{"id":9181,"date":"2026-09-23T09:02:50","date_gmt":"2026-09-23T09:02:50","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury\/"},"modified":"2026-09-23T09:02:50","modified_gmt":"2026-09-23T09:02:50","slug":"analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=analyse-institutionnelle-psychotherapie-institutionnelle-tosquelles-oury","title":{"rendered":"Analyse institutionnelle \/ Psychoth\u00e9rapie institutionnelle &#8211; Fran\u00e7ois Tosquelles &#038; Jean Oury"},"content":{"rendered":"<p>La psychiatrie du XXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique et politique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Au sortir des d\u00e9combres de la Seconde Guerre mondiale, un groupe h\u00e9t\u00e9roclite de psychiatres, de psychanalystes, de philosophes et d&rsquo;artistes a fait le constat accablant de la faillite de l&rsquo;institution asilaire traditionnelle. Con\u00e7ue au XIXe si\u00e8cle sous l\u2019impulsion des r\u00e9formateurs ali\u00e9nistes pour prot\u00e9ger et soigner l&rsquo;insens\u00e9, la structure hospitali\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait inexorablement mu\u00e9e en une machinerie d&rsquo;exclusion, d&rsquo;enfermement concentrationnaire et d&rsquo;an\u00e9antissement subjectif. Face \u00e0 cette d\u00e9rive totalitaire du traitement de la folie, deux figures majeures ont incarn\u00e9 une rupture refondatrice : le psychiatre catalan <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fran%C3%A7ois_Tosquelles\">Fran\u00e7ois Tosquelles<\/a> et le psychanalyste fran\u00e7ais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Oury\">Jean Oury<\/a>. Ensemble, par des voies crois\u00e9es et des exp\u00e9rimentations concr\u00e8tes d&rsquo;abord \u00e0 Saint-Alban puis \u00e0 La Borde, ils ont jet\u00e9 les fondations th\u00e9oriques et pratiques de la <em>psychoth\u00e9rapie institutionnelle<\/em>, un mouvement clinique r\u00e9volutionnaire dont l&rsquo;onde de choc allait \u00e9galement f\u00e9conder l\u2019<em>analyse institutionnelle<\/em> sociologique.<\/p>\n<p>Le postulat de d\u00e9part de cette r\u00e9volution clinique tient en une formule devenue proverbiale : \u00ab Pour soigner les malades, il faut d&rsquo;abord soigner l&rsquo;institution \u00bb. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple aphorisme provocateur, cette proposition engage une r\u00e9vision radicale de la psychopathologie, du statut de la folie et des rapports de pouvoir qui sous-tendent la relation d&rsquo;aide. Pour Tosquelles comme pour Oury, la psychose ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un d\u00e9ficit neurobiologique individuel ou \u00e0 une alt\u00e9ration g\u00e9n\u00e9tique ; elle constitue une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre-au-monde, une tentative douloureuse de reconstruction d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 effondr\u00e9e. D\u00e8s lors, le lieu de soins ne peut \u00eatre un r\u00e9ceptacle passif ou un dispositif disciplinaire de neutralisation des sympt\u00f4mes. L\u2019institution doit elle-m\u00eame \u00eatre con\u00e7ue comme un organisme vivant, un milieu plastique, ouvert, capable de s\u2019auto-analyser en permanence pour ne pas reproduire, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses murs, la violence s\u00e9gr\u00e9gative de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Cet article propose une travers\u00e9e exhaustive et approfondie de cette aventure intellectuelle et clinique unique. Du creuset h\u00e9ro\u00efque de Saint-Alban durant les ann\u00e9es sombres de l\u2019Occupation jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effervescence philosophique de La Borde avec F\u00e9lix Guattari, nous explorerons les soubassements marxisants, psychanalytiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques d&rsquo;une praxis qui n&rsquo;a jamais dissoci\u00e9 la lib\u00e9ration politique de la lib\u00e9ration psychique. Nous examinerons minutieusement les outils op\u00e9ratoires \u2013 du Club th\u00e9rapeutique \u00e0 la Grille \u2013 qui ont permis de redessiner l&rsquo;architecture quotidienne du soin, avant d\u2019analyser les prolongements th\u00e9oriques vers l&rsquo;analyse institutionnelle de Lourau et Lapassade. Enfin, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 les politiques de sant\u00e9 mentale c\u00e8dent aux sir\u00e8nes du tout-gestionnaire, de la tarification \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 et de la normalisation s\u00e9curitaire, nous interrogerons l&rsquo;extraordinaire actualit\u00e9 subversive de la pens\u00e9e de Tosquelles et d&rsquo;Oury pour r\u00e9enchanter le soin contemporain.<\/p>\n<h2>1. Aux origines de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle : Le creuset de Saint-Alban<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte historique et politique de la Seconde Guerre mondiale<\/h3>\n<p>L\u2019acte de naissance de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle s\u2019enracine dans la trag\u00e9die de la Seconde Guerre mondiale et l\u2019oppression du r\u00e9gime de Vichy. Durant cette p\u00e9riode, les asiles psychiatriques fran\u00e7ais ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une effroyable catastrophe humanitaire, d\u00e9sign\u00e9e par les historiens sous le terme d\u2019\u00ab h\u00e9catombe de la faim \u00bb. En raison de la p\u00e9nurie alimentaire organis\u00e9e, du rationnement impitoyable et de l&rsquo;abandon d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des malades mentaux consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab bouches inutiles \u00bb par l&rsquo;id\u00e9ologie p\u00e9tainiste, environ quarante mille patients intern\u00e9s p\u00e9rirent de faim et de froid dans les h\u00f4pitaux psychiatriques de France. Cette mise \u00e0 mort silencieuse a constitu\u00e9 un \u00e9lectrochoc moral ind\u00e9l\u00e9bile pour une poign\u00e9e de praticiens lucides qui refus\u00e8rent d&rsquo;accepter cette barbarie banalis\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est au c\u0153ur des terres rudes et isol\u00e9es de la Loz\u00e8re, au sein de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole, que va s&rsquo;organiser une r\u00e9sistance mat\u00e9rielle et m\u00e9dicale exemplaire. Sous la direction courageuse du docteur Paul Balvet, bient\u00f4t rejoint par Fran\u00e7ois Tosquelles, psychiatre catalan r\u00e9fugi\u00e9 politique, Saint-Alban refuse d&rsquo;abandonner ses malades. L&rsquo;\u00e9quipe m\u00e9dicale et soignante d\u00e9cide de contourner les directives pr\u00e9fectorales : les portes s\u2019ouvrent, les patients et le personnel sortent travailler dans les champs des fermes avoisinantes, cultivent des potagers de fortune et participent aux r\u00e9coltes locales en \u00e9change de vivres. Cette n\u00e9cessit\u00e9 vitale de survie alimentaire bouleverse d&#8217;embl\u00e9e la cl\u00f4ture asilaire traditionnelle et tisse des liens organiques avec la communaut\u00e9 paysanne locale, sauvant les pensionnaires de l&rsquo;extermination passive.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette lutte pour la subsistance, Saint-Alban devient une plaque tournante majeure de la R\u00e9sistance int\u00e9rieure fran\u00e7aise. Le m\u00e9decin-chef Lucien Bonnaf\u00e9, militant communiste, et Fran\u00e7ois Tosquelles transforment l&rsquo;h\u00f4pital en un sanctuaire pour les clandestins, les maquisards bless\u00e9s et les intellectuels traqu\u00e9s par la Gestapo et la milice. Des figures de proue de l&rsquo;avant-garde culturelle et litt\u00e9raire s&rsquo;y r\u00e9fugient, \u00e0 l&rsquo;instar du po\u00e8te Paul \u00c9luard et de son \u00e9pouse Nusch, de Tristan Tzara ou de Georges Sadoul. La rencontre quotidienne, au sein des pavillons, entre des ali\u00e9n\u00e9s prostr\u00e9s, des soignants insurg\u00e9s, des philosophes et des po\u00e8tes surr\u00e9alistes produit une \u00e9tincelle intellectuelle sans pr\u00e9c\u00e9dent. \u00c9luard d\u00e9couvre avec \u00e9merveillement les cr\u00e9ations artistiques des malades, notamment les sculptures de bois et de chiffons d\u2019Auguste Forestier, posant les jalons de ce que Jean Dubuffet th\u00e9orisera plus tard sous le nom d&rsquo;Art Brut.<\/p>\n<p>Cette convergence politique et esth\u00e9tique rend intol\u00e9rable le retour \u00e0 l&rsquo;ordre asilaire \u00e9tabli au XIXe si\u00e8cle par Philippe Pinel et Jean-\u00c9tienne Esquirol. Le mod\u00e8le de l&rsquo;asile ali\u00e9niste, jadis con\u00e7u comme un refuge protecteur, s&rsquo;\u00e9tait mu\u00e9 en un appareil carc\u00e9ral d&rsquo;abrutissement et de soumission sociale, fond\u00e9 sur l&rsquo;isolement cellulaire, la contention physique, la surveillance panoptique et l&rsquo;infantilisation permanente du fou. Pour les pionniers de Saint-Alban, il appara\u00eet avec une aveuglante clart\u00e9 que la folie intern\u00e9e n&rsquo;est que le miroir grossissant du fascisme qui ravage l&rsquo;Europe. D\u00e8s lors, r\u00e9former la psychiatrie ne rel\u00e8ve plus d&rsquo;un simple ajustement technique ou pharmacologique, mais d&rsquo;une t\u00e2che \u00e9thique et politique urgente : faire exploser les structures r\u00e9pressives de l&rsquo;asile pour r\u00e9inventer l&rsquo;humanit\u00e9 du sujet ali\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;acte de naissance du Club et la d\u00e9mocratisation des espaces<\/h3>\n<p>L\u2019ouverture spatiale de Saint-Alban, initialement dict\u00e9e par la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de nourriture, engendre une d\u00e9construction progressive des rituels asilaires d\u2019asservissement. Constatant que la passivit\u00e9 contrainte constitue le principal facteur de d\u00e9t\u00e9rioration psychique des intern\u00e9s, Fran\u00e7ois Tosquelles et ses compagnons d\u00e9cident de r\u00e9organiser radicalement la vie quotidienne de l&rsquo;h\u00f4pital en s&rsquo;appuyant sur des principes d&rsquo;autogestion collective. L&rsquo;intuition cardinale consiste \u00e0 transformer un lieu d&rsquo;oppression en un espace de sociabilit\u00e9 active o\u00f9 chaque individu, soignant comme soign\u00e9, retrouve une dignit\u00e9 citoyenne et une prise directe sur son environnement imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte effervescent que voit le jour le \u00ab Club th\u00e9rapeutique \u00bb au sein m\u00eame de l&rsquo;h\u00f4pital de Saint-Alban. Con\u00e7u comme une association autonome g\u00e9r\u00e9e conjointement par les pensionnaires et les professionnels de sant\u00e9, le Club devient le poumon d\u00e9mocratique de l&rsquo;\u00e9tablissement. Il prend en charge l&rsquo;organisation des soir\u00e9es r\u00e9cr\u00e9atives, des projections de cin\u00e9ma, des repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales, de la distribution du tabac, des sorties collectives et de la tenue d&rsquo;un bar associatif o\u00f9 s&rsquo;\u00e9changent paroles et consommations hors de toute transaction marchande oppressive. Dot\u00e9 d&rsquo;un bureau \u00e9lu, d&rsquo;une tr\u00e9sorerie ind\u00e9pendante et d&rsquo;assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales hebdomadaires, le Club permet aux malades les plus inhib\u00e9s de r\u00e9apprendre les m\u00e9canismes de la d\u00e9lib\u00e9ration collective, de la prise de parole publique et de la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9mocratisation des espaces int\u00e9rieurs s\u2019accompagne d\u2019un d\u00e9cloisonnement physique et symbolique imp\u00e9rieux. Les verrous sautent, les grilles m\u00e9talliques des fen\u00eatres sont progressivement descell\u00e9es, et les murs s\u00e9parant les pavillons de l&rsquo;espace ext\u00e9rieur sont symboliquement et pratiquement abattus. Les soignants abandonnent la tenue uniforme blanche, per\u00e7ue comme un embl\u00e8me de puret\u00e9 m\u00e9dicale aseptis\u00e9e et de domination unilat\u00e9rale, au profit de v\u00eatements civils ordinaires favorisant une sym\u00e9trie relationnelle. Ce nivellement vestimentaire brouille volontairement les fronti\u00e8res visibles entre qui est malade et qui soigne, obligeant chacun \u00e0 fonder son autorit\u00e9 non plus sur un apparat hi\u00e9rarchique statutaire, mais sur la qualit\u00e9 de sa pr\u00e9sence sensible et de sa relation \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>La redistribution du pouvoir au sein de l&rsquo;h\u00f4pital ne se contente pas d&rsquo;am\u00e9nager des moments conviviaux ; elle bouleverse de fond en comble l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;acte m\u00e9dical. Le m\u00e9decin-chef d\u00e9choit de son pi\u00e9destal d&rsquo;omnipotence d\u00e9miurgique. Les d\u00e9cisions relatives \u00e0 l&rsquo;organisation des journ\u00e9es, aux travaux de maintenance, aux repas ou \u00e0 la gestion des tensions communautaires sont d\u00e9battues lors de r\u00e9unions quotidiennes o\u00f9 chaque voix, y compris celle du d\u00e9lirant ou du travailleur manuel, p\u00e8se de mani\u00e8re \u00e9gale. En destituant la hi\u00e9rarchie pyramidale au profit d&rsquo;un fonctionnement r\u00e9ticulaire et transversal, Saint-Alban fait la d\u00e9monstration \u00e9clatante que le r\u00e9tablissement psychique est indissociable de la r\u00e9appropriation du pouvoir d\u00e9mocratique par les usagers eux-m\u00eames.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;influence crois\u00e9e du marxisme et de la psychanalyse naissante<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification th\u00e9orique de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle \u00e0 Saint-Alban repose sur une synth\u00e8se dialectique in\u00e9dite entre la critique sociale marxiste et l&rsquo;exploration de l&rsquo;inconscient issue de la psychanalyse. Les psychiatres novateurs refusent d&rsquo;enfermer le malade dans un individualisme biologique r\u00e9ducteur tout autant que de diluer sa souffrance subjective singuli\u00e8re dans un d\u00e9terminisme sociologique impersonnel. C\u2019est \u00e0 travers l\u2019\u00e9laboration du concept fondamental de la \u00ab double ali\u00e9nation \u00bb que se noue cette f\u00e9conde articulation th\u00e9orico-clinique.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Tosquelles th\u00e9orise avec vigueur que l\u2019\u00eatre humain intern\u00e9 souffre d&rsquo;un double fardeau qu&rsquo;il convient de dialectiser sans jamais confondre ses registres : d&rsquo;une part, l&rsquo;ali\u00e9nation sociale, telle que th\u00e9oris\u00e9e par Karl Marx dans les <em>Manuscrits de 1844<\/em> et <em>Le Capital<\/em>, relative \u00e0 l&rsquo;exploitation \u00e9conomique, \u00e0 la d\u00e9possession du fruit de son travail et \u00e0 la soumission aux structures de domination de classe ; d&rsquo;autre part, l&rsquo;ali\u00e9nation mentale, relevant de la nosographie psychiatrique et de la rupture intime du sujet avec la r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e. Or, l&rsquo;asile traditionnel superposait criminellement ces deux ali\u00e9nations : au lieu de traiter l&rsquo;ali\u00e9nation mentale, il infligeait au malade une sur-ali\u00e9nation sociale par l&rsquo;enfermement carc\u00e9ral et la privation totale de libert\u00e9. L&rsquo;ambition de Saint-Alban consiste donc \u00e0 extirper l&rsquo;ali\u00e9nation sociale de l&rsquo;h\u00f4pital afin de rendre enfin accessible l&rsquo;ali\u00e9nation psychopathologique \u00e0 une cure lib\u00e9ratrice.<\/p>\n<p>Cette approche puise abondamment dans le mat\u00e9rialisme dialectique pour penser l&rsquo;institution non pas comme une entit\u00e9 immuable ou une essence m\u00e9taphysique, mais comme un processus historique dynamique, travers\u00e9 de contradictions permanentes, d&rsquo;int\u00e9r\u00eats divergents et de tensions productives. Parall\u00e8lement, l&rsquo;introduction pr\u00e9coce de la th\u00e9orie psychanalytique au sein de l&rsquo;asile vient m\u00e9tamorphoser le regard port\u00e9 sur la folie. Tosquelles a apport\u00e9 clandestinement dans ses bagages d&rsquo;exil\u00e9 la th\u00e8se de m\u00e9decine de Jacques Lacan soutenue en 1932, <em>De la psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em>, ainsi que les \u00e9crits fondamentaux de Sigmund Freud sur la dynamique pulsionnelle et le transfert. Loin de r\u00e9server la psychanalyse au cadre ouat\u00e9 du divan bourgeois, l&rsquo;\u00e9quipe de Saint-Alban fait le pari audacieux d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;inconscient, le r\u00eave, le lapsus et la r\u00e9sistance au c\u0153ur de la cure collective hospitali\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette articulation du marxisme et de la psychanalyse impose au psychiatre une responsabilit\u00e9 morale d\u2019une rare acuit\u00e9. \u00catre soignant de l&rsquo;esprit ne peut s&rsquo;envisager comme une pratique technique neutre ou apolitique. Face \u00e0 la barbarie totalitaire et aux d\u00e9rives normatives des soci\u00e9t\u00e9s industrielles, le psychiatre doit s&rsquo;affirmer comme un militant de la libert\u00e9 subjective au sein de la Cit\u00e9. Soigner l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 exige de prendre le parti inconditionnel de sa condition de sujet d\u00e9sirant contre toutes les formes d&rsquo;arraisonnement id\u00e9ologique, \u00e9tatique ou asilaire. Cette posture \u00e9thique fondatrice scelle l&rsquo;engagement indissolublement th\u00e9rapeutique et politique de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle naissante.<\/p>\n<h2>2. Fran\u00e7ois Tosquelles : Trajectoire biographique et fondements th\u00e9orico-pratiques<\/h2>\n<h3>2.1 Les racines catalanes et l&rsquo;exp\u00e9rience du POUM<\/h3>\n<p>Pour saisir l&rsquo;esprit pionnier de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, il est indispensable de se pencher sur la figure haute en couleur et l&rsquo;itin\u00e9raire exceptionnel de Fran\u00e7ois Tosquelles. N\u00e9 en 1912 \u00e0 Reus, en Catalogne, Tosquelles grandit dans un terreau intellectuel et m\u00e9dical d\u2019une exceptionnelle cr\u00e9ativit\u00e9. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut Pere Mata de Reus, un \u00e9tablissement psychiatrique d&rsquo;avant-garde ouvert sur la ville, il est profond\u00e9ment influenc\u00e9 par les travaux novateurs du psychiatre r\u00e9publicain Emilio Mira y L\u00f3pez, pionnier de la psychotechnique, de la psychologie m\u00e9dicale et des approches communautaires de la sant\u00e9 mentale. D\u00e8s ses jeunes ann\u00e9es d\u2019internat \u00e0 Barcelone, Tosquelles s&rsquo;impr\u00e8gne de psychanalyse freudienne, traduisant des textes th\u00e9oriques et conceptualisant le soin psychique comme un art vivant de la relation.<\/p>\n<p>L&rsquo;engagement politique de Tosquelles est indissociable de sa trajectoire clinique. R\u00e9volutionnaire convaincu, il adh\u00e8re au Parti ouvrier d&rsquo;unification marxiste (POUM), formation marxiste anti-stalinienne catalane incarn\u00e9e par Andreu Nin. Lorsque la guerre civile espagnole \u00e9clate en 1936 contre le soul\u00e8vement fasciste du g\u00e9n\u00e9ral Franco, Tosquelles met imm\u00e9diatement ses comp\u00e9tences psychiatriques au service de la R\u00e9publique espagnole. Mobilis\u00e9 comme m\u00e9decin militaire sur le front d&rsquo;Aragon et en Estr\u00e9madure, il r\u00e9volutionne la psychiatrie de guerre en refusant de rel\u00e9guer les soldats traumatis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re dans des culs-de-basse-fosse. Au contraire, il monte des unit\u00e9s de soins au plus pr\u00e8s de la ligne de feu, int\u00e9grant des prostitu\u00e9es r\u00e9habilit\u00e9es, des paysans et des soldats gu\u00e9ris au sein du personnel soignant. Cette exp\u00e9rience limite lui enseigne que le soin ne requiert pas des dipl\u00f4mes universitaires prestigieux, mais une disponibilit\u00e9 humaine fondamentale et une capacit\u00e9 d&rsquo;invention situationnelle permanente.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la d\u00e9faite tragique des R\u00e9publicains espagnols face aux troupes franquistes lors de la <em>Retirada<\/em> de 1939, Tosquelles franchit les Pyr\u00e9n\u00e9es avec des dizaines de milliers de ses compatriotes. Consid\u00e9r\u00e9s par les autorit\u00e9s fran\u00e7aises de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique expirante comme des \u00ab ind\u00e9sirables \u00e9trangers \u00bb, ces r\u00e9fugi\u00e9s sont parqu\u00e9s dans des camps de concentration improvis\u00e9s dans le sud de la France. Intern\u00e9 dans des conditions ignobles au camp de Septfonds dans le Tarn-et-Garonne, entour\u00e9 de boue, de barbel\u00e9s et de fusils braqu\u00e9s, Tosquelles refuse l&rsquo;an\u00e9antissement moral. Avec une inventivit\u00e9 stup\u00e9fiante, il fonde au milieu du camp un dispensaire psychiatrique de fortune, recrutant des m\u00e9decins, des musiciens et des instituteurs intern\u00e9s pour soigner les n\u00e9vroses de guerre, pr\u00e9venir les suicides et redonner un sens \u00e0 l&rsquo;existence des proscrits.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette r\u00e9putation d&rsquo;agitateur m\u00e9dical g\u00e9nial et infatigable qui parvient aux oreilles de Paul Balvet, alors \u00e0 la recherche de praticiens comp\u00e9tents pour restructurer l&rsquo;h\u00f4pital de Saint-Alban en Loz\u00e8re. En 1940, Tosquelles quitte la promiscuit\u00e9 du camp de Septfonds pour rejoindre ce qui allait devenir l&rsquo;\u00e9picentre d&rsquo;une r\u00e9invention globale du traitement de la folie. Portant en lui l&rsquo;amertume de la r\u00e9volution espagnole trahie mais arm\u00e9 d&rsquo;une in\u00e9branlable foi dans l&rsquo;\u00e9mancipation collective, Tosquelles transplante en France la rigueur clinique catalane et l&rsquo;audace politique poumiste, transformant une contrainte d&rsquo;exil forc\u00e9 en l&rsquo;une des aventures intellectuelles les plus f\u00e9condes du si\u00e8cle \u00e9coul\u00e9.<\/p>\n<h3>2.2 Le concept de d\u00e9-ali\u00e9nation et la critique de l&rsquo;asile traditionnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport th\u00e9orique majeur de Fran\u00e7ois Tosquelles r\u00e9side dans son exigence de \u00ab d\u00e9-ali\u00e9nation \u00bb, concept qu&rsquo;il forge pour d\u00e9noncer et d\u00e9manteler les m\u00e9canismes pathog\u00e8nes inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;asile du XIXe si\u00e8cle. Tosquelles op\u00e8re une distinction conceptuelle rigoureuse entre l&rsquo;asile comme lieu mortif\u00e8re d&rsquo;exclusion et de s\u00e9gr\u00e9gation spatiale, et l&rsquo;<em>institution<\/em>, pens\u00e9e comme un dispositif dynamique, ouvert, relationnel et intrins\u00e8quement th\u00e9rapeutique. L&rsquo;asile l\u00e9gu\u00e9 par l&rsquo;histoire bourgeoise fonctionne comme un isolateur social : il enferme le d\u00e9viant pour rassurer le corps social, mais en agissant ainsi, il s\u00e9dimente la folie, calcifie les sympt\u00f4mes et d\u00e9truit toute trace d&rsquo;autonomie psychique chez le patient.<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;injonction tosquellienne fondamentale : \u00ab L\u2019h\u00f4pital est un malade qu&rsquo;il faut soigner sans tr\u00eave \u00bb. Avant m\u00eame de pr\u00e9tendre soulager la souffrance d&rsquo;un schizophr\u00e8ne ou d&rsquo;un m\u00e9lancolique, l&rsquo;\u00e9quipe soignante doit ausculter l&rsquo;\u00e9tat de sant\u00e9 de la structure hospitali\u00e8re elle-m\u00eame. Si l&rsquo;institution est rigide, bureaucratique, hi\u00e9rarchis\u00e9e, travers\u00e9e de non-dits rancuniers ou de logiques de surveillance punitive, elle rendra les malades encore plus malades qu&rsquo;ils ne le sont. Soigner l&rsquo;institution implique de d\u00e9busquer continuellement les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;entropie institutionnelle, la fermeture sur soi, la routine scl\u00e9rosante et la reproduction m\u00e9canique des rapports de domination. L&rsquo;institution ne peut devenir soignante qu&rsquo;\u00e0 la condition expresse d&rsquo;\u00eatre un lieu d&rsquo;analyse permanente de ses propres dysfonctionnements et de ses propres r\u00e9sistances inconscientes.<\/p>\n<p>Dans ce cadre restaur\u00e9, le rejet de la passivit\u00e9 du malade devient un imp\u00e9ratif clinique absolu. Tosquelles ne supporte pas la posture du patient alit\u00e9, passif r\u00e9cepteur d&rsquo;une charit\u00e9 condescendante ou d&rsquo;un traitement pharmacologique administr\u00e9 par contrainte. L&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 doit \u00eatre promu au statut d&rsquo;acteur \u00e0 part enti\u00e8re de son propre destin et de la vie de la maison commune. Pour Tosquelles, \u00ab le malade mental est un travailleur intellectuel en gr\u00e8ve \u00bb, dont les constructions d\u00e9lirantes, aussi d\u00e9routantes soient-elles, manifestent un effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour recomposer un monde bris\u00e9. D\u00e8s lors, le lieu de soins doit fournir au patient les m\u00e9diations mat\u00e9rielles et symboliques n\u00e9cessaires pour qu&rsquo;il puisse remettre en chantier son rapport aux autres et \u00e0 sa propre existence.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette d\u00e9marche de d\u00e9-ali\u00e9nation se situe la circulation effr\u00e9n\u00e9e de la parole. L&rsquo;asile traditionnel \u00e9tait un lieu de silence s\u00e9pulcral, o\u00f9 seule la parole du m\u00e9decin poss\u00e9dait une valeur d&rsquo;arbitrage et de v\u00e9rit\u00e9 diagnostique. Tosquelles brise cette chape de plomb en r\u00e9habilitant la parole vive dans tous les interstices de la cit\u00e9 hospitali\u00e8re. R\u00e9unions de pavillon, \u00e9changes de couloir, palabres impromptus sur les chemins : chaque occasion doit \u00eatre saisie pour que le malade puisse articuler son d\u00e9sir, formuler une plainte, contester une r\u00e8gle ou prof\u00e9rer un d\u00e9lire qui sera enfin re\u00e7u sans \u00eatre imm\u00e9diatement \u00e9touff\u00e9 par un s\u00e9datif. C\u2019est par cette lib\u00e9ration du verbe que le fou quitte la position d&rsquo;objet nosologique pour redevenir un sujet d&rsquo;\u00e9nonciation.<\/p>\n<h3>2.3 Le \u00ab travail en miettes \u00bb et la fonction th\u00e9rapeutique des activit\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser cette d\u00e9-ali\u00e9nation au quotidien, Fran\u00e7ois Tosquelles \u00e9labore une conception profond\u00e9ment originale du travail et des activit\u00e9s manuelles au sein de l&rsquo;h\u00f4pital. Il s&rsquo;oppose avec v\u00e9h\u00e9mence \u00e0 l&rsquo;ergoth\u00e9rapie classique telle qu&rsquo;elle \u00e9tait trop souvent pratiqu\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire sous la forme d&rsquo;un travail occupationnel ali\u00e9nant, r\u00e9p\u00e9titif, infantilisant ou exploiteur de main-d&rsquo;\u0153uvre gratuite au profit de l&rsquo;\u00e9conomie asilaire. L&rsquo;activit\u00e9 ne doit pas servir \u00e0 maintenir les fous tranquilles ou \u00e0 rentabiliser leur internement, mais \u00e0 m\u00e9diatiser le rapport d&rsquo;objet et \u00e0 reconstituer le sentiment d&rsquo;exister.<\/p>\n<p>Tosquelles introduit ce qu&rsquo;il nomme avec subtilit\u00e9 le \u00ab travail en miettes \u00bb ou le travail \u00e0 petites doses, consistant en une multiplicit\u00e9 de micro-t\u00e2ches concr\u00e8tes et parcellaires dispers\u00e9es dans la vie de l&rsquo;\u00e9tablissement : la reliure artisanale de livres de biblioth\u00e8que, le travail du bois dans l&rsquo;atelier de menuiserie, le jardinage, le ramassage des feuilles, l&rsquo;\u00e9pluchage des l\u00e9gumes ou la pr\u00e9paration des repas collectifs dans les cuisines centrales. Ce recours aux m\u00e9diations artisanales et manuelles remplit une fonction psychique d\u00e9cisive de r\u00e9ancrage corporel et kinesth\u00e9sique. Pour le sujet psychotique, en proie au morcellement schizophr\u00e9nique ou \u00e0 la dissolution de son sch\u00e9ma corporel, manipuler des mati\u00e8res tangibles (le cuir, la colle, la terre, le fer) offre un point d&rsquo;appui mat\u00e9riel solide pour r\u00e9organiser ses pulsions, contenir son angoisse de liqu\u00e9faction et recoudre les bords effiloch\u00e9s de son moi.<\/p>\n<p>Ces activit\u00e9s permettent par ailleurs une profonde d\u00e9sacralisation de l&rsquo;acte m\u00e9dical et une redistribution d\u00e9mocratique de l&rsquo;efficience th\u00e9rapeutique. Pour Tosquelles, l&rsquo;impact th\u00e9rapeutique d&rsquo;un \u00e9change informel survenu entre un cuisinier et un patient au-dessus d&rsquo;une casserole d&rsquo;\u00e9pluchures peut s&rsquo;av\u00e9rer infiniment plus structurant et r\u00e9parateur qu&rsquo;une consultation formelle avec un m\u00e9decin psychiatre retranch\u00e9 derri\u00e8re son bureau solennel. En d\u00e9sacralisant la figure du m\u00e9decin tout-puissant, Tosquelles conf\u00e8re aux interactions ordinaires et aux professionnels du quotidien (infirmiers, ouvriers d&rsquo;entretien, ling\u00e8res, secr\u00e9taires) une dignit\u00e9 soignante capitale. Le lieu de soins cesse d&rsquo;\u00eatre une pyramide magistrale pour devenir un r\u00e9seau horizontal d&rsquo;occasions de rencontres signifiantes.<\/p>\n<p>Enfin, Fran\u00e7ois Tosquelles th\u00e9orise le m\u00e9canisme de la \u00ab greffe institutionnelle \u00bb. De m\u00eame qu&rsquo;en botanique une greffe v\u00e9g\u00e9tale vivante est introduite sur un porte-greffe pour redynamiser un arbuste malade, de m\u00eame l&rsquo;\u00e9quipe soignante doit savoir introduire au sein du corps institutionnel des \u00e9l\u00e9ments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, des corps \u00e9trangers stimulants : un nouveau club, un atelier impr\u00e9vu, l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;artistes ext\u00e9rieurs, une f\u00eate foraine \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Cette greffe permet de d\u00e9stabiliser les habitudes fig\u00e9es de l&rsquo;\u00e9tablissement, de susciter du d\u00e9s\u00e9quilibre f\u00e9cond et d&#8217;emp\u00eacher l&rsquo;institution de s&rsquo;endormir dans un confort mortif\u00e8re. Par cette dialectique de la rupture et de l&rsquo;\u00e9tayage, Tosquelles dote la psychiatrie d&rsquo;un instrument clinique r\u00e9volutionnaire dont Jean Oury saura bient\u00f4t orchestrer l&rsquo;apog\u00e9e magistrale.<\/p>\n<h2>3. Jean Oury et la fondation de la clinique de La Borde : Un espace de r\u00e9invention asilaire<\/h2>\n<h3>3.1 De Saint-Alban \u00e0 Saumery, puis la gen\u00e8se de La Borde en 1953<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e fondatrice de Saint-Alban, le relais de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle est repris et port\u00e9 \u00e0 son plus haut degr\u00e9 d&rsquo;incandescence po\u00e9tique et th\u00e9orique par Jean Oury. N\u00e9 en 1924 dans la banlieue parisienne, le jeune m\u00e9decin Oury arrive \u00e0 Saint-Alban en septembre 1947, attir\u00e9 par la r\u00e9putation extraordinaire de cet asile montagnard. Sous la houlette imp\u00e9tueuse et truculente de Fran\u00e7ois Tosquelles, qu\u2019il consid\u00e9rera toujours comme son ma\u00eetre spirituel absolu, Oury effectue un apprentissage clinique et humain d\u00e9cisif. Durant deux ann\u00e9es intenses, il d\u00e9couvre la r\u00e9alit\u00e9 nue de la folie, s&rsquo;initie \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique de la d\u00e9-ali\u00e9nation et int\u00e9riorise la certitude que la pratique psychiatrique requiert une rigueur analytique sans faille adoss\u00e9e \u00e0 une libert\u00e9 de penser totale.<\/p>\n<p>Anim\u00e9 par la volont\u00e9 d&rsquo;appliquer ces pr\u00e9ceptes hors du cadre hospitalier public, Oury rejoint en 1949 la clinique psychiatrique priv\u00e9e de Saumery, dans le Loir-et-Cher, dirig\u00e9e par le docteur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Jeangirard\">Claude Jeangirard<\/a>. Cependant, l&rsquo;exp\u00e9rience se heurte rapidement \u00e0 des impasses structurelles et financi\u00e8res insurmontables. Les gestionnaires traditionnels de la structure, mus par des r\u00e9flexes d&rsquo;\u00e9conomie marchande et de prudence conformiste, \u00e9touffent les tentatives de d\u00e9mocratisation et d&rsquo;ouverture relationnelle tent\u00e9es par Oury et son \u00e9quipe de jeunes pionniers. Refusant les compromis ti\u00e8des et la mise au pas de son id\u00e9al soignant, Jean Oury d\u00e9cide de rompre avec l&rsquo;institution en place et d&rsquo;inventer de toutes pi\u00e8ces un lieu qui lui permette de concr\u00e9tiser ses aspirations cliniques les plus radicales.<\/p>\n<p>Au printemps 1953, au terme d&rsquo;une errance mat\u00e9rielle rocambolesque, Oury jette son d\u00e9volu sur un domaine abandonn\u00e9 et envahi par les ronces en plein c\u0153ur de la Sologne, sur la commune de Cour-Cheverny : le ch\u00e2teau de La Borde. Avec une poign\u00e9e de malades qui l&rsquo;ont suivi fid\u00e8lement depuis Saumery, quelques infirmiers d\u00e9vou\u00e9s et des compagnons de route sans le sou, il s&rsquo;installe dans cette b\u00e2tisse d\u00e9labr\u00e9e d\u00e9pourvue d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et de chauffage d\u00e9cent. L&rsquo;installation \u00e0 La Borde rel\u00e8ve du d\u00e9fi quasi insens\u00e9 : il faut d\u00e9fricher le parc, poser des canalisations de fortune, ma\u00e7onner les fen\u00eatres bris\u00e9es, improviser des dortoirs communs et cuisiner dans des marmites de fortune. Cette confrontation rude avec la pr\u00e9carit\u00e9 mat\u00e9rielle cimente une fraternit\u00e9 inou\u00efe entre soignants et soign\u00e9s, effa\u00e7ant toute distance bourgeoise devant l&rsquo;imp\u00e9ratif de b\u00e2tir ensemble un toit pour la nuit.<\/p>\n<p>La fondation de la clinique de La Borde en 1953 ne proc\u00e8de donc pas d&rsquo;une commande technocratique de l&rsquo;\u00c9tat ou de la cr\u00e9ation d&rsquo;un sanatorium priv\u00e9 de repos pour classes ais\u00e9es, mais d&rsquo;une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et magnifique d&rsquo;\u00e9tablir un lieu p\u00e9renne d&rsquo;asile au sens le plus noble du terme : un sanctuaire d&rsquo;hospitalit\u00e9 inconditionnelle, pr\u00e9serv\u00e9 de la terreur asilaire, o\u00f9 des hommes et des femmes d\u00e9truits par la schizophr\u00e9nie, la parano\u00efa ou la m\u00e9lancolie puissent trouver un asile digne et r\u00e9inventer leur existence au sein d&rsquo;une collectivit\u00e9 bienveillante. D\u00e8s son inauguration, La Borde s&rsquo;affirme comme une clinique priv\u00e9e conventionn\u00e9e avec la s\u00e9curit\u00e9 sociale, rendant son acc\u00e8s universel et d\u00e9mocratique, loin de tout \u00e9litisme p\u00e9cuniaire.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;architecture relationnelle et le refus de la hi\u00e9rarchie pyramidale<\/h3>\n<p>\u00c0 La Borde, Jean Oury d\u00e9veloppe une m\u00e9ticuleuse \u00ab architecture relationnelle \u00bb destin\u00e9e \u00e0 contrecarrer en permanence l&rsquo;\u00e9mergence des rapports de force et la scl\u00e9rose bureaucratique qui menacent toute communaut\u00e9 humaine. Le principe directeur repose sur le refus cat\u00e9gorique de l&rsquo;organigramme pyramidal h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;arm\u00e9e, de l&rsquo;\u00c9glise ou de l&rsquo;entreprise industrielle. Pour Oury, la pyramide hi\u00e9rarchique produit structurellement de la b\u00eatise institutionnelle, de la parano\u00efa de commandement et de la d\u00e9responsabilisation individuelle. En lieu et place de cette verticalit\u00e9 mortif\u00e8re, il instaure un fonctionnement circulaire, polyphonique et r\u00e9ticulaire o\u00f9 la circulation du d\u00e9sir et de la d\u00e9cision s&rsquo;effectue horizontalement.<\/p>\n<p>L\u2019instrument central de cet assouplissement institutionnel permanent s\u2019incarne dans la fameuse \u00ab Grille quotidienne de r\u00e9partition des t\u00e2ches \u00bb. Con\u00e7ue comme un chef-d&rsquo;\u0153uvre de micro-ing\u00e9nierie soignante, la Grille planifie chaque jour le roulement des activit\u00e9s logistiques et cliniques de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 : \u00e9pluchage des l\u00e9gumes, plonge, service du bar, m\u00e9nage des sanitaires, r\u00e9unions cliniques, accueil t\u00e9l\u00e9phonique, lingerie, accompagnement des courses au village. Personne n&rsquo;est assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence dans un statut fixe ou un privil\u00e8ge corporatiste. Un m\u00e9decin psychiatre peut se retrouver affect\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9pluchage des carottes aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;un patient catatonique, tandis qu&rsquo;un aide-soignant ou une ling\u00e8re participe de plein droit \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de la strat\u00e9gie de soin lors de la r\u00e9union du matin.<\/p>\n<p>Cette polyvalence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du personnel pulv\u00e9rise le cloisonnement strict qui s\u00e9pare traditionnellement le personnel m\u00e9dical noble, les infirmiers subalternes, les cadres administratifs gestionnaires et les ouvriers techniques manuels. \u00c0 La Borde, chaque travailleur est \u00e0 la fois acteur du quotidien mat\u00e9riel et observateur attentif du climat relationnel. Ce d\u00e9cloisonnement radical transforme la perception des malades. Le schizophr\u00e8ne, effray\u00e9 par l&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale surplombante et les figures omnipotentes de l&rsquo;institution, peut ainsi s&rsquo;\u00e9tayer psychiquement sur un soignant occup\u00e9 \u00e0 balayer les feuilles mortes, le travail partag\u00e9 dissipant la parano\u00efa de pers\u00e9cution et la terreur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par le savoir de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Pour Oury, l&rsquo;\u00e9vitement de la scl\u00e9rose administrative constitue un combat de chaque minute. La routine \u00e9tant le premier poison de l&rsquo;\u00e9coute clinique, l&rsquo;institution doit entretenir en son sein une part d&rsquo;inach\u00e8vement concert\u00e9, d&rsquo;impr\u00e9vu ma\u00eetris\u00e9 et de d\u00e9sordre vivifiant. L&rsquo;autorit\u00e9 n&rsquo;est plus li\u00e9e \u00e0 une place statutaire grav\u00e9e dans le marbre, mais \u00e0 la capacit\u00e9 momentan\u00e9e de soutenir le transfert d&rsquo;un patient dans une situation singuli\u00e8re. En abolissant le f\u00e9tichisme du commandement unilat\u00e9ral, Jean Oury parvient \u00e0 instaurer \u00e0 La Borde une \u00ab d\u00e9mocratie de la pr\u00e9sence \u00bb o\u00f9 le pouvoir est dissous dans la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e du prendre soin collectif.<\/p>\n<h3>3.3 Le concept d&rsquo;\u00ab ambiance \u00bb et l&rsquo;attention \u00e0 l&rsquo;infra-ordinaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions ph\u00e9nom\u00e9nologiques les plus po\u00e9tiques et profondes de Jean Oury \u00e0 la psychopathologie r\u00e9side dans son \u00e9laboration du concept d&rsquo;\u00ab ambiance \u00bb (souvent rapproch\u00e9 de la notion heidegg\u00e9rienne de <em>Stimmung<\/em> ou de tonalit\u00e9 affective fondamentale). Pour Oury, le schizophr\u00e8ne est un sujet dont l&rsquo;enveloppe protectrice du moi est d\u00e9chir\u00e9e ; dot\u00e9 d&rsquo;une perm\u00e9abilit\u00e9 sensorielle et affective extr\u00eame, il per\u00e7oit instantan\u00e9ment la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9-r\u00e9flexive d&rsquo;un lieu bien avant d&rsquo;en d\u00e9coder les discours formels. Si l&rsquo;ambiance d&rsquo;une clinique est empes\u00e9e de ranc\u0153ur, de duret\u00e9 sous-jacente, de crispation polici\u00e8re ou d&rsquo;ennui morne, le psychotique se r\u00e9tracte dans son angoisse catatonique ou explose dans le passage \u00e0 l&rsquo;acte d\u00e9lirant.<\/p>\n<p>Soigner exige donc en premier lieu d&rsquo;\u00ab accorder \u00bb l&rsquo;ambiance comme on accorde un instrument de musique d\u00e9licat. Cette t\u00e2che requiert une attention minutieuse et presque microscopique \u00e0 l&rsquo;\u00ab infra-ordinaire \u00bb, pour reprendre les termes de l&rsquo;\u00e9crivain Georges Perec. Pour Jean Oury, la clinique ne se joue pas prioritairement dans l&rsquo;interpr\u00e9tation savante des associations inconscientes sur un divan, mais dans la texture m\u00eame des gestes minuscules du quotidien : la douceur d&rsquo;une porte referm\u00e9e sans claquer, l&rsquo;inflexion chaleureuse d&rsquo;une voix qui dit bonjour, la propret\u00e9 lumineuse d&rsquo;une nappe sur la table du r\u00e9fectoire, la pr\u00e9sence d&rsquo;un bouquet de fleurs sauvages fra\u00eeches dans un couloir sombre. Ces riens du quotidien constituent le socle premier \u00e0 partir duquel un \u00eatre d\u00e9vast\u00e9 par l&rsquo;effondrement schizophr\u00e9nique peut ressentir qu&rsquo;il est accueilli par une communaut\u00e9 humaine digne de confiance.<\/p>\n<p>Cette approche th\u00e9orise la \u00ab pathoplastie institutionnelle \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire la mani\u00e8re dont le milieu d&rsquo;accueil mod\u00e8le, modifie ou aggrave la forme m\u00eame des sympt\u00f4mes psychiatriques. Dans un asile r\u00e9pressif, la psychose prend une forme convulsive, agressive, d\u00e9lirante et destructrice, en miroir de la violence objective exerc\u00e9e contre le corps du malade. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans une ambiance tol\u00e9rante, po\u00e9tique, souple et attentive, le d\u00e9lire peut s&rsquo;apaiser, se canaliser dans des m\u00e9taphores artistiques ou trouver des \u00e9chos signifiants aupr\u00e8s de t\u00e9moins bienveillants. L&rsquo;ambiance op\u00e8re ainsi comme un contenant pr\u00e9-symbolique, un appareil \u00e0 amortir la panique d&rsquo;exister et \u00e0 soutenir la lente r\u00e9organisation du moi disloqu\u00e9.<\/p>\n<p>De l\u00e0 d\u00e9coule la notion de \u00ab paysage \u00bb institutionnel, ch\u00e8re \u00e0 Jean Oury. Le paysage de La Borde n&rsquo;est pas seulement le parc verdoyant et les \u00e9tangs qui bordent le ch\u00e2teau ; il est un tissage inextricable d&rsquo;arbres, de couloirs, d&rsquo;oiseaux, de fragments d&rsquo;architecture, de silences habit\u00e9s, d&rsquo;odeurs de caf\u00e9 matinal et de pr\u00e9sences flottantes. Le paysage institutionnel offre au patient une toile de fond sensorielle et rythm\u00e9e, un horizon esth\u00e9tique apaisant qui d\u00e9centre l&rsquo;attention obsessionnelle port\u00e9e au sympt\u00f4me. En fa\u00e7onnant patiemment ce paysage relationnel, Oury r\u00e9habilite la dimension pathique de l&rsquo;existence, montrant que l&rsquo;acte th\u00e9rapeutique supr\u00eame consiste \u00e0 offrir au fou un monde habitable o\u00f9 son alt\u00e9rit\u00e9 radicale ne soit plus un motif d&rsquo;exclusion, mais une invitation \u00e0 la po\u00e9sie du vivre-ensemble.<\/p>\n<h2>4. Fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et th\u00e9oriques de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;articulation entre inconscient freudien et praxis collective<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9difice conceptuel de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle ne s&rsquo;apparente en aucun cas \u00e0 une simple gestion humaine ou conviviale de la collectivit\u00e9 asilaire. Il repose sur une armature \u00e9pist\u00e9mologique exigeante qui cherche \u00e0 dialectiser deux champs a priori dissemblables : la m\u00e9tapsychologie freudienne de l&rsquo;inconscient et la <em>praxis<\/em> collective de transformation mat\u00e9rielle du milieu. Le d\u00e9fi intellectuel relev\u00e9 par Tosquelles et Oury consiste \u00e0 transposer les d\u00e9couvertes de la cure psychanalytique individuelle au cadre collectif et polyphonique de l&rsquo;institution, sans pour autant dissoudre la singularit\u00e9 du sujet dans l&rsquo;anonymat de la masse groupale.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette articulation se trouve la th\u00e9orisation du \u00ab transfert \u00bb dans la psychose. Sigmund Freud consid\u00e9rait initialement que les malades atteints de n\u00e9vroses narcissiques (d\u00e9nomination freudienne de la psychose schizophr\u00e9nique) \u00e9taient inaccessibles \u00e0 la psychanalyse en raison de leur incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir un transfert sur la personne de l&rsquo;analyste, la libido s&rsquo;\u00e9tant massivement retir\u00e9e du monde ext\u00e9rieur pour refluer sur le moi propre. Fran\u00e7ois Tosquelles et Jean Oury renversent cette conception restrictive. S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;observation clinique quotidienne, ils d\u00e9montrent avec force que le psychotique ne manque pas de transfert, mais qu&rsquo;il pr\u00e9sente au contraire une hyper-sensibilit\u00e9 transf\u00e9rentielle caract\u00e9ris\u00e9e par un \u00ab transfert dissoci\u00e9 \u00bb, \u00e9clat\u00e9 ou multir\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p>Le sujet psychotique ne concentre pas son affect sur un seul individu incarnant le savoir ou la loi, comme cela se produit typiquement dans la cure du n\u00e9vros\u00e9. En raison du morcellement de son appareil psychique, il disperse et fragmente son transfert sur une myriade d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de l&rsquo;environnement : un fragment de parole adress\u00e9 \u00e0 un cuisinier, un regard d&rsquo;angoisse pos\u00e9 sur une porte, un geste de confiance timide accord\u00e9 au jardinier, une identification f\u00e9tichiste \u00e0 un banc du parc ou une hostilit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e envers le m\u00e9decin de service. C\u2019est cette dispersion pulv\u00e9rulente que Jean Oury formalise sous le concept de \u00ab constellation transf\u00e9rentielle \u00bb. Le lieu de soin doit offrir un r\u00e9seau suffisamment plastique et diff\u00e9renci\u00e9 pour recueillir ces \u00e9clats transf\u00e9rentiels dispers\u00e9s sans les cliver, \u00e9vitant ainsi le pi\u00e8ge du face-\u00e0-face duelle ali\u00e9nant o\u00f9 le malade risque de se sentir pers\u00e9cut\u00e9 ou absorb\u00e9.<\/p>\n<p>Cette praxis collective mobilise activement ce que l&rsquo;on nomme le \u00ab travail du n\u00e9gatif \u00bb au sein de l&rsquo;appareil psychique groupal. L&rsquo;institution n&rsquo;est pas un havre de paix id\u00e9aliste et b\u00e9at exempt de conflictualit\u00e9 ; elle est le lieu o\u00f9 doivent pouvoir se rejouer la haine, le rejet, la destruction imaginaire et l&rsquo;angoisse de mort sans que ces manifestations pulsionnelles ne d\u00e9bouchent sur une mesure de r\u00e9torsion punitive ou une rupture du lien. En servant de r\u00e9ceptacle mall\u00e9able aux mouvements pulsionnels bruts des patients, le collectif soignant encaisse les chocs affectifs, m\u00e9tabolise la destructivit\u00e9 psychotique et restitue au sujet une image signifiante et unifi\u00e9e de son \u00e9prouv\u00e9 int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;apport de la ph\u00e9nom\u00e9nologie : Binswanger, Minkowski et Maldiney<\/h3>\n<p>Si la psychanalyse fournit \u00e0 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle sa boussole dynamique et topique, la philosophie ph\u00e9nom\u00e9nologique constitue son soubassement ontologique et esth\u00e9tique le plus rigoureux. Jean Oury comme Fran\u00e7ois Tosquelles ont constamment nourri leur r\u00e9flexion clinique au contact de la <em>Daseinsanalyse<\/em> (l&rsquo;analyse existentielle) th\u00e9oris\u00e9e par le psychiatre suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_Binswanger\">Ludwig Binswanger<\/a>, des recherches d&rsquo;Eug\u00e8ne Minkowski sur la psychopathologie de l&rsquo;espace et du temps, et des m\u00e9ditations esth\u00e9tiques du philosophe lyonnais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henri_Maldiney\">Henri Maldiney<\/a>.<\/p>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie enseigne au praticien \u00e0 se d\u00e9pouiller du regard classificatoire et positiviste qui r\u00e9duit le malade \u00e0 un tableau nosographique froid ou \u00e0 une collection de d\u00e9ficits c\u00e9r\u00e9braux. Elle invite \u00e0 appr\u00e9hender la psychose comme une modification globale, tragique et singuli\u00e8re de l&rsquo;\u00catre-au-monde (le <em>Dasein<\/em>). Minkowski a magistralement montr\u00e9 que la schizophr\u00e9nie proc\u00e8de d&rsquo;une \u00ab perte de contact vital avec la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb et d&rsquo;une alt\u00e9ration profonde du \u00ab temps v\u00e9cu \u00bb : pour le psychotique, le temps lin\u00e9aire de l&rsquo;action efficace s&rsquo;immobilise, se fige dans une g\u00e9om\u00e9trisation spatiale mortif\u00e8re ou se pulv\u00e9rise dans une angoisse du pr\u00e9sent perp\u00e9tuel. D\u00e8s lors, l&rsquo;institution de soins a pour vocation ph\u00e9nom\u00e9nologique de restaurer une rythmicit\u00e9 vivante, d&rsquo;am\u00e9nager des rep\u00e8res spatio-temporels souples capables de r\u00e9inscrire le malade dans le devenir partag\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, la notion de \u00ab rencontre \u00bb (la <em>Begegnung<\/em> binswangerienne) devient le pivot \u00e9thique de l&rsquo;acte soignant. La rencontre authentique transcende infiniment l&rsquo;interrogatoire m\u00e9dical protocolaire ou le diagnostic savant. Elle exige du soignant une disponibilit\u00e9 ontologique totale, une suspension provisoire (l&rsquo;<em>\u00e9poch\u00ea<\/em>) de ses propres jugements pr\u00e9con\u00e7us, afin de se laisser affecter par la pr\u00e9sence pure d&rsquo;autrui dans ce qu&rsquo;elle a de plus d\u00e9concertant et d&rsquo;irr\u00e9ductible. C\u2019est dans ce moment de gr\u00e2ce suspended o\u00f9 deux solitudes se reconnaissent sans se juger que peut surgir une \u00e9tincelle de r\u00e9habilitation subjective pour le patient retranch\u00e9 dans sa forteresse m\u00e9lancolique ou autistique.<\/p>\n<p>L\u2019apport d\u2019Henri Maldiney, ami intime de Jean Oury et visiteur r\u00e9gulier de La Borde, enrichit cette clinique d&rsquo;une r\u00e9flexion vertigineuse sur le \u00ab pathique \u00bb, le \u00ab sentir \u00bb et l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la forme esth\u00e9tique. Maldiney insiste sur le fait que la psychose constitue un effondrement de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00ab ouverture \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9vu de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement \u00bb. L&rsquo;exp\u00e9rience de la folie est celle d&rsquo;un monde devenu impossible \u00e0 habiter parce que l&rsquo;\u00eatre n&rsquo;a plus de \u00ab tenue \u00bb face au gouffre du n\u00e9ant. En pensant l&rsquo;institution comme un champ rythmique travers\u00e9 de tensions plastiques et po\u00e9tiques, Oury et Maldiney proposent de soigner par la forme, par la r\u00e9sonance des lignes, des couleurs, des voix et des silences. Le soin devient un acte de cr\u00e9ation continu, o\u00f9 soigner consiste \u00e0 restaurer chez l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9prouver la beaut\u00e9 et d&rsquo;accueillir la vie comme une heureuse surprise.<\/p>\n<h3>4.3 Le concept de libert\u00e9 de circulation comme condition du soin<\/h3>\n<p>La psychoth\u00e9rapie institutionnelle pose comme principe ontologique et technique non n\u00e9gociable que la libert\u00e9 physique constitue la condition pr\u00e9alable de toute possibilit\u00e9 de soin psychique. On ne saurait soigner la d\u00e9pendance ou la d\u00e9sagr\u00e9gation du moi en imposant une coercition corporelle humiliante. Pour rompre d\u00e9finitivement avec le dispositif concentrationnaire asilaire, Tosquelles \u00e0 Saint-Alban puis Oury \u00e0 La Borde imposent l&rsquo;abolition syst\u00e9matique des embl\u00e8mes visibles de la claustration : disparition des trousseaux de cl\u00e9s tintinnabulants accroch\u00e9s \u00e0 la ceinture des infirmiers-gardiens, suppression des uniformes professionnels et effacement mat\u00e9riel des grilles, des verrous et des barreaux de fen\u00eatres.<\/p>\n<p>\u00c0 La Borde, la libert\u00e9 de d\u00e9ambulation est totale, de jour comme de nuit, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du ch\u00e2teau comme \u00e0 travers l&rsquo;immense parc bois\u00e9. Cette libert\u00e9 de circulation n&rsquo;est pas une simple concession permissive ou une lubie libertaire ; elle constitue un acte clinique calcul\u00e9 d&rsquo;une port\u00e9e majeure pour la r\u00e9appropriation de la souverainet\u00e9 subjective. Permettre au malade d&rsquo;aller et venir \u00e0 sa guise, de s&rsquo;asseoir sous un tilleul, de fuir un groupe pour s&rsquo;isoler dans un sous-bois ou de revenir spontan\u00e9ment vers la chaleur d&rsquo;une chemin\u00e9e collective, c&rsquo;est lui reconna\u00eetre la propri\u00e9t\u00e9 inali\u00e9nable de son propre corps. C&rsquo;est l&rsquo;inviter \u00e0 tracer dans l&rsquo;espace physique les contours mouvants de son espace psychique int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Ce choix courageux pose in\u00e9vitablement la question de la gestion institutionnelle de l&rsquo;angoisse d&rsquo;errance, de fugue et de dispersion. L&rsquo;asile s\u00e9curitaire traditionnel neutralisait cette angoisse par l&rsquo;enfermement cellulaire ou la contention m\u00e9canique sur un lit d&rsquo;attache. La psychoth\u00e9rapie institutionnelle choisit une voie infiniment plus exigeante : remplacer les murs de pierre et les camisoles par une \u00ab contention relationnelle \u00bb invisible mais puissante. Ce ne sont pas des verrous de fer qui retiennent le malade \u00e0 La Borde, mais la trame subtile des liens affectifs, l&rsquo;ambiance chaleureuse du lieu, la certitude qu&rsquo;il trouvera toujours un caf\u00e9 chaud et une oreille disponible au bar du Club, et la sollicitude discr\u00e8te de l&rsquo;ensemble de la collectivit\u00e9 qui veille sur lui sans jamais le fliquer.<\/p>\n<p>Cette dynamique spatiale repose sur un agencement topologique savant articulant harmonieusement des espaces de retrait solitaire et des espaces d&rsquo;interaction collective. Pour le psychotique terrifi\u00e9 par la fusion narcissique ou l&rsquo;intrusion pers\u00e9cutive de l&rsquo;autre, disposer d&rsquo;un lieu d&rsquo;intimit\u00e9 inviolable \u2013 une chambre individuelle personnalisable, un recoin secret dans le parc \u2013 est la condition <em>sine qua non<\/em> pour pouvoir supporter, sans panique de d\u00e9personnalisation, la participation ult\u00e9rieure aux grands rituels du groupe (repas, spectacles, r\u00e9unions). La libert\u00e9 de circulation permet \u00e0 chaque sujet d&rsquo;ajuster en permanence sa distance optimale \u00e0 la communaut\u00e9, inventant son propre tempo d&rsquo;apparition et d&rsquo;\u00e9clipse au sein du monde social.<\/p>\n<h2>5. La notion d&rsquo;\u00ab ali\u00e9nation \u00bb : Du marxisme \u00e0 la psychanalyse lacanienne<\/h2>\n<h3>5.1 La double ali\u00e9nation th\u00e9oris\u00e9e par Fran\u00e7ois Tosquelles<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9difice clinique et politique de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle prend appui sur le diagnostic sans concession port\u00e9 par Fran\u00e7ois Tosquelles sur la \u00ab double ali\u00e9nation \u00bb. Cette th\u00e9orisation constitue l&rsquo;un des ponts les plus audacieux jamais jet\u00e9s entre la philosophie politique de Karl Marx et la nosographie psychopathologique. Pour Tosquelles, tout individu vivant sous le capitalisme subit une ali\u00e9nation sociale constitutive : l&rsquo;homme est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de la ma\u00eetrise de son travail, r\u00e9duit au statut de marchandise dans les rouages de la production \u00e9conomique et assign\u00e9 \u00e0 des r\u00f4les subalternes par l&rsquo;id\u00e9ologie de la classe dominante. Cependant, l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 mental porte en lui une brisure suppl\u00e9mentaire : l&rsquo;ali\u00e9nation psychopathologique, qui l&rsquo;enferme dans son d\u00e9lire, coupe ses amarres avec la r\u00e9alit\u00e9 objective et fragmente son narcissisme le plus \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Le drame historique de la psychiatrie classique a r\u00e9sid\u00e9 dans son aveuglement complice : elle s&rsquo;est obstin\u00e9e \u00e0 traiter l&rsquo;ali\u00e9nation mentale en usant d&rsquo;outils institutionnels qui ne faisaient qu&rsquo;exasp\u00e9rer jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature l&rsquo;ali\u00e9nation sociale. L&rsquo;asile du XIXe si\u00e8cle reproduisait \u00e0 l&rsquo;identique, sous une forme carc\u00e9rale exacerb\u00e9e, les rapports d&rsquo;oppression et d&rsquo;assujettissement de l&rsquo;usine capitaliste et de la caserne militaire. L&rsquo;intern\u00e9 y \u00e9tait d\u00e9chu de ses droits civiques, spoli\u00e9 de ses biens, somm\u00e9 de se soumettre \u00e0 un r\u00e8glement disciplinaire infantilisant et trait\u00e9 comme un objet passif dont la voix d\u00e9lirante n&rsquo;avait aucune valeur de v\u00e9rit\u00e9. Tosquelles d\u00e9montre avec une vigueur impitoyable que vouloir soigner une maladie mentale au moyen d&rsquo;un appareil socialement hyper-ali\u00e9nant rel\u00e8ve de la folie m\u00e9dicale la plus absolue.<\/p>\n<p>Il d\u00e9coule de cette analyse l&rsquo;imp\u00e9ratif dialectique suivant : on ne peut d\u00e9nouer l&rsquo;ali\u00e9nation mentale du malade qu&rsquo;en commen\u00e7ant par le d\u00e9sali\u00e9ner socialement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du lieu m\u00eame o\u00f9 il est accueilli. Il s&rsquo;agit d&rsquo;extirper de l&rsquo;h\u00f4pital les stigmates de l&rsquo;exploitation \u00e9conomique, de la hi\u00e9rarchie f\u00e9odale et de la r\u00e9pression polici\u00e8re pour en faire une micro-soci\u00e9t\u00e9 de justice, d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 mat\u00e9rielle et de libre expression. Ce n&rsquo;est que lorsque le fou retrouve un statut de citoyen au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 th\u00e9rapeutique respectueuse qu&rsquo;il peut enfin disposer de l&rsquo;\u00e9nergie psychique n\u00e9cessaire pour affronter les d\u00e9mons int\u00e9rieurs de son d\u00e9lire personnel.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Tosquelles met inlassablement en garde contre le risque permanent de \u00ab reproduction de l&rsquo;ali\u00e9nation sociale \u00bb au sein de l&rsquo;h\u00f4pital lui-m\u00eame. L&rsquo;ali\u00e9nation n&rsquo;est pas un d\u00e9mon ext\u00e9rieur que l&rsquo;on expulse une fois pour toutes en ouvrant les portes ; elle est un poison pernicieux qui suinte continuellement \u00e0 travers les r\u00e9flexes corporatistes, la tentation bureaucratique des m\u00e9decins, le d\u00e9sir de pouvoir mesquin des cadres soignants et la tendance naturelle de toute institution humaine \u00e0 fabriquer de l&rsquo;exclusion interne. La d\u00e9-ali\u00e9nation tosquellienne n&rsquo;est donc pas un \u00e9tat paradisiaque stabilis\u00e9, mais une asc\u00e8se critique continue, une gu\u00e9rilla quotidienne livr\u00e9e contre la r\u00e9surgence spontan\u00e9e de l&rsquo;ordre asilaire ali\u00e9nant.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;ali\u00e9nation signifiante et le stade du miroir selon Jacques Lacan<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9laboration th\u00e9orique de Jean Oury \u00e0 La Borde va enrichir et approfondir la conception tosquellienne en la confrontant aux s\u00e9minaires de son ma\u00eetre et analyste, le docteur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jacques_Lacan\">Jacques Lacan<\/a>. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, Oury participe assid\u00fbment \u00e0 l&rsquo;enseignement de Lacan \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne puis \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole normale sup\u00e9rieure, int\u00e9grant au fur et \u00e0 mesure les concepts lacaniens dans le laboratoire vivant de La Borde. Cette greffe psychanalytique modifie profond\u00e9ment la compr\u00e9hension de l&rsquo;ali\u00e9nation : celle-ci n&rsquo;est plus seulement sociale ou nosologique, elle devient l&rsquo;ali\u00e9nation structurale fondamentale de tout \u00eatre parlant (le \u00ab parl\u00eatre \u00bb) dans le champ du signifiant et de l&rsquo;Autre.<\/p>\n<p>En s\u2019appuyant sur la th\u00e9orie lacanienne du stade du miroir, Oury relit la trag\u00e9die du schizophr\u00e8ne comme une impossibilit\u00e9 d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;image corporelle sous le regard bienveillant de l&rsquo;Autre maternel. Le psychotique reste captif de l&rsquo;angoisse du \u00ab corps morcel\u00e9 \u00bb, n&rsquo;ayant pu sceller l&rsquo;assomption jubilatoire de son moi sp\u00e9culaire. Plus fondamentalement encore, la psychose se d\u00e9finit, selon Lacan, par la <em>Verwerfung<\/em> (la forclusion) du Nom-du-P\u00e8re. En l&rsquo;absence de ce signifiant primordial qui noue le Symbolique, le R\u00e9el et l&rsquo;Imaginaire et ordonne l&rsquo;interdit de l&rsquo;inceste, le sujet reste sans d\u00e9fense devant le R\u00e9el mena\u00e7ant et ne dispose pas de la m\u00e9taphore paternelle pour ancrer ses d\u00e9sirs dans la loi du langage.<\/p>\n<p>C\u2019est ici que la pratique institutionnelle de La Borde prend toute son ampleur th\u00e9orique. Pour Jean Oury, l&rsquo;institution th\u00e9rapeutique dans son ensemble doit fonctionner comme un \u00ab appareil de suppl\u00e9ance symbolique \u00bb face \u00e0 la carence paternelle structurelle de la psychose. Le cadre institutionnel, avec ses r\u00e8gles partag\u00e9es, ses rituels temporels immuables, ses assembl\u00e9es de parole et sa Grille d&rsquo;activit\u00e9s, op\u00e8re comme une m\u00e9taphore concr\u00e8te de la Loi symbolique. L&rsquo;institution ne vient pas \u00e9craser le malade par une autorit\u00e9 autoritaire surmo\u00efque, mais elle offre un contenant bord\u00e9 de signifiants et de rep\u00e8res tierces qui permettent de loger le d\u00e9lire, de juguler la jouissance invasive de l&rsquo;Autre et de restaurer pour le psychotique une place viable dans le lien social.<\/p>\n<p>Cette approche implique que chaque d\u00e9tail de l&rsquo;organisation collective soit pens\u00e9 sous l&rsquo;angle de sa valeur de signifiant. Le Club, la cuisine, le secr\u00e9tariat ou les commissions d&rsquo;animation ne sont pas de simples dispositifs pratiques de gestion de la vie mat\u00e9rielle, mais des \u00ab op\u00e9rateurs de symbolisation \u00bb. Ils offrent au sujet un syst\u00e8me articul\u00e9 de places diff\u00e9renci\u00e9es o\u00f9 son d\u00e9sir peut s&rsquo;\u00e9noncer et circuler sans craindre la destruction ou la r\u00e9torsion pers\u00e9cutive. L&rsquo;institution devient ainsi une grande matrice langagi\u00e8re collective qui permet au malade de recoudre patiemment les fils tranch\u00e9s de son existence subjective.<\/p>\n<h3>5.3 La d\u00e9nonciation de l&rsquo;ali\u00e9nation bureaucratique et gestionnaire<\/h3>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1960 et 1970, bien avant la mont\u00e9e en puissance de l&rsquo;id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale moderne, Jean Oury et Fran\u00e7ois Tosquelles identifient avec une acuit\u00e9 quasi proph\u00e9tique les ravages d&rsquo;une nouvelle forme d&rsquo;oppression : l&rsquo;ali\u00e9nation bureaucratique, technocratique et gestionnaire. Alors que la psychiatrie asilaire d&rsquo;antan \u00e9crasait les fous au nom d&rsquo;un ordre moral bourgeois et policier, l&rsquo;institution moderne commence \u00e0 les dissoudre sous le rouleau compresseur d&rsquo;un fonctionnalisme abstrait, d&rsquo;une rationalisation froide et d&rsquo;une normalisation comportementale forcen\u00e9e.<\/p>\n<p>Oury entre dans une sainte col\u00e8re contre la d\u00e9rive administrative qui cherche \u00e0 r\u00e9duire l&rsquo;institution hospitali\u00e8re \u00e0 un organigramme aseptis\u00e9 d&rsquo;o\u00f9 toute singularit\u00e9 humaine est impitoyablement bannie. Il d\u00e9nonce avec un m\u00e9pris souverain l&rsquo;\u00e9mergence de ces gestionnaires technocrates qui ne s&rsquo;int\u00e9ressent plus au drame intime d&rsquo;un \u00eatre souffrant, mais \u00e0 la conformit\u00e9 formelle des dossiers d&rsquo;admission, au taux d&rsquo;occupation des lits et \u00e0 la codification normalis\u00e9e des actes m\u00e9dicaux. Pour Oury, transformer un patient en un num\u00e9ro matricule ou en un profil m\u00e9dico-\u00e9conomique standardis\u00e9 constitue une agression clinique d&rsquo;une barbarie inou\u00efe, qui redouble monstrueusement la d\u00e9personnalisation d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9nonciation sans concession prend pour cible les th\u00e9ories hygi\u00e9nistes et r\u00e9adaptatives anglo-saxonnes qui pr\u00e9tendent r\u00e9\u00e9duquer le malade mental \u00e0 coup de programmes de renforcement positif et de protocoles comportementalistes st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s. Pour la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, l&rsquo;ambition th\u00e9rapeutique n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 de plier le fou aux exigences de productivit\u00e9 de la machine capitaliste ou de fabriquer des individus \u00ab normaux \u00bb et interchangeables. L&rsquo;\u00e9thique du soin tosquellienne et bordi\u00e8re vise au contraire \u00e0 pr\u00e9server \u00e0 tout prix le noyau irr\u00e9ductible de la singularit\u00e9 du sujet, quand bien m\u00eame cette singularit\u00e9 prendrait les atours d\u00e9routants de l&rsquo;extravagance ou de la fragilit\u00e9 psychotique.<\/p>\n<p>R\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nation bureaucratique implique d&rsquo;\u00e9riger La Borde et les lieux affili\u00e9s en bastions de d\u00e9sob\u00e9issance active contre le quadrillage \u00e9tatique aveugle. Oury n&rsquo;h\u00e9sitera jamais \u00e0 falsifier des feuilles de pr\u00e9sence administratives, \u00e0 contourner des directives minist\u00e9rielles absurdes ou \u00e0 menacer de fermer la clinique plut\u00f4t que de sacrifier la libert\u00e9 de parole de ses soign\u00e9s et de ses soignants sur l&rsquo;autel de la rentabilit\u00e9 financi\u00e8re. Cette vigilance farouche contre l&rsquo;arraisonnement technocratique scelle l&rsquo;engagement \u00e9thique fondamental de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle : proclamer envers et contre tout que la clinique de la folie est une affaire d&rsquo;hospitalit\u00e9 po\u00e9tique et non de gestion comptable.<\/p>\n<h2>6. Dispositifs et outils op\u00e9ratoires du soin institutionnel<\/h2>\n<h3>6.1 Le Club th\u00e9rapeutique : structure d&rsquo;autogestion interne<\/h3>\n<p>L\u2019un des dispositifs techniques les plus embl\u00e9matiques et les plus rigoureusement conceptualis\u00e9s de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle s\u2019incarne dans le \u00ab Club th\u00e9rapeutique \u00bb. N\u00e9 \u00e0 Saint-Alban et magnifi\u00e9 \u00e0 La Borde, le Club n&rsquo;est pas un simple foyer socio-\u00e9ducatif annexe ou une amicale de loisirs pour temps d&rsquo;ennui. Il constitue une v\u00e9ritable structure juridique autonome \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9clar\u00e9e sous le r\u00e9gime de la loi de 1901 \u2013 log\u00e9e au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;\u00e9tablissement hospitalier, formant une institution dans l&rsquo;institution.<\/p>\n<p>Le statut juridique propre du Club lui conf\u00e8re une ind\u00e9pendance financi\u00e8re, politique et d\u00e9cisionnelle absolue vis-\u00e0-vis de l&rsquo;administration hospitali\u00e8re formelle. Soignants et soign\u00e9s y participent sur un pied de stricte \u00e9galit\u00e9 d\u00e9mocratique : chaque membre cotise symboliquement, dispose d&rsquo;une voix lors des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, et peut \u00eatre \u00e9lu aux postes de responsabilit\u00e9 du bureau associatif (pr\u00e9sident, secr\u00e9taire, tr\u00e9sorier). Le Club g\u00e8re ses propres finances, aliment\u00e9es par les recettes d&rsquo;un bar associatif interne, l&rsquo;organisation de kermesses annuelles, la vente des objets r\u00e9alis\u00e9s dans les ateliers artisanaux et des subventions n\u00e9goci\u00e9es. Il prend en charge l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 de la programmation culturelle, les abonnements aux revues, l&rsquo;achat de mat\u00e9riel audiovisuel, l&rsquo;am\u00e9nagement des salons communs et l&rsquo;organisation logistique des voyages collectifs hors les murs.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu clinique de ce dispositif est immense : le Club offre aux personnes hospitalis\u00e9es un terrain d&rsquo;exp\u00e9rimentation citoyenne et de r\u00e9apprentissage du lien social contractuel. Pour un individu d\u00e9truit par la psychose, exclu du monde du travail et d\u00e9chu de son autorit\u00e9 civile par des mesures de protection juridique, voter un budget, g\u00e9rer les stocks d&rsquo;un bar ou n\u00e9gocier la diffusion d&rsquo;un film lors d&rsquo;une commission anim\u00e9e constitue une opportunit\u00e9 th\u00e9rapeutique spectaculaire de r\u00e9habilitation de son statut de sujet de droit. Le Club permet de restaurer la dimension de la parole engageante et de la d\u00e9lib\u00e9ration collective dans un contexte prot\u00e9g\u00e9 de toute violence marchande ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement, le Club th\u00e9rapeutique op\u00e8re une \u00ab d\u00e9sintrication \u00bb salvatrice entre les enjeux cliniques purs et les imp\u00e9ratifs mat\u00e9riels du quotidien. Les conflits in\u00e9vitables qui surgissent autour de l&rsquo;argent de poche, de la gestion des horaires du bar ou du partage des t\u00e2ches ne viennent plus polluer la relation duelle avec le psychiatre r\u00e9f\u00e9rent. Ils sont d\u00e9plac\u00e9s et trait\u00e9s dans l&rsquo;espace collectif et r\u00e9gul\u00e9 du Club. En devenant le r\u00e9ceptacle des tensions institutionnelles, le Club joue le r\u00f4le d&rsquo;un amortisseur symbolique majeur, transformant les sympt\u00f4mes d&rsquo;opposition ou d&rsquo;angoisse en leviers d&rsquo;\u00e9laboration collective et d&rsquo;apprentissage d\u00e9mocratique.<\/p>\n<h3>6.2 La r\u00e9union de constellation et les r\u00e9unions de secteur<\/h3>\n<p>Pour contrer le morcellement schizophr\u00e9nique et r\u00e9pondre de fa\u00e7on ajust\u00e9e au ph\u00e9nom\u00e8ne du transfert multir\u00e9f\u00e9rentiel, Jean Oury a invent\u00e9 un dispositif d&rsquo;une finesse clinique in\u00e9gal\u00e9e : la \u00ab r\u00e9union de constellation \u00bb (ou r\u00e9union de constellation transf\u00e9rentielle). Contrairement aux visites m\u00e9dicales professorales d&rsquo;antan o\u00f9 le grand patron auscultait un malade entour\u00e9 de ses disciples serviles, la constellation bordi\u00e8re est une assembl\u00e9e sur-mesure convoqu\u00e9e autour de la situation critique d&rsquo;un seul patient en grande d\u00e9tresse psychique.<\/p>\n<p>La composition de la constellation transf\u00e9rentielle d\u00e9joue d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment tous les carcans hi\u00e9rarchiques institutionnels. Elle r\u00e9unit obligatoirement toutes les personnes de la collectivit\u00e9 avec lesquelles le malade entretient un lien affectif privil\u00e9gi\u00e9, que ce lien soit manifeste, silencieux, positif ou violemment pers\u00e9cutif. On y retrouve par cons\u00e9quent le psychiatre traitant, mais aussi et surtout le cuisinier aupr\u00e8s duquel le patient vient boire un caf\u00e9 en cachette \u00e0 l&rsquo;aube, la ling\u00e8re qui lave ses v\u00eatements personnels, le jardinier avec lequel il partage une cigarette sur un muret sans \u00e9changer un mot, l&rsquo;aide-soignant du pavillon de nuit, voire un autre pensionnaire proche. Chacun de ces acteurs d\u00e9tient un fragment de la r\u00e9alit\u00e9 relationnelle du patient, une bribe de discours ou un signe corporel inaper\u00e7u par les autres.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu de cette mise en commun collective consiste \u00e0 rassembler ces fragments de discours et ces observations cliniques dispers\u00e9es pour recomposer le puzzle de l&rsquo;existence du malade, sans jamais chercher \u00e0 \u00e9craser cette polyphonie sous une synth\u00e8se nosologique r\u00e9ductrice. Lors de ces r\u00e9unions d&rsquo;une rare intensit\u00e9 \u00e9motionnelle, le jardinier peut apporter un \u00e9clairage capital sur l&rsquo;angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement du sujet que le psychiatre n&rsquo;avait pu pressentir en entretien singulier. En \u00e9coutant ces r\u00e9cits crois\u00e9s, l&rsquo;\u00e9quipe \u00e9vite de tomber dans le pi\u00e8ge de la fascination duelle ou du rejet pers\u00e9cutif unilat\u00e9ral.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce tissage partag\u00e9 se co-\u00e9labore une strat\u00e9gie de soin cousue main, une \u00ab sous-jacence \u00bb relationnelle o\u00f9 chacun sait d\u00e9sormais quel r\u00f4le il peut discr\u00e8tement endosser pour soutenir le moi du patient sans l&rsquo;\u00e9touffer. Cette constellation agit comme un miroir collectif reconstituant pour le psychotique : la dispersion de son \u00eatre trouve en face d&rsquo;elle une collectivit\u00e9 soignante articul\u00e9e, coh\u00e9rente, capable de contenir son angoisse de morcellement et de lui renvoyer une image unifi\u00e9e et vivable de lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>6.3 La Grille : outil d&rsquo;ind\u00e9termination et de r\u00e9organisation<\/h3>\n<p>Parmi l&rsquo;arsenal m\u00e9thodologique forg\u00e9 \u00e0 La Borde, \u00ab La Grille \u00bb d&rsquo;activit\u00e9s et de pr\u00e9sences demeure l&rsquo;instrument le plus comment\u00e9 et le plus mal compris des observateurs ext\u00e9rieurs. Souvent confondue \u00e0 tort avec un banal tableau de service ou un planning de roulement d&rsquo;entreprise, la Grille bordi\u00e8re constitue en r\u00e9alit\u00e9 un objet th\u00e9orique et clinique d&rsquo;une formidable complexit\u00e9, con\u00e7u par Jean Oury et F\u00e9lix Guattari comme une machine de guerre contre l&rsquo;entropie et la bureaucratisation asilaire.<\/p>\n<p>Sur le plan mat\u00e9riel, la Grille se pr\u00e9sente comme un gigantesque tableau mural quadrill\u00e9 o\u00f9 sont crois\u00e9s horizontalement les noms de tous les soignants et intervenants de la clinique, et verticalement l&rsquo;ensemble des t\u00e2ches quotidiennes n\u00e9cessaires \u00e0 la survie de la maison : plonge matinale, service du r\u00e9fectoire, nettoyage des parties communes, permanence du standard t\u00e9l\u00e9phonique, ramassage des poubelles, tenue des ateliers artistiques, animation des r\u00e9unions du soir. Chaque matin, la Grille redistribue ces fonctions de mani\u00e8re mobile, variable et polyvalente. Aucun individu n&rsquo;est riv\u00e9 \u00e9ternellement \u00e0 un poste fixe ; nul ne peut capitaliser une rente de pouvoir ou d&rsquo;expertise sur un secteur de l&rsquo;\u00e9tablissement.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie clinique de la Grille r\u00e9side dans sa fonction d&rsquo;\u00ab outil d&rsquo;ind\u00e9termination \u00bb. En modifiant continuellement les configurations de travail et les bin\u00f4mes op\u00e9rationnels, elle emp\u00eache la formation de micro-corporatismes frileux, brise les routines s\u00e9curisantes mais ali\u00e9nantes, et combat la tendance spontan\u00e9e des soignants \u00e0 s&rsquo;enfermer dans un r\u00f4le d&rsquo;observateur passif ou de flic de pavillon. La Grille oblige chaque professionnel \u00e0 rester dans une disponibilit\u00e9 active et une plasticit\u00e9 relationnelle constante, garantissant que le soin demeure une affaire vivante et mouvante.<\/p>\n<p>Plus subtilement encore, la Grille m\u00e9nage des \u00ab interstices temporels \u00bb au c\u0153ur du quotidien. En programmant rigoureusement le roulement logistique, elle d\u00e9gage paradoxalement des plages d&rsquo;impr\u00e9vu, des zones de flottement o\u00f9 l&rsquo;inattendu d&rsquo;une rencontre th\u00e9rapeutique peut advenir entre un soignant temporairement disponible et un malade en errance. V\u00e9ritable objet transitionnel collectif au sens de Donald Winnicott, la Grille assure la continuit\u00e9 ontologique de l&rsquo;institution : m\u00eame si une crise aigu\u00eb \u00e9clate ou si une figure majeure de l&rsquo;\u00e9quipe s&rsquo;absente, la structure symbolique tient bon, le quotidien continue d&rsquo;\u00eatre orchestr\u00e9, garantissant au psychotique la pr\u00e9sence rassurante d&rsquo;un cadre indestructible capable d&rsquo;absorber toutes les temp\u00eates psychiques.<\/p>\n<h3>6.4 L&rsquo;accueil et la &lsquo;sous-jacence&rsquo; : th\u00e9orisation des postures soignantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;efficacit\u00e9 des dispositifs techniques de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle demeure lettre morte sans une asc\u00e8se ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureuse r\u00e9gissant la posture \u00e9thique et relationnelle de chaque soignant. Jean Oury a consacr\u00e9 une part majeure de ses s\u00e9minaires cliniques \u00e0 th\u00e9oriser deux dimensions fondamentales de cette attitude soignante : \u00ab l&rsquo;accueil inconditionnel \u00bb et la \u00ab sous-jacence \u00bb.<\/p>\n<p>Pour Oury, l&rsquo;accueil ne s&rsquo;apparente en rien \u00e0 un protocole administratif froid d&rsquo;enregistrement d&rsquo;une fiche d&rsquo;admission. L&rsquo;accueil constitue un acte \u00e9thique primordial, une disposition d&rsquo;ouverture ontologique pure sans d\u00e9marche \u00e9valuative ou diagnostique imm\u00e9diate. Lorsqu&rsquo;un \u00eatre bris\u00e9 franchit le seuil de La Borde, il ne doit pas \u00eatre soumis \u00e0 un interrogatoire policier sur ses ant\u00e9c\u00e9dents, ni tois\u00e9 \u00e0 travers le prisme d&rsquo;une nosographie psychiatrique stigmatisante. L&rsquo;accueil exige une \u00ab r\u00e9serve active \u00bb et une disponibilit\u00e9 flottante : offrir un verre d&rsquo;eau, une pr\u00e9sence silencieuse, proposer d&rsquo;allumer une cigarette ou simplement marcher c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans le parc sans poser de questions intrusives. Cette d\u00e9licatesse initiale vise \u00e0 signifier au patient que son humanit\u00e9 est reconnue d&#8217;embl\u00e9e, avant toute \u00e9tiquette m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce sillage que Jean Oury \u00e9labore la th\u00e9orie de la \u00ab sous-jacence \u00bb (la <em>sub-jectit\u00e9<\/em> institutionnelle). Pour qualifier ce concept d\u00e9licat, Oury recourt souvent \u00e0 la m\u00e9taphore de la toile d&rsquo;araign\u00e9e ou du filet d&rsquo;acrobate. Le soignant en posture de sous-jacence ne se tient pas au-dessus du malade pour le dominer, le corriger ou lui imposer une direction th\u00e9rapeutique autoritaire. Il se place discr\u00e8tement \u00ab en dessous \u00bb, comme un fond d&rsquo;\u00eatre institutionnel solide, attentif mais presque invisible, pr\u00eat \u00e0 amortir la chute d&rsquo;un sujet en d\u00e9tresse sans que ce dernier ne se sente \u00e9pi\u00e9 ou \u00e9cras\u00e9 par la dette de la reconnaissance.<\/p>\n<p>La sous-jacence requiert de la part des professionnels une profonde humilit\u00e9 narcissique. Elle exige de savoir s&rsquo;abstenir de toute fr\u00e9n\u00e9sie interpr\u00e9tative ou activiste pour cultiver l&rsquo;art de la \u00ab pr\u00e9sence passive \u00bb. \u00catre l\u00e0, disponible, ouvert aux sollicitations de l&rsquo;inconscient, capable de soutenir le vide et l&rsquo;ennui sans paniquer, telle est la posture soignante fondamentale. En habitant cette pr\u00e9sence sous-jacente, le collectif institutionnel d\u00e9ploie autour du fou une enveloppe relationnelle d&rsquo;une infinie souplesse, cr\u00e9ant le terreau s\u00e9curisant indispensable o\u00f9 la parole subjective peut enfin oser refleurir.<\/p>\n<h2>7. De la psychoth\u00e9rapie institutionnelle \u00e0 l&rsquo;analyse institutionnelle : Ruptures et continuit\u00e9s<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;\u00e9mergence du courant sociologique : Georges Lapassade et Ren\u00e9 Lourau<\/h3>\n<p>Si la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a vu le jour dans le secret des asiles psychiatriques r\u00e9sistants pour lib\u00e9rer les fous de leur double ali\u00e9nation, son audace m\u00e9thodologique et sa radicalit\u00e9 critique n&rsquo;ont pas tard\u00e9 \u00e0 d\u00e9border largement les fronti\u00e8res du champ m\u00e9dical. Au tournant des ann\u00e9es 1960, un courant sociologique majeur va s&#8217;emparer de ces intuitions fondamentales pour les transposer \u00e0 l&rsquo;ensemble du corps social : c\u2019est l\u2019acte de naissance de l&rsquo;\u00ab analyse institutionnelle \u00bb, port\u00e9e par des figures embl\u00e9matiques telles que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Georges_Lapassade\">Georges Lapassade<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ren%C3%A9_Lourau\">Ren\u00e9 Lourau<\/a>.<\/p>\n<p>Lapassade, philosophe de formation et compagnon de route des mouvements libertaires, s&rsquo;inspire directement des pratiques autogestionnaires de Saint-Alban et de La Borde, mais aussi de la p\u00e9dagogie institutionnelle, pour op\u00e9rer un glissement \u00e9pist\u00e9mologique capital. Il postule que la maladie de l&rsquo;homme moderne n&rsquo;est pas seulement intrapsychique : elle r\u00e9side dans l&rsquo;\u00ab inach\u00e8vement \u00bb de l&rsquo;\u00eatre humain, perp\u00e9tuellement brid\u00e9, ali\u00e9n\u00e9 et castr\u00e9 par des institutions sociales bureaucratiques et autoritaires (l&rsquo;\u00e9cole r\u00e9publicaine, l&rsquo;universit\u00e9 mandarinale, l&rsquo;entreprise tayloris\u00e9e, l&rsquo;\u00c9glise, la famille patriarcale). D\u00e8s lors, l&rsquo;analyse critique ne doit plus \u00eatre confin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de la folie ; elle doit investir l&rsquo;universit\u00e9, l&rsquo;usine, les centres sociaux et les partis politiques pour y d\u00e9construire les dispositifs de reproduction de la domination bourgeoise.<\/p>\n<p>Cette effervescence sociologique trouve son point d&rsquo;incandescence historique lors des \u00e9v\u00e9nements insurrectionnels de Mai 68, puis dans l&rsquo;exp\u00e9rience refondatrice de l&rsquo;universit\u00e9 exp\u00e9rimentale de Vincennes (Paris VIII). Autour de Lourau, auteur en 1970 du livre fondateur <em>L&rsquo;Analyse institutionnelle<\/em>, et de Lapassade, les analystes institutionnels transforment les amphis universitaires en espaces d&rsquo;autogestion p\u00e9dagogique permanente, o\u00f9 les notes sont contest\u00e9es, les cours magistraux abolis au profit de groupes de diagnostic, et o\u00f9 l&rsquo;intervention socio-analytique in situ devient le principal instrument de la contestation politique.<\/p>\n<p>Ce glissement de la clinique psychiatrique vers l&rsquo;intervention soci\u00e9tale globale marque \u00e0 la fois un prolongement enthousiaste et une mutation profonde des id\u00e9aux initiaux de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle. L\u00e0 o\u00f9 Tosquelles et Oury travaillaient sur le temps long de la restauration narcissique d&rsquo;\u00eatres profond\u00e9ment fragilis\u00e9s par la psychose, les sociologues de l&rsquo;analyse institutionnelle se projettent dans l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 de la rupture politique, convaincus que l&rsquo;auto-analyse des collectifs en lutte constitue l&rsquo;\u00e9tincelle n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;effondrement de l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat capitaliste.<\/p>\n<h3>7.2 Les concepts cl\u00e9s de l&rsquo;analyse institutionnelle sociologique<\/h3>\n<p>Pour th\u00e9oriser leur pratique de l&rsquo;intervention de terrain, Ren\u00e9 Lourau et Georges Lapassade forgent une armature conceptuelle originale et rigoureuse qui va profond\u00e9ment marquer les sciences sociales contemporaines. Le premier concept fondamental repose sur la dialectique ternaire : \u00ab l&rsquo;instituant \u00bb, \u00ab l&rsquo;institu\u00e9 \u00bb et \u00ab l&rsquo;institutionnalisation \u00bb.<\/p>\n<p>Pour Lourau, toute institution humaine est travers\u00e9e par une tension irr\u00e9ductible entre deux forces motrices. L&rsquo;\u00ab institu\u00e9 \u00bb repr\u00e9sente l&rsquo;ordre \u00e9tabli, la norme fig\u00e9e, la loi \u00e9crite, l&rsquo;organigramme officiel et la pesanteur conservatrice de la structure qui tend toujours \u00e0 la reproduction \u00e0 l&rsquo;identique de son pouvoir. Face \u00e0 lui se dresse la force vivante de l&rsquo;\u00ab instituant \u00bb : la contestation, le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9mancipation, la dynamique cr\u00e9atrice des exclus, la parole d&rsquo;insoumission qui \u00e9branle les certitudes \u00e9tablies. L&rsquo;\u00ab institutionnalisation \u00bb constitue le processus historique incessant par lequel les forces instituantes novatrices sont peu \u00e0 peu canalis\u00e9es, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, codifi\u00e9es et bureaucratis\u00e9es pour devenir \u00e0 leur tour un nouvel ordre institu\u00e9 scl\u00e9rosant. L&rsquo;analyste a pour mission de r\u00e9veiller la braise instituante sous la cendre de l&rsquo;institu\u00e9.<\/p>\n<p>Le second pivot th\u00e9orique de l&rsquo;analyse institutionnelle r\u00e9side dans la figure de l&rsquo;\u00ab analyseur \u00bb. L&rsquo;analyseur (qui peut \u00eatre \u00ab naturel \u00bb ou \u00ab construit \u00bb) d\u00e9signe un \u00e9v\u00e9nement, un dispositif, un objet ou une personne marginale qui, par sa simple pr\u00e9sence discordante ou par sa survenue scandaleuse, fait \u00e9clater au grand jour la v\u00e9rit\u00e9 masqu\u00e9e de l&rsquo;institution, r\u00e9v\u00e9lant ses contradictions cach\u00e9es, ses hypocrisies refoul\u00e9es et ses circuits r\u00e9els de pouvoir. Une gr\u00e8ve sauvage, un refus collectif d&rsquo;ob\u00e9issance, la pr\u00e9sence impr\u00e9vue d&rsquo;un vagabond dans une assembl\u00e9e bourgeoise ou un lapsus budg\u00e9taire fonctionnent comme des analyseurs naturels qui d\u00e9chirent le voile du consensus institutionnel de fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>Enfin, Ren\u00e9 Lourau brise le dogme positiviste de la neutralit\u00e9 axiologique en \u00e9laborant la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00ab implication du chercheur \u00bb. L&rsquo;analyste institutionnel ne peut pr\u00e9tendre observer un groupe social depuis un pi\u00e9destal d&rsquo;objectivit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e. Il est lui-m\u00eame p\u00e9tri d&rsquo;implications mat\u00e9rielles, financi\u00e8res, affectives, id\u00e9ologiques et professionnelles au sein du champ qu&rsquo;il explore. D\u00e8s lors, analyser une institution exige de commencer par \u00e9lucider ses propres implications : qui paye l&rsquo;intervention ? \u00c0 quelle demande sociale implicite r\u00e9pond-elle ? Face \u00e0 la \u00ab commande sociale \u00bb formul\u00e9e par les dirigeants d&rsquo;une structure pour restaurer l&rsquo;ordre et le rendement, l&rsquo;analyste doit faire \u00e9merger la \u00ab demande r\u00e9elle \u00bb et refoul\u00e9e des acteurs de base, lib\u00e9rant une parole collective subversive.<\/p>\n<h3>7.3 Divergences m\u00e9thodologiques et tensions conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 des filiations \u00e9videntes et des combats politiques partag\u00e9s, l\u2019essor triomphant de l&rsquo;analyse institutionnelle sociologique dans l&rsquo;apr\u00e8s-Mai 68 va susciter de vifs d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et des crispations th\u00e9oriques majeures avec les p\u00e8res fondateurs de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, et tout particuli\u00e8rement avec Jean Oury.<\/p>\n<p>La ligne de fracture primordiale concerne le statut de l&rsquo;\u00ab inconscient \u00bb et la centralit\u00e9 du \u00ab transfert \u00bb. Psychiatre et psychanalyste form\u00e9 au feu de la clinique schizophr\u00e9nique, Jean Oury ne peut concevoir une pratique \u00e9mancipatrice qui ferait l&rsquo;impasse sur la m\u00e9tapsychologie freudienne et les lois du langage lacaniennes. Or, pour Oury, une partie des sociologues de l&rsquo;analyse institutionnelle p\u00e8che par un exc\u00e8s d&rsquo;illusion intellectualiste et une na\u00efvet\u00e9 groupale coupable. En pr\u00e9tendant abolir le pouvoir par la simple proclamation de l&rsquo;autogestion imm\u00e9diate et la d\u00e9nonciation verbale des hi\u00e9rarchies, ils m\u00e9connaissent tragiquement les m\u00e9canismes de projection inconsciente, les d\u00e9lires de pers\u00e9cution archa\u00efques, la jalousie fraternelle du surmoi et le travail du n\u00e9gatif qui rongent in\u00e9vitablement tout groupe humain d\u00e8s que le cadre symbolique s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Oury ironise avec une f\u00e9rocit\u00e9 clinique coutumi\u00e8re sur ces \u00ab sociologues en chambre \u00bb et ces agitateurs de s\u00e9minaires qui croient qu&rsquo;il suffit de crier \u00ab \u00e0 bas l&rsquo;institu\u00e9 \u00bb pour faire dispara\u00eetre les gouffres de l&rsquo;angoisse psychotique ou les \u00e9nigmes de la castration symbolique. Pour La Borde, le groupe autog\u00e9r\u00e9 n&rsquo;est pas une panac\u00e9e politique idyllique ; s&rsquo;il n&rsquo;est pas constamment r\u00e9gul\u00e9, m\u00e9diatis\u00e9 par la Grille et ancr\u00e9 dans le soin m\u00e9ticuleux du quotidien, le collectif peut devenir une horde d\u00e9vorante d&rsquo;une cruaut\u00e9 sans limite, reproduisant les pires formes de fascisme relationnel sous couvert de spontan\u00e9isme libertaire.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, par-del\u00e0 ces joutes th\u00e9oriques et ces divergences de m\u00e9thode ind\u00e9niables, un dialogue clandestin et une solidarit\u00e9 \u00e9thique visc\u00e9rale continueront d&rsquo;unir ces deux rives de la critique institutionnelle. Tous s&rsquo;accordent sur le refus radical de l&rsquo;ordre technocratique d&rsquo;\u00c9tat, sur la n\u00e9cessit\u00e9 vitale d&rsquo;une circulation lib\u00e9r\u00e9e de la parole contre les carcans bureaucratiques, et sur le refus de plier le d\u00e9sir singulier aux injonctions marchandes de la modernit\u00e9 capitaliste. Qu&rsquo;elle s&rsquo;exerce \u00e0 la table de r\u00e9union d&rsquo;un pavillon de fous avec Tosquelles ou dans le tumulte d&rsquo;une universit\u00e9 insurg\u00e9e avec Lourau, l&rsquo;aventure institutionnelle demeure une seule et m\u00eame promesse : redonner aux hommes rassembl\u00e9s le pouvoir d&rsquo;instituer collectivement leur libert\u00e9.<\/p>\n<h2>8. F\u00e9lix Guattari \u00e0 La Borde : Le croisement de l&rsquo;institution et du d\u00e9sir<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;ancrage bordier de F\u00e9lix Guattari pendant quatre d\u00e9cennies<\/h3>\n<p>L\u2019histoire de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle et de la pens\u00e9e philosophique fran\u00e7aise contemporaine a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment et irr\u00e9versiblement marqu\u00e9e par la rencontre providentielle entre Jean Oury et un jeune militant communiste libertaire de vingt-trois ans : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/F%C3%A9lix_Guattari\">F\u00e9lix Guattari<\/a>. Arriv\u00e9 \u00e0 la clinique de La Borde d\u00e8s ses premiers vagissements en 1953, Guattari, fascin\u00e9 par l&rsquo;audace clinique de Jean Oury dont il a suivi les premiers s\u00e9minaires parisiens, d\u00e9cide de poser ses valises \u00e0 Cour-Cheverny. Ce qui ne devait \u00eatre qu&rsquo;une \u00e9tape \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;apprentissage va se muer en un ancrage existentiel et intellectuel exceptionnel qui durera pr\u00e8s de quatre d\u00e9cennies, jusqu&rsquo;\u00e0 la mort soudaine de Guattari en 1992.<\/p>\n<p>Pendant quarante ans, F\u00e9lix Guattari n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un intellectuel hors-sol observant La Borde de loin ou se servant des fous comme cobayes conceptuels pour ses futurs livres. Il a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des chevilles ouvri\u00e8res les plus infatigables de l&rsquo;animation quotidienne de la clinique. Logeant dans un petit pavillon au milieu du domaine, Guattari partageait int\u00e9gralement la vie de la communaut\u00e9 : membre permanent de la commission de la Grille, animateur du bar du Club, r\u00e9dacteur de circulaires internes, m\u00e9diateur de crises d&rsquo;angoisse nocturnes et organisateur des cin\u00e9-clubs. Cette immersion visc\u00e9rale dans la mat\u00e9rialit\u00e9 la plus concr\u00e8te et la plus humble du soin a constitu\u00e9 pour Guattari le substrat empirique ind\u00e9racinable de toutes ses fulgurances th\u00e9oriques ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Cette cohabitation f\u00e9conde entre le psychanalyste aristocratique et mystique qu&rsquo;\u00e9tait Jean Oury et l&rsquo;agitateur gauchiste bouillonnant qu&rsquo;incarnait F\u00e9lix Guattari a fait de La Borde un laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation politique et philosophique unique au monde. Tandis qu&rsquo;Oury incarnait la rigueur ph\u00e9nom\u00e9nologique, le sens du tragique, la permanence du lieu et la fid\u00e9lit\u00e9 vigilante \u00e0 l&rsquo;enseignement lacanien, Guattari apportait l&rsquo;ouverture permanente sur le monde ext\u00e9rieur, le vent de la r\u00e9volte militante (des r\u00e9seaux d&rsquo;aide au FLN alg\u00e9rien aux luttes autonomes italiennes), la passion des nouvelles technologies de communication et une allergie visc\u00e9rale aux dogmatismes d&rsquo;appareil.<\/p>\n<p>Leur dialogue quotidien, souvent passionn\u00e9, parfois orageux mais toujours ciment\u00e9 par une tendresse et un respect mutuel ind\u00e9fectibles, a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 La Borde son g\u00e9nie propre. Guattari a su injecter dans la clinique la s\u00e8ve des mouvements r\u00e9volutionnaires d&rsquo;avant-garde, emp\u00eachant La Borde de se recroqueviller sur une mystique asilaire provinciale. En retour, la confrontation clinique quotidienne avec les ravages de la psychose schizophr\u00e9nique a emp\u00each\u00e9 Guattari de c\u00e9der aux illusions ang\u00e9liques des id\u00e9ologies r\u00e9volutionnaires na\u00efves, lui apprenant la prudence, le sens de l&rsquo;\u00e9tayage et la fragilit\u00e9 infinie de la condition humaine.<\/p>\n<h3>8.2 La transversalit\u00e9 comme antidote \u00e0 la verticalit\u00e9 institutionnelle<\/h3>\n<p>L\u2019apport th\u00e9orique princeps de F\u00e9lix Guattari \u00e0 la clinique institutionnelle voit le jour en 1964 lors d&rsquo;une communication m\u00e9morable pr\u00e9sent\u00e9e au premier congr\u00e8s de psychoth\u00e9rapie institutionnelle, intitul\u00e9e <em>La transversalit\u00e9<\/em>. Dans ce texte matriciel, Guattari forge un concept op\u00e9ratoire d&rsquo;une puissance saisissante, destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;aporie fondamentale de toute organisation collective : comment \u00e9chapper \u00e0 la fois \u00e0 l&rsquo;\u00e9cueil de la verticalit\u00e9 autoritaire et \u00e0 l&rsquo;impasse de l&rsquo;horizontalit\u00e9 st\u00e9rile ?<\/p>\n<p>Guattari part du constat que la \u00ab verticalit\u00e9 \u00bb pyramidale, telle qu&rsquo;elle s\u00e9vit dans l&rsquo;arm\u00e9e ou l&rsquo;asile traditionnel, produit de la bureaucratie, de la castration imaginaire, de l&rsquo;ob\u00e9issance passive et du clivage pers\u00e9cuteur entre dirigeants et ex\u00e9cutants. Cependant, l&rsquo;\u00ab horizontalit\u00e9 \u00bb pure et na\u00efve, pr\u00f4n\u00e9e par certains courants anarchistes ou libertaires o\u00f9 tout le monde pr\u00e9tend \u00eatre pareil et o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;interdit d&rsquo;organiser les responsabilit\u00e9s, d\u00e9bouche immanquablement sur la confusion identitaire, le bavardage impuissant et l&rsquo;\u00e9mergence souterraine de dominations informelles encore plus tyranniques que les hi\u00e9rarchies officielles. La \u00ab transversalit\u00e9 \u00bb appara\u00eet alors comme la troisi\u00e8me voie dialectique.<\/p>\n<p>Guattari d\u00e9finit la transversalit\u00e9 comme la dimension qui tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9tablir lorsque la communication s&rsquo;effectue librement et diagonalement entre les diff\u00e9rents niveaux et les diff\u00e9rents secteurs d&rsquo;une structure institutionnelle. Pour illustrer son propos, il utilise une m\u00e9taphore saisissante : celle du pr\u00e9 aux chevaux. Imaginez un pr\u00e9 entour\u00e9 d&rsquo;une cl\u00f4ture o\u00f9 paissent des chevaux munis d&rsquo;\u0153ill\u00e8res plus ou moins ajust\u00e9es. Le \u00ab coefficient de transversalit\u00e9 \u00bb mesure le degr\u00e9 d&rsquo;ouverture de ces \u0153ill\u00e8res, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 des chevaux (les soignants, les soign\u00e9s, les agents techniques) \u00e0 se voir, \u00e0 communiquer par-dessus les barri\u00e8res statutaires et \u00e0 ajuster collectivement leur trajectoire sans avoir besoin des ordres hurl\u00e9s par un cavalier perch\u00e9 sur un mirador d&rsquo;observation vertical.<\/p>\n<p>Ce concept ne reste pas une pure m\u00e9taphore spatiale ; il devient un outil d&rsquo;analyse concret du fonctionnement des groupes soignants. Une institution poss\u00e8de un haut coefficient de transversalit\u00e9 lorsque l&rsquo;information y circule sans entrave, lorsque l&rsquo;aide-soignant peut interpeller le m\u00e9decin-chef sans crainte de sanction, lorsque le cuisinier peut peser sur une orientation clinique, et lorsque le d\u00e9lire d&rsquo;un malade peut trouver un \u00e9cho cr\u00e9atif au sein d&rsquo;une commission d&rsquo;animation. Plus tard, F\u00e9lix Guattari d\u00e9ploiera ce concept bien au-del\u00e0 des murs de La Borde, l&rsquo;appliquant avec brio aux mouvements sociaux, aux syndicats ouvriers et aux luttes \u00e9cologistes, d\u00e9montrant que la f\u00e9condit\u00e9 politique d&rsquo;une insurrection d\u00e9pend pr\u00e9cis\u00e9ment de sa capacit\u00e9 \u00e0 faire fleurir la transversalit\u00e9 contre la rigidit\u00e9 verticale des partis bureaucratiques traditionnels.<\/p>\n<h3>8.3 Vers l&rsquo;Anti-\u0152dipe et l&rsquo;analyse schizoanalytique<\/h3>\n<p>L\u2019immersion de F\u00e9lix Guattari dans le creuset clinique de La Borde a constitu\u00e9 le terreau exp\u00e9rimental direct sans lequel l&rsquo;un des monuments les plus d\u00e9capants de la philosophie de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle n&rsquo;aurait jamais pu voir le jour : <em>L&rsquo;Anti-\u0152dipe<\/em>, premier tome de l&rsquo;entreprise <em>Capitalisme et schizophr\u00e9nie<\/em>, co\u00e9crit avec le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gilles_Deleuze\">Gilles Deleuze<\/a> et publi\u00e9 en 1972.<\/p>\n<p>La critique ravageuse que Deleuze et Guattari portent contre la psychanalyse orthodoxe puise sa source imm\u00e9diate dans la pratique quotidienne avec les schizophr\u00e8nes de La Borde. Guattari s&rsquo;insurge contre l&rsquo;\u00e9crasement de la parole d\u00e9lirante sous le carcan familialiste \u00e9triqu\u00e9 du triangle \u0153dipien (Papa-Maman-Moi). Observer un fou d\u00e9lirer \u00e0 La Borde, c&rsquo;est constater avec \u00e9vidence que son d\u00e9lire ne parle pas uniquement de la rivalit\u00e9 phallique avec le p\u00e8re ou de la nostalgie du sein maternel : le schizophr\u00e8ne d\u00e9lire l&rsquo;Histoire universelle, les races humaines, les guerres coloniales, les flux mon\u00e9taires mondiaux, les r\u00e9volutions g\u00e9ologiques et les machines \u00e9lectroniques. Le d\u00e9lire psychotique est imm\u00e9diatement social, politique et historique ; il est directement branch\u00e9 sur les infrastructures du capitalisme contemporain.<\/p>\n<p>De l\u00e0 na\u00eet la proposition subversive de la \u00ab schizoanalyse \u00bb. Loin de concevoir la schizophr\u00e9nie comme une simple entit\u00e9 morbide \u00e0 r\u00e9\u00e9duquer, Deleuze et Guattari la con\u00e7oivent comme un \u00ab processus \u00bb de lib\u00e9ration des flux du d\u00e9sir inconscient, brisant les digues du moi bourgeois et de la famille nucl\u00e9aire ali\u00e9n\u00e9e. L\u00e0 o\u00f9 le capitalisme moderne d\u00e9territorialise les flux mat\u00e9riels pour aussit\u00f4t les re-territorialiser sur des valeurs marchandes et des identit\u00e9s norm\u00e9es r\u00e9pressives, la clinique bordi\u00e8re offre l&rsquo;exemple d&rsquo;un milieu plastique capable d&rsquo;accueillir ces flux d\u00e9sirants bruts sans les \u00e9craser sous la terreur de la culpabilit\u00e9 n\u00e9vrotique.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9galement \u00e0 La Borde que se forge le concept capital d&rsquo;\u00ab agencement collectif d&rsquo;\u00e9nonciation \u00bb. L&rsquo;\u00e9nonciation de la parole singuli\u00e8re n&rsquo;est jamais le fait d&rsquo;un individu isol\u00e9 ; elle est rendue possible par tout un environnement machinique, mat\u00e9riel et affectif (le Club, le parc, les ateliers, le regard des soignants). L&rsquo;ambition ultime de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, repens\u00e9e par Guattari, converge ainsi vers ce qu&rsquo;il nommera plus tard l&rsquo;\u00ab \u00e9cosophie \u00bb et la \u00ab production de subjectivit\u00e9 \u00bb : inventer sans rel\u00e2che de nouveaux territoires existentiels, soigner l&rsquo;\u00e9cologie mentale et sociale, et faire de l&rsquo;institution un foyer de r\u00e9sistance cr\u00e9atrice contre l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation mortif\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation marchande.<\/p>\n<h2>9. Le quotidien comme th\u00e9rapeutique : Soigner le milieu pour soigner le sujet<\/h2>\n<h3>9.1 La fonction de l&rsquo;environnement mat\u00e9riel et de la beaut\u00e9<\/h3>\n<p>L\u2019un des traits de g\u00e9nie les plus saisissants de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, magnifi\u00e9 tant par Tosquelles que par Oury, r\u00e9side dans la conviction ind\u00e9racinable que le soin psychiatrique commence par la sc\u00e9nographie mat\u00e9rielle et esth\u00e9tique du lieu d&rsquo;accueil. Loin d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9cor contingent ou un luxe d&rsquo;esth\u00e8te bourgeois, l&rsquo;environnement physique imm\u00e9diat op\u00e8re comme un agent th\u00e9rapeutique de premier plan. L&rsquo;architecture asilaire traditionnelle, avec ses couloirs interminables carrel\u00e9s de blanc sale, son odeur \u00e9c\u0153urante d&rsquo;\u00e9ther et de d\u00e9sinfectant, ses n\u00e9ons blafards clignotants et son mobilier m\u00e9tallique scell\u00e9 au sol, mat\u00e9rialisait une esth\u00e9tique concentrationnaire con\u00e7ue pour briser l&rsquo;\u00e2me et signifier au malade sa d\u00e9ch\u00e9ance sociale in\u00e9luctable.<\/p>\n<p>\u00c0 La Borde et \u00e0 Saint-Alban, cette laideur programm\u00e9e est combattue avec une ferveur inextinguible. Jean Oury insistait obsessionnellement sur la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de cr\u00e9er un cadre d&rsquo;une profonde beaut\u00e9 sensible : le soin apport\u00e9 \u00e0 la tonte harmonieuse des pelouses du parc, l&rsquo;agencement po\u00e9tique des parterres de roses, la pr\u00e9sence de toiles d&rsquo;art contemporain et de gravures sur les murs des pi\u00e8ces communes, et la mise \u00e0 disposition d&rsquo;un mobilier chaleureux en bois noble. Les fleurs fra\u00eeches coup\u00e9es chaque matin et dispos\u00e9es dans des vases en fa\u00efence dans les couloirs ne rel\u00e8vent pas de la coquetterie h\u00f4teli\u00e8re : elles proclament solennellement au sujet psychotique, dont le monde int\u00e9rieur n&rsquo;est que d\u00e9vastation et ruines, qu&rsquo;il est digne de vivre au c\u0153ur de la d\u00e9licatesse et de la po\u00e9sie du monde.<\/p>\n<p>Cette sc\u00e9nographie soignante trouve son apog\u00e9e institutionnelle dans le rituel sacr\u00e9 du \u00ab repas partag\u00e9 \u00e0 table \u00bb. Dans l&rsquo;asile du XIXe si\u00e8cle, les intern\u00e9s mangeaient au lance-pierre dans des gamelles en fer-blanc caboss\u00e9es, avec des cuill\u00e8res en \u00e9tain, sous la surveillance hostile de gardiens debout le long des murs. \u00c0 La Borde, les repas constituent le grand moment d&rsquo;affirmation communautaire : les tables rondes sont dress\u00e9es avec des nappes propres en tissu, de la vaisselle en porcelaine et de vrais couverts en m\u00e9tal. Soignants, psychiatres, cuisiniers et malades s&rsquo;asseyent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, au gr\u00e9 de leurs envies, sans aucune s\u00e9gr\u00e9gation de statut hi\u00e9rarchique ou nosographique.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9habilitation radicale de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle \u00e0 travers le go\u00fbt des mets savoureux pr\u00e9par\u00e9s maison, le tintement rassurant de la vaisselle et le spectacle de la nature environnante \u00e0 travers les grandes baies vitr\u00e9es remplit une fonction clinique capitale. Pour le malade m\u00e9lancolique fig\u00e9 dans un d\u00e9lire de n\u00e9gation d&rsquo;organe (le syndrome de Cotard) ou pour le schizophr\u00e8ne an\u00e9anti par l&rsquo;angoisse de morcellement, se nourrir dans un environnement digne et chaleureux permet de r\u00e9investir pulsionnellement les zones \u00e9rog\u00e8nes corporelles et de r\u00e9ancrer le moi d\u00e9faillant dans la r\u00e9alit\u00e9 de sensations vivantes et partageables.<\/p>\n<h3>9.2 La libert\u00e9 de ne rien faire et le respect du rythme singulier<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;encontre de la fr\u00e9n\u00e9sie hyperactive et productiviste qui contamine la soci\u00e9t\u00e9 industrielle et le milieu hospitalier contemporain, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle revendique avec force la \u00ab libert\u00e9 de ne rien faire \u00bb comme un droit clinique inali\u00e9nable du patient. Jean Oury s&rsquo;est toujours \u00e9lev\u00e9 avec une virulence proph\u00e9tique contre ce qu&rsquo;il qualifiait de \u00ab flicage occupationnel \u00bb, cette perversion m\u00e9dicale consistant \u00e0 saturer chaque minute de la journ\u00e9e du malade d&rsquo;activit\u00e9s obligatoires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es (ateliers p\u00e2te \u00e0 modeler, mandalas, gymnastique contrainte) dans le seul but inavou\u00e9 de canaliser son \u00e9nergie, de tuer son angoisse par l&rsquo;\u00e9puisement et de rassurer la bonne conscience hygi\u00e9niste de l&rsquo;\u00e9quipe soignante.<\/p>\n<p>\u00c0 La Borde, l&rsquo;inaction est respect\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e et reconnue dans sa valeur th\u00e9rapeutique hautement positive. Un patient a le droit absolu de passer trois mois assis sur un banc \u00e0 contempler les reflets du soleil sur l&rsquo;\u00e9tang, de rester silencieusement blotti au creux d&rsquo;un fauteuil du salon ou de d\u00e9ambuler \u00e0 pas lents le long des all\u00e9es d&rsquo;arbres centenaires sans que personne ne vienne le harceler pour qu&rsquo;il \u00ab participe \u00bb \u00e0 un atelier. Cette suspension de l&rsquo;injonction au faire permet au sujet d\u00e9vast\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rimenter ce que le p\u00e9diatre et psychanalyste Donald Winnicott a magistralement th\u00e9oris\u00e9 comme la \u00ab capacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre seul en pr\u00e9sence de l&rsquo;autre \u00bb. C\u2019est dans cette plage d&rsquo;ennui serein et d&rsquo;inaction prot\u00e9g\u00e9e que les d\u00e9fenses parano\u00efaques peuvent enfin d\u00e9sarmer et que l&rsquo;\u00e9bauche d&rsquo;un d\u00e9sir authentique peut germer spontan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Cette tol\u00e9rance infinie exige que l&rsquo;institution fonctionne comme une \u00ab matrice mall\u00e9able \u00bb capable d&rsquo;\u00e9pouser le rythme temporel infiniment singulier de chaque pathologie. Le temps de la psychose n&rsquo;est pas le temps chronom\u00e9tr\u00e9 de l&rsquo;horloge capitaliste ou de l&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9dicale standardis\u00e9e. C\u2019est un temps ralenti, g\u00e9ologique, parfois p\u00e9trifi\u00e9 chez le m\u00e9lancolique, ou au contraire pulv\u00e9ris\u00e9 dans une acc\u00e9l\u00e9ration maniaque convulsive. L&rsquo;institution soignante tosquellienne et bordi\u00e8re sait \u00e9tirer son propre tempo pour s&rsquo;ajuster au pas lent de celui qui met une heure \u00e0 nouer ses lacets ou deux mois \u00e0 oser franchir le seuil du r\u00e9fectoire.<\/p>\n<p>Cette plasticit\u00e9 rythmique permet d&rsquo;accueillir les crises aigu\u00ebs les plus spectaculaires sans recourir de mani\u00e8re r\u00e9flexe \u00e0 la brutalit\u00e9 de la contention physique, de l&rsquo;isolement en cellule capitonn\u00e9e ou du matraquage pharmacologique assommant. Lorsqu&rsquo;un malade hurle ou d\u00e9lire avec fureur, l&rsquo;institution ne se crispe pas dans une panique s\u00e9curitaire : elle fait corps autour de lui, lui offre la pr\u00e9sence discr\u00e8te de soignants aguerris qui soutiennent l&rsquo;angoisse par la parole et le regard, laissant l&rsquo;orage psychique s&rsquo;apaiser dans le giron d&rsquo;un milieu suffisamment solide et \u00e9lastique pour absorber la tourmente sans se rompre.<\/p>\n<h3>9.3 Les &lsquo;bribes&rsquo; et le r\u00f4le des soignants sans titre officiel<\/h3>\n<p>L\u2019un des tr\u00e9sors conceptuels forg\u00e9s par Jean Oury pour affiner l&rsquo;\u00e9coute clinique quotidienne r\u00e9side dans sa th\u00e9orie des \u00ab bribes \u00bb et des \u00ab bribes relationnelles \u00bb. Oury attire inlassablement l&rsquo;attention de ses \u00e9l\u00e8ves sur le fait que chez l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 mental profond, la parole ne se donne presque jamais sous la forme d&rsquo;un discours construit, fluide, coh\u00e9rent et articul\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e. La souffrance psychotique se manifeste par fragments t\u00e9nus, par \u00e9clats minuscules : un soupir pouss\u00e9 au d\u00e9tour d&rsquo;un couloir, une phrase \u00e9nigmatique chuchot\u00e9e \u00e0 demi-mot lors d&rsquo;une allumette tendue, un regard fuyant accroch\u00e9 \u00e0 une casserole dans la cuisine.<\/p>\n<p>Ces manifestations infimes de l&rsquo;inconscient constituent les \u00ab bribes \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les v\u00e9ritables points d&rsquo;amorce du transfert psychotique. Le drame de la psychiatrie classique a toujours \u00e9t\u00e9 de m\u00e9priser ces miettes relationnelles parce qu&rsquo;elles ne s&rsquo;exprimaient pas dans le saint des saints du cabinet m\u00e9dical lors de l&rsquo;entretien formel du m\u00e9decin-chef. Or, le psychotique choisit presque toujours d&rsquo;adresser sa d\u00e9tresse et ses bribes signifiantes aux moments les plus informels de la journ\u00e9e, et surtout aux personnes les plus inattendues du corps social de l&rsquo;institution.<\/p>\n<p>C\u2019est ici qu&rsquo;intervient la reconnaissance magistrale du r\u00f4le th\u00e9rapeutique d\u00e9cisif des \u00ab soignants sans titre officiel \u00bb : les cuisini\u00e8res, les ma\u00e7ons, les chauffeurs, les jardiniers, les lavandi\u00e8res et les agents administratifs. Jean Oury proclamait avec force qu&rsquo;une cuisini\u00e8re \u00e9pluchant des pommes de terre au fond de son office peut d\u00e9tenir une pertinence soignante infiniment plus salutaire et d\u00e9terminante pour l&rsquo;avenir d&rsquo;un schizophr\u00e8ne prostr\u00e9 que l&rsquo;ensemble des th\u00e8ses universitaires des agr\u00e9g\u00e9s de psychiatrie r\u00e9unis. Pourquoi ? Parce que le malade, terroris\u00e9 par le savoir m\u00e9dical savant et l&rsquo;autorit\u00e9 pers\u00e9cutive qu&rsquo;il projette sur le m\u00e9decin, se sent en s\u00e9curit\u00e9 aupr\u00e8s de ces figures de l&rsquo;humble labeur manuel qui ne lui demandent rien d&rsquo;autre que d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, partageant l&rsquo;odeur du pain grill\u00e9 ou la ti\u00e9deur de la terre retourn\u00e9e au jardin.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9hi\u00e9rarchisation absolue de l&rsquo;expertise clinique constitue une v\u00e9ritable r\u00e9volution ontologique dans l&rsquo;univers m\u00e9dical. L&rsquo;efficience soignante n&rsquo;est plus le privil\u00e8ge corporatiste d&rsquo;une caste dipl\u00f4m\u00e9e d\u00e9tentrice d&rsquo;un savoir \u00e9sot\u00e9rique ; elle devient une propri\u00e9t\u00e9 diffuse et partag\u00e9e par l&rsquo;ensemble du corps social de l&rsquo;\u00e9tablissement. En \u00e9coutant avec respect et gravit\u00e9 les observations cliniques formul\u00e9es par le ma\u00e7on ou la ling\u00e8re lors des r\u00e9unions du matin, l&rsquo;institution de La Borde donne corps \u00e0 son postulat fondamental : soigner la folie est l&rsquo;affaire d&rsquo;une communaut\u00e9 tout enti\u00e8re, soud\u00e9e dans l&rsquo;attention infinie port\u00e9e \u00e0 la fragilit\u00e9 de son semblable.<\/p>\n<h2>10. Critiques, d\u00e9rives et r\u00e9sistances face \u00e0 la d\u00e9shumanisation psychiatrique contemporaine<\/h2>\n<h3>10.1 La d\u00e9rive communautaire et les risques d&rsquo;enfermement id\u00e9ologique<\/h3>\n<p>L\u2019extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 th\u00e9orique et humaine de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle n&rsquo;a cependant pas \u00e9t\u00e9 exempte d&rsquo;\u00e9cueils redoutables et d&rsquo;angles morts cliniques. Le premier danger qui guette intrins\u00e8quement une communaut\u00e9 soignante aussi radicale r\u00e9side dans la \u00ab d\u00e9rive communautaire \u00bb et le risque insidieux d&rsquo;enfermement sectaire. En faisant de l&rsquo;institution un contre-monde d&rsquo;hospitalit\u00e9 totale et de po\u00e9sie partag\u00e9e \u00e0 l&rsquo;abri de la barbarie capitaliste ext\u00e9rieure, le risque permanent est de fabriquer sans le vouloir une nouvelle forme d&rsquo;\u00ab institution totale \u00bb bis (au sens sociologique d&rsquo;Erving Goffman), un vase clos autosuffisant coup\u00e9 du reste du monde social.<\/p>\n<p>Dans ce contexte d&rsquo;exaltation id\u00e9ologique et de fraternit\u00e9 fusionnelle, la fronti\u00e8re entre le d\u00e9vouement clinique sublime et l&rsquo;enr\u00f4lement sacrificiel devient p\u00e9rilleusement t\u00e9nue. Les soignants de La Borde ont fr\u00e9quemment \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s au ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00e9puisement professionnel aigu (le burn-out), g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;abolition des fronti\u00e8res entre vie priv\u00e9e et vie professionnelle. Vivre sur place jour et nuit, partager ses repas, ses angoisses et ses loisirs avec les patients et les coll\u00e8gues sans r\u00e9pit hebdomadaire m\u00e8ne in\u00e9luctablement certains professionnels \u00e0 une usure psychique d\u00e9vastatrice, o\u00f9 le refus de la mesure bourgeoise se paye d&rsquo;une rupture douloureuse avec leur propre famille ou d&rsquo;une d\u00e9compensation m\u00e9lancolique personnelle.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9cueil majeur tient au poids \u00e9crasant du charisme fascinateur de ses figures tut\u00e9laires. La personnalit\u00e9 hors-norme, flamboyante et th\u00e9\u00e2trale d&rsquo;un Fran\u00e7ois Tosquelles ou le magn\u00e9tisme mystique, la rigueur intellectuelle et l&rsquo;autorit\u00e9 naturelle d&rsquo;un Jean Oury ont pu paradoxalement entraver le renouvellement critique et la rel\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rationnelle au sein de leurs propres structures. Une admiration servile ou un culte de la personnalit\u00e9 larv\u00e9 risquait de transformer la parole vivante des ma\u00eetres en un cat\u00e9chisme fig\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;on r\u00e9p\u00e9tait les formules proverbiales (\u00ab soigner l&rsquo;institution \u00bb, \u00ab le club \u00bb, \u00ab l&rsquo;ambiance \u00bb) sous forme de slogans creux sans en r\u00e9inventer la port\u00e9e d\u00e9rangeante.<\/p>\n<p>Cette fossilisation menace ce que Ren\u00e9 Lourau appelait \u00ab l&rsquo;institutionnalisation perverse \u00bb : l&rsquo;aventure instituante la plus r\u00e9volutionnaire finit avec le temps par s\u00e9cr\u00e9ter son propre ordre institu\u00e9 rigide et conformiste. Devenue son propre monument historique sanctuaris\u00e9, l&rsquo;institution th\u00e9rapeutique risque alors de rejeter les nouvelles formes de d\u00e9tresse psychique contemporaine qui ne rentrent pas dans les canons esth\u00e9tiques de la schizophr\u00e9nie bordi\u00e8re d&rsquo;antan. Reconna\u00eetre ces d\u00e9rives et ces risques d&rsquo;aveuglement communautaire est la condition indispensable pour que la psychoth\u00e9rapie institutionnelle ne meure pas sous les fleurs de sa propre l\u00e9gende pieuse.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;av\u00e8nement du n\u00e9olib\u00e9ralisme hospitalier et de la T2A<\/h3>\n<p>Depuis le tournant des ann\u00e9es 1990 et l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration brutale de l&rsquo;id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale dans les services publics, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle fait face \u00e0 une attaque frontale, m\u00e9thodique et destructrice orchestr\u00e9e par le <em>New Public Management<\/em>. Le coup de gr\u00e2ce port\u00e9 \u00e0 la psychiatrie humaine s&rsquo;incarne magistralement dans l&rsquo;importation aveugle des logiques de rentabilit\u00e9 marchande \u00e0 travers l&rsquo;imposition de la Tarification \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 (T2A), de la contractualisation technocratique et de l&rsquo;obsession manag\u00e9riale pour la tra\u00e7abilit\u00e9 num\u00e9rique standardis\u00e9e.<\/p>\n<p>Sous la f\u00e9rule des agences r\u00e9gionales de sant\u00e9 et des cabinets d&rsquo;audit financier, l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique contemporain a subi une mutation manag\u00e9riale cauchemardesque. Le soign\u00e9 a \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9 \u00ab usager-client \u00bb, le psychiatre est somm\u00e9 de se muer en gestionnaire d&rsquo;enveloppes budg\u00e9taires, et le soin relationnel vivant s&rsquo;est dissous dans l&rsquo;obligation de remplir des centaines de cases informatis\u00e9es pour justifier de la productivit\u00e9 \u00e9conomique de chaque geste. Or, comment tracer sur un logiciel Excel le temps inestimable qu&rsquo;un soignant passe \u00e0 \u00e9couter le silence habit\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9lancolique assis sous un arbre ? Comment coter en acte tarif\u00e9 la bribe de parole \u00e9chang\u00e9e lors d&rsquo;un caf\u00e9 partag\u00e9 au comptoir du Club th\u00e9rapeutique ?<\/p>\n<p>Cette tyrannie du chiffre s&rsquo;accompagne d&rsquo;une injonction brutale au \u00ab raccourcissement forc\u00e9 de la dur\u00e9e moyenne de s\u00e9jour \u00bb (DMS). Les tutelles financi\u00e8res exigent de faire tourner les lits au plus vite, \u00e9vacuant les patients au bout de quelques jours d\u00e8s que les sympt\u00f4mes les plus criants ont \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9s par la chimie, pour les rejeter sans \u00e9tayage vers la rue, la pr\u00e9carit\u00e9 sociale ou la prison. Cette politique comptable de flux tendu est l&rsquo;exact contraire de l&rsquo;\u00e9thique de Tosquelles et d&rsquo;Oury, qui ont toujours d\u00e9fendu la l\u00e9gitimit\u00e9 clinique du \u00ab temps long \u00bb : il faut parfois des mois, voire des ann\u00e9es d&rsquo;immersion dans un paysage institutionnel apaisant pour qu&rsquo;un schizophr\u00e8ne an\u00e9anti commence \u00e0 reconstituer les lambeaux de son identit\u00e9 bris\u00e9e.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de cette politique gestionnaire est un d\u00e9sastre humanitaire sans nom : suppression drastique des effectifs soignants, extinction programm\u00e9e des espaces de r\u00e9union informelle sous pr\u00e9texte qu&rsquo;ils ne sont pas \u00ab rentables \u00bb, destruction du Club th\u00e9rapeutique au profit de normes d&rsquo;hygi\u00e8ne aseptis\u00e9es et explosion de la souffrance \u00e9thique des soignants qui d\u00e9missionnent en masse. La folie manag\u00e9riale contemporaine est parvenue \u00e0 r\u00e9installer au c\u0153ur de l&rsquo;h\u00f4pital une barbarie d&rsquo;une violence inou\u00efe, o\u00f9 l&rsquo;ali\u00e9nation bureaucratique d\u00e9nonc\u00e9e par Oury a fini par \u00e9touffer l&rsquo;humanit\u00e9 du soin sous des piles de tableurs comptables.<\/p>\n<h3>10.3 Le retour de la psychiatrie s\u00e9curitaire et du tout-neurobiologique<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette marchandisation manag\u00e9riale, les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins d&rsquo;une r\u00e9gression \u00e9pist\u00e9mologique et \u00e9thique sans pr\u00e9c\u00e9dent : le retour en force de la psychiatrie s\u00e9curitaire et l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie despotique du dogme \u00ab tout-neurobiologique \u00bb. En rupture totale avec les id\u00e9aux humanistes et psychanalytiques de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, la folie est de nouveau per\u00e7ue par le pouvoir politique et une partie du corps m\u00e9dical comme un danger social qu&rsquo;il convient de neutraliser par la contrainte et l&rsquo;enfermement.<\/p>\n<p>Les rapports accablants successifs de la Contr\u00f4leuse g\u00e9n\u00e9rale des lieux de privation de libert\u00e9 (CGLPL) dressent un constat terrifiant des h\u00f4pitaux psychiatriques fran\u00e7ais actuels : explosion vertigineuse des placements en chambre d&rsquo;isolement capitonn\u00e9e, g\u00e9n\u00e9ralisation indigne de la contention m\u00e9canique par sangles sur les lits, vid\u00e9osurveillance continue des patients, enfermement \u00e0 double tour des pavillons entiers et multiplication des vigiles priv\u00e9s aux portes d&rsquo;entr\u00e9e. Ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par les pionniers de Saint-Alban et de La Borde comme une abomination m\u00e9di\u00e9vale et une capitulation totale de l&rsquo;art m\u00e9dical est redevenu, en plein XXIe si\u00e8cle, la norme banalis\u00e9e de la gestion psychiatrique du quotidien.<\/p>\n<p>Ce s\u00e9curitarisme policier s&rsquo;adosse intellectuellement \u00e0 l&#8217;empire monopolistique des neurosciences r\u00e9ductionnistes et des classifications nosographiques anglo-saxonnes standardis\u00e9es de type <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM<\/a> (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). La souffrance psychique et le drame existentiel du sujet ali\u00e9n\u00e9 sont d\u00e9sormais amput\u00e9s de toute dimension m\u00e9tapsychologique, inconsciente, biographique ou politique : la folie est r\u00e9duite \u00e0 un simple d\u00e9r\u00e8glement synaptique mol\u00e9culaire, une anomalie g\u00e9n\u00e9tique ou un d\u00e9ficit cognitif r\u00e9parable \u00e0 coups de mol\u00e9cules neuroleptiques de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration et de protocoles comportementaux d&rsquo;entra\u00eenement aux habilet\u00e9s sociales.<\/p>\n<p>Dans les facult\u00e9s de m\u00e9decine, les r\u00e9f\u00e9rences fondatrices \u00e0 Freud, Lacan, Binswanger, Tosquelles ou Oury ont \u00e9t\u00e9 purement et simplement \u00e9radiqu\u00e9es des maquettes p\u00e9dagogiques de formation des futurs psychiatres, remplac\u00e9es par des manuels statistiques de psychopharmacologie marchande. Face \u00e0 cette r\u00e9gression scientiste glaciale, les rares bastions encore fid\u00e8les \u00e0 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle m\u00e8nent un combat d&rsquo;arri\u00e8re-garde h\u00e9ro\u00efque. Bravant les audits de certification infantilisants et les menaces de fermeture administrative, ces \u00e9quipes insoumises rappellent au monde que r\u00e9duire un \u00eatre humain parlant \u00e0 un paquet de neurotransmetteurs dysfonctionnels constitue la forme la plus moderne et la plus obsc\u00e8ne de l&rsquo;ali\u00e9nation m\u00e9dicale.<\/p>\n<h2>11. Transmission, post\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9sonances internationales du mouvement<\/h2>\n<h3>11.1 Les filiations cliniques et les lieux embl\u00e9matiques<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des assauts de l&rsquo;ordre gestionnaire, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a essaim\u00e9 bien au-del\u00e0 de ses forteresses matricielles de Saint-Alban et de La Borde, irriguant en profondeur tout un pan du paysage psychiatrique et m\u00e9dico-social fran\u00e7ais. L&rsquo;une des filiations les plus d\u00e9cisives s&rsquo;incarne dans le d\u00e9ploiement de la \u00ab psychiatrie de secteur \u00bb \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960. Con\u00e7ue par des compagnons de route de Saint-Alban tels que Lucien Bonnaf\u00e9, Paul Balvet et Jean-Pierre Martin, la politique de secteur visait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 d\u00e9senclaver la folie de l&rsquo;asile pour la soigner au plus pr\u00e8s de la Cit\u00e9, en cr\u00e9ant un maillage de dispensaires, de centres m\u00e9dico-psychologiques (CMP), d&rsquo;h\u00f4pitaux de jour et de foyers d&rsquo;h\u00e9bergement ouverts sur la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, une constellation de lieux embl\u00e9matiques a incarn\u00e9 et r\u00e9invent\u00e9 l&rsquo;esprit bordier au fil des d\u00e9cennies. Mentionnons la clinique de Chailles, fond\u00e9e en 1959 par Claude Jeangirard dans le Loir-et-Cher, qui a d\u00e9velopp\u00e9 une clinique de la psychose d&rsquo;une exceptionnelle densit\u00e9 th\u00e9orique ; l&rsquo;h\u00f4pital de jour de Fresnes, anim\u00e9 par le docteur Jean Ayme ; ou encore le centre d&rsquo;accueil de jour d&rsquo;Aubervilliers, o\u00f9 la pratique de l&rsquo;accueil inconditionnel et de la libert\u00e9 spatiale a \u00e9t\u00e9 acclimat\u00e9e avec succ\u00e8s au c\u0153ur de la banlieue rouge populaire. Dans tous ces espaces, le Club th\u00e9rapeutique et la d\u00e9sacralisation des hi\u00e9rarchies m\u00e9dicales sont demeur\u00e9s les piliers de la praxis quotidienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;onde de choc de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a \u00e9galement f\u00e9cond\u00e9 de fa\u00e7on magistrale le champ de la p\u00e9dopsychiatrie et de l&rsquo;accueil de l&rsquo;enfant autiste et psychotique. La figure centrale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maud_Mannoni\">Maud Mannoni<\/a>, fortement inspir\u00e9e par l&rsquo;exemple de Jean Oury et par les s\u00e9minaires de Jacques Lacan, fonde en 1969 avec son \u00e9poux Octave Mannoni et le psychanalyste Robert Lefort l&rsquo;\u00c9cole exp\u00e9rimentale de Bonneuil-sur-Marne. \u00c0 Bonneuil, pour des enfants r\u00e9put\u00e9s incurables ou vou\u00e9s \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation d\u00e9finitive dans des hospices d&rsquo;arri\u00e9r\u00e9s, Maud Mannoni cr\u00e9e une \u00ab institution \u00e9clat\u00e9e \u00bb o\u00f9 l&rsquo;enfant autiste n&rsquo;est jamais assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence : alternant s\u00e9jours d&rsquo;apprentissage \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, stages dans des fermes artisanales ou des ateliers de menuiserie, l&rsquo;institution de Bonneuil refuse d&rsquo;\u00eatre un lieu clos pour devenir une plaque tournante de circulation d\u00e9sirante.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui encore, cette m\u00e9moire vivante infuse de nombreuses structures du champ m\u00e9dico-social : instituts m\u00e9dico-\u00e9ducatifs (IME), maisons d&rsquo;accueil sp\u00e9cialis\u00e9es (MAS), lieux de vie alternatifs et centres d&rsquo;h\u00e9bergement de r\u00e9insertion sociale (CHRS). Partout o\u00f9 des \u00e9ducateurs sp\u00e9cialis\u00e9s, des infirmiers et des psychologues luttent au quotidien pour pr\u00e9server des espaces d&rsquo;assembl\u00e9e d\u00e9mocratique, de parole libre et d&rsquo;attention \u00e0 l&rsquo;ambiance contre le rouleau compresseur des protocoles normalis\u00e9s, l&rsquo;h\u00e9ritage clinique de Fran\u00e7ois Tosquelles et de Jean Oury continue de battre secr\u00e8tement mais intens\u00e9ment.<\/p>\n<h3>11.2 La r\u00e9sonance internationale : Italie, Am\u00e9rique latine et p\u00e9ninsule ib\u00e9rique<\/h3>\n<p>L\u2019impact de la r\u00e9volution institutionnelle a largement transcend\u00e9 les fronti\u00e8res de l&rsquo;Hexagone, engageant un dialogue international f\u00e9cond et tumultueux avec d&rsquo;autres grands mouvements de contestation de la psychiatrie asilaire \u00e0 travers le globe. L&rsquo;\u00e9pisode le plus marquant et le plus passionn\u00e9 de cette confrontation s&rsquo;est jou\u00e9 avec le mouvement de la \u00ab psychiatrie d\u00e9mocratique \u00bb italienne (<em>Psichiatria Democratica<\/em>), men\u00e9 par le charismatique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Franco_Basaglia\">Franco Basaglia<\/a> \u00e0 Gorizia puis \u00e0 Trieste.<\/p>\n<p>Entre Basaglia et les tenants de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle fran\u00e7aise s&rsquo;est nou\u00e9e une dialectique d&rsquo;une rare intensit\u00e9. Franco Basaglia partageait le constat tosquellien de la violence de l&rsquo;asile traditionnel, mais il en tirait une conclusion radicalement oppos\u00e9e : pour Basaglia, l&rsquo;institution asilaire \u00e9tant ontologiquement une institution de violence et de contr\u00f4le de classe, elle est intrins\u00e8quement irr\u00e9formable ; vouloir \u00ab soigner l&rsquo;asile \u00bb pour qu&rsquo;il devienne th\u00e9rapeutique rel\u00e8ve de l&rsquo;illusion r\u00e9formiste bourgeoise. La seule issue \u00e9thique consiste \u00e0 fermer purement et simplement les h\u00f4pitaux psychiatriques, mot d&rsquo;ordre qui d\u00e9bouchera en Italie sur la fameuse loi 180 (la loi Basaglia de 1978) abolissant les asiles au profit d&rsquo;un r\u00e9seau de centres de sant\u00e9 mentale communautaires. Jean Oury s&rsquo;est toujours oppos\u00e9 avec virulence \u00e0 cette d\u00e9shospitalisation totale, soutenant qu&rsquo;il ne faut pas d\u00e9truire le concept d&rsquo;institution, mais d\u00e9truire l&rsquo;asile ali\u00e9nant pour b\u00e2tir une v\u00e9ritable institution soignante, sous peine de livrer les schizophr\u00e8nes les plus d\u00e9munis \u00e0 l&rsquo;errance marchande ou \u00e0 l&rsquo;abandon familial.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on tout aussi puissante, la pens\u00e9e de Fran\u00e7ois Tosquelles a effectu\u00e9 un retour magistral dans sa terre natale ib\u00e9rique apr\u00e8s la chute de la dictature franquiste. D\u00e8s la transition d\u00e9mocratique espagnole, des psychiatres r\u00e9publicains et progressistes de Catalogne, d&rsquo;Andalousie et de Madrid se r\u00e9approprient les textes de leur compatriote exil\u00e9 pour restructurer en profondeur la sant\u00e9 mentale espagnole sur des bases communautaires, autogestionnaires et d\u00e9sali\u00e9nantes. L&rsquo;Institut Pere Mata de Reus, berceau de jeunesse de Tosquelles, est redevenu l&rsquo;un des foyers les plus ardents de transmission de cette clinique de l&rsquo;\u00e9mancipation collective.<\/p>\n<p>En Am\u00e9rique latine, tout particuli\u00e8rement en Argentine et au Br\u00e9sil, les th\u00e8ses de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle ont trouv\u00e9 un \u00e9cho retentissant. Au Br\u00e9sil, les pionniers de la \u00ab R\u00e9forme psychiatrique \u00bb (la <em>Luta Antimanicomial<\/em>) ont abondamment puis\u00e9 dans les concepts bordiers et guattariens pour cr\u00e9er les CAPS (Centros de Aten\u00e7\u00e3o Psicossocial), dispositifs ouverts au c\u0153ur des favelas et des cit\u00e9s, int\u00e9grant la musique, le carnaval, les assembl\u00e9es populaires et la clinique analytique. Il convient enfin de souligner la d\u00e9marcation conceptuelle fondamentale maintenue par Oury et Tosquelles vis-\u00e0-vis de l&rsquo;antipsychiatrie anglo-saxonne de David Cooper et Ronald Laing : si l&rsquo;antipsychiatrie britannique a eu le m\u00e9rite de contester l&rsquo;oppression asilaire, elle a parfois vers\u00e9 dans une id\u00e9alisation mystique de la folie comme pur voyage initiatique, niant la r\u00e9alit\u00e9 tragique de la souffrance psychopathologique que la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a toujours pris soin de ne jamais banaliser.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;impact sur les sciences de l&rsquo;\u00e9ducation et le travail social<\/h3>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage de Tosquelles et d&rsquo;Oury ne s&rsquo;est pas limit\u00e9 au champ de la pathologie mentale : il a r\u00e9volutionn\u00e9 les sciences de l&rsquo;\u00e9ducation et le travail social \u00e0 travers une aventure fraternelle d&rsquo;une extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 : la cr\u00e9ation de la \u00ab p\u00e9dagogie institutionnelle \u00bb par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fernand_Oury\">Fernand Oury<\/a>, le fr\u00e8re cadet de Jean Oury.<\/p>\n<p>Instituteur d&rsquo;\u00e9cole primaire en banlieue parisienne populaire, militant de la p\u00e9dagogie Freinet dont il d\u00e9nonce le romantisme pastoral inadapt\u00e9 au milieu urbain dur des grands ensembles, Fernand Oury se tourne vers son a\u00een\u00e9 Jean et vers Fran\u00e7ois Tosquelles pour r\u00e9inventer sa pratique de classe. Avec la complicit\u00e9 de la p\u00e9dagogue A\u00efda Vasquez, Fernand Oury importe au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9cole publique les outils m\u00eames de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, forgeant le diptyque c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab Pour \u00e9duquer les enfants, il faut soigner l&rsquo;institution scolaire \u00bb. Les concepts bordiers sont transpos\u00e9s avec une virtuosit\u00e9 magistrale dans l&rsquo;espace de la classe d&rsquo;\u00e9cole.<\/p>\n<p>Le Club th\u00e9rapeutique se m\u00e9tamorphose en \u00ab Conseil de coop\u00e9rative de classe \u00bb, instance d\u00e9mocratique hebdomadaire o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves, sous la pr\u00e9sidence tournante de l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, r\u00e8glent leurs conflits, votent les lois de la vie commune, attribuent les responsabilit\u00e9s rotatives (effacer le tableau, arroser les plantes, distribuer les cahiers) et d\u00e9battent des projets p\u00e9dagogiques. La Grille bordi\u00e8re devient le tableau mural des responsabilit\u00e9s et des m\u00e9tiers de classe. L&rsquo;accueil des bribes de parole et de l&rsquo;infra-ordinaire s&rsquo;incarne dans le \u00ab Quoi de neuf ? \u00bb, rituel matinal o\u00f9 chaque enfant peut venir d\u00e9poser au tableau, devant le regard bienveillant de ses pairs, un \u00e9v\u00e9nement intime, une joie familiale ou une angoisse qui l&#8217;emp\u00eache de se concentrer sur les le\u00e7ons d&rsquo;arithm\u00e9tique. Fernand Oury y adjoint le syst\u00e8me r\u00e9volutionnaire des \u00ab ceintures \u00bb d&rsquo;apprentissage (inspir\u00e9 du judo), permettant \u00e0 chaque \u00e9colier d&rsquo;\u00e9voluer \u00e0 son rythme propre sans l&rsquo;humiliation des notes chiffr\u00e9es punitives.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a refond\u00e9 les bases \u00e9thiques et m\u00e9thodologiques du \u00ab travail social \u00bb contemporain. L&rsquo;analyse des pratiques (les groupes Balint institutionnels), devenue aujourd&rsquo;hui une exigence d\u00e9ontologique indispensable pour les travailleurs sociaux, les \u00e9ducateurs de rue et les m\u00e9diateurs en milieu de grande exclusion, puise ses racines directes dans la r\u00e9union de constellation d&rsquo;Oury. Traiter la pr\u00e9carit\u00e9 extr\u00eame, le sans-abrisme ou la d\u00e9sh\u00e9rence sociale ne peut s&rsquo;effectuer par une simple distribution de secours caritatifs condescendants : cela requiert de concevoir un milieu d&rsquo;hospitalit\u00e9, d&rsquo;accorder l&rsquo;ambiance des foyers d&rsquo;h\u00e9bergement et de restaurer le sujet en grande d\u00e9tresse dans sa citoyennet\u00e9 pleine et enti\u00e8re par la m\u00e9diation de structures d&rsquo;autogestion collective.<\/p>\n<h2>12. Actualit\u00e9 et pertinence clinique de Tosquelles et Oury au XXIe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>12.1 Repenser la clinique du sujet face aux diagnostics normatifs<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du premier quart du XXIe si\u00e8cle, la pens\u00e9e de Fran\u00e7ois Tosquelles et de Jean Oury ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une pieuse m\u00e9moire d&rsquo;anciens combattants de la libert\u00e9 asilaire ; elle constitue une urgence clinique, philosophique et politique absolue face au d\u00e9sastre contemporain de la normalisation psychopathologique. \u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les classifications nosographiques rigides, standardis\u00e9es et d\u00e9shumanis\u00e9es de type DSM d\u00e9coupent l&rsquo;angoisse humaine en \u00ab troubles \u00bb comportementaux quantifiables, cochant des cases de sympt\u00f4mes aseptis\u00e9s de tout contexte existentiel, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle oppose une r\u00e9sistance \u00e9pist\u00e9mologique radicale.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage tosquellien et bordier rappelle avec une force implacable que le d\u00e9lire d&rsquo;un psychotique n&rsquo;est pas un b\u00e9gaiement aberrant du syst\u00e8me nerveux central ou une erreur logique \u00e0 corriger par du reconditionnement mental. Le d\u00e9lire constitue la \u00ab tentative de gu\u00e9rison \u00bb du sujet, l&rsquo;effort poignant et h\u00e9ro\u00efque d&rsquo;un \u00eatre confront\u00e9 au gouffre de la non-existence pour se reb\u00e2tir un monde habitable avec les mat\u00e9riaux du signifiant. R\u00e9duire cette \u00e9nigme \u00e0 un d\u00e9r\u00e8glement de la s\u00e9rotonine ou de la dopamine constitue une forfaiture morale qui disqualifie l&rsquo;humanit\u00e9 du praticien. Soigner la folie exige de r\u00e9habiliter sans trembler une \u00ab clinique du sujet \u00bb, une clinique de l&rsquo;\u00e9coute inconditionnelle de la parole singuli\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 la voix la plus d\u00e9chir\u00e9e est re\u00e7ue avec le m\u00eame respect sacr\u00e9 que le verbe des plus grands po\u00e8tes.<\/p>\n<p>Cette posture invite \u00e0 restaurer l&rsquo;\u00e9thique de la parole au c\u0153ur de la consultation contemporaine, contre la dictature du temps m\u00e9dical chronom\u00e9tr\u00e9. Elle enjoint au psychiatre de s&rsquo;\u00e9manciper du r\u00f4le de censeur ou d&rsquo;ing\u00e9nieur du comportement pour retrouver sa vocation d&rsquo;\u00ab artisan de la rencontre \u00bb. Face aux nouvelles formes de cat\u00e9gorisation normative qui pullulent aujourd&rsquo;hui \u2013 prolif\u00e9ration des diagnostics d&rsquo;enfants \u00ab TDAH \u00bb, \u00e9tiquetage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de \u00ab bipolaires \u00bb ou de \u00ab borderlines \u00bb distribu\u00e9s comme des anath\u00e8mes statistiques \u2013, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Oury enseigne qu&rsquo;aucun \u00eatre ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une \u00e9tiquette nosologique, et que la t\u00e2che du soignant est d&rsquo;ouvrir des espaces symboliques o\u00f9 le sujet peut advenir par-del\u00e0 son diagnostic.<\/p>\n<p>Enfin, cette approche sauvegarde la dimension fondamentalement tragique, existentielle et m\u00e9taphysique de la condition humaine. La souffrance psychique, la m\u00e9lancolie, le doute parano\u00efaque et la terreur schizophr\u00e9nique ne sont pas des anomalies techniques \u00e0 \u00e9radiquer par une hygi\u00e8ne sociale totalitaire ; elles sont la face obscure et bouleversante de notre libert\u00e9 de parl\u00eatres. En r\u00e9affirmant avec ph\u00e9nom\u00e9nologie que la folie est une possibilit\u00e9 constitutive de l&rsquo;esprit humain, Tosquelles et Oury d\u00e9livrent la psychiatrie du carcan policier pour la hisser au rang d&rsquo;une po\u00e9tique de l&rsquo;hospitalit\u00e9 universelle.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;apport de l&rsquo;institutionnel face aux nouvelles d\u00e9tresses collectives<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre circonscrite \u00e0 l&rsquo;enceinte de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique traditionnel, la grille d&rsquo;analyse forg\u00e9e par la psychoth\u00e9rapie et l&rsquo;analyse institutionnelles s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;une extraordinaire pertinence pour d\u00e9crypter et soigner les \u00ab nouvelles d\u00e9tresses collectives \u00bb qui ravagent la soci\u00e9t\u00e9 hypermoderne. L&rsquo;organisation contemporaine du travail, r\u00e9gie par la concurrence sauvage de tous contre tous, le culte manag\u00e9rial de la performance individuelle, l&rsquo;\u00e9valuation num\u00e9rique permanente et la pr\u00e9carisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des collectifs solidaires, fabrique une \u00e9pid\u00e9mie industrielle de souffrances au travail, de burn-out, de harc\u00e8lement moral institutionnalis\u00e9 et de suicides sur le lieu d&rsquo;exercice professionnel.<\/p>\n<p>Pour la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, ces pathologies contemporaines ne sont pas des faiblesses psychologiques individuelles de salari\u00e9s \u00ab non r\u00e9silients \u00bb ; elles sont les sympt\u00f4mes directs de l&rsquo;ali\u00e9nation institutionnelle d&rsquo;entreprises et d&rsquo;administrations devenues profond\u00e9ment perverses et pathog\u00e8nes. Lorsque les lieux de d\u00e9lib\u00e9ration collective disparaissent, lorsque le travail r\u00e9el est \u00e9cras\u00e9 sous des protocoles de reporting absurdes et que la parole libre est criminalis\u00e9e comme une marque d&rsquo;insoumission, les collectifs humains explosent dans la parano\u00efa, le cynisme d\u00e9fensif et la d\u00e9tresse somatique. Soigner le travail exige pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;appliquer les principes tosquelliens : soigner l&rsquo;organisation, restaurer des espaces transversaux d&rsquo;auto-analyse des pratiques, r\u00e9habiliter la d\u00e9mocratie de la pr\u00e9sence et permettre aux travailleurs de r\u00e9instituer ensemble les finalit\u00e9s humaines de leur m\u00e9tier.<\/p>\n<p>Ce constat s&rsquo;applique avec une urgence d\u00e9chirante aux institutions m\u00e9dico-sociales, \u00e9ducatives et hospitali\u00e8res elles-m\u00eames, aujourd&rsquo;hui ravag\u00e9es par le d\u00e9sarroi \u00e9thique de leurs personnels. Les infirmiers, les \u00e9ducateurs, les m\u00e9decins et les assistants sociaux sont pris en \u00e9tau entre leur vocation humaniste de prendre soin d&rsquo;autrui et les injonctions gestionnaires destructrices qui leur ordonnent de maltraiter les usagers au nom de l&rsquo;\u00e9quilibre budg\u00e9taire. Cette contradiction insurmontable g\u00e9n\u00e8re une culpabilit\u00e9 d\u00e9vastatrice et une d\u00e9sagr\u00e9gation des \u00e9quipes soignantes.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce naufrage \u00e9thique, les concepts d&rsquo;Oury et de Tosquelles fournissent les instruments d&rsquo;une revitalisation militante indispensable. Il s&rsquo;agit d&rsquo;engager le \u00ab soin des collectifs soignants eux-m\u00eames \u00bb. Les \u00e9quipes doivent r\u00e9apprendre \u00e0 faire institution ensemble, \u00e0 r\u00e9clamer des espaces de parole prot\u00e9g\u00e9s, \u00e0 fonder des clubs th\u00e9rapeutiques d&rsquo;autogestion interne au sein des EHPAD ou des foyers d&rsquo;accueil, et \u00e0 faire front commun contre l&rsquo;oppression technocratique. En redevenant des lieux d&rsquo;\u00e9laboration collective et d&rsquo;amiti\u00e9 politique, les structures m\u00e9dico-sociales peuvent redevenir des foyers d&rsquo;\u00e9mancipation capables d&rsquo;accueillir la vuln\u00e9rabilit\u00e9 sans sombrer dans la maltraitance syst\u00e9mique.<\/p>\n<h3>12.3 Le manifeste pour une psychiatrie d\u00e9sali\u00e9nante et cr\u00e9atrice<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure des bilans et des recommencements, l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de Saint-Alban et de La Borde r\u00e9sonne comme un flamboyant \u00ab manifeste pour une psychiatrie d\u00e9sali\u00e9nante et cr\u00e9atrice \u00bb. L&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Auguste Forestier sculptant ses monstres de bois \u00e0 Saint-Alban, des toiles peintes par les pensionnaires de La Borde et de la po\u00e9sie d&rsquo;\u00c9luard t\u00e9moigne de ce que la rencontre avec la folie, lorsqu&rsquo;elle est accueillie dans la dignit\u00e9, est une source in\u00e9puisable d&rsquo;invention artistique et de transcendance humaine. L&rsquo;Art Brut, dont la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;humus f\u00e9cond, n&rsquo;est pas une simple curiosit\u00e9 mus\u00e9ale : il est la preuve \u00e9clatante que la cr\u00e9ativit\u00e9 constitue l&rsquo;antidote ultime \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration psychique.<\/p>\n<p>Cette aventure humaine nous l\u00e8gue l&rsquo;affirmation politique non n\u00e9gociable de ce que doit \u00eatre l&rsquo;h\u00f4pital de la folie : un sanctuaire d&rsquo;inconditionnelle libert\u00e9, une cit\u00e9 ouverte o\u00f9 la diff\u00e9rence la plus radicale trouve un toit, une table dress\u00e9e et une oreille attentive sans jamais \u00eatre soumise \u00e0 la menace de la s\u00e9gr\u00e9gation ou de la normalisation punitive. L&rsquo;asile, au sens le plus noble et le plus saint du terme, doit \u00eatre reconquis contre les prisons contemporaines de l&rsquo;esprit que sont devenus les pavillons ferm\u00e9s sous vid\u00e9osurveillance. Faire de l&rsquo;h\u00f4pital un lieu d&rsquo;hospitalit\u00e9 pure constitue la mesure exacte de la sant\u00e9 morale d&rsquo;une civilisation.<\/p>\n<p>Ce combat exige une refondation militante et philosophique int\u00e9grale des m\u00e9tiers du soin psychique. \u00catre psychiatre, psychologue ou infirmier ne peut se concevoir comme l&rsquo;ex\u00e9cution z\u00e9l\u00e9e de directives minist\u00e9rielles ou la distribution robotis\u00e9e de mol\u00e9cules chimiques brevet\u00e9es. C\u2019est un apostolat la\u00efque, une discipline \u00e9thique et politique exigeant une culture sans cesse renouvel\u00e9e de la philosophie, de la po\u00e9sie, de la psychanalyse et de la th\u00e9orie sociale. C\u2019est le courage de se tenir aux c\u00f4t\u00e9s des fous pour d\u00e9fendre leur parole insurg\u00e9e contre toutes les formes d&rsquo;arraisonnement technocratique de notre \u00e9poque marchande.<\/p>\n<p>En guise d&rsquo;injonction pour les g\u00e9n\u00e9rations soignantes pr\u00e9sentes et futures, la formule lapidaire et sublime de Fran\u00e7ois Tosquelles continue de briller au firmament de la pens\u00e9e clinique contemporaine : <strong>\u00ab Soigner les malades sans soigner l&rsquo;institution est une folie \u00bb<\/strong>. Que cette maxime reste notre boussole ind\u00e9racinable, afin que jamais ne s&rsquo;\u00e9teigne la flamme de cette psychiatrie libre, po\u00e9tique et subversive, vou\u00e9e corps et \u00e2me \u00e0 la d\u00e9-ali\u00e9nation universelle de l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Balvet, P. (1942). <em>Pour une psychiatrie sociale<\/em>. Cahiers de Saint-Alban.<\/li>\n<li>Binswanger, L. (1971). <em>Introduction \u00e0 l&rsquo;analyse existentielle<\/em> (trad. J. Verdeaux &amp; R. Kuhn). Paris : \u00c9ditions de Minuit.<\/li>\n<li>Deleuze, G., &amp; Guattari, F. (1972). <em>Capitalisme et schizophr\u00e9nie (Tome 1) : L&rsquo;Anti-\u0152dipe<\/em>. Paris : \u00c9ditions de Minuit. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-L_Anti_%C5%92dipe-1996-1-1-0-1.html\">https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-L_Anti_%C5%92dipe-1996-1-1-0-1.html<\/a><\/li>\n<li>Guattari, F. (1972). <em>Psychanalyse et transversalit\u00e9 : Essais d&rsquo;analyse institutionnelle<\/em>. Paris : Fran\u00e7ois Maspero (r\u00e9\u00e9d. \u00c9ditions La D\u00e9couverte, 2003).<\/li>\n<li>Lacan, J. (1975). <em>De la psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em> (Th\u00e8se de doctorat en m\u00e9decine soutenue en 1932). Paris : \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Lapassade, G. (1967). <em>Groupes, organisations et institutions<\/em>. Paris : Gauthier-Villars.<\/li>\n<li>Lourau, R. (1970). <em>L&rsquo;Analyse institutionnelle<\/em>. Paris : \u00c9ditions de Minuit. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-L_Analyse_institutionnelle-1959-1-1-0-1.html\">https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-L_Analyse_institutionnelle-1959-1-1-0-1.html<\/a><\/li>\n<li>Maldiney, H. (1973). <em>Regard, parole, espace<\/em>. Lausanne : L&rsquo;\u00c2ge d&rsquo;Homme.<\/li>\n<li>Mannoni, M. (1970). <em>Le psychiatre, son \u00ab fou \u00bb et la psychanalyse<\/em>. Paris : \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Minkowski, E. (1933). <em>Le Temps v\u00e9cu : \u00c9tudes ph\u00e9nom\u00e9nologiques et psychopathologiques<\/em>. Paris : J.L.L. d&rsquo;Artrey (r\u00e9\u00e9d. PUF, 1995).<\/li>\n<li>Oury, F., &amp; Vasquez, A. (1967). <em>Vers une p\u00e9dagogie institutionnelle<\/em>. Paris : Fran\u00e7ois Maspero.<\/li>\n<li>Oury, J. (1986). <em>Le Collectif : Le S\u00e9minaire de Sainte-Anne<\/em>. N\u00e9rac : \u00c9ditions du Scarab\u00e9e (r\u00e9\u00e9d. \u00c9ditions Champ Social, 2005). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/champsocial.com\/book-le_collectif,175.html\">https:\/\/champsocial.com\/book-le_collectif,175.html<\/a><\/li>\n<li>Oury, J. (1989). <em>Cr\u00e9ation et schizophr\u00e9nie<\/em>. Paris : \u00c9ditions Galil\u00e9e.<\/li>\n<li>Oury, J. (2001). <em>Pr\u00e9alables \u00e0 toute clinique des psychoses : Dialogue avec Fran\u00e7ois Deprez<\/em>. Paris : \u00c9ditions \u00c9r\u00e8s. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/prealables-a-toute-clinique-des-psychoses--9782865866755.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/prealables-a-toute-clinique-des-psychoses&#8211;9782865866755.htm<\/a><\/li>\n<li>Tosquelles, F. (1966). <em>P\u00e9dagogie institutionnelle : L&rsquo;\u00e9ducation des d\u00e9biles mentaux<\/em>. Paris : \u00c9ditions du Scarab\u00e9e.<\/li>\n<li>Tosquelles, F. (1984). <em>Le Travail th\u00e9rapeutique en psychiatrie<\/em>. Paris : \u00c9ditions du Scarab\u00e9e (r\u00e9\u00e9d. \u00c9ditions \u00c9r\u00e8s, 2009). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/le-travail-therapeutique-en-psychiatrie--9782749210285.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/le-travail-therapeutique-en-psychiatrie&#8211;9782749210285.htm<\/a><\/li>\n<li>Tosquelles, F. (1992). <em>De la personne au groupe : \u00c0 propos des \u00e9quipes de soins<\/em>. Toulouse : \u00c9ditions \u00c9r\u00e8s. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/de-la-personne-au-groupe--9782865863587.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/de-la-personne-au-groupe&#8211;9782865863587.htm<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude exhaustive des fondements cliniques et th\u00e9oriques de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle et de l&rsquo;analyse institutionnelle chez Tosquelles et Oury.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1772,476],"tags":[10030,10028,10029,10027,10031],"class_list":["post-9181","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-psychiatrie","tag-clinique-de-la-borde","tag-francois-tosquelles","tag-jean-oury","tag-psychotherapie-institutionnelle","tag-saint-alban"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9181","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9181"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/9181\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9181"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9181"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9181"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}