{"id":8154,"date":"2026-09-17T04:16:28","date_gmt":"2026-09-17T04:16:28","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/modele-double-processus-deuil-stroebe-schut\/"},"modified":"2026-09-17T04:16:28","modified_gmt":"2026-09-17T04:16:28","slug":"modele-double-processus-deuil-stroebe-schut","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=modele-double-processus-deuil-stroebe-schut","title":{"rendered":"Mod\u00e8le \u00e0 double processus du deuil &#8211; Margaret Stroebe &#038; Henk Schut"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exp\u00e9rience du deuil constitue l&rsquo;une des \u00e9preuves existentielles les plus universelles, douloureuses et d\u00e9stabilisantes de la condition humaine. Qu&rsquo;il survienne brutalement ou au terme d&rsquo;une longue d\u00e9gradation physiologique, le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un \u00eatre cher fracture l&rsquo;illusion de continuit\u00e9 qui sous-tend notre sentiment de s\u00e9curit\u00e9 ontologique, plongeant l&rsquo;individu dans un \u00e9tat de d\u00e9sorientation affective, cognitive, somatique et relationnelle. Pendant pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle, la psychologie et la psychiatrie occidentales ont appr\u00e9hend\u00e9 cette travers\u00e9e \u00e0 travers des grilles de lecture normatives, lin\u00e9aires et prescriptives, largement domin\u00e9es par l&rsquo;injonction freudienne d&rsquo;un \u00ab travail de deuil \u00bb douloureux mais obligatoire, ou par des th\u00e9orisations stadiales d\u00e9coupant arbitrairement l&rsquo;affliction en phases pr\u00e9visibles et successives.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment en rupture avec ces visions t\u00e9l\u00e9ologiques et parfois culpabilisantes que les psychologues n\u00e9erlandais Margaret Stroebe et Henk Schut ont propos\u00e9, \u00e0 la toute fin des ann\u00e9es 1990, une refonte paradigmatique majeure de la thanatologie contemporaine : le mod\u00e8le \u00e0 double processus du deuil, ou <em>Dual-Process Model<\/em> (DPM). Con\u00e7u pour pallier les apories empiriques des mod\u00e8les traditionnels et pour rendre compte de l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 des trajectoires humaines face \u00e0 la perte, le DPM ne con\u00e7oit plus l&rsquo;endeuill\u00e9 comme un \u00eatre passif traversant des paliers immuables, mais comme un agent dynamique naviguant perp\u00e9tuellement entre deux univers d&rsquo;exigences contradictoires : l&rsquo;orientation vers la perte, centr\u00e9e sur le lien rompu et la douleur \u00e9motionnelle, et l&rsquo;orientation vers la restauration, ax\u00e9e sur les t\u00e2ches concr\u00e8tes de r\u00e9organisation de l&rsquo;existence et l&rsquo;adaptation \u00e0 un monde transform\u00e9.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette architecture conceptuelle se trouve la notion r\u00e9volutionnaire d&rsquo;oscillation. Loin de pathologiser les moments de r\u00e9pit, le d\u00e9ni temporaire ou la recherche active de distractions, Stroebe et Schut d\u00e9montrent que la confrontation ininterrompue au chagrin s&rsquo;av\u00e8re psychologiquement intenable et biologiquement d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. L&rsquo;oscillation flexible entre la plong\u00e9e dans le manque et le repli fonctionnel vers l&rsquo;action quotidienne \u00e9merge ainsi comme le moteur fondamental d&rsquo;une adaptation saine et durable. Le pr\u00e9sent article propose une exploration exhaustive, critique et approfondie de cette mod\u00e9lisation th\u00e9orique devenue canonique : ses origines \u00e9pist\u00e9mologiques, sa d\u00e9construction magistrale des dogmes analytiques, ses composantes intrins\u00e8ques, son m\u00e9canisme r\u00e9gulateur, ses d\u00e9clinaisons cliniques face aux deuils complexes, ainsi que ses r\u00e9sonances socioculturelles et ses prolongements contemporains dans le champ des neurosciences et de la psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n<h2>1. Introduction et fondements \u00e9pist\u00e9mologiques du mod\u00e8le \u00e0 double processus<\/h2>\n<h3>1.1 \u00c9mergence et contexte historique de la th\u00e9orisation du deuil<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la th\u00e9orisation psychologique du deuil au XXe si\u00e8cle est marqu\u00e9e par une oscillation entre le dogmatisme psychanalytique et la standardisation des mod\u00e8les d\u00e9veloppementaux par \u00e9tapes. L&rsquo;acte fondateur de cette r\u00e9flexion acad\u00e9mique moderne remonte sans conteste \u00e0 la publication en 1917 de l&rsquo;essai fondamental de Sigmund Freud, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5440263f\"><em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> (<em>Trauer und Melancholie<\/em>)<\/a>. Freud y postulait que la fonction du deuil r\u00e9side dans le retrait m\u00e9thodique et syst\u00e9matique de la libido investie sur l&rsquo;objet d\u00e9sormais disparu, afin de lib\u00e9rer l&rsquo;\u00e9nergie psychique pour de nouveaux investissements relationnels. Cette conception, r\u00e9sum\u00e9e sous l&rsquo;expression consacr\u00e9e de \u00ab travail de deuil \u00bb (<em>Trauerarbeit<\/em>), exigeait de l&rsquo;endeuill\u00e9 une confrontation rigoureuse, douloureuse et exhaustive avec chaque souvenir reliant le sujet au d\u00e9funt. Le corollaire implicite de ce paradigme stipulait que toute tentative d&rsquo;\u00e9vitement, tout frein \u00e0 la rem\u00e9moration affective ou tout soulagement pr\u00e9coce constituait une r\u00e9sistance pathologique, un d\u00e9ni d\u00e9fensif ou un pr\u00e9lude \u00e0 la m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>Au cours des d\u00e9cennies suivantes, cette approche intrapsychique a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9e, puis \u00e9clips\u00e9e dans la culture populaire et clinique, par des mod\u00e8les typologiques s\u00e9quentiels. Le plus c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;entre eux, conceptualis\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 par la psychiatre <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/ije\/article\/38\/5\/1195\/670356\">Elisabeth K\u00fcbler-Ross<\/a> \u00e0 partir de ses entretiens avec des patients en phase terminale, d\u00e9crivait cinq \u00e9tapes cardinales : le d\u00e9ni, la col\u00e8re, le marchandage, la d\u00e9pression et l&rsquo;acceptation. Bien que K\u00fcbler-Ross ait initialement pens\u00e9 ces phases pour appr\u00e9hender la finitude chez les mourants, ces stades ont rapidement \u00e9t\u00e9 extrapol\u00e9s sans discernement scientifique aux personnes endeuill\u00e9es. D&rsquo;autres chercheurs de renom, tels que John Bowlby et Colin Murray Parkes, ont quant \u00e0 eux propos\u00e9 des mod\u00e8les fond\u00e9s sur quatre phases articul\u00e9es autour de l&rsquo;attachement (engourdissement, recherche et nostalgie, d\u00e9sorganisation et d\u00e9sespoir, r\u00e9organisation).<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, ces paradigmes lin\u00e9aires et prescriptifs ont fait face \u00e0 une crise \u00e9pist\u00e9mologique majeure. Les recherches empiriques de terrain men\u00e9es aupr\u00e8s de cohortes longitudinales de veufs et d&rsquo;orphelins ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;absence criante de validations scientifiques rigoureuses pour ces d\u00e9coupages chronologiques. L&rsquo;id\u00e9e selon laquelle les individus traverseraient des \u00e9tapes pr\u00e9\u00e9tablies s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre un mythe r\u00e9ducteur, g\u00e9n\u00e9rant fr\u00e9quemment une anxi\u00e9t\u00e9 iatrog\u00e8ne chez les patients qui ne se conformaient pas \u00e0 la trajectoire normative \u00e9dict\u00e9e par les professionnels. Face \u00e0 ces impasses, la thanatologie contemporaine n\u00e9cessitait imp\u00e9rativement un cadre th\u00e9orique int\u00e9gratif, pluraliste et interactionnel, capable d&rsquo;articuler la douleur \u00e9motionnelle brute avec les exigences cognitives, mat\u00e9rielles et comportementales impos\u00e9es par l&rsquo;environnement quotidien.<\/p>\n<h3>1.2 Pr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale du Dual-Process Model (DPM)<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au sein de ce paysage scientifique fragment\u00e9 que Margaret Stroebe et Henk Schut ont introduit leur <em>Dual-Process Model of Coping with Bereavement<\/em> \u00e0 travers un article fondamental publi\u00e9 en 1999 dans la revue internationale <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/abs\/10.1080\/074811899201046\"><em>Death Studies<\/em><\/a>. D&#8217;embl\u00e9e, les auteurs d\u00e9finissent le deuil non point comme une maladie ou un \u00e9tat passif que l&rsquo;on subit, mais comme un processus dynamique et multidimensionnel d&rsquo;adaptation \u00e0 un stresseur existentiel critique. Le DPM repose sur la pr\u00e9misse selon laquelle l&rsquo;adaptation \u00e0 la mort d&rsquo;un proche exige de faire face \u00e0 une multitude de d\u00e9fis qui peuvent \u00eatre conceptuellement scind\u00e9s en deux cat\u00e9gories distinctes : les stresseurs orient\u00e9s vers la perte (<em>loss-orientation<\/em>) et les stresseurs orient\u00e9s vers la restauration (<em>restoration-orientation<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;innovation conceptuelle la plus saisissante du mod\u00e8le r\u00e9side dans son articulation dialectique entre ces deux p\u00f4les et l&rsquo;introduction formelle du concept d&rsquo;oscillation. Plut\u00f4t que d&rsquo;envisager la r\u00e9solution du deuil \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9puisement progressif de l&rsquo;affect douloureux ou par une travers\u00e9e s\u00e9quentielle unilat\u00e9rale, Stroebe et Schut d\u00e9montrent que l&rsquo;adaptation optimale proc\u00e8de par des va-et-vient r\u00e9guliers entre l&rsquo;affrontement conscient de la perte et la prise de distance salvatrice via les t\u00e2ches de reconstruction de la vie quotidienne. Ce cadre permet de revaloriser positivement des comportements autrefois consid\u00e9r\u00e9s comme pathologiques par la psychanalyse classique, tels que la distraction, l&rsquo;humour, le d\u00e9ni transitoire ou l&rsquo;immersion dans des projets mat\u00e9riels.<\/p>\n<p>La port\u00e9e th\u00e9orique et m\u00e9thodologique de l&rsquo;article de 1999 r\u00e9side dans son \u00e9l\u00e9gance heuristique : il ne prescrit aucun timing rigide, n&rsquo;impose aucun calendrier normatif et refuse d&rsquo;enfermer l&rsquo;exp\u00e9rience de la douleur dans une s\u00e9quence causale ferm\u00e9e. En int\u00e9grant les apports de la psychologie cognitive, de la psychologie de la sant\u00e9 et de la sociologie, le DPM a imm\u00e9diatement offert aux chercheurs un cadre op\u00e9rationnel testable, et aux praticiens un outil de cartographie clinique permettant de diagnostiquer avec finesse la nature exacte des blocages psychiques observ\u00e9s chez les personnes en souffrance prolong\u00e9e.<\/p>\n<h3>1.3 Cadre conceptuel : th\u00e9orie du stress et de l&rsquo;adaptation<\/h3>\n<p>Pour fonder scientifiquement leur mod\u00e8le, Stroebe et Schut ont puis\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive dans la th\u00e9orie transactionnelle du stress et de l&rsquo;adaptation (*coping*) formalis\u00e9e par les psychologues Richard Lazarus et Susan Folkman au milieu des ann\u00e9es 1980. Selon cette approche, le stress psychologique ne r\u00e9sulte ni du stresseur environnemental pris isol\u00e9ment, ni des seules caract\u00e9ristiques de l&rsquo;individu, mais d\u00e9coule d&rsquo;une transaction dynamique dans laquelle les exigences de la situation sont \u00e9valu\u00e9es par le sujet comme exc\u00e9dant ses ressources disponibles et mena\u00e7ant son hom\u00e9ostasie interne. Appliqu\u00e9e \u00e0 la thanatologie, cette grille de lecture permet de concevoir la disparition d&rsquo;un proche comme une cascade continue de stresseurs primaires et secondaires requ\u00e9rant des strat\u00e9gies d&rsquo;ajustement diversifi\u00e9es.<\/p>\n<p>Les stresseurs primaires, au sens transactionnel, d\u00e9rivent directement de la rupture du lien d&rsquo;attachement et de l&rsquo;absence physique de la personne disparue : ce sont la d\u00e9tresse de s\u00e9paration, l&rsquo;angoisse du vide affectif et le bouleversement de la matrice relationnelle. Les stresseurs secondaires, quant \u00e0 eux, sont les retomb\u00e9es collat\u00e9rales du d\u00e9c\u00e8s sur la vie pratique, mat\u00e9rielle et sociale de l&rsquo;endeuill\u00e9 : l&rsquo;obligation d&rsquo;assumer des t\u00e2ches administratives in\u00e9dites, les difficult\u00e9s financi\u00e8res soudaines, le changement d&rsquo;environnement domestique ou encore la red\u00e9finition involontaire de sa propre identit\u00e9 au sein de la communaut\u00e9. Cette dichotomie s&rsquo;aligne fid\u00e8lement sur la taxonomie classique de Lazarus et Folkman qui distingue l&rsquo;adaptation focalis\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9motion (*emotion-focused coping*), destin\u00e9e \u00e0 r\u00e9guler l&rsquo;\u00e9tat affectif interne, et l&rsquo;adaptation focalis\u00e9e sur le probl\u00e8me (*problem-focused coping*), orient\u00e9e vers la transformation de la r\u00e9alit\u00e9 environnementale.<\/p>\n<p>Toutefois, Stroebe et Schut ont enrichi cette conceptualisation transactionnelle en soulignant que le deuil ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une simple suite d&rsquo;\u00e9valuations cognitives d&rsquo;ordre pratique. La sp\u00e9cificit\u00e9 de la perte r\u00e9side dans l&rsquo;intensit\u00e9 existentielle de son irr\u00e9versibilit\u00e9. En qualifiant le deuil d&rsquo;adaptation active, le mod\u00e8le \u00e0 double processus transcende la simple notion de r\u00e9action \u00e9motionnelle pour en faire un parcours complexe de r\u00e9gulation \u00e9nerg\u00e9tique, o\u00f9 l&rsquo;individu doit continuellement r\u00e9\u00e9valuer la menace, r\u00e9allouer ses ressources cognitives et physiques, et tol\u00e9rer des phases de d\u00e9stabilisation psychique au fur et \u00e0 mesure que les contextes de vie fluctuent.<\/p>\n<h2>2. Gen\u00e8se conceptuelle et parcours acad\u00e9mique de Margaret Stroebe et Henk Schut<\/h2>\n<h3>2.1 Trajectoires de recherche et collaborations \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Utrecht<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence du mod\u00e8le \u00e0 double processus est ins\u00e9parable de l&rsquo;histoire intellectuelle et de l&rsquo;environnement acad\u00e9mique d&rsquo;excellence d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Utrecht, aux Pays-Bas, o\u00f9 Margaret Stroebe et Henk Schut ont men\u00e9 une part pr\u00e9pond\u00e9rante de leurs carri\u00e8res respectives. Margaret Stroebe, psychologue clinicienne et sociale d&rsquo;origine britannique, s&rsquo;est tr\u00e8s t\u00f4t distingu\u00e9e par ses recherches \u00e9pid\u00e9miologiques et longitudinales novatrices men\u00e9es d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 et 1980, souvent en tandem avec son \u00e9poux, le psychologue Wolfgang Stroebe. Leurs travaux pionniers, notamment l&rsquo;\u00e9tude longitudinale de T\u00fcbingen, portaient sur les cons\u00e9quences somatiques, physiologiques et morbides du veuvage, mettant en \u00e9vidence les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;hyper-mortalit\u00e9 cons\u00e9cutifs \u00e0 la perte du conjoint (\u00ab mourir d&rsquo;un c\u0153ur bris\u00e9 \u00bb) et les profonds d\u00e9s\u00e9quilibres immunitaires induits par le deuil non r\u00e9gul\u00e9.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Henk Schut a apport\u00e9 une contribution m\u00e9thodologique inestimable en se consacrant \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de l&rsquo;efficacit\u00e9 des th\u00e9rapies du deuil. \u00c0 travers une s\u00e9rie de m\u00e9ta-analyses critiques devenues incontournables, Schut a jet\u00e9 un pav\u00e9 dans la mare acad\u00e9mique en d\u00e9montrant que les interventions psychoth\u00e9rapeutiques syst\u00e9matiques ou pr\u00e9ventives propos\u00e9es indiff\u00e9remment \u00e0 toutes les personnes endeuill\u00e9es pr\u00e9sentaient une efficacit\u00e9 quasi nulle, voire parfois des effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Ses recherches ont mis en lumi\u00e8re que seules les personnes pr\u00e9sentant des complications cliniques av\u00e9r\u00e9es ou un deuil pathologiquement bloqu\u00e9 tiraient un b\u00e9n\u00e9fice mesurable d&rsquo;une prise en charge sp\u00e9cialis\u00e9e, invalidant du m\u00eame coup l&rsquo;universalit\u00e9 de la demande d&rsquo;assistance psychologique post-d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>La r\u00e9union de ces deux chercheurs au sein du d\u00e9partement de psychologie clinique de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Utrecht a engendr\u00e9 une synergie th\u00e9orique rare. En associant la perspective psychopathologique et de sant\u00e9 publique de Stroebe \u00e0 la rigueur m\u00e9thodologique et \u00e9valuative de Schut, le bin\u00f4me a pu d\u00e9passer les simples observations empiriques pour forger un mod\u00e8le paradigmatique global. Leurs protocoles de recherche ont toujours accord\u00e9 une place primordiale \u00e0 l&#8217;empirisme longitudinal, \u00e9tudiant le fonctionnement des endeuill\u00e9s au fil des mois et des ann\u00e9es plut\u00f4t que de figer leur analyse dans des coupes transversales r\u00e9ductrices, offrant ainsi au DPM une base factuelle d&rsquo;une robustesse sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<h3>2.2 D\u00e9construction critique de l&rsquo;hypoth\u00e8se du \u00ab travail de deuil \u00bb<\/h3>\n<p>Le socle philosophique et clinique sur lequel repose le DPM est constitu\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9construction impitoyable de ce que Stroebe et Schut ont baptis\u00e9 \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se du travail de deuil \u00bb (<em>the grief work hypothesis<\/em>). Ancr\u00e9e dans la vulgate psychanalytique et popularis\u00e9e au point de devenir un pr\u00e9cepte d&rsquo;\u00e9vidence pour les praticiens, cette hypoth\u00e8se postulait qu&rsquo;une confrontation consciente, soutenue et \u00e9motionnellement d\u00e9chirante avec la r\u00e9alit\u00e9 de la perte \u00e9tait une condition <em>sine qua non<\/em> pour recouvrer la sant\u00e9 mentale et \u00e9viter les \u00e9cueils de la n\u00e9vrose ou de la fixation traumatique.<\/p>\n<p>Dans un article bibliographique percutant paru en 1999 dans le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1999-05244-001\"><em>Psychological Bulletin<\/em><\/a>, Stroebe, Schut et leurs coll\u00e8gues ont syst\u00e9matiquement pass\u00e9 au crible des d\u00e9cennies de litt\u00e9rature clinique et quantitative. Leurs conclusions furent sans appel : aucune donn\u00e9e empirique solide ne permet d&rsquo;\u00e9tayer l&rsquo;existence d&rsquo;une corr\u00e9lation universelle et positive entre l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;expression \u00e9motionnelle pr\u00e9coce et la r\u00e9mission symptomatique \u00e0 long terme. Au contraire, les \u00e9tudes d\u00e9montraient que de nombreux individus traversaient le deuil sans manifester de d\u00e9tresse ext\u00e9rieure bruyante ni d&rsquo;exploration narrative introspective douloureuse, tout en faisant preuve d&rsquo;une r\u00e9silience remarquable et d&rsquo;une remarquable sant\u00e9 somatique ult\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Pire encore, Stroebe et Schut ont mis en garde la communaut\u00e9 clinique contre les risques iatrog\u00e8nes majeurs inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;application rigide de ce dogme. Forcer un patient \u00e0 plonger pr\u00e9matur\u00e9ment ou constamment dans les affects de tristesse, de culpabilit\u00e9 ou de d\u00e9sespoir, sous pr\u00e9texte d&#8217;emp\u00eacher un refoulement suppos\u00e9, peut conduire \u00e0 une r\u00e9activation traumatique, \u00e0 une fatigue cognitive chronique et \u00e0 une d\u00e9sorganisation psychique d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. Les chercheurs n\u00e9erlandais ont ainsi plaid\u00e9 pour une vision profond\u00e9ment pluraliste, respectueuse des idiosyncrasies culturelles, des genres et des styles d&rsquo;attachement, stipulant que l&rsquo;\u00e9vitement et la mise \u00e0 distance de l&rsquo;\u00e9motion peuvent, dans bien des configurations, constituer des d\u00e9fenses extr\u00eamement saines et fonctionnelles.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;orientation vers la perte (Loss-Orientation) : composantes et dynamique<\/h2>\n<h3>3.1 Nature des stresseurs intrins\u00e8ques \u00e0 la disparition<\/h3>\n<p>Dans la nomenclature du mod\u00e8le \u00e0 double processus, l&rsquo;orientation vers la perte (<em>Loss-Orientation<\/em>) circonscrit l&rsquo;ensemble des \u00e9l\u00e9ments cognitifs, affectifs, m\u00e9moriels et physiologiques qui renvoient directement \u00e0 la disparition physique et ontologique de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. Ce p\u00f4le repr\u00e9sente l&rsquo;ar\u00e8ne classique de l&rsquo;affliction, celle o\u00f9 l&rsquo;endeuill\u00e9 se retrouve confront\u00e9 sans \u00e9chappatoire \u00e0 la vacuit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par la mort. Les stresseurs intrins\u00e8ques \u00e0 ce versant concernent au premier chef les aspects symboliques, narratifs et relationnels de l&rsquo;attachement d\u00e9sormais interrompu dans sa manifestation concr\u00e8te.<\/p>\n<p>Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, ce versant se traduit par l&rsquo;exp\u00e9rience poignante du manque (<em>yearning<\/em>) et de la nostalgie irr\u00e9pressible, que John Bowlby d\u00e9crivait comme la composante centrale de la d\u00e9tresse de s\u00e9paration. L&rsquo;individu est habit\u00e9 par une souffrance morale aigu\u00eb, un pincement au c\u0153ur visc\u00e9ral et une pulsion de recherche physique ou fantasmatique de l&rsquo;autre. Il revisite sans rel\u00e2che l&rsquo;histoire partag\u00e9e, contemple des photographies, \u00e9coute des enregistrements sonores, ou s&rsquo;attarde dans les lieux familiers que le d\u00e9funt affectionnait, cherchant \u00e0 raviver une proximit\u00e9 sensorielle \u00e9vanouie.<\/p>\n<p>Cette orientation englobe \u00e9galement les ruminations obs\u00e9dantes li\u00e9es aux circonstances m\u00eames du tr\u00e9pas. L&rsquo;endeuill\u00e9 r\u00e9examine inlassablement le fil des \u00e9v\u00e9nements ayant conduit au d\u00e9c\u00e8s, ressassant les derniers mots \u00e9chang\u00e9s, les signaux d&rsquo;alerte m\u00e9dicale n\u00e9glig\u00e9s ou les regrets quant \u00e0 ce qui aurait pu \u00eatre dit ou fait pour conjurer le destin. L&rsquo;esprit est alors totalement capt\u00e9 par le pass\u00e9, op\u00e9rant un examen microscopique des interactions inachev\u00e9es et des promesses non tenues, ce qui maintient le syst\u00e8me nerveux dans un \u00e9tat d&rsquo;activation \u00e9motionnelle intense et \u00e9puisante.<\/p>\n<h3>3.2 M\u00e9canismes psychologiques du traitement de la perte<\/h3>\n<p>Le s\u00e9jour dans le domaine de l&rsquo;orientation vers la perte mobilise des m\u00e9canismes psychologiques sp\u00e9cifiques, indispensables \u00e0 l&rsquo;assimilation progressive de la rupture existentielle. C&rsquo;est dans cet espace intime que s&rsquo;expriment et se canalisent les affects primaires de la souffrance thanatique : la tristesse accablante, les sanglots convulsifs, mais aussi la col\u00e8re face \u00e0 l&rsquo;injustice de la mort, le sentiment d&rsquo;impuissance radicale et les sentiments diffus de culpabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de sa propre survie. La confrontation \u00e0 ces \u00e9motions permet la d\u00e9charge progressive d&rsquo;une \u00e9nergie affective massivement mobilis\u00e9e par l&rsquo;interruption brutale de l&rsquo;interaction quotidienne.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, un travail de r\u00e9organisation cognitive de grande envergure s&rsquo;op\u00e8re sur le plan des repr\u00e9sentations internes. L&rsquo;esprit doit d\u00e9construire le sch\u00e9ma mental qui concevait le partenaire ou le proche comme une pr\u00e9sence disponible dans le monde tangible, pour \u00e9difier une nouvelle configuration symbolique. Comme le rappellent Stroebe et Schut, ce processus m\u00e9moriel permet de relire la trajectoire relationnelle sous l&rsquo;angle de la compl\u00e9tude pass\u00e9e tout en int\u00e9grant la finalit\u00e9 irr\u00e9vocable du tr\u00e9pas. C&rsquo;est ici que s&rsquo;\u00e9laborent les formes int\u00e9rioris\u00e9es de m\u00e9moire qui permettront, \u00e0 terme, de pr\u00e9server l&rsquo;affection pour le d\u00e9funt sans d\u00e9pendre de son existence charnelle.<\/p>\n<p>Toutefois, les auteurs insistent sur les p\u00e9rils inh\u00e9rents \u00e0 un s\u00e9jour ininterrompu dans ce p\u00f4le. Si l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la douleur s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour conf\u00e9rer un sens \u00e0 la perte et en accepter l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9, l&rsquo;immersion chronique et non modul\u00e9e dans l&rsquo;orientation vers la perte est fortement corr\u00e9l\u00e9e aux pathologies du deuil. Lorsque l&rsquo;endeuill\u00e9 s&rsquo;enferme dans une rumination passive et st\u00e9rile, sans jamais s&rsquo;accorder de tr\u00eave ni diriger son attention vers d&rsquo;autres composantes du r\u00e9el, le terrain devient fertile pour l&rsquo;installation d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs, d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et du trouble du deuil prolong\u00e9.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;orientation vers la restauration (Restoration-Orientation) : adaptation et renouveau<\/h2>\n<h3>4.1 Identification des stresseurs secondaires et changements structurels<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des perc\u00e9es conceptuelles les plus remarquables du mod\u00e8le \u00e0 double processus est d&rsquo;avoir formalis\u00e9 l&rsquo;orientation vers la restauration (<em>Restoration-Orientation<\/em>) comme une composante autonome et tout aussi critique du deuil que l&rsquo;orientation vers la perte. Trop longtemps rel\u00e9gu\u00e9e au rang de simple \u00ab cons\u00e9quence pratique \u00bb secondaire, la gestion du monde mat\u00e9riel et social sans le d\u00e9funt constitue en r\u00e9alit\u00e9 une source ph\u00e9nom\u00e9nale de d\u00e9tresse adaptative. La mort ne brise pas seulement un lien affectif : elle d\u00e9truit une structure de vie, un \u00e9cosyst\u00e8me fonctionnel et un partage tacite des responsabilit\u00e9s de l&rsquo;existence quotidienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;orientation vers la restauration s&rsquo;attaque pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ces stresseurs secondaires induits par la rupture structurelle. Il s&rsquo;agit pour l&rsquo;individu d&rsquo;affronter des bouleversements d&rsquo;ordre mat\u00e9riel, financier, administratif et logistique qui surviennent \u00e0 un moment o\u00f9 ses ressources \u00e9nerg\u00e9tiques sont d\u00e9j\u00e0 profond\u00e9ment amput\u00e9es. Dans le cas d&rsquo;un veuvage, le conjoint survivant peut se retrouver contraint de d\u00e9couvrir la gestion des d\u00e9clarations fiscales, l&rsquo;entretien des \u00e9quipements m\u00e9nagers, la prise en charge exclusive de la garde d&rsquo;enfants ou la ren\u00e9gociation de contrats bancaires dont il ignorait tout auparavant. Chacune de ces t\u00e2ches se pose comme un d\u00e9fi cognitif ardu et un rappel brutal du vide structurel laiss\u00e9 par le d\u00e9funt.<\/p>\n<p>En outre, ce p\u00f4le requiert une refonte en profondeur du tissu relationnel. L&rsquo;endeuill\u00e9 doit naviguer dans les eaux souvent troubles des interactions sociales modifi\u00e9es par le deuil. Certains amis du couple s&rsquo;\u00e9loignent, incapables de tol\u00e9rer le reflet de leur propre finitude ou maladroits dans leur compassion ; d&rsquo;autres liens inattendus se cr\u00e9ent. L&rsquo;individu doit r\u00e9apprendre \u00e0 sortir seul, \u00e0 s&rsquo;affirmer dans l&rsquo;espace public sans l&rsquo;appui de son partenaire historique, et \u00e0 red\u00e9finir la perm\u00e9abilit\u00e9 de ses fronti\u00e8res interpersonnelles face aux sollicitations, parfois intrusives, de son entourage familial ou professionnel.<\/p>\n<h3>4.2 Reconstruction identitaire et r\u00e9investissement existentiel<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des seules urgences pratiques, l&rsquo;orientation vers la restauration engage un travail psychologique profond de m\u00e9tamorphose identitaire. La perte d&rsquo;un proche significatif implique la mort symbolique d&rsquo;une partie de soi-m\u00eame : l&rsquo;\u00e9poux devient veuf, l&rsquo;enfant devient orphelin, le parent devient le survivant de sa prog\u00e9niture. Cette transition de statut impose de r\u00e9pondre \u00e0 la vertigineuse question existentielle : \u00ab Qui suis-je maintenant que l&rsquo;autre n&rsquo;est plus l\u00e0 pour refl\u00e9ter mon identit\u00e9 ? \u00bb. L&rsquo;adaptation dans ce domaine exige une ren\u00e9gociation radicale du concept de soi et une autonomisation vis-\u00e0-vis des r\u00f4les ant\u00e9rieurement partag\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce versant du mod\u00e8le favorise le d\u00e9veloppement de ce qu&rsquo;Albert Bandura qualifie d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 personnelle (<em>self-efficacy<\/em>). En triomphant progressivement de micro-d\u00e9fis environnementaux \u2014 r\u00e9ussir \u00e0 r\u00e9parer une panne domestique, organiser un voyage en solitaire, g\u00e9rer un budget sans aide ext\u00e9rieure \u2014, l&rsquo;endeuill\u00e9 restaure un sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 et de ma\u00eetrise sur son existence. Cette comp\u00e9tence nouvellement acquise consolide l&rsquo;estime de soi et neutralise le sentiment de d\u00e9ch\u00e9ance et d&rsquo;impuissance qui accompagne fr\u00e9quemment les premi\u00e8res phases de la douleur thanatique.<\/p>\n<p>Fondamentalement, Stroebe et Schut soulignent que l&rsquo;orientation vers la restauration implique \u00e9galement des conduites d&rsquo;\u00e9vitement temporaire et fonctionnel du chagrin. S&rsquo;investir avec ardeur dans son m\u00e9tier, regarder un programme comique \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, jardiner ou nouer de nouvelles amiti\u00e9s ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une fuite l\u00e2che ou d&rsquo;une amn\u00e9sie coupable, mais d&rsquo;une saine respiration psychique. L&rsquo;activit\u00e9 orient\u00e9e vers la restauration offre un asile cognitif salvateur face \u00e0 l&rsquo;incandescence de la souffrance \u00e9motionnelle, autorisant la renaissance du d\u00e9sir, de l&rsquo;espoir et la projection lucide vers un futur viable.<\/p>\n<h2>5. Le concept central de l&rsquo;oscillation : m\u00e9canisme r\u00e9gulateur du mod\u00e8le<\/h2>\n<h3>5.1 D\u00e9finition et fonctionnement dynamique de l&rsquo;oscillation<\/h3>\n<p>Le pivot th\u00e9orique qui distingue le DPM de tous les mod\u00e8les pr\u00e9existants r\u00e9side dans la formulation du concept d&rsquo;oscillation. Stroebe et Schut rejettent cat\u00e9goriquement toute vision binaire statique o\u00f9 un individu appartiendrait exclusivement au camp de la douleur ou \u00e0 celui de la r\u00e9silience. L&rsquo;oscillation est d\u00e9finie comme un processus dynamique, fluide et hom\u00e9ostatique de va-et-vient perp\u00e9tuel entre la confrontation aux stresseurs de la perte et l&rsquo;engagement dans les stresseurs de la restauration. Ce mouvement alternatif repr\u00e9sente le c\u0153ur battant de l&rsquo;adaptation psychique post-traumatique.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme repose sur une r\u00e9alit\u00e9 neurocognitive et biologique fondamentale : le syst\u00e8me psychique humain ne poss\u00e8de pas les capacit\u00e9s computationnelles ni l&rsquo;endurance \u00e9nerg\u00e9tique n\u00e9cessaires pour traiter de front, et de fa\u00e7on synchrone, la violence d&rsquo;une rupture d&rsquo;attachement majeure et les imp\u00e9ratifs d&rsquo;une r\u00e9organisation vitale. L&rsquo;esprit ne peut pas \u00eatre \u00e0 la fois en train de crier son d\u00e9sespoir face au n\u00e9ant de l&rsquo;absence et en train de calculer rationnellement un plan d&rsquo;amortissement hypoth\u00e9caire ou de nouer une complicit\u00e9 intellectuelle avec un coll\u00e8gue de travail. L&rsquo;oscillation permet ainsi une allocation s\u00e9quentielle et modul\u00e9e des ressources attentionnelles et affectives.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, l&rsquo;\u00e9vitement acquiert un statut \u00e9minemment adaptatif. Alors que la tradition psychopathologique a historiquement stigmatis\u00e9 la mise \u00e0 distance de la souffrance comme une d\u00e9fense n\u00e9vrotique, le mod\u00e8le \u00e0 double processus d\u00e9montre que le repos psychique, l&rsquo;inhibition transitoire de la nostalgie et l&rsquo;immersion momentan\u00e9e dans l&rsquo;insouciance sont indispensables \u00e0 la survie de l&rsquo;organisme. L&rsquo;oscillation fait office de r\u00e9gulateur thermique pour l&rsquo;appareil psychique : elle pr\u00e9vient la surchauffe \u00e9motionnelle induite par l&rsquo;immersion continue dans la perte, tout en \u00e9vitant le gel affectif qui r\u00e9sulterait d&rsquo;un activisme forcen\u00e9 dans la seule sph\u00e8re fonctionnelle.<\/p>\n<h3>5.2 Temporalit\u00e9, micro-transitions et flexibilit\u00e9 cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;oscillation ne s&rsquo;inscrit pas dans un calendrier rigide pr\u00e9\u00e9tabli ; elle op\u00e8re \u00e0 travers une multiplicit\u00e9 d&rsquo;\u00e9chelles temporelles imbriqu\u00e9es. \u00c0 un niveau microscopique, des oscillations fulgurantes peuvent survenir en l&rsquo;espace de quelques secondes ou minutes au cours d&rsquo;une m\u00eame journ\u00e9e : un individu peut pleurer \u00e0 chaudes larmes en contemplant un v\u00eatement du d\u00e9funt le matin, faire preuve d&rsquo;un professionnalisme sans faille et d&rsquo;une grande vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit lors d&rsquo;une r\u00e9union professionnelle deux heures plus tard, pour ensuite savourer sinc\u00e8rement un repas avec un tiers avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9envahi par la vague du manque \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit. Ces micro-transitions traduisent une remarquable plasticit\u00e9 de l&rsquo;appareil psychique.<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau macroscopique, le rythme et le centre de gravit\u00e9 de l&rsquo;oscillation se transforment naturellement au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;endeuill\u00e9 chemine dans le temps. Dans les semaines qui suivent imm\u00e9diatement le d\u00e9c\u00e8s, le p\u00f4le de la perte est naturellement pr\u00e9pond\u00e9rant : l&rsquo;\u00e9nergie est massivement drain\u00e9e par la sid\u00e9ration, la rem\u00e9moration et l&rsquo;expression affective, tandis que les incursions dans la restauration demeurent br\u00e8ves, laborieuses et limit\u00e9es aux n\u00e9cessit\u00e9s absolues de la survie. Avec le temps, si la flexibilit\u00e9 cognitive est pr\u00e9serv\u00e9e, la balance se r\u00e9\u00e9quilibre, puis s&rsquo;inverse progressivement : les moments d&rsquo;orientation vers la restauration deviennent plus stables, plus fluides et plus gratifiants, tandis que les retours vers l&rsquo;orientation vers la perte s&rsquo;espacent, se focalisant sur des dates anniversaires, des r\u00e9miniscences sensorielles impr\u00e9vues ou des contextes hautement symboliques.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant d&rsquo;une \u00e9volution favorable r\u00e9side donc dans la flexibilit\u00e9 psychologique. Les ennuis cliniques \u00e9mergent pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e8s lors que cette oscillation vient \u00e0 se gripper. La rupture du mouvement de balancier \u2014 qu&rsquo;elle se manifeste par une fixation exclusive sur la perte ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, par une fuite compulsive et d\u00e9fensive dans la restauration sans aucun acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;affect \u2014 constitue le signal d&rsquo;alarme d&rsquo;un blocage adaptatif s\u00e9v\u00e8re, pr\u00e9figurant l&rsquo;entr\u00e9e dans les m\u00e9andres d&rsquo;un deuil pathologique.<\/p>\n<h2>6. D\u00e9passement et comparaison avec les mod\u00e8les classiques du deuil<\/h2>\n<h3>6.1 Confrontation avec l&rsquo;approche psychanalytique et l&rsquo;attachement<\/h3>\n<p>Pour mesurer la radicalit\u00e9 du mod\u00e8le \u00e0 double processus, il convient de le confronter syst\u00e9matiquement aux grands \u00e9difices th\u00e9oriques qui l&rsquo;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Le premier point de discorde concerne la th\u00e9orie freudienne du d\u00e9tachement libidinal. Pour la m\u00e9tapsychologie analytique, la finalit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique du deuil r\u00e9side dans la rupture compl\u00e8te des amarres \u00e9motionnelles liant le moi au d\u00e9funt (la <em>d\u00e9cath\u00e9xis<\/em>), pr\u00e9alable incontournable \u00e0 toute r\u00e9allocation \u00e9nerg\u00e9tique sur un nouvel objet d&rsquo;amour. Stroebe et Schut rejettent explicitement cette vision aust\u00e8re et chirurgicale de la liquidation du lien. Leur mod\u00e8le s&rsquo;int\u00e8gre harmonieusement avec le paradigme contemporain des liens continus (<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Continuing-Bonds-New-Understandings-of-Grief\/Klass-Silverman-Nickman\/p\/book\/9781560323389\"><em>Continuing Bonds<\/em><\/a>) d\u00e9velopp\u00e9 par Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman. Le DPM ne r\u00e9clame nulle r\u00e9pudiation du disparu : dans l&rsquo;orientation vers la perte, le lien se transforme, s&rsquo;int\u00e9riorise et trouve une demeure apais\u00e9e dans la psych\u00e9, sans que cette fid\u00e9lit\u00e9 spirituelle ou m\u00e9morielle n&rsquo;entrave l&rsquo;engagement robuste dans les activit\u00e9s de restauration du monde s\u00e9culier.<\/p>\n<p>Vis-\u00e0-vis de la th\u00e9orie de l&rsquo;attachement de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychologytoday.com\/intl\/basics\/attachment\">John Bowlby<\/a> et des conceptualisations de Colin Murray Parkes, les liens sont \u00e9troits mais critiques. Bowlby avait judicieusement articul\u00e9 le deuil autour de l&rsquo;activation panique du syst\u00e8me d&rsquo;attachement, d\u00e9clenchant des comportements involontaires de protestation, de recherche et de cris destin\u00e9s \u00e0 r\u00e9tablir la proximit\u00e9 protectrice avec la figure disparue. Le mod\u00e8le de Stroebe et Schut absorbe cette brillante observation au sein de l&rsquo;orientation vers la perte, o\u00f9 la d\u00e9tresse de s\u00e9paration traduit fid\u00e8lement les alarmes d&rsquo;un attachement brutalement invalid\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9. Cependant, Stroebe et Schut reprochent aux h\u00e9ritiers de l&rsquo;attachement d&rsquo;avoir surinvesti la dynamique relationnelle exclusive au d\u00e9triment de l&rsquo;analyse structurelle des contraintes de l&rsquo;environnement mat\u00e9riel, une lacune magistralement combl\u00e9e par l&rsquo;introduction de l&rsquo;axe de restauration.<\/p>\n<p>Le tableau ci-dessous synth\u00e9tise les ruptures conceptuelles op\u00e9r\u00e9es par le DPM face aux mod\u00e8les d&rsquo;inspiration psychanalytique et stadiale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Approche freudienne classique :<\/strong> Finalit\u00e9 ax\u00e9e sur le d\u00e9tachement complet (d\u00e9cath\u00e9xis) ; \u00e9vitement per\u00e7u comme une r\u00e9sistance pathologique ; processus lin\u00e9aire et introspectif centr\u00e9 exclusivement sur la m\u00e9moire intrapsychique.<\/li>\n<li><strong>Mod\u00e8les s\u00e9quentiels par \u00e9tapes (K\u00fcbler-Ross) :<\/strong> Parcours normatif d&rsquo;\u00e9tapes fixes (d\u00e9ni, col\u00e8re, n\u00e9gociation, d\u00e9pression, acceptation) ; passivit\u00e9 relative de l&rsquo;individu soumis \u00e0 des stades pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s ; culpabilisation implicite des trajectoires atypiques.<\/li>\n<li><strong>Mod\u00e8le \u00e0 double processus (Stroebe &#038; Schut) :<\/strong> Conservation possible d&rsquo;un lien continu transform\u00e9 ; \u00e9vitement et distraction reconnus comme des r\u00e9gulateurs fonctionnels ; syst\u00e8me dynamique, oscillatoire, circulaire et hautement individualis\u00e9 englobant les t\u00e2ches mat\u00e9rielles du quotidien.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec les mod\u00e8les par \u00e9tapes<\/h3>\n<p>La rupture avec le mod\u00e8le universel des cinq stades d&rsquo;Elisabeth K\u00fcbler-Ross s&rsquo;av\u00e8re encore plus incisive. Bien que le mod\u00e8le de K\u00fcbler-Ross ait offert un r\u00e9confort s\u00e9mantique ind\u00e9niable au grand public et \u00e0 certains soignants en leur proposant une carte routi\u00e8re simple et apparemment rassurante, il s&rsquo;est transform\u00e9 en un carcan normatif d&rsquo;une grande nocivit\u00e9 clinique. Sur le plan de la validation scientifique, d&rsquo;innombrables revues syst\u00e9matiques ont prouv\u00e9 que la col\u00e8re ou le marchandage ne surviennent ni de mani\u00e8re syst\u00e9matique, ni dans un ordre s\u00e9quentiel r\u00e9gulier. Beaucoup d&rsquo;endeuill\u00e9s d\u00e9marrent leur processus par l&rsquo;acceptation sans passer par la d\u00e9pression, ou traversent des \u00e9pisodes de rage bien des ann\u00e9es apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de paix apparente.<\/p>\n<p>Stroebe et Schut d\u00e9noncent la passivit\u00e9 inh\u00e9rente aux visions \u00e9tapistes, o\u00f9 l&rsquo;endeuill\u00e9 est implicitement d\u00e9peint comme un voyageur passif transitant de wagon en wagon le long d&rsquo;une voie ferr\u00e9e \u00e9motionnelle inexorable. Le DPM restaure quant \u00e0 lui la subjectivit\u00e9, la non-lin\u00e9arit\u00e9 et l&rsquo;auto-d\u00e9termination de l&rsquo;individu. En rempla\u00e7ant la m\u00e9taphore du voyage lin\u00e9aire par celle d&rsquo;une navigation oscillatoire, le DPM rend justice \u00e0 la complexit\u00e9 des mouvements humains : on peut revenir \u00e0 la perte, progresser dans la restauration, r\u00e9gresser momentan\u00e9ment sous le coup d&rsquo;un anniversaire, faire un pas de c\u00f4t\u00e9 vers l&rsquo;inaction r\u00e9paratrice, puis s&rsquo;\u00e9lancer \u00e0 nouveau vers l&rsquo;avenir.<\/p>\n<p>Cette non-lin\u00e9arit\u00e9 fondamentale d\u00e9culpabilise profond\u00e9ment les endeuill\u00e9s qui ne se reconnaissent pas dans les canons de la litt\u00e9rature populaire. L&rsquo;absence d&rsquo;une \u00e9tape de col\u00e8re ne signifie pas un refoulement ; une phase d&rsquo;acceptation pr\u00e9coce ne traduit pas une indiff\u00e9rence immorale ; et la r\u00e9surgence d&rsquo;un chagrin d\u00e9vastateur apr\u00e8s des mois de r\u00e9pit ne sanctionne pas un \u00e9chec th\u00e9rapeutique, mais simplement l&rsquo;oscillation normale de l&rsquo;appareil psychique confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9sonance contextuelle de la perte.<\/p>\n<h2>7. Diff\u00e9rences individuelles, styles de coping et d\u00e9terminants de genre<\/h2>\n<h3>7.1 Variations selon le genre : styles intuitif et instrumental<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis majeurs de la thanatologie a longtemps \u00e9t\u00e9 d&rsquo;expliquer les divergences ph\u00e9nom\u00e9nales observ\u00e9es dans l&rsquo;expression de la souffrance entre les hommes et les femmes sans sombrer dans l&rsquo;orni\u00e8re des st\u00e9r\u00e9otypes sexistes ou de la pathologisation syst\u00e9matique de la retenue masculine. Les sociologues et thanatologues Terry Martin et Kenneth Doka ont propos\u00e9 une typologie fondamentale en opposant le style de deuil intuitif au style de deuil instrumental. Le mod\u00e8le \u00e0 double processus fournit pr\u00e9cis\u00e9ment le substrat th\u00e9orique id\u00e9al pour comprendre l&rsquo;articulation de ces modes d&rsquo;ajustement.<\/p>\n<p>Le style intuitif, statistiquement plus fr\u00e9quent (mais nullement exclusif) chez les femmes en raison des sch\u00e9mas de socialisation occidentale, privil\u00e9gie l&rsquo;expression affective directe, le partage verbal des sentiments, la recherche de soutien empathique au sein du r\u00e9seau social et l&rsquo;exploration visc\u00e9rale de la souffrance int\u00e9rieure. Il trouve son expression privil\u00e9gi\u00e9e dans l&rsquo;orientation vers la perte : les personnes adoptant ce style ont une grande aisance \u00e0 entrer dans la sph\u00e8re de l&rsquo;attachement bris\u00e9, mais peuvent rencontrer d&rsquo;immenses difficult\u00e9s \u00e0 s&rsquo;extraire de cette mar\u00e9e \u00e9motionnelle pour affronter les exigences d&rsquo;autonomie et de reconstruction pratique de l&rsquo;orientation vers la restauration.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le style instrumental, fr\u00e9quemment retrouv\u00e9 chez les hommes bien que transcendant le genre biologique, canalise la douleur \u00e0 travers l&rsquo;activit\u00e9 physique, la r\u00e9solution m\u00e9thodique de probl\u00e8mes, l&rsquo;analyse cognitive rationnelle et la mod\u00e9ration de l&rsquo;affect public. Ce style s&rsquo;ancre spontan\u00e9ment dans l&rsquo;orientation vers la restauration : l&rsquo;individu s&rsquo;investit avec vigueur dans les formalit\u00e9s juridiques, la transformation de la maison, la reprise du travail ou des activit\u00e9s sportives intenses. Les partisans dogmatiques du \u00ab travail de deuil \u00bb ont longtemps qualifi\u00e9 cette conduite de d\u00e9ni machiste ou de fuite d\u00e9fensive ; Stroebe et Schut d\u00e9montrent au contraire qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une modalit\u00e9 parfaitement viable d&rsquo;adaptation, \u00e0 la condition expresse que la personne s&rsquo;autorise, m\u00eame fugacement et de fa\u00e7on intime, \u00e0 visiter les rivages de la perte.<\/p>\n<h3>7.2 Typologies de styles adaptatifs et profils psychologiques<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du genre, la mani\u00e8re dont un individu d\u00e9ploie son oscillation d\u00e9pend de sa personnalit\u00e9 pr\u00e9-morbide, de son bagage g\u00e9n\u00e9tique et de ses ressources psychologiques internes. Des recherches ont notamment d\u00e9montr\u00e9 le r\u00f4le modulateur du n\u00e9vrosisme et de la r\u00e9silience sur les dynamiques du DPM. Les sujets pr\u00e9sentant un score \u00e9lev\u00e9 de n\u00e9vrosisme tendent \u00e0 manifester une perm\u00e9abilit\u00e9 excessive aux stresseurs de la perte, s&rsquo;enfermant dans une rumination anxio-d\u00e9pressive qui entrave s\u00e9v\u00e8rement l&rsquo;amorce des comportements de restauration. \u00c0 l&rsquo;inverse, les individus dot\u00e9s d&rsquo;un optimisme dispositionnel robuste et d&rsquo;un sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9 \u00e9lev\u00e9 mobilisent plus rapidement des strat\u00e9gies proactives de r\u00e9solution de probl\u00e8mes au sein du versant restaurateur.<\/p>\n<p>Le concept de sentiment de coh\u00e9rence (<em>Sense of Coherence<\/em>), forg\u00e9 par le sociologue Aaron Antonovsky au sein de son mod\u00e8le salutog\u00e9nique, \u00e9claire remarquablement la capacit\u00e9 d&rsquo;oscillation. Une personne qui per\u00e7oit le monde comme compr\u00e9hensible, g\u00e9rable et signifiant sera capable de traverser la d\u00e9vastation de la perte sans sombrer dans le d\u00e9sespoir total, car elle pr\u00e9serve la conviction que la reconstruction existentielle vaut la peine d&rsquo;\u00eatre tent\u00e9e. L&rsquo;auto-efficacit\u00e9 permet alors d&rsquo;affronter les stresseurs secondaires non pas comme des punitions du destin, mais comme des d\u00e9fis s\u00e9culiers qu&rsquo;il est possible de surmonter un jour apr\u00e8s l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Ces profils adaptatifs varient \u00e9galement de fa\u00e7on substantielle selon la nature du lien relationnel foudroy\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le deuil conjugal :<\/strong> Ce deuil confronte massivement l&rsquo;individu aux deux p\u00f4les de fa\u00e7on concomitante ; la perte du partenaire brise le socle de s\u00e9curit\u00e9 intime (orientation vers la perte) tout en d\u00e9truisant instantan\u00e9ment l&rsquo;organisation domestique, financi\u00e8re et le r\u00f4le social de couple (orientation vers la restauration).<\/li>\n<li><strong>Le deuil parental :<\/strong> Souvent qualifi\u00e9 de perte la plus d\u00e9chirante et contre-nature, il d\u00e9clenche une orientation vers la perte d&rsquo;une intensit\u00e9 volcanique, o\u00f9 la reconstruction identitaire s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement ardue en raison du sentiment de faillite du r\u00f4le protecteur parental.<\/li>\n<li><strong>Le deuil p\u00e9rinatal :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9 par la perte d&rsquo;un avenir fantasm\u00e9 plut\u00f4t que d&rsquo;un pass\u00e9 partag\u00e9, il se heurte fr\u00e9quemment \u00e0 un d\u00e9ficit de reconnaissance sociale qui complique l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une restauration reconnue par la communaut\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>8. Applications en psychoth\u00e9rapie et interventions cliniques<\/h2>\n<h3>8.1 \u00c9valuation clinique bas\u00e9e sur le mod\u00e8le \u00e0 double processus<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du DPM a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la s\u00e9miologie et le diagnostic psychologique des difficult\u00e9s d&rsquo;adaptation au d\u00e9c\u00e8s. L\u00e0 o\u00f9 les praticiens \u00e9valuaient autrefois le deuil \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;une progression lin\u00e9aire sur une \u00e9chelle temporelle standard, ils disposent d\u00e9sormais d&rsquo;un cadre cartographique bidimensionnel permettant d&rsquo;observer en direct le fonctionnement des m\u00e9canismes autor\u00e9gulateurs du patient. L&rsquo;objectif premier de l&rsquo;\u00e9valuation clinique selon le DPM consiste \u00e0 rep\u00e9rer la pr\u00e9sence, l&rsquo;amplitude, la fluidit\u00e9 ou, au contraire, l&rsquo;entrave du mouvement oscillatoire.<\/p>\n<p>Le psychoth\u00e9rapeute s&rsquo;attache \u00e0 identifier les d\u00e9ficits d&rsquo;oscillation et les fixations unilat\u00e9rales. L&rsquo;observation fine de la parole, de la posture et du mode de vie permet de d\u00e9terminer si le patient souffre d&rsquo;une inf\u00e9odation \u00e0 la perte ou d&rsquo;un enfermement dans la restauration. Dans le premier cas, l&rsquo;individu se montre totalement submerg\u00e9 par les affects, incapable de maintenir un travail, de s&rsquo;alimenter convenablement ou de concevoir la moindre perspective d&rsquo;avenir ; dans le second cas, il manifeste une suractivit\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tique, un d\u00e9bit verbal purement pragmatique, refusant d&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;intimit\u00e9 de la relation bris\u00e9e ou affichant une froideur \u00e9motionnelle qui masque une immense terreur de l&rsquo;effondrement.<\/p>\n<p>Une distinction fondamentale doit \u00eatre pos\u00e9e entre l&rsquo;\u00e9vitement d\u00e9fensif dysfonctionnel et l&rsquo;\u00e9vitement adaptatif fonctionnel. L&rsquo;\u00e9vitement devient d\u00e9fensif lorsqu&rsquo;il est rigide, syst\u00e9matique et motiv\u00e9 par la peur phobique de ressentir la moindre douleur, conduisant \u00e0 l&rsquo;inhibition \u00e9motionnelle et au clivage psychique. Il demeure en revanche adaptatif lorsqu&rsquo;il constitue une pause d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, temporaire et auto-consentie, permettant au patient de recharger ses batteries cognitives et somatiques avant de replonger courageusement dans l&rsquo;\u00e9laboration de son deuil. L&rsquo;\u00e9valuation permet ainsi d&rsquo;\u00e9tablir une cartographie sur mesure des stresseurs sp\u00e9cifiques qui t\u00e9tanisent le sujet, afin d&rsquo;adapter le plan de traitement th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>8.2 Strat\u00e9gies d&rsquo;intervention cibl\u00e9es et r\u00e9tablissement du mouvement oscillatoire<\/h3>\n<p>La finalit\u00e9 ultime de la psychoth\u00e9rapie guid\u00e9e par le DPM n&rsquo;est pas de faire cesser la souffrance de mani\u00e8re magique ni d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer artificiellement un d\u00e9tachement \u00e9motionnel, mais de r\u00e9amorcer et de fluidifier le mouvement de bascule naturelle entre les deux p\u00f4les. Les strat\u00e9gies th\u00e9rapeutiques sont rigoureusement modul\u00e9es en miroir du profil d\u00e9ficitaire pr\u00e9sent\u00e9 par l&rsquo;endeuill\u00e9.<\/p>\n<p>Face \u00e0 des patients manifestant un \u00e9vitement rigide de la perte (ceux qui ont fui dans un activisme de restauration exclusif), le th\u00e9rapeute agit avec une immense d\u00e9licatesse pour am\u00e9nager un espace s\u00e9curis\u00e9 favorisant l&rsquo;acc\u00e8s progressif aux \u00e9motions inhib\u00e9es. Par des techniques d&rsquo;exposition narrative gradu\u00e9e, l&rsquo;exploration de souvenirs choisis, ou le recours \u00e0 des objets m\u00e9taphoriques et photographiques, le clinicien aide le patient \u00e0 tol\u00e9rer l&rsquo;activation de son attachement sans se sentir an\u00e9anti. La th\u00e9rapie fournit un \u00e9tayage (<em>scaffolding<\/em>) affectif qui permet de doser l&rsquo;immersion dans la douleur sans que celle-ci ne vire au traumatisme.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, face \u00e0 des patients chroniquement submerg\u00e9s par l&rsquo;orientation vers la perte (ceux qui s&rsquo;ab\u00eement dans un deuil d\u00e9vastateur sans aucune capacit\u00e9 de rebond), les interventions se feront comportementales, cognitives et r\u00e9adaptatives. Le praticien aide le sujet \u00e0 poser des limites fermes \u00e0 la rumination, notamment en instaurant des \u00ab temps de deuil \u00bb d\u00e9limit\u00e9s dans la journ\u00e9e, tout en mobilisant des techniques d&rsquo;activation comportementale pour affronter les d\u00e9fis concrets du quotidien :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>R\u00e9gulation de l&rsquo;exposition \u00e9motionnelle :<\/strong> \u00c9tablir des contrats th\u00e9rapeutiques o\u00f9 le patient s&rsquo;autorise des cr\u00e9neaux d\u00e9limit\u00e9s de m\u00e9moire et de tristesse, suivis obligatoirement d&rsquo;activit\u00e9s neutres ou gratifiantes.<\/li>\n<li><strong>Entra\u00eenement \u00e0 la r\u00e9solution de probl\u00e8mes :<\/strong> D\u00e9composer les stresseurs de restauration apparemment insurmontables (formalit\u00e9s, finances, logistique) en micro-\u00e9tapes g\u00e9rables selon les pr\u00e9ceptes de la th\u00e9rapie cognitivo-comportementale (TCC).<\/li>\n<li><strong>Psycho\u00e9ducation sur la l\u00e9gitimit\u00e9 du r\u00e9pit :<\/strong> Normaliser et autoriser explicitement le plaisir, le rire et la d\u00e9tente sans culpabilit\u00e9, en expliquant au patient que la distraction est une composante scientifiquement valid\u00e9e de l&rsquo;hom\u00e9ostasie psychique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>9. Le mod\u00e8le \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des deuils complexes et pathologiques<\/h2>\n<h3>9.1 Compr\u00e9hension du trouble du deuil prolong\u00e9 (TDP) via le DPM<\/h3>\n<p>L&rsquo;avanc\u00e9e majeure des classifications nosographiques internationales r\u00e9centes \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;introduction du trouble du deuil prolong\u00e9 (<em>Prolonged Grief Disorder<\/em>) au sein de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/icd.who.int\/browse11\/l-m\/en#\/http%3a%2f%2fid.who.int%2ficd%2fentity%2f1183832341\">CIM-11 de l&rsquo;Organisation Mondiale de la Sant\u00e9<\/a> ou de son int\u00e9gration formelle dans le DSM-5-TR de l&rsquo;Association Am\u00e9ricaine de Psychiatrie \u2014 trouve dans le mod\u00e8le \u00e0 double processus une cl\u00e9 explicative d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance sans pareille. Les crit\u00e8res diagnostiques canoniques (un \u00e9tat de nostalgie ou de manque persistant et envahissant, une souffrance morale intense, une incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9investir le cours de sa vie, perdurant plus de six \u00e0 douze mois apr\u00e8s la perte et entra\u00eenant une alt\u00e9ration cliniquement significative du fonctionnement) s&rsquo;interpr\u00e8tent sur le plan m\u00e9canistique comme une abolition presque totale de l&rsquo;oscillation adaptative.<\/p>\n<p>L&rsquo;inf\u00e9odation chronique au p\u00f4le de la perte constitue la configuration psychopathologique la plus fr\u00e9quemment rencontr\u00e9e dans le deuil prolong\u00e9. Le patient demeure prisonnier d&rsquo;un temps fig\u00e9 : chaque objet du quotidien, chaque seconde d&rsquo;inactivit\u00e9 d\u00e9clenche une cascade intarissable de r\u00e9miniscences et de douleurs de s\u00e9paration intol\u00e9rables. L&rsquo;esprit est envahi par des croyances dysfonctionnelles d&rsquo;indissociabilit\u00e9 (\u00ab Si je cesse de souffrir, c&rsquo;est que je l&rsquo;abandonne \u00bb, \u00ab Je n&rsquo;ai plus d&rsquo;existence possible sans lui \u00bb), qui transforment la douleur en une obligation morale de loyaut\u00e9 filiale ou amoureuse. Cette inertie cognitive et \u00e9motionnelle paralyse toute tentative d&rsquo;exploration de l&rsquo;environnement, enfermant le sujet dans une claustration affective mortif\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre extr\u00eame du spectre pathologique, bien que moins document\u00e9e sous une \u00e9tiquette distincte par les manuels statistiques en raison de sa plus grande discr\u00e9tion comportementale, se d\u00e9ploie l&rsquo;inf\u00e9odation compulsive au p\u00f4le de la restauration. Dans ce tableau, l&rsquo;individu met en place une cuirasse d&rsquo;hyperactivit\u00e9 pragmatique confinant parfois \u00e0 la manie ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement professionnel. Cette suractivit\u00e9 d\u00e9fensive vise \u00e0 colmater fr\u00e9n\u00e9tiquement la moindre br\u00e8che attentionnelle par o\u00f9 l&rsquo;affect brut de la perte risquerait de s&rsquo;infiltrer. Cette fausse r\u00e9silience, \u00e9rig\u00e9e sur le d\u00e9ni des besoins d&rsquo;attachement, finit immanquablement par s&rsquo;effondrer sous la forme de somatisations graves, d&rsquo;acc\u00e8s d&rsquo;angoisse panique inexpliqu\u00e9s ou de d\u00e9compensations d\u00e9pressives tardives lorsque les d\u00e9fenses comportementales viennent \u00e0 faillir.<\/p>\n<h3>9.2 Protocoles th\u00e9rapeutiques sp\u00e9cifiques aux complications du deuil<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces dramatiques ruptures de l&rsquo;oscillation, la psychiatrie et la psychologie clinique contemporaines ont con\u00e7u des protocoles hautement sp\u00e9cialis\u00e9s dont la logique \u00e9pouse fid\u00e8lement l&rsquo;architecture du DPM. Le mod\u00e8le le plus embl\u00e9matique et le mieux valid\u00e9 empiriquement est la th\u00e9rapie du deuil compliqu\u00e9 (<em>Complicated Grief Therapy<\/em> ou CGT), mise au point par la psychiatre am\u00e9ricaine <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/grief.columbia.edu\/about-center\/our-team\/m-katherine-shear-md\">M. Katherine Shear<\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Columbia. Structur\u00e9 sur un format manuelis\u00e9 de seize s\u00e9ances, ce protocole int\u00e8gre de mani\u00e8re explicite les deux p\u00f4les de Stroebe et Schut.<\/p>\n<p>La th\u00e9rapie de Shear articule d&rsquo;une part des techniques de confrontation imaginative et d&rsquo;exposition narrative r\u00e9p\u00e9t\u00e9e au moment le plus tragique du d\u00e9c\u00e8s (pour d\u00e9bloquer l&rsquo;orientation vers la perte et d\u00e9sensibiliser la terreur du trauma), et d&rsquo;autre part des modules d&rsquo;engagement orient\u00e9s vers les objectifs de vie personnelle, la reconstruction des relations avec les vivants et la r\u00e9activation des passions individuelles (orientation vers la restauration). En invitant alternativement le patient \u00e0 replonger dans l&rsquo;histoire de la mort et \u00e0 planifier des projets d&rsquo;avenir stimulants au cours d&rsquo;une m\u00eame phase de traitement, la CGT r\u00e9\u00e9duque activement le syst\u00e8me nerveux \u00e0 tol\u00e9rer et \u00e0 ma\u00eetriser l&rsquo;oscillation hom\u00e9ostatique.<\/p>\n<p>En compl\u00e9ment, la th\u00e9rapie de d\u00e9sensibilisation et de retraitement par les mouvements oculaires (EMDR) a fait la preuve de sa remarquable efficacit\u00e9 lorsque des composantes de deuil traumatique (d\u00e9c\u00e8s violent, suicide, accident macabre) cr\u00e9ent un blocage phobique insurmontable sur l&rsquo;axe de la perte. L&rsquo;EMDR permet de traiter les images intrusives et les croyances n\u00e9gatives associ\u00e9es (\u00ab Je suis responsable \u00bb, \u00ab Le monde est fonci\u00e8rement hostile \u00bb). Simultan\u00e9ment, la restructuration cognitive de tradition beckienne permet de d\u00e9monter les sch\u00e9mas dysfonctionnels de culpabilit\u00e9 qui emp\u00eachent les patients de s&rsquo;engager sereinement dans l&rsquo;orientation vers la restauration, lib\u00e9rant ainsi l&rsquo;\u00e9lan vital n\u00e9cessaire \u00e0 la poursuite de l&rsquo;existence.<\/p>\n<h2>10. Dimensions transculturelles et contextes collectifs<\/h2>\n<h3>10.1 Validit\u00e9 et adaptabilit\u00e9 du mod\u00e8le dans des cultures non occidentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des m\u00e9rites \u00e9pist\u00e9mologiques majeurs du mod\u00e8le \u00e0 double processus est d&rsquo;offrir une flexibilit\u00e9 th\u00e9orique suffisamment ample pour r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;\u00e9cueil de l&rsquo;ethnocentrisme qui a si lourdement grev\u00e9 les conceptualisations psychanalytiques et stadiales occidentales. Si le m\u00e9canisme neuro-fonctionnel de l&rsquo;oscillation appara\u00eet comme un invariant biologique de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine \u2014 aucun syst\u00e8me nerveux central ne pouvant endurer une surcharge affective continue \u2014, la morphologie exacte des orientations, leur contenu s\u00e9mantique et la pond\u00e9ration respective de chaque p\u00f4le d\u00e9pendent de mani\u00e8re spectaculaire des matrices socioculturelles et religieuses des peuples.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou collectivistes d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est ou des communaut\u00e9s indig\u00e8nes d&rsquo;Am\u00e9rique latine, la fronti\u00e8re entre soi et la communaut\u00e9 est infiniment plus poreuse que dans les nations individualistes occidentales. Dans ces contextes, la gestion des stresseurs de l&rsquo;orientation vers la restauration ne repose pas sur les seules \u00e9paules solitaires de l&rsquo;individu, mais fait l&rsquo;objet d&rsquo;une prise en charge chorale par le clan ou le village. Des m\u00e9canismes coutumiers de solidarit\u00e9 \u00e9conomique, de redistribution des r\u00f4les et d&rsquo;assistance aux veuves et aux orphelins all\u00e8gent consid\u00e9rablement la charge logistique pesant sur le sujet endeuill\u00e9, lui offrant une structure externe de portage d&rsquo;une efficacit\u00e9 remarquable.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les cosmologies et les rituels fun\u00e9raires collectifs fournissent des cadres institutionnalis\u00e9s qui organisent scrupuleusement l&rsquo;oscillation. Dans de nombreuses cultures, les rites prescrivent des p\u00e9riodes d&rsquo;expression paroxystique et publique du chagrin (lamentations rituelles, lac\u00e9rations symboliques, chants fun\u00e8bres) qui correspondent \u00e0 une immersion totale dans l&rsquo;orientation vers la perte, suivies de mani\u00e8re tr\u00e8s codifi\u00e9e de festins communautaires, de danses, de c\u00e9r\u00e9monies de purification et de r\u00e9int\u00e9gration sociale qui basculent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;assembl\u00e9e vers l&rsquo;orientation vers la restauration. Les rituels font ainsi office de dispositifs sociologiques d&rsquo;\u00e9tayage de l&rsquo;oscillation, guidant les individus d&rsquo;un p\u00f4le \u00e0 l&rsquo;autre sans les abandonner au risque de l&rsquo;\u00e9garement solitaire.<\/p>\n<h3>10.2 Deuils collectifs, crises sanitaires et catastrophes de masse<\/h3>\n<p>La robustesse heuristique du DPM se manifeste avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re lorsqu&rsquo;on l&rsquo;applique \u00e0 des contextes de traumatismes collectifs \u00e0 grande \u00e9chelle, tels que les conflits arm\u00e9s, les attentats terroristes, les catastrophes naturelles ou les crises \u00e9pid\u00e9miques mondiales. La r\u00e9cente pand\u00e9mie de COVID-19 a constitu\u00e9 un laboratoire grandeur nature tragique mais particuli\u00e8rement \u00e9clairant des perturbations massives de la dynamique oscillatoire \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de populations enti\u00e8res.<\/p>\n<p>Pendant la crise sanitaire, les mesures sanitaires strictes impos\u00e9es par les autorit\u00e9s publiques (confinements, isolements stricts en milieu hospitalier, interdiction des visites aux mourants, limitations drastiques du nombre de participants aux c\u00e9r\u00e9monies d&rsquo;inhumation) ont doublement sabot\u00e9 la m\u00e9canique du DPM. D&rsquo;une part, les endeuill\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s des adieux physiques et des rites d&rsquo;adieu collectifs, compliquant douloureusement l&rsquo;amorce de l&rsquo;orientation vers la perte et pr\u00e9cipitant des sentiments insoutenables d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9, d&rsquo;inachev\u00e9 et de culpabilit\u00e9 traumatique.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, et de fa\u00e7on tout aussi pernicieuse, le confinement a presque enti\u00e8rement an\u00e9anti les voies d&rsquo;acc\u00e8s naturelles \u00e0 l&rsquo;orientation vers la restauration. Avec la fermeture des lieux de travail, l&rsquo;interruption des activit\u00e9s de loisirs, la cessation des rencontres amicales et l&rsquo;impossibilit\u00e9 de voyager, les personnes endeuill\u00e9es se sont retrouv\u00e9es s\u00e9questr\u00e9es chez elles, en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate forc\u00e9 avec le fant\u00f4me du disparu et le vide suffocant de leur domicile. L&rsquo;isolement social impos\u00e9 a confisqu\u00e9 toute opportunit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vitement fonctionnel, de distraction saine et de r\u00e9investissement dans des projets externes, condamnant un nombre sans pr\u00e9c\u00e9dent d&rsquo;individus \u00e0 une submersion unilat\u00e9rale et non r\u00e9gul\u00e9e par les stresseurs de la perte, expliquant ainsi la flamb\u00e9e statistique mondiale des troubles du deuil prolong\u00e9 cons\u00e9cutifs \u00e0 la pand\u00e9mie.<\/p>\n<h2>11. Validations empiriques, m\u00e9thodologies de recherche et prolongements<\/h2>\n<h3>11.1 Op\u00e9rationnalisation empirique et outils de mesure<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des reproches les plus constants adress\u00e9s aux th\u00e9ories thanatologiques du pass\u00e9 concernait leur nature hautement sp\u00e9culative et leur imperm\u00e9abilit\u00e9 aux v\u00e9rifications exp\u00e9rimentales en laboratoire ou sur le terrain. Margaret Stroebe et Henk Schut ont relev\u00e9 ce d\u00e9fi \u00e9pist\u00e9mologique avec une \u00e9nergie sans rel\u00e2che, d\u00e9ployant des tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 m\u00e9thodologique pour op\u00e9rationnaliser le DPM et soumettre ses pr\u00e9dictions \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits psychom\u00e9triques et physiologiques.<\/p>\n<p>Plusieurs instruments psychom\u00e9triques valid\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 forg\u00e9s pour mesurer de mani\u00e8re standardis\u00e9e l&rsquo;engagement des individus dans chaque sph\u00e8re du mod\u00e8le. L&rsquo;\u00e9chelle la plus aboutie est l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;adaptation au double processus (<em>Dual Process Coping Scale<\/em>), qui permet de quantifier s\u00e9par\u00e9ment la fr\u00e9quence et l&rsquo;intensit\u00e9 avec lesquelles un sujet s&rsquo;oriente vers les strat\u00e9gies cognitives et comportementales de perte ou de restauration. Ces outils permettent aux chercheurs de tester des hypoth\u00e8ses diff\u00e9rentielles fines en croisant les profils de r\u00e9ponses avec des \u00e9chelles de d\u00e9pression, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de bien-\u00eatre subjectif.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, la validation la plus \u00e9clatante du concept d&rsquo;oscillation est venue de l&rsquo;utilisation des m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation \u00e9cologique momentan\u00e9e (<em>Ecological Momentary Assessment<\/em> ou EMA). En \u00e9quipant des personnes endeuill\u00e9es de dispositifs num\u00e9riques ou d&rsquo;applications mobiles les interrogeant plusieurs fois par jour dans leur milieu de vie r\u00e9el sur leur \u00e9tat affectif, leurs pens\u00e9es imm\u00e9diates et leurs activit\u00e9s en cours, les chercheurs ont pu capturer la danse oscillatoire en temps r\u00e9el. Ces \u00e9tudes ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que la sant\u00e9 psychique \u00e0 long terme n&rsquo;est pas corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 un \u00e9tat \u00e9motionnel moyen monolithique, mais \u00e0 la variabilit\u00e9 adaptative et \u00e0 la fluidit\u00e9 des micro-transitions quotidiennes entre les moments de tristesse r\u00e9flexive et les moments d&rsquo;implication dans l&rsquo;action pragmatique.<\/p>\n<h3>11.2 D\u00e9veloppements r\u00e9cents et raffinements conceptuels par Stroebe et Schut<\/h3>\n<p>Loin de figer leur mod\u00e8le dans l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 en 1999, Stroebe et Schut n&rsquo;ont cess\u00e9, au fil des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, de dialoguer avec la communaut\u00e9 scientifique pour enrichir, affiner et complexifier leur proposition initiale. L&rsquo;un des d\u00e9veloppements les plus f\u00e9conds de leurs travaux a consist\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer au sein de la matrice oscillatoire les avanc\u00e9es de la psychologie narrative et les travaux capitaux de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.meaning.ca\/article\/meaning-reconstruction-and-the-experience-of-loss\/\">Robert Neimeyer sur la reconstruction de sens (<em>Meaning Reconstruction<\/em>)<\/a>.<\/p>\n<p>Dans les versions raffin\u00e9es du DPM, la qu\u00eate et la fabrication de sens (<em>meaning-making<\/em>) ne sont plus consid\u00e9r\u00e9es comme une activit\u00e9 isol\u00e9e, mais comme un processus transversal qui se nourrit pr\u00e9cis\u00e9ment de l&rsquo;oscillation. C&rsquo;est dans le va-et-vient entre la revisitation de la m\u00e9moire d&rsquo;attachement (perte) et les apprentissages tir\u00e9s de la survie dans le monde pratique (restauration) que l&rsquo;individu parvient \u00e0 forger une nouvelle coh\u00e9rence narrative existentielle. La perte cesse d&rsquo;\u00eatre une aberration absurde pour s&rsquo;int\u00e9grer, au fil des micro-adaptations, dans une histoire de vie continue o\u00f9 le survivant red\u00e9finit ses valeurs fondamentales et ses priorit\u00e9s spirituelles.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le mod\u00e8le a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendu avec un immense succ\u00e8s heuristique au champ du deuil anticip\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;accompagnement des aidants naturels de personnes atteintes de maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives, telles que la maladie d&rsquo;Alzheimer. L&rsquo;aidant familial se trouve en effet soumis \u00e0 un double processus permanent bien avant la mort biologique de son parent : il pleure la disparition progressive de la personnalit\u00e9 et des souvenirs du malade (perte), tout en devant assumer une charge m\u00e9dicale et logistique \u00e9puisante et r\u00e9am\u00e9nager son propre emploi du temps (restauration). Aujourd&rsquo;hui, le DPM s&rsquo;impose incontestablement comme le paradigme dominant de la thanatologie scientifique internationale, f\u00e9d\u00e9rant les recherches cliniques \u00e0 travers les continents.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se critique, limites th\u00e9oriques et perspectives prospectives<\/h2>\n<h3>12.1 Critiques conceptuelles et zones d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du mod\u00e8le<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique manifeste et de son adh\u00e9sion quasi unanime par la communaut\u00e9 scientifique, le mod\u00e8le \u00e0 double processus n&rsquo;\u00e9chappe pas \u00e0 certaines r\u00e9serves critiques qui m\u00e9ritent un examen rigoureux. La premi\u00e8re objection concerne la fronti\u00e8re conceptuelle parfois floue et poreuse entre les comportements orient\u00e9s vers la perte et ceux orient\u00e9s vers la restauration. Dans la pratique clinique, un m\u00eame acte comportemental peut \u00eatre motiv\u00e9 par des dynamiques int\u00e9rieures radicalement oppos\u00e9es, voire hybrides. Par exemple, un individu qui s&rsquo;immerge corps et \u00e2me dans le tri m\u00e9ticuleux des v\u00eatements du d\u00e9funt accomplit-il une t\u00e2che logistique d&rsquo;adaptation mat\u00e9rielle (restauration) ou vit-il un acte de rem\u00e9moration affective d\u00e9chirante au contact intime des reliques de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 (perte) ? Cette ambigu\u00eft\u00e9 fonctionnelle montre que la taxonomie du mod\u00e8le d\u00e9pend avant tout de l&rsquo;intention subjective du patient plut\u00f4t que de la nature brute du comportement observable.<\/p>\n<p>Une seconde limite m\u00e9thodologique r\u00e9side dans la difficult\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir scientifiquement un seuil normatif pour une \u00ab fr\u00e9quence oscillatoire optimale \u00bb. Les auteurs se sont toujours sagement gard\u00e9s de prescrire un ratio quantifi\u00e9 entre le temps devant \u00eatre allou\u00e9 \u00e0 la perte et celui d\u00e9volu \u00e0 la restauration, affirmant avec justesse que ce tempo d\u00e9pend de la subjectivit\u00e9 de chaque trajectoire. Toutefois, cette prudence th\u00e9orique laisse le clinicien dans une zone de jugement clinique parfois inconfortable lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de trancher si une personne oscille de mani\u00e8re adapt\u00e9e ou si elle bascule dans un d\u00e9s\u00e9quilibre latent. Le risque de r\u00e9ductionnisme binaire face \u00e0 la complexit\u00e9 holistique et multidimensionnelle de la souffrance humaine constitue \u00e9galement un \u00e9cueil contre lequel les praticiens doivent rester vigilants.<\/p>\n<p>Enfin, le statut th\u00e9orique de l&rsquo;\u00e9vitement demeure un sujet de vifs d\u00e9bats acad\u00e9miques. Si la r\u00e9habilitation de l&rsquo;\u00e9vitement fonctionnel op\u00e9r\u00e9e par Stroebe et Schut a constitu\u00e9 une lib\u00e9ration face aux d\u00e9rives culpabilisatrices de la psychanalyse, certains cliniciens form\u00e9s aux th\u00e9rapies de troisi\u00e8me vague (telles que la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement ou ACT) mettent en garde contre une tol\u00e9rance excessive de l&rsquo;\u00e9vitement. Lorsque l&rsquo;\u00e9vitement exp\u00e9rientiel devient une r\u00e8gle de conduite implicite, m\u00eame maquill\u00e9 sous les atours nobles de la restauration, il risque de consolider l&rsquo;invalidation des ressentis \u00e9motionnels profonds du sujet et de diff\u00e9rer ind\u00e9finiment la maturation de la blessure.<\/p>\n<h3>12.2 Horizons futurs pour la recherche et la pratique clinique<\/h3>\n<p>Les perspectives d&rsquo;avenir pour le mod\u00e8le \u00e0 double processus sont r\u00e9solument stimulantes, port\u00e9es notamment par l&rsquo;essor spectaculaire des neurosciences affectives et de la neuro-imagerie fonctionnelle. Des \u00e9quipes de recherche internationales travaillent actuellement \u00e0 identifier les corr\u00e9lats neurobiologiques de l&rsquo;oscillation. L&rsquo;hypoth\u00e8se centrale postule que l&rsquo;alternance entre les p\u00f4les de la perte et de la restauration correspondrait \u00e0 une r\u00e9allocation coordonn\u00e9e entre des r\u00e9seaux neuronaux distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (Default Mode Network &#8211; DMN) :<\/strong> Associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;introspection, \u00e0 la rem\u00e9moration autobiographique, aux ruminations et au traitement m\u00e9moriel intime de la perte d&rsquo;attachement.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9seau d&rsquo;attention dorsale et le r\u00e9seau ex\u00e9cutif central (CEN) :<\/strong> Recrut\u00e9s activement lors des t\u00e2ches pragmatiques de r\u00e9solution de probl\u00e8mes, de manipulation de l&rsquo;environnement et de r\u00e9investissement orient\u00e9 vers le renouveau.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9seau de saillance (Salience Network) :<\/strong> Agissant potentiellement comme le chef d&rsquo;orchestre neuro-fonctionnel r\u00e9gulant le basculement et l&rsquo;oscillation fluide d&rsquo;un r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral \u00e0 l&rsquo;autre selon les exigences contextuelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan des innovations appliqu\u00e9es, le DPM inspire d\u00e9sormais la conception de dispositifs d&rsquo;interventions num\u00e9riques en sant\u00e9 mentale (<em>mHealth<\/em>). Des applications mobiles interactives, enrichies par des algorithmes d&rsquo;apprentissage automatique, sont d\u00e9velopp\u00e9es pour guider les endeuill\u00e9s au fil de leur quotidien, leur sugg\u00e9rant des micro-exercices d&rsquo;\u00e9criture \u00e9motionnelle lorsqu&rsquo;ils se trouvent en retrait prolong\u00e9, ou leur recommandant des exercices d&rsquo;ancrage comportemental et de pause lorsqu&rsquo;ils sont en passe d&rsquo;\u00eatre submerg\u00e9s par la panique du manque.<\/p>\n<p>Enfin, la pertinence du cadre th\u00e9orique forg\u00e9 par Margaret Stroebe et Henk Schut d\u00e9montre une f\u00e9condit\u00e9 universelle qui s&rsquo;\u00e9tend d\u00e9sormais bien au-del\u00e0 de la mort biologique. De plus en plus de chercheurs appliquent avec succ\u00e8s la matrice du DPM \u00e0 d&rsquo;autres formes de ruptures existentielles d\u00e9chirantes : les s\u00e9parations amoureuses et divorces conflictuels, la perte soudaine de la sant\u00e9 physique ou l&rsquo;entr\u00e9e dans le handicap, la perte involontaire d&#8217;emploi apr\u00e8s une longue carri\u00e8re identitaire, les trajectoires d&rsquo;exil et de migration forc\u00e9e, ou encore la d\u00e9tresse grandissante li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 et au deuil \u00e9cologique face \u00e0 la d\u00e9gradation des \u00e9cosyst\u00e8mes plan\u00e9taires. En repla\u00e7ant l&rsquo;humain au c\u0153ur d&rsquo;une dynamique continue d&rsquo;hom\u00e9ostasie, de courage face au chagrin et de r\u00e9invention vitale, le mod\u00e8le \u00e0 double processus s&rsquo;affirme comme l&rsquo;une des contributions les plus lumineuses et bienveillantes de la psychologie moderne \u00e0 la compr\u00e9hension de notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Antonovsky, A. (1987). <em>Unraveling the mystery of health: How people manage stress and stay well<\/em>. Jossey-Bass.<\/li>\n<li>Bandura, A. (1997). <em>Self-efficacy: The exercise of control<\/em>. W. H. Freeman.<\/li>\n<li>Bonanno, G. A. (2004). Loss, trauma, and human resilience: Have we underestimated the human capacity to thrive after extremely aversive events? <em>American Psychologist<\/em>, 59(1), 20\u201328. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.59.1.20\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.59.1.20<\/a><\/li>\n<li>Bowlby, J. (1980). <em>Attachment and loss: Vol. 3. Loss: Sadness and depression<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Doka, K. J., &#038; Martin, T. L. (2010). <em>Grieving beyond gender: Understanding the ways men and women mourn<\/em> (Revised ed.). Routledge. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203885543\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203885543<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (1917). Trauer und Melancholie. <em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr \u00c4rztliche Psychoanalyse<\/em>, 4(6), 288\u2013301.<\/li>\n<li>Klass, D., Silverman, P. R., &#038; Nickman, S. L. (Eds.). (1996). <em>Continuing bonds: New understandings of grief<\/em>. Taylor &#038; Francis.<\/li>\n<li>K\u00fcbler-Ross, E. (1969). <em>On death and dying<\/em>. Macmillan.<\/li>\n<li>Lazarus, R. S., &#038; Folkman, S. (1984). <em>Stress, appraisal, and coping<\/em>. Springer Publishing Company.<\/li>\n<li>Neimeyer, R. A. (Ed.). (2001). <em>Meaning reconstruction &#038; the experience of loss<\/em>. American Psychological Association. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10427-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10427-000<\/a><\/li>\n<li>Parkes, C. M. (1996). <em>Bereavement: Studies of grief in adult life<\/em> (3rd ed.). International Universities Press.<\/li>\n<li>Prigerson, H. G., Horowitz, M. J., Jacobs, S. C., Parkes, C. M., Aslan, M., Goodkin, K., Raphael, B., Marwit, S. J., Wortman, C., Neimeyer, R. A., Bonanno, G. A., Block, S. D., Kissane, D., Boelen, P. A., Maercker, A., Litz, B. T., Johnson, J. G., First, M. B., &#038; Maciejewski, P. K. (2009). Prolonged grief disorder: Psychometric validation of criteria proposed for DSM-V and ICD-11. <em>PLOS Medicine<\/em>, 6(8), Article e1000121. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pmed.1000121\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pmed.1000121<\/a><\/li>\n<li>Schut, H. A., Stroebe, M. S., van den Bout, J., &#038; Terheggen, M. (2001). The efficacy of bereavement interventions: Determining who benefits. In M. S. Stroebe, R. O. Hansson, W. Stroebe, &#038; H. Schut (Eds.), <em>Handbook of bereavement research: Consequences, coping, and care<\/em> (pp. 705\u2013737). American Psychological Association. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10436-029\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10436-029<\/a><\/li>\n<li>Shear, M. K., Frank, E., Houck, P. R., &#038; Reynolds, C. F. (2005). Treatment of complicated grief: A randomized controlled trial. <em>JAMA<\/em>, 293(21), 2601\u20132608. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/jama.293.21.2601\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/jama.293.21.2601<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., &#038; Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: Rationale and description. <em>Death Studies<\/em>, 23(3), 197\u2013224. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/074811899201046\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/074811899201046<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., &#038; Schut, H. (2010). The dual process model of coping with bereavement: A decade on. <em>Omega: Journal of Death and Dying<\/em>, 61(4), 273\u2013289. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2190\/OM.61.4.b\">https:\/\/doi.org\/10.2190\/OM.61.4.b<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., &#038; Schut, H. (2015). Family coping with bereavement: A review of the Dual Process Model and its extended version. <em>Revista da Sociedade Portuguesa de Psicologia da Sa\u00fade<\/em>, 16(2), 79\u201388.<\/li>\n<li>Stroebe, M., &#038; Schut, H. (2021). Bereavement in times of COVID-19: A review and theoretical framework. <em>Omega: Journal of Death and Dying<\/em>, 82(3), 500\u2013522. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0030222820966928\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0030222820966928<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., Schut, H., &#038; Boerner, K. (2017). Cautioning health-care professionals: Bereaved persons are misguided through the stages of grief. <em>Omega: Journal of Death and Dying<\/em>, 74(4), 455\u2013473. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0030222817691870\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0030222817691870<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., Schut, H., &#038; Stroebe, W. (2007). Health outcomes of bereavement. <em>The Lancet<\/em>, 370(9603), 1960\u20131973. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(07)61816-9\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(07)61816-9<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, M., Stroebe, W., &#038; Schut, H. (2001). Gender differences in adjustment to bereavement: An empirical and theoretical review. <em>Review of General Psychology<\/em>, 5(1), 62\u201383. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/1089-2680.5.1.62\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/1089-2680.5.1.62<\/a><\/li>\n<li>Stroebe, W., Stroebe, M. S., &#038; Domittner, G. (1988). Individual and situational differences in recovery from bereavement: A risk group approach. <em>Journal of Social Issues<\/em>, 44(3), 143\u2013158. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-4560.1988.tb02083.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-4560.1988.tb02083.x<\/a><\/li>\n<li>Worden, J. W. (2018). <em>Grief counseling and grief therapy: A handbook for the mental health practitioner<\/em> (5th ed.). Springer Publishing Company.<\/li>\n<li>World Health Organization. (2019). <em>International statistical classification of diseases and related health problems<\/em> (11th ed.). <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/icd.who.int\/\">https:\/\/icd.who.int\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie du mod\u00e8le \u00e0 double processus du deuil d\u00e9velopp\u00e9 par Margaret Stroebe et Henk Schut, ses fondements et ses applications cliniques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[3,1399,6176],"tags":[9309,9308,9307,9306,9310],"class_list":["post-8154","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychotherapie","category-thanatologie","tag-deuil","tag-henk-schut","tag-margaret-stroebe","tag-modele-a-double-processus","tag-psychologie-du-deuil"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/8154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8154"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/8154\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}