{"id":9870,"date":"2026-09-23T18:48:50","date_gmt":"2026-09-23T18:48:50","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld\/"},"modified":"2026-09-23T18:48:50","modified_gmt":"2026-09-23T18:48:50","slug":"constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=constructivisme-radical-ernst-von-glasersfeld","title":{"rendered":"Constructivisme radical &#8211; Ernst von Glasersfeld"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire des th\u00e9ories de la connaissance, peu de ruptures conceptuelles ont \u00e9t\u00e9 aussi radicales et syst\u00e9matiquement mal comprises que celle initi\u00e9e par le philosophe et cybern\u00e9ticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ernst_von_Glasersfeld\">Ernst von Glasersfeld<\/a>. Formul\u00e9 \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique piag\u00e9tienne, du scepticisme classique et de la cybern\u00e9tique de second ordre, le constructivisme radical propose une d\u00e9construction minutieuse de l&rsquo;illusion m\u00e9taphysique qui a domin\u00e9 la pens\u00e9e occidentale depuis l\u2019Antiquit\u00e9 classique : l\u2019id\u00e9e selon laquelle la connaissance humaine pourrait constituer une repr\u00e9sentation fid\u00e8le, objective et mim\u00e9tique d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 ontologique ind\u00e9pendante de l&rsquo;observateur. Loin de n\u2019\u00eatre qu\u2019une simple variante d\u2019un relativisme d\u00e9sabus\u00e9 ou d\u2019un id\u00e9alisme sp\u00e9culatif, cette approche red\u00e9finit l\u2019acte m\u00eame de conna\u00eetre comme un processus biologique et cognitif d&rsquo;organisation adaptative de notre propre monde exp\u00e9rientiel.<\/p>\n<p>Le geste th\u00e9orique de von Glasersfeld consiste \u00e0 d\u00e9lester l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie du fardeau ontologique de la \u00ab v\u00e9rit\u00e9-correspondance \u00bb pour lui substituer le principe op\u00e9ratoire de \u00ab viabilit\u00e9 \u00bb. Dans cette perspective, nos th\u00e9ories, nos sch\u00e8mes d\u2019action, nos percepts et nos concepts ne sont pas d\u00e9clar\u00e9s valides parce qu\u2019ils d\u00e9criraient les rouages secrets de l&rsquo;univers en soi, mais parce qu\u2019ils parviennent \u00e0 contourner les contraintes du milieu sans achopper contre elles. L\u2019intelligence n\u2019est plus un r\u00e9cepteur passif recevant des signaux du monde ext\u00e9rieur, ni un miroir r\u00e9fl\u00e9chissant passivement des structures objectives pr\u00e9\u00e9tablies ; elle est une activit\u00e9 op\u00e9ratoire autonome qui segmente, assemble, coordonne et r\u00e9gule le flux incessant des sensations subjectives pour constituer un univers ph\u00e9nom\u00e9nal dou\u00e9 de coh\u00e9rence, de pr\u00e9visibilit\u00e9 et de signification.<\/p>\n<p>Aborder le constructivisme radical requiert un d\u00e9sapprentissage m\u00e9thodique. Il s\u2019agit d\u2019abandonner le mod\u00e8le r\u00e9confortant du \u00ab monde ext\u00e9rieur d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 \u00bb attendant d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert, pour explorer la dynamique circulaire d&rsquo;un syst\u00e8me cognitif ferm\u00e9 op\u00e9rationnellement, condamn\u00e9 \u00e0 ne rencontrer jamais que les r\u00e9sultats de ses propres op\u00e9rations. Cette r\u00e9vision \u00e9pist\u00e9mologique globale touche \u00e0 la fois aux fondements des math\u00e9matiques, aux sciences de l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 la psychoth\u00e9rapie syst\u00e9mique, \u00e0 la linguistique et \u00e0 l\u2019\u00e9thique contemporaine. \u00c0 travers l\u2019examen rigoureux de ses pr\u00e9misses cybern\u00e9tiques, de ses filiations philosophiques et de ses applications concr\u00e8tes, ce trait\u00e9 explore en profondeur l&rsquo;un des monuments th\u00e9oriques les plus stimulants des sciences cognitives modernes.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e9pist\u00e9mologique et gen\u00e8se intellectuelle d&rsquo;Ernst von Glasersfeld<\/h2>\n<h3>1.1 Le parcours biographique et les confluences disciplinaires<\/h3>\n<p>La trajectoire biographique d&rsquo;Ernst von Glasersfeld (1917-2010) constitue un terreau d&rsquo;une fertilit\u00e9 exceptionnelle pour l\u2019\u00e9mergence de sa pens\u00e9e. N\u00e9 \u00e0 Munich de parents autrichiens, ayant grandi entre l\u2019Italie, la Suisse et l\u2019Autriche, puis contraint \u00e0 l\u2019exil en Angleterre et en Irlande face \u00e0 la mont\u00e9e du nazisme, Glasersfeld fait tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te de la relativit\u00e9 s\u00e9mantique. Plong\u00e9 dans un environnement r\u00e9solument multilingue, il prend conscience que le passage d\u2019une langue \u00e0 une autre n\u2019implique pas simplement un changement d\u2019\u00e9tiquettes verbales appos\u00e9es sur des concepts pr\u00e9existants, mais une restructuration globale de la d\u00e9coupe conceptuelle du r\u00e9el. La langue anglaise, l\u2019allemand, l\u2019italien ou le fran\u00e7ais ne d\u00e9signent pas le m\u00eame monde avec des mots diff\u00e9rents : elles construisent des mondes exp\u00e9rientiels divergents \u00e0 partir de d\u00e9coupages op\u00e9ratoires sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, sa collaboration avec le philosophe et linguiste italien Silvio Ceccato au sein de l\u2019\u00c9cole Op\u00e9rationnelle de Milan s\u2019av\u00e8re d\u00e9terminante. Engag\u00e9 dans les tout premiers programmes de traduction m\u00e9canique, Glasersfeld y d\u00e9veloppe une rigueur formelle in\u00e9dite concernant l\u2019analyse de la pens\u00e9e. Avec Ceccato, il formule l\u2019hypoth\u00e8se op\u00e9rationnelle selon laquelle les concepts ne sont pas des entit\u00e9s abstraites flottant dans un ciel platonicien, mais des s\u00e9ries ordonn\u00e9es d&rsquo;op\u00e9rations mentales et d\u2019actes d\u2019attention. Pour programmer une machine afin qu\u2019elle traduise, il devient imp\u00e9ratif de diss\u00e9quer pr\u00e9cis\u00e9ment les actes mentaux par lesquels un sujet humain construit le sens d\u2019une phrase.<\/p>\n<p>Cette approche s\u2019enrichit consid\u00e9rablement lors de son \u00e9migration aux \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1960. \u00c0 l\u2019Universit\u00e9 de G\u00e9orgie, Glasersfeld participe \u00e0 des recherches pionni\u00e8res en primatologie cognitive, notamment \u00e0 travers le projet Lana, o\u00f9 il con\u00e7oit le \u00ab Yerkish \u00bb, un lexigramme artificiel destin\u00e9 \u00e0 tester les capacit\u00e9s de communication symbolique des chimpanz\u00e9s. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode de foisonnement transdisciplinaire que s&rsquo;op\u00e8re la synth\u00e8se d\u00e9cisive entre la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cybern%C3%A9tique\">cybern\u00e9tique<\/a> naissante, la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de Jean Piaget et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie sceptique, scellant l&rsquo;acte de naissance du constructivisme radical tel qu&rsquo;il l&rsquo;exposera de fa\u00e7on syst\u00e9matique \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<h3>1.2 La rupture avec le r\u00e9alisme m\u00e9taphysique traditionnel<\/h3>\n<p>Le point de d\u00e9part irr\u00e9ductible de l\u2019\u00e9difice th\u00e9orique de von Glasersfeld r\u00e9side dans la d\u00e9construction m\u00e9ticuleuse du dogme central du r\u00e9alisme m\u00e9taphysique occidental : la croyance en la possibilit\u00e9 d&rsquo;une connaissance qui refl\u00e9terait fid\u00e8lement une r\u00e9alit\u00e9 objective ind\u00e9pendante de l&rsquo;esprit humain. Depuis Platon et Aristote, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie classique s&rsquo;est articul\u00e9e autour de la m\u00e9taphore de la copie, postulant qu&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 ou une repr\u00e9sentation mentale poss\u00e8de une valeur de v\u00e9rit\u00e9 pour autant qu&rsquo;il s&rsquo;accorde avec les faits r\u00e9els existant en dehors du sujet. Von Glasersfeld qualifie cette hypoth\u00e8se d&rsquo;illusion r\u00e9f\u00e9rentielle et en d\u00e9montre l&rsquo;incoh\u00e9rence logique interne.<\/p>\n<p>Pour juger de la fid\u00e9lit\u00e9 d&rsquo;une copie par rapport \u00e0 un original, il est logiquement indispensable de pouvoir comparer les deux termes de la relation. Or, l&rsquo;appareil perceptif et cognitif de l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;a jamais acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;original ontologique : nous n&rsquo;avons acc\u00e8s qu&rsquo;\u00e0 nos sensations, \u00e0 nos percepts, \u00e0 nos structures logiques, en somme, \u00e0 notre exp\u00e9rience v\u00e9cue. Comparer nos repr\u00e9sentations mentales \u00e0 la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 en soi \u00bb exigerait que nous puissions sortir de notre propre esprit, regarder la r\u00e9alit\u00e9 sans l&rsquo;interm\u00e9diaire de nos organes sensoriels et de nos op\u00e9rations conceptuelles, et observer simultan\u00e9ment notre repr\u00e9sentation pour en v\u00e9rifier la conformit\u00e9. Cette op\u00e9ration \u00e9tant structuralement impossible, la pr\u00e9tention \u00e0 \u00e9valuer l&rsquo;ad\u00e9quation d&rsquo;une th\u00e9orie avec un monde ind\u00e9pendant rel\u00e8ve d&rsquo;une p\u00e9tition de principe th\u00e9ologique ou m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Cette critique entra\u00eene une red\u00e9finition radicale de la relation entre l&rsquo;observateur et son environnement. L&rsquo;observateur n&rsquo;est plus un t\u00e9moin ext\u00e9rieur cherchant \u00e0 d\u00e9coder les lois intrins\u00e8ques d&rsquo;une nature pr\u00e9existante, mais l&rsquo;agent actif qui produit l&rsquo;ordre m\u00eame au moyen duquel il fait l&rsquo;exp\u00e9rience du monde. Nous assistons ainsi \u00e0 un basculement d\u00e9cisif : nous quittons d\u00e9finitivement une ontologie contemplative de l&rsquo;\u00eatre immuable pour adopter une pragmatique cognitive de l&rsquo;agir, dans laquelle la validit\u00e9 de la pens\u00e9e se mesure exclusivement \u00e0 l&rsquo;aune de sa capacit\u00e9 \u00e0 guider l&rsquo;action et \u00e0 maintenir la coh\u00e9rence de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;h\u00e9ritage piag\u00e9tien revisit\u00e9 et radicalis\u00e9<\/h3>\n<p>L\u2019\u0153uvre de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Piaget\">Jean Piaget<\/a> repr\u00e9sente indubitablement la r\u00e9f\u00e9rence fondatrice du constructivisme de Glasersfeld, au point que ce dernier d\u00e9finissait souvent son propre travail comme une lecture radicale et rigoureusement d\u00e9barrass\u00e9e des ambigu\u00eft\u00e9s r\u00e9alistes de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique. Si Glasersfeld embrasse avec ferveur les concepts d&rsquo;assimilation, d&rsquo;accommodation et d&rsquo;\u00e9quilibration, il r\u00e9cuse sans concession les interpr\u00e9tations positivistes et biologisantes qui r\u00e9duisent Piaget \u00e0 un partisan d&rsquo;une adaptation passive de l&rsquo;organisme aux contraintes pr\u00e9\u00e9tablies d&rsquo;un milieu ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Pour Glasersfeld, l&rsquo;assimilation n&rsquo;est pas l&rsquo;int\u00e9gration de donn\u00e9es objectives de l&rsquo;environnement dans des structures psychologiques, mais l&rsquo;acte par lequel l&rsquo;organisme traite une exp\u00e9rience nouvelle en la r\u00e9duisant aux sch\u00e8mes d&rsquo;action qu&rsquo;il poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0. L&rsquo;accommodation, en contrepartie, n&rsquo;est pas la capitulation de l&rsquo;esprit face \u00e0 la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 objective \u00bb, mais le r\u00e9am\u00e9nagement interne et cr\u00e9atif d&rsquo;un sch\u00e8me devenu inop\u00e9rant \u00e0 la suite d&rsquo;un obstacle ou d&rsquo;une perturbation. Glasersfeld \u00e9limine toute t\u00e9l\u00e9ologie sous-jacente qui postulerait que les stades de d\u00e9veloppement cognitif piag\u00e9tiens convergeraient progressivement vers une repr\u00e9sentation objective et scientifiquement exacte du cosmos. L&rsquo;\u00e9quilibration est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme un processus d&rsquo;autor\u00e9gulation dynamique purement interne, visant \u00e0 pr\u00e9server la stabilit\u00e9 et la coh\u00e9rence fonctionnelle d&rsquo;un syst\u00e8me cognitif autonome en qu\u00eate d&rsquo;harmonie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est de cette radicalisation que d\u00e9coule la c\u00e9l\u00e8bre formule de von Glasersfeld, qui r\u00e9sume l&rsquo;esprit de sa doctrine : <em>l&rsquo;intelligence organise un monde en organisant l&rsquo;exp\u00e9rience qu&rsquo;elle en a ; elle ne d\u00e9couvre pas une r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9existante<\/em>. L&rsquo;ontogen\u00e8se cognitive de l&rsquo;enfant ne retrace pas une marche triomphale vers la d\u00e9couverte du r\u00e9el, mais l&rsquo;\u00e9dification progressive d&rsquo;un \u00e9chafaudage de sch\u00e8mes op\u00e9rationnels viables, permettant \u00e0 l&rsquo;individu de naviguer de mani\u00e8re stable dans l&rsquo;oc\u00e9an mouvant de ses sensations.<\/p>\n<h2>2. Les postulats fondamentaux du constructivisme radical<\/h2>\n<h3>2.1 La connaissance comme construction active de l&rsquo;agent cognitif<\/h3>\n<p>Le premier postulat ind\u00e9rogeable du constructivisme radical affirme que la connaissance n&rsquo;est en aucun cas re\u00e7ue passivement par le sujet par l&rsquo;interm\u00e9diaire des sens ou de la communication verbale, mais qu&rsquo;elle est activement construite par l&rsquo;agent cognitif. D\u00e8s le niveau neurobiologique le plus \u00e9l\u00e9mentaire, percevoir n&rsquo;est pas enregistrer une empreinte lumineuse ou sonore, mais ex\u00e9cuter un calcul interne. L&rsquo;appareil perceptif ne capte pas des \u00ab faits bruts \u00bb : il r\u00e9agit \u00e0 des perturbations physico-chimiques en d\u00e9clenchant des cascades de signaux neuronaux uniformes, que le cerveau d\u00e9code et organise en fonction de sa propre architecture op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Cette construction s\u2019articule autour d\u2019une boucle op\u00e9ratoire o\u00f9 l&rsquo;action motrice appara\u00eet comme la condition indispensable de toute perception. Contrairement \u00e0 la croyance classique qui con\u00e7oit l\u2019action comme une r\u00e9ponse cons\u00e9cutive \u00e0 une perception pr\u00e9alable, von Glasersfeld montre que nous ne percevons que ce que nos actions et nos op\u00e9rations attentionnelles nous permettent de stabiliser. Par exemple, la reconnaissance d\u2019une forme g\u00e9om\u00e9trique ne provient pas d\u2019une image qui s\u2019imprimerait sur la r\u00e9tine, mais de la coordination motrice des micromouvements oculaires qui parcourent les fronti\u00e8res contrast\u00e9es d\u2019une figure. La forme est la trace de l\u2019acte d\u2019exploration motrice.<\/p>\n<p>Cette autonomie fonctionnelle implique que le sujet n&rsquo;est pas un syst\u00e8me asservi aux instructions directes du milieu. Le milieu impose des contraintes physiques \u00e0 la survie biologique, certes, mais il ne dicte en aucune mani\u00e8re la signification conceptuelle des \u00e9v\u00e9nements. L&rsquo;agent cognitif g\u00e9n\u00e8re son propre r\u00e9pertoire d&rsquo;invariants exp\u00e9rientiels, cr\u00e9ant de toutes pi\u00e8ces la trame conceptuelle dans laquelle il s&rsquo;oriente. La connaissance cesse ainsi d&rsquo;\u00eatre une archive de v\u00e9rit\u00e9s impersonnelles pour devenir l&rsquo;artisanat continu d&rsquo;un sujet incarn\u00e9.<\/p>\n<h3>2.2 Le concept de viabilit\u00e9 substitu\u00e9 \u00e0 celui de v\u00e9rit\u00e9 objective<\/h3>\n<p>L\u2019abandon de la notion classique de v\u00e9rit\u00e9 constitue le pivot du constructivisme radical. Dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Glasersfeld, le pr\u00e9dicat \u00ab vrai \u00bb perd toute pr\u00e9tention ontologique et se voit remplac\u00e9 par le concept cybern\u00e9tique et \u00e9volutif de <strong>viabilit\u00e9<\/strong>. Pour \u00e9clairer cette distinction majeure, l&rsquo;auteur d\u00e9ploie la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9taphore de la cl\u00e9 et de la serrure. Dire qu&rsquo;une cl\u00e9 ouvre une serrure ne signifie pas que la cl\u00e9 reproduit fid\u00e8lement la forme interne ou l&rsquo;essence du m\u00e9canisme secret de la serrure ; cela signifie simplement qu&rsquo;elle poss\u00e8de un profil fonctionnel qui lui permet de franchir les obstacles internes de la g\u00e2che sans se bloquer. Une multitude d&rsquo;autres cl\u00e9s, de profils enti\u00e8rement diff\u00e9rents (un passe-partout, une tige recourb\u00e9e, un rossignol), peuvent tout aussi bien actionner le p\u00eane.<\/p>\n<p>Il en va rigoureusement de m\u00eame pour les th\u00e9ories scientifiques et les croyances humaines. Un mod\u00e8le explicatif n&rsquo;est pas d\u00e9clar\u00e9 viable parce qu&rsquo;il s&rsquo;accorde avec le tissu intime de la r\u00e9alit\u00e9, mais parce qu&rsquo;il ne se heurte pas aux contraintes impos\u00e9es par le monde exp\u00e9rientiel. La viabilit\u00e9 s&rsquo;apparente ainsi \u00e0 la survie biologique au sens darwinien : les esp\u00e8ces vivantes ne sont pas les r\u00e9pliques parfaites d&rsquo;un biotope id\u00e9al ; elles sont simplement celles qui n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9es par les pressions de l&rsquo;environnement. De la m\u00eame fa\u00e7on, nos sch\u00e8mes conceptuels sont le r\u00e9sultat d&rsquo;une s\u00e9lection rigoureuse au sein du monde v\u00e9cu : ils demeurent viables tant qu&rsquo;ils permettent d&rsquo;atteindre les buts fix\u00e9s et de maintenir la coh\u00e9rence de nos attentes.<\/p>\n<p>Ce basculement induit une red\u00e9finition de l&rsquo;\u00e9chec empirique. Une hypoth\u00e8se scientifique ou une tentative pratique n&rsquo;est jamais valid\u00e9e positivement comme une v\u00e9rit\u00e9 universelle ; elle est seulement non-invalid\u00e9e pour l&rsquo;instant. Lorsque l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9siste \u00e0 notre volont\u00e9, nous n&rsquo;avons pas acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 en soi : nous avons simplement but\u00e9 contre un \u00e9cueil op\u00e9rationnel qui nous force \u00e0 remanier nos sch\u00e8mes. L&rsquo;\u00e9limination des th\u00e9ories par collision ph\u00e9nom\u00e9nale remplace d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;une confirmation de la v\u00e9rit\u00e9 objective.<\/p>\n<h3>2.3 La fermeture op\u00e9rationnelle et l&rsquo;autor\u00e9f\u00e9rence cognitive<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me postulat fondamental emprunte directement aux th\u00e9oriciens de la cybern\u00e9tique des syst\u00e8mes complexes et aux neurophysiologistes la notion de <strong>cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle<\/strong> (<em>operational closure<\/em>). Le syst\u00e8me nerveux central humain fonctionne comme un r\u00e9seau clos d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments interconnect\u00e9s, au sein duquel chaque changement d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un neurone d\u00e9coule d&rsquo;un changement d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;autres neurones du r\u00e9seau et entra\u00eene \u00e0 son tour une modification ult\u00e9rieure. Il n&rsquo;existe, au niveau structurel, aucune entr\u00e9e d&rsquo;information directe ou d&rsquo;objets mat\u00e9riels qui traverseraient la bo\u00eete cr\u00e2nienne pour s&rsquo;inscrire dans le cortex.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me nerveux est aveugle aux causes ontologiques qui provoquent les modifications de ses interfaces p\u00e9riph\u00e9riques. Les r\u00e9cepteurs sensoriels (r\u00e9tine, cochl\u00e9e, corpuscules cutan\u00e9s) ne transmettent au cerveau que des impulsions \u00e9lectrochimiques indiff\u00e9renci\u00e9es. La distinction entre une onde lumineuse, une vibration sonore ou une variation de pression tactile n&rsquo;est pas inh\u00e9rente au signal lui-m\u00eame, mais d\u00e9pend exclusivement de la r\u00e9gion corticale activ\u00e9e et du mode de traitement interne que le syst\u00e8me applique \u00e0 ce signal. Le syst\u00e8me cognitif fonctionne en autor\u00e9f\u00e9rence permanente : il n&rsquo;\u00e9value ses repr\u00e9sentations qu&rsquo;en les comparant \u00e0 d&rsquo;autres repr\u00e9sentations internes, dans le but perp\u00e9tuel de pr\u00e9server son \u00e9quilibre hom\u00e9ostatique.<\/p>\n<p>Cette cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle plonge l&rsquo;agent connaissant dans ce que von Glasersfeld nomme avec lucidit\u00e9 une solitude \u00e9pist\u00e9mique fondamentale. Nous sommes, en tant qu&rsquo;esprits connaissants, enferm\u00e9s dans les fronti\u00e8res de notre propre champ exp\u00e9rientiel. Cette situation ne constitue nullement une prison morbide, mais l&rsquo;espace m\u00eame de notre cr\u00e9ativit\u00e9 conceptuelle. La coh\u00e9rence du monde n&rsquo;a pas besoin de garants ext\u00e9rieurs : elle s&rsquo;auto-entretient par les boucles d&rsquo;autor\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;un syst\u00e8me qui ordonne son propre fonctionnement.<\/p>\n<h2>3. Les racines philosophiques et pr\u00e9curseurs historiques de la pens\u00e9e glasersfeldienne<\/h2>\n<h3>3.1 Giambattista Vico et le principe du Verum ipsum factum<\/h3>\n<p>Loin de revendiquer une rupture absolue et sans ancrage historique, Ernst von Glasersfeld s&rsquo;est toujours plu \u00e0 inscrire sa d\u00e9marche dans une longue g\u00e9n\u00e9alogie intellectuelle d&rsquo;h\u00e9r\u00e9tiques de la philosophie occidentale. Au premier rang de ces pr\u00e9curseurs figure le philosophe napolitain du d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Giambattista_Vico\">Giambattista Vico<\/a>, dont la sentence latine fondatrice de 1710, <em>Verum ipsum factum<\/em> (\u00ab le vrai est le fait m\u00eame \u00bb, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab le vrai est ce qui est fait \u00bb), constitue l&rsquo;axe matriciel du constructivisme radical.<\/p>\n<p>Dans son trait\u00e9 <em>De antiquissima Italorum sapientia<\/em>, Vico s&rsquo;oppose frontalement au rationalisme cart\u00e9sien en affirmant que l&rsquo;\u00eatre humain ne peut v\u00e9ritablement conna\u00eetre de mani\u00e8re claire et distincte que ce qu&rsquo;il a lui-m\u00eame produit. Dieu conna\u00eet l&rsquo;univers physique parce qu&rsquo;il en est le cr\u00e9ateur ontologique ; l&rsquo;homme, en revanche, ne peut avoir une connaissance v\u00e9ritable du monde naturel qui lui \u00e9chappe ontologiquement. Les seuls domaines o\u00f9 l&rsquo;intelligence humaine acc\u00e8de \u00e0 une certitude absolue sont ceux dont elle a forg\u00e9 elle-m\u00eame les concepts et les r\u00e8gles op\u00e9ratoires, au premier rang desquels figurent les math\u00e9matiques, la g\u00e9om\u00e9trie, la langue et l&rsquo;histoire des institutions civiles.<\/p>\n<p>Glasersfeld reprend et \u00e9tend ce principe \u00e0 l&rsquo;ensemble du domaine cognitif. Si les math\u00e9matiques sont indubitables, ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;elles refl\u00e8tent l&rsquo;ossature secr\u00e8te d&rsquo;une cr\u00e9ation divine ext\u00e9rieure, mais parce qu&rsquo;elles consistent en une combinatoire rigoureuse d&rsquo;op\u00e9rations d&rsquo;assemblage, de s\u00e9paration et de comptage invent\u00e9es par l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e9difice de la science empirique elle-m\u00eame est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par Glasersfeld \u00e0 la lumi\u00e8re de Vico : les lois de la physique ne sont pas des r\u00e9v\u00e9lations de la nature, mais des constructions d&rsquo;instruments intellectuels forg\u00e9s par l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 humaine pour coordonner des s\u00e9ries de mesures et d&rsquo;exp\u00e9riences pratiques.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal de Kant r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par la cybern\u00e9tique<\/h3>\n<p>La filiation philosophique la plus dense et la plus explicite de Glasersfeld le lie ind\u00e9niablement \u00e0 la r\u00e9volution copernicienne d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emmanuel_Kant\">Emmanuel Kant<\/a>. En affirmant dans la <em>Critique de la raison pure<\/em> que notre entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les prescrit \u00e0 celle-ci, Kant op\u00e9rait le geste constructiviste par excellence. Glasersfeld salue avec enthousiasme la scission kantienne entre le <em>ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em> (l&rsquo;objet tel qu&rsquo;il appara\u00eet dans l&rsquo;exp\u00e9rience sensible m\u00e9di\u00e9e par nos facult\u00e9s) et le <em>noum\u00e8ne<\/em> ou \u00ab chose en soi \u00bb (la r\u00e9alit\u00e9 telle qu&rsquo;elle subsisterait ind\u00e9pendamment de toute appr\u00e9hension perceptive, inaccessible \u00e0 jamais \u00e0 la raison humaine).<\/p>\n<p>Toutefois, la r\u00e9interpr\u00e9tation glasersfeldienne de Kant se distingue par une la\u00efcisation et une naturalisation issues de la th\u00e9orie des syst\u00e8mes et de la biologie \u00e9volutive. L\u00e0 o\u00f9 Kant postulait des formes <em>a priori<\/em> de la sensibilit\u00e9 (l&rsquo;espace et le temps) et des cat\u00e9gories de l&rsquo;entendement (la causalit\u00e9, la substance, etc.) rigides, universelles, transcendantales et immuables, von Glasersfeld les con\u00e7oit comme des contraintes structurelles incarn\u00e9es, forg\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution biologique de l&rsquo;organisme humain et modifiables par l&rsquo;histoire cognitive individuelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;espace et le temps cessent d&rsquo;\u00eatre des cadres transcendantaux purs et impersonnels pour devenir des invariants fonctionnels, des mani\u00e8res r\u00e9guli\u00e8res dont un organisme dot\u00e9 d&rsquo;une m\u00e9moire de travail et d&rsquo;un appareil locomoteur segmente et ordonne le continuum de ses stimulations. Glasersfeld r\u00e9cuse l&rsquo;essentialisme des cat\u00e9gories kantiennes au profit d&rsquo;une dynamique de construction plastique : les cat\u00e9gories de pens\u00e9e ne sont pas des architectures \u00e9ternelles donn\u00e9es avant toute exp\u00e9rience, mais des \u00e9quilibres fonctionnels qui ont \u00e9merg\u00e9 au cours de la phylogen\u00e8se et qui se stabilisent tout au long de l&rsquo;ontogen\u00e8se individuelle pour assurer la viabilit\u00e9 de l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>3.3 Le scepticisme pyrrhonien et l&#8217;empirisme critique anglo-saxon<\/h3>\n<p>L&rsquo;armature argumentative du constructivisme radical s&rsquo;enracine \u00e9galement de mani\u00e8re assum\u00e9e dans le scepticisme grec, de Pyrrhon d\u2019\u00c9lis \u00e0 Sextus Empiricus. Glasersfeld r\u00e9actualise syst\u00e9matiquement les tropes sceptiques r\u00e9futant la possibilit\u00e9 de valider le t\u00e9moignage des sens : le fait qu&rsquo;une rame apparaisse bris\u00e9e lorsqu&rsquo;elle est plong\u00e9e dans l&rsquo;eau ne prouve pas qu&rsquo;elle soit bris\u00e9e, mais indique simplement que notre syst\u00e8me visuel r\u00e9agit diff\u00e9remment selon le milieu de propagation lumineuse. Les sceptiques avaient d\u00e9j\u00e0 compris que pr\u00e9tendre prouver la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une perception par une autre perception enferme in\u00e9vitablement la raison dans un cercle vicieux (le diall\u00e8le) ou une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini.<\/p>\n<p>Dans la tradition philosophique britannique, Glasersfeld retient particuli\u00e8rement la critique f\u00e9roce de la causalit\u00e9 men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hume\">David Hume<\/a>. Lorsque nous observons une boule de billard en frapper une seconde, nous ne voyons jamais la \u00ab cause \u00bb ou la \u00ab force de liaison \u00bb elle-m\u00eame ; nous constatons simplement une contigu\u00eft\u00e9 spatiale et une ant\u00e9riorit\u00e9 temporelle r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. La n\u00e9cessit\u00e9 causale, d\u00e9montre Hume, n&rsquo;est qu&rsquo;une habitude mentale, une projection subjective de notre attente psychologique. Glasersfeld valide int\u00e9gralement cette lecture : la causalit\u00e9 est une structure que nous imposons aux \u00e9v\u00e9nements pour les rendre pr\u00e9visibles, non un lien physique reliant les atomes dans l&rsquo;ontologie du monde.<\/p>\n<p>Enfin, Glasersfeld r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9v\u00eaque George Berkeley en purgeant son immat\u00e9rialisme de sa caution th\u00e9ologique. La c\u00e9l\u00e8bre formule de Berkeley, <em>esse est percipi<\/em> (\u00ab \u00eatre, c&rsquo;est \u00eatre per\u00e7u \u00bb), est adopt\u00e9e sur le plan strictement \u00e9pist\u00e9mologique : un objet pour l&rsquo;esprit n&rsquo;a d&rsquo;existence que dans la mesure o\u00f9 il fait l&rsquo;objet d&rsquo;un acte de perception ou de conceptualisation. Mais l\u00e0 o\u00f9 Berkeley r\u00e9introduisait Dieu pour assurer la persistance des objets physiques lorsqu&rsquo;aucun humain ne les regarde, Glasersfeld montre que cette persistance est simplement une op\u00e9ration d&rsquo;induction cognitive effectu\u00e9e par le sujet connaissant pour garantir la stabilit\u00e9 \u00e9conomique de son monde exp\u00e9rientiel. Ce scepticisme radicalis\u00e9 rejoint ainsi le pragmatisme am\u00e9ricain de Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey, pour qui la valeur d&rsquo;une id\u00e9e r\u00e9side exclusivement dans ses cons\u00e9quences pratiques et op\u00e9ratoires.<\/p>\n<h2>4. La cybern\u00e9tique de second ordre et la th\u00e9orie des syst\u00e8mes<\/h2>\n<h3>4.1 De la cybern\u00e9tique des syst\u00e8mes observ\u00e9s \u00e0 la cybern\u00e9tique des syst\u00e8mes observateurs<\/h3>\n<p>Le tournant conceptuel d\u00e9cisif qui a permis \u00e0 von Glasersfeld de formaliser le constructivisme radical trouve sa source au sein de la cybern\u00e9tique. La premi\u00e8re cybern\u00e9tique, n\u00e9e des travaux de Norbert Wiener, Arturo Rosenblueth et John von Neumann au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se concentrait principalement sur les m\u00e9canismes de contr\u00f4le, de r\u00e9gulation par r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em>) et de communication au sein des machines automatiques et des syst\u00e8mes physiologiques. Bien qu&rsquo;elle ait introduit la causalit\u00e9 circulaire et bris\u00e9 le paradigme m\u00e9caniste lin\u00e9aire, cette cybern\u00e9tique initiale demeurait prisonni\u00e8re d&rsquo;une posture r\u00e9aliste : il s&rsquo;agissait d&rsquo;\u00e9tudier des syst\u00e8mes observ\u00e9s depuis un point de vue ext\u00e9rieur et impartial.<\/p>\n<p>La rupture se produit au tournant des ann\u00e9es 1970 au sein du <em>Biological Computer Laboratory<\/em> (BCL) de l&rsquo;Universit\u00e9 de l&rsquo;Illinois, sous l&rsquo;impulsion du physicien et philosophe autrichien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Heinz_von_Foerster\">Heinz von Foerster<\/a>, un ami intime et collaborateur majeur de Glasersfeld. Foerster introduit la distinction fondamentale entre la \u00ab cybern\u00e9tique des syst\u00e8mes observ\u00e9s \u00bb (cybern\u00e9tique de premier ordre) et la \u00ab cybern\u00e9tique des syst\u00e8mes observateurs \u00bb (cybern\u00e9tique de second ordre). La question ne porte plus sur \u00ab comment fonctionne un syst\u00e8me ? \u00bb, mais sur \u00ab comment un observateur construit-il la description d&rsquo;un syst\u00e8me dont il fait lui-m\u00eame indissolublement partie ? \u00bb.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9introduction formelle de l&rsquo;observateur au c\u0153ur de la boucle de description dissout l&rsquo;id\u00e9al positiviste de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique d\u00e9tach\u00e9e. Toute propri\u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 un syst\u00e8me est en r\u00e9alit\u00e9 une propri\u00e9t\u00e9 de la relation entre ce syst\u00e8me et l&rsquo;appareil conceptuel de celui qui l&rsquo;observe. \u00c0 cette avanc\u00e9e s&rsquo;ajoute la formalisation par von Foerster du <em>principe d&rsquo;indiff\u00e9renciation neurale<\/em> : les neurones transmettent uniquement des variations d&rsquo;intensit\u00e9 \u00e9lectrique sans transporter la nature qualitative de la source. La perception de la couleur, de la douleur, de l&rsquo;espace ou du son est un encodage purement quantitatif \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du r\u00e9seau neuronal, que le syst\u00e8me d&rsquo;observation interpr\u00e8te et organise selon ses propres r\u00e8gles d&rsquo;hom\u00e9ostasie interne.<\/p>\n<h3>4.2 Les convergences avec l&rsquo;autopo\u00ef\u00e8se de Maturana et Varela<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement aux travaux du BCL, les neurobiologistes chiliens <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Humberto_Maturana\">Humberto Maturana<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Francisco_Varela\">Francisco Varela<\/a> \u00e9laborent une th\u00e9orie r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;organisation du vivant sous le concept d&rsquo;<strong>autopo\u00ef\u00e8se<\/strong>. Un syst\u00e8me autopo\u00ef\u00e9tique (au premier rang duquel se trouve la cellule vivante) est une machine qui produit et r\u00e9g\u00e9n\u00e8re en permanence les composants physico-chimiques qui la constituent, tout en maintenant sa propre identit\u00e9 organisationnelle ferm\u00e9e face aux d\u00e9gradations entropiques de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Glasersfeld identifie imm\u00e9diatement une affinit\u00e9 ontologique et \u00e9pist\u00e9mologique totale entre sa conception de la cognition et la biologie de l&rsquo;autopo\u00ef\u00e8se. Pour Maturana et Varela, le vivant ne traite pas d&rsquo;\u00ab information \u00bb au sens na\u00eff d&rsquo;une instruction s\u00e9mantique qui entrerait dans l&rsquo;organisme depuis le monde ext\u00e9rieur. L&rsquo;information n&rsquo;existe pas en dehors du syst\u00e8me : ce que nous appelons famili\u00e8rement \u00ab signal \u00bb n&rsquo;est pour l&rsquo;organisme qu&rsquo;un d\u00e9clencheur de perturbations qui force le syst\u00e8me \u00e0 r\u00e9am\u00e9nager ses \u00e9tats internes afin de pr\u00e9server son hom\u00e9ostasie et son couplage structurel avec l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du couplage structurel stipule qu&rsquo;un syst\u00e8me vivant et son milieu interagissent de mani\u00e8re r\u00e9currente sans qu&rsquo;il y ait jamais de transmission d&rsquo;un mod\u00e8le du milieu vers l&rsquo;int\u00e9rieur du syst\u00e8me. Le milieu s\u00e9lectionne les changements d&rsquo;\u00e9tat du syst\u00e8me mais ne les d\u00e9termine pas ; l&rsquo;architecture interne d\u00e9termine seule comment le syst\u00e8me r\u00e9agit aux perturbations. Cette conception balaie d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab information instructive \u00bb externe. Si Glasersfeld partage int\u00e9gralement ce socle biologique, il se focalise quant \u00e0 lui sur les op\u00e9rations de conceptualisation et d&rsquo;abstraction m\u00e9tacognitive de la conscience humaine, l\u00e0 o\u00f9 Varela d\u00e9veloppera plus tard une ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;incarnation (l&rsquo;\u00e9naction) ancr\u00e9e dans l&rsquo;exp\u00e9rience incarn\u00e9e du sujet agissant.<\/p>\n<h3>4.3 La r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique des perturbations cognitives<\/h3>\n<p>Dans la perspective de la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des syst\u00e8mes, le processus d&rsquo;apprentissage et de construction conceptuelle ob\u00e9it au principe cybern\u00e9tique universel de la r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique. Un syst\u00e8me cognitif cherche constamment \u00e0 pr\u00e9server son \u00e9quilibre fonctionnel. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment moteur de toute \u00e9volution de la pens\u00e9e n&rsquo;est pas le d\u00e9sir abstrait d&rsquo;approcher une v\u00e9rit\u00e9 transcendantale, mais l&rsquo;apparition soudaine d&rsquo;une <strong>perturbation<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un d\u00e9calage inattendu entre le r\u00e9sultat anticip\u00e9 d&rsquo;une action motrice ou d&rsquo;une op\u00e9ration mentale et le r\u00e9sultat r\u00e9ellement \u00e9prouv\u00e9 dans l&rsquo;exp\u00e9rience imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une telle perturbation, le syst\u00e8me cognitif se trouve plong\u00e9 dans un \u00e9tat de d\u00e9s\u00e9quilibre ou de tension structurelle. Pour restaurer son harmonie hom\u00e9ostatique, plusieurs voies op\u00e9rationnelles s&rsquo;offrent \u00e0 lui :<\/p>\n<ul>\n<li>Tenter d&rsquo;assimiler de force l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement perturbateur en rejetant la faute sur une fluctuation parasite ou une anomalie n\u00e9gligeable ;<\/li>\n<li>D\u00e9clencher une r\u00e9gulation adaptative par r\u00e9am\u00e9nagement interne des sch\u00e8mes, c&rsquo;est-\u00e0-dire proc\u00e9der \u00e0 une accommodation conceptuelle ;<\/li>\n<li>Cr\u00e9er une diff\u00e9renciation cognitive nouvelle qui isole la perturbation et red\u00e9finit le champ d&rsquo;application des invariants ant\u00e9rieurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le syst\u00e8me de croyances d&rsquo;un individu poss\u00e8de toutefois des limites intrins\u00e8ques de tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;incoh\u00e9rence. Une accumulation excessive d&rsquo;anomalies non r\u00e9ductibles m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;effondrement du mod\u00e8le op\u00e9ratoire et force une restructuration globale. Ce que nous appelons spontan\u00e9ment \u00ab certitude \u00bb ou \u00ab sentiment d&rsquo;\u00e9vidence \u00bb n&rsquo;est donc rien d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un syst\u00e8me dont les sch\u00e8mes pr\u00e9dictifs ont r\u00e9ussi, au fil de cycles r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;ajustements, \u00e0 neutraliser toutes les perturbations r\u00e9centes sans exiger de reconfiguration co\u00fbteuse en \u00e9nergie cognitive.<\/p>\n<h2>5. La nature du monde exp\u00e9rientiel : Ontologie versus \u00c9pist\u00e9mologie<\/h2>\n<h3>5.1 La neutralisation m\u00e9thodique de l&rsquo;ontologie sp\u00e9culative<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des malentendus les plus fr\u00e9quents suscit\u00e9s par le constructivisme radical consiste \u00e0 l&rsquo;accuser de nier l&rsquo;existence du monde physique ou de sombrer dans un id\u00e9alisme na\u00eff affirmant que le monde dispara\u00eetrait d\u00e8s que nous fermons les paupi\u00e8res. Von Glasersfeld a vigoureusement r\u00e9fut\u00e9 cette interpr\u00e9tation erron\u00e9e en op\u00e9rant une distinction de principe absolue entre <em>l&rsquo;ontologie<\/em> et <em>l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie<\/em>.<\/p>\n<p>Le constructivisme radical ne nie aucunement l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ontologique ind\u00e9pendante ; il soutient simplement que cette r\u00e9alit\u00e9 est, par essence, rigoureusement inconnaissable dans les termes m\u00eames o\u00f9 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie traditionnelle l&rsquo;a toujours postul\u00e9e. Il adopte une position d&rsquo;<strong>agnosticisme ontologique m\u00e9thodique<\/strong>. Affirmer p\u00e9remptoirement que la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;existe pas rel\u00e8verait d&rsquo;une p\u00e9tition de principe m\u00e9taphysique tout aussi dogmatique et ind\u00e9montrable que l&rsquo;affirmation r\u00e9aliste proclamant qu&rsquo;elle existe sous la forme de chaises, de tables et de particules \u00e9l\u00e9mentaires telles que nous les percevons.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience humaine \u2013 avec sa corpor\u00e9it\u00e9, ses flux \u00e9motionnels, ses d\u00e9coupages sensoriels et ses op\u00e9rations logiques \u2013 constitue l&rsquo;horizon ind\u00e9passable et ind\u00e9montable de toute construction de sens. Glasersfeld insiste sur le fait que la pr\u00e9tention \u00e0 discourir sur un \u00ab monde en soi \u00bb d\u00e9pourvu d&rsquo;observateur est une contradiction dans les termes, puisque l&rsquo;acte m\u00eame de postuler ce monde constitue une op\u00e9ration s\u00e9miotique effectu\u00e9e par un observateur humain. En neutralisant m\u00e9thodologiquement l&rsquo;ontologie sp\u00e9culative, le constructivisme radical lib\u00e8re la th\u00e9orie de la connaissance de vaines querelles m\u00e9taphysiques pour la concentrer exclusivement sur les r\u00e8gles et les dynamiques de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<h3>5.2 La fabrique des r\u00e9gularit\u00e9s et l&rsquo;\u00e9mergence des invariants<\/h3>\n<p>Si la r\u00e9alit\u00e9 ontologique ne nous fournit pas le plan pr\u00e9\u00e9tabli de son organisation, d&rsquo;o\u00f9 proviennent l&rsquo;extraordinaire sentiment de stabilit\u00e9, l&rsquo;ordre et la r\u00e9gularit\u00e9 math\u00e9matique que nous d\u00e9couvrons dans le cosmos ? La r\u00e9ponse de von Glasersfeld est sans appel : cette r\u00e9gularit\u00e9 n&rsquo;est pas d\u00e9couverte dans la nature ; elle est le produit direct des op\u00e9rations d&rsquo;ordonnancement ex\u00e9cut\u00e9es par notre appareil cognitif.<\/p>\n<p>L&rsquo;esprit humain est structurellement incapable d&rsquo;op\u00e9rer dans le chaos pur. Pour naviguer dans le flux continu des stimulations sensorielles, le sujet accomplit des actes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;attention s\u00e9lective qui d\u00e9coupent des unit\u00e9s discr\u00e8tes dans le champ perceptif. Lorsqu&rsquo;une certaine combinaison de traits sensorimoteurs r\u00e9appara\u00eet de mani\u00e8re stable, le syst\u00e8me l&rsquo;isole, l&rsquo;associe \u00e0 une \u00e9tiquette m\u00e9morielle et la constitue en un invariant op\u00e9ratoire. C&rsquo;est ce processus qui nous fait reconna\u00eetre \u00ab le m\u00eame objet \u00bb \u00e0 travers des perspectives visuelles pourtant radicalement dissemblables et des conditions d&rsquo;\u00e9clairage changeantes.<\/p>\n<p>Nous succombons alors \u00e0 ce que Glasersfeld nomme l&rsquo;<strong>illusion projective<\/strong> : ayant nous-m\u00eames segment\u00e9 le r\u00e9el par nos actes d&rsquo;attention, ayant nous-m\u00eames forg\u00e9 des corr\u00e9lations stables pour satisfaire notre besoin biologique et psychologique de pr\u00e9dictibilit\u00e9, nous oublions nos propres op\u00e9rations constitutives et projetons ces r\u00e9gularit\u00e9s sur le monde ext\u00e9rieur, nous \u00e9merveillant ensuite ing\u00e9nument de constater que \u00ab la nature ob\u00e9it \u00e0 des lois rationnelles \u00bb. Les concepts fondamentaux de substance, de lieu, d&rsquo;identit\u00e9 et de causalit\u00e9 ne sont pas des propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques de l&rsquo;univers physique, mais les outils constitutifs avec lesquels nous cousons patiemment les morceaux de notre \u00e9toffe exp\u00e9rientielle.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;environnement comme limite n\u00e9gative plut\u00f4t que gabarit instructif<\/h3>\n<p>L&rsquo;environnement physique et biologique n&rsquo;est pas absent du cadre constructiviste radical ; toutefois, son statut fonctionnel est invers\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire par rapport aux th\u00e8ses de l&#8217;empirisme r\u00e9aliste. Pour l&#8217;empirisme, l&rsquo;environnement joue le r\u00f4le d&rsquo;un gabarit positif, d&rsquo;un ma\u00eetre instructeur qui mod\u00e8le l&rsquo;esprit par transmission d&rsquo;informations et impression sensorielle. Pour von Glasersfeld, l&rsquo;environnement agit exclusivement comme une <strong>contrainte n\u00e9gative<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour faire comprendre ce principe capital, Glasersfeld propose la m\u00e9taphore saisissante d&rsquo;un navigateur aveugle s&rsquo;engageant de nuit sur un voilier dans une crique c\u00f4ti\u00e8re \u00e9troite bord\u00e9e de r\u00e9cifs immerg\u00e9s. Le marin ne voit pas les falaises rocheuses, ne poss\u00e8de aucune carte topographique des lieux et ignore tout de la morphologie exacte du littoral sous-marin. Il navigue en virant de bord au hasard ou selon des sch\u00e8mes intuitifs. S&rsquo;il s&rsquo;\u00e9choue violemment contre un \u00e9cueil, il d\u00e9couvre instantan\u00e9ment qu&rsquo;il a tent\u00e9 une trajectoire non viable : l&rsquo;\u00e9cueil a agi comme une contrainte destructive qui a invalid\u00e9 sa man\u0153uvre. En revanche, s&rsquo;il parvient \u00e0 traverser le d\u00e9troit et \u00e0 mouiller au fond de la baie sans heurter le moindre r\u00e9cif, le succ\u00e8s de sa trajectoire ne lui donne aucune description photographique des rochers : il sait uniquement que le chemin qu&rsquo;il a trac\u00e9 n&rsquo;entrait pas en collision avec les limites du chenal.<\/p>\n<p>Cette all\u00e9gorie d\u00e9montre avec clart\u00e9 que la r\u00e9ussite d&rsquo;une action ou d&rsquo;une th\u00e9orie ne prouve jamais qu&rsquo;elle refl\u00e8te positivement la structure de la r\u00e9alit\u00e9. Elle indique seulement qu&rsquo;elle a trouv\u00e9 une voie libre au sein des contraintes impos\u00e9es par cette derni\u00e8re. Puisque l&rsquo;environnement ne fait qu&rsquo;interdire sans jamais prescrire la trajectoire \u00e0 suivre, il existe toujours une pluralit\u00e9 infinie de mod\u00e8les th\u00e9oriques, de mythologies, d&rsquo;architectures conceptuelles et de philosophies d&rsquo;action totalement divergents qui s&rsquo;av\u00e8rent tous rigoureusement viables au sein des m\u00eames contraintes naturelles.<\/p>\n<h2>6. M\u00e9canismes cognitifs de la construction conceptuelle selon von Glasersfeld<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante et l&rsquo;op\u00e9rationnalisation de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>L\u2019analyse technique des m\u00e9canismes de la pens\u00e9e chez Ernst von Glasersfeld repose sur une r\u00e9\u00e9valuation profonde du concept piag\u00e9tien d&rsquo;<strong>abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante<\/strong> (<em>reflective abstraction<\/em>), qu&rsquo;il oppose rigoureusement \u00e0 l&rsquo;abstraction empirique simple. L&rsquo;abstraction empirique classique consiste \u00e0 extraire une propri\u00e9t\u00e9 sensorielle directement \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;un ensemble d&rsquo;objets per\u00e7us (par exemple, abstraire la couleur \u00ab rouge \u00bb en observant une s\u00e9rie de pommes et de cerises en faisant abstraction de leur taille, de leur poids et de leur texture). Ce m\u00e9canisme \u00e9l\u00e9mentaire demeure n\u00e9anmoins tributaire des donn\u00e9es perceptives imm\u00e9diates.<\/p>\n<p>L&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante, en revanche, ne porte pas sur des donn\u00e9es sensorielles, mais sur les <em>propres op\u00e9rations d&rsquo;action et de coordination du sujet connaissant<\/em>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un m\u00e9canisme m\u00e9tacognitif o\u00f9 l&rsquo;esprit prend pour objet de pens\u00e9e le d\u00e9roulement m\u00eame d&rsquo;une s\u00e9quence op\u00e9ratoire qu&rsquo;il vient d&rsquo;accomplir. L&rsquo;attention focale s&rsquo;extrait du contenu perceptif concret pour se fixer sur la forme de l&rsquo;encha\u00eenement des actes mentaux. C&rsquo;est par ce processus fondamental que le sujet transforme une suite de coordinations sensori-motrices concr\u00e8tes en une entit\u00e9 conceptuelle abstraite, d\u00e9tachable de tout contexte exp\u00e9rientiel particulier.<\/p>\n<p>Glasersfeld d\u00e9compose le sch\u00e8me op\u00e9ratoire piag\u00e9tien en une structure ternaire formelle, qui gouverne toute l&rsquo;\u00e9conomie cognitive de l&rsquo;agent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La condition pr\u00e9alable (ou situation initiale) :<\/strong> la reconnaissance par le syst\u00e8me perceptif d&rsquo;une configuration sensorielle sp\u00e9cifique d\u00e9clenchant le sch\u00e8me ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;action motrice ou l&rsquo;op\u00e9ration conceptuelle :<\/strong> la mise en \u0153uvre de la routine dynamique pr\u00e9alablement associ\u00e9e \u00e0 cette reconnaissance ;<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9sultat attendu :<\/strong> l&rsquo;anticipation d&rsquo;une cons\u00e9quence b\u00e9n\u00e9fique ou hom\u00e9ostatiquement stable au terme de l&rsquo;op\u00e9ration.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque le r\u00e9sultat r\u00e9el co\u00efncide avec le r\u00e9sultat attendu, le sch\u00e8me se stabilise et renforce sa viabilit\u00e9 interne ; en cas d&rsquo;\u00e9cart, une perturbation est enregistr\u00e9e, engageant l&rsquo;agent dans une r\u00e9organisation conceptuelle par abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante.<\/p>\n<h3>6.2 La constitution de la permanence de l&rsquo;objet et de l&rsquo;identit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9monstrations les plus \u00e9blouissantes de l&rsquo;analyse op\u00e9rationnelle men\u00e9e par von Glasersfeld r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9lucidation de la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit d&rsquo;un nouveau-n\u00e9 construit la permanence de l&rsquo;objet et le concept d&rsquo;identit\u00e9 individuelle. Pour le r\u00e9alisme na\u00eff, un hochet ou une pomme existe en tant qu&rsquo;objet physique ind\u00e9pendant, que l&rsquo;enfant se contente d&rsquo;apercevoir puis d&rsquo;oublier lorsqu&rsquo;il n&rsquo;est plus dans son champ visuel. Pour le constructivisme radical, l&rsquo;objet permanent n&rsquo;a rien d&rsquo;une \u00e9vidence naturelle : c&rsquo;est un exploit d&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive accompli par l&rsquo;enfant vers le huiti\u00e8me ou neuvi\u00e8me mois de sa vie.<\/p>\n<p>Pour un jeune nourrisson, le monde sensoriel n&rsquo;est qu&rsquo;un spectacle discontinu de sensations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Un objet qui glisse derri\u00e8re un coussin cesse d&rsquo;exister d\u00e8s que l&rsquo;impact sensoriel direct sur la r\u00e9tine s&rsquo;\u00e9teint. Construire \u00ab la permanence de l&rsquo;objet \u00bb exige que le cerveau de l&rsquo;enfant pose un acte d&rsquo;attribution m\u00e9tacognitive audacieux : d\u00e9cider que le percept apparu avant la disparition et le percept qui r\u00e9appara\u00eet apr\u00e8s le retrait du coussin ne sont pas deux objets distincts, mais \u00ab une seule et m\u00eame entit\u00e9 \u00bb qui a continu\u00e9 d&rsquo;exister de mani\u00e8re latente dans un espace hypoth\u00e9tique non per\u00e7u.<\/p>\n<p>Glasersfeld distingue avec une finesse logique capitale l&rsquo;<strong>\u00e9quivalence d&rsquo;exemplaires<\/strong> (reconna\u00eetre qu&rsquo;un objet pr\u00e9sente les m\u00eames caract\u00e9ristiques qu&rsquo;un autre objet pr\u00e9alablement vu) et l&rsquo;<strong>identit\u00e9 individuelle<\/strong> (d\u00e9cider que cet objet est num\u00e9riquement le m\u00eame \u00eatre persistant dans la dur\u00e9e temporelle). Cette cr\u00e9ation de l&rsquo;identit\u00e9 permanente requiert l&rsquo;intervention continue de la m\u00e9moire de travail et d&rsquo;un sch\u00e9ma d&rsquo;anticipation projectif. Loin d&rsquo;\u00eatre impos\u00e9e par le monde, la permanence de l&rsquo;objet est une strat\u00e9gie d&rsquo;une immense \u00e9conomie cognitive : elle \u00e9vite au syst\u00e8me d&rsquo;avoir \u00e0 reconstruire un univers enti\u00e8rement neuf \u00e0 chaque battement de paupi\u00e8res.<\/p>\n<h3>6.3 La gen\u00e8se op\u00e9ratoire du nombre, de l&rsquo;espace et du temps<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage majeur de Glasersfeld, <em>The Construction of Knowledge<\/em>, ainsi que ses contributions fondamentales avec John Richards et Leslie Steffe, proposent une refondation op\u00e9ratoire de l&rsquo;arithm\u00e9tique \u00e9l\u00e9mentaire qui d\u00e9stabilise les th\u00e9ories platoniciennes et ensemblistes classiques. Pour von Glasersfeld, le nombre n&rsquo;est pas une entit\u00e9 mystique pr\u00e9existant dans la nature, ni une propri\u00e9t\u00e9 inh\u00e9rente aux collections d&rsquo;objets physiques (la \u00ab triplicit\u00e9 \u00bb d&rsquo;un groupe de trois pommes n&rsquo;est inscrite sur aucune d&rsquo;entre elles).<\/p>\n<p>Le nombre est le produit d&rsquo;une s\u00e9rie discr\u00e8te d&rsquo;<strong>actes d&rsquo;attention focalis\u00e9e<\/strong>. Compter, c&rsquo;est ex\u00e9cuter un rythme attentionnel o\u00f9 l&rsquo;esprit isole successivement des segments du flux perceptif (des \u00ab unit\u00e9s attentionnelles \u00bb) par un geste d&rsquo;inclusion et d&rsquo;exclusion, puis applique une op\u00e9ration d&rsquo;int\u00e9gration m\u00e9tacognitive qui regroupe ces unit\u00e9s individuelles en un tout structural synth\u00e9tique. Le concept du chiffre \u00ab trois \u00bb ne r\u00e9side ni dans les objets d\u00e9nombr\u00e9s, ni dans le symbole graphique, mais dans la prise de conscience r\u00e9flexive d&rsquo;avoir accompli trois impulsions attentionnelles coordonn\u00e9es par une op\u00e9ration d&rsquo;assemblage unitaire.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, le temps et l&rsquo;espace sont diss\u00e9qu\u00e9s en termes d&rsquo;op\u00e9rations motrices et projectives. Le <strong>temps psychologique<\/strong> \u00e9merge exclusivement de la comparaison op\u00e9ratoire entre des configurations m\u00e9moris\u00e9es et des configurations v\u00e9cues dans le pr\u00e9sent imm\u00e9diat : c&rsquo;est l&rsquo;abstraction de la succession d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements coordonn\u00e9s par l&rsquo;appareil cognitif qui cr\u00e9e le sentiment du flux temporel, et non l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;une substance cosmique ext\u00e9rieure. L&rsquo;<strong>espace<\/strong>, quant \u00e0 lui, est mod\u00e9lis\u00e9 comme un r\u00e9seau relationnel d&rsquo;anticipations de mouvements locomoteurs possibles. Dire qu&rsquo;un objet est \u00ab derri\u00e8re \u00bb un autre ne d\u00e9signe pas une coordonn\u00e9e spatiale absolue dans un \u00e9ther vide, mais formalise la pr\u00e9diction motrice selon laquelle il faudra contourner le premier \u00e9l\u00e9ment sensoriel pour d\u00e9clencher \u00e0 nouveau la perception du second.<\/p>\n<h2>7. Langage, communication et intersubjectivit\u00e9 dans le cadre constructiviste<\/h2>\n<h3>7.1 La critique du mod\u00e8le du conduit t\u00e9l\u00e9graphique de la communication<\/h3>\n<p>L\u2019adh\u00e9sion sans faille au postulat de la cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle du syst\u00e8me cognitif contraint von Glasersfeld \u00e0 une critique sans concession de ce qu\u2019il qualifie d&rsquo;illusion s\u00e9miotique par excellence : le <strong>mod\u00e8le du conduit t\u00e9l\u00e9graphique de la communication<\/strong>. H\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une interpr\u00e9tation simpliste et m\u00e9caniste du sch\u00e9ma de la th\u00e9orie de l&rsquo;information de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Shannon\">Claude Shannon<\/a> et Warren Weaver, ce mod\u00e8le postulateur d\u00e9crit le langage comme un m\u00e9canisme par lequel un \u00e9metteur encode une pens\u00e9e, une signification ou une id\u00e9e sous la forme d&rsquo;un signal acoustique ou graphique, le transporte \u00e0 travers un canal mat\u00e9riel (l&rsquo;air, le papier, le c\u00e2ble), et le d\u00e9livre intact \u00e0 un r\u00e9cepteur qui le d\u00e9code pour installer la pens\u00e9e d&rsquo;autrui dans son propre cerveau.<\/p>\n<p>Pour Glasersfeld, cette m\u00e9taphore du tuyau ou du transport de marchandises est une absurdit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique totale. Les ondes sonores g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le larynx d\u2019un individu ou les marques d&rsquo;encre imprim\u00e9es sur une page ne contiennent, au sens physique le plus rigoureux, strictement <em>aucun atome de sens<\/em>. Elles ne sont rien de plus que des vibrations m\u00e9caniques ou des traces de mati\u00e8re contrast\u00e9e. Les mots d&rsquo;une langue n&rsquo;ont pas de signification en eux-m\u00eames : ils n&rsquo;agissent que comme des stimuli physiques p\u00e9riph\u00e9riques d\u00e9clenchant chez le r\u00e9cepteur la r\u00e9activation de ses <em>propres<\/em> sch\u00e8mes conceptuels, de ses propres souvenirs m\u00e9moriels et de ses propres op\u00e9rations attentionnelles pr\u00e9alablement associ\u00e9es \u00e0 ces motifs auditifs.<\/p>\n<p>Le lexique et la grammaire de chaque locuteur individuel sont forg\u00e9s de mani\u00e8re irr\u00e9ductiblement singuli\u00e8re tout au long d&rsquo;une trajectoire exp\u00e9rientielle unique. Lorsque nous entendons le mot \u00ab justice \u00bb, \u00ab douleur \u00bb ou \u00ab arbre \u00bb, nous ne recevons pas l\u2019id\u00e9e de l\u2019interlocuteur : nous faisons r\u00e9sonner notre propre bo\u00eete \u00e0 outils cognitive. Le sens n&rsquo;est jamais transf\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un \u00eatre humain \u00e0 un autre ; il est syst\u00e9matiquement reconstruit localement et de mani\u00e8re strictement subjective par chaque agent conscient.<\/p>\n<h3>7.2 La n\u00e9gociation continue du sens et l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 d\u00e9riv\u00e9e<\/h3>\n<p>Si la communication humaine ne transf\u00e8re aucun sens objectif et si chaque individu est confin\u00e9 dans l&rsquo;univers de ses propres op\u00e9rations mentales, comment expliquer que nous ne soyons pas en proie \u00e0 une cacophonie totale et que nous parvenions \u00e0 b\u00e2tir des ponts, \u00e0 organiser des soci\u00e9t\u00e9s et \u00e0 dialoguer avec une pr\u00e9cision incontestable ?<\/p>\n<p>Glasersfeld r\u00e9pond \u00e0 cette aporie en substituant au mythe de la transparence intersubjective le principe de la <strong>n\u00e9gociation continue et it\u00e9rative du sens<\/strong>. La communication r\u00e9ussie ne signifie pas que deux interlocuteurs partagent une seule et m\u00eame pens\u00e9e identique dans une sorte de communion mystique ; elle signifie simplement qu&rsquo;il y a <em>ad\u00e9quation comportementale et compatibilit\u00e9 op\u00e9ratoire<\/em> entre leurs attentes respectives au cours de l&rsquo;\u00e9change. Lorsque je demande \u00e0 mon voisin de me passer le sel \u00e0 table et qu&rsquo;il me tend la sali\u00e8re, je ne sais absolument pas quelle est la texture ph\u00e9nom\u00e9nologique exacte de sa perception de la \u00ab sali\u00e8re \u00bb ni s&rsquo;il voit la m\u00eame nuance de blanc que moi : je constate simplement que son action s&rsquo;est embo\u00eet\u00e9e de mani\u00e8re harmonieuse dans mes attentes sans d\u00e9clencher de perturbation op\u00e9rationnelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;accord communicatif est un \u00e9quilibre pr\u00e9caire sans cesse remis en jeu, analogue au r\u00e9glage continu de deux musiciens qui improvisent ensemble. L&rsquo;<strong>intersubjectivit\u00e9<\/strong> n&rsquo;est donc pas une donn\u00e9e ontologique originaire pr\u00e9existant au sujet (comme l&rsquo;affirmaient certaines branches de la ph\u00e9nom\u00e9nologie ou du personnalisme), mais un \u00e9difice de second rang enti\u00e8rement d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience individuelle. L&rsquo;autre n&rsquo;est pas directement accessible dans sa transcendance : il est un mod\u00e8le th\u00e9orique complexe que je construis au sein de mon propre champ exp\u00e9rientiel pour rendre compte des r\u00e9gularit\u00e9s troublantes de certains objets de mon environnement qui parlent, r\u00e9agissent et semblent agir d&rsquo;une fa\u00e7on analogue \u00e0 la mienne.<\/p>\n<h3>7.3 Le d\u00e9passement du solipsisme par la reconnaissance d&rsquo;autrui<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des sommets th\u00e9oriques du constructivisme radical r\u00e9side dans sa r\u00e9solution pragmatique du spectre du solipsisme. Si le sujet est seul dans son univers de repr\u00e9sentations, pourquoi ne pas s&rsquo;enfermer dans un d\u00e9lire autistique ou un \u00e9gocentrisme triomphant ? Glasersfeld d\u00e9montre que loin de conduire au solipsisme, le constructivisme radical fournit la seule justification v\u00e9ritablement philosophique et rationnelle de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale d&rsquo;autrui pour stabiliser la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;isolement cognitif, la viabilit\u00e9 d&rsquo;un sch\u00e8me conceptuel demeure fragile, car elle ne s&rsquo;appuie que sur mes propres boucles d&rsquo;action sensorimotrice. Or, d\u00e8s lors que je parviens \u00e0 construire au sein de mon exp\u00e9rience des entit\u00e9s que je dote d&rsquo;une agentivit\u00e9 autonome analogue \u00e0 la mienne \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire que je reconnais l&rsquo;existence d&rsquo;autres sujets connaissants \u2013, ces \u00ab autres \u00bb deviennent les testeurs supr\u00eames de mes propres mod\u00e8les op\u00e9ratoires. Lorsque je d\u00e9couvre qu&rsquo;un mod\u00e8le du monde que j&rsquo;ai forg\u00e9 me permet de pr\u00e9dire les r\u00e9actions d&rsquo;autrui, et que ces autres r\u00e9agissent d&rsquo;une mani\u00e8re qui concorde avec mes anticipations symboliques, la viabilit\u00e9 de mes constructions s&rsquo;en trouve puissamment consolid\u00e9e et \u00e9lev\u00e9e \u00e0 un degr\u00e9 de solidit\u00e9 sup\u00e9rieur : la <strong>viabilit\u00e9 intersubjective<\/strong>.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, cette reconnaissance n&rsquo;est pas seulement cognitive, elle fonde une \u00e9thique de la responsabilit\u00e9 radicale. Reconna\u00eetre autrui dans le cadre constructiviste signifie renoncer \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme ontologique : je ne peux plus imposer \u00e0 quiconque mes repr\u00e9sentations comme \u00e9tant la v\u00e9rit\u00e9 absolue des choses, car je sais qu&rsquo;autrui construit lui aussi son monde exp\u00e9rientiel au moyen de ses propres op\u00e9rations irr\u00e9ductibles. L&#8217;empathie devient un travail conscient d&rsquo;imagination cognitive, consistant \u00e0 tenter de reconstituer les contraintes et les r\u00e8gles op\u00e9ratoires qui rendent viables les comportements et les \u00e9nonc\u00e9s de mon interlocuteur, si \u00e9tranges ou h\u00e9t\u00e9rodoxes qu&rsquo;ils puissent m&rsquo;appara\u00eetre de prime abord.<\/p>\n<h2>8. Applications psychologiques et psychopathologiques du constructivisme radical<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;impact sur les th\u00e9rapies syst\u00e9miques et l&rsquo;\u00e9cole de Palo Alto<\/h3>\n<p>L\u2019influence des th\u00e8ses constructivistes radicales s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e avec une intensit\u00e9 retentissante dans le domaine de la psychologie clinique et des th\u00e9rapies familiales syst\u00e9miques, notamment \u00e0 travers les travaux fondateurs de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cole_de_Palo_Alto\">\u00e9cole de Palo Alto<\/a> en Californie. Des figures de proue de la th\u00e9rapie br\u00e8ve telles que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Watzlawick\">Paul Watzlawick<\/a> (qui introduisit et pr\u00e9fa\u00e7a les textes de Glasersfeld aupr\u00e8s du grand public dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage collectif <em>L\u2019invention de la r\u00e9alit\u00e9<\/em>), John Weakland et Richard Fisch ont trouv\u00e9 dans l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie glasersfeldienne la cl\u00e9 de vo\u00fbte de leur pratique clinique.<\/p>\n<p>Au sein de ce paradigme, le sympt\u00f4me psychopathologique (anxi\u00e9t\u00e9 chronique, phobie, dynamique relationnelle dysfonctionnelle, trouble obsessionnel) cesse d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une tare biologique intrins\u00e8que, un d\u00e9ficit structurel ou l\u2019expression d&rsquo;une pulsion inconsciente enfouie au plus profond de l&rsquo;appareil psychique. Le sympt\u00f4me est rigoureusement red\u00e9fini comme une <strong>construction cognitive rigide devenue non viable<\/strong>. Le patient souffre parce qu\u2019il s\u2019acharne \u00e0 appliquer dans son existence quotidienne une grille de lecture et des sch\u00e8mes op\u00e9ratoires d&rsquo;action qui entrent syst\u00e9matiquement en collision violente avec les perturbations de son milieu relationnel et affectif.<\/p>\n<p>Cette perspective sonne le glas du diagnostic psychiatrique classique con\u00e7u comme une \u00e9tiquette ontologique statique et d\u00e9valorisante. Le th\u00e9rapeute constructiviste syst\u00e9mique n\u2019a pas pour mission d\u2019imposer au patient la \u00ab bonne vision du monde \u00bb, ni de lui faire admettre une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 objective \u00bb qu&rsquo;il refuserait obstin\u00e9ment de voir. Le th\u00e9rapeute s&rsquo;attache \u00e0 explorer minutieusement la logique interne et la circularit\u00e9 autor\u00e9f\u00e9rentielle du syst\u00e8me de croyances du patient, afin de rep\u00e9rer les pr\u00e9misses op\u00e9ratoires dysfonctionnelles qui engendrent en boucle la souffrance v\u00e9cue.<\/p>\n<h3>8.2 La restructuration cognitive et le recadrage exp\u00e9rientiel<\/h3>\n<p>L\u2019intervention th\u00e9rapeutique centrale issue du constructivisme radical est la technique du <strong>recadrage<\/strong> (<em>reframing<\/em>). Puisque la signification d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement n&rsquo;est pas inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame mais r\u00e9sulte de l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;assemblage et du cadre conceptuel dans lequel le sujet l&rsquo;enclot, modifier le cadre modifie instantan\u00e9ment la nature m\u00eame de l&rsquo;exp\u00e9rience et les capacit\u00e9s d&rsquo;action qui lui sont associ\u00e9es.<\/p>\n<p>Recadrer ne consiste pas \u00e0 d\u00e9biter des formules d&rsquo;auto-persuasion superficielles, mais \u00e0 proposer une nouvelle organisation op\u00e9ratoire des faits qui soit \u00e0 la fois :<\/p>\n<ul>\n<li>Totalement compatible avec les donn\u00e9es exp\u00e9rientielles brutes que le patient ne peut nier ;<\/li>\n<li>Pourvue d&rsquo;une viabilit\u00e9 fonctionnelle bien sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l&rsquo;ancien mod\u00e8le pathog\u00e8ne ;<\/li>\n<li>G\u00e9n\u00e9ratrice de nouveaux sch\u00e8mes d&rsquo;action qui lib\u00e8rent le patient de ses impasses comportementales.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 titre d&rsquo;illustration, requalifier la \u00ab tyrannie jalouse \u00bb d&rsquo;un partenaire en une \u00ab tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de prot\u00e9ger un lien affectif menac\u00e9 par une angoisse d&rsquo;abandon \u00bb ne change pas les faits factuels v\u00e9cus par le couple, mais subvertit radicalement la boucle de r\u00e9troaction \u00e9motionnelle et motrice. L&rsquo;autre n&rsquo;appara\u00eet plus comme un tortionnaire malveillant qu&rsquo;il faut combattre (action qui entretenait le cercle vicieux de la confrontation), mais comme un \u00eatre vuln\u00e9rable appelant une r\u00e9assurance apaisante. En dynamitant les paradoxes autor\u00e9f\u00e9rentiels et les pi\u00e8ges logiques de la communication, le recadrage constructiviste r\u00e9habilite l&rsquo;agentivit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;individu, qui cesse de se percevoir comme une victime impuissante d&rsquo;un monde hostile pour redevenir le co-cr\u00e9ateur conscient et responsable de sa r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.<\/p>\n<h3>8.3 La notion de pathologie mentale comme crise de viabilit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse psychopathologique se trouve ainsi clarifi\u00e9e de fond en comble : la maladie mentale n&rsquo;est pas un dysfonctionnement de la machinerie perceptive qui \u00e9chouerait \u00e0 capter la v\u00e9rit\u00e9, mais une <strong>crise de viabilit\u00e9 cognitive<\/strong>. L&rsquo;\u00eatre humain souffre psychiquement lorsque la carte op\u00e9ratoire dont il dispose pour s&rsquo;orienter dans l&rsquo;existence ne lui permet plus de contourner les \u00e9cueils de son monde exp\u00e9rientiel sans ressentir d&rsquo;insupportables d\u00e9chirures internes.<\/p>\n<p>La d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re et le d\u00e9lire parano\u00efaque constituent des cas d&rsquo;\u00e9cole particuli\u00e8rement saisissants de boucles de confirmation closes et scl\u00e9ros\u00e9es. Dans l&rsquo;\u00e9tat parano\u00efaque, le syst\u00e8me cognitif de l&rsquo;individu applique avec une rigueur implacable un sch\u00e8me d&rsquo;assimilation pr\u00e9dominant : \u00ab chaque regard, chaque mot anodin, chaque geste d&rsquo;un inconnu dans la rue est la preuve irr\u00e9futable d&rsquo;un complot ourdi contre moi \u00bb. D&rsquo;un point de vue constructiviste, le syst\u00e8me parano\u00efaque fait preuve d&rsquo;une coh\u00e9rence logique interne stup\u00e9fiante : aucune perturbation ne parvient \u00e0 d\u00e9stabiliser son sch\u00e8me, car chaque d\u00e9menti d&rsquo;autrui est imm\u00e9diatement r\u00e9assimil\u00e9 comme une ruse suppl\u00e9mentaire de la conspiration. Cependant, ce mod\u00e8le cognitif paie sa coh\u00e9rence interne au prix d&rsquo;une perte totale de viabilit\u00e9 relationnelle, sociale et vitale, menant \u00e0 l&rsquo;isolement destructeur de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>La sant\u00e9 psychique, d\u00e8s lors, ne se d\u00e9finit plus jamais par la conformit\u00e9 passive aux normes d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 sociale dominante, mais par la <strong>flexibilit\u00e9 cognitive<\/strong>, la richesse du r\u00e9pertoire de sch\u00e8mes disponibles et l&rsquo;aptitude inventive \u00e0 accommoder ses mod\u00e8les de pens\u00e9e lorsque les contraintes de l&rsquo;exp\u00e9rience les rendent inop\u00e9rants. Le bien-\u00eatre est l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;un sujet capable de suspendre l&rsquo;absolutisme de ses certitudes pour inventer de nouvelles architectures de sens viables.<\/p>\n<h2>9. La r\u00e9volution p\u00e9dagogique et la didactique constructiviste des disciplines<\/h2>\n<h3>9.1 La d\u00e9nonciation virulente de l&rsquo;illusion transmissive<\/h3>\n<p>C\u2019est ind\u00e9niablement au c\u0153ur des sciences de l\u2019\u00e9ducation et de la didactique des disciplines qu\u2019Ernst von Glasersfeld a incarn\u00e9 de la fa\u00e7on la plus retentissante le r\u00f4le de r\u00e9formateur intellectuel. Ses \u00e9crits consacrent une d\u00e9nonciation implacable de ce qu&rsquo;il a th\u00e9oris\u00e9 comme l&rsquo;<strong>illusion transmissive<\/strong>, paradigme h\u00e9g\u00e9monique qui empoisonne selon lui l&rsquo;enseignement traditionnel depuis des si\u00e8cles. L&rsquo;\u00e9cole traditionnelle repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se tacite que le savoir est une marchandise intellectuelle d\u00e9coup\u00e9e en tranches curriculaires, qu&rsquo;un ma\u00eetre omniscient pourrait injecter directement dans le r\u00e9ceptacle vide que constituerait le cerveau r\u00e9ceptif de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au moyen d&rsquo;un discours verbal articul\u00e9.<\/p>\n<p>Glasersfeld d\u00e9montre l&rsquo;impossibilit\u00e9 neurobiologique et philosophique d&rsquo;un tel prodige. Aucun enseignant ne peut d\u00e9poser par miracle une id\u00e9e, un concept physique ou un algorithme math\u00e9matique dans la t\u00eate d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve. Le langage professoral n&rsquo;est qu&rsquo;un flux d&rsquo;ondes acoustiques que l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve est forc\u00e9 de d\u00e9coder et de restructurer avec le seul mat\u00e9riau dont il dispose \u00e0 cet instant de sa vie : <em>ses propres structures cognitives et ses propres sch\u00e8mes d&rsquo;assimilation pr\u00e9alablement form\u00e9s<\/em>. L&rsquo;enseignement magistral bas\u00e9 sur la restitution m\u00e9morielle passive ne produit au mieux que du dressage comportemental (ce que Glasersfeld nomme avec m\u00e9pris le <em>training<\/em> ou conditionnement op\u00e9rant de surface), o\u00f9 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve r\u00e9p\u00e8te m\u00e9caniquement les mots que l&rsquo;examinateur s&rsquo;attend \u00e0 lire sans avoir rien compris aux op\u00e9rations conceptuelles sous-jacentes.<\/p>\n<p>Dans ce cadre renouvel\u00e9, la notion d&rsquo;\u00ab erreur \u00bb subit une transvaluation radicale. L&rsquo;erreur d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve n&rsquo;est plus une faute morale d&rsquo;inattention, un stigmate de paresse ou la marque d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;intelligence. Une r\u00e9ponse erron\u00e9e est <strong>l&#8217;empreinte logique parfaitement coh\u00e9rente<\/strong> d&rsquo;une organisation cognitive particuli\u00e8re confront\u00e9e \u00e0 une t\u00e2che pr\u00e9cise. L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve r\u00e9pond avec la structure qui fait sens pour lui \u00e0 ce stade de son d\u00e9veloppement. Condamner l&rsquo;erreur de l&rsquo;ext\u00e9rieur sans remonter aux actes de pens\u00e9e qui l&rsquo;ont logiquement g\u00e9n\u00e9r\u00e9e rend toute v\u00e9ritable p\u00e9dagogie impossible.<\/p>\n<h3>9.2 La didactique des math\u00e9matiques et des sciences \u00e0 Athens (G\u00e9orgie)<\/h3>\n<p>Loin de s&rsquo;en tenir \u00e0 des vitup\u00e9rations th\u00e9oriques, von Glasersfeld a pass\u00e9 plus de deux d\u00e9cennies sur le terrain scolaire \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de G\u00e9orgie, \u00e0 Athens, en collaborant \u00e9troitement avec des figures historiques de la didactique des math\u00e9matiques comme Leslie P. Steffe et Paul Cobb. Ensemble, ils ont r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension de la mani\u00e8re dont les jeunes enfants construisent les concepts d&rsquo;addition, de fraction, de proportion et de raisonnement alg\u00e9brique.<\/p>\n<p>La m\u00e9thodologie novatrice d\u00e9ploy\u00e9e reposait sur le recours syst\u00e9matique aux <strong>entretiens cliniques vid\u00e9o-enregistr\u00e9s<\/strong> men\u00e9s sur de longues cohortes d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves en difficult\u00e9 ou en progression. Au lieu de mesurer la rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution de calculs standardis\u00e9s, les chercheurs observaient avec une minutie quasi chirurgicale la cin\u00e9matique des doigts de l&rsquo;enfant, les h\u00e9sitations verbales, les fixations du regard et les micro-gestes de comptage. Cette approche a permis de cartographier avec une pr\u00e9cision in\u00e9dite les stades d&rsquo;abstraction par lesquels passe un \u00eatre humain :<\/p>\n<ul>\n<li>Le comptage d&rsquo;objets visibles perceptifs ;<\/li>\n<li>Le comptage de substituts figuraux moteurs ;<\/li>\n<li>La substitution d&rsquo;unit\u00e9s abstraites implicites ouvrant enfin la voie \u00e0 la flexibilit\u00e9 arithm\u00e9tique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les situations didactiques constructivistes radicales cr\u00e9\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quipe de Glasersfeld ne consistaient pas \u00e0 montrer \u00ab comment faire le calcul \u00bb, mais \u00e0 confronter les enfants \u00e0 des situations-probl\u00e8mes sp\u00e9cifiquement calibr\u00e9es pour engendrer un blocage, c&rsquo;est-\u00e0-dire une perturbation cognitive majeure au sein de leurs sch\u00e8mes inop\u00e9rants. Plac\u00e9s face \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9soudre le probl\u00e8me avec leurs routines ant\u00e9rieures et priv\u00e9s de toute intervention dogmatique du professeur qui leur donnerait \u00ab la recette toute faite \u00bb, les \u00e9l\u00e8ves se voyaient oblig\u00e9s de d\u00e9ployer une r\u00e9flexion m\u00e9tacognitive pour cr\u00e9er par eux-m\u00eames, par r\u00e9organisation op\u00e9ratoire autonome, le concept math\u00e9matique plus vaste assurant la r\u00e9solution du conflit.<\/p>\n<h3>9.3 La posture de l&rsquo;enseignant constructiviste radical<\/h3>\n<p>La posture professionnelle de l&rsquo;enseignant s&rsquo;en trouve boulevers\u00e9e jusqu&rsquo;en ses fondations anthropologiques. L&rsquo;enseignant constructiviste radical abandonne l&rsquo;estrade du ma\u00eetre autoritaire qui ass\u00e8ne des v\u00e9rit\u00e9s ex cathedra pour endosser le r\u00f4le infiniment plus humble, exigeant et fascinant d&rsquo;<strong>architecte d&rsquo;environnements cognitifs et de diagnosticien des esprits<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;enseignant moderne selon Glasersfeld doit d\u00e9velopper deux comp\u00e9tences primordiales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9coute d\u00e9centr\u00e9e :<\/strong> \u00eatre capable de suspendre ses propres repr\u00e9sentations savantes d&rsquo;adulte pour faire l&rsquo;effort d&rsquo;inf\u00e9rence ph\u00e9nom\u00e9nologique consistant \u00e0 \u00ab mod\u00e9liser le mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00bb. Il s&rsquo;agit de se poser la question : \u00ab Quelle doit \u00eatre la structure conceptuelle de cet enfant pour qu&rsquo;il formule cette r\u00e9ponse pr\u00e9cise qui me semble fausse ? \u00bb ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ing\u00e9nierie des perturbations mesur\u00e9es :<\/strong> savoir concevoir des environnements mat\u00e9riels, symboliques et dialogiques qui offrent le niveau optimal de perturbation cognitive. Si la perturbation est trop faible, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve l&rsquo;assimile sans rien apprendre ; si elle est trop violente et incompr\u00e9hensible, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve d\u00e9croche, d\u00e9courag\u00e9 par l&rsquo;angoisse de l&rsquo;\u00e9chec. L&rsquo;art p\u00e9dagogique r\u00e9side dans le dosage pr\u00e9cis du conflit cognitif qui force l&rsquo;accommodation sans d\u00e9truire l&rsquo;estime intellectuelle du sujet apprenant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;objectif supr\u00eame d&rsquo;une telle p\u00e9dagogie n&rsquo;est pas d&#8217;empiler des nomenclatures de faits encyclop\u00e9diques, mais de susciter en permanence la m\u00e9tacognition r\u00e9flexive chez l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve. L&rsquo;\u00e9cole constructiviste apprend \u00e0 apprendre : elle apprend \u00e0 l&rsquo;individu \u00e0 observer ses propres op\u00e9rations de pens\u00e9e, \u00e0 tester la viabilit\u00e9 de ses hypoth\u00e8ses, \u00e0 douter m\u00e9thodiquement de ses certitudes intuitives et \u00e0 \u00e9prouver la joie indicible de l&rsquo;invention intellectuelle souveraine.<\/p>\n<h2>10. Critiques \u00e9pist\u00e9mologiques, controverses et d\u00e9bats th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;accusation r\u00e9currente de solipsisme et sa r\u00e9futation<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa formulation publique, le constructivisme radical d&rsquo;Ernst von Glasersfeld a suscit\u00e9 une vive r\u00e9sistance au sein de la communaut\u00e9 des philosophes de la connaissance et des psychologues r\u00e9alistes. La critique la plus r\u00e9currente, la plus tenace et la plus passionn\u00e9e a consist\u00e9 \u00e0 qualifier cette doctrine d&rsquo;avatar moderne et destructeur du <strong>solipsisme<\/strong>, cette impasse philosophique radicale selon laquelle le sujet pensant ne peut \u00eatre certain que de sa propre existence solitaire, r\u00e9duisant l&rsquo;univers entier et les autres \u00eatres humains \u00e0 des fant\u00f4mes ou \u00e0 de simples fictions projet\u00e9es par son imagination.<\/p>\n<p>Des \u00e9pist\u00e9mologues critiques ont soutenu que si l&rsquo;on affirme que le sujet n&rsquo;acc\u00e8de jamais \u00e0 une quelconque r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure et que la connaissance ne concerne que l&rsquo;organisation du monde exp\u00e9rientiel subjectif, alors rien ne permet plus de distinguer un mod\u00e8le scientifique rigoureux du d\u00e9lire hallucin\u00e9 d&rsquo;un psychotique. Si tout est construction d&rsquo;un esprit clos, tout n&rsquo;est-il pas que pure illusion arbitraire ?<\/p>\n<p>Von Glasersfeld a balay\u00e9 cette accusation avec une vigueur dialectique sans faille, en op\u00e9rant une distinction fondamentale entre le <em>solipsisme ontologique<\/em> et le <em>solipsisme m\u00e9thodologique<\/em>. Le solipsisme ontologique affirme dogmatiquement : \u00ab il n&rsquo;y a rien en dehors de ma conscience individuelle \u00bb. Le constructivisme radical n&rsquo;a jamais souscrit \u00e0 une telle ineptie m\u00e9taphysique. Glasersfeld r\u00e9p\u00e8te inlassablement que le sujet se heurte constamment aux limites infranchissables pos\u00e9es par les contraintes n\u00e9gatives du milieu. Le monde ontologique existe d&rsquo;une mani\u00e8re ind\u00e9niable puisqu&rsquo;il a le pouvoir de briser et de rendre impossibles nos actions non viables. Nous ne construisons pas le monde par une magie d\u00e9miurgique capricieuse ; nous construisons des chemins de navigation au sein d&rsquo;une topographie invisible dont nous ne connaissons que les obstacles.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le constructivisme radical int\u00e8gre pleinement la socialit\u00e9 et l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, comme nous l&rsquo;avons explor\u00e9 : le sujet a besoin de mod\u00e8les d&rsquo;autrui pour stabiliser la viabilit\u00e9 de ses propres th\u00e9ories. Le solipsisme glasersfeldien est purement m\u00e9thodologique et fonctionnel : il prend acte avec honn\u00eatet\u00e9 de la cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle du syst\u00e8me nerveux et du fait irr\u00e9futable que nos perceptions ne sortent jamais des fronti\u00e8res de notre appareil cognitif.<\/p>\n<h3>10.2 La querelle avec le r\u00e9alisme scientifique et le mat\u00e9rialisme<\/h3>\n<p>Une autre controverse majeure a oppos\u00e9 le constructivisme radical aux partisans du <strong>r\u00e9alisme scientifique<\/strong> et du mat\u00e9rialisme philosophique contemporain, notamment incarn\u00e9s par des penseurs comme Mario Bunge, John Searle ou certains tenants de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie \u00e9volutionniste popp\u00e9rienne. L&rsquo;argument ma\u00eetre brandi par les r\u00e9alistes scientifiques contre Glasersfeld est le c\u00e9l\u00e8bre argument du \u00ab miracle \u00bb formul\u00e9 par Hilary Putnam : comment expliquer le succ\u00e8s technologique stup\u00e9fiant de la science moderne \u2013 le fait que nous parvenions \u00e0 envoyer des sondes sur Mars, \u00e0 concevoir des micropuces grav\u00e9es au nanom\u00e8tre ou \u00e0 manipuler le g\u00e9nome humain \u2013 si nos \u00e9quations th\u00e9oriques ne correspondaient pas fid\u00e8lement et objectivement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;univers physique ? R\u00e9duire ce succ\u00e8s technologique prodigieux \u00e0 une simple \u00ab viabilit\u00e9 fonctionnelle \u00bb al\u00e9atoire reviendrait \u00e0 faire de la r\u00e9ussite de la science un miracle absolument inexplicable.<\/p>\n<p>La r\u00e9plique de von Glasersfeld constitue l&rsquo;un des joyaux d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance de son \u0153uvre. L&rsquo;argument du pr\u00e9tendu miracle ne repose, selon lui, que sur une confusion conceptuelle entre <em>l&rsquo;efficacit\u00e9 pratique<\/em> et <em>la v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9taphysique<\/em>. Pour d\u00e9monter l&rsquo;argument r\u00e9aliste, Glasersfeld recourt \u00e0 l&rsquo;histoire des sciences : pendant des mill\u00e9naires, la navigation maritime a travers\u00e9 avec un succ\u00e8s \u00e9clatant tous les oc\u00e9ans du globe en s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;astronomie de Ptol\u00e9m\u00e9e et le mod\u00e8le g\u00e9ocentrique du monde ! Les marins calculaient la position de leur navire au sextant en postulant la fixit\u00e9 de la Terre et la rotation physique des sph\u00e8res c\u00e9lestes \u00e9toil\u00e9es au-dessus de leurs t\u00eates. Le mod\u00e8le g\u00e9ocentrique \u00e9tait d&rsquo;une efficacit\u00e9 technologique remarquable et parfaitement viable pour la navigation c\u00f4ti\u00e8re et hauturi\u00e8re ; pourtant, il d\u00e9crivait une ontologie cosmique que la science moderne a totalement r\u00e9pudi\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;une technique prouve seulement que les calculs de l&rsquo;ing\u00e9nieur n&rsquo;ont pas viol\u00e9 les contraintes du milieu \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de son intervention pratique ; elle n&rsquo;apporte pas le d\u00e9but d&rsquo;une preuve que les concepts th\u00e9oriques invoqu\u00e9s (\u00e9lectrons, quarks, ondes gravitationnelles, champs \u00e9lectromagn\u00e9tiques) constituent l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;\u00e9toffe ontologique du monde. Les th\u00e9ories scientifiques sont des mod\u00e8les math\u00e9matiques et instrumentaux remarquablement affin\u00e9s pour pr\u00e9dire des s\u00e9ries de mesures empiriques r\u00e9guli\u00e8res, non des ouvertures magiques sur l&rsquo;absolu d&rsquo;une nature impersonnelle.<\/p>\n<h3>10.3 Constructivisme radical versus socioconstructivisme<\/h3>\n<p>Enfin, un d\u00e9bat th\u00e9orique fratricide mais fondamental s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9 tout au long des ann\u00e9es 1980 et 1990 entre le constructivisme radical et le <strong>socioconstructivisme<\/strong> (ou constructionnisme social), repr\u00e9sent\u00e9 par des chercheurs comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Kenneth_Gergen\">Kenneth Gergen<\/a>, Rom Harr\u00e9 et certains sociologues des sciences inspir\u00e9s par la sociologie de la connaissance.<\/p>\n<p>Pour le constructionnisme social de Kenneth Gergen, le lieu primordial de l&rsquo;\u00e9mergence du sens et de la connaissance ne r\u00e9side absolument pas dans l&rsquo;esprit individuel, dans le cerveau ou dans les sch\u00e8mes d&rsquo;action sensorimoteurs d&rsquo;un sujet isol\u00e9. Le sens est, de part en part, un artefact discursif forg\u00e9 dans et par les <em>pratiques langagi\u00e8res, les interactions sociales collectives et les conventions culturelles<\/em>. Pour Gergen, le constructivisme de Glasersfeld demeure trop captif de l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique de la tradition cart\u00e9sienne et de la psychologie cognitive classique en cherchant des m\u00e9canismes d&rsquo;abstraction \u00ab dans la t\u00eate \u00bb d&rsquo;un agent solitaire.<\/p>\n<p>Glasersfeld a formul\u00e9 une critique lucide de cette absolutisation du socius et du langage. S&rsquo;il ne conteste nullement l&rsquo;importance colossale de l&rsquo;environnement social et des matrices culturelles dans lesquelles un \u00eatre humain se d\u00e9veloppe, il pose la question logique in\u00e9vitable : \u00ab Que peut bien signifier une \u00ab\u00a0interaction sociale\u00a0\u00bb s&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;individus cognitifs dot\u00e9s d&rsquo;un appareil perceptif pour faire l&rsquo;exp\u00e9rience de cette interaction ? \u00bb. Une soci\u00e9t\u00e9 ou une langue ne pensent pas de mani\u00e8re autonome : ce sont des individus concrets qui entendent des mots, d\u00e9codent des gestes, \u00e9prouvent des perturbations et construisent des significations. \u00c9liminer le sujet biologique et cognitif au profit d&rsquo;un discours impersonnel flottant dans le vide social rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion intellectualiste qui oublie que la premi\u00e8re racine de toute pens\u00e9e r\u00e9side dans l&rsquo;action corporelle vivante.<\/p>\n<h2>11. M\u00e9thodologie constructiviste et recherche empirique en sciences cognitives<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;entretien d&rsquo;explicitation et l&rsquo;investigation ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h3>\n<p>Loin d\u2019\u00eatre un syst\u00e8me sp\u00e9culatif ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, le constructivisme radical a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des m\u00e9thodologies de recherche empirique hautement rigoureuses pour percer la bo\u00eete noire des processus de conceptualisation. La principale m\u00e9thode d&rsquo;investigation mise au point par l&rsquo;\u00e9cole de recherche glasersfeldienne est l&rsquo;adaptation radicale de la <strong>m\u00e9thode clinique piag\u00e9tienne<\/strong>, pr\u00e9figurant et enrichissant ce que des chercheurs francophones comme Pierre Vermersch th\u00e9oriseront plus tard sous le nom d&rsquo;<em>entretien d&rsquo;explicitation<\/em>.<\/p>\n<p>Dans un protocole exp\u00e9rimental constructiviste classique, le chercheur ne se contente pas d&rsquo;attribuer une note binaire (succ\u00e8s ou \u00e9chec) \u00e0 la r\u00e9solution d&rsquo;une t\u00e2che par le sujet test\u00e9. Le protocole implique une immersion dialogique et observationnelle approfondie o\u00f9 le sujet est invit\u00e9 \u00e0 verbaliser de mani\u00e8re concomitante ou r\u00e9trospective chaque micro-\u00e9tape de son raisonnement. Les cam\u00e9ras vid\u00e9o enregistrent avec une r\u00e9solution maximale les h\u00e9sitations, la direction des saccades oculaires, les mouvements d&rsquo;esquisse de pr\u00e9hension et les soupirs d&rsquo;inhibition.<\/p>\n<p>L&rsquo;objectif de cette investigation ph\u00e9nom\u00e9nologique est d&rsquo;assurer la <strong>tra\u00e7abilit\u00e9 op\u00e9ratoire de la pens\u00e9e<\/strong>. Le chercheur cherche \u00e0 reconstituer la cha\u00eene s\u00e9quentielle pr\u00e9cise des actes mentaux par lesquels l&rsquo;esprit de l&rsquo;apprenant s&rsquo;est repr\u00e9sent\u00e9 la t\u00e2che, a segment\u00e9 le probl\u00e8me, a assembl\u00e9 les donn\u00e9es et a \u00e9valu\u00e9 la viabilit\u00e9 de son action. La validit\u00e9 \u00e9cologique d&rsquo;une telle recherche ne se mesure pas au nombre de sujets statistiques agr\u00e9g\u00e9s dans un panel standardis\u00e9, mais \u00e0 la puissance explicative du mod\u00e8le qualitatif construit pour rendre compte de la logique interne du sujet dans son contexte de r\u00e9solution d&rsquo;action imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>11.2 La mod\u00e9lisation cybern\u00e9tique et l&rsquo;intelligence artificielle symbolique<\/h3>\n<p>La pens\u00e9e d&rsquo;Ernst von Glasersfeld a \u00e9galement nourri des liens historiques et th\u00e9oriques f\u00e9conds avec les premiers d\u00e9veloppements de l&rsquo;intelligence artificielle et de la mod\u00e9lisation informatique de la cognition. D\u00e8s ses travaux initiaux avec Silvio Ceccato \u00e0 Milan, Glasersfeld avait per\u00e7u que l&rsquo;impl\u00e9mentation algorithmique de processus mentaux sur une machine constituait le test de viabilit\u00e9 par excellence pour une th\u00e9orie philosophique de l&rsquo;esprit : si une op\u00e9ration conceptuelle est rigoureusement d\u00e9finie, on doit pouvoir la simuler formellement.<\/p>\n<p>Toutefois, Glasersfeld a formul\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t une critique pr\u00e9monitoire \u00e0 l&rsquo;encontre des d\u00e9rives de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique classique (GOFAI \u2013 <em>Good Old Fashioned AI<\/em>) et des \u00ab syst\u00e8mes experts \u00bb des ann\u00e9es 1970 et 1980. Ces programmes fonctionnaient en manipulant des symboles logiques abstraits qui leur \u00e9taient inject\u00e9s de l&rsquo;ext\u00e9rieur par des programmeurs humains r\u00e9alistes. La machine traitait ces symboles sans que ces derniers n&rsquo;aient le moindre ancrage s\u00e9mantique dans une exp\u00e9rience propre du syst\u00e8me. Glasersfeld anticipait ainsi de mani\u00e8re \u00e9clatante ce que le philosophe Stevan Harnad th\u00e9orisera plus tard sous le concept du <strong>probl\u00e8me de l&rsquo;ancrage des symboles<\/strong> (<em>symbol grounding problem<\/em>).<\/p>\n<p>Une machine, mart\u00e8le Glasersfeld, ne d\u00e9veloppera jamais une v\u00e9ritable intelligence conceptuelle tant qu&rsquo;elle ne sera pas un agent autonome dot\u00e9 d&rsquo;une corpor\u00e9it\u00e9 sensorimotrice, capable de subir des perturbations hom\u00e9ostatiques de son milieu et contrainte de construire ses propres invariants fonctionnels pour pr\u00e9server sa viabilit\u00e9 interne. Ce n&rsquo;est pas le programmeur qui doit fournir les cat\u00e9gories \u00e0 la machine ; c&rsquo;est le syst\u00e8me computationnel autonome qui doit inventer ses concepts par abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante au fil de ses boucles de r\u00e9troaction cybern\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;analyse des micro-gen\u00e8ses et de l&rsquo;apprentissage situ\u00e9<\/h3>\n<p>Une autre contribution empirique ma\u00eetresse r\u00e9side dans l&rsquo;analyse syst\u00e9matique des <strong>micro-gen\u00e8ses<\/strong>. Contrairement aux approches macro-d\u00e9veloppementales traditionnelles de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique qui \u00e9tudient les transitions cognitives sur des \u00e9chelles de temps longues (mois ou ann\u00e9es s\u00e9parant les grands stades piag\u00e9tiens), la recherche constructiviste radicale traque les r\u00e9organisations conceptuelles qui se d\u00e9ploient <em>in situ<\/em> en quelques minutes ou quelques fractions de seconde.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation fine de l&rsquo;apprentissage situ\u00e9 d\u00e9montre que l&rsquo;architecture conceptuelle d&rsquo;un \u00eatre humain est d&rsquo;une extraordinaire plasticit\u00e9 contextuelle. Face \u00e0 un probl\u00e8me de physique m\u00e9canique ou de partage proportionnel, un individu ne mobilise pas un grand \u00ab algorithme formel universel \u00bb froidement log\u00e9 dans sa m\u00e9moire : il s\u00e9lectionne \u00e0 toute vitesse des heuristiques locales forg\u00e9es au c\u0153ur d&rsquo;exp\u00e9riences mat\u00e9rielles concr\u00e8tes ant\u00e9rieures. L&rsquo;impact de la disposition spatiale des objets, de la formulation lexicale imm\u00e9diate et de la charge \u00e9motionnelle de la situation s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9terminant sur la s\u00e9lection des sch\u00e8mes op\u00e9ratoires.<\/p>\n<p>Cette approche dynamique a sonn\u00e9 le glas des grilles d&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9triques quantitatives et statiques qui pr\u00e9tendaient figer le \u00ab quotient intellectuel \u00bb ou le niveau de raisonnement d&rsquo;un enfant au sein d&rsquo;une \u00e9chelle abstraite. L&rsquo;\u00e9valuation constructiviste cartographie un paysage dynamique de comp\u00e9tences, observant la fa\u00e7on dont un syst\u00e8me cognitif r\u00e9agit \u00e0 l&rsquo;introduction d&rsquo;un obstacle exp\u00e9rientiel, le temps qu&rsquo;il met \u00e0 accommoder ses routines d&rsquo;action, et la fa\u00e7on dont il int\u00e8gre les contraintes de son environnement pour inventer une voie de passage viable.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage contemporain et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de von Glasersfeld<\/h2>\n<h3>12.1 R\u00e9sonances dans les neurosciences cognitives et le cerveau pr\u00e9dictif<\/h3>\n<p>Si la pens\u00e9e d&rsquo;Ernst von Glasersfeld a pu appara\u00eetre, au cours des ann\u00e9es 1980, comme une provocation \u00e9pist\u00e9mologique solitaire et iconoclaste, les r\u00e9volutions scientifiques les plus r\u00e9centes des neurosciences computationnelles contemporaines sont venues lui apporter une confirmation stup\u00e9fiante. L&rsquo;essor fulgurant du paradigme du <strong>cerveau pr\u00e9dictif<\/strong> (<em>predictive processing<\/em> et codage pr\u00e9dictif), brillamment formalis\u00e9 par le neurobiologiste et physicien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Karl_Friston\">Karl Friston<\/a> et le philosophe Andy Clark, se lit comme une traduction computationnelle et neuroanatomique directe des postulats fondamentaux du constructivisme radical.<\/p>\n<p>Le cerveau humain n&rsquo;est plus envisag\u00e9 aujourd&rsquo;hui par les neurosciences de pointe comme un appareil photographique ou un r\u00e9cepteur passif qui attendrait d&rsquo;\u00eatre stimul\u00e9 par les rayons du monde ext\u00e9rieur pour \u00e9laborer une image r\u00e9tinienne. Le cerveau fonctionne comme un <strong>g\u00e9n\u00e9rateur clos de pr\u00e9dictions descendantes<\/strong> (<em>top-down<\/em>). En permanence, le cortex c\u00e9r\u00e9bral projette de mani\u00e8re active sur le monde sensoriel une th\u00e9orie interne de ce qu&rsquo;il s&rsquo;attend \u00e0 \u00e9prouver au moment suivant. Les signaux nerveux ascendants (<em>bottom-up<\/em>) issus des organes sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques ne transmettent aucune image du monde ; ils ne transportent strictement que l&rsquo;<strong>erreur de pr\u00e9diction<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire le signal de d\u00e9calage math\u00e9matique entre l&rsquo;anticipation forg\u00e9e par le cerveau et l&rsquo;impact physique r\u00e9el \u00e9prouv\u00e9.<\/p>\n<p>Le cerveau pr\u00e9dictif de Friston applique le principe d&rsquo;\u00e9nergie libre pour minimiser en continu cette erreur de pr\u00e9diction, exactement comme le syst\u00e8me cognitif de von Glasersfeld r\u00e9am\u00e9nageait ses sch\u00e8mes sous l&rsquo;aiguillon d&rsquo;une perturbation hom\u00e9ostatique. L&rsquo;image que nous avons de la r\u00e9alit\u00e9 visible n&rsquo;est donc rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une \u00ab hallucination contr\u00f4l\u00e9e \u00bb en circuit ferm\u00e9, continuellement corrig\u00e9e et born\u00e9e par les contraintes n\u00e9gatives des flux sensoriels. La neurobiologie la plus avanc\u00e9e valide ainsi sans r\u00e9serve le principe glasersfeldien : nous ne voyons pas le monde tel qu&rsquo;il est, nous ne voyons jamais que les th\u00e9ories viables que notre syst\u00e8me nerveux s\u00e9cr\u00e8te pour neutraliser ses incertitudes pr\u00e9dictives.<\/p>\n<h3>12.2 Les prolongements dans l&rsquo;\u00e9naction et la cognition incarn\u00e9e<\/h3>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage de von Glasersfeld f\u00e9conde \u00e9galement de mani\u00e8re magistrale le vaste champ contemporain de la <strong>cognition incarn\u00e9e<\/strong> (<em>Embodied Cognition<\/em>) et les th\u00e9ories de l&rsquo;<strong>\u00e9naction<\/strong> h\u00e9rit\u00e9es de Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch. Dans leur ouvrage manifeste de 1991, <em>The Embodied Mind<\/em> (L&rsquo;inscription corporelle de l&rsquo;esprit), les th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9naction ont formalis\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e que le monde n&rsquo;est pas un ensemble de faits pr\u00e9existants attendant d&rsquo;\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s par l&rsquo;esprit, mais qu&rsquo;il est <em>\u00e9nact\u00e9<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab fait \u00e9merger \u00bb par l&rsquo;histoire continue de l&rsquo;action corporelle de l&rsquo;agent dans son milieu.<\/p>\n<p>Ce prolongement contemporain pousse l&rsquo;intuition de Glasersfeld jusque dans la racine biologique et motrice de nos m\u00e9taphores les plus abstraites. Les travaux de linguistes cognitifs comme George Lakoff et Mark Johnson ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les structures les plus \u00e9th\u00e9r\u00e9es de la logique humaine (les concepts d&rsquo;inclusion, d&rsquo;exclusion, de force causale, de lin\u00e9arit\u00e9 temporelle, de mont\u00e9e et de descente) trouvent toutes leur matrice g\u00e9n\u00e9rative dans les coordinations motrices \u00e9l\u00e9mentaires de notre corps physique : se tenir debout dans un champ gravitationnel, marcher vers l&rsquo;avant, saisir un objet avec les mains, franchir une fronti\u00e8re physique.<\/p>\n<p>Cette convergence th\u00e9orique d\u00e9bouche aujourd&rsquo;hui sur une <strong>\u00e9cologie cognitive<\/strong> d&rsquo;une rare puissance. Puisque nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;acc\u00e8s direct \u00e0 un monde ext\u00e9rieur d\u00e9connect\u00e9 de nous, et puisque le monde que nous exp\u00e9rimentons est indissociable de notre mani\u00e8re de nous mouvoir, de percevoir et d&rsquo;agir, nous ne pouvons plus continuer \u00e0 penser l&rsquo;humain comme un sujet souverain ext\u00e9rieur \u00e0 un \u00e9cosyst\u00e8me objectif. D\u00e9truire l&rsquo;environnement, c&rsquo;est d\u00e9truire les conditions m\u00eames de viabilit\u00e9 de notre propre esprit incarn\u00e9. L&rsquo;\u00e9thique environnementale contemporaine trouve dans cette prise de conscience \u00e9pist\u00e9mologique une assise in\u00e9branlable : nous sommes visc\u00e9ralement impliqu\u00e9s dans le tissu de chaque r\u00e9alit\u00e9 que nous faisons advenir.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan philosophique : une \u00e9thique de la responsabilit\u00e9 cognitive<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e de l&rsquo;\u00e9difice b\u00e2ti par Ernst von Glasersfeld, le constructivisme radical r\u00e9v\u00e8le son v\u00e9ritable visage : il ne s&rsquo;agit pas simplement d&rsquo;une th\u00e9orie technique de la cognition ou d&rsquo;un paradigme m\u00e9thodologique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 quelques didacticiens et psychoth\u00e9rapeutes sp\u00e9cialis\u00e9s ; il constitue une <strong>m\u00e9ditation philosophique lib\u00e9ratrice et une \u00e9thique fondamentale de l&rsquo;existence<\/strong>.<\/p>\n<p>En arrachant \u00e0 l&rsquo;esprit humain l&rsquo;illusion r\u00e9confortante mais dangereuse d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 absolue, universelle et ontologiquement garantie, le constructivisme radical op\u00e8re une d\u00e9contamination salutaire de l&rsquo;espace politique et social. L&rsquo;histoire humaine n&rsquo;a que trop souffert de ceux qui se sont crus investis de la mission divine ou rationnelle d&rsquo;imposer au reste de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00ab la V\u00e9rit\u00e9 Objective \u00bb de l&rsquo;Histoire, de la Race, de l&rsquo;\u00c9conomie ou de la Religion. Les fanatismes, les dogmatismes totalitaires et les guerres d&rsquo;an\u00e9antissement s&rsquo;enracinent tous, sans exception, dans la conviction aveugle que notre esprit poss\u00e8de le reflet fid\u00e8le de la R\u00e9alit\u00e9 et que ceux qui pensent diff\u00e9remment sont des aveugles, des fous ou des criminels qu&rsquo;il convient de r\u00e9\u00e9duquer ou d&rsquo;\u00e9liminer.<\/p>\n<p>Le constructivisme radical oppose \u00e0 ce fanatisme d\u00e9vastateur la <strong>responsabilit\u00e9 cognitive totale et irr\u00e9versible de l&rsquo;individu<\/strong>. Si nos th\u00e9ories, nos certitudes et nos valeurs morales ne sont pas dict\u00e9es par la Nature ou par Dieu, mais r\u00e9sultent de notre propre artisanat conceptuel, alors nous sommes <em>seuls et enti\u00e8rement responsables<\/em> des mondes que nous faisons advenir par notre pens\u00e9e et par notre action. D\u00e8s lors que je comprends que l&rsquo;autre individu fait face aux m\u00eames contraintes que moi et construit son monde exp\u00e9rientiel avec la m\u00eame l\u00e9gitimit\u00e9 op\u00e9ratoire, l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre une menace pour devenir une invitation au dialogue, au d\u00e9centrement et \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 commune.<\/p>\n<p>\u00c0 notre \u00e9poque contemporaine, marqu\u00e9e par les crises de rep\u00e8res, le brouillage m\u00e9diatique, l&rsquo;essor des \u00ab faits alternatifs \u00bb, la prolif\u00e9ration des chambres d&rsquo;\u00e9cho algorithmiques et le vertige de la post-v\u00e9rit\u00e9, le message de Glasersfeld r\u00e9sonne avec une urgence sans pr\u00e9c\u00e9dent. Il nous rappelle qu&rsquo;\u00e9chapper au relativisme nihiliste ne n\u00e9cessite pas de revenir na\u00efvement aux dogmes d&rsquo;un r\u00e9alisme autoritaire d\u00e9pass\u00e9. Il existe un chemin plus exigeant, lucide et \u00e9mancipateur : celui qui nous enseigne \u00e0 \u00e9valuer nos croyances non pas \u00e0 l&rsquo;aune de leur pr\u00e9tention illusoire \u00e0 refl\u00e9ter l&rsquo;\u00catre absolu, mais \u00e0 celle de leur <strong>viabilit\u00e9 \u00e9thique, humaine et relationnelle<\/strong>, afin de continuer \u00e0 rendre ce monde exp\u00e9rientiel habitable pour nous-m\u00eames et pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Bateson, G. (1972). <em>Steps to an ecology of mind<\/em>. Chandler Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/8\/87\/Bateson_Gregory_Steps_to_an_Ecology_of_Mind_1987.pdf\">https:\/\/monoskop.org\/images\/8\/87\/Bateson_Gregory_Steps_to_an_Ecology_of_Mind_1987.pdf<\/a><\/p>\n<p>Clark, A. (2013). Whatever next? Predictive brains, situated agents, and the future of cognitive science. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 36(3), 181-204. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477<\/a><\/p>\n<p>Friston, K. (2010). The free-energy principle: a unified brain theory?. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127-138. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/p>\n<p>Gergen, K. J. (1985). The social constructionist movement in modern psychology. <em>American Psychologist<\/em>, 40(3), 266-275. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266<\/a><\/p>\n<p>Hume, D. (1748). <em>An enquiry concerning human understanding<\/em>. A. Millar. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/9662\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/9662<\/a><\/p>\n<p>Kant, E. (1781). <em>Critique de la raison pure<\/em> (A. Tremesaygues &#038; B. Pacaud, Trad.). F\u00e9lix Alcan (1905). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5437810n\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5437810n<\/a><\/p>\n<p>Lakoff, G., &#038; Johnson, M. (1980). <em>Metaphors we live by<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo3637992.html\">https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo3637992.html<\/a><\/p>\n<p>Maturana, H. R., &#038; Varela, F. J. (1980). <em>Autopoiesis and cognition: The realization of the living<\/em>. D. Reidel Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-8947-4\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-8947-4<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1937). <em>La construction du r\u00e9el chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/laconstructiondu0000piag\">https:\/\/archive.org\/details\/laconstructiondu0000piag<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1967). <em>Biologie et connaissance : Essai sur les relations entre les r\u00e9gulations organiques et les processus cognitifs<\/em>. Gallimard. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Idees\/Biologie-et-connaissance\">https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Idees\/Biologie-et-connaissance<\/a><\/p>\n<p>Steffe, L. P., von Glasersfeld, E., Richards, J., &#038; Cobb, P. (1983). <em>Children&rsquo;s counting types: Philosophy, theory, and application<\/em>. Praeger Publishers. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/eric.ed.gov\/?id=ED247124\">https:\/\/eric.ed.gov\/?id=ED247124<\/a><\/p>\n<p>Varela, F. J., Thompson, E., &#038; Rosch, E. (1991). <em>The embodied mind: Cognitive science and human experience<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262720212\/the-embodied-mind\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262720212\/the-embodied-mind\/<\/a><\/p>\n<p>Vico, G. (1710). <em>De antiquissima Italorum sapientia ex linguae Latinae originibus eruenda<\/em>. Felice Mosca. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/deantiquissimai00vicogoog\">https:\/\/archive.org\/details\/deantiquissimai00vicogoog<\/a><\/p>\n<p>von Foerster, H. (1981). <em>Observing systems<\/em>. Intersystems Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cepa.info\/1690\">https:\/\/cepa.info\/1690<\/a><\/p>\n<p>von Glasersfeld, E. (1984). An introduction to radical constructivism. In P. Watzlawick (Ed.), <em>The invented reality: How do we know what we believe we know?<\/em> (pp. 17-40). W. W. Norton &#038; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cepa.info\/1279\">https:\/\/cepa.info\/1279<\/a><\/p>\n<p>von Glasersfeld, E. (1987). <em>The construction of knowledge: Contributions to conceptual semantics<\/em>. Intersystems Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cepa.info\/book-the-construction-of-knowledge\">https:\/\/cepa.info\/book-the-construction-of-knowledge<\/a><\/p>\n<p>von Glasersfeld, E. (1995). <em>Radical constructivism: A way of knowing and learning<\/em>. Falmer Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203454220\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203454220<\/a><\/p>\n<p>von Glasersfeld, E. (2001). The radical constructivist view of science. <em>Foundations of Science<\/em>, 6(1-3), 31-43. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1011345205048\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1011345205048<\/a><\/p>\n<p>Watzlawick, P. (Ed.). (1981). <em>Die erfundene Wirklichkeit: Wie wissen wir, was wir zu wissen glauben?<\/em> Piper Verlag. (Traduction fran\u00e7aise : <em>L&rsquo;invention de la r\u00e9alit\u00e9 : Comment savons-nous ce que nous croyons savoir ?<\/em>, Seuil, 1988). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/l-invention-de-la-realite-paul-watzlawick\/9782020098618\">https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/l-invention-de-la-realite-paul-watzlawick\/9782020098618<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive du constructivisme radical d&rsquo;Ernst von Glasersfeld : postulats \u00e9pist\u00e9mologiques, viabilit\u00e9, cybern\u00e9tique et psychologie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[11280,1679,647,346],"tags":[8073,11281,5763,8074,5759,1808,11282],"class_list":["post-9870","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-cybernetique","category-epistemologie","category-psychologie-cognitive","category-sciences-de-leducation","tag-constructivisme-radical","tag-cybernetique-de-second-ordre","tag-epistemologie-genetique","tag-ernst-von-glasersfeld","tag-jean-piaget","tag-sciences-cognitives","tag-viabilite-cognitive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9870","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9870"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9870\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9870"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9870"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9870"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}