00e9serve intrins\u00e8quement les relations dimensionnelles et spatiales du stimulus originel. Dans un imagen, la distance g\u00e9om\u00e9trique entre deux d\u00e9tails mentaux correspond \u00e0 une distance m\u00e9trique continue dans le code de stockage, tout comme les gradations de mercure dans un thermom\u00e8tre traditionnel varient de mani\u00e8re analogue et continue avec l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la temp\u00e9rature.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, pour le mod\u00e8le propositionnel de Pylyshyn et Anderson, la repr\u00e9sentation mentale est <strong>arbitraire et amodale<\/strong>. Il n&rsquo;existe aucun isomorphisme topologique ou m\u00e9trique entre la trace propositionnelle et l&rsquo;objet per\u00e7u. La relation qui unit le symbole interne \u00e0 son objet rel\u00e8ve de la m\u00eame convention abstraite que celle unissant un mot de la langue \u00e0 son r\u00e9f\u00e9rent (le mot \u00ab \u00e9l\u00e9phant \u00bb n&rsquo;est ni lourd, ni gris, ni dot\u00e9 d&rsquo;une trompe). Dans un r\u00e9seau propositionnel, la distance entre deux n\u0153uds s\u00e9mantiques n&rsquo;est pas un intervalle d&rsquo;espace, mais un degr\u00e9 de connectivit\u00e9 logique ou une force associative d&rsquo;activation au sein d&rsquo;une matrice computationnelle.<\/p>\n<p>Ce clivage conceptuel recoupe une opposition radicale sur le probl\u00e8me de l&rsquo;ancrage sensorimoteur de l&rsquo;esprit. Le double codage affirme une continuit\u00e9 directe entre la perception biologique, le corps agissant et la m\u00e9moire : l&rsquo;esprit r\u00e9active les sch\u00e9mas d&rsquo;action et d&rsquo;exploration oculaire pour faire vivre l&rsquo;imagen. La th\u00e9orie propositionnelle proclame au contraire l&rsquo;autonomie et l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 computationnelle de la pens\u00e9e centrale vis-\u00e0-vis des transducteurs sensoriels : la perception convertit imm\u00e9diatement le flux physique en symboles d\u00e9sincarn\u00e9s, et d\u00e8s cet instant, le corps s&rsquo;efface au profit de l&rsquo;alg\u00e8bre pure de la logique computationnelle.<\/p>\n<h3>4.2 Architecture mn\u00e9sique : sous-syst\u00e8mes parall\u00e8les versus stockage central unifi\u00e9<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;architecture cognitive g\u00e9n\u00e9rale, le d\u00e9bat s&rsquo;articule autour du choix entre un dualisme modulaire fonctionnel et un monisme structurel unifi\u00e9. La th\u00e9orie du double codage formalise une topologie de la m\u00e9moire subdivis\u00e9e en deux autoroutes de traitement distinctes fonctionnant en parall\u00e8le. Ces autoroutes disposent de m\u00e9moires tampons sp\u00e9cifiques, de canaux de transmission d\u00e9di\u00e9s et de limites de capacit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9es. Le traitement verbal ne vient jamais encombrer l&rsquo;espace structural r\u00e9serv\u00e9 au traitement non verbal, et inversement, sauf lors des goulots d&rsquo;\u00e9tranglement sp\u00e9cifiques induits par les op\u00e9rations de transcodage r\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;architecture du code unique, il n&rsquo;existe pas de canaux parall\u00e8les s\u00e9par\u00e9s dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme. La m\u00e9moire s\u00e9mantique et la m\u00e9moire \u00e9pisodique sont int\u00e9gr\u00e9es dans un seul et m\u00eame <strong>graphe relationnel centralis\u00e9<\/strong>. Toutes les informations convergent vers cette structure uniforme. Pour Anderson, la distinction entre texte et image n&rsquo;est qu&rsquo;une distinction de contenu descriptif au sein du m\u00eame format de stockage : une image mentale n&rsquo;est qu&rsquo;un ensemble dense de propositions d\u00e9crivant des relations spatiales (ex. : <code>ANGLE_DROIT (LIGNE_A, LIGNE_B)<\/code>), tandis qu&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 linguistique est un ensemble de propositions d\u00e9crivant des relations pr\u00e9dicatives th\u00e9matiques (ex. : <code>AGENT (MARIE, CASSER)<\/code>).<\/p>\n<p>Cette diff\u00e9rence architecturale affecte particuli\u00e8rement la mod\u00e9lisation de l&rsquo;acc\u00e8s aux concepts concrets et abstraits. Chez Paivio, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 un concept concret mobilise imm\u00e9diatement la synergie des deux h\u00e9misph\u00e8res fonctionnels (mots et images), cr\u00e9ant une r\u00e9sonance riche et imm\u00e9diate, alors que le concept abstrait reste orphelin de sa composante non verbale. Pour la th\u00e9orie propositionnelle, la diff\u00e9rence entre concret et abstrait n&rsquo;est pas une question de format, mais une simple question de <em>quantit\u00e9<\/em> et de <em>densit\u00e9<\/em> de pr\u00e9dicats : un concept concret b\u00e9n\u00e9ficie simplement d&rsquo;un nombre plus grand de propositions interconnect\u00e9es relatives \u00e0 ses attributs physiques (couleur, taille, poids, usage), facilitant ainsi la diffusion de l&rsquo;activation au sein du r\u00e9seau s\u00e9mantique unifi\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 Co\u00fbt computationnel, falsifiabilit\u00e9 et m\u00e9thodologie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement entre ces deux paradigmes a suscit\u00e9 d&rsquo;immenses d\u00e9bats quant \u00e0 leur rigueur m\u00e9thodologique respective, leur co\u00fbt computationnel et leur falsifiabilit\u00e9 au sens \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9fini par Karl Popper. Les partisans du double codage ont vigoureusement accus\u00e9 le mod\u00e8le propositionnel d&rsquo;\u00eatre une th\u00e9orie <em>infalsifiable<\/em> et tautologique. En effet, d\u00e8s lors qu&rsquo;un r\u00e9sultat exp\u00e9rimental d\u00e9montre des propri\u00e9t\u00e9s quasi-visuelles frappantes (comme la rotation continue ou le balayage spatial), les partisans du code unique peuvent toujours r\u00e9\u00e9crire leurs r\u00e8gles logiques <em>a posteriori<\/em> (explication <em>post-hoc<\/em>) en introduisant des listes infinies de propositions descriptives cach\u00e9es ou en invoquant de nouvelles connaissances tacites non v\u00e9rifiables pour sauver l&rsquo;hypoth\u00e8se amodale.<\/p>\n<p>Inversement, Zenon Pylyshyn a reproch\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie du double codage son incapacit\u00e9 \u00e0 formaliser rigoureusement le co\u00fbt computationnel de ses op\u00e9rations et son recours na\u00eff \u00e0 des m\u00e9taphores spatiales non r\u00e9ductibles. Si les imagens existent v\u00e9ritablement sous forme analogique continue, quel type d&rsquo;algorithme discret ex\u00e9cut\u00e9 par des neurones r\u00e9els est capable de comparer deux imagens sans tomber dans la r\u00e9gression d&rsquo;un homoncule qui viendrait scruter l&rsquo;\u00e9cran mental int\u00e9rieur ? De surcro\u00eet, le double codage peine \u00e0 expliquer les erreurs de m\u00e9moire o\u00f9 les sujets retiennent parfaitement le <em>sens<\/em> d&rsquo;un message verbal tout en ayant oubli\u00e9 totalement les mots exacts et sans en avoir g\u00e9n\u00e9r\u00e9 d&rsquo;image pr\u00e9cise (le ph\u00e9nom\u00e8ne de la m\u00e9moire du gist ou de la substance s\u00e9mantique).<\/p>\n<p>Le tableau comparatif suivant synth\u00e9tise les points de rupture fondamentaux opposant la th\u00e9orie du double codage \u00e0 la th\u00e9orie propositionnelle du code unique selon leurs dimensions m\u00e9tath\u00e9oriques centrales :<\/p>\n<table border=\"1\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"8\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin-top: 20px; margin-bottom: 20px;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th style=\"width: 20%;\">Dimension analytique<\/th>\n<th style=\"width: 40%;\">Th\u00e9orie du double codage (Paivio)<\/th>\n<th style=\"width: 40%;\">Th\u00e9orie du code unique (Pylyshyn, Anderson)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Format fondamental<\/strong><\/td>\n<td>Bimodal et duel : unit\u00e9s analogiques\/spatiales (<em>imagens<\/em>) et unit\u00e9s symboliques\/s\u00e9quentielles (<em>logogens<\/em>).<\/td>\n<td>Monomodal et universel : propositions abstraites amodales fond\u00e9es sur le calcul des pr\u00e9dicats.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Statut de l&rsquo;image mentale<\/strong><\/td>\n<td>Entit\u00e9 cognitive causale, fonctionnellement autonome, pr\u00e9servant les propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9triques et spatiales continues.<\/td>\n<td>\u00c9piph\u00e9nom\u00e8ne sans r\u00f4le causal computationnel ; sous-produit subjectif de calculs propositionnels sous-jacents.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Organisation du traitement<\/strong><\/td>\n<td>Synchrone\/parall\u00e8le pour le syst\u00e8me spatial non verbal ; s\u00e9quentiel\/temporel pour le syst\u00e8me verbal linguistique.<\/td>\n<td>Discret, compositionnel, s\u00e9quentiel et logique, gouvern\u00e9 par des r\u00e8gles syntaxiques d&rsquo;inf\u00e9rence universelle.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Relation au stimulus physique<\/strong><\/td>\n<td>Isomorphisme structurel ou fonctionnel : conservation analogique directe de l&#8217;empreinte perceptuelle.<\/td>\n<td>Relation purement arbitraire : encodage symbolique abstrait d\u00e9coupl\u00e9 de la modalit\u00e9 sensorielle d&rsquo;origine.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>M\u00e9canisme de sup\u00e9riorit\u00e9 mn\u00e9sique<\/strong><\/td>\n<td>Hypoth\u00e8se additive : redondance fonctionnelle issue de deux traces mn\u00e9siques distinctes (visuelle et linguistique).<\/td>\n<td>Densit\u00e9 propositionnelle accrue : multiplication du nombre de pr\u00e9dicats et d&rsquo;arcs s\u00e9mantiques relationnels disponibles.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Traitement des concepts abstraits<\/strong><\/td>\n<td>Encodage restreint aux seuls logogens ; d\u00e9pendance envers des m\u00e9taphores ou contextes intra-verbaux.<\/td>\n<td>Encodage naturel et direct dans le formalisme logique via des pr\u00e9dicats de haut niveau d&rsquo;abstraction.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Imperm\u00e9abilit\u00e9 cognitive<\/strong><\/td>\n<td>R\u00e9sistance des propri\u00e9t\u00e9s spatiales de l&rsquo;imagen aux croyances m\u00e9tacognitives ; dynamique analogique robuste.<\/td>\n<td>P\u00e9n\u00e9tration cognitive totale : les performances d&rsquo;imagerie refl\u00e8tent les connaissances tacites du sujet sur le monde.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Ce face-\u00e0-face met en lumi\u00e8re l&rsquo;extr\u00eame difficult\u00e9 d&rsquo;isoler exp\u00e9rimentalement le format ultime de stockage de la m\u00e9moire. Comme l&rsquo;a soulign\u00e9 John Anderson dans son c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9or\u00e8me d&rsquo;ind\u00e9termination \u00e9pist\u00e9mologique de 1978, toute th\u00e9orie postulant un format de repr\u00e9sentation coupl\u00e9 \u00e0 un processus de traitement donn\u00e9 peut \u00eatre math\u00e9matiquement reproduite par une th\u00e9orie concurrente postulant un autre format associ\u00e9 \u00e0 un processus computationnel diff\u00e9rent. D\u00e8s lors, le choix entre ces deux paradigmes doit s&rsquo;\u00e9valuer \u00e0 l&rsquo;aune de leur parcimonie explicative, de leur plausibilit\u00e9 biologique et de leur efficience pratique dans les applications concr\u00e8tes.<\/p>\n<h2>5. Similitudes et convergences th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>5.1 Explication conjointe des performances mn\u00e9siques<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 de leurs joutes \u00e9pist\u00e9mologiques, la th\u00e9orie du double codage et la th\u00e9orie du code unique partagent un ensemble remarquable de constats empiriques et convergent sur la description clinique des ph\u00e9nom\u00e8nes mn\u00e9siques. Aucune des deux th\u00e9ories ne nie les donn\u00e9es r\u00e9elles du comportement humain : toutes deux s&rsquo;accordent sans \u00e9quivoque sur le fait que la m\u00e9morisation de stimuli concrets et riches en d\u00e9tails perceptifs surpasse syst\u00e9matiquement celle d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s abstraits et d\u00e9charn\u00e9s.<\/p>\n<p>Le point de ralliement empirique le plus \u00e9clatant concerne l&rsquo;interpr\u00e9tation des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;interf\u00e9rence s\u00e9lective lors de t\u00e2ches concurrentes (paradigmes de double t\u00e2che). Si un sujet doit maintenir en m\u00e9moire une configuration visuo-spatiale tout en ex\u00e9cutant une t\u00e2che visuo-motrice concurrente (comme suivre une cible mobile sur un \u00e9cran), sa performance s&rsquo;effondre de mani\u00e8re dramatique, tandis qu&rsquo;une t\u00e2che verbale simultan\u00e9e (r\u00e9p\u00e9ter une s\u00e9rie de chiffres) n&rsquo;entra\u00eene qu&rsquo;une d\u00e9gradation minime. Inversement, une t\u00e2che de m\u00e9morisation de texte est s\u00e9v\u00e8rement perturb\u00e9e par l&rsquo;\u00e9coute passive de parole articul\u00e9e, mais presque insensible \u00e0 la pr\u00e9sence de motifs visuels statiques en arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<p>Paivio interpr\u00e8te ces dissociations comme la confirmation exp\u00e9rimentale directe de l&rsquo;ind\u00e9pendance structurelle de ses deux canaux (imagens et logogens), chacun disposant d&rsquo;un r\u00e9servoir de ressources limit\u00e9. Mais Anderson et Pylyshyn parviennent \u00e0 une explication analogue en termes de comp\u00e9tition d&rsquo;acc\u00e8s au sein du processeur propositionnel : deux t\u00e2ches mobilisant des pr\u00e9dicats de m\u00eame nature (relations spatiales vs relations linguistiques) cr\u00e9ent des conflits d&rsquo;adressage et de saturation des variables au sein de la m\u00e9moire de travail logique. Les deux paradigmes reconnaissent ainsi l&rsquo;existence de goulots d&rsquo;\u00e9tranglement modulaires sp\u00e9cifiques dans l&rsquo;\u00e9conomie cognitive humaine, validant le fait que l&rsquo;esprit ne peut traiter simultan\u00e9ment deux flux d&rsquo;informations concurrents sollicitant les m\u00eames registres s\u00e9mantiques.<\/p>\n<h3>5.2 Int\u00e9gration s\u00e9mantique et reconstruction du sens<\/h3>\n<p>Une convergence fondamentale entre les deux th\u00e9ories r\u00e9side dans leur rejet commun du mod\u00e8le na\u00eff d&rsquo;une m\u00e9moire con\u00e7ue comme un enregistreur passif d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements bruts. Que l&rsquo;on formule la m\u00e9moire en termes d&rsquo;imagens ou de propositions amodales, les deux camps con\u00e7oivent le rappel mn\u00e9sique comme un processus hautement <strong>constructif et int\u00e9gratif<\/strong>.<\/p>\n<p>Dans les exp\u00e9riences classiques de John Bransford et Jeffrey Franks sur l&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 que des sujets entendant des phrases simples distinctes (ex. : <em>\u00ab La fourmi mange la gel\u00e9e \u00bb<\/em>, <em>\u00ab La gel\u00e9e est sur la table \u00bb<\/em>, <em>\u00ab La gel\u00e9e \u00e9tait douce \u00bb<\/em>) reconnaissent ult\u00e9rieurement avec un degr\u00e9 de certitude absolu avoir entendu une phrase complexe holistique (<em>\u00ab La fourmi mange la gel\u00e9e douce qui \u00e9tait sur la table \u00bb<\/em>), bien que cette phrase n&rsquo;ait jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e physiquement. Pour la th\u00e9orie propositionnelle, ce r\u00e9sultat est la signature \u00e9vidente de la fusion de micro-propositions \u00e9l\u00e9mentaires en une proposition complexe unifi\u00e9e au sein du r\u00e9seau s\u00e9mantique. Pour la th\u00e9orie du double codage, ce m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne traduit l&rsquo;int\u00e9gration r\u00e9f\u00e9rentielle naturelle o\u00f9 plusieurs logogens convergent vers la cr\u00e9ation d&rsquo;un imagen holistique unitaire d\u00e9crivant l&rsquo;ensemble de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>De m\u00eame, face au traitement des \u00e9nonc\u00e9s m\u00e9taphoriques et du langage figur\u00e9, les deux approches d\u00e9ploient des tr\u00e9sors de mod\u00e9lisation pour rendre compte de l&rsquo;\u00e9mergence du sens. Lorsqu&rsquo;un lecteur interpr\u00e8te la m\u00e9taphore <em>\u00ab Cet avocat est un requin \u00bb<\/em>, le syst\u00e8me propositionnel invoque le transfert de pr\u00e9dicats de pr\u00e9dation et d&rsquo;agressivit\u00e9 du concept-source au concept-cible au sein d&rsquo;une hi\u00e9rarchie d&rsquo;h\u00e9ritage s\u00e9mantique. Le double codage montre pour sa part que l&rsquo;efficacit\u00e9 persuasive de la m\u00e9taphore repose sur le saut r\u00e9f\u00e9rentiel fulgurant qu&rsquo;elle provoque, for\u00e7ant le syst\u00e8me des logogens \u00e0 projeter des caract\u00e9ristiques visuelles dynamiques et mena\u00e7antes issues du syst\u00e8me des imagens sur une abstraction statutaire. Les deux mod\u00e8les s&rsquo;accordent donc sur le fait que la compr\u00e9hension profonde exige un saut qualitatif au-del\u00e0 du stimulus litt\u00e9ral, ancr\u00e9 dans l&rsquo;organisation hi\u00e9rarchique de la m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>5.3 Convergences dans les architectures cognitives modernes<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution contemporaine des sciences cognitives a progressivement estomp\u00e9 le caract\u00e8re irr\u00e9conciliable de cette opposition historique pour donner naissance \u00e0 des mod\u00e8les computationnels int\u00e9gr\u00e9s et hybrides. La c\u00e9l\u00e8bre architecture cognitive ACT-R, d\u00e9velopp\u00e9e dans ses versions modernes par John Anderson lui-m\u00eame, illustre de mani\u00e8re spectaculaire cette convergence progressive. Tout en conservant son c\u0153ur de r\u00e9seau propositionnel d\u00e9claratif, ACT-R a formellement int\u00e9gr\u00e9 des modules sp\u00e9cialis\u00e9s ind\u00e9pendants : un module visuel, un module manuel, un module phonologique et un module d\u00e9claratif central, tous coordonn\u00e9s par un syst\u00e8me de r\u00e8gles de production discret.<\/p>\n<p>Cette hybridation s&rsquo;est consid\u00e9rablement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e sous l&rsquo;influence du mouvement de la <strong>cognition incarn\u00e9e<\/strong> (<em>Embodied Cognition<\/em>), inaugur\u00e9 par des chercheurs tels que Lawrence Barsalou avec sa th\u00e9orie des <em>Syst\u00e8mes de Symboles Perceptifs<\/em> (<em>Perceptual Symbol Systems<\/em>, 1999). Barsalou transcende la querelle en proposant que le format fondamental de la pens\u00e9e est constitu\u00e9 de \u00ab symboles perceptifs \u00bb : des traces neuronales multimodales issues de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorimotrice, qui conservent les propri\u00e9t\u00e9s des entr\u00e9es perceptuelles (rejoignant Paivio), mais qui sont capables d&rsquo;\u00eatre r\u00e9activ\u00e9es, d\u00e9compos\u00e9es et recombin\u00e9es arbitrairement selon des r\u00e8gles combinatoires productives et syst\u00e9matiques (rejoignant Pylyshyn et Fodor).<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le r\u00e9conciliateur, penser \u00e0 un concept ne consiste ni \u00e0 manipuler un symbole logique arbitraire et froid, ni \u00e0 contempler une image photographique statique, mais \u00e0 r\u00e9ex\u00e9cuter une <strong>simulation neuronale motrice et sensorielle partielle<\/strong> des interactions physiques associ\u00e9es \u00e0 ce concept. De nos jours, les neurosciences computationnelles mod\u00e9lisent cette r\u00e9alit\u00e9 au moyen d&rsquo;architectures vectorielles o\u00f9 des repr\u00e9sentations distribu\u00e9es continues (analogues fonctionnels des imagens) s&rsquo;articulent dynamiquement avec des m\u00e9canismes attentionnels discrets capables de s\u00e9rialisation logique (analogues des logogens). Le dualisme s&rsquo;est ainsi mu\u00e9 en une dialectique f\u00e9conde entre le continu perceptuel et le discret computationnel.<\/p>\n<h2>6. Applications pratiques et validit\u00e9 contextuelle<\/h2>\n<h3>6.1 Conception p\u00e9dagogique et apprentissage multim\u00e9dia<\/h3>\n<p>Si la querelle sur l&rsquo;imagerie a pu para\u00eetre acad\u00e9mique et th\u00e9orique, ses retomb\u00e9es dans le champ de la p\u00e9dagogie, de l&rsquo;ing\u00e9nierie didactique et de la conception des interfaces d&rsquo;apprentissage contemporaines sont monumentales. La th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio constitue la colonne vert\u00e9brale explicative de la Th\u00e9orie Cognitive de l&rsquo;Apprentissage Multim\u00e9dia (TCAM), formul\u00e9e et valid\u00e9e empiriquement par Richard E. Mayer \u00e0 travers des centaines d&rsquo;\u00e9tudes exp\u00e9rimentales rigoureuses.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport d\u00e9terminant de cette synth\u00e8se p\u00e9dagogique s&rsquo;incarne dans plusieurs principes directeurs aujourd&rsquo;hui universellement reconnus pour l&rsquo;optimisation des supports didactiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le principe multim\u00e9dia :<\/strong> Les apprenants comprennent beaucoup plus profond\u00e9ment et retiennent beaucoup plus durablement une le\u00e7on \u00e0 partir de mots et d&rsquo;images conjoints qu&rsquo;\u00e0 partir de mots seuls. La mise en \u0153uvre simultan\u00e9e d&rsquo;illustrations anatomiques pr\u00e9cises associ\u00e9es \u00e0 un texte explicatif concr\u00e9tise l&rsquo;effet additif pr\u00e9dit par Paivio.<\/li>\n<li><strong>Le principe de contigu\u00eft\u00e9 spatiale et temporelle :<\/strong> L&rsquo;apprentissage est nettement sup\u00e9rieur lorsque le texte explicatif est int\u00e9gr\u00e9 directement \u00e0 proximit\u00e9 physique imm\u00e9diate de la partie correspondante de l&rsquo;illustration, et pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re simultan\u00e9e plut\u00f4t que successive. Cette disposition r\u00e9duit la charge cognitive extrins\u00e8que en facilitant l&rsquo;\u00e9tablissement direct des connexions r\u00e9f\u00e9rentielles entre logogens et imagens sans exiger un balayage visuel fastidieux.<\/li>\n<li><strong>Le principe de modalit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;apprentissage est d\u00e9cupl\u00e9 lorsque l&rsquo;illustration visuelle dynamique est accompagn\u00e9e d&rsquo;un commentaire audio narr\u00e9 plut\u00f4t que d&rsquo;un texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran. En rempla\u00e7ant le texte graphique par de la parole entendue, l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique exploite la boucle phonologique auditive pour traiter les logogens tout en laissant la totalit\u00e9 du canal visuel disponible pour l&rsquo;encodage des imagens, \u00e9vitant ainsi la saturation du calepin visuo-spatial pr\u00e9dite par les mod\u00e8les de la m\u00e9moire de travail de Baddeley.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, la validit\u00e9 du double codage trouve ses limites intrins\u00e8ques face \u00e0 des savoirs hautement formels ou d\u00e9contextualis\u00e9s. Lorsque des apprenants doivent ma\u00eetriser des abstractions logiques pures, des d\u00e9monstrations math\u00e9matiques formelles ou la syntaxe de langages de programmation informatique, la surimposition arbitraire d&rsquo;illustrations m\u00e9taphoriques visuelles peut engendrer des effets pervers majeurs. La s\u00e9duction trompeuse de l&rsquo;image induit une surcharge cognitive parasite (<em>seductive details effect<\/em>) et encourage des repr\u00e9sentations intuitives erron\u00e9es en masquant la rigueur d\u00e9ductive amodale exig\u00e9e par le raisonnement formel pur. Dans ces domaines sp\u00e9cifiques, la mod\u00e9lisation propositionnelle retrouve toute sa pertinence didactique en pr\u00e9conisant des structurations logiques directes et \u00e9pur\u00e9es.<\/p>\n<h3>6.2 Architecture des syst\u00e8mes d&rsquo;intelligence artificielle<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement entre double codage et code unique se refl\u00e8te avec une nettet\u00e9 saisissante dans l&rsquo;histoire technologique de l&rsquo;intelligence artificielle, dictant les architectures dominantes de chaque \u00e9poque. Durant l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or des syst\u00e8mes experts et de l&rsquo;IA symbolique classique, le formalisme propositionnel d&rsquo;Anderson et Pylyshyn r\u00e9gnait sans partage. Les repr\u00e9sentations du monde \u00e9taient formalis\u00e9es sous forme de triplets RDF, de logiques de description et d&rsquo;arbres de r\u00e8gles propositionnelles (<code>SI [Condition_A ET Condition_B] ALORS [Action_C]<\/code>). Ces syst\u00e8mes poss\u00e9daient une interpr\u00e9tabilit\u00e9 et une tra\u00e7abilit\u00e9 logique parfaites, mais s&rsquo;av\u00e9raient dramatiquement rigides, incapables de g\u00e9n\u00e9raliser face au bruit sensoriel ou de saisir la s\u00e9mantique floue d&rsquo;une sc\u00e8ne visuelle complexe.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution contemporaine des architectures neuronales profondes a orchestr\u00e9 le triomphe \u00e9clatant d&rsquo;un double codage computationnel \u00e0 tr\u00e8s haute \u00e9chelle. L&rsquo;architecture des mod\u00e8les de langage-vision (<em>Vision-Language Models<\/em> ou VLM) tels que CLIP (<em>Contrastive Language-Image Pre-training<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 par OpenAI, est une impl\u00e9mentation computationnelle directe et explicite de la th\u00e9orie de Paivio :<\/p>\n<ul>\n<li>Un encodeur de texte profond (transformeur linguistique) traite le flux s\u00e9quentiel des tokens textuels, constituant un r\u00e9seau extr\u00eamement dense de <strong>logogens<\/strong> vectoriels.<\/li>\n<li>Un encodeur de vision d\u00e9di\u00e9 (Vision Transformer ou ResNet) traite les patchs d&rsquo;images brutes de fa\u00e7on parall\u00e8le et synchrone, extrayant les caract\u00e9ristiques topologiques spatiales sous forme d&rsquo;<strong>imagens<\/strong> vectoriels.<\/li>\n<li>Un m\u00e9canisme d&rsquo;apprentissage contrastif projette ces deux flux dans un <strong>espace latent multimodal commun<\/strong>, o\u00f9 la m\u00e9trique g\u00e9om\u00e9trique (similarit\u00e9 cosinus) ajuste les repr\u00e9sentations pour que le vecteur d&rsquo;une image de chien s&rsquo;aligne \u00e9troitement avec le vecteur de la phrase descriptive correspondante. Ce m\u00e9canisme n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;impl\u00e9mentation algorithmique \u00e0 grande \u00e9chelle des <em>connexions r\u00e9f\u00e9rentielles<\/em> de Paivio.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette convergence technologique d\u00e9montre que pour atteindre des comp\u00e9tences d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale, une machine ne peut se contenter d&rsquo;un code propositionnel purement d\u00e9sincarn\u00e9 ou d&rsquo;une perception visuelle brute : elle doit, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;esprit humain mod\u00e9lis\u00e9 par Paivio, ma\u00eetriser la dialectique transmodale permanente entre le verbe qui structure la logique et l&rsquo;image qui ancre le sens dans la topologie du monde physique.<\/p>\n<h3>6.3 \u00c9valuation clinique et rem\u00e9diation neuropsychologique<\/h3>\n<p>Dans la pratique clinique des neurosciences, les th\u00e9ories de la repr\u00e9sentation mentale constituent les fondations th\u00e9oriques indispensables au diagnostic diff\u00e9rentiel des troubles cognitifs et \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration des protocoles de rem\u00e9diation neuropsychologique. La double dissociation observ\u00e9e en neuropsychologie clinique chez des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s constitue l&rsquo;un des arguments les plus puissants en faveur de l&rsquo;autonomie architecturale d\u00e9montr\u00e9e par Paivio.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les patients souffrant d&rsquo;aphasie motrice ou de certaines formes d&rsquo;aphasie transcorticale sensorielle conservent intacte leur capacit\u00e9 \u00e0 discriminer des stimuli visuo-spatiaux complexes, \u00e0 s&rsquo;orienter dans l&rsquo;espace ou \u00e0 r\u00e9aliser des rotations mentales parfaites, tout en \u00e9tant dans l&rsquo;incapacit\u00e9 linguistique absolue de nommer ces objets ou de traiter la syntaxe d&rsquo;une phrase. Leurs imagens fonctionnent avec fluidit\u00e9, alors que le r\u00e9seau de leurs logogens ou les connexions r\u00e9f\u00e9rentielles sont d\u00e9truits. \u00c0 l&rsquo;extr\u00eame inverse, des patients pr\u00e9sentant une agnosie visuelle aperceptive ou associative cons\u00e9cutive \u00e0 des l\u00e9sions occipito-temporales bilat\u00e9rales sont parfaitement capables de d\u00e9finir verbalement ce qu&rsquo;est un \u00ab violon \u00bb (acc\u00e8s propositionnel intact dans le syst\u00e8me verbal), mais sont totalement incapables de reconna\u00eetre visuellement cet instrument ou de dessiner de m\u00e9moire sa forme g\u00e9n\u00e9rale, leur syst\u00e8me non verbal \u00e9tant d\u00e9truit.<\/p>\n<p>Ces dissociations ont permis aux neuropsychologues de d\u00e9velopper des strat\u00e9gies th\u00e9rapeutiques de <strong>compensation cognitive crois\u00e9e<\/strong>. Chez les patients aphasiques pr\u00e9sentant des troubles massifs de l&rsquo;\u00e9vocation lexicale, les orthophonistes d\u00e9ploient des protocoles d&rsquo;induction visuelle o\u00f9 le recours d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 au dessin, \u00e0 la gestuelle mim\u00e9tique (actions sensorimotrices) et \u00e0 des repr\u00e9sentations picturales hautement r\u00e9alistes permet de contourner les voies verbales l\u00e9s\u00e9es pour stimuler indirectement, par voie r\u00e9f\u00e9rentielle r\u00e9siduelle, la production du mot recherch\u00e9.<\/p>\n<p>Inversement, dans le cadre de la rem\u00e9diation mn\u00e9sique chez les patients souffrant de troubles cons\u00e9cutifs \u00e0 des traumatismes cr\u00e2niens ou \u00e0 des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, l&rsquo;entra\u00eenement guid\u00e9 \u00e0 l&rsquo;imagerie mentale visuelle (comme la m\u00e9thode des loci ou l&rsquo;imagerie interactive d&rsquo;association) permet de r\u00e9activer l&rsquo;effet additif du double codage, r\u00e9tablissant des performances de m\u00e9morisation quotidienne chez des sujets dont le traitement verbal spontan\u00e9 est s\u00e9v\u00e8rement affaibli.<\/p>\n<h2>7. Foire aux questions (FAQ)<\/h2>\n<h3>7.1 Pourquoi la th\u00e9orie du double codage est-elle privil\u00e9gi\u00e9e en sciences de l&rsquo;\u00e9ducation ?<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio jouit d&rsquo;un statut privil\u00e9gi\u00e9 au sein des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation en raison de sa traduisibilit\u00e9 op\u00e9rationnelle imm\u00e9diate en pratiques de classe et en principes de conception ergonomique des supports scolaires. Alors que le mod\u00e8le propositionnel de Zenon Pylyshyn op\u00e8re \u00e0 un niveau d&rsquo;abstraction computationnel \u00e9loign\u00e9 des consid\u00e9rations p\u00e9dagogiques quotidiennes, le double codage fournit une explication m\u00e9canique limpide et directement exploitable : combiner un sch\u00e9ma visuel structur\u00e9 avec une explication verbale claire permet d&rsquo;activer deux traces mn\u00e9siques distinctes (l&rsquo;effet additif) plut\u00f4t qu&rsquo;une seule.<\/p>\n<p>De plus, cette th\u00e9orie s&rsquo;harmonise naturellement avec le mod\u00e8le immens\u00e9ment populaire de la m\u00e9moire de travail d\u00e9velopp\u00e9 par Alan Baddeley et Graham Hitch. L&rsquo;architecture de Baddeley postule l&rsquo;existence d&rsquo;une boucle phonologique (d\u00e9di\u00e9e au mat\u00e9riel linguistique) et d&rsquo;un calepin visuo-spatial (d\u00e9di\u00e9 aux donn\u00e9es spatiales et visuelles), coordonn\u00e9s par un administrateur central. L&rsquo;alignement structurel quasi parfait entre les imagens de Paivio et le calepin visuo-spatial, ainsi qu&rsquo;entre les logogens et la boucle phonologique, offre aux enseignants un cadre scientifique d&rsquo;une coh\u00e9rence remarquable pour concevoir des cours qui \u00e9vitent la surcharge cognitive tout en maximisant la consolidation mn\u00e9sique.<\/p>\n<h3>7.2 Les donn\u00e9es de neuroimagerie ont-elles d\u00e9finitivement tranch\u00e9 le d\u00e9bat ?<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence des technologies modernes de neuroimagerie fonctionnelle (IRMf, TEP, MEG) \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 a apport\u00e9 des \u00e9clairages empiriques majeurs qui ont tr\u00e8s largement fait pencher la balance en faveur de la r\u00e9alit\u00e9 fonctionnelle de l&rsquo;imagerie mentale, sans pour autant an\u00e9antir totalement la pertinence du mod\u00e8le propositionnel. Les travaux pionniers men\u00e9s par <a href=\"https:\/\/www.jneurosci.org\/content\/15\/5\/3960\">Stephen Kosslyn et ses collaborateurs<\/a> ont apport\u00e9 la preuve d\u00e9cisive que l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;une image mentale visuelle \u00e0 haute r\u00e9solution active de mani\u00e8re topologique et r\u00e9tinotopique le <strong>cortex visuel primaire (aire V1)<\/strong> et secondaire (aire V2), c&rsquo;est-\u00e0-dire les zones c\u00e9r\u00e9brales m\u00eames qui traitent les flux lumineux issus des yeux.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;application de la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS) sur l&rsquo;aire V1 durant une t\u00e2che d&rsquo;imagerie mentale alt\u00e8re de mani\u00e8re mesurable le temps de r\u00e9ponse et la pr\u00e9cision spatiale des sujets, prouvant que cette activit\u00e9 corticale visuelle n&rsquo;est pas un simple t\u00e9moin passif ou un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne, mais constitue un substrat causal indispensable \u00e0 la computation spatiale de la t\u00e2che. Ces r\u00e9sultats neurobiologiques ont inflig\u00e9 un d\u00e9menti cinglant \u00e0 la th\u00e8se radicale de Pylyshyn selon laquelle l&rsquo;imagerie ne serait qu&rsquo;un \u00e9tat amodal purement abstrait.<\/p>\n<p>Cependant, les partisans du code unique soulignent avec raison que ces activations r\u00e9tinotopiques sont presque toujours pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es et orchestr\u00e9es par des activations massives des r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux de contr\u00f4le ex\u00e9cutif et s\u00e9mantique. Le cerveau ne stocke pas une image sous forme brute dans ses aires primaires ; il reconstruit l&rsquo;image par des m\u00e9canismes descendants (<em>top-down<\/em>) initi\u00e9s par des concepts abstraits. La neuroimagerie contemporaine dessine donc une r\u00e9alit\u00e9 biologique nuanc\u00e9e : le cerveau est un syst\u00e8me hybride capable de manipuler des repr\u00e9sentations symboliques abstraites de haut niveau tout en projetant leurs cons\u00e9quences perceptuelles dans des topologies neurales sensorielles analogiques.<\/p>\n<h3>7.3 Comment la th\u00e9orie du code unique traite-t-elle les concepts sensoriels hautement d\u00e9taill\u00e9s ?<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la description d&rsquo;une \u0153uvre d&rsquo;art d&rsquo;une richesse sensorielle foisonnante ou \u00e0 la vivacit\u00e9 du visage d&rsquo;un \u00eatre cher pr\u00e9sent dans notre souvenir, la th\u00e9orie propositionnelle du code unique refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;id\u00e9e que ce d\u00e9tail d\u00e9coule d&rsquo;un fichier pictural matriciel interne. Zenon Pylyshyn et John Anderson expliquent cette richesse par l&rsquo;existence de r\u00e9seaux denses et hautement hi\u00e9rarchis\u00e9s de <strong>micro-propositions relationnelles<\/strong>.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, la finesse d&rsquo;un visage est encod\u00e9e comme une constellation gigantesque de pr\u00e9dicats g\u00e9om\u00e9triques, dimensionnels et chromatiques interconnect\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><code>COURBURE (ARC_SOURCILIER_GAUCHE, DEG_35)<\/code><\/li>\n<li><code>COLORIM\u00c9TRIE (IRIS_DROIT, TEINTE_NOISETTE)<\/code><\/li>\n<li><code>DISTANCE_M\u00c9TRIQUE (NARINE_GAUCHE, COMMISSURE_L\u00c8VRE, 24MM)<\/code><\/li>\n<li><code>TEXTURE (\u00c9PIDERME_JOUES, LISSE)<\/code><\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour le mod\u00e8le propositionnel, ce que nous interpr\u00e9tons na\u00efvement au niveau conscient comme une image sensorielle unitaire et continue n&rsquo;est en fait que le sentiment d&rsquo;acc\u00e8s imm\u00e9diat (<em>illusion of pictorial richness<\/em>) \u00e0 cette profusion de relations logiques. Les partisans du code unique soulignent d&rsquo;ailleurs que cette richesse introspective per\u00e7ue est largement trompeuse : lorsqu&rsquo;on demande exp\u00e9rimentalement \u00e0 des sujets de pr\u00e9ciser de m\u00e9moire des d\u00e9tails concrets pourtant cruciaux d&rsquo;une sc\u00e8ne qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent visualiser parfaitement (comme le nombre exact de colonnes de la fa\u00e7ade du Panth\u00e9on ou l&rsquo;orientation pr\u00e9cise de la queue du cheval sur un billet de banque familier), ils \u00e9chouent de fa\u00e7on spectaculaire. Cet \u00e9chec massif d\u00e9montre, selon Pylyshyn, que nous ne stockons qu&rsquo;une quantit\u00e9 finie de propositions descriptives partielles, notre sentiment d&rsquo;avoir une image compl\u00e8te n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;une croyance m\u00e9tacognitive non \u00e9tay\u00e9e.<\/p>\n<h2>8. Conclusion : Vers une synth\u00e8se int\u00e9grative de la cognition<\/h2>\n<h3>8.1 Bilan critique des deux paradigmes<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse comparative exhaustive, il appara\u00eet clairement que la tension dialectique entre la th\u00e9orie du double codage d&rsquo;Allan Paivio et la th\u00e9orie propositionnelle du code unique de Zenon Pylyshyn et John Anderson a constitu\u00e9 l&rsquo;un des moteurs intellectuels les plus stimulants de l&rsquo;histoire de la psychologie cognitive et des neurosciences computationnelles. Aucun des deux camps n&rsquo;a totalement an\u00e9anti l&rsquo;autre ; chacun a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un pan fondamental de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain en tra\u00e7ant les contours de ses propres limites.<\/p>\n<p>Allan Paivio a restitu\u00e9 \u00e0 la psychologie la dignit\u00e9 th\u00e9orique et empirique de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle. Sa th\u00e9orie du double codage a tir\u00e9 la science cognitive hors de l&rsquo;impasse d&rsquo;un logicisme d\u00e9sincarn\u00e9 en prouvant la r\u00e9alit\u00e9 op\u00e9ratoire des repr\u00e9sentations analogiques, en d\u00e9voilant les lois fondamentales de la sup\u00e9riorit\u00e9 mn\u00e9sique de l&rsquo;image et en offrant des outils op\u00e9rationnels qui continuent de transformer en profondeur l&rsquo;ergonomie cognitive, la didactique multim\u00e9dia et la rem\u00e9diation neuropsychologique. Sa faiblesse aura \u00e9t\u00e9 une certaine frilosit\u00e9 computationnelle \u00e0 formaliser les op\u00e9rations de bas niveau et une relative difficult\u00e9 \u00e0 mod\u00e9liser la syntaxe fine des abstractions formelles pures.<\/p>\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, Zenon Pylyshyn et John Anderson ont apport\u00e9 au champ cognitif une exigence \u00e9pist\u00e9mologique et logique exemplaire. En d\u00e9non\u00e7ant sans concession le mythe de l&rsquo;homoncule int\u00e9rieur et l&rsquo;illusion ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;\u00e9cran mental, le mod\u00e8le propositionnel a jet\u00e9 les fondations indispensables de la mod\u00e9lisation computationnelle, de la linguistique formelle et de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique. Sa conception unifi\u00e9e de la proposition comme monnaie d&rsquo;\u00e9change universelle demeure un mod\u00e8le in\u00e9gal\u00e9 de parcimonie logique, bien que son rejet obstin\u00e9 des activations sensorielles primaires ait \u00e9t\u00e9 finalement d\u00e9menti par la neurobiologie contemporaine.<\/p>\n<h3>8.2 Perspectives futures au sein de la cognition incarn\u00e9e<\/h3>\n<p>Le d\u00e9passement de cette querelle historique ne s&rsquo;est pas fait par la victoire unilat\u00e9rale d&rsquo;un dogme sur l&rsquo;autre, mais par une refondation paradigmatique profonde sous l&rsquo;\u00e9gide de la <strong>cognition incarn\u00e9e, situ\u00e9e et \u00e9nactive<\/strong> (<em>Embodied and Enactive Cognition<\/em>). L&rsquo;esprit humain n&rsquo;appara\u00eet plus aujourd&rsquo;hui comme un simple calculateur logique abstrait manipulant des symboles froids, ni comme une visionneuse interne passive d&rsquo;analogues picturaux, mais comme un syst\u00e8me biologique dynamique dont toutes les fonctions computationnelles ont \u00e9merg\u00e9 pour et par l&rsquo;interaction sensorimotrice avec le monde physique.<\/p>\n<p>Dans les perspectives scientifiques de pointe, les architectures cognitives futures \u2013 qu&rsquo;elles mod\u00e9lisent le cerveau humain ou qu&rsquo;elles inspirent les architectures d&rsquo;intelligence artificielle de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration \u2013 s&rsquo;orientent vers une int\u00e9gration multimodale fluide. L&rsquo;avenir de l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive et des interfaces cerveau-machine (ICM) reposera sur notre capacit\u00e9 \u00e0 conjuguer la souplesse associative et l&rsquo;ancrage spatial des mod\u00e8les analogiques avec la puissance d&rsquo;inf\u00e9rence, la modularit\u00e9 et la rigueur d\u00e9ductive des mod\u00e8les propositionnels. C&rsquo;est dans cette synth\u00e8se f\u00e9conde entre le monde sensible de l&rsquo;imagen et l&rsquo;univers formel du logogen que continuera de s&rsquo;\u00e9crire l&rsquo;exploration de l&rsquo;infinie complexit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Anderson, J. R. (1976). <em>Language, Memory, and Thought<\/em>. Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Anderson, J. R. (1978). Arguments concerning representations for mental imagery. <em>Psychological Review<\/em>, 85(4), 249\u2013277. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.4.249\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.85.4.249<\/a><\/p>\n<p>Anderson, J. R., &amp; Bower, G. H. (1973). <em>Human Associative Memory<\/em>. Winston &amp; Sons.<\/p>\n<p>Baddeley, A. D. (1992). Working memory. <em>Science<\/em>, 255(5044), 556\u2013559. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1736359\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1736359<\/a><\/p>\n<p>Barsalou, L. W. (1999). Perceptual symbol systems. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 22(4), 577\u2013660. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149<\/a><\/p>\n<p>Fodor, J. A. (1975). <em>The Language of Thought<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Harnad, S. (1990). The symbol grounding problem. <em>Physica D: Nonlinear Phenomena<\/em>, 42(1\u20133), 335\u2013346. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0167-2789(90)90087-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0167-2789(90)90087-6<\/a><\/p>\n<p>Kosslyn, S. M. (1973). Scanning visual images: Some structural implications. <em>Perception &amp; Psychophysics<\/em>, 14(1), 90\u201394. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03198621\">https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03198621<\/a><\/p>\n<p>Kosslyn, S. M., Ball, T. M., &amp; Reiser, B. J. (1978). Visual images preserve metric spatial information: Evidence from studies of image scanning. <em>Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance<\/em>, 4(1), 47\u201360. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-1523.4.1.47\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-1523.4.1.47<\/a><\/p>\n<p>Kosslyn, S. M., Thompson, W. L., Kim, I. J., &amp; Alpert, N. M. (1995). Topographical representations of mental images in primary visual cortex. <em>Nature<\/em>, 378(6556), 496\u2013498. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/378496a0\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/378496a0<\/a><\/p>\n<p>Mayer, R. E. (2001). <em>Multimedia Learning<\/em>. Cambridge University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139547369\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139547369<\/a><\/p>\n<p>Newell, A., &amp; Simon, H. A. (1976). Computer science as empirical inquiry: Symbols and search. <em>Communications of the ACM<\/em>, 19(3), 113\u2013126. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022\">https:\/\/doi.org\/10.1145\/360018.360022<\/a><\/p>\n<p>Paivio, A. (1971). <em>Imagery and Verbal Processes<\/em>. Holt, Rinehart and Winston.<\/p>\n<p>Paivio, A. (1986). <em>Mental Representations: A Dual Coding Approach<\/em>. Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195066661.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195066661.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Paivio, A. (1991). Dual coding theory: Retrospect and current status. <em>Canadian Journal of Psychology<\/em>, 45(3), 255\u2013287. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0084295\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0084295<\/a><\/p>\n<p>Pylyshyn, Z. W. (1973). What the mind&rsquo;s eye tells the mind&rsquo;s brain: A critique of mental imagery. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 80(1), 1\u201324. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034650\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034650<\/a><\/p>\n<p>Pylyshyn, Z. W. (1981). The imagery debate: Analogue media versus tacit knowledge. <em>Psychological Review<\/em>, 88(1), 16\u201345. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.1.16\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.1.16<\/a><\/p>\n<p>Pylyshyn, Z. W. (2002). Mental imagery: In search of a theory. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 25(2), 157\u2013182. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x02000043\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x02000043<\/a><\/p>\n<p>Shepard, R. N., &amp; Metzler, J. (1971). Mental rotation of three-dimensional objects. <em>Science<\/em>, 171(3972), 701\u2013703. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.171.3972.701\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.171.3972.701<\/a><\/p>\n<p>Sweller, J. (1988). Cognitive load during problem solving: Effects on learning. <em>Cognitive Science<\/em>, 12(2), 257\u2013285. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1202_4\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1202_4<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse comparative approfondie entre la th\u00e9orie du double codage de Paivio et la th\u00e9orie du code unique propositionnel en sciences cognitives.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[647,1486],"tags":[4247,2765,42774,42773,4246],"class_list":["post-25441","psych_comparison","type-psych_comparison","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-sciences-cognitives","tag-allan-paivio","tag-imagerie-mentale","tag-representation-propositionnelle","tag-theorie-du-code-unique","tag-theorie-du-double-codage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison\/25441","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_comparison"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=25441"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_comparison\/25441\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=25441"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=25441"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=25441"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}