{"id":9612,"date":"2026-09-23T14:29:33","date_gmt":"2026-09-23T14:29:33","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/neural-darwinism-neuronal-group-selection-theory-gerald-edelman\/"},"modified":"2026-09-23T14:29:33","modified_gmt":"2026-09-23T14:29:33","slug":"neural-darwinism-neuronal-group-selection-theory-gerald-edelman","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=neural-darwinism-neuronal-group-selection-theory-gerald-edelman","title":{"rendered":"Neural Darwinism (Neuronal Group Selection Theory) &#8211; Gerald Edelman"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire contemporaine des sciences cognitives et de la neurobiologie th\u00e9orique, peu de propositions conceptuelles ont suscit\u00e9 autant de bouleversements paradigmatiques que la Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux (TNGS, ou <em>Theory of Neuronal Group Selection<\/em>), plus commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de darwinisme neuronal. \u00c9chafaud\u00e9e \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle par le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1972\/edelman\/biographical\/\">Gerald Maurice Edelman<\/a>, cette approche propose une rupture radicale avec les mod\u00e8les computationnels dominants, qui con\u00e7oivent le cerveau comme un organe de traitement de l&rsquo;information fonctionnant \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un ordinateur de von Neumann. Pour Edelman, le syst\u00e8me nerveux central n&rsquo;est en rien une machine logique gouvern\u00e9e par des algorithmes pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s ou des programmes d&rsquo;instructions g\u00e9n\u00e9tiques rigides ; il s&rsquo;agit fondamentalement d&rsquo;un syst\u00e8me somatique complexe, dynamique et ouvert, soumis \u00e0 des processus s\u00e9lectifs analogues \u00e0 ceux qui r\u00e9gissent l&rsquo;\u00e9volution biologique des esp\u00e8ces \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la biosph\u00e8re.<\/p>\n<p>En transposant la logique de la s\u00e9lection naturelle formul\u00e9e par Charles Darwin \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;ontogen\u00e8se et du fonctionnement physiologique du cerveau individuel, Edelman a tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9lucider l&rsquo;un des myst\u00e8res les plus imp\u00e9n\u00e9trables de la nature : comment une structure biologique mat\u00e9rielle, forg\u00e9e par l&#8217;embryogen\u00e8se et fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;interaction avec un environnement non \u00e9tiquet\u00e9, peut-elle g\u00e9n\u00e9rer la cat\u00e9gorisation perceptive, la m\u00e9moire dynamique, la pens\u00e9e conceptuelle et, au sommet de cette architecture, la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale ? Le darwinisme neuronal postule que l&rsquo;ordre mental ne proc\u00e8de pas d&rsquo;une instruction externe re\u00e7ue passivement par le cerveau, mais d&rsquo;une s\u00e9lection interne continue op\u00e9rant au sein d&rsquo;une immense variabilit\u00e9 anatomique et fonctionnelle pr\u00e9existante. Cette variabilit\u00e9, loin de constituer un simple bruit biologique ou un d\u00e9faut d&rsquo;ing\u00e9nierie, repr\u00e9sente au contraire le substrat indispensable sans lequel aucune adaptation cognitive ne saurait advenir.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la th\u00e9orie d&rsquo;Edelman, depuis ses racines \u00e9pist\u00e9mologiques dans l&rsquo;immunologie mol\u00e9culaire jusqu&rsquo;\u00e0 ses prolongements les plus sophistiqu\u00e9s dans la philosophie de l&rsquo;esprit, la physique computationnelle et la robotique neuromorphique. En examinant successivement les trois piliers fondamentaux de la TNGS \u2014 la s\u00e9lection d\u00e9veloppementale, la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle et la r\u00e9entrance dynamique \u2014, nous mettrons en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont cette th\u00e9orie transcende les apories traditionnelles du physicalisme r\u00e9ductionniste et du dualisme cart\u00e9sien. Par une d\u00e9construction minutieuse des m\u00e9taphores computationnelles et une r\u00e9\u00e9valuation du r\u00f4le de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence biologique, nous analyserons comment le darwinisme neuronal red\u00e9finit les fondements m\u00eames de la subjectivit\u00e9 humaine, transformant notre regard sur la nature de l&rsquo;intelligence biologique et la gen\u00e8se mat\u00e9rielle du sens.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e9pist\u00e9mologique et gen\u00e8se du darwinisme neuronal<\/h2>\n<h3>2. Gerald Edelman : de l&rsquo;immunologie aux neurosciences th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La trajectoire intellectuelle de Gerald Maurice Edelman constitue un cas d&rsquo;\u00e9cole \u00e9pist\u00e9mologique particuli\u00e8rement \u00e9clairant pour comprendre la gen\u00e8se de la th\u00e9orie de la s\u00e9lection des groupes neuronaux. R\u00e9compens\u00e9 en 1972 par le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine aux c\u00f4t\u00e9s de Rodney Porter pour la d\u00e9termination de la structure chimique pr\u00e9cise des anticorps \u2014 r\u00e9v\u00e9lant notamment la conformation quaternaire en Y des immunoglobulines \u2014, Edelman avait \u00e9t\u00e9 un t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 et un acteur central de la r\u00e9volution s\u00e9lectionniste qui a boulevers\u00e9 l&rsquo;immunologie au milieu du XXe si\u00e8cle. Avant l&rsquo;av\u00e8nement des th\u00e9ories s\u00e9lectives modernes, l&rsquo;immunologie dominante reposait sur un paradigme instructionniste : des th\u00e9oriciens \u00e9minents tels que Linus Pauling postulaient que l&rsquo;antig\u00e8ne \u00e9tranger servait de matrice physique ou de moule autour duquel une cha\u00eene polypeptidique neutre venait s&rsquo;enrouler pour adopter une conformation compl\u00e9mentaire. Dans ce sch\u00e9ma instructionniste, l&rsquo;environnement transmettait directement l&rsquo;information structurale \u00e0 l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Ce paradigme instructif s&rsquo;effondra sous l&rsquo;impulsion de Niels Jerne, David Talmage et surtout Frank Macfarlane Burnet avec l&rsquo;\u00e9nonciation de la th\u00e9orie de la s\u00e9lection clonale. Selon ce mod\u00e8le, l&rsquo;organisme ne re\u00e7oit aucune information instructive de l&rsquo;antig\u00e8ne ; il poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0, avant tout contact avec le pathog\u00e8ne, un r\u00e9pertoire pr\u00e9existant et extraordinairement diversifi\u00e9 de cellules immunitaires g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des r\u00e9arrangements g\u00e9n\u00e9tiques stochastiques. L&rsquo;antig\u00e8ne n&rsquo;instruit rien : il se borne \u00e0 s\u00e9lectionner, par affinit\u00e9 de liaison chimique, les clones lymphocytaires capables de le reconna\u00eetre, d\u00e9clenchant ainsi leur prolif\u00e9ration diff\u00e9rentielle. L&rsquo;information n&rsquo;est pas transmise de l&rsquo;ext\u00e9rieur vers l&rsquo;int\u00e9rieur ; elle est s\u00e9lectionn\u00e9e au sein d&rsquo;une biblioth\u00e8que de formes endog\u00e8nes d\u00e9j\u00e0 disponibles.<\/p>\n<p>Fort de cette victoire th\u00e9orique en immunologie, Edelman comprit, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, que la neurobiologie se trouvait dans une impasse \u00e9pist\u00e9mologique strictement analogue \u00e0 celle de l&rsquo;immunologie d&rsquo;avant Burnet. Les mod\u00e8les neuroscientifiques et les sciences cognitives naissantes \u00e9taient, selon lui, prisonniers d&rsquo;une ontologie instructionniste et computationnelle dans laquelle le monde ext\u00e9rieur fournissait des signaux cod\u00e9s et pr\u00e9-\u00e9tiquet\u00e9s qu&rsquo;un programme c\u00e9r\u00e9bral interne devait traiter et d\u00e9coder selon une logique s\u00e9quentielle. Convaincu que le syst\u00e8me nerveux central partageait avec le syst\u00e8me immunitaire le statut de syst\u00e8me de reconnaissance biologique confront\u00e9 \u00e0 un environnement hautement variable et non pr\u00e9visible, Edelman entreprit de transposer les principes fondamentaux de la s\u00e9lection somatique de la sph\u00e8re lymphocytaire aux r\u00e9seaux synaptiques du cerveau.<\/p>\n<h3>3. L&rsquo;ontologie s\u00e9lectionniste : l&rsquo;extension de Darwin au syst\u00e8me nerveux<\/h3>\n<p>L&rsquo;extension du cadre th\u00e9orique de Charles Darwin au syst\u00e8me nerveux central, telle qu&rsquo;op\u00e9r\u00e9e par Edelman, repose sur une rupture ontologique majeure avec le r\u00e9ductionnisme m\u00e9caniste. La s\u00e9lection naturelle classique, ou darwinisme phylog\u00e9n\u00e9tique, s&rsquo;exerce sur des populations d&rsquo;organismes individuels au cours de temporalit\u00e9s \u00e9volutives profondes mesur\u00e9es en millions d&rsquo;ann\u00e9es. Les variations sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des mutations et des recombinaisons g\u00e9n\u00e9tiques al\u00e9atoires, et le filtre s\u00e9lectif est constitu\u00e9 par la survie diff\u00e9rentielle et le succ\u00e8s reproductif face aux pressions \u00e9cologiques. Le darwinisme neuronal, pour sa part, propose un processus s\u00e9lectif op\u00e9rant au niveau somatique, c&rsquo;est-\u00e0-dire au sein de la dur\u00e9e de vie d&rsquo;un organisme individuel, \u00e0 une \u00e9chelle temporelle allant de la milliseconde aux ann\u00e9es d&rsquo;existence ontog\u00e9nique.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;un syst\u00e8me physique ou biologique puisse \u00eatre qualifi\u00e9 de darwinien, trois conditions fondamentales d\u00e9finies par Richard Lewontin doivent \u00eatre formellement satisfaites : il doit exister une variabilit\u00e9 morphologique ou fonctionnelle au sein des composants du syst\u00e8me, cette variabilit\u00e9 doit \u00eatre soumise \u00e0 une s\u00e9lection diff\u00e9rentielle sous l&rsquo;effet de contraintes internes ou environnementales, et il doit exister un m\u00e9canisme de transmission ou de stabilisation des variations s\u00e9lectionn\u00e9es. Dans le syst\u00e8me nerveux, Edelman d\u00e9montre que ces trois conditions sont rigoureusement r\u00e9unies, non pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des neurones isol\u00e9s, mais \u00e0 celle d&rsquo;assembl\u00e9es ou de groupes de neurones interconnect\u00e9s. La s\u00e9lection somatique neuronale ne n\u00e9cessite aucun transfert de mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique : l&rsquo;\u00e9quivalent de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 biologique est ici assur\u00e9 par la modification durable des efficacit\u00e9s synaptiques et la stabilisation architecturale des circuits neuro-anatomiques.<\/p>\n<p>Cette ontologie s\u00e9lectionniste transforme radicalement le statut \u00e9pist\u00e9mologique de la variabilit\u00e9 biologique. Alors que dans les sciences physiques et l&rsquo;ing\u00e9nierie classique, la variabilit\u00e9 est trait\u00e9e comme un bruit parasite qui d\u00e9grade le signal ou comme une marge d&rsquo;erreur tol\u00e9r\u00e9e autour d&rsquo;une moyenne id\u00e9ale, le s\u00e9lectionnisme \u00e9rige la variabilit\u00e9 au rang de condition de possibilit\u00e9 absolue de l&rsquo;ordre biologique. Sans variabilit\u00e9 stochastique pr\u00e9alable, aucune s\u00e9lection n&rsquo;est possible, et par cons\u00e9quent, aucune capacit\u00e9 d&rsquo;adaptation \u00e0 la nouveaut\u00e9 ne peut \u00e9merger. Le cerveau cesse ainsi d&rsquo;\u00eatre con\u00e7u comme une m\u00e9canique d&rsquo;horlogerie de pr\u00e9cision dont chaque rouage doit \u00eatre calibr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identique d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre ; il devient une jungle \u00e9cologique microscopique, un \u00e9cosyst\u00e8me cellulaire en perp\u00e9tuel remodelage o\u00f9 des populations concurrentes de synapses et de circuits luttent pour leur stabilisation fonctionnelle.<\/p>\n<h3>4. Les postulats directeurs de la Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux (TNGS)<\/h3>\n<p>La Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux s&rsquo;articule autour d&rsquo;un ensemble de postulats directeurs unifi\u00e9s qui cherchent \u00e0 expliquer de mani\u00e8re non cr\u00e9ationniste et non computationnelle l&rsquo;\u00e9mergence des capacit\u00e9s cognitives sup\u00e9rieures. Le premier postulat fondamental de la TNGS stipule que l&rsquo;unit\u00e9 fonctionnelle de base de la s\u00e9lection dans le syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est pas le neurone individuel, mais le groupe neuronal. Un groupe neuronal est une population locale de neurones fortement interconnect\u00e9s \u2014 comprenant g\u00e9n\u00e9ralement de quelques centaines \u00e0 plusieurs milliers de cellules nerveuses \u2014 qui partagent des propri\u00e9t\u00e9s anatomiques et physiologiques communes et tendent \u00e0 s&rsquo;activer de mani\u00e8re collective et corr\u00e9l\u00e9e. Edelman r\u00e9cuse l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un code neuronal reposant sur des cellules individuelles hautement sp\u00e9cialis\u00e9es (les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab neurones grand-m\u00e8re \u00bb), arguant que la combinatoire d&rsquo;un tel syst\u00e8me serait math\u00e9matiquement incapable de g\u00e9rer la complexit\u00e9 perceptive du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me postulat directeur affirme que le cerveau op\u00e8re selon trois processus s\u00e9lectifs fondamentaux et interd\u00e9pendants, d\u00e9sign\u00e9s sous les noms de premier, deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me piliers de la th\u00e9orie. Le premier processus est la s\u00e9lection d\u00e9veloppementale, qui g\u00e9n\u00e8re le r\u00e9pertoire primaire au cours de l&#8217;embryogen\u00e8se par le biais de contraintes g\u00e9n\u00e9tiques l\u00e2ches coupl\u00e9es \u00e0 des processus morphog\u00e9n\u00e9tiques hautement stochastiques. Le second processus est la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle, qui sculpte le r\u00e9pertoire secondaire tout au long de la vie post-natale par la modulation diff\u00e9rentielle des forces de connexion synaptique en r\u00e9ponse aux interactions physiques de l&rsquo;organisme avec son milieu. Le troisi\u00e8me processus est la r\u00e9entrance, un \u00e9change massif, r\u00e9ciproque et continu de signaux entre des cartes neuronales distribu\u00e9es, permettant la synchronisation temporelle et l&rsquo;int\u00e9gration coh\u00e9rente de l&rsquo;activit\u00e9 nerveuse sans organe central de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Enfin, le dernier postulat cardinal de la TNGS est le rejet absolu du concept de repr\u00e9sentation mentale entendue comme un symbole statique stock\u00e9 dans un registre c\u00e9r\u00e9bral et adressable par un programme. Pour Edelman, le cerveau ne contient pas d&rsquo;images internes du monde, pas de dictionnaires s\u00e9mantiques, pas de codes symboliques formels. Le fonctionnement mental est un processus continu de cat\u00e9gorisation perceptive active, ancr\u00e9 dans l&rsquo;action sensorimotrice et guid\u00e9 par des syst\u00e8mes de valeurs biologiques inn\u00e9s forg\u00e9s par la phylogen\u00e8se. La cognition n&rsquo;est pas la r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9quations logiques formelles sur des repr\u00e9sentations abstraites, mais l&rsquo;adaptation dynamique et permanente d&rsquo;un syst\u00e8me somatique vivant aux sollicitations impr\u00e9dictibles d&rsquo;un environnement physique ouvert.<\/p>\n<h2>5. La r\u00e9futation du computationnalisme et de l&rsquo;instructionnisme c\u00e9r\u00e9bral<\/h2>\n<h3>6. La critique de la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur en sciences cognitives<\/h3>\n<p>D\u00e8s les prol\u00e9gom\u00e8nes de son \u0153uvre neurophilosophique, Gerald Edelman s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des d\u00e9tracteurs les plus virulents de la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur, qui a domin\u00e9 l&rsquo;intelligence artificielle classique, la linguistique chomskyenne et la psychologie cognitive depuis le milieu du XXe si\u00e8cle. Ce paradigme computationnaliste, illustr\u00e9 par les travaux de figures historiques telles qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/functionalism\/\">Alan Turing et Hilary Putnam<\/a>, repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de la s\u00e9parabilit\u00e9 du logiciel (l&rsquo;esprit, ou <em>software<\/em>) et du mat\u00e9riel (le cerveau, ou <em>hardware<\/em>). Selon cette conception fonctionnaliste, le cerveau n&rsquo;est qu&rsquo;un processeur de symboles formels, une machine de Turing universelle dont la physiologie sp\u00e9cifique importe peu : pourvu que la manipulation logique de symboles syntaxiques abstraits soit pr\u00e9serv\u00e9e, la pens\u00e9e pourrait en th\u00e9orie \u00eatre impl\u00e9ment\u00e9e indiff\u00e9remment sur des transistors de silicium, des circuits hydrauliques ou des r\u00e9seaux neuronaux biologiques.<\/p>\n<p>Edelman d\u00e9montre l&rsquo;inad\u00e9quation fondamentale de ce mod\u00e8le pour rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9 biologique. En premier lieu, un ordinateur num\u00e9rique exige un programmeur externe qui con\u00e7oit l&rsquo;architecture du syst\u00e8me, d\u00e9finit les r\u00e8gles de transition d&rsquo;\u00e9tats, assigne arbitrairement une s\u00e9mantique aux symboles syntaxiques et fournit les donn\u00e9es d&rsquo;entr\u00e9e sous une forme standardis\u00e9e et d\u00e9pourvue d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9. Or, dans la nature, il n&rsquo;existe aucun homoncule, aucun programmeur transcendant, aucun code logiciel pr\u00e9alable inscrit dans les cieux \u00e9volutionnaires pour guider le d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral. Pr\u00e9tendre que le g\u00e9nome joue ce r\u00f4le d&rsquo;architecte informatique constitue une erreur logique grossi\u00e8re : le g\u00e9nome humain, avec ses quelques dizaines de milliers de g\u00e8nes, ne contient absolument pas la quantit\u00e9 d&rsquo;information math\u00e9matique requise pour sp\u00e9cifier univoquement l&#8217;emplacement et la connectivit\u00e9 des 86 milliards de neurones et des centaines de trillions de synapses du cerveau humain.<\/p>\n<p>En second lieu, l&rsquo;ordinateur est par essence une machine s\u00e9quentielle, synchrone et d\u00e9terministe, dot\u00e9e d&rsquo;une horloge centrale r\u00e9gulant le cadencement des op\u00e9rations et d&rsquo;une architecture s\u00e9parant rigoureusement les unit\u00e9s arithm\u00e9tiques de calcul et les registres de m\u00e9moire passive. Le cerveau biologique, \u00e0 l&rsquo;inverse, est un syst\u00e8me asynchrone, intrins\u00e8quement parall\u00e8le, hautement stochastique, d\u00e9pourvu d&rsquo;horloge centrale et au sein duquel le calcul et la m\u00e9moire sont absolument indiscernables et distribu\u00e9s dans la m\u00eame trame synaptique. R\u00e9duire la complexit\u00e9 du cortex c\u00e9r\u00e9bral aux op\u00e9rations de portes logiques d&rsquo;une machine de Turing rel\u00e8ve ainsi, pour Edelman, non pas d&rsquo;une simplification heuristique f\u00e9conde, mais d&rsquo;une profonde m\u00e9prise cat\u00e9gorielle qui a fourvoy\u00e9 les sciences de l&rsquo;esprit pendant des d\u00e9cennies.<\/p>\n<h3>7. Instructionnisme versus s\u00e9lectionnisme en neurobiologie<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la critique edelmanienne r\u00e9side la distinction \u00e9pist\u00e9mologique tranch\u00e9e entre les syst\u00e8mes d&rsquo;information instructionnistes et les syst\u00e8mes d&rsquo;information s\u00e9lectionnistes. Un syst\u00e8me instructionniste est un syst\u00e8me dans lequel l&rsquo;ordre, l&rsquo;organisation et la forme du signal \u00e9mergent directement d&rsquo;une instruction re\u00e7ue de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Dans une machine \u00e0 \u00e9crire, une perforatrice de cartes, ou un mod\u00e8le cybern\u00e9tique classique de perception visuelle \u00e0 d\u00e9tection de traits rigide, l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle transmet une s\u00e9rie de contraintes informatives pr\u00e9cises que la structure r\u00e9ceptrice se contente d&rsquo;enregistrer, d&rsquo;encoder et d&rsquo;ex\u00e9cuter conform\u00e9ment \u00e0 une grammaire pr\u00e9\u00e9tablie. L&rsquo;instruction suppose toujours que l&rsquo;information pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et lui conf\u00e8re son sens de mani\u00e8re univoque.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les syst\u00e8mes biologiques adaptatifs majeurs \u2014 l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces, la r\u00e9ponse immunologique et le syst\u00e8me nerveux central \u2014 sont exclusivement des syst\u00e8mes de s\u00e9lection. Dans un syst\u00e8me s\u00e9lectionniste, l&rsquo;information n&rsquo;est jamais transmise de fa\u00e7on instructive du milieu vers la structure ; elle est produite a posteriori par le syst\u00e8me lui-m\u00eame via un processus de s\u00e9lection diff\u00e9rentielle agissant sur une population h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne interne. Les forces de l&rsquo;environnement n&rsquo;impriment pas leur g\u00e9om\u00e9trie dans la p\u00e2te c\u00e9r\u00e9brale : elles agissent comme des filtres cin\u00e9tiques qui amplifient certaines configurations dynamiques pr\u00e9existantes et en \u00e9teignent d&rsquo;autres.<\/p>\n<p>Edelman insiste sur le fait que la biologie ne dispose d&rsquo;aucun m\u00e9canisme mol\u00e9culaire ou cellulaire capable d&rsquo;op\u00e9rer une instruction cognitive directe. Aucun photon frappant la r\u00e9tine, aucune onde de pression frappant la cochl\u00e9e ne poss\u00e8de en soi de signification s\u00e9mantique, de balise syntaxique ou d&rsquo;instruction algorithmique. L&rsquo;environnement physique se compose d&rsquo;ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques continues, de gradients thermiques, de flux de mol\u00e9cules chimiques et de perturbations m\u00e9caniques, au sein desquels aucune coupure discr\u00e8te n&rsquo;est pr\u00e9alablement trac\u00e9e. Postuler que le cerveau re\u00e7oit des instructions \u00e9quivaut \u00e0 introduire subrepticement dans les pr\u00e9misses de l&rsquo;analyse cognitive cela m\u00eame qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;expliquer : la constitution de cat\u00e9gories signifiantes au sein du continuum physique.<\/p>\n<h3>8. Le probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9tiquetage du monde physique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des arguments les plus puissants d\u00e9velopp\u00e9s par Edelman contre le computationnalisme concerne ce qu&rsquo;il a formalis\u00e9 sous le concept du \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9tiquetage \u00bb (<em>the labeling problem<\/em>), parfois d\u00e9sign\u00e9 dans la litt\u00e9rature philosophique sous le nom de probl\u00e8me de l&rsquo;ancrage des symboles (<em>symbol grounding problem<\/em>, th\u00e9oris\u00e9 notamment par Stevan Harnad). Un ordinateur manipule des symboles discrets et non ambigus : le chiffre binaire 0 ou 1, la cha\u00eene de caract\u00e8res ASCII, ou le symbole formel d&rsquo;un langage de haut niveau. Dans les architectures artificielles, ces symboles sont \u00e9tiquet\u00e9s au pr\u00e9alable par les ing\u00e9nieurs humains qui ont d\u00e9fini la table de correspondance entre la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale et le code binaire interne.<\/p>\n<p>Toutefois, le monde physique dans lequel un organisme biologique na\u00eet, \u00e9volue et lutte pour sa survie n&rsquo;est pas un monde \u00e9tiquet\u00e9. Il n&rsquo;est pas pr\u00e9-d\u00e9coup\u00e9 en objets discrets, en pr\u00e9dicats s\u00e9mantiques ou en bordures nettes \u00e9tiquet\u00e9es \u00ab pr\u00e9dateur \u00bb, \u00ab proie \u00bb, \u00ab abri \u00bb ou \u00ab obstacle \u00bb. La lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie par un animal en mouvement varie continuellement en intensit\u00e9, en longueur d&rsquo;onde, en perspective spatiale et en contraste en fonction de l&rsquo;illumination ambiante, de la position de l&rsquo;observateur et des occultations partielles dues \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation. Aucune information intrins\u00e8que ne vient \u00e9tiqueter ces flux sensoriels pour avertir le cerveau de l&rsquo;animal qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une seule et m\u00eame entit\u00e9 mena\u00e7ante.<\/p>\n<p>Un syst\u00e8me computationnel classique \u00e9choue irr\u00e9m\u00e9diablement face \u00e0 ce probl\u00e8me d&rsquo;\u00e9tiquetage initial, car pour appliquer un algorithme de traitement, encore faut-il disposer de variables d&rsquo;entr\u00e9e bien d\u00e9limit\u00e9es. C&rsquo;est l&rsquo;origine profonde de la fragilit\u00e9 l\u00e9gendaire de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique face au monde r\u00e9el (le fameux probl\u00e8me du cadre, ou <em>frame problem<\/em>). Le darwinisme neuronal d\u00e9montre que la seule mani\u00e8re de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9tiquetage sans recourir \u00e0 un concepteur divin ou \u00e0 un r\u00e9ductionnisme absurde est d&rsquo;adopter une strat\u00e9gie s\u00e9lectionniste : l&rsquo;organisme vivant construit lui-m\u00eame ses propres d\u00e9coupages du r\u00e9el gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;interaction conjointe de ses boucles sensorimotrices, de ses r\u00e9pertoires neuronaux stochastiques et de ses syst\u00e8mes de valeur hom\u00e9ostatiques.<\/p>\n<h2>9. Le premier pilier : La s\u00e9lection d\u00e9veloppementale et le r\u00e9pertoire primaire<\/h2>\n<h3>10. Morphogen\u00e8se neurale et stochasticit\u00e9 du c\u00e2blage anatomique<\/h3>\n<p>Le premier pilier de la Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux s&rsquo;enracine au c\u0153ur de l&#8217;embryologie et de la neurogen\u00e8se d\u00e9veloppementale. Il a pour t\u00e2che d&rsquo;expliquer comment se constitue la variabilit\u00e9 structurale initiale du cerveau, d\u00e9sign\u00e9e par Edelman sous le nom de r\u00e9pertoire primaire. Contrairement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e re\u00e7ue d&rsquo;un plan g\u00e9n\u00e9tique rigide prescrivant chaque axone vers sa cible synaptique pr\u00e9cise au microm\u00e8tre pr\u00e8s, la morphogen\u00e8se du syst\u00e8me nerveux chez les vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs est un processus hautement probabiliste, caract\u00e9ris\u00e9 par une extraordinaire stochasticit\u00e9 cellulaire et dynamique.<\/p>\n<p>Au cours du d\u00e9veloppement embryonnaire, les pr\u00e9curseurs neuronaux migrent le long des cellules gliales radiaires, \u00e9tendent leurs c\u00f4nes de croissance axonaux \u00e0 travers des paysages biochimiques complexes et \u00e9mettent des ramifications dendritiques sous l&rsquo;influence de forces m\u00e9caniques, de gradients d&rsquo;adh\u00e9sion et de fluctuations locales de signaux de guidance. Edelman a lui-m\u00eame largement contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9claircir ces dynamiques mol\u00e9culaires en d\u00e9couvrant et en caract\u00e9risant les mol\u00e9cules d&rsquo;adh\u00e9sion cellulaire (les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2112764\/\">CAMs, ou <em>Cell Adhesion Molecules<\/em><\/a>, notamment la N-CAM). Les cin\u00e9tiques de liaison de ces mol\u00e9cules d&rsquo;adh\u00e9sion, soumises \u00e0 des modifications post-traductionnelles dynamiques telles que la polysialylation, r\u00e9gulent l&rsquo;agr\u00e9gation cellulaire et la formation des faisceaux de fibres de fa\u00e7on non rigide, laissant une part gigantesque aux contingences de l&rsquo;environnement micro-embryonnaire.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de cette morphogen\u00e8se probabiliste est l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une diversit\u00e9 anatomique microscopique ph\u00e9nom\u00e9nale. M\u00eame chez des jumeaux homozygotes partageant exactement le m\u00eame g\u00e9nome, ou chez des animaux clon\u00e9s \u00e9lev\u00e9s dans des conditions d&rsquo;animalerie identiques, le c\u00e2blage synaptique fin du cortex c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9sente des divergences anatomiques colossales. Il n&rsquo;existe pas deux cerveaux identiques au niveau microscopique, de m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas deux empreintes digitales identiques. Cette stochasticit\u00e9 d\u00e9veloppementale n&rsquo;est pas un accident malheureux que l&rsquo;\u00e9volution n&rsquo;aurait pas su corriger : elle constitue au contraire le moteur premier g\u00e9n\u00e9rant le r\u00e9pertoire primaire, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;immense r\u00e9servoir de variants anatomiques n\u00e9cessaire \u00e0 toute s\u00e9lection somatique ult\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>11. Mort cellulaire programm\u00e9e et \u00e9lagage synaptique pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>La mise en place du r\u00e9pertoire primaire ne rel\u00e8ve pas simplement d&rsquo;un processus de croissance foisonnante ; elle est imm\u00e9diatement sculpt\u00e9e par une phase massive de s\u00e9lection destructive r\u00e9gie par la mort cellulaire programm\u00e9e (ou apoptose) et l&rsquo;\u00e9lagage synaptique pr\u00e9coce. Durant des fen\u00eatres critiques du d\u00e9veloppement embryonnaire et n\u00e9onatal pr\u00e9coce, une fraction consid\u00e9rable des neurones initialement g\u00e9n\u00e9r\u00e9s \u2014 atteignant couramment 50 \u00e0 70 % selon les r\u00e9gions du syst\u00e8me nerveux central et p\u00e9riph\u00e9rique \u2014 est \u00e9limin\u00e9e de mani\u00e8re active et coordonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette h\u00e9catombe cellulaire programm\u00e9e ob\u00e9it \u00e0 une logique s\u00e9lective rigoureuse, largement m\u00e9di\u00e9e par la comp\u00e9tition pour des facteurs trophiques r\u00e9trogrades, tels que le facteur de croissance nerveuse (NGF, pour <em>Nerve Growth Factor<\/em>) et le facteur neurotrophique d\u00e9riv\u00e9 du cerveau (BDNF). Les c\u00f4nes de croissance axonaux qui parviennent \u00e0 atteindre leurs cibles et \u00e0 former des connexions synaptiques fonctionnelles captent ces quantit\u00e9s limit\u00e9es de neurotrophines, qui sont ensuite r\u00e9tro-transport\u00e9es jusqu&rsquo;au soma cellulaire pour bloquer la cascade biochimique des caspases apoptotiques. Les axones qui \u00e9chouent dans cette course ou qui \u00e9tablissent des connexions biochimiquement sous-optimales sont irr\u00e9m\u00e9diablement condamn\u00e9s au suicide cellulaire.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle infracellulaire, un \u00e9lagage massif des \u00e9pines dendritiques et des terminaisons synaptiques superf\u00e9tatoires s&rsquo;op\u00e8re. Les contacts synaptiques redondants, mal coordonn\u00e9s ou structurellement labiles sont r\u00e9sorb\u00e9s par les cellules gliales, notamment les microglies et les astrocytes qui exercent une phagocytose s\u00e9lective. Cet \u00e9lagage d\u00e9veloppemental resserre la trame architecturale du syst\u00e8me nerveux sans pour autant d\u00e9truire son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sous-jacente. Il \u00e9limine le d\u00e9sordre non viable tout en p\u00e9rennisant une profusion de configurations synaptiques rivales capables de r\u00e9pondre \u00e0 des profils de stimulation vari\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. L&rsquo;organisation structurale du r\u00e9pertoire primaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de ces cascades morphog\u00e9n\u00e9tiques et s\u00e9lectives pr\u00e9coces est la cristallisation du r\u00e9pertoire primaire. Ce r\u00e9pertoire primaire ne se pr\u00e9sente pas sous la forme d&rsquo;un ensemble de c\u00e2bles isol\u00e9s reliant un capteur sensoriel \u00e0 un effecteur moteur, mais sous la forme d&rsquo;une organisation spatiale complexe en colonnes, feuillets et micro-groupes neuronaux. Dans le n\u00e9ocortex, cette organisation est illustr\u00e9e par les colonnes corticales et les minicolonnes d\u00e9crites par Vernon Mountcastle, structures anatomophysiologiques de quelques centaines de microm\u00e8tres de diam\u00e8tre traversant verticalement les six couches du cortex.<\/p>\n<p>Chaque groupe neuronal au sein de ce r\u00e9pertoire primaire poss\u00e8de une signature de connectivit\u00e9 intrins\u00e8que et extrins\u00e8que qui lui est propre. Les connexions au sein d&rsquo;un m\u00eame groupe sont denses et principalement excitatrices (bien que mod\u00e9r\u00e9es par des interneurones inhibiteurs GABAergiques assurant une inhibition lat\u00e9rale), tandis que les connexions reliant diff\u00e9rents groupes entre eux pr\u00e9sentent une variabilit\u00e9 stochastique consid\u00e9rable en longueur, en densit\u00e9 et en vitesse de conduction axonale. Cette variabilit\u00e9 implique que lorsque le syst\u00e8me nerveux est confront\u00e9 pour la toute premi\u00e8re fois \u00e0 un pattern d&rsquo;ondes sensorielles, aucun groupe neuronal n&rsquo;est rigoureusement identique \u00e0 ses voisins dans sa propension \u00e0 d\u00e9charger des potentiels d&rsquo;action.<\/p>\n<p>Le r\u00e9pertoire primaire constitue ainsi une biblioth\u00e8que anatomique tridimensionnelle pr\u00e9-exp\u00e9rientielle. Il est essentiel de souligner que ce r\u00e9pertoire ne contient encore aucune connaissance du monde : il ne \u00ab sait \u00bb rien d&rsquo;un visage, d&rsquo;un son de cloche ou d&rsquo;un changement de temp\u00e9rature. Il est simplement un r\u00e9servoir combinatoire de dynamiques biophysiques potentielles, une vari\u00e9t\u00e9 morphologique brute, engendr\u00e9e par le g\u00e9nome et la physique du d\u00e9veloppement embryonnaire, en attente d&rsquo;\u00eatre \u00e9chantillonn\u00e9e et sculpt\u00e9e par le deuxi\u00e8me pilier de la th\u00e9orie : la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle.<\/p>\n<h2>13. Le deuxi\u00e8me pilier : La s\u00e9lection exp\u00e9rientielle et le r\u00e9pertoire secondaire<\/h2>\n<h3>14. Plasticit\u00e9 synaptique et renforcement hebbien diff\u00e9rentiel<\/h3>\n<p>Lorsque l&rsquo;organisme na\u00eet et commence \u00e0 interagir activement avec le milieu physique par l&rsquo;interm\u00e9diaire de ses organes sensoriels et de ses effecteurs moteurs, le premier pilier c\u00e8de la place fonctionnelle au deuxi\u00e8me pilier de la TNGS : la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle. Si le r\u00e9pertoire primaire \u00e9tait fa\u00e7onn\u00e9 par des modifications morphologiques macroscopiques et microscopiques incluant la prolif\u00e9ration et la mort cellulaire, le r\u00e9pertoire secondaire \u00e9merge, quant \u00e0 lui, de la modulation diff\u00e9rentielle des efficacit\u00e9s synaptiques au sein d&rsquo;une anatomie devenue structurellement stable.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme repose sur les principes de la plasticit\u00e9 synaptique, dont les fondations conceptuelles ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es par Donald Hebb en 1949 et confirm\u00e9es exp\u00e9rimentalement par la mise en \u00e9vidence de la potentiation \u00e0 long terme (LTP) et de la d\u00e9pression \u00e0 long terme (LTD) des synapses glutamatergiques. Le postulat de Hebb stipule que lorsque l&rsquo;axone d&rsquo;une cellule A excite de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et persistante une cellule B, un processus m\u00e9tabolique ou une modification structurelle se produit dans l&rsquo;une ou les deux cellules, augmentant l&rsquo;efficacit\u00e9 synaptique de A sur B. Dans le cadre du darwinisme neuronal, ce principe hebbien est \u00e9tendu \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des groupes de neurones : les synapses reliant des neurones appartenant \u00e0 un m\u00eame groupe activ\u00e9 simultan\u00e9ment sont corr\u00e9lativement renforc\u00e9es, tandis que les synapses inactives ou asynchrones s&rsquo;affaiblissent progressivement.<\/p>\n<p>Edelman et ses collaborateurs ont math\u00e9matis\u00e9 ces dynamiques synaptiques sous la forme de r\u00e8gles de modification synaptique d\u00e9pendantes du voltage et des concentrations d&rsquo;ions calcium intracellulaires m\u00e9di\u00e9es par les r\u00e9cepteurs NMDA (N-m\u00e9thyl-D-aspartate). Lorsqu&rsquo;un groupe neuronal particulier d\u00e9charge de concert face \u00e0 une configuration sensorielle donn\u00e9e, la stabilisation de ses synapses internes favorise sa r\u00e9activation future face \u00e0 des configurations similaires. L&rsquo;exp\u00e9rience post-natale ne trace pas de nouveaux c\u00e2bles anatomiques dans le cerveau ; elle agit comme un filtre s\u00e9lectif qui \u00ab g\u00e8le \u00bb ou au contraire fluidifie les voies de passage de l&rsquo;influx nerveux \u00e0 travers le maillage pr\u00e9existant du r\u00e9pertoire primaire.<\/p>\n<h3>15. La cristallisation dynamique du r\u00e9pertoire secondaire<\/h3>\n<p>La cons\u00e9quence directe de cette plasticit\u00e9 synaptique diff\u00e9rentielle est la gen\u00e8se continue du r\u00e9pertoire secondaire. Par r\u00e9pertoire secondaire, Edelman d\u00e9signe la population dynamique de circuits et de groupes neuronaux dont les probabilit\u00e9s de co-activation et les forces synaptiques ont \u00e9t\u00e9 sculpt\u00e9es par l&rsquo;histoire comportementale et perceptive singuli\u00e8re de l&rsquo;individu. Ce r\u00e9pertoire n&rsquo;est pas une entit\u00e9 fig\u00e9e une fois pour toutes : il demeure en perp\u00e9tuelle r\u00e9organisation dynamique tout au long de la vie de l&rsquo;organisme, mat\u00e9rialisant la trace biologique de l&rsquo;ontogen\u00e8se comportementale.<\/p>\n<p>Pour mieux appr\u00e9hender cette dynamique, on peut recourir \u00e0 la m\u00e9taphore topographique de la formation des sentiers dans une for\u00eat dense. Le r\u00e9pertoire primaire \u00e9quivaut \u00e0 la for\u00eat vierge, o\u00f9 des millions d&rsquo;arbres, de buissons et de clairi\u00e8res forment une trame complexe et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne mais d\u00e9pourvue de chemins pr\u00e9f\u00e9rentiels. \u00c0 mesure que des promeneurs (les flux d&rsquo;activation sensorimotrice) arpentent le sous-bois, l&rsquo;herbe est foul\u00e9e \u00e0 certains endroits de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. Certains passages deviennent progressivement des sentiers battus faciles \u00e0 emprunter (les groupes neuronaux s\u00e9lectionn\u00e9s et renforc\u00e9s), tandis que d&rsquo;autres zones demeurent imp\u00e9n\u00e9trables ou voient leurs traces s&rsquo;effacer sous l&rsquo;effet de la v\u00e9g\u00e9tation (les circuits synaptiquement d\u00e9prim\u00e9s par manque d&rsquo;usage).<\/p>\n<p>Il est crucial de noter que cette cristallisation est hautement comp\u00e9titive. Les groupes neuronaux voisins rivalisent pour l&rsquo;appropriation des flux aff\u00e9rents par le biais de r\u00e9seaux d&rsquo;interneurones inhibiteurs. Lorsqu&rsquo;un groupe est fortement recrut\u00e9, son activation d\u00e9clenche une cascade d&rsquo;inhibition lat\u00e9rale qui supprime la r\u00e9ponse des groupes adjacents, aiguisant ainsi la s\u00e9lectivit\u00e9 fonctionnelle du circuit. Le r\u00e9pertoire secondaire repr\u00e9sente ainsi la carte fonctionnelle vivante des succ\u00e8s adaptatifs pass\u00e9s du syst\u00e8me nerveux, fa\u00e7onnant \u00e0 son tour la mani\u00e8re dont les nouvelles informations seront filtr\u00e9es et interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 l&rsquo;instant suivant.<\/p>\n<h3>16. Le guidage par les syst\u00e8mes de valeur et neuromodulateurs<\/h3>\n<p>Une question cruciale se pose in\u00e9vitablement face \u00e0 ce sch\u00e9ma : comment la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle sait-elle quelles synapses elle doit renforcer et quelles synapses elle doit affaiblir ? Sans crit\u00e8re d&rsquo;\u00e9valuation, le renforcement synaptique se ferait de mani\u00e8re anarchique, conduisant soit \u00e0 une hyperexcitabilit\u00e9 \u00e9pileptiforme globale, soit \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance de toute coh\u00e9rence adaptative. Le computationnalisme r\u00e9sout classiquement ce probl\u00e8me par l&rsquo;introduction d&rsquo;une fonction de co\u00fbt math\u00e9matique optimis\u00e9e par r\u00e9tropropagation du gradient d&rsquo;erreur. Mais en neurobiologie, aucune r\u00e9tropropagation artificielle d&rsquo;erreur n&rsquo;est m\u00e9canistiquement concevable.<\/p>\n<p>Edelman r\u00e9sout ce n\u0153ud gordien par l&rsquo;introduction du concept biologique des \u00ab syst\u00e8mes de valeur \u00bb (<em>value systems<\/em>). Les syst\u00e8mes de valeur sont des structures neuronales phylog\u00e9n\u00e9tiquement anciennes, situ\u00e9es principalement dans le tronc c\u00e9r\u00e9bral, l&rsquo;hypothalamus et le cerveau basal ant\u00e9rieur. Ces syst\u00e8mes projettent de mani\u00e8re diffuse et massive \u00e0 travers l&rsquo;ensemble du cortex c\u00e9r\u00e9bral et des noyaux gris centraux par l&rsquo;interm\u00e9diaire de voies neuromodulatrices ascendantes utilisant des monoamines et de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me dopaminergique<\/strong> (substance noire et aire tegmentale ventrale), r\u00e9gulant le renforcement, l&rsquo;\u00e9valuation h\u00e9donique et la pr\u00e9diction de la r\u00e9compense hom\u00e9ostatique ;<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me noradr\u00e9nergique<\/strong> (locus coeruleus), signalant la nouveaut\u00e9 environnementale, l&rsquo;alerte attentionnelle et l&rsquo;urgence comportementale ;<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me s\u00e9rotoninergique<\/strong> (noyaux du raph\u00e9), impliqu\u00e9 dans la r\u00e9gulation de l&rsquo;humeur, la patience temporelle et l&rsquo;\u00e9vitement du danger ;<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me cholinergique<\/strong> (complexe nucl\u00e9aire basal de Meynert), contr\u00f4lant la plasticit\u00e9 corticale globale et l&rsquo;arousal perceptif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces syst\u00e8mes de valeur ne contiennent pas de repr\u00e9sentations cognitives du monde, mais ils incarnent des contraintes hom\u00e9ostatiques imp\u00e9ratives h\u00e9rit\u00e9es de l&rsquo;\u00e9volution biologique naturelle : \u00ab le glucose est bon pour la survie \u00bb, \u00ab la douleur physique signale une l\u00e9sion tissulaire \u00e0 \u00e9viter \u00bb, \u00ab un bruit violent soudain commande une r\u00e9action de sursaut \u00bb. Lorsqu&rsquo;un pattern comportemental sensorimoteur conduit \u00e0 une satisfaction biologique ou \u00e0 la lev\u00e9e d&rsquo;un stress hom\u00e9ostatique, les syst\u00e8mes de valeur lib\u00e8rent une bouff\u00e9e de neuromodulateurs diffuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du manteau cortical. Cette lib\u00e9ration agit comme un signal de validation a posteriori \u2014 une \u00ab permission biochimique \u00bb \u2014 qui permet aux synapses h\u00e9bbiennes r\u00e9cemment activ\u00e9es de consolider durablement leurs changements de conductance. Les syst\u00e8mes de valeur constituent le pont ontologique reliant la s\u00e9lection phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;esp\u00e8ce \u00e0 la s\u00e9lection ontog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h2>17. Le troisi\u00e8me pilier : Le m\u00e9canisme de r\u00e9entrance et la synchronisation dynamique<\/h2>\n<h3>18. Conceptualisation de la r\u00e9entrance : rupture avec la r\u00e9troaction classique<\/h3>\n<p>Si la TNGS se limitait \u00e0 la s\u00e9lection anatomique et \u00e0 la modulation synaptique guid\u00e9e par la valeur, elle ne parviendrait pas \u00e0 expliquer la fluidit\u00e9, la rapidit\u00e9 et la prodigieuse coh\u00e9rence unifi\u00e9e des op\u00e9rations mentales sup\u00e9rieures. C&rsquo;est ici qu&rsquo;intervient le concept le plus original, le plus audacieux et le plus profond\u00e9ment novateur forg\u00e9 par Gerald Edelman : le m\u00e9canisme de la r\u00e9entrance (<em>reentry<\/em>), qui constitue le troisi\u00e8me pilier ind\u00e9boulonnable du darwinisme neuronal.<\/p>\n<p>Il est imp\u00e9ratif de dissiper imm\u00e9diatement une confusion terminologique r\u00e9currente : la r\u00e9entrance n&rsquo;est absolument pas assimilable \u00e0 la r\u00e9troaction (ou <em>feedback<\/em>) au sens de la th\u00e9orie cybern\u00e9tique et de l&rsquo;ing\u00e9nierie des syst\u00e8mes de contr\u00f4le. Dans un m\u00e9canisme de r\u00e9troaction classique (comme dans un thermostat ou un servomoteur), un signal scalaire d&rsquo;erreur unique est renvoy\u00e9 d&rsquo;une sortie vers une entr\u00e9e le long d&rsquo;une boucle pr\u00e9d\u00e9finie pour corriger une trajectoire ou stabiliser une variable cible en fonction d&rsquo;un point de consigne fixe. Ce processus est essentiellement lin\u00e9aire, s\u00e9quentiel dans le temps et univoque sur le plan transactionnel.<\/p>\n<p>La r\u00e9entrance edelmanienne, quant \u00e0 elle, d\u00e9signe un processus d&rsquo;\u00e9change massif, r\u00e9ciproque, r\u00e9cursif et continuel de potentiels d&rsquo;action entre de multiples populations de neurones ou cartes corticales distinctes, s&rsquo;effectuant via des faisceaux parall\u00e8les de connexions axonales r\u00e9ciproques. Il ne s&rsquo;agit pas de corriger une erreur par rapport \u00e0 une consigne externe, mais de faire \u00e9merger, par synchronisation temporelle de phase, un \u00e9tat dynamique global partag\u00e9 entre des zones c\u00e9r\u00e9brales g\u00e9ographiquement et fonctionnellement distribu\u00e9es. La r\u00e9entrance transforme le cerveau en un ch\u0153ur d&rsquo;orchestres sans chef d&rsquo;orchestre, o\u00f9 chaque musicien \u00e9coute en temps r\u00e9el les harmonies produites par tous les autres et ajuste son propre rythme de concertation \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la milliseconde.<\/p>\n<h3>19. R\u00e9solution temporelle et r\u00e9solution du \u00ab binding problem \u00bb<\/h3>\n<p>Ce m\u00e9canisme de r\u00e9entrance apporte une solution \u00e9l\u00e9gante et purement physiologique au redoutable probl\u00e8me de la liaison des traits perceptifs, universellement d\u00e9sign\u00e9 en neurosciences cognitives sous le nom de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn707\"><em>binding problem<\/em><\/a>. Ce probl\u00e8me d\u00e9coule directement de l&rsquo;organisation s\u00e9gr\u00e9g\u00e9e du syst\u00e8me visuel des mammif\u00e8res : lorsqu&rsquo;un \u00eatre humain observe une pomme rouge roulant sur une table, le flux de photons issu de l&rsquo;objet est simultan\u00e9ment projet\u00e9 sur la r\u00e9tine, mais son traitement est imm\u00e9diatement dissoci\u00e9 dans le cortex visuel primaire et extrastri\u00e9. La forme de la pomme est analys\u00e9e dans les aires ventrales (V4, cortex inf\u00e9rotemporal), sa couleur est d\u00e9cod\u00e9e par des populations neuronales sp\u00e9cialis\u00e9es r\u00e9parties dans les globules (<em>blobs<\/em>) de V1 et V4, tandis que son mouvement et sa trajectoire spatiale sont trait\u00e9s dans l&rsquo;aire m\u00e9diane temporale (V5\/MT) de la voie dorsale.<\/p>\n<p>Comment le cerveau parvient-il \u00e0 recomposer l&rsquo;exp\u00e9rience unifi\u00e9e et imm\u00e9diate d&rsquo;une \u00ab pomme-rouge-en-mouvement \u00bb, sans jamais confondre la couleur rouge de la pomme avec le brun de la table, et sans qu&rsquo;il existe nulle part dans le cortex une \u00ab aire supr\u00eame de convergence \u00bb o\u00f9 l&rsquo;ensemble de ces donn\u00e9es viendrait converger physiquement pour \u00eatre synth\u00e9tis\u00e9 ? Les mod\u00e8les computationnels sont contraints d&rsquo;invoquer des m\u00e9canismes de balisage algorithmique co\u00fbteux ou des m\u00e9moires tampons centralis\u00e9es d&rsquo;une complexit\u00e9 invraisemblable.<\/p>\n<p>Pour Edelman, la synth\u00e8se unifi\u00e9e n&rsquo;a pas besoin de lieu spatial unique : elle s&rsquo;effectue dans le domaine du temps gr\u00e2ce \u00e0 la signalisation r\u00e9entrante. Les connexions cortico-corticales massives et r\u00e9ciproques qui relient en permanence l&rsquo;aire de la couleur (V4) et l&rsquo;aire du mouvement (V5) \u00e9tablissent une r\u00e9sonance de phase. Par cet \u00e9change r\u00e9entrant ultrarapide, les groupes neuronaux qui d\u00e9chargent en r\u00e9ponse \u00e0 la couleur rouge et ceux qui d\u00e9chargent en r\u00e9ponse au vecteur de d\u00e9placement de la pomme se synchronisent sur des fr\u00e9quences oscillatoires pr\u00e9cises (notamment dans la bande gamma, entre 30 et 80 Hz). Cette corr\u00e9lation temporelle coh\u00e9rente lie les attributs physiques de mani\u00e8re intrins\u00e8que pour le syst\u00e8me : ce qui d\u00e9charge ensemble \u00e0 la milliseconde pr\u00e8s appartient fonctionnellement au m\u00eame objet perceptif per\u00e7u.<\/p>\n<h3>20. Les cartographies globales (global mappings)<\/h3>\n<p>Le plein d\u00e9ploiement du m\u00e9canisme r\u00e9entrant s&rsquo;incarne dans ce qu&rsquo;Edelman nomme les cartographies globales (<em>global mappings<\/em>). Une cartographie globale est une structure dynamique de tr\u00e8s grande envergure qui couple de multiples cartes sensorielles corticales (visuelles, auditives, somatosensorielles) avec des structures sous-corticales (le thalamus, l&rsquo;hippocampe, les ganglions de la base, le cervelet) et, de mani\u00e8re d\u00e9cisive, avec les syst\u00e8mes moteurs et proprioceptifs responsables de l&rsquo;exploration active du monde.<\/p>\n<p>Il est fondamental de comprendre qu&rsquo;une cartographie globale n&rsquo;est pas une simple carte topographique c\u00e9r\u00e9brale statique : c&rsquo;est une boucle sensorimotrice ferm\u00e9e sur le monde ext\u00e9rieur. Lorsque l&rsquo;\u0153il explore un objet, les mouvements saccadiques des globes oculaires et les ajustements posturaux de la t\u00eate modifient en permanence les signaux sensoriels bruts atteignant la r\u00e9tine. Ces modifications motrices sont imm\u00e9diatement transmises aux cartes sensorielles via la r\u00e9entrance, et inversement, les variations d&rsquo;activation au sein des cartes sensorielles guident \u00e0 l&rsquo;instant suivant la s\u00e9lection de nouveaux patrons moteurs par l&rsquo;interm\u00e9diaire des ganglions de la base et du colliculus sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>La cartographie globale permet ainsi l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un \u00e9chantillonnage continu et auto-organis\u00e9 du monde. C&rsquo;est \u00e0 ce niveau d&rsquo;int\u00e9gration syst\u00e9mique que s&rsquo;op\u00e8re la cat\u00e9gorisation perceptive primaire. L&rsquo;organisme ne classe pas des objets immobiles en les observant passivement de loin ; il les cat\u00e9gorise en agissant physiquement sur eux, en reliant par des flux r\u00e9entrants continus la m\u00e9moire de ses propres tensions musculaires aux variations de ses r\u00e9cepteurs sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques. L&rsquo;action et la perception cessent d&rsquo;\u00eatre deux \u00e9tapes cons\u00e9cutives s\u00e9par\u00e9es par un temps de calcul abstrait : elles fusionnent en un seul et m\u00eame processus morphog\u00e9n\u00e9tique vivant.<\/p>\n<h2>21. Les cartographies corticales et le concept fondamental de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence<\/h2>\n<h3>22. Topographie corticale et s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture du n\u00e9ocortex des vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs se caract\u00e9rise par une s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle remarquable, mat\u00e9rialis\u00e9e par l&rsquo;existence de dizaines d&rsquo;aires corticales distinctes, chacune sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&rsquo;extraction et l&rsquo;analyse de facettes particuli\u00e8res de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle ou motrice. D\u00e9couverte d\u00e8s les travaux de Korbinian Brodmann au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle \u00e0 travers la cytoarchitectonie, cette parcellisation a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e et amplifi\u00e9e par la neurophysiologie moderne, qui a mis en \u00e9vidence des cartes r\u00e9tinotopiques dans le cortex visuel, des cartes tonotopiques dans le cortex auditif, et des cartes somatotopiques dans le cortex somatosensoriel (le c\u00e9l\u00e8bre homoncule de Wilder Penfield).<\/p>\n<p>Chacune de ces cartes maintient une certaine relation d&rsquo;ordre topologique avec la p\u00e9riph\u00e9rie sensorielle : des points adjacents sur la r\u00e9tine ou sur la surface de la peau projettent vers des groupes neuronaux adjacents au sein de la carte corticale correspondante. Cette topographie n&rsquo;est toutefois pas une r\u00e9plique g\u00e9om\u00e9trique passive ou homomorphe de la surface du corps. Elle est syst\u00e9matiquement d\u00e9form\u00e9e au profit des surfaces d&rsquo;\u00e9chantillonnage les plus denses (telles que la fov\u00e9a oculaire ou la pulpe des doigts), et surtout, elle est hautement discontinue et fragment\u00e9e au niveau microscopique.<\/p>\n<p>Dans la vision edelmanienne, cette s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle n&rsquo;est pas con\u00e7ue comme un ensemble de modules herm\u00e9tiques ind\u00e9pendants (tels que th\u00e9oris\u00e9s par Jerry Fodor dans son mod\u00e8le de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit), mais comme un \u00e9talement spatial n\u00e9cessaire \u00e0 la diversification s\u00e9lective. Chaque carte corticale \u00e9chantillonne le flux d&rsquo;interactions sensorimotrices sous un angle biophysique diff\u00e9rent. L&rsquo;ind\u00e9pendance relative de ces cartes permet au cerveau d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil d&rsquo;une saturation informationnelle indiff\u00e9renci\u00e9e : la complexit\u00e9 du r\u00e9el est d&rsquo;abord diffract\u00e9e \u00e0 travers un prisme anatomique multidimensionnel avant d&rsquo;\u00eatre synth\u00e9tis\u00e9e de mani\u00e8re dynamique par la trame r\u00e9entrante.<\/p>\n<h3>23. La d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence biologique : distinction d&rsquo;avec la redondance<\/h3>\n<p>Pour qu&rsquo;un syst\u00e8me de reconnaissance s\u00e9lectionniste fonctionne avec une efficacit\u00e9 et une robustesse maximales, il doit poss\u00e9der une propri\u00e9t\u00e9 biologique cruciale, th\u00e9oris\u00e9e de mani\u00e8re magistrale par Gerald Edelman et Joseph Gally dans un <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pnas.org\/doi\/10.1073\/pnas.151274798\">article s\u00e9minal paru dans les PNAS en 2001<\/a> : la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence (<em>degeneracy<\/em>). Dans le langage vernaculaire ou m\u00e9dical standard, le terme \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u00bb connote la d\u00e9t\u00e9rioration ou la pathologie ; en neurobiologie s\u00e9lectionniste et en th\u00e9orie des syst\u00e8mes complexes, il rev\u00eat une signification scientifique rigoureusement inverse : il d\u00e9signe la capacit\u00e9 de structures structurellement diff\u00e9rentes et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes d&rsquo;accomplir une m\u00eame fonction ou de produire un m\u00eame r\u00e9sultat adaptatif dans certains contextes, tout en conservant des fonctions enti\u00e8rement distinctes dans d&rsquo;autres contextes.<\/p>\n<p>Il est capital de distinguer conceptuellement la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la simple redondance technique. La redondance est une strat\u00e9gie d&rsquo;ing\u00e9nierie artificielle consistant \u00e0 dupliquer \u00e0 l&rsquo;identique un composant unique (comme doubler les circuits de freinage d&rsquo;un avion de ligne ou multiplier les copies d&rsquo;un disque dur) pour parer \u00e0 une d\u00e9faillance accidentelle. Dans la redondance, des composants identiques r\u00e9alisent la m\u00eame fonction : c&rsquo;est un m\u00e9canisme efficace mais rigide, co\u00fbteux en ressources et incapable de toute cr\u00e9ativit\u00e9 \u00e9volutive.<\/p>\n<p>La d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence biologique, au contraire, implique que des circuits neuronaux aux architectures anatomiques compl\u00e8tement divergentes, compos\u00e9s de populations cellulaires diff\u00e9rentes connect\u00e9es selon des topologies vari\u00e9es, peuvent reconna\u00eetre le m\u00eame stimulus visuel ou coordonner le m\u00eame geste moteur. Si une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale survient, ou si les conditions environnementales changent radicalement, le syst\u00e8me n&rsquo;est pas bloqu\u00e9 : un autre circuit structurellement diff\u00e9rent, qui accomplissait auparavant une tout autre t\u00e2che, peut imm\u00e9diatement assumer la fonction d\u00e9faillante par compensation dynamique. La d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence conf\u00e8re ainsi au syst\u00e8me nerveux une robustesse ph\u00e9nom\u00e9nale doubl\u00e9e d&rsquo;un potentiel d&rsquo;\u00e9volutivit\u00e9 et d&rsquo;innovation plastique sans \u00e9quivalent dans les syst\u00e8mes artificiels cr\u00e9\u00e9s par l&rsquo;homme.<\/p>\n<h3>24. Polymorphisme neural et individualit\u00e9 cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;intrication de la morphogen\u00e8se stochastique, de la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle et de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence synaptique d\u00e9bouche in\u00e9luctablement sur un polymorphisme neural absolu. Les neurosciences r\u00e9ductionnistes et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale standardis\u00e9e ont longtemps entretenu la fiction th\u00e9orique commode d&rsquo;un \u00ab cerveau moyen standard \u00bb, illustr\u00e9 par les coordonn\u00e9es st\u00e9r\u00e9otaxiques de l&rsquo;atlas de Talairach ou les gabarits du MNI (<em>Montreal Neurological Institute<\/em>). Le darwinisme neuronal d\u00e9montre que ce cerveau standard n&rsquo;est qu&rsquo;une abstraction statistique d\u00e9pourvue de r\u00e9alit\u00e9 biologique concr\u00e8te.<\/p>\n<p>Parce que chaque cerveau poss\u00e8de un r\u00e9pertoire primaire unique forg\u00e9 par les al\u00e9as de son d\u00e9veloppement embryologique, et parce que chaque individu a travers\u00e9 une trajectoire historique de s\u00e9lection exp\u00e9rientielle r\u00e9gie par ses propres interactions sensorimotrices et ses propres syst\u00e8mes de valeur, l&rsquo;architecture fonctionnelle de chaque cortex est singuli\u00e8re. Deux individus expos\u00e9s au m\u00eame tableau de ma\u00eetre, ou \u00e9coutant le m\u00eame accord de musique, ne mobilisent absolument pas les m\u00eames micro-r\u00e9seaux synaptiques pour le d\u00e9coder. M\u00eame au sein d&rsquo;un individu unique, le m\u00eame geste moteur accompli \u00e0 dix minutes d&rsquo;intervalle peut \u00eatre sous-tendu par des sous-ensembles neuronaux partiellement distincts en raison de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence intrins\u00e8que des r\u00e9seaux corticaux.<\/p>\n<p>Ce polymorphisme neural constitue la base mat\u00e9rielle ind\u00e9niable de l&rsquo;individualit\u00e9 cognitive et psychologique. Il r\u00e9habilite la subjectivit\u00e9 au c\u0153ur de la science dure : loin d&rsquo;\u00eatre une anomalie m\u00e9thodologique ou un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne g\u00eanant pour la reproductibilit\u00e9 exp\u00e9rimentale, la divergence idiosyncrasique des structures c\u00e9r\u00e9brales est la marque m\u00eame du mode de fonctionnement s\u00e9lectionniste du syst\u00e8me nerveux. Chaque \u00eatre humain pense, ressent et se souvient \u00e0 travers une machinerie c\u00e9r\u00e9brale dont le tissage intime est une \u0153uvre d&rsquo;art biologique singuli\u00e8re, sculpt\u00e9e par l&rsquo;histoire d&rsquo;une vie.<\/p>\n<h2>25. Cat\u00e9gorisation perceptive et gen\u00e8se de la m\u00e9moire sans trace fixe<\/h2>\n<h3>26. L&rsquo;\u00e9mergence de la cat\u00e9gorisation perceptive primaire<\/h3>\n<p>La premi\u00e8re grande conqu\u00eate adaptative d&rsquo;un cerveau s\u00e9lectionniste est la cat\u00e9gorisation perceptive : la capacit\u00e9 fondamentale pour un organisme vivant de regrouper des stimuli physiques disparates, continus et jamais rigoureusement identiques, en classes fonctionnelles permettant d&rsquo;orienter l&rsquo;action et d&rsquo;assurer la survie. Contrairement aux syst\u00e8mes d&rsquo;intelligence artificielle classiques qui cat\u00e9gorisent un objet en calculant si ses param\u00e8tres mesur\u00e9s s&rsquo;ajustent \u00e0 un prototype formel ou \u00e0 une r\u00e8gle logique bool\u00e9enne inscrite dans un algorithme, le cerveau darwinien r\u00e9alise cette prouesse sans r\u00e8gles explicites.<\/p>\n<p>Cette cat\u00e9gorisation perceptive primaire \u00e9merge de la corr\u00e9lation r\u00e9entrante dynamique s&rsquo;op\u00e9rant au sein d&rsquo;une cartographie globale. Prenons l&rsquo;exemple de la perception tactile et visuelle conjointe d&rsquo;un pr\u00e9dateur se d\u00e9pla\u00e7ant dans la nuit. Le cortex visuel \u00e9chantillonne des gradients d&rsquo;ombre et de lumi\u00e8re, le syst\u00e8me auditif capte des trains d&rsquo;ondes sonores non stationnaires, et le syst\u00e8me moteur pr\u00e9pare une fuite posturale d&rsquo;\u00e9vitement. Aucune de ces modalit\u00e9s isol\u00e9es ne contient la cat\u00e9gorie \u00ab pr\u00e9dateur \u00bb.<\/p>\n<p>Cependant, gr\u00e2ce aux axones de r\u00e9entrance qui relient massivement et de mani\u00e8re bidirectionnelle les cartes visuelles, auditives et proprioceptives, une r\u00e9sonance temporelle s&rsquo;\u00e9tablit entre les groupes neuronaux recrut\u00e9s dans chacune de ces aires. Cette co-activation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e s\u00e9lectionne et renforce diff\u00e9rentiellement le r\u00e9seau r\u00e9entrant distribu\u00e9 qui les unit. La cat\u00e9gorie n&rsquo;est pas localis\u00e9e dans un neurone isol\u00e9 ou un fichier m\u00e9moire centralis\u00e9 ; elle est la trajectoire dynamique globale stable qui s&rsquo;allume au sein du r\u00e9seau sensorimoteur chaque fois qu&rsquo;un ensemble de signaux suffisamment ressemblants vient exciter les r\u00e9cepteurs sensoriels de l&rsquo;organisme. Le cerveau ne classe pas le monde parce qu&rsquo;il sait ce qu&rsquo;il contient : il classe le monde parce que sa propre structure s\u00e9lectionn\u00e9e r\u00e9pond de mani\u00e8re coh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>27. La m\u00e9moire red\u00e9finie : une re-cat\u00e9gorisation dynamique non repr\u00e9sentative<\/h3>\n<p>Cette approche s\u00e9lectionniste de la perception contraint Edelman \u00e0 formuler une refonte th\u00e9orique radicale du concept de m\u00e9moire biologique, rompant d\u00e9finitivement avec les mod\u00e8les archivistes h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;informatique. Dans la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur, la m\u00e9moire est con\u00e7ue comme un magasin de donn\u00e9es, un disque de stockage passif o\u00f9 des blocs d&rsquo;information binaire sont grav\u00e9s \u00e0 des adresses pr\u00e9cises pour \u00eatre ult\u00e9rieurement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s \u00e0 l&rsquo;identique par le processeur (<em>retrieve and store<\/em>). M\u00eame les th\u00e9ories cognitives classiques de l&rsquo;\u00ab engramme \u00bb mat\u00e9riel partagent souvent ce postulat na\u00eff d&rsquo;une trace synaptique fixe qui contiendrait, de mani\u00e8re dormante mais inalt\u00e9r\u00e9e, le souvenir exact d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Gerald Edelman, cette vision est une impossibilit\u00e9 biologique et thermodynamique. Dans le darwinisme neuronal, la m\u00e9moire n&rsquo;est en aucun cas un enregistrement statique ou une trace fossilis\u00e9e : elle est une capacit\u00e9 dynamique de re-cat\u00e9gorisation perceptive (<em>memory as dynamic recategorization<\/em>). Se souvenir ne consiste pas \u00e0 lire un enregistrement vid\u00e9o int\u00e9rieur sur un \u00e9cran mental, mais \u00e0 reconstituer, \u00e0 r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer de mani\u00e8re active un acte de cat\u00e9gorisation fonctionnelle sous la pression d&rsquo;un contexte pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Puisque le r\u00e9pertoire secondaire s&rsquo;est continuellement modifi\u00e9 depuis l&rsquo;exp\u00e9rience initiale \u2014 de nouvelles synapses ont \u00e9t\u00e9 alt\u00e9r\u00e9es, d&rsquo;autres groupes ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9s, les syst\u00e8mes de valeur ont fait \u00e9voluer leurs seuils de d\u00e9charge \u2014, chaque acte de rem\u00e9moration utilise une configuration neuronale l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rente de celle qui avait servi lors de la cat\u00e9gorisation originelle. La m\u00e9moire edelmanienne est intrins\u00e8quement constructive, inexacte par nature au sens informatique, mais extraordinairement cr\u00e9ative, flexible et g\u00e9n\u00e9ralisatrice. Gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence biologique des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux, nous pouvons nous souvenir du m\u00eame concept ou de la m\u00eame saveur par une multitude de chemins biophysiques distincts, ce qui conf\u00e8re \u00e0 la cognition humaine sa prodigieuse capacit\u00e9 d&rsquo;analogie, de m\u00e9taphore et de r\u00e9silience contextuelle.<\/p>\n<h3>28. L&rsquo;ancrage sensorimoteur de l&rsquo;appareil conceptuel<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la perception brute et de la m\u00e9moire imm\u00e9diate, comment un cerveau biologique s\u00e9lectionniste parvient-il \u00e0 forger des concepts ? Dans la terminologie d&rsquo;Edelman, un concept diff\u00e8re d&rsquo;un percept direct par le fait qu&rsquo;il peut \u00eatre \u00e9voqu\u00e9 et manipul\u00e9 en l&rsquo;absence physique de l&rsquo;objet ou de la sc\u00e8ne perceptive stimulante. Un chien peut percevoir une balle rouge qui roule devant lui ; mais poss\u00e8de-t-il le concept g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab balle \u00bb, d\u00e9tachable de l&rsquo;instant pr\u00e9sent ?<\/p>\n<p>La TNGS postule que l&rsquo;appareil conceptuel humain et animal s&rsquo;enracine directement dans l&rsquo;abstraction des r\u00e9gularit\u00e9s issues de nos propres cartographies globales motrices. Pour former un concept, le cerveau ne se contente pas de relier des cartes sensorielles entre elles : il doit disposer de cartes neuronales d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur capables de cat\u00e9goriser les activit\u00e9s d&rsquo;autres cartes c\u00e9r\u00e9brales. Edelman nomme ces structures des \u00ab cartes de cartes \u00bb (<em>maps of maps<\/em>).<\/p>\n<p>Par exemple, le concept abstrait de \u00ab pr\u00e9hension \u00bb ou de \u00ab contenant \u00bb ne d\u00e9rive pas d&rsquo;une entit\u00e9 platonicienne abstraite : il na\u00eet du fait que des groupes neuronaux situ\u00e9s dans les aires frontales et pari\u00e9tales sup\u00e9rieures enregistrent, par r\u00e9entrance, la similarit\u00e9 fonctionnelle des mouvements de fermeture de la main, de l&rsquo;enveloppement postural du corps ou de la r\u00e9tention d&rsquo;un liquide dans un creux. Le syst\u00e8me nerveux cat\u00e9gorise ses propres op\u00e9rations sensorimotrices r\u00e9currentes. L&rsquo;appareil conceptuel n&rsquo;est pas un \u00e9tage d\u00e9sincarn\u00e9 flottant au-dessus de la biologie : il est la s\u00e9dimentation r\u00e9entrante de nos sch\u00e8mes corporels d&rsquo;action, anticipant de plusieurs d\u00e9cennies les d\u00e9veloppements contemporains des sciences cognitives incarn\u00e9es (<em>embodied cognition<\/em>) formul\u00e9es par George Lakoff, Mark Johnson ou Francisco Varela.<\/p>\n<h2>29. De la perception \u00e0 la conscience primaire : Le \u00ab pr\u00e9sent rem\u00e9mor\u00e9 \u00bb<\/h2>\n<h3>30. Caract\u00e9risation de la conscience primaire<\/h3>\n<p>Ayant \u00e9tabli les fondations s\u00e9lectionnistes de la cat\u00e9gorisation perceptive, de la m\u00e9moire reconstructive et des concepts incarn\u00e9s, Gerald Edelman s&rsquo;est attaqu\u00e9, d\u00e8s son ouvrage magistral <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674757677\"><em>The Remembered Present<\/em> (1989)<\/a>, au Saint des Saints de la philosophie et de la biologie : l&rsquo;\u00e9mergence \u00e9volutive de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale. Pour \u00e9viter les confusions st\u00e9riles qui polluent les d\u00e9bats sur l&rsquo;esprit, Edelman s\u00e9pare rigoureusement la conscience en deux stades \u00e9volutifs majeurs : la conscience primaire (<em>primary consciousness<\/em>) et la conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (<em>higher-order consciousness<\/em>).<\/p>\n<p>La conscience primaire est une propri\u00e9t\u00e9 partag\u00e9e par la plupart des mammif\u00e8res et probablement certains oiseaux sup\u00e9rieurs. Elle peut \u00eatre d\u00e9finie comme l&rsquo;\u00e9tat biologique d&rsquo;\u00eatre conscient des choses du monde dans un intervalle temporel restreint \u2014 un \u00ab tableau ph\u00e9nom\u00e9nal \u00bb ou une sc\u00e8ne mentale unifi\u00e9e dans laquelle s&rsquo;entrelacent des perceptions, des sensations corporelles et des pulsions \u00e9motionnelles imm\u00e9diates. L&rsquo;animal dou\u00e9 de conscience primaire poss\u00e8de une exp\u00e9rience subjective unifi\u00e9e : il ne r\u00e9pond pas \u00e0 son environnement comme un automate r\u00e9flexe cart\u00e9sien, il ressent une situation pr\u00e9sente comme signifiante pour sa survie.<\/p>\n<p>Cependant, la conscience primaire est tragiquement prisonni\u00e8re du flux temporel imm\u00e9diat. Un organisme dot\u00e9 exclusivement de conscience primaire ne dispose d&rsquo;aucun concept formel de soi autobiographique p\u00e9renne, n&rsquo;a aucune perspective temporelle d\u00e9ploy\u00e9e vers le pass\u00e9 lointain ou l&rsquo;avenir \u00e0 moyen terme : il ne peut pas planifier consciemment ce qu&rsquo;il fera la semaine prochaine ni regretter les erreurs de l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Il est immerg\u00e9 dans une fen\u00eatre temporelle mouvante de quelques secondes, ce qu&rsquo;Edelman a baptis\u00e9 avec une remarquable force po\u00e9tique et scientifique \u00ab le pr\u00e9sent rem\u00e9mor\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<h3>31. Le circuit neural du \u00ab pr\u00e9sent rem\u00e9mor\u00e9 \u00bb (The Remembered Present)<\/h3>\n<p>Comment ce \u00ab pr\u00e9sent rem\u00e9mor\u00e9 \u00bb est-il mat\u00e9riellement g\u00e9n\u00e9r\u00e9 au sein de l&rsquo;architecture neuro-anatomique ? Edelman propose une hypoth\u00e8se m\u00e9caniste pr\u00e9cise reposant sur un circuit macroscopique de signalisation r\u00e9entrante reliant deux grands syst\u00e8mes c\u00e9r\u00e9braux fondamentalement distincts :<\/p>\n<ol>\n<li>D&rsquo;une part, le syst\u00e8me cortical post\u00e9rieur et sensorimoteur responsable de la cat\u00e9gorisation perceptive en temps r\u00e9el (le traitement imm\u00e9diat des signaux venant du monde ext\u00e9rieur) ;<\/li>\n<li>D&rsquo;autre part, le syst\u00e8me limbique (hippocampe, amygdale, septum) et les centres du tronc c\u00e9r\u00e9bral associ\u00e9s aux syst\u00e8mes de valeur, qui enregistrent l&rsquo;histoire des pulsions, des renforcements hom\u00e9ostatiques et de la survie de l&rsquo;organisme (le monde int\u00e9rieur des besoins biologiques).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Par l&rsquo;interm\u00e9diaire de voies r\u00e9entrantes massives connectant l&rsquo;hippocampe, le cortex cingulaire et le cortex pr\u00e9frontal aux aires associatives sensorielles temporo-pari\u00e9to-occipitales, le cerveau compare en permanence, \u00e0 chaque milliseconde, les signaux perceptifs actuels arrivant du monde ext\u00e9rieur avec la m\u00e9moire cat\u00e9goris\u00e9e des valeurs de survie de son pass\u00e9 int\u00e9rieur. La conscience primaire \u00e9merge pr\u00e9cis\u00e9ment de la collision dynamique et r\u00e9entrante entre ces deux flux temporels.<\/p>\n<p>Cette interaction permet \u00e0 l&rsquo;animal de poser un jugement de valeur imm\u00e9diat sur le pr\u00e9sent : la perception actuelle d&rsquo;une ombre n&rsquo;est pas trait\u00e9e de mani\u00e8re brute, elle est instantan\u00e9ment contamin\u00e9e et color\u00e9e par la m\u00e9moire r\u00e9activ\u00e9e de la peur ou de la satisfaction que cette m\u00eame ombre avait suscit\u00e9e jadis. L&rsquo;animal prend conscience de la sc\u00e8ne parce que le pr\u00e9sent est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re des valeurs du pass\u00e9 adaptatif de son propre corps somatique. Le pr\u00e9sent ph\u00e9nom\u00e9nal n&rsquo;est pas un instant pur : il est un pr\u00e9sent sans cesse \u00ab rem\u00e9mor\u00e9 \u00bb, un palimpseste neural o\u00f9 le pass\u00e9 biologique imm\u00e9diat vient donner son \u00e9paisseur au monde visible.<\/p>\n<h3>32. La question des qualia dans le cadre s\u00e9lectionniste<\/h3>\n<p>Toute th\u00e9orie mat\u00e9rialiste de la conscience est t\u00f4t ou tard somm\u00e9e de s&rsquo;expliquer sur le redoutable \u00ab probl\u00e8me difficile \u00bb (<em>hard problem<\/em>) formul\u00e9 par le philosophe David Chalmers : comment et pourquoi des processus physiques objectifs, tels que des flux d&rsquo;ions \u00e0 travers des membranes lipidiques, donnent-ils lieu \u00e0 des exp\u00e9riences subjectives qualitatives intimes \u2014 la rougeur du rouge, l&rsquo;amertume du caf\u00e9, l&rsquo;atrocit\u00e9 d&rsquo;une br\u00fblure thermique \u2014, universellement d\u00e9sign\u00e9es sous le terme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/qualia\/\">qualia<\/a> ?<\/p>\n<p>L&rsquo;attitude d&rsquo;Edelman envers les qualia est d&rsquo;une remarquable originalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. Il refuse \u00e0 la fois l&rsquo;illusionnisme radical de certains philosophes mat\u00e9rialistes \u00e9liminativistes (tels que Daniel Dennett), qui pr\u00e9tendent que les qualia n&rsquo;existent tout simplement pas et sont des illusions du langage, et le panpsychisme mystique qui attribue une conscience infinit\u00e9simale \u00e0 la moindre particule subatomique. Pour Edelman, les qualia sont des \u00e9tats physiques biologiques absolument r\u00e9els, et ils constituent la discrimination fonctionnelle de plus haut niveau dont un organisme s\u00e9lectionniste soit capable.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la TNGS, un quale n&rsquo;est pas une substance \u00e9th\u00e9r\u00e9e flottant au-dessus des synapses : il est la discrimination subjective particuli\u00e8re d&rsquo;un \u00e9tat dynamique complexe au sein du syst\u00e8me r\u00e9entrant global. Les qualia sont vari\u00e9s et incommensurables entre eux pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;ils refl\u00e8tent l&rsquo;activation de circuits neuronaux massivement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s et morphologiquement disparates coupl\u00e9s \u00e0 des syst\u00e8mes de valeurs visc\u00e9raux distincts. Nous ne pouvons pas communiquer directement nos qualia de mani\u00e8re propositionnelle \u00e0 un tiers parce que nos r\u00e9pertoires secondaires respectifs sont idiosyncrasiques et ineffables dans leur d\u00e9tail microscopique. Mais sur le plan \u00e9volutif, la gen\u00e8se de ces discriminations qualitatives ultra-rapides et int\u00e9gr\u00e9es conf\u00e8re un avantage adaptatif ph\u00e9nom\u00e9nal : elle permet \u00e0 l&rsquo;animal d&rsquo;\u00e9valuer instantan\u00e9ment une situation \u00e9cologique globale complexe sans avoir \u00e0 d\u00e9rouler une cha\u00eene interminable d&rsquo;inf\u00e9rences logiques d\u00e9ductives.<\/p>\n<h2>33. L&rsquo;\u00e9mergence de la conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur et les bases du langage<\/h2>\n<h3>34. La rupture adaptative de la conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur<\/h3>\n<p>Si la conscience primaire permet \u00e0 l&rsquo;animal de naviguer efficacement dans son environnement imm\u00e9diat sous le r\u00e9gime du pr\u00e9sent rem\u00e9mor\u00e9, elle demeure irr\u00e9m\u00e9diablement captive de la tyrannie du temps r\u00e9el. La transition vers ce qu&rsquo;Edelman nomme la conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (<em>higher-order consciousness<\/em>) repr\u00e9sente une v\u00e9ritable rupture adaptative et macro-\u00e9volutive dans la lign\u00e9e des hominid\u00e9s, culminant chez <em>Homo sapiens<\/em>.<\/p>\n<p>La conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur se caract\u00e9rise par l&rsquo;\u00e9mergence de la r\u00e9flexivit\u00e9 : la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre conscient d&rsquo;\u00eatre conscient, de se poser soi-m\u00eame comme un objet de r\u00e9flexion et de narration, et de s&rsquo;abstraire totalement de la contingence sensorielle imm\u00e9diate. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, un individu humain peut s&rsquo;extraire mentalement du lieu g\u00e9ographique o\u00f9 son corps repose pour imaginer des sc\u00e9narios contrefactuels complexes, b\u00e2tir des repr\u00e9sentations abstraites de la mort future, concevoir des th\u00e9or\u00e8mes math\u00e9matiques ou ressentir une nostalgie m\u00e9lancolique pour des \u00e9v\u00e9nements \u00e9vanouis depuis un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Cette rupture ontologique transforme le rapport de l&rsquo;organisme \u00e0 la survie biologique. La conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur permet de simuler mentalement des actions et leurs cons\u00e9quences l\u00e9tales potentielles sans avoir \u00e0 les ex\u00e9cuter physiquement dans le monde ext\u00e9rieur \u2014 ce que le philosophe Karl Popper r\u00e9sumait par la formule lumineuse : \u00ab laisser nos th\u00e9ories mourir \u00e0 notre place \u00bb. L&rsquo;animal purement s\u00e9lectionniste primaire devait tester ses hypoth\u00e8ses corporelles au p\u00e9ril direct de sa propre chair ; l&rsquo;\u00eatre humain dou\u00e9 de conscience r\u00e9flexive teste ses th\u00e9ories dans l&rsquo;espace virtuel de sa sc\u00e9narisation interne.<\/p>\n<h3>35. La co\u00e9volution du syst\u00e8me linguistique et des aires corticales sp\u00e9cialis\u00e9es<\/h3>\n<p>Le d\u00e9clencheur neurobiologique et phylog\u00e9n\u00e9tique de ce saut quantique cognitif est, selon Gerald Edelman, l&rsquo;\u00e9mergence et la co\u00e9volution du langage articul\u00e9 avec de nouvelles structures anatomiques corticales hautement sp\u00e9cialis\u00e9es. Contrairement \u00e0 Noam Chomsky, qui a postul\u00e9 l&rsquo;apparition soudaine par mutation miraculeuse d&rsquo;une \u00ab grammaire universelle \u00bb computationnelle inn\u00e9e (le module linguistique), Edelman envisage l&rsquo;acquisition du langage comme un processus s\u00e9lectionniste et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique fond\u00e9 sur l&rsquo;expansion de nouvelles capacit\u00e9s d&rsquo;int\u00e9gration r\u00e9entrante.<\/p>\n<p>L&rsquo;expansion spectaculaire du n\u00e9ocortex pr\u00e9frontal chez l&rsquo;homme, coupl\u00e9e au d\u00e9veloppement des aires p\u00e9ri-sylviennes sp\u00e9cialis\u00e9es de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche \u2014 notamment l&rsquo;aire de Broca (responsable de la phonation, de la syntaxe et de l&rsquo;ordonnancement s\u00e9quentiel moteur) et l&rsquo;aire de Wernicke (d\u00e9di\u00e9e au d\u00e9codage phonologique et s\u00e9mantique) \u2014, a permis de cr\u00e9er un nouveau niveau de cartographie c\u00e9r\u00e9brale : des m\u00e9moires de symboles phon\u00e9tiques et s\u00e9mantiques. Ces aires linguistiques ne fonctionnent pas en vases clos ; elles s&rsquo;entrelacent, toujours par des voies r\u00e9entrantes massives, avec les anciennes cartes conceptuelles et les syst\u00e8mes de valeur limbiques pr\u00e9existants.<\/p>\n<p>L&rsquo;apparition du langage a permis de lib\u00e9rer la pens\u00e9e conceptuelle de son ancrage obligatoire dans les flux sensorimoteurs directs. Un mot, un symbole linguistique, est en effet un stimulus socialement partag\u00e9 qui agit comme un \u00ab jeton \u00bb (<em>token<\/em>) d&rsquo;adressage interne. En pronon\u00e7ant int\u00e9rieurement le mot \u00ab hiver \u00bb, le cortex linguistique r\u00e9active par r\u00e9entrance l&rsquo;ensemble des cartographies de sensations de froid, de neige et de d\u00e9solation thermique, sans qu&rsquo;un seul flocon n&rsquo;ait besoin de tomber sur la r\u00e9tine. Le langage a offert au cerveau humain la t\u00e9l\u00e9commande interne de ses propres cartographies globales.<\/p>\n<h3>36. M\u00e9tarepr\u00e9sentation, r\u00e9flexivit\u00e9 et intersubjectivit\u00e9<\/h3>\n<p>Le couplage r\u00e9entrant entre les r\u00e9pertoires conceptuels primaires et le syst\u00e8me symbolique linguistique donne naissance \u00e0 ce qu&rsquo;Edelman appelle le \u00ab soi autobiographique \u00bb (<em>self<\/em>). Chez l&rsquo;animal dot\u00e9 de conscience primaire, il existe certes un proto-soi biologique, un sentiment corporel d&rsquo;individualit\u00e9 li\u00e9 aux signaux proprioceptifs et visc\u00e9raux. Mais ce proto-soi n&rsquo;a pas de nom, pas d&rsquo;histoire, pas de biographie r\u00e9dig\u00e9e.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;irruption du langage et de la conscience d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur, l&rsquo;organisme devient capable de forger une m\u00e9tarepr\u00e9sentation de sa propre existence : il projette son proto-soi dans la syntaxe temporelle du discours (pass\u00e9, pr\u00e9sent, futur). Le \u00ab Moi \u00bb devient une construction narrative dynamique continuellement re-cat\u00e9goris\u00e9e au sein des r\u00e9seaux corticaux fronto-pari\u00e9taux. L&rsquo;\u00eatre humain se d\u00e9couvre comme un acteur temporel ayant un pass\u00e9 document\u00e9 et une finitude in\u00e9luctable \u00e0 venir.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, ce m\u00e9canisme ouvre la voie \u00e0 l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 profonde et \u00e0 la \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (la capacit\u00e9 d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux, des d\u00e9sirs et des croyances \u00e0 autrui). D\u00e8s lors qu&rsquo;un individu ma\u00eetrise un syst\u00e8me s\u00e9miotique partag\u00e9 par ses cong\u00e9n\u00e8res au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 culturelle, les flux s\u00e9lectifs cessent d&rsquo;\u00eatre purement \u00e9cologiques et somatiques : ils deviennent socioculturels et discursifs. Le darwinisme neuronal s&rsquo;ouvre ainsi sur l&rsquo;anthropologie et la sociologie : les id\u00e9es, les mythes, les lois et les cr\u00e9ations scientifiques deviennent des attracteurs culturels majeurs qui sculptent en retour, par s\u00e9lection exp\u00e9rientielle et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, le r\u00e9pertoire synaptique secondaire de chaque enfant apprenant \u00e0 parler au sein d&rsquo;un collectif humain.<\/p>\n<h2>37. L&rsquo;hypoth\u00e8se du c\u0153ur dynamique (Dynamic Core) et complexit\u00e9 neurale<\/h2>\n<h3>38. La th\u00e9orie du c\u0153ur dynamique propos\u00e9e par Edelman et Tononi<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, Gerald Edelman s&rsquo;est associ\u00e9 au neuroscientifique et th\u00e9oricien de la conscience <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/centerforsleepandconsciousness.med.wisc.edu\/people\/giulio-tononi-md-phd\/\">Giulio Tononi<\/a> pour conf\u00e9rer \u00e0 la TNGS une formulation biophysique et math\u00e9matique d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e, connue sous le nom d&rsquo;\u00ab Hypoth\u00e8se du C\u0153ur Dynamique \u00bb (<em>The Dynamic Core Hypothesis<\/em>). Cette formalisation r\u00e9pond \u00e0 une question physique fondamentale : parmi les dizaines de milliards de neurones actifs \u00e0 tout instant dans un cerveau humain \u00e9veill\u00e9, lesquels participent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience consciente subjective \u00e0 un instant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"t\">$t$<\/span>, et lesquels op\u00e8rent de mani\u00e8re inconsciente ou automatique ?<\/p>\n<p>Edelman et Tononi postulent que la conscience ne d\u00e9pend pas d&rsquo;un emplacement anatomique unique, mais de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une vaste coalition fonctionnelle de groupes neuronaux distribu\u00e9s principalement au sein du complexe thalamocortical, qu&rsquo;ils baptisent le \u00ab c\u0153ur dynamique \u00bb. Cette coalition n&rsquo;est pas une structure anatomique statique aux fronti\u00e8res ind\u00e9l\u00e9biles ; c&rsquo;est un processus dynamique, un vortex de d\u00e9charges oscillatoires hautement synchronis\u00e9es qui se fait et se d\u00e9fait continuellement sur des \u00e9chelles de temps de l&rsquo;ordre de 100 \u00e0 500 millisecondes.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;un groupe neuronal participe au c\u0153ur dynamique \u00e0 un moment donn\u00e9, il doit \u00eatre reli\u00e9 aux autres membres de la coalition par des interactions r\u00e9entrantes bidirectionnelles intenses et rapides. Les processus c\u00e9r\u00e9braux qui demeurent inconscients \u2014 comme les boucles r\u00e9flexes spinales, le traitement sensoriel pr\u00e9coce dans les \u00e9tages r\u00e9cepteurs, ou les routines motrices automatis\u00e9es g\u00e9r\u00e9es par les circuits en boucle ferm\u00e9e des ganglions de la base et du cervelet \u2014 sont exclus du c\u0153ur dynamique soit parce qu&rsquo;ils sont s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9s anatomiquement, soit parce que leurs connexions op\u00e8rent de mani\u00e8re unilat\u00e9rale sans \u00e9change r\u00e9entrant r\u00e9cursif massif avec le manteau thalamocortical.<\/p>\n<h3>39. Int\u00e9gration et s\u00e9gr\u00e9gation : la quantification de la complexit\u00e9 neurale<\/h3>\n<p>Le tour de force th\u00e9orique d&rsquo;Edelman et Tononi a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9montrer que l&rsquo;exp\u00e9rience consciente ph\u00e9nom\u00e9nale repose sur deux propri\u00e9t\u00e9s ph\u00e9nom\u00e9nologiques universelles, qui semblent \u00e0 premi\u00e8re vue contradictoires mais qui doivent \u00eatre imp\u00e9rativement r\u00e9concili\u00e9es par la biophysique c\u00e9r\u00e9brale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;int\u00e9gration ph\u00e9nom\u00e9nale :<\/strong> Chaque \u00e9tat conscient est une unit\u00e9 indivisible. Vous ne pouvez pas vivre l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un champ visuel gauche dissoci\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un champ visuel droit, ni percevoir un accord musical sans qu&rsquo;il ne fusionne dans le m\u00eame espace perceptif que votre posture corporelle. La conscience est absolument unifi\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La diff\u00e9renciation ph\u00e9nom\u00e9nale :<\/strong> Le r\u00e9pertoire des \u00e9tats conscients possibles est ph\u00e9nom\u00e9nalement gigantesque. \u00c0 chaque instant, l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit que vous vivez est l&rsquo;un parmi des milliards d&rsquo;\u00e9tats conscients alternatifs que vous pourriez vivre, chacun diff\u00e9rant subtilement par un d\u00e9tail sensoriel, une pens\u00e9e fugitive ou un affect sous-jacent.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour traduire physiquement cette coexistence de l&rsquo;un et du multiple, Edelman et Tononi ont introduit une mesure math\u00e9matique rigoureuse issue de la th\u00e9orie de l&rsquo;information : la <em>complexit\u00e9 neurale<\/em> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C_N\">$C_N$<\/span>). Un syst\u00e8me physique purement homog\u00e8ne et int\u00e9gr\u00e9 (comme un r\u00e9seau de neurones hyper-synchronis\u00e9s lors d&rsquo;une crise d&rsquo;\u00e9pilepsie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e) poss\u00e8de une diff\u00e9renciation nulle : son information est minimale, la conscience dispara\u00eet. \u00c0 l&rsquo;inverse, un syst\u00e8me compos\u00e9 de modules totalement ind\u00e9pendants et d\u00e9corr\u00e9l\u00e9s (comme un tas de sable ou un gaz parfait) poss\u00e8de une s\u00e9gr\u00e9gation maximale mais une int\u00e9gration nulle : il ne peut former aucun \u00e9tat unifi\u00e9, la conscience est tout aussi impossible.<\/p>\n<p>La complexit\u00e9 neurale maximale n&rsquo;est atteinte que dans les syst\u00e8mes qui maximisent simultan\u00e9ment la s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle locale et l&rsquo;int\u00e9gration globale. Le c\u0153ur dynamique thalamocortical r\u00e9alise cette prouesse physique gr\u00e2ce au m\u00e9canisme de r\u00e9entrance : de multiples colonnes et aires corticales distinctes continuent d&rsquo;accomplir leurs calculs sensoriels sp\u00e9cialis\u00e9s et diff\u00e9renci\u00e9s (s\u00e9gr\u00e9gation), tout en \u00e9changeant instantan\u00e9ment leurs \u00e9tats par des potentiels d&rsquo;action r\u00e9ciproques qui les fondent dans une r\u00e9sonance temporelle coh\u00e9rente unique (int\u00e9gration). C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette complexit\u00e9 math\u00e9matique \u00e9lev\u00e9e qui constitue la signature physique de la conscience.<\/p>\n<h3>40. Corr\u00e9lats \u00e9lectrophysiologiques des alt\u00e9rations de la conscience<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se du c\u0153ur dynamique offre des pr\u00e9dictions empiriques remarquablement robustes qui ont \u00e9t\u00e9 largement confirm\u00e9es par l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG), la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) et l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, notamment dans l&rsquo;investigation des \u00e9tats de conscience alt\u00e9r\u00e9s (coma, anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale, sommeil profond, \u00e9tats v\u00e9g\u00e9tatifs).<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons l&rsquo;exemple paradigmatique du sommeil \u00e0 ondes lentes (stade N3). Durant cette phase du sommeil, les neurones du cortex c\u00e9r\u00e9bral et du thalamus ne sont pas silencieux ; au contraire, ils d\u00e9chargent vigoureusement mais de mani\u00e8re globalement synchrone, alternant des phases de d\u00e9polarisation massive (\u00e9tats <em>UP<\/em>) et des phases d&rsquo;hyperpolarisation silencieuse (\u00e9tats <em>DOWN<\/em>), g\u00e9n\u00e9rant de grandes ondes delta lentes sur le trac\u00e9 EEG. Bien que l&rsquo;activit\u00e9 m\u00e9tabolique et cellulaire globale demeure soutenue, le sujet est plong\u00e9 dans une inconscience totale. L&rsquo;explication d&rsquo;Edelman et Tononi est limpide : cette hyper-synchronisation st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e d\u00e9truit la diff\u00e9renciation fonctionnelle locale. Le r\u00e9pertoire d&rsquo;\u00e9tats dynamiques s&rsquo;effondre, la complexit\u00e9 neurale tombe \u00e0 un niveau proche de z\u00e9ro, et le c\u0153ur dynamique se dissout faute de s\u00e9gr\u00e9gation informative.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame sous anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale induite par des agents tels que le propofol ou les halog\u00e9n\u00e9s. Ces substances pharmacologiques, qui renforcent l&rsquo;action inhibitrice des r\u00e9cepteurs GABAergiques ou bloquent les conductances glutamatergiques, n&rsquo;\u00e9teignent pas le cerveau dans son ensemble. Elles ciblent pr\u00e9f\u00e9rentiellement la propagation des signaux \u00e0 longue distance le long des axones cortico-corticaux, brisant ainsi les boucles r\u00e9entrantes \u00e0 haute fr\u00e9quence. L&rsquo;int\u00e9gration globale est rompue : le syst\u00e8me se fragmente en \u00eelots d&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9connect\u00e9s, et l&rsquo;architecture du c\u0153ur dynamique s&rsquo;\u00e9vanouit instantan\u00e9ment, entra\u00eenant la perte du sentiment subjectif d&rsquo;existence.<\/p>\n<h2>41. Implications psychologiques, psychopathologiques et philosophiques du TNGS<\/h2>\n<h3>42. Reconceptualisation des troubles psychopathologiques \u00e0 la lumi\u00e8re s\u00e9lective<\/h3>\n<p>La Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux ne se contente pas d&rsquo;\u00e9clairer le fonctionnement du cerveau sain : elle fournit une grille de lecture \u00e9tiologique et pathog\u00e9nique r\u00e9volutionnaire pour appr\u00e9hender les grandes maladies psychiatriques et neuropsychologiques, traditionnellement d\u00e9chir\u00e9es entre le r\u00e9ductionnisme g\u00e9n\u00e9tique simpliste (\u00ab la d\u00e9pression est une baisse de s\u00e9rotonine \u00bb) et le psychologisme d\u00e9sincarn\u00e9.<\/p>\n<p>La schizophr\u00e9nie, par exemple, peut \u00eatre \u00e9l\u00e9gamment re-conceptualis\u00e9e dans le cadre s\u00e9lectionniste comme une pathologie majeure de la r\u00e9entrance et de la synchronisation temporelle, souvent qualifi\u00e9e aujourd&rsquo;hui de \u00ab dysconnectivit\u00e9 syndromique \u00bb. Des anomalies microscopiques au niveau du d\u00e9veloppement embryonnaire (d\u00e9faut de migration neuronale li\u00e9 \u00e0 des polymorphismes g\u00e9n\u00e9tiques, alt\u00e9ration de l&rsquo;\u00e9lagage synaptique \u00e0 l&rsquo;adolescence, dysfonctionnement des r\u00e9cepteurs NMDA des interneurones inhibiteurs \u00e0 parvalbumine) compromettent la capacit\u00e9 des circuits r\u00e9entrants \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des oscillations synchrones stables dans la bande gamma. Faute d&rsquo;une liaison temporelle coh\u00e9rente, le c\u0153ur dynamique se morcelle : les cat\u00e9gorisations perceptives ne sont plus correctement li\u00e9es aux syst\u00e8mes de valeur, et les pens\u00e9es int\u00e9rieures ne sont plus reconnues comme \u00e9manant du soi corporel, d\u00e9g\u00e9n\u00e9rant en hallucinations auditives et en d\u00e9lires de pers\u00e9cution.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), les addictions comportementales ou les \u00e9tats de stress post-traumatique (ESPT) s&rsquo;\u00e9clairent sous le jour d&rsquo;une d\u00e9faillance de la plasticit\u00e9 s\u00e9lective au sein du r\u00e9pertoire secondaire. Dans le cas du traumatisme psychique, une d\u00e9charge cataclysmique et disproportionn\u00e9e des syst\u00e8mes de valeur (noradr\u00e9naline et dopamine d&rsquo;urgence g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;amygdale lors de l&rsquo;effroi) vient hyper-consolider de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile un groupe de synapses sp\u00e9cifiques. Ce circuit devient un attracteur dynamique pathologique hyper-puissant, un sentier synaptique si profond\u00e9ment creus\u00e9 que la moindre stimulation sensorielle banale replonge imm\u00e9diatement l&rsquo;individu dans la re-cat\u00e9gorisation terrifiante du souvenir traumatique, court-circuitant toute possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9lagage ou de r\u00e9apprentissage plastique adaptatif.<\/p>\n<h3>43. Psychoth\u00e9rapie, apprentissage et plasticit\u00e9 tout au long de la vie<\/h3>\n<p>Sur le versant th\u00e9rapeutique et p\u00e9dagogique, le darwinisme neuronal apporte un fondement neurobiologique solide et profond\u00e9ment optimiste \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 des psychoth\u00e9rapies et \u00e0 l&rsquo;apprentissage permanent tout au long de l&rsquo;existence. Pendant des d\u00e9cennies, le dogme biologique classique a affirm\u00e9 que le cerveau adulte \u00e9tait une machine c\u00e2bl\u00e9e une fois pour toutes \u00e0 la fin de l&rsquo;enfance, incapable de modifications structurales majeures.<\/p>\n<p>La TNGS d\u00e9montre au contraire que la s\u00e9lection exp\u00e9rientielle ne s&rsquo;interrompt jamais avant la mort c\u00e9r\u00e9brale. M\u00eame si les fen\u00eatres critiques de la neurogen\u00e8se d\u00e9veloppementale et de la my\u00e9linisation massive se referment, les m\u00e9canismes fondamentaux du deuxi\u00e8me pilier \u2014 la modulation diff\u00e9rentielle des efficacit\u00e9s synaptiques, le remodelage des \u00e9pines dendritiques et la r\u00e9organisation des cartographies corticales sous le guidage de la valeur \u2014 demeurent pleinement op\u00e9rationnels \u00e0 tout \u00e2ge. Des exp\u00e9riences c\u00e9l\u00e8bres de Michael Merzenich sur la r\u00e9organisation des cartes somatosensorielles de singes adultes apr\u00e8s amputation ou entra\u00eenement intensif des doigts ont spectaculairement valid\u00e9 cette intuition edelmanienne.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, une d\u00e9marche psychoth\u00e9rapeutique r\u00e9ussie (qu&rsquo;elle soit d&rsquo;inspiration cognitivo-comportementale, humaniste ou analytique) n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un protocole somatique de s\u00e9lection synaptique exp\u00e9rientielle guid\u00e9e. En introduisant un contexte relationnel s\u00e9curisant qui r\u00e9gule les syst\u00e8mes de valeur limbiques et en sollicitant de mani\u00e8re r\u00e9currente de nouvelles associations cognitives et corporelles, la th\u00e9rapie force le syst\u00e8me nerveux \u00e0 d\u00e9sinvestir les sentiers r\u00e9entrants pathologiques au profit de nouveaux r\u00e9pertoires de cat\u00e9gorisation plus adaptatifs. L&rsquo;apprentissage n&rsquo;est pas le remplissage passif d&rsquo;une biblioth\u00e8que vide : c&rsquo;est un travail actif de r\u00e9organisation paysag\u00e8re de notre dynamique neuronale int\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>44. Un mat\u00e9rialisme non r\u00e9ductionniste : d\u00e9passer le dualisme et l&rsquo;illusionnisme<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique et philosophique, l&rsquo;apport le plus durable de Gerald Edelman r\u00e9side dans la formulation d&rsquo;un <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/physicalism\/\">mat\u00e9rialisme non r\u00e9ductionniste<\/a> d&rsquo;une rare coh\u00e9rence, permettant d&rsquo;\u00e9chapper au pi\u00e8ge s\u00e9culaire tendu entre le dualisme cart\u00e9sien des substances et le mat\u00e9rialisme physique r\u00e9ductionniste dur.<\/p>\n<p>Le dualisme postule l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00e2me immat\u00e9rielle (<em>res cogitans<\/em>) flottant mystiquement au-dessus de la machinerie biologique (<em>res extensa<\/em>), une position aujourd&rsquo;hui scientifiquement ind\u00e9fendable qui se heurte au principe universel de conservation de l&rsquo;\u00e9nergie et aux donn\u00e9es empiriques de la neurophysiologie. Mais \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00eame, le r\u00e9ductionnisme \u00e9liminativiste pr\u00e9tendant que la pens\u00e9e \u00ab n&rsquo;est rien d&rsquo;autre \u00bb que la physique des ions et que la subjectivit\u00e9 est une illusion sans valeur causale commet une erreur \u00e9pist\u00e9mologique tout aussi funeste en niant l&rsquo;\u00e9vidence ph\u00e9nom\u00e9nologique de notre propre existence v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Edelman surmonte cette aporie en montrant que l&rsquo;esprit est un processus biologique morphog\u00e9n\u00e9tique et non une substance. Tout comme la vie biologique \u00e9merge des lois de la chimie et de la thermodynamique sans pour autant pouvoir \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la somme des atomes de carbone d&rsquo;un organisme, l&rsquo;esprit conscient \u00e9merge de la s\u00e9lection r\u00e9entrante des populations neuronales sans qu&rsquo;aucune loi de la physique fondamentale ne soit viol\u00e9e. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un mat\u00e9rialisme r\u00e9solument s\u00e9lectionniste o\u00f9 les niveaux d&rsquo;organisation macroscopiques jouissent d&rsquo;une authentique puissance causale descendante (<em>downward causation<\/em>) sur les niveaux microscopiques : l&rsquo;\u00e9tat du c\u0153ur dynamique r\u00e9entrant contraint \u00e0 chaque milliseconde la probabilit\u00e9 de d\u00e9charge des potentiels d&rsquo;action mol\u00e9culaires sous-jacents. Le darwinisme neuronal r\u00e9concilie ainsi la mati\u00e8re et le sens, restaurant la dignit\u00e9 ontologique de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective au c\u0153ur des lois de la nature.<\/p>\n<h2>45. R\u00e9ceptions critiques, d\u00e9bats contemporains et post\u00e9rit\u00e9 scientifique<\/h2>\n<h3>46. Les controverses et objections scientifiques adress\u00e9es \u00e0 Edelman<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son envergure monumentale et de son indiscutable \u00e9l\u00e9gance intellectuelle, la Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux a suscit\u00e9, d\u00e8s la parution des trois tomes fondamentaux d&rsquo;Edelman \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 (<em>Neural Darwinism<\/em>, <em>Topobiology<\/em>, <em>The Remembered Present<\/em>), de vives controverses au sein de la communaut\u00e9 des neurosciences et de la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des critiques les plus acerbes est venue de Francis Crick \u2014 cod\u00e9couvreur de la structure de l&rsquo;ADN et lui-m\u00eame engag\u00e9 dans la qu\u00eate des bases neurobiologiques de la conscience \u2014, qui reprochait \u00e0 Edelman une \u00e9criture obscure, une tendance \u00e0 r\u00e9inventer des concepts neurobiologiques sous un jargon propri\u00e9taire herm\u00e9tique, et surtout une insuffisance de preuves empiriques quantitatives directes pour \u00e9tayer le m\u00e9canisme s\u00e9lectif au cours de la phase adulte. D&rsquo;autres biologistes de renom, \u00e0 l&rsquo;instar de Stephen Jay Gould, ont contest\u00e9 la l\u00e9gitimit\u00e9 formelle de l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te \u00ab darwinien \u00bb, arguant que sans duplication d&rsquo;unit\u00e9s mat\u00e9rielles discr\u00e8tes (comme les g\u00e8nes dans la m\u00e9iose) et sans s\u00e9paration absolue entre la lign\u00e9e germinale et la lign\u00e9e somatique, le terme de s\u00e9lection somatique n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une m\u00e9taphore l\u00e2che et non un v\u00e9ritable processus darwinien au sens strict de la biologie des populations.<\/p>\n<p>Sur le plan math\u00e9matique, des th\u00e9oriciens des r\u00e9seaux de neurones ont soulign\u00e9 qu&rsquo;Edelman rejetait avec trop d&rsquo;intransigeance l&rsquo;ensemble de l&rsquo;arsenal computationnel, n\u00e9gligeant le fait que des mod\u00e8les d&rsquo;inspiration cybern\u00e9tique pouvaient converger vers des dynamiques similaires sans n\u00e9cessiter une ontologie enti\u00e8rement s\u00e9lectionniste. Enfin, la difficult\u00e9 technique colossale d&rsquo;enregistrer simultan\u00e9ment, in vivo, l&rsquo;activit\u00e9 de dizaines de milliers de groupes neuronaux individuels pendant des processus de r\u00e9entrance a longtemps rel\u00e9gu\u00e9 certaines pr\u00e9dictions de la TNGS au statut d&rsquo;hypoth\u00e8ses de travail th\u00e9oriques inv\u00e9rifiables avec les outils instrumentaux de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<h3>47. Convergences et confrontations avec les th\u00e9ories neuroscientifiques actuelles<\/h3>\n<p>Avec le recul \u00e9pist\u00e9mologique offert par ce premier quart du XXIe si\u00e8cle, la vision d&rsquo;Edelman appara\u00eet comme \u00e9tonnamment proph\u00e9tique. Ses th\u00e8ses fondamentales ont largement irrigu\u00e9 et f\u00e9cond\u00e9 les deux grands paradigmes qui dominent aujourd&rsquo;hui les neurosciences th\u00e9oriques de la conscience :<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/consciousness-neuroscience\/\">Th\u00e9orie de l&rsquo;Information Int\u00e9gr\u00e9e (IIT)<\/a>, d\u00e9velopp\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment par Giulio Tononi, \u00e9l\u00e8ve et collaborateur direct d&rsquo;Edelman. L&rsquo;IIT a pouss\u00e9 la quantification math\u00e9matique de la complexit\u00e9 du c\u0153ur dynamique jusqu&rsquo;\u00e0 son paroxysme en formulant le postulat du coefficient <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span> (Phi), mesurant formellement la quantit\u00e9 d&rsquo;information irr\u00e9ductible g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par un syst\u00e8me au-del\u00e0 de ses parties. Bien que Tononi ait gliss\u00e9 vers une posture ontologique plus proche du panpsychisme que le mat\u00e9rialisme biologique strict d&rsquo;Edelman, l&rsquo;ADN th\u00e9orique de la r\u00e9entrance et de la complexit\u00e9 \u00e9quilibr\u00e9e entre s\u00e9gr\u00e9gation et int\u00e9gration demeure le socle incontestable de l&rsquo;IIT.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, le cadre du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fil.ion.ucl.ac.uk\/~karl\/The%20free-energy%20principle%20a%20unified%20brain%20theory.pdf\">cerveau bay\u00e9sien et du principe d&rsquo;\u00e9nergie libre<\/a>, magistralement formalis\u00e9 par Karl Friston. \u00c0 premi\u00e8re vue, le mod\u00e8le du codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>) semble restaurer un certain computationalisme statistique en d\u00e9crivant le cerveau comme une machine \u00e0 minimiser l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction sensorielle via des inf\u00e9rences bay\u00e9siennes actives. Cependant, Friston lui-m\u00eame reconna\u00eet une convergence ontologique totale avec le s\u00e9lectionnisme edelmanien : la s\u00e9lection des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs op\u00e9rant au sein des hi\u00e9rarchies corticales profondes sous l&rsquo;\u00e9gide de gradients biochimiques n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une r\u00e9\u00e9criture math\u00e9matique contemporaine de la s\u00e9lection des groupes neuronaux guid\u00e9e par la valeur, o\u00f9 l&rsquo;\u00ab erreur de pr\u00e9diction \u00bb joue le r\u00f4le d&rsquo;un filtre s\u00e9lectif cin\u00e9tique.<\/p>\n<h3>48. La descendance du TNGS en robotique \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9montrer exp\u00e9rimentalement la validit\u00e9 op\u00e9rationnelle de sa th\u00e9orie sans recourir \u00e0 des simulations logiques abstraites sur des ordinateurs de von Neumann, Gerald Edelman s&rsquo;est tourn\u00e9, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 au sein du Neurosciences Institute de La Jolla en Californie, vers la robotique d\u00e9veloppementale et morphologique. Il a con\u00e7u avec son \u00e9quipe une lign\u00e9e de cr\u00e9atures m\u00e9catroniques autonomes baptis\u00e9es les automates nomades (la c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9rie des robots <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fnbot.2013.00010\/full\">NOMAD et Darwin<\/a>, de Darwin I jusqu&rsquo;\u00e0 Darwin X).<\/p>\n<p>Ces dispositifs robotiques constituent une rupture \u00e9pist\u00e9mologique absolue avec la robotique industrielle et l&rsquo;intelligence artificielle symbolique. Les automates de la s\u00e9rie Darwin ne contenaient aucune ligne de code d&rsquo;instruction logique, aucun algorithme de planification d&rsquo;itin\u00e9raire, aucune base de donn\u00e9es d&rsquo;images pr\u00e9enregistr\u00e9es, aucun syst\u00e8me expert de diagnostic. Leur \u00ab cerveau \u00bb \u00e9tait un vaste r\u00e9seau simul\u00e9 de dizaines de milliers de groupes neuronaux interconnect\u00e9s par des millions de synapses plastiques soumises aux r\u00e8gles de la TNGS, comprenant des cartes r\u00e9entrantes visuelles, tactiles, sonores et proprioceptives, coupl\u00e9es \u00e0 des effecteurs de roues motrices et \u00e0 des syst\u00e8mes de valeurs simul\u00e9s (sensibilit\u00e9 \u00e0 la charge \u00e9lectrique de leur batterie, aversion pour des surfaces m\u00e9talliques \u00e9lectrifi\u00e9es ou attraction pour des stimuli visuels lumineux).<\/p>\n<p>Plac\u00e9s dans un environnement physique r\u00e9el non balis\u00e9 et encombr\u00e9 de blocs disparates, ces robots ont d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante la viabilit\u00e9 du mod\u00e8le s\u00e9lectionniste. En quelques dizaines de minutes d&rsquo;exploration sensorimotrice spontan\u00e9e, guid\u00e9s uniquement par le renforcement de leurs boucles r\u00e9entrantes sous l&rsquo;effet de leurs circuits de valeur, les robots Darwin apprenaient \u00e0 cat\u00e9goriser des blocs cylindriques stri\u00e9s comme \u00ab bons \u00bb (car porteurs de conductivit\u00e9 positive pour leur recharge) et des blocs cubiques unis comme \u00ab dangereux \u00bb (d\u00e9clenchant une r\u00e9action d&rsquo;\u00e9vitement). Ils d\u00e9veloppaient une m\u00e9moire dynamique sans stockage de fichiers et manifestaient un comportement conditionn\u00e9 adaptatif robuste face \u00e0 des modifications impr\u00e9vues de leur ar\u00e8ne physique. Cette descendance robotique du darwinisme neuronal a pos\u00e9 les jalons de ce que l&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui la robotique \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, les architectures neuromorphiques bio-inspir\u00e9es et l&rsquo;apprentissage incarn\u00e9 (<em>embodied AI<\/em>), prouvant que l&rsquo;intelligence v\u00e9ritable n&rsquo;a pas besoin de programmation logique d\u00e9terministe pour \u00e9merger, pourvu qu&rsquo;on lui offre l&rsquo;espace morphologique d&rsquo;une authentique s\u00e9lection somatique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Changeux, J.-P. (1983). <em>L&rsquo;homme neuronal<\/em>. Fayard.<\/li>\n<li>Chalmers, D. J. (1995). Facing up to the problem of consciousness. <em>Journal of Consciousness Studies<\/em>, 2(3), 200\u2013219. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/mind\/article\/105\/419\/489\/979603\">https:\/\/academic.oup.com\/mind\/article\/105\/419\/489\/979603<\/a><\/li>\n<li>Crick, F. (1989). Neural Edelmanism: An essay review of *Neural Darwinism* by Gerald M. Edelman. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 12(7), 240\u2013248. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(89)90019-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(89)90019-2<\/a><\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1978). Group selection and phasic reentrant signaling: A theory of higher brain function. In G. M. Edelman &#038; V. B. Mountcastle (Eds.), <em>The Mindful Brain: Cortical Organization and the Group-Selective Theory of Higher Brain Function<\/em> (pp. 51\u2013100). MIT Press.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1987). <em>Neural Darwinism: The Theory of Neuronal Group Selection<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1988). <em>Topobiology: An Introduction to Molecular Embryology<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1989). <em>The Remembered Present: A Biological Theory of Consciousness<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1992). <em>Bright Air, Brilliant Fire: On the Matter of the Mind<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1993). Neural Darwinism: Selection and reentrant signaling in higher brain function. <em>Neuron<\/em>, 10(2), 115\u2013125. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0896-6273(93)90304-A\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0896-6273(93)90304-A<\/a><\/li>\n<li>Edelman, G. M. (2003). Naturalizing consciousness: A theoretical framework. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 100(9), 5520\u20135524. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0931349100\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0931349100<\/a><\/li>\n<li>Edelman, G. M. (2004). <em>Wider than the Sky: The Phenomenal Gift of Consciousness<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Edelman, G. M. (2006). <em>Second Nature: Brain Science and Human Knowledge<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li>Edelman, G. M., &#038; Gally, J. A. (2001). Degeneracy and complexity in biological systems. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 98(24), 13763\u201313768. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.231499798\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.231499798<\/a><\/li>\n<li>Edelman, G. M., &#038; Tononi, G. (2000). <em>A Universe of Consciousness: How Matter Becomes Imagination<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Friston, K. J. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory? <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127\u2013138. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/li>\n<li>Gould, S. J. (1990). The horn of Triton. <em>The New York Review of Books<\/em>, 37(19), 32\u201336.<\/li>\n<li>Hebb, D. O. (1949). <em>The Organization of Behavior: A Neuropsychological Theory<\/em>. John Wiley &#038; Sons.<\/li>\n<li>Krichmar, J. L., &#038; Edelman, G. M. (2005). Brain-based devices for the study of nervous systems and the development of intelligent machines. <em>Artificial Life<\/em>, 11(1\u20132), 63\u201377. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1162\/1064546053278985\">https:\/\/doi.org\/10.1162\/1064546053278985<\/a><\/li>\n<li>Merzenich, M. M., Kaas, J. H., Wall, J. T., Sur, M., Nelson, R. J., &#038; Felleman, D. J. (1983). Progression of change following median nerve section in the cortical representation of the hand in areas 3b and 1 in adult owl and squirrel monkeys. <em>Neuroscience<\/em>, 10(3), 639\u2013665. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0306-4522(83)90208-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0306-4522(83)90208-7<\/a><\/li>\n<li>Mountcastle, V. B. (1997). The columnar organization of the neocortex. <em>Brain<\/em>, 120(4), 701\u2013722. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/120.4.701\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/120.4.701<\/a><\/li>\n<li>Purves, D., &#038; Lichtman, J. W. (1985). <em>Principles of Neural Development<\/em>. Sinauer Associates.<\/li>\n<li>Seth, A. K., &#038; Baars, B. J. (2005). Neural Darwinism and consciousness. <em>Consciousness and Cognition<\/em>, 14(1), 140\u2013168. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.concog.2004.08.008\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.concog.2004.08.008<\/a><\/li>\n<li>Sporns, O., Tononi, G., &#038; Edelman, G. M. (2000). Theoretical neuroanatomy: Relating phenotype and function for networks with cortical-like architecture. <em>Cerebral Cortex<\/em>, 10(2), 127\u2013141. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/10.2.127\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/10.2.127<\/a><\/li>\n<li>Tononi, G., &#038; Edelman, G. M. (1998). Consciousness and complexity. <em>Science<\/em>, 282(5395), 1846\u20131851. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.282.5395.1846\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.282.5395.1846<\/a><\/li>\n<li>Tononi, G., Sporns, O., &#038; Edelman, G. M. (1994). A measure for brain complexity: Relating functional segregation and integration in the nervous system. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 91(11), 5033\u20135037. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.91.11.5033\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.91.11.5033<\/a><\/li>\n<li>Varela, F. J., Thompson, E., &#038; Rosch, E. (1991). <em>The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire contemporaine des sciences cognitives et de la neurobiologie th\u00e9orique, peu de propositions conceptuelles ont suscit\u00e9 autant de bouleversements paradigmatiques que la Th\u00e9orie de la S\u00e9lection des Groupes Neuronaux (TNGS, ou Theory of Neuronal Group Selection), plus commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de darwinisme neuronal. \u00c9chafaud\u00e9e \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle par le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"tags":[],"class_list":["post-9612","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9612","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9612"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9612\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9612"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9612"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9612"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}