{"id":8078,"date":"2026-09-17T03:48:41","date_gmt":"2026-09-17T03:48:41","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/theorie-reduction-des-pulsions-clark-hull\/"},"modified":"2026-09-17T03:48:41","modified_gmt":"2026-09-17T03:48:41","slug":"theorie-reduction-des-pulsions-clark-hull","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=theorie-reduction-des-pulsions-clark-hull","title":{"rendered":"Th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions &#8211; Clark L. Hull"},"content":{"rendered":"<p>Au confluent de la philosophie positiviste, de la physiologie exp\u00e9rimentale et des exigences m\u00e9thodologiques du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la psychologie scientifique a connu avec le n\u00e9ob\u00e9haviorisme l&rsquo;une de ses entreprises de mod\u00e9lisation les plus ambitieuses. Dominant sans partage la sc\u00e8ne acad\u00e9mique nord-am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1930 aux ann\u00e9es 1950 depuis les laboratoires de l&rsquo;Institut des relations humaines de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale, Clark Leonard Hull entreprit de doter la science du comportement d&rsquo;un cadre th\u00e9orique unifi\u00e9, axiomatis\u00e9 et formalis\u00e9 sous forme math\u00e9matique. Au c\u0153ur de ce projet intellectuel monumental se d\u00e9ploie la th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions (<em>Drive Reduction Theory<\/em>), une tentative syst\u00e9matique de comprendre l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des conduites motrices, des apprentissages et des orientations adaptatives des organismes \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;une m\u00e9canique \u00e9nerg\u00e9tique et hom\u00e9ostatique rigoureuse.<\/p>\n<p>Pour Hull, l&rsquo;action animale et humaine ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la passivit\u00e9 m\u00e9canique d&rsquo;un simple r\u00e9flexe conditionn\u00e9, pas plus qu&rsquo;elle ne saurait \u00eatre abandonn\u00e9e aux sp\u00e9culations t\u00e9l\u00e9ologiques ou mentalistes d&rsquo;une conscience insaisissable. L&rsquo;organisme vivant est un syst\u00e8me biologique dynamique confront\u00e9 aux exigences implacables de la survie au sein d&rsquo;un environnement hostile et changeant. Lorsque ses \u00e9quilibres vitaux fondamentaux sont rompus par une carence d&rsquo;eau, de nourriture ou par une agression thermique, une tension physiologique interne surgit : le besoin somatique se m\u00e9tamorphose en une force motrice non sp\u00e9cifique, la pulsion (<em>Drive<\/em>). C&rsquo;est cette charge d&rsquo;\u00e9nergie aversive qui propulse l&rsquo;organisme dans l&rsquo;action, mobilisant les structures neuromotrices consolid\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience ant\u00e9rieure sous la forme d&rsquo;habitudes motrices. L&rsquo;apprentissage ne constitue rien d&rsquo;autre que la fixation s\u00e9lective des comportements ayant permis une diminution abrupte de cette tension interne.<\/p>\n<p>Cette approche, mat\u00e9rialis\u00e9e de mani\u00e8re exemplaire dans ses ouvrages majeurs, <em>Principles of Behavior<\/em> en 1943 puis <em>A Behavior System<\/em> en 1952, a constitu\u00e9 l&rsquo;apog\u00e9e d&rsquo;une \u00e9poque o\u00f9 la psychologie esp\u00e9rait rivaliser avec la physique newtonienne par la d\u00e9duction rigoureuse de th\u00e9or\u00e8mes \u00e0 partir d&rsquo;un nombre restreint d&rsquo;axiomes universels. L&rsquo;analyse exhaustive de la th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions implique de diss\u00e9quer ses origines \u00e9pist\u00e9mologiques, d&rsquo;explorer ses composantes formelles, d&rsquo;examiner ses \u00e9quations cardinales r\u00e9gissant le potentiel de r\u00e9action, mais \u00e9galement de confronter ses failles empiriques face aux donn\u00e9es contemporaines de la neurobiologie et des sciences cognitives. Ce texte propose une plong\u00e9e int\u00e9grale au sein de l&rsquo;\u00e9difice hullien, explorant sa m\u00e9canique interne, ses controverses historiques et la trace ind\u00e9l\u00e9bile qu&rsquo;il a laiss\u00e9e dans l&rsquo;histoire des sciences de l&rsquo;apprentissage.<\/p>\n<h2>1. Contexte historique et gen\u00e8se \u00e9pist\u00e9mologique du n\u00e9ob\u00e9haviorisme de Clark L. Hull<\/h2>\n<h3>1.1 La transition du b\u00e9haviorisme classique de Watson vers le n\u00e9ob\u00e9haviorisme<\/h3>\n<p>La naissance du b\u00e9haviorisme sous la plume de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">John B. Watson<\/a> en 1913 avait proclam\u00e9 une rupture radicale avec l&rsquo;introspectionnisme de Wilhelm Wundt et d&rsquo;Edward Titchener. Watson entendait purifier la psychologie de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la conscience, \u00e0 l&rsquo;\u00e2me ou aux \u00e9tats mentaux subjectifs, assignant \u00e0 la discipline un objectif strict de pr\u00e9diction et de contr\u00f4le du comportement par l&rsquo;observation des corr\u00e9lations directes entre des stimuli environnementaux (<em>S<\/em>) et des r\u00e9ponses motrices observables (<em>R<\/em>). Toutefois, au cours des ann\u00e9es 1920, ce mod\u00e8le \u00e9l\u00e9mentaire stimulus-r\u00e9ponse r\u00e9v\u00e9la ses limites th\u00e9oriques. L&rsquo;extr\u00eame variabilit\u00e9 intra-individuelle du comportement animal et humain d\u00e9fiait la simplicit\u00e9 du sch\u00e9ma watsonien : soumis \u00e0 un stimulus rigoureusement identique, un m\u00eame animal pouvait manifester une passivit\u00e9 totale ou, au contraire, d\u00e9ployer une activit\u00e9 motrice fr\u00e9n\u00e9tique selon son niveau de privation alimentaire pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette impasse, une seconde g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs, qualifi\u00e9e de n\u00e9ob\u00e9havioriste, comprit que le postulat d&rsquo;un organisme assimil\u00e9 \u00e0 une simple bo\u00eete noire passive \u00e9tait scientifiquement intenable. Clark L. Hull, initialement form\u00e9 \u00e0 la logique des tests d&rsquo;aptitude et \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation rigoureuse sur l&rsquo;hypnose \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Wisconsin, s&rsquo;engagea dans une refonte \u00e9pist\u00e9mologique profonde du paradigme. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;ins\u00e9rer, entre le stimulus externe et la r\u00e9ponse visible, des processus interm\u00e9diaires localis\u00e9s au sein de l&rsquo;organisme, transformant le mod\u00e8le primitif en un sch\u00e9ma ternaire : <em>Stimulus &#8211; Organisme &#8211; R\u00e9ponse<\/em> (<em>S &#8211; O &#8211; R<\/em>). Cette mutation ne signifiait nullement un retour aux spectres de l&rsquo;introspection subjective, mais bien l&rsquo;int\u00e9gration m\u00e9thodologique des concepts th\u00e9oriques abstraits forg\u00e9s par le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/logical-empiricism\/\">positivisme logique<\/a> du Cercle de Vienne et l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/operationalism\/\">op\u00e9rationnalisme<\/a> de Percy Williams Bridgman.<\/p>\n<p>Selon les canons de l&rsquo;op\u00e9rationnalisme, un concept scientifique n&rsquo;est valide que s&rsquo;il peut \u00eatre d\u00e9fini par un ensemble d&rsquo;op\u00e9rations empiriques mesurables. Hull s&#8217;empara de cette exigence pour introduire des variables interm\u00e9diaires non observables (<em>intervening variables<\/em>), telles que la pulsion (<em>Drive<\/em>) ou la force de l&rsquo;habitude (<em>Habit Strength<\/em>). Ces entit\u00e9s fonctionnelles n&rsquo;\u00e9taient pas des substances mystiques, mais des n\u0153uds de d\u00e9duction logique ancr\u00e9s en amont dans des conditions physiques objectives manipulables (telles que le nombre d&rsquo;heures de privation d&rsquo;eau ou le nombre d&rsquo;essais r\u00e9compens\u00e9s) et reli\u00e9s en aval \u00e0 des manifestations quantifiables du comportement (telles que la vitesse de course ou la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;extinction). Par ce geste th\u00e9orique, Hull op\u00e9rait une conciliation spectaculaire entre les exigences du fonctionnalisme darwinien, soucieux de comprendre la valeur adaptative des conduites pour la survie de l&rsquo;esp\u00e8ce, et la rigueur d&rsquo;un mat\u00e9rialisme physicaliste d\u00e9nu\u00e9 de tout compromis animiste.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;influence des travaux de Walter Cannon et d&rsquo;Ivan Pavlov<\/h3>\n<p>L&rsquo;assise biologique de la r\u00e9flexion hullienne s&rsquo;enracine principalement dans la synth\u00e8se f\u00e9conde de deux d\u00e9couvertes physiologiques majeures du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle : les recherches de Walter Cannon sur l&rsquo;hom\u00e9ostasie et les lois du conditionnement r\u00e9flexe \u00e9tablies par Ivan Pavlov. Le physiologiste de Harvard, Walter Cannon, prolongeant les intuitions de Claude Bernard sur la stabilit\u00e9 du milieu int\u00e9rieur, formalisa le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2323115\/\">hom\u00e9ostasie<\/a> pour d\u00e9crire les m\u00e9canismes v\u00e9g\u00e9tatifs complexes par lesquels un organisme vivant r\u00e9gule sa temp\u00e9rature, sa glyc\u00e9mie, son hydratation et son \u00e9quilibre osmotique. Hull r\u00e9alisa que ces m\u00e9canismes physiologiques automatis\u00e9s poss\u00e9daient une port\u00e9e psychologique imm\u00e9diate : lorsque les r\u00e9gulations automatiques internes s&rsquo;av\u00e8rent insuffisantes pour compenser une d\u00e9perdition somatique critique, l&rsquo;organisme doit imp\u00e9rativement interagir avec son milieu ext\u00e9rieur pour acqu\u00e9rir les ressources compensatrices n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette passerelle entre rupture hom\u00e9ostatique et action motrice qui constitua la matrice de la th\u00e9orie de la pulsion. Le besoin physiologique se manifeste comme un signal de d\u00e9tresse organique qui contraint l&rsquo;animal \u00e0 explorer son biotope. Cependant, pour que cette mobilisation somatique d\u00e9bouche sur une survie effective, l&rsquo;organisme doit associer des indices environnementaux stables \u00e0 des actions motrices couronn\u00e9es de succ\u00e8s. C&rsquo;est ici que l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1904\/pavlov\/biographical\/\">Ivan Pavlov<\/a> devint central pour le projet hullien. Hull \u00e9tudia en profondeur la traduction anglaise de <em>Conditioned Reflexes<\/em> publi\u00e9e en 1927 et y puisa la grammaire formelle de l&rsquo;associationnisme neurophysiologique.<\/p>\n<p>De Pavlov, Hull retint non seulement les concepts d&rsquo;extinction exp\u00e9rimentale, d&rsquo;inhibition interne et externe, d&rsquo;irradiation et de g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus, mais surtout le principe d&rsquo;une plasticit\u00e9 synaptique d\u00e9pendante de contigu\u00eft\u00e9s temporelles pr\u00e9cises. N\u00e9anmoins, Hull ne se contenta pas d&rsquo;importer le r\u00e9flexe pavlovien : il le refondit au sein d&rsquo;une architecture globale o\u00f9 le syst\u00e8me nerveux autonome, responsable des r\u00e9gulations hom\u00e9ostatiques d\u00e9crites par Cannon, fournit le carburant \u00e9nerg\u00e9tique (la pulsion), tandis que le syst\u00e8me nerveux somatique et c\u00e9r\u00e9bro-spinal, r\u00e9gi par les lois pavloviennes de l&rsquo;association, sculpte les configurations sp\u00e9cifiques de la trajectoire comportementale. Ce basculement marqua le passage d&rsquo;une description strictement physiologique de r\u00e9flexes isol\u00e9s \u00e0 une th\u00e9orie psychologique int\u00e9gr\u00e9e, visant la formulation de principes d&rsquo;apprentissage universels transcendant les barri\u00e8res d&rsquo;esp\u00e8ces.<\/p>\n<h3>1.3 La d\u00e9marche hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive comme id\u00e9al m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 formelle la plus marquante de Clark L. Hull r\u00e9side sans conteste dans son adh\u00e9sion inconditionnelle \u00e0 la m\u00e9thode hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive, qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme l&rsquo;\u00e9talon-or de la rationalit\u00e9 scientifique moderne. Profond\u00e9ment inspir\u00e9 par la structure g\u00e9om\u00e9trique des <em>Philosophiae Naturalis Principia Mathematica<\/em> d&rsquo;Isaac Newton et l&rsquo;axiomatique de Spinoza, Hull nourrissait l&rsquo;ambition d\u00e9mesur\u00e9e d&rsquo;\u00e9riger la psychologie au rang des sciences exactes en articulant l&rsquo;ensemble des connaissances comportementales sous la forme d&rsquo;un syst\u00e8me logico-math\u00e9matique clos.<\/p>\n<p>La structure de cette d\u00e9marche se d\u00e9ployait selon une progression pyramidale rigoureuse. Au sommet de l&rsquo;\u00e9difice figuraient des postulats th\u00e9oriques abstraits, formul\u00e9s initialement sous forme d&rsquo;axiomes math\u00e9matiques \u00e9non\u00e7ant les relations quantitatives fondamentales unissant les variables ind\u00e9pendantes (dur\u00e9e de privation, intensit\u00e9 des stimuli, fr\u00e9quence des renforcements) aux variables interm\u00e9diaires (force de l&rsquo;habitude, niveau de pulsion, potentiel d&rsquo;inhibition). De ces postulats initiaux, le chercheur devait d\u00e9duire, par une logique d\u00e9ductive sans faille, des th\u00e9or\u00e8mes pr\u00e9disant le comportement pr\u00e9cis d&rsquo;un sujet dans une situation exp\u00e9rimentale in\u00e9dite. Ces th\u00e9or\u00e8mes \u00e9taient ensuite soumis au verdict impitoyable de l&rsquo;exp\u00e9rimentation en laboratoire. Si les donn\u00e9es empiriques infirmaient la pr\u00e9diction d\u00e9duite, le postulat d&rsquo;origine devait \u00eatre rectifi\u00e9, affin\u00e9 ou rejet\u00e9, d\u00e9clenchant une nouvelle cascade de calculs th\u00e9oriques.<\/p>\n<p>Cette approche formaliste trouvait son expression magistrale dans la parution, en 1943, de son opus magnum, <em>Principles of Behavior<\/em>. Dans cet ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence, Hull \u00e9non\u00e7a seize postulats fondamentaux, compl\u00e9t\u00e9s par des corollaires d\u00e9taill\u00e9s, pr\u00e9tendant couvrir la totalit\u00e9 du champ de l&rsquo;apprentissage moteur et discriminatif. Ce d\u00e9ploiement de formules diff\u00e9rentielles et de calculs asymptotiques visait \u00e0 constituer un rempart inexpugnable contre le flou s\u00e9mantique des concepts mentalistes traditionnels. Le langage math\u00e9matique ne repr\u00e9sentait pas pour Hull un simple ornement discursif, mais la condition <em>sine qua non<\/em> de l&rsquo;\u00e9limination des ambigu\u00eft\u00e9s subjectives, garantissant une reproductibilit\u00e9 universelle des inf\u00e9rences au sein de la communaut\u00e9 scientifique mondiale.<\/p>\n<h2>2. Les fondements conceptuels : Hom\u00e9ostasie et gen\u00e8se de la pulsion (Drive)<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9finition op\u00e9rationnelle du concept de besoin biologique (Need)<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture de la th\u00e9orie hullienne s&rsquo;enracine dans la conceptualisation biologique du besoin (<em>Need<\/em>). Chez Hull, le besoin somatique ne rel\u00e8ve d&rsquo;aucune m\u00e9taphore philosophique : il s&rsquo;agit d&rsquo;une perturbation physique objective, mesurable et quantifiable, d&rsquo;un ou plusieurs param\u00e8tres n\u00e9cessaires \u00e0 la survie biologique de l&rsquo;organisme. L&rsquo;\u00e9puisement des r\u00e9serves de glycog\u00e8ne h\u00e9patique, l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la concentration osmolaire plasmatique r\u00e9sultant d&rsquo;une perte d&rsquo;eau transcutan\u00e9e et respiratoire, ou encore la baisse de la temp\u00e9rature centrale constituent des instances arch\u00e9typiques de besoins biologiques primaires. Dans tous les cas, le besoin est d\u00e9fini comme une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostasique interne qui, si elle n&rsquo;est pas corrig\u00e9e par un comportement adapt\u00e9, conduit inexorablement \u00e0 la d\u00e9gradation tissulaire, au coma, puis \u00e0 la mort physique de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Toutefois, une rigueur \u00e9pist\u00e9mologique exemplaire conduit Hull \u00e0 dissocier cat\u00e9goriquement le besoin somatique objectif (<em>Need<\/em>) de son expression psychologique et motivationnelle, \u00e0 savoir la pulsion (<em>Drive<\/em>). Le besoin biologique est une condition de carence cellulaire localis\u00e9e qui ne poss\u00e8de, en elle-m\u00eame, aucun pouvoir dynamog\u00e8ne direct sur la musculature squelettique stri\u00e9e. Pour illustrer cette disjonction cruciale, Hull \u00e9voquait volontiers l&rsquo;asphyxie par le monoxyde de carbone : l&rsquo;organisme priv\u00e9 d&rsquo;oxyg\u00e8ne subit une d\u00e9tresse biologique mortelle (un besoin absolu), mais en l&rsquo;absence de r\u00e9cepteurs physiologiques alertant les centres nerveux d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation s\u00e9lective du dioxyde de carbone, aucune pulsion de suffocation intense n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, et l&rsquo;individu sombre dans l&rsquo;inconscience sans esquisser la moindre r\u00e9action de fuite motrice. Le besoin somatique n&rsquo;est donc ni identique, ni imm\u00e9diatement \u00e9quivalent \u00e0 la pulsion motrice.<\/p>\n<p>Pour operationaliser le besoin au sein de son laboratoire de Yale, Hull refusa d&rsquo;avoir recours \u00e0 des dosages biochimiques invasifs qui perturbaient l&rsquo;animal d&rsquo;exp\u00e9rience. Il d\u00e9finit le besoin de mani\u00e8re indirecte mais rigoureusement contr\u00f4lable par la quantification de la dur\u00e9e de la privation environnementale (not\u00e9e usuellement <em>T<sub>d<\/sub><\/em> pour <em>Time of deprivation<\/em>). En laboratoire, la faim devenait synonyme d&rsquo;un calendrier strict o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux nutriments \u00e9tait interrompu pendant 12, 24, 48 ou 72 heures, mesur\u00e9 parall\u00e8lement au pourcentage de perte pond\u00e9rale corporelle par rapport au poids normal de l&rsquo;animal <em>ad libitum<\/em>. C&rsquo;est cette dur\u00e9e temporelle de restriction qui constituait l&rsquo;entr\u00e9e m\u00e9canique quantifiable du syst\u00e8me, transformant une r\u00e9alit\u00e9 physiologique brute en un param\u00e8tre standardis\u00e9 int\u00e9grable dans des \u00e9quations comportementales.<\/p>\n<h3>2.2 Nature et propri\u00e9t\u00e9s fondamentales de la pulsion (Drive &#8211; D)<\/h3>\n<p>La pulsion, d\u00e9sign\u00e9e symboliquement par la lettre majuscule <strong><em>D<\/em><\/strong>, constitue le pivot motivationnel de toute l&rsquo;\u00e9dification th\u00e9orique de Clark L. Hull. Elle est conceptualis\u00e9e comme un \u00e9tat d&rsquo;activation physiologique et motivationnel global, issu de l&rsquo;ensemble des besoins biologiques actifs \u00e0 un instant donn\u00e9. La caract\u00e9ristique th\u00e9orique la plus d\u00e9cisive et la plus contre-intuitive de la pulsion hullienne r\u00e9side dans son caract\u00e8re fondamentalement <em>non sp\u00e9cifique<\/em>. Contrairement \u00e0 l&rsquo;usage populaire qui parle d&rsquo;une \u00ab pulsion de faim \u00bb ou d&rsquo;une \u00ab pulsion sexuelle \u00bb comme de forces qualitatives distinctes, Hull postule que <em>D<\/em> agit comme un r\u00e9servoir d&rsquo;\u00e9nergie motrice brute, homog\u00e8ne et indiff\u00e9renci\u00e9e.<\/p>\n<p>La pulsion n&rsquo;a pour fonction que d&rsquo;<em>\u00e9nerg\u00e9tiser<\/em> le comportement, d&rsquo;accro\u00eetre le niveau d&rsquo;excitabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral du syst\u00e8me nerveux central et d&rsquo;injecter de la puissance dans les effecteurs musculaires. Elle est aveugle : elle ne porte en elle aucune information directionnelle, aucune boussole guidant l&rsquo;animal vers un point pr\u00e9cis de l&rsquo;espace. Hull formule ici une dichotomie radicale entre deux composantes du stimulus interne induit par le besoin :<\/p>\n<ul>\n<li>Le stimulus de besoin sp\u00e9cifique (not\u00e9 <em>S<sub>D<\/sub><\/em>), issu de capteurs p\u00e9riph\u00e9riques (par exemple, les contractions stomacales ou la s\u00e9cheresse pharyng\u00e9e), qui fournit au syst\u00e8me nerveux des informations sensorielles distinctes orientant la trajectoire motrice.<\/li>\n<li>La pulsion globale (<em>D<\/em>), qui repr\u00e9sente la sommation scalaire de l&rsquo;\u00e9nergie issue de l&rsquo;ensemble de ces stimuli de besoin, agissant comme un multiplicateur m\u00e9canique sans contenu s\u00e9lectif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce postulat de non-sp\u00e9cificit\u00e9 implique une cons\u00e9quence exp\u00e9rimentale majeure : si un rat est affam\u00e9 mais qu&rsquo;on lui administre simultan\u00e9ment un choc \u00e9lectrique douloureux aux pattes, la douleur physique viendra s&rsquo;additionner \u00e0 la privation nutritive pour gonfler la valeur totale de <em>D<\/em>. Ce r\u00e9servoir commun amplifie n&rsquo;importe quelle habitude comportementale pr\u00e9valente dans l&rsquo;environnement, qu&rsquo;elle soit ou non biologiquement congruente avec la douleur subie. La pulsion est ainsi l&rsquo;activateur universel, le moteur cin\u00e9tique qui met en branle les circuits d&rsquo;habitudes pr\u00e9alablement inscrits dans le r\u00e9seau neuronal par l&rsquo;histoire ant\u00e9rieure de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>2.3 Le principe de r\u00e9duction de la tension comme finalit\u00e9 comportementale<\/h3>\n<p>Si la pulsion constitue le moteur de l&rsquo;organisme, le principe de sa r\u00e9duction (<em>drive reduction<\/em>) repr\u00e9sente le gouvernail absolu de l&rsquo;adaptation et le crit\u00e8re ultime de tout apprentissage. Hull con\u00e7oit l&rsquo;\u00e9tat de pulsion \u00e9lev\u00e9e comme une tension n\u00e9gative aversive, un inconfort biologique insoutenable pour le syst\u00e8me nerveux. D\u00e8s lors que l&rsquo;\u00e9tat physiologique basal est perturb\u00e9, l&rsquo;animal est plong\u00e9 dans un \u00e9tat de d\u00e9s\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique dont il cherche imp\u00e9rativement \u00e0 s&rsquo;extirper. L&rsquo;activit\u00e9 motrice d\u00e9ploy\u00e9e au cours de la recherche exploratoire n&rsquo;a pas d&rsquo;autre finalit\u00e9 que de restaurer le silence v\u00e9g\u00e9tatif originel.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, Hull adopte une conception quasi h\u00e9donique n\u00e9gative du vivant, fortement r\u00e9miniscente de certains postulats \u00e9picuriens et spinozistes : le souverain bien de l&rsquo;organisme n&rsquo;est pas l&rsquo;acquisition active du plaisir en tant que valeur positive surajout\u00e9e, mais l&rsquo;an\u00e9antissement de la tension douloureuse. Tout comportement n&rsquo;est qu&rsquo;un d\u00e9tour instrumental destin\u00e9 \u00e0 faire chuter l&rsquo;indice <em>D<\/em> \u00e0 son niveau z\u00e9ro ou \u00e0 un seuil tol\u00e9rable d&rsquo;inhibition. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;animal ing\u00e8re de l&rsquo;eau ou s&rsquo;\u00e9chappe d&rsquo;un courant d&rsquo;air glacial, l&rsquo;apaisement somatique provoqu\u00e9 par la restauration hom\u00e9ostatique interrompt l&rsquo;\u00e9tat de tension aversif.<\/p>\n<p>Cette logique r\u00e9ductionniste souleva imm\u00e9diatement de violentes controverses au sein de la psychologie comparative. Ses contemporains ne manqu\u00e8rent pas de lui opposer la r\u00e9alit\u00e9 patente des conduites d&rsquo;exploration spontan\u00e9e, des jeux des mammif\u00e8res juv\u00e9niles et de la curiosit\u00e9 visuelle d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, au cours desquels les sujets semblent rechercher activement l&rsquo;augmentation de la stimulation plut\u00f4t que son extinction. Hull et ses disciples s&rsquo;\u00e9vertu\u00e8rent \u00e0 d\u00e9fendre le paradigme en arguant que l&rsquo;inconfort provoqu\u00e9 par un environnement nouveau g\u00e9n\u00e8re lui-m\u00eame un \u00e9tat de pulsion aversive li\u00e9e \u00e0 la peur ou \u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;inconnu, et que l&rsquo;exploration m\u00e9thodique de l&rsquo;espace clos ne vise qu&rsquo;\u00e0 apprivoiser les stimuli pour faire chuter cette tension d&rsquo;appr\u00e9hension. Le principe de r\u00e9duction de la pulsion s&rsquo;imposa ainsi comme le dogme central r\u00e9gulateur de la dynamique psychologique hullienne.<\/p>\n<h2>3. Typologie des pulsions : Cat\u00e9gorisation primaire et \u00e9mergence secondaire<\/h2>\n<h3>3.1 Les pulsions primaires (Inn\u00e9es) et les d\u00e9terminants de survie<\/h3>\n<p>Dans la taxonomie \u00e9labor\u00e9e par Clark L. Hull, les pulsions primaires d\u00e9signent l&rsquo;ensemble des forces motivationnelles inn\u00e9es directement coupl\u00e9es aux imp\u00e9ratifs physiologiques fondamentaux de la pr\u00e9servation de l&rsquo;organisme et de l&rsquo;esp\u00e8ce. Ces pulsions sont biologiquement programm\u00e9es dans le g\u00e9nome et ne r\u00e9clament aucune exp\u00e9rience d&rsquo;apprentissage pr\u00e9alable pour manifester leur pouvoir d&rsquo;activation comportementale d\u00e8s lors que les conditions de carence ou d&rsquo;agression physique sont r\u00e9unies.<\/p>\n<p>L&rsquo;inventaire hullien des pulsions primaires int\u00e8gre en tout premier lieu les privations m\u00e9taboliques cardinales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La faim<\/strong>, d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;\u00e9puisement des substrats \u00e9nerg\u00e9tiques et r\u00e9gul\u00e9e par les aff\u00e9rences gastro-intestinales et hypothalamiques.<\/li>\n<li><strong>La soif<\/strong>, gouvern\u00e9e par la pression osmotique intracellulaire et la d\u00e9pl\u00e9tion vol\u00e9mique extracellulaire.<\/li>\n<li><strong>La thermor\u00e9gulation<\/strong>, qui contraint l&rsquo;animal \u00e0 fuir les zones d&rsquo;hyperthermie l\u00e9tale ou d&rsquo;hypothermie paralysante.<\/li>\n<li><strong>La respiration<\/strong>, dont l&rsquo;interruption engendre une panique motrice r\u00e9flexe imm\u00e9diate d&rsquo;une violence extr\u00eame.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9vacuation<\/strong> des d\u00e9chets m\u00e9taboliques (d\u00e9f\u00e9cation et miction), dont l&rsquo;accumulation distend les visc\u00e8res creux jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un seuil intol\u00e9rable de douleur visc\u00e9rale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au sein de cette cat\u00e9gorie primaire, la douleur physique aigu\u00eb occupe une place strat\u00e9gique singuli\u00e8re. Tandis que la faim et la soif ob\u00e9issent \u00e0 une cin\u00e9tique lente de privation s&rsquo;\u00e9talant sur plusieurs heures, le stimulus nociceptif (tel qu&rsquo;un choc \u00e9lectrique ou une br\u00fblure cutan\u00e9e) engendre instantan\u00e9ment une pulsion aversive d&rsquo;une magnitude maximale. Hull range l&rsquo;\u00e9vitement de la douleur parmi les pulsions primaires les plus d\u00e9terminantes pour la mod\u00e9lisation en laboratoire, car elle permet de calibrer avec une pr\u00e9cision chronom\u00e9trique millim\u00e9tr\u00e9e le d\u00e9but et la fin de l&rsquo;\u00e9tat de tension aversif.<\/p>\n<p>En revanche, la pulsion sexuelle pr\u00e9sente une anomalie th\u00e9orique que Hull dut int\u00e9grer avec prudence : si les pulsions de faim et de soif sont indispensables \u00e0 la survie de l&rsquo;organisme individuel sous peine de mort rapide, la privation sexuelle prolong\u00e9e n&rsquo;entra\u00eene aucune d\u00e9faillance l\u00e9tale pour le sujet qui la subit. N\u00e9anmoins, Hull la maintient au rang de pulsion primaire inn\u00e9e, ancr\u00e9e dans la survie phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;esp\u00e8ce, assujettie \u00e0 des rythmes endocriniens internes p\u00e9riodiques et susceptible d&rsquo;\u00e9nerg\u00e9tiser des cha\u00eenes comportementales spectaculaires orient\u00e9es vers l&rsquo;accouplement.<\/p>\n<h3>3.2 Les pulsions secondaires (Acquises) et l&rsquo;apprentissage motivationnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des limites majeures d&rsquo;un syst\u00e8me motivationnel exclusivement fond\u00e9 sur la survie biologique r\u00e9side dans son incapacit\u00e9 manifeste \u00e0 rendre compte de l&rsquo;immense complexit\u00e9 des conduites humaines et des mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs. L&rsquo;homme civilis\u00e9 ne passe pas son existence \u00e0 lutter contre la famine nue ou l&rsquo;hypothermie mortelle : il est m\u00fb par la qu\u00eate du statut social, du pouvoir financier, de l&rsquo;approbation d&rsquo;autrui ou par l&rsquo;\u00e9vitement du d\u00e9shonneur et de la culpabilit\u00e9. Conscient de ce foss\u00e9 conceptuel, Hull, second\u00e9 de mani\u00e8re brillante par ses coll\u00e8gues et disciples de Yale tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/about\/governance\/president\/bio-neal-miller\">Neal E. Miller<\/a>, d\u00e9veloppa la th\u00e9orie des pulsions secondaires ou acquises (<em>acquired drives<\/em>).<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme par lequel une pulsion secondaire voit le jour repose sur un transfert d&rsquo;\u00e9nergie motivationnelle op\u00e9r\u00e9 par le conditionnement classique pavlovien. Lorsqu&rsquo;un stimulus environnemental originellement neutre (not\u00e9 <em>S<\/em><sub>neutre<\/sub>, tel qu&rsquo;une sonnerie acoustique ou un compartiment exp\u00e9rimental d&rsquo;une couleur sp\u00e9cifique) est appari\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et temporelle avec l&rsquo;activation violente d&rsquo;une pulsion primaire (par exemple, un choc \u00e9lectrique intol\u00e9rable administr\u00e9 aux coussinets d&rsquo;un rongeur), ce stimulus acquiert progressivement la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9voquer \u00e0 lui seul un \u00e9tat \u00e9motionnel interne d&rsquo;appr\u00e9hension. Chez Miller et Hull, cette r\u00e9action \u00e9motionnelle conditionn\u00e9e est identifi\u00e9e \u00e0 la <strong>peur acquise<\/strong> (<em>acquired fear<\/em>).<\/p>\n<p>D\u00e8s lors que l&rsquo;apprentissage a eu lieu, la peur fonctionne exactement comme une pulsion primaire : elle g\u00e9n\u00e8re un inconfort neurov\u00e9g\u00e9tatif aigu, \u00e9l\u00e8ve le niveau de <em>D<\/em> global et pousse l&rsquo;animal \u00e0 fuir activement le compartiment ou le signal d\u00e9clencheur, m\u00eame en l&rsquo;absence absolue de tout nouveau choc \u00e9lectrique. Dans les exp\u00e9riences princeps de Neal Miller en 1948, des rats apprenaient \u00e0 actionner une roue m\u00e9canique ou \u00e0 abaisser un levier complexe uniquement pour s&rsquo;\u00e9chapper d&rsquo;une bo\u00eete peinte en blanc o\u00f9 ils avaient pr\u00e9c\u00e9demment subi des d\u00e9charges, la simple vue des parois blanches constituant une pulsion aversive acquise suffisante pour motiver l&rsquo;acquisition de nouvelles habitudes op\u00e9ratoires. Par cette extension g\u00e9niale, Hull d\u00e9montrait comment la vie sociale complexe, pav\u00e9e de symboles mon\u00e9taires, de tabous culturels et d&rsquo;injonctions morales, n&rsquo;est qu&rsquo;une d\u00e9rivation sophistiqu\u00e9e branch\u00e9e par cha\u00eenage associatif sur les racines profondes des pulsions somatiques primaires.<\/p>\n<h3>3.3 La dynamique d&rsquo;extinction et de persistance des pulsions secondaires<\/h3>\n<p>D\u00e8s lors qu&rsquo;une pulsion secondaire est de nature acquise et rel\u00e8ve des lois de l&rsquo;apprentissage associatif, elle devrait logiquement ob\u00e9ir au principe universel de l&rsquo;extinction exp\u00e9rimentale. En effet, si l&rsquo;on pr\u00e9sente ind\u00e9finiment le stimulus conditionn\u00e9 sans jamais lui r\u00e9associer le stimulus inconditionnel traumatique qui lui donnait naissance (le choc \u00e9lectrique primaire ou la d\u00e9tresse somatique), les r\u00e9actions visc\u00e9rales de peur devraient s&rsquo;\u00e9roder progressivement et finir par dispara\u00eetre compl\u00e8tement. Or, l&rsquo;observation clinique chez l&rsquo;humain comme les protocoles de laboratoire chez l&rsquo;animal mettent en \u00e9vidence un ph\u00e9nom\u00e8ne troublant : les n\u00e9vroses d&rsquo;angoisse, les phobies sp\u00e9cifiques et certaines motivations sociales acquises manifestent une r\u00e9sistance titanesque \u00e0 l&rsquo;extinction, perdurant parfois la vie enti\u00e8re sans jamais \u00eatre r\u00e9activ\u00e9es par un danger biologique r\u00e9el.<\/p>\n<p>Hull et son \u00e9cole expliqu\u00e8rent cette persistance paradoxale par la dynamique temporelle de l&rsquo;\u00e9chappement pr\u00e9coce. Lorsqu&rsquo;un animal ou un \u00eatre humain a acquis une pulsion secondaire de peur face \u00e0 un indice environnemental, il d\u00e9veloppe imm\u00e9diatement des comportements d&rsquo;\u00e9vitement d\u00e8s les premiers centi\u00e8mes de seconde o\u00f9 cet indice appara\u00eet. En fuyant de mani\u00e8re anticip\u00e9e le lieu ou l&rsquo;objet redout\u00e9, le sujet supprime instantan\u00e9ment la pouss\u00e9e naissante de peur : cette d\u00e9crue brutale de la tension aversive constitue un renforcement massif qui vient consolider la r\u00e9ponse de fuite. Cependant, en fuyant avant m\u00eame de pouvoir constater que le stimulus inconditionnel nociceptif a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement supprim\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, l&rsquo;organisme s&rsquo;interdit toute possibilit\u00e9 de d\u00e9sapprendre l&rsquo;association originelle. Le comportement d&rsquo;\u00e9vitement prot\u00e8ge ainsi l&rsquo;habitude phobique de sa propre extinction.<\/p>\n<p>Cette analyse hullienne de la p\u00e9rennit\u00e9 des pulsions secondaires eut des r\u00e9percussions cliniques majeures, pr\u00e9figurant les mod\u00e8les comportementaux modernes de la psychopathologie anxieuse et les th\u00e9rapies par exposition d\u00e9velopp\u00e9es par Joseph Wolpe. Elle permit \u00e9galement de mod\u00e9liser le r\u00f4le d\u00e9l\u00e9t\u00e8re des traumatismes initiaux intenses : plus le choc primaire ayant forg\u00e9 la pulsion secondaire a \u00e9t\u00e9 massif, plus l&#8217;empreinte de la pulsion acquise s&rsquo;ancre profond\u00e9ment dans les r\u00e9seaux neuronaux sous-corticaux, rendant son d\u00e9mant\u00e8lement th\u00e9rapeutique particuli\u00e8rement ardu sans un protocole m\u00e9thodique d&rsquo;immersion prolong\u00e9e sans issue d&rsquo;\u00e9chappement.<\/p>\n<h2>4. Le m\u00e9canisme du renforcement et la force de l&rsquo;habitude (Habit Strength)<\/h2>\n<h3>4.1 La th\u00e9orie du renforcement par r\u00e9duction de la pulsion<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des postulats th\u00e9oriques les plus c\u00e9l\u00e8bres et les plus d\u00e9battus du mod\u00e8le hullien r\u00e9side dans sa d\u00e9finition stricte de la nature du renforcement (<em>reinforcement<\/em>). Pour Hull, une r\u00e9compense ne saurait \u00eatre d\u00e9finie par sa d\u00e9sirabilit\u00e9 subjective, par sa valeur v\u00e9nale ou par un suppos\u00e9 plaisir qualitatif que l&rsquo;organisme \u00e9prouverait de fa\u00e7on ph\u00e9nom\u00e9nologique. Le renforcement est d\u00e9fini sur un plan purement fonctionnel et m\u00e9caniste : il consiste en <em>toute d\u00e9croissance imm\u00e9diate de l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat de pulsion (D)<\/em> cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;\u00e9mission d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice.<\/p>\n<p>Cette formulation constitue une rupture th\u00e9orique fondamentale avec la \u00ab Loi de l&rsquo;effet \u00bb (<em>Law of Effect<\/em>) initialement formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/#Thor\">Edward Thorndike<\/a> en 1898. L\u00e0 o\u00f9 Thorndike postulait un \u00ab \u00e9tat de satisfaction satisfaisant \u00bb (<em>satisfying state of affairs<\/em>) qui laissait planer une coloration t\u00e9l\u00e9ologique et psychologisante, Hull expurge le concept de tout r\u00e9sidu affectif en le rempla\u00e7ant par une chute vectorielle de tension au sein du syst\u00e8me nerveux autonome. L&rsquo;efficacit\u00e9 renfor\u00e7ante d&rsquo;une substance alimentaire lors de l&rsquo;apprentissage d&rsquo;un parcours de labyrinthe n&rsquo;est pas due \u00e0 son go\u00fbt sucr\u00e9, mais \u00e0 sa capacit\u00e9 biologique \u00e0 abaisser la pulsion de faim qui tourmentait l&rsquo;animal au d\u00e9part de l&rsquo;\u00e9preuve.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Hull rejette cat\u00e9goriquement les th\u00e8ses de la contigu\u00eft\u00e9 pure d\u00e9fendues notamment par Edwin R. Guthrie, selon lesquelles la simple juxtaposition temporelle entre la perception d&rsquo;un stimulus et l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;une r\u00e9ponse suffirait \u00e0 souder l&rsquo;apprentissage moteur. Pour Hull, la contigu\u00eft\u00e9 spatio-temporelle est une condition n\u00e9cessaire mais rigoureusement insuffisante : si l&rsquo;action \u00e9mise dans la situation stimulante ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;une diminution concomitante de la charge de pulsion active, aucune trace durable ne s&rsquo;inscrira dans le syst\u00e8me nerveux de l&rsquo;animal. L&rsquo;apprentissage adaptatif est consubstantiel \u00e0 la satisfaction des imp\u00e9ratifs biologiques hom\u00e9ostatiques.<\/p>\n<h3>4.2 La formalisation de la force de l&rsquo;habitude (_S H_R_)<\/h3>\n<p>Lorsqu&rsquo;une r\u00e9ponse motrice s&rsquo;av\u00e8re syst\u00e9matiquement efficace pour faire d\u00e9cro\u00eetre la tension de pulsion en pr\u00e9sence d&rsquo;un complexe de stimuli d\u00e9termin\u00e9, la probabilit\u00e9 de r\u00e9apparition de cette r\u00e9ponse dans la m\u00eame situation augmente de fa\u00e7on continue. Hull baptise cette composante structurale fondamentale la \u00ab force de l&rsquo;habitude \u00bb (<em>Habit Strength<\/em>), symbolis\u00e9e math\u00e9matiquement par l&rsquo;indice <strong><em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em><\/strong> (o\u00f9 l&rsquo;exposant gauche <em>S<\/em> d\u00e9signe le stimulus ant\u00e9c\u00e9dent et l&rsquo;indice droit <em>R<\/em> la r\u00e9ponse effectrice).<\/p>\n<p>L&rsquo;habitude constitue l&rsquo;\u00e9quivalent psychologique d&rsquo;une modification plastique stable des synapses au sein du syst\u00e8me nerveux central, reliant les r\u00e9cepteurs sensoriels aux effecteurs musculaires. Dans son Postulat 4 de 1943, Hull formalise l&rsquo;\u00e9volution de la force de l&rsquo;habitude comme une fonction exponentielle n\u00e9gative asymptotique d\u00e9pendant du nombre d&rsquo;essais pr\u00e9alables cons\u00e9cutivement renforc\u00e9s (not\u00e9 <em>N<\/em>) :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-weight: bold; margin: 2em 0;\">\n    <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> = <em>M<\/em> \u00d7 (1 &#8211; 10<sup>&#8211;<em>i<\/em>\u00b7<em>N<\/em><\/sup>)\n<\/p>\n<p>Dans cette expression canonique, <em>M<\/em> repr\u00e9sente la limite asymptotique maximale que peut atteindre l&rsquo;habitude pour une esp\u00e8ce donn\u00e9e, tandis que <em>i<\/em> d\u00e9signe une constante empirique caract\u00e9risant la vitesse d&rsquo;acquisition de l&rsquo;organisme consid\u00e9r\u00e9. Cette formulation traduit fid\u00e8lement la c\u00e9l\u00e8bre loi des rendements d\u00e9croissants en psychophysiologie de l&rsquo;apprentissage : lors des premiers essais de conditionnement, l&rsquo;accroissement de la force d&rsquo;association est massif ; puis, au fur et \u00e0 mesure que <em>N<\/em> augmente, les gains de force d&rsquo;un essai \u00e0 l&rsquo;autre deviennent de plus en plus infinit\u00e9simaux, le syst\u00e8me convergeant lentement vers son plafond structural physiologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des pierres angulaires du dispositif conceptuel hullien consiste en l&rsquo;<strong>ind\u00e9pendance absolue<\/strong> de <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;\u00e9tat de pulsion momentan\u00e9 de l&rsquo;animal. La force de l&rsquo;habitude est un capital mn\u00e9sique, un c\u00e2blage structural permanent. Qu&rsquo;un rat soit rassasi\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9pl\u00e9tion la plus totale ou qu&rsquo;il soit agonisant de faim, la valeur num\u00e9rique de son habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> dans un labyrinthe donn\u00e9 reste rigoureusement invariante. Seule la mobilisation comportementale finale (le potentiel de r\u00e9action) sera assujettie au niveau de pulsion du moment, pr\u00e9servant ainsi une distinction analytique \u00e9tanche entre ce qui a \u00e9t\u00e9 appris (la structure de l&rsquo;habitude) et ce qui pousse \u00e0 l&rsquo;action (le niveau motivationnel).<\/p>\n<h3>4.3 Les renfor\u00e7ateurs secondaires et la cha\u00eene d&rsquo;associations<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation dogmatique selon laquelle seul l&rsquo;abaissement direct d&rsquo;une tension physiologique primaire est susceptible de g\u00e9n\u00e9rer du renforcement posait une difficult\u00e9 empirique flagrante. Dans les faits, lorsqu&rsquo;un rat affam\u00e9 appuie sur un levier dans une cage exp\u00e9rimentale et re\u00e7oit une boulette de nourriture, la force de l&rsquo;habitude s&rsquo;accro\u00eet instantan\u00e9ment, bien avant que les nutriments n&rsquo;aient pu franchir la barri\u00e8re gastrique, p\u00e9n\u00e9trer la circulation sanguine m\u00e9sent\u00e9rique et r\u00e9tablir la glyc\u00e9mie cellulaire, processus qui exige physiologiquement plusieurs dizaines de minutes. Comment une baisse somatique diff\u00e9r\u00e9e dans le temps pouvait-elle renforcer r\u00e9troactivement une action motrice survenue 1 800 secondes plus t\u00f4t ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce dilemme temporel insoluble, Hull dut d\u00e9velopper la th\u00e9orie sophistiqu\u00e9e des <strong>renfor\u00e7ateurs secondaires<\/strong> (<em>secondary reinforcers<\/em>). Tout stimulus neutre qui est per\u00e7u de fa\u00e7on concomitante ou imm\u00e9diatement ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de r\u00e9duction de la pulsion primaire absorbe une portion de cette capacit\u00e9 r\u00e9ductrice. D\u00e8s lors, le go\u00fbt sucr\u00e9 en bouche, la mastication, la d\u00e9glutition ou le bruit m\u00e9tallique de la mangeoire d\u00e9livrant la pastille se transforment en renfor\u00e7ateurs secondaires d&rsquo;une puissance redoutable. Ce sont ces r\u00e9troactions sensorielles pr\u00e9coces qui fournissent le renforcement imm\u00e9diat n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;inscription synaptique de l&rsquo;habitude, agissant comme des devanciers symboliques de la restauration m\u00e9tabolique \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se re\u00e7ut un \u00e9clairage exp\u00e9rimental passionnant \u00e0 travers les protocoles de fistules \u0153sophagiennes et de \u00ab repas fictifs \u00bb (<em>sham feeding<\/em>). Lorsqu&rsquo;on implante chez un chien ou un rat une canule d\u00e9rivant la nourriture aval\u00e9e directement vers l&rsquo;ext\u00e9rieur de l&rsquo;organisme, l&rsquo;ingestion d&rsquo;aliments ne produit aucun r\u00e9tablissement hom\u00e9ostatique somatique r\u00e9el. Pourtant, les animaux soumis \u00e0 ce protocole manifestent des apprentissages r\u00e9els lors des premi\u00e8res s\u00e9ries d&rsquo;essais, r\u00e9compens\u00e9s uniquement par le contact sensoriel oropharyng\u00e9. Bien entendu, \u00e0 mesure que l&rsquo;illusion sensorielle persiste sans que l&rsquo;\u00e9quilibre biochimique ne soit restaur\u00e9, le pouvoir renfor\u00e7ateur secondaire s&rsquo;\u00e9teint progressivement par d\u00e9sappariement, d\u00e9montrant sans \u00e9quivoque que la cha\u00eene associative des renfor\u00e7ateurs secondaires demeure, en dernier ressort, parasitaire de l&rsquo;ancrage hom\u00e9ostatique primaire.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;architecture math\u00e9matique du comportement : L&rsquo;\u00e9quation fondamentale de 1943<\/h2>\n<h3>5.1 Le potentiel de r\u00e9action excitateur (_S E_R_) et ses composantes<\/h3>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de l&rsquo;entreprise intellectualiste de Hull dans <em>Principles of Behavior<\/em> (1943) s&rsquo;incarne dans la tentative de formaliser la probabilit\u00e9 d&rsquo;occurrence et l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;une conduite sous la forme d&rsquo;un produit math\u00e9matique d\u00e9terministe. Cette r\u00e9sultante motrice porte le nom de <strong>potentiel de r\u00e9action excitateur<\/strong> (<em>Excitatory Reaction Potential<\/em>), consign\u00e9 sous le sigle rigoureux <strong><em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em><\/strong>. Le potentiel de r\u00e9action repr\u00e9sente la propension totale de l&rsquo;organisme \u00e0 d\u00e9clencher une r\u00e9ponse motrice <em>R<\/em> sp\u00e9cifique lorsqu&rsquo;il est immerg\u00e9 dans une constellation de stimuli <em>S<\/em>.<\/p>\n<p>Dans sa premi\u00e8re formulation canonique de 1943, l&rsquo;\u00e9quation fondamentale qui gouverne l&rsquo;action motrice brute s&rsquo;\u00e9nonce comme une relation multiplicative entre la variable structurale d&rsquo;apprentissage et la variable \u00e9nerg\u00e9tique d&rsquo;activation :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 1.2em; font-weight: bold; margin: 2em 0;\">\n    <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> = <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> \u00d7 <em>D<\/em>\n<\/p>\n<p>Le choix d&rsquo;un op\u00e9rateur multiplicatif plut\u00f4t qu&rsquo;additif rev\u00eat une signification \u00e9pist\u00e9mologique profonde et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Hull insiste sur le fait que le comportement ne saurait exister si l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces deux composantes cardinales est absente. L&rsquo;\u00e9quation pose avec une implacable rigueur logique :<\/p>\n<ul>\n<li>Si l&rsquo;habitude est nulle (<em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> = 0), c&rsquo;est-\u00e0-dire si l&rsquo;organisme n&rsquo;a jamais appris la trajectoire motrice ou ne poss\u00e8de aucune structure inn\u00e9e adapt\u00e9e, la pulsion la plus furieuse et la plus violente (<em>D<\/em> \u00e9lev\u00e9) ne produira aucune r\u00e9ponse coordonn\u00e9e : l&rsquo;animal gesticulera dans un d\u00e9sordre incoh\u00e9rent sans finalit\u00e9 adaptative.<\/li>\n<li>Inversement, si la pulsion est totalement nulle (<em>D<\/em> = 0), c&rsquo;est-\u00e0-dire si le sujet est en \u00e9tat d&rsquo;apaisement hom\u00e9ostatique absolu, l&rsquo;habitude la plus solidement ancr\u00e9e au monde (<em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> maximal) restera dans une inertie compl\u00e8te : le potentiel de r\u00e9action sera rigoureusement \u00e9gal \u00e0 z\u00e9ro.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;organisme n&rsquo;agit que si la m\u00e9canique acquise est travers\u00e9e par le souffle de l&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle. Ce calcul \u00e9l\u00e9mentaire permettait de quantifier pr\u00e9cis\u00e9ment le seuil \u00e0 partir duquel une r\u00e9action motrice devenait observable dans l&rsquo;espace exp\u00e9rimental.<\/p>\n<h3>5.2 Les manifestations empiriques du potentiel de r\u00e9action<\/h3>\n<p>Le potentiel de r\u00e9action <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> \u00e9tant une variable interm\u00e9diaire th\u00e9orique inobservable par essence \u2014 nul physiologiste ne pouvant plonger une \u00e9lectrode pour mesurer directement une valeur en unit\u00e9s \u00ab Hull \u00bb \u2014, Hull dut d\u00e9terminer avec une minutie maniaque les \u00ab indices op\u00e9rationnels de sortie \u00bb (<em>operational output measures<\/em>) permettant d&rsquo;en inf\u00e9rer la magnitude exacte \u00e0 partir du comportement physique du sujet. Il retint quatre param\u00e8tres cardinaux, devenus les piliers de la recherche comportementale en laboratoire :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La latence de la r\u00e9ponse (not\u00e9e <em>s<sub>t<\/sub><\/em>) :<\/strong> Le temps qui s&rsquo;\u00e9coule entre l&rsquo;apparition du stimulus d\u00e9clencheur et la premi\u00e8re contraction motrice enregistr\u00e9e. Selon les calculs de Hull, la latence est inversement proportionnelle au potentiel de r\u00e9action. Plus <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> est gigantesque, plus la latence fond pour tendre vers un minimum physiologique irr\u00e9ductible.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;amplitude de la r\u00e9ponse (not\u00e9e <em>A<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;intensit\u00e9 physique brute d\u00e9ploy\u00e9e par l&rsquo;action motrice, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la pression en grammes exerc\u00e9e par la patte du rongeur sur un levier dynamom\u00e9trique ou du volume de salive s\u00e9cr\u00e9t\u00e9 en gouttes lors d&rsquo;un r\u00e9flexe conditionn\u00e9 salivaire. L&rsquo;amplitude cro\u00eet de mani\u00e8re monotone avec <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em>.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;extinction (not\u00e9e <em>n<\/em>) :<\/strong> Le nombre total de r\u00e9p\u00e9titions de la r\u00e9ponse que l&rsquo;animal est capable de produire lorsque la r\u00e9compense est d\u00e9finitivement suspendue avant que le comportement ne s&rsquo;effondre. Cette t\u00e9nacit\u00e9 comportementale constitue le reflet direct de la charge accumul\u00e9e au sein de <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em>.<\/li>\n<li><strong>La probabilit\u00e9 de la r\u00e9ponse (not\u00e9e <em>p<\/em>) :<\/strong> Lors d&rsquo;\u00e9preuves de choix binaire ou de d\u00e9tection de stimuli subtils, le pourcentage d&rsquo;occurrences r\u00e9elles de l&rsquo;action motrice observ\u00e9e au fil de s\u00e9ries d&rsquo;essais standardis\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ce dispositif d&rsquo;inf\u00e9rence, n&rsquo;importe quelle variation du produit <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub> \u00d7 D<\/em> pouvait \u00eatre valid\u00e9e par le croisement simultan\u00e9 de ces quatre indicateurs cin\u00e9tiques, conf\u00e9rant \u00e0 la th\u00e9orie hullienne une apparence de solidit\u00e9 empirique rarement \u00e9gal\u00e9e dans les sciences humaines de son \u00e9poque.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;oscillation comportementale (_S O_R_) comme facteur stochastique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des plus grands d\u00e9fis intellectuels auxquels se heurta le d\u00e9terminisme hullien fut le constat ind\u00e9niable de la variabilit\u00e9 comportementale au coup par coup. Dans une exp\u00e9rience de laboratoire o\u00f9 toutes les conditions externes sont maintenues constantes \u2014 temp\u00e9rature, hygrom\u00e9trie, \u00e9clairage, heure d&rsquo;essai, dur\u00e9e de privation et nombre d&rsquo;entra\u00eenements pr\u00e9alables \u2014, un m\u00eame animal n&rsquo;\u00e9met pas une r\u00e9ponse rigoureusement identique d&rsquo;un essai \u00e0 l&rsquo;autre. Tant\u00f4t la latence est de 0,42 seconde, tant\u00f4t elle grimpe subitement \u00e0 0,78 seconde, et parfois m\u00eame, la r\u00e9ponse attendue \u00e9choue compl\u00e8tement \u00e0 se manifester.<\/p>\n<p>Refusant d&rsquo;imputer cette disparit\u00e9 \u00e0 un quelconque \u00ab libre arbitre \u00bb ou \u00e0 une incertitude m\u00e9taphysique, Hull introduisit en 1943 un concept statistique audacieux : le <strong>potentiel d&rsquo;oscillation comportementale<\/strong>, not\u00e9 <strong><em><sub>S<\/sub>O<sub>R<\/sub><\/em><\/strong>. Hull postula que le syst\u00e8me nerveux central est le si\u00e8ge de micro-fluctuations biochimiques et neuronales al\u00e9atoires, un bruit de fond physiologique permanent qui perturbe constamment l&rsquo;efficacit\u00e9 de la conduction synaptique. L&rsquo;oscillation <em><sub>S<\/sub>O<sub>R<\/sub><\/em> est formalis\u00e9e comme une force inhibitrice soustractive variant d&rsquo;un instant \u00e0 l&rsquo;autre selon une courbe de distribution gaussienne ou loi normale.<\/p>\n<p>Le potentiel de r\u00e9action effectif momentan\u00e9 n&rsquo;est donc pas statique : il est amput\u00e9 d&rsquo;une valeur oscillatoire stochastique tir\u00e9e au hasard par la dynamique c\u00e9r\u00e9brale interne \u00e0 chaque microseconde. Si \u00e0 un essai pr\u00e9cis, l&rsquo;oscillation <em><sub>S<\/sub>O<sub>R<\/sub><\/em> tir\u00e9e est exceptionnellement \u00e9lev\u00e9e, elle abaisse le potentiel de r\u00e9action en de\u00e7\u00e0 du seuil physiologique n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation motrice (le seuil de r\u00e9action, not\u00e9 <em>L<sub>R<\/sub><\/em>), et la r\u00e9ponse avorte purement et simplement. Par cette innovation math\u00e9matique remarquable, Hull devan\u00e7ait de plusieurs d\u00e9cennies les mod\u00e8les stochastiques contemporains de la prise de d\u00e9cision, parvenant \u00e0 concilier le d\u00e9terminisme causal m\u00e9caniste de son syst\u00e8me avec la nature probabiliste et fluctuante du comportement vivant observ\u00e9 en temps r\u00e9el.<\/p>\n<h2>6. Les variables modulatrices n\u00e9gatives : Les processus d&rsquo;inhibition<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;inhibition r\u00e9active (_I_R_) : Fatigue et accumulation d&rsquo;effort<\/h3>\n<p>Le comportement d&rsquo;un organisme vivant n&rsquo;est pas uniquement le fruit de forces motrices positives orient\u00e9es vers l&rsquo;action. Si le mod\u00e8le de Hull n&rsquo;avait comport\u00e9 que des vecteurs excitateurs (<em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> et <em>D<\/em>), un animal plac\u00e9 dans une situation de stimulation continue aurait d\u00fb poursuivre sa r\u00e9ponse motrice ind\u00e9finiment jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement physique. Pour mod\u00e9liser la r\u00e9gulation naturelle qui pr\u00e9vient l&rsquo;autodestruction somatique par \u00e9puisement musculaire et m\u00e9tabolique, Hull postula l&rsquo;existence d&rsquo;une premi\u00e8re variable mod\u00e9ratrice n\u00e9gative majeure : l&rsquo;<strong>inhibition r\u00e9active<\/strong>, not\u00e9e <strong><em>I<sub>R<\/sub><\/em><\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;inhibition r\u00e9active s&rsquo;apparente conceptuellement \u00e0 un \u00e9tat de fatigue \u00e0 la fois p\u00e9riph\u00e9rique (\u00e9puisement des r\u00e9serves d&rsquo;ad\u00e9nosine triphosphate au niveau des jonctions neuromusculaires, accumulation d&rsquo;acide lactique) et centrale (saturation synaptique dans les voies motrices corticales et spinales). Chaque fois qu&rsquo;une r\u00e9ponse motrice est \u00e9mise, une dose infinit\u00e9simale de fatigue s&rsquo;accumule dans le syst\u00e8me. La valeur de <em>I<sub>R<\/sub><\/em> est une fonction math\u00e9matique directe de la quantit\u00e9 d&rsquo;effort physique (<em>Work<\/em>) exig\u00e9e par l&rsquo;ex\u00e9cution de la r\u00e9ponse et du rythme temporel de son \u00e9mission. Plus le levier \u00e0 actionner est lourd et plus les r\u00e9p\u00e9titions sont mass\u00e9es dans le temps sans intervalle de pause, plus <em>I<sub>R<\/sub><\/em> cro\u00eet exponentiellement, agissant comme un frein interne qui s&rsquo;oppose \u00e0 la transmission de l&rsquo;influx nerveux effecteur.<\/p>\n<p>La propri\u00e9t\u00e9 la plus d\u00e9cisive de <em>I<sub>R<\/sub><\/em> r\u00e9side dans sa <strong>dissipation spontan\u00e9e<\/strong> en fonction du temps de repos. D\u00e8s lors que l&rsquo;organisme suspend son activit\u00e9 motrice, les m\u00e9tabolites toxiques sont \u00e9vacu\u00e9s par le flux sanguin, les r\u00e9serves biochimiques se reconstituent, et la valeur de l&rsquo;inhibition r\u00e9active d\u00e9cro\u00eet vers z\u00e9ro selon une fonction temporelle d&rsquo;att\u00e9nuation. C&rsquo;est ce m\u00e9canisme qui permit \u00e0 Hull d&rsquo;apporter une explication formalis\u00e9e \u00e9blouissante au ph\u00e9nom\u00e8ne s\u00e9culaire de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;apprentissage distribu\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;apprentissage mass\u00e9, ainsi qu&rsquo;au myst\u00e9rieux ph\u00e9nom\u00e8ne de la \u00ab r\u00e9miniscence \u00bb : lorsqu&rsquo;on impose une p\u00e9riode de pause r\u00e9paratrice \u00e0 un sujet dont les performances d\u00e9clinaient sous l&rsquo;effet d&rsquo;une r\u00e9p\u00e9tition effr\u00e9n\u00e9e, on observe une remont\u00e9e imm\u00e9diate et spectaculaire de la performance d\u00e8s la reprise des essais, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la pause a permis l&rsquo;\u00e9vaporation passive du bouclier inhibiteur <em>I<sub>R<\/sub><\/em>.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;inhibition conditionn\u00e9e (_S I_R_) : L&rsquo;\u00e9vitement appris de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;inhibition r\u00e9active se contentait de se dissiper passivement durant les temps morts, elle ne saurait rendre compte de la fixation durable de certains abandons comportementaux observ\u00e9s au cours de l&rsquo;extinction. C&rsquo;est ici que Clark L. Hull d\u00e9ploie l&rsquo;un des tours de force les plus subtils de sa dialectique th\u00e9orique en forgeant le concept d&rsquo;<strong>inhibition conditionn\u00e9e<\/strong>, not\u00e9e <strong><em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em><\/strong>. L&rsquo;inhibition conditionn\u00e9e n&rsquo;est pas une fatigue passag\u00e8re : elle est une <em>habitude d&rsquo;inactivit\u00e9 apprise<\/em>, une trace mn\u00e9sique p\u00e9renne n\u00e9gative li\u00e9e aux stimuli environnementaux.<\/p>\n<p>La gen\u00e8se de <em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em> d\u00e9coule directement des principes m\u00eames de la r\u00e9duction de la pulsion. Hull raisonne de la fa\u00e7on suivante : l&rsquo;inhibition r\u00e9active <em>I<sub>R<\/sub><\/em>, g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;effort intense, est v\u00e9cue par le syst\u00e8me nerveux central comme un \u00e9tat de tension douloureuse et hautement aversive, c&rsquo;est-\u00e0-dire une pulsion secondaire somatique d&rsquo;\u00e9puisement. Lorsque l&rsquo;organisme, croulant sous cette fatigue, s&rsquo;arr\u00eate d&rsquo;agir, cet arr\u00eat provoque une cessation imm\u00e9diate de l&rsquo;effort, et par cons\u00e9quent, une chute brutale de l&rsquo;inconfort li\u00e9 \u00e0 <em>I<sub>R<\/sub><\/em>. Or, selon la loi d&rsquo;airain du renforcement hullien, toute baisse d&rsquo;une tension aversive renforce instantan\u00e9ment l&rsquo;action qui vient de la pr\u00e9c\u00e9der. Dans cette circonstance pr\u00e9cise, quelle est l&rsquo;action qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la baisse de fatigue ? C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;<strong>arr\u00eat du mouvement<\/strong>, la non-r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, le fait de s&rsquo;abstenir d&rsquo;agir est lui-m\u00eame renforc\u00e9 et s&rsquo;associe aux indices contextuels <em>S<\/em> de la pi\u00e8ce d&rsquo;exp\u00e9rimentation. L&rsquo;animal n&rsquo;a pas simplement oubli\u00e9 comment appuyer sur le levier : il a <em>appris \u00e0 ne pas appuyer<\/em>. L&rsquo;inhibition conditionn\u00e9e <em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em> poss\u00e8de toutes les propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;une habitude n\u00e9gative : elle ne se dissipe absolument pas avec le repos, reste inscrite de fa\u00e7on permanente dans les structures nerveuses et s&rsquo;additionne arithm\u00e9tiquement \u00e0 la fatigue temporaire pour forger l&rsquo;inhibition totale du syst\u00e8me :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-weight: bold; margin: 2em 0;\">\n    Inhibition Totale = <em>I<sub>R<\/sub><\/em> + <em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em>\n<\/p>\n<p>Cette distinction lumineuse permit \u00e0 Hull de conceptualiser l&rsquo;extinction exp\u00e9rimentale non comme une disparition passive de l&rsquo;apprentissage initial, mais comme l&rsquo;\u00e9dification active d&rsquo;une habitude concurrente d&rsquo;immobilit\u00e9 venant masquer l&rsquo;habitude premi\u00e8re.<\/p>\n<h3>6.3 Le potentiel de r\u00e9action effectif (_S bar{E}_R_) et le seuil de r\u00e9ponse<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration formelle des composantes inhibitrices permit \u00e0 Clark L. Hull d&rsquo;aboutir \u00e0 la notion d\u00e9finitive de <strong>potentiel de r\u00e9action effectif<\/strong> (<em>Effective Reaction Potential<\/em>), symbolis\u00e9 par la notation d&rsquo;une barre susjacente : <strong><em><sub>S<\/sub>E\u0304<sub>R<\/sub><\/em><\/strong>. Alors que le potentiel de r\u00e9action brut <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> repr\u00e9sentait la puissance th\u00e9orique maximale disponible dans le r\u00e9seau d&rsquo;excitation, le potentiel effectif traduit la force motrice r\u00e9elle nette qui subsiste une fois que les multiples r\u00e9sistances du syst\u00e8me lui ont \u00e9t\u00e9 arithm\u00e9tiquement soustraites.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9quation de calcul de ce potentiel effectif s&rsquo;\u00e9crit formellement ainsi :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 1.1em; font-weight: bold; margin: 2em 0;\">\n    <em><sub>S<\/sub>E\u0304<sub>R<\/sub><\/em> = <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> &#8211; (<em>I<sub>R<\/sub><\/em> + <em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em>)\n<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;une conduite devienne mat\u00e9riellement constatable dans le monde r\u00e9el des ph\u00e9nom\u00e8nes macroscopiques, il ne suffit pas que <em><sub>S<\/sub>E\u0304<sub>R<\/sub><\/em> poss\u00e8de une valeur math\u00e9matique positive sup\u00e9rieure \u00e0 z\u00e9ro. Il existe une barri\u00e8re physiologique fondamentale que Hull nomme le <strong>seuil de r\u00e9action<\/strong> (not\u00e9 <strong><em>L<sub>R<\/sub><\/em><\/strong> pour <em>Reaction Threshold<\/em>). Ce seuil mat\u00e9rialise l&rsquo;inertie physique du syst\u00e8me neuromusculaire, la r\u00e9sistance \u00e9lectrique membranaire des motoneurones et le jeu m\u00e9canique des tendons. Tant que le potentiel de r\u00e9action effectif (amput\u00e9 au pr\u00e9alable de l&rsquo;oscillation stochastique instantan\u00e9e <em><sub>S<\/sub>O<sub>R<\/sub><\/em>) demeure en de\u00e7\u00e0 de <em>L<sub>R<\/sub><\/em>, l&rsquo;animal reste ext\u00e9rieurement fig\u00e9, alors m\u00eame que des processus d&rsquo;apprentissage substantiels ont d\u00e9j\u00e0 pris place dans son enc\u00e9phale.<\/p>\n<p>Cette formalisation r\u00e9sout avec une clart\u00e9 remarquable le probl\u00e8me classique des apprentissages \u00ab silencieux \u00bb ou sous-jacents : un animal peut accumuler des unit\u00e9s d&rsquo;habitude au cours d&rsquo;essais sans renforcement visible, mais parce que son <em><sub>S<\/sub>E\u0304<sub>R<\/sub><\/em> est maintenu sous le seuil <em>L<sub>R<\/sub><\/em> par une inhibition pr\u00e9valente, son apprentissage demeure tapi dans la zone d&rsquo;invisibilit\u00e9 comportementale. L&rsquo;extinction exp\u00e9rimentale n&rsquo;appara\u00eet plus alors comme un n\u00e9ant mn\u00e9sique, mais comme une \u00e9galisation dynamique rigoureuse o\u00f9 les forces d&rsquo;inhibition accumul\u00e9es viennent compenser exactement les forces excitatrices, refoulant le potentiel effectif en dessous du seuil de manifestation motrice.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;\u00e9volution th\u00e9orique de 1952 : L&rsquo;int\u00e9gration de la motivation incitatrice (K)<\/h2>\n<h3>7.1 La crise provoqu\u00e9e par l&rsquo;effet Crespi (1942)<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1940, la confiance accord\u00e9e au mod\u00e8le multiplicatif canonique de 1943 subit un s\u00e9isme exp\u00e9rimental dont les r\u00e9percussions allaient \u00e9branler les fondements m\u00eames de l&rsquo;\u00e9cole hullienne. Ce choc empirique fut administr\u00e9 par les exp\u00e9riences rigoureuses publi\u00e9es en 1942 par le psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1943-00803-001\">Leo P. Crespi<\/a> de l&rsquo;Universit\u00e9 de Princeton. Crespi avait entrepris d&rsquo;\u00e9tudier la cin\u00e9tique de la course de rats dans une piste droite en manipulant syst\u00e9matiquement la quantit\u00e9 de nourriture (la magnitude du renfor\u00e7ateur) d\u00e9livr\u00e9e dans la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es collect\u00e9es par Crespi mirent en lumi\u00e8re un ph\u00e9nom\u00e8ne tout \u00e0 fait incompatible avec les \u00e9quations alors publi\u00e9es par Hull :<\/p>\n<ul>\n<li>Des animaux recevant une r\u00e9compense volumineuse (par exemple 64 pastilles de sucre) couraient consid\u00e9rablement plus vite que des animaux ne recevant qu&rsquo;une seule pastille, alors m\u00eame que leur dur\u00e9e de privation (<em>D<\/em>) \u00e9tait rigoureusement appari\u00e9e.<\/li>\n<li>Plus d\u00e9vastateur encore pour la th\u00e9orie : lorsque Crespi modifia brusquement le r\u00e9gime de r\u00e9compense au cours de l&rsquo;exp\u00e9rience, le comportement connut des mutations instantan\u00e9es. Des rats habitu\u00e9s \u00e0 1 pastille et soudainement r\u00e9compens\u00e9s avec 64 pastilles manifest\u00e8rent une acc\u00e9l\u00e9ration ph\u00e9nom\u00e9nale de leur vitesse de course d\u00e8s l&rsquo;essai suivant, d\u00e9passant m\u00eame les vitesses des animaux entra\u00een\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;origine avec 64 pastilles (effet de contraste incitatif positif ou ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00ab \u00e9lation \u00bb).<\/li>\n<li>Sym\u00e9triquement, des animaux r\u00e9trograd\u00e9s de 64 \u00e0 1 pastille connurent un effondrement dramatique de leur allure motrice, courant beaucoup plus lentement que des animaux habitu\u00e9s depuis toujours \u00e0 une modeste pitance (effet de contraste incitatif n\u00e9gatif ou ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab d\u00e9pression \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour le mod\u00e8le de 1943, cette d\u00e9couverte \u00e9tait d\u00e9vastatrice. Selon l&rsquo;\u00e9quation de Hull, la vitesse de course \u00e9tait r\u00e9gie par le potentiel de r\u00e9action <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub> = <sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub> \u00d7 D<\/em>. Or, la force de l&rsquo;habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em>, fonction purement cumulative du nombre d&rsquo;essais ant\u00e9rieurs, ne pouvait pas bondir du jour au lendemain de fa\u00e7on quasi verticale. Quant \u00e0 la pulsion <em>D<\/em>, elle \u00e9tait rigoureusement identique puisque les animaux \u00e9taient pes\u00e9s et priv\u00e9s exactement de la m\u00eame fa\u00e7on. La th\u00e9orie de Hull \u00e9tait d\u00e8s lors frapp\u00e9e au c\u0153ur : elle s&rsquo;av\u00e9rait incapable d&rsquo;expliquer pourquoi la simple perspective d&rsquo;un objet d&rsquo;une valeur sup\u00e9rieure pouvait m\u00e9tamorphoser instantan\u00e9ment la performance motrice sans modification de l&rsquo;habitude ni de la privation interne.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;\u00e9laboration de la formule r\u00e9vis\u00e9e de 1952<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la robustesse incontestable de l&rsquo;effet Crespi, Clark L. Hull fit preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 intellectuelle admirable, acceptant de remanier en profondeur l&rsquo;armature formelle de son syst\u00e8me dans son ultime trait\u00e9 majeur, <em>A Behavior System<\/em>, publi\u00e9 en 1952 peu de temps avant sa mort. Hull comprit qu&rsquo;il \u00e9tait indispensable de scinder les facteurs strictement internes \u00e0 l&rsquo;organisme (le besoin physiologique se muant en pulsion <em>D<\/em>) des facteurs attractifs externes log\u00e9s dans les propri\u00e9t\u00e9s qualitatives et quantitatives de l&rsquo;objet-but. Pour ce faire, il cr\u00e9a une nouvelle variable interm\u00e9diaire majeure : la <strong>motivation incitatrice<\/strong> (<em>Incentive Motivation<\/em>), baptis\u00e9e de la lettre <strong><em>K<\/em><\/strong> en hommage explicite \u00e0 Kenneth W. Spence, son plus brillant collaborateur qui en avait esquiss\u00e9 la formalisation.<\/p>\n<p>La variable <em>K<\/em> quantifie le pouvoir d&rsquo;attraction environnemental exerc\u00e9 par la taille, le volume, la sapidit\u00e9 ou l&rsquo;attrait propre de la r\u00e9compense situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la piste. Hull introduisit \u00e9galement une seconde variable correctrice, le <strong>dynamisme de l&rsquo;intensit\u00e9 du stimulus<\/strong> (not\u00e9 <strong><em>V<\/em><\/strong>), qui mod\u00e9lise l&rsquo;impact perceptif imm\u00e9diat de l&rsquo;intensit\u00e9 brute du signal d\u00e9clencheur (un son assourdissant ou une lumi\u00e8re \u00e9blouissante dynamisant m\u00e9caniquement le r\u00e9flexe davantage qu&rsquo;un faible chuchotement ou une lueur diffuse).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9quation fondamentale r\u00e9vis\u00e9e du n\u00e9ob\u00e9haviorisme hullien prit alors, en 1952, sa configuration monumentale d\u00e9finitive :<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 1.2em; font-weight: bold; margin: 2em 0;\">\n    <em><sub>S<\/sub>E<sub>R<\/sub><\/em> = <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> \u00d7 <em>D<\/em> \u00d7 <em>K<\/em> \u00d7 <em>V<\/em> &#8211; (<em>I<sub>R<\/sub><\/em> + <em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em>) &#8211; <em><sub>S<\/sub>O<sub>R<\/sub><\/em>\n<\/p>\n<p>Dans cette architecture sommitale, l&rsquo;action est d\u00e9sormais comprise comme la r\u00e9sultante complexe d&rsquo;une quadruple interaction multiplicative entre le c\u00e2blage associatif pass\u00e9 (<em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em>), la d\u00e9tresse somatique interne (<em>D<\/em>), l&rsquo;attrait de l&rsquo;objectif externe convoit\u00e9 (<em>K<\/em>) et la puissance physique de la stimulation sensorielle pr\u00e9sente (<em>V<\/em>), amput\u00e9e de la fatigue accumul\u00e9e, des inhibitions apprises et du bruit statistique du syst\u00e8me nerveux. Hull sauvait son syst\u00e8me en lui ouvrant les portes de la motivation incitative moderne.<\/p>\n<h3>7.3 Le m\u00e9canisme fractionnaire pr\u00e9curseur de but (_r_G_ &#8211; _s_G_)<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction de la variable incitatrice <em>K<\/em> risquait cependant de porter un coup fatal \u00e0 la puret\u00e9 m\u00e9caniste de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie hullienne. En affirmant que le comportement d&rsquo;un rat est dynamis\u00e9 par la r\u00e9compense future situ\u00e9e au bout du couloir, ne r\u00e9introduisait-on pas subrepticement une finalit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique, une attente cognitive consciente ou une repr\u00e9sentation mentale du futur, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie mentaliste supr\u00eame que Hull avait combattu toute sa vie durant ?<\/p>\n<p>Pour immuniser son mod\u00e8le contre le reproche de finalisme t\u00e9l\u00e9ologique, Kenneth Spence et Clark Hull forg\u00e8rent une construction th\u00e9orique mat\u00e9rialiste g\u00e9niale, enti\u00e8rement compatible avec le strict sch\u00e9ma <em>S-R<\/em> : le <strong>m\u00e9canisme fractionnaire anticipatoire de but<\/strong> (not\u00e9 de fa\u00e7on symbolique sous la forme de l&rsquo;arc r\u00e9flexe int\u00e9rioris\u00e9 <strong><em>r<sub>G<\/sub> &#8211; s<sub>G<\/sub><\/em><\/strong>, o\u00f9 l&rsquo;indice <em>G<\/em> renvoie au terme anglais <em>Goal<\/em>).<\/p>\n<p>La logique de cette m\u00e9canique sous-jacente est d&rsquo;une \u0440\u0435\u0434outable \u00e9l\u00e9gance :<\/p>\n<ol>\n<li>Lorsqu&rsquo;un animal p\u00e9n\u00e8tre dans la bo\u00eete d&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un dispositif et consomme avidement sa pitance, cette ingestion finale constitue la \u00ab r\u00e9action consommatoire totale \u00bb (not\u00e9e <em>R<sub>G<\/sub><\/em>), impliquant mastication, salivation abondante et d\u00e9glutition.<\/li>\n<li>Toutefois, de nombreux composants musculaires et v\u00e9g\u00e9tatifs de cette r\u00e9action consommatoire globale ne sont pas conditionn\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9sence physique des aliments dans la bouche. Les s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires salivaires et les micromouvements labiaux peuvent ais\u00e9ment \u00eatre conditionn\u00e9s aux stimuli visuels, olfactifs et spatiaux qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement l&rsquo;acc\u00e8s au festin.<\/li>\n<li>Par conditionnement pavlovien classique tout au long des essais, des fragments de cette r\u00e9ponse consommatoire se d\u00e9tachent du but final et migrent vers l&rsquo;arri\u00e8re dans la cha\u00eene temporelle : ils sont d\u00e9sormais d\u00e9clench\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e du labyrinthe. Ces micro-r\u00e9actions consommatoires partielles constituent les <em>r\u00e9actions fractionnaires anticipatoires de but<\/em> (<em>r<sub>G<\/sub><\/em>).<\/li>\n<li>Or, toute contraction musculaire minuscule ou s\u00e9cr\u00e9tion interne g\u00e9n\u00e8re des influx nerveux aff\u00e9rents, une r\u00e9troaction proprioceptive somatosensorielle : ce sont les stimuli proprioceptifs de but (<em>s<sub>G<\/sub><\/em>).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce circuit miniature en boucle ferm\u00e9e (<em>r<sub>G<\/sub> \u2192 s<sub>G<\/sub><\/em>), pulsant de mani\u00e8re imperceptible dans la gorge et les visc\u00e8res de l&rsquo;animal tout au long de sa course, sert de relais physique interne. C&rsquo;est ce signal proprioceptif <em>s<sub>G<\/sub><\/em> qui acc\u00e9l\u00e8re m\u00e9caniquement la motricit\u00e9 en venant se sommer aux stimuli contextuels. Hull parvenait \u00e0 formaliser l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab projection vers l&rsquo;avenir \u00bb ou d&rsquo;une \u00ab attente mentale \u00bb comme n&rsquo;\u00e9tant rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un \u00e9cho moteur du pass\u00e9 rejou\u00e9 par le syst\u00e8me neuromusculaire dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<h2>8. Les gradients de renforcement, d&rsquo;objectifs et la dynamique temporelle<\/h2>\n<h3>8.1 Le gradient de renforcement et le d\u00e9lai de gratification<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions exp\u00e9rimentales les plus p\u00e9rennes du laboratoire de Yale concerne la formalisation de la dimension chronologique de l&rsquo;apprentissage \u00e0 travers le concept de <strong>gradient de renforcement<\/strong> (<em>Gradient of Reinforcement<\/em>). Hull constata tr\u00e8s t\u00f4t que l&rsquo;efficacit\u00e9 avec laquelle une baisse de tension pulsionnelle cimente une habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> est tributaire d&rsquo;une sensibilit\u00e9 temporelle impitoyable.<\/p>\n<p>Si la r\u00e9duction de la pulsion survient imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&rsquo;ex\u00e9cution du comportement moteur (dans un d\u00e9lai inf\u00e9rieur \u00e0 une fraction de seconde), la force de l&rsquo;habitude acquise lors de cet essai est maximale. En revanche, si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur ins\u00e8re un sas de r\u00e9tention obligeant l&rsquo;animal \u00e0 patienter 5, 10, 30 ou 60 secondes entre le franchissement du levier et l&rsquo;acc\u00e8s physique \u00e0 la boulette nutritive, la consolidation de l&rsquo;apprentissage subit un effondrement exponentiel abrupt. Au-del\u00e0 d&rsquo;un intervalle critique situ\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement autour d&rsquo;une trentaine de secondes chez les rongeurs, l&rsquo;apprentissage par renforcement direct devient quasi impossible sans le secours de rep\u00e8res sensoriels secondaires.<\/p>\n<p>La courbe math\u00e9matique d\u00e9crivant cette d\u00e9croissance d&rsquo;efficacit\u00e9 prend la forme d&rsquo;une hyperbole descendante rapide. Pour que des conduites humaines ou animales impliquant des d\u00e9lais massifs de gratification puissent n\u00e9anmoins se constituer (comme travailler pendant trente jours avant de percevoir un salaire mensuel), le mod\u00e8le hullien stipule que des m\u00e9diateurs proprioceptifs et des renfor\u00e7ateurs secondaires en cascade viennent s&rsquo;intercaler dans le vide chronologique. Chaque segment temporel du comportement produit des stimuli r\u00e9troactifs qui se renforcent mutuellement, servant de pont mn\u00e9sique jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9charge hom\u00e9ostatique finale. Ce gradient \u00e9claire d&rsquo;un jour clinique profond les pathologies de l&rsquo;impulsivit\u00e9, l&rsquo;addiction et les \u00e9checs \u00e9ducatifs, o\u00f9 l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 d&rsquo;une baisse pulsionnelle perverse l&#8217;emporte structurellement sur des gratifications diff\u00e9r\u00e9es d&rsquo;une amplitude infiniment sup\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>8.2 Le gradient d&rsquo;approche et le gradient d&rsquo;\u00e9vitement selon Miller<\/h3>\n<p>Partant des postulats spatiotemporels \u00e9nonc\u00e9s par Hull, Neal E. Miller r\u00e9alisa une avanc\u00e9e th\u00e9orique magistrale en mod\u00e9lisant sur un plan g\u00e9om\u00e9trique et vectoriel les situations d&rsquo;ambivalence et de conflit n\u00e9vrotique. Dans son paradigme des <strong>gradients d&rsquo;approche et d&rsquo;\u00e9vitement<\/strong> (<em>Approach-Avoidance Conflicts<\/em>), Miller s&rsquo;int\u00e9resse au sort d&rsquo;un organisme attir\u00e9 et repouss\u00e9 simultan\u00e9ment par un m\u00eame point de l&rsquo;espace \u2014 par exemple, un rat affam\u00e9 qui a re\u00e7u un violent choc \u00e9lectrique dans la bo\u00eete m\u00eame o\u00f9 se trouve la nourriture, ou un \u00eatre humain confront\u00e9 \u00e0 une situation sociale exaltante mais hautement anxiog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Miller formalisa cette dynamique en tra\u00e7ant deux courbes spatiales distinctes repr\u00e9sentant la force de la motivation en fonction de la distance physique ou psychologique s\u00e9parant le sujet de l&rsquo;objet-but :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le gradient d&rsquo;approche :<\/strong> La force qui pousse l&rsquo;animal \u00e0 avancer vers le but augmente \u00e0 mesure qu&rsquo;il s&rsquo;en rapproche dans l&rsquo;espace physique. Sa pente d\u00e9pend directement de l&rsquo;intensit\u00e9 de la pulsion primaire interne (la faim, le d\u00e9sir).<\/li>\n<li><strong>Le gradient d&rsquo;\u00e9vitement :<\/strong> La force de peur qui pousse l&rsquo;animal \u00e0 fuir le lieu du traumatisme s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e9galement \u00e0 mesure qu&rsquo;il s&rsquo;approche de la zone dangereuse. Cependant, le postulat capital de Miller stipule que <em>la pente du gradient d&rsquo;\u00e9vitement est structurellement plus raide et abrupte<\/em> que celle du gradient d&rsquo;approche.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette divergence math\u00e9matique de pente produit des cons\u00e9quences comportementales spectaculaires. Lorsque l&rsquo;individu est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 du but dans l&rsquo;espace ou le temps, le gradient d&rsquo;approche domine le gradient d&rsquo;\u00e9vitement : le sujet avance donc avec assurance en direction de l&rsquo;objectif. Toutefois, \u00e0 mesure qu&rsquo;il progresse, le gradient de peur grimpe \u00e0 une vitesse fulgurante jusqu&rsquo;\u00e0 intercepter la courbe d&rsquo;approche. Ce point d&rsquo;intersection g\u00e9om\u00e9trique pr\u00e9cis repr\u00e9sente le point d&rsquo;\u00e9quilibre n\u00e9vrotique : l&rsquo;animal s&rsquo;immobilise subitement, pris d&rsquo;un tremblement convulsif, incapable d&rsquo;avancer d&rsquo;un centim\u00e8tre suppl\u00e9mentaire (la peur surpassant le d\u00e9sir) ni de s&rsquo;enfuir d\u00e9finitivement (le d\u00e9sir surpassant la peur d\u00e8s qu&rsquo;il recule de quelques pas). Par cette mod\u00e9lisation \u00e9l\u00e9gante, l&rsquo;\u00e9cole hullienne offrait \u00e0 la psychiatrie la premi\u00e8re formulation math\u00e9matique rigoureuse de l&rsquo;inhibition n\u00e9vrotique et de la paralysie conflictuelle.<\/p>\n<h3>8.3 Le gradient de but spatial et locomoteur<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9ductions les plus \u00e9l\u00e9gantes issues de la th\u00e9orie du gradient de renforcement fut formul\u00e9e par Hull sous le terme de <strong>gradient de but locomoteur<\/strong> (<em>Goal Gradient<\/em>). Hull pr\u00e9dit que si l&rsquo;organisme est m\u00fb par une pulsion constante le long d&rsquo;une trajectoire menant \u00e0 un point de renforcement fixe, l&rsquo;effet dynamog\u00e8ne de la proximit\u00e9 du but doit se traduire par une modification mesurable de sa cin\u00e9matique physique.<\/p>\n<p>Plus l&rsquo;animal progresse au sein du labyrinthe et franchit les bifurcations successives qui le s\u00e9parent de la bo\u00eete de nourriture, plus les stimuli locaux qu&rsquo;il rencontre sont temporellement proches de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de r\u00e9duction de la pulsion finale. D\u00e8s lors, ces stimuli ont acquis une valeur de renforcement secondaire beaucoup plus intense que les stimuli froids situ\u00e9s au d\u00e9part du parcours. En cons\u00e9quence directe de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de cette force incitatrice locale, le potentiel de r\u00e9action effectif <em><sub>S<\/sub>E\u0304<sub>R<\/sub><\/em> s&rsquo;amplifie continuellement au cours de la progression spatiale.<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9diction th\u00e9orique fut brillamment corrobor\u00e9e en laboratoire par l&rsquo;enregistrement chronom\u00e9trique de la vitesse de locomotion de rongeurs courant dans des couloirs rectilignes de plusieurs dizaines de m\u00e8tres. Les animaux d\u00e9marrent syst\u00e9matiquement \u00e0 une allure mod\u00e9r\u00e9e, puis acc\u00e9l\u00e8rent de mani\u00e8re continue au fur et \u00e0 mesure que les rep\u00e8res visuels de la chambre d&rsquo;arriv\u00e9e se pr\u00e9cisent, atteignant leur vitesse de pointe m\u00e9canique maximale dans les ultimes m\u00e8tres pr\u00e9c\u00e9dant la gamelle. Hull d\u00e9montrait ainsi que la spatialit\u00e9 du comportement est un miroir fid\u00e8le de la structure math\u00e9matique de ses gradients temporels internes.<\/p>\n<h2>9. Protocoles m\u00e9thodologiques et appareils exp\u00e9rimentaux du laboratoire de Yale<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;appareillage de pr\u00e9cision et l&rsquo;automatisation de la mesure<\/h3>\n<p>Le triomphe institutionnel du n\u00e9ob\u00e9haviorisme hullien durant l&rsquo;entre-deux-guerres fut indissociable d&rsquo;une r\u00e9volution mat\u00e9rielle sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la conception des laboratoires de psychologie exp\u00e9rimentale. Install\u00e9 au sein de l&rsquo;Institute of Human Relations \u00e0 Yale, Hull consid\u00e9rait que la cr\u00e9dibilit\u00e9 scientifique de sa th\u00e9orie d\u00e9pendait de l&rsquo;\u00e9vacuation int\u00e9grale de la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur dans la collecte des donn\u00e9es. L&rsquo;observation humaine au chronom\u00e8tre manuel \u00e9tait jug\u00e9e bien trop poreuse aux biais inconscients pour servir de fondement \u00e0 une axiomatique math\u00e9matique.<\/p>\n<p>Hull, dot\u00e9 d&rsquo;un g\u00e9nie m\u00e9canique exceptionnel h\u00e9rit\u00e9 de ses premiers travaux d&rsquo;ing\u00e9nierie, con\u00e7ut des dispositifs enti\u00e8rement automatis\u00e9s d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse pour l&rsquo;\u00e9poque :<\/p>\n<ul>\n<li>Les labyrinthes complexes \u00e0 choix multiples et les pistes droites furent tapiss\u00e9s d&rsquo;interrupteurs \u00e9lectriques dissimul\u00e9s sous des plateformes \u00e0 bascule et de cellules photo\u00e9lectriques infrarouges de pointe.<\/li>\n<li>Le passage d&rsquo;un rat rompait un faisceau lumineux invisible, envoyant une impulsion \u00e9lectrique vers une console centrale d&rsquo;enregistrement situ\u00e9e dans une pi\u00e8ce aveugle distincte, herm\u00e9tiquement isol\u00e9e du local o\u00f9 \u00e9voluait l&rsquo;animal.<\/li>\n<li>Ces signaux \u00e9taient transcrits sur des kymographes rotatifs et des chronographes \u00e0 encre tra\u00e7ant des courbes continues sur des bandes de papier millim\u00e9tr\u00e9, permettant de mesurer les latences motrices au centi\u00e8me de seconde pr\u00e8s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette m\u00e9canisation de la mesure, Hull imposa une standardisation draconienne du statut biologique des animaux d&rsquo;exp\u00e9rience. Les rongeurs \u00e9taient issus de lign\u00e9es g\u00e9n\u00e9tiques s\u00e9lectionn\u00e9es, \u00e9lev\u00e9s dans des animaleries thermo-r\u00e9gul\u00e9es selon des cycles de luminosit\u00e9 artificielle invariables. La variable de privation <em>D<\/em> n&rsquo;\u00e9tait jamais laiss\u00e9e au hasard : les sujets \u00e9taient soumis \u00e0 des pes\u00e9es pond\u00e9rales quotidiennes sur des balances de haute pr\u00e9cision, le chercheur maintenant l&rsquo;animal \u00e0 un pourcentage rigoureusement fixe (par exemple 80 % ou 85 %) de son poids normal d&rsquo;adulte nourri \u00e0 sati\u00e9t\u00e9. Cette asepsie m\u00e9thodologique visait \u00e0 \u00e9liminer tout \u00ab bruit \u00bb environnemental susceptible de faire diverger la trajectoire empirique des pr\u00e9dictions d\u00e9duites de l&rsquo;\u00e9quation fondamentale.<\/p>\n<h3>9.2 Les \u00e9tudes sur l&rsquo;apprentissage latent et le r\u00f4le de la r\u00e9compense<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au sein de cet appareillage ultra-perfectionn\u00e9 que se d\u00e9roul\u00e8rent les guerres de tranch\u00e9es exp\u00e9rimentales qui oppos\u00e8rent l&rsquo;\u00e9cole de Yale aux partisans du b\u00e9haviorisme cognitif d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/#Tol\">Edward Tolman<\/a> de l&rsquo;Universit\u00e9 de Berkeley. Le c\u0153ur du conflit portait sur la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;<strong>apprentissage latent<\/strong> (<em>latent learning<\/em>). Tolman affirmait que des rats laiss\u00e9s libres d&rsquo;explorer un labyrinthe sans jamais recevoir la moindre nourriture au bout apprenaient n\u00e9anmoins la configuration spatiale des lieux en se forgeant une repr\u00e9sentation mentale ou \u00ab carte cognitive \u00bb. Pour preuve, d\u00e8s que Tolman introduisait une r\u00e9compense alimentaire au onzi\u00e8me jour, les rats commettaient une chute spectaculaire d&rsquo;erreurs d\u00e8s le douzi\u00e8me jour, rattrapant d&rsquo;un coup les scores d&rsquo;animaux r\u00e9compens\u00e9s depuis le d\u00e9but.<\/p>\n<p>Pour Hull, conc\u00e9der que l&rsquo;apprentissage puisse se d\u00e9ployer en l&rsquo;absence de r\u00e9duction de pulsion revenait \u00e0 signer l&rsquo;arr\u00eat de mort de son syst\u00e8me. L&rsquo;\u00e9quipe de Yale lan\u00e7a donc une contre-offensive exp\u00e9rimentale massive destin\u00e9e \u00e0 r\u00e9pliquer et r\u00e9interpr\u00e9ter les protocoles de Berkeley. Hull et Spence argument\u00e8rent que les animaux non r\u00e9compens\u00e9s de Tolman ne se promenaient nullement dans un vide motivationnel :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;acte d&rsquo;\u00eatre retir\u00e9 de la cage d&rsquo;\u00e9levage sombre pour \u00eatre manipul\u00e9 par l&rsquo;humain constituait une agression g\u00e9n\u00e9ratrice d&rsquo;une pulsion de peur primaire.<\/li>\n<li>L&rsquo;arriv\u00e9e dans la bo\u00eete finale du labyrinthe, plus calme et famili\u00e8re, permettait un abaissement relatif de cette tension d&rsquo;effroi.<\/li>\n<li>De plus, Hull postula l&rsquo;existence d&rsquo;une pulsion primaire de curiosit\u00e9 ou de stimulation exploratoire li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ennui de la captivit\u00e9 en cage nue : la d\u00e9couverte d&rsquo;un cul-de-sac inconnu provoquait une d\u00e9charge transitoire de cette pulsion exploratoire, constituant un micro-renforcement suffisant pour expliquer l&rsquo;accumulation lente d&rsquo;unit\u00e9s de force de l&rsquo;habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pendant plus de deux d\u00e9cennies, les deux universit\u00e9s rivales multipli\u00e8rent les protocoles crois\u00e9s, modifiant la luminosit\u00e9 des couloirs, ins\u00e9rant des portes \u00e0 clapet anti-retour et variant l&rsquo;eau ou la nourriture, sans jamais parvenir \u00e0 une conciliation d\u00e9finitive, chaque camp r\u00e9interpr\u00e9tant les donn\u00e9es de l&rsquo;autre \u00e0 travers le prisme de son dogme \u00e9pist\u00e9mologique respectif.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;utilisation de simulateurs m\u00e9caniques et de mod\u00e8les analogiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des aspects les plus visionnaires et pourtant m\u00e9connus de la m\u00e9thodologie de Clark L. Hull r\u00e9side dans sa fascination pour la construction mat\u00e9rielle de machines analogiques capables de reproduire les lois du comportement. Bien avant l&rsquo;\u00e9mergence des premiers ordinateurs \u00e9lectroniques et de la cybern\u00e9tique de Norbert Wiener, Hull passa de longues heures dans son atelier \u00e0 assembler des circuits \u00e9lectriques comprenant des r\u00e9sistances variables, des condensateurs et des relais \u00e9lectrom\u00e9caniques coupl\u00e9s \u00e0 des servomoteurs.<\/p>\n<p>Hull concevait ces dispositifs non pas comme de simples jouets p\u00e9dagogiques, mais comme des mod\u00e8les physiques formels destin\u00e9s \u00e0 prouver la faisabilit\u00e9 mat\u00e9rielle de ses th\u00e9ories. Il assembla ainsi un m\u00e9canisme \u00e9lectrom\u00e9canique o\u00f9 la charge lente d&rsquo;un condensateur reproduisait fid\u00e8lement la courbe logarithmique asymptotique d&rsquo;acquisition de l&rsquo;habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> en fonction du nombre de fermetures de circuit (les \u00ab essais \u00bb), tandis qu&rsquo;une r\u00e9sistance variable fuyante simulait la dissipation temporelle spontan\u00e9e de l&rsquo;inhibition r\u00e9active <em>I<sub>R<\/sub><\/em> lors des pauses. Lorsque la machine \u00e9tait activ\u00e9e, le courant r\u00e9sultant ne franchissait un commutateur (le seuil <em>L<sub>R<\/sub><\/em>) que si le potentiel cumul\u00e9 \u00e9tait suffisant, actionnant alors un bras articul\u00e9 mimant la r\u00e9ponse motrice.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ces prototypes audacieux, Hull d\u00e9fendait une th\u00e8se mat\u00e9rialiste radicale : si un arrangement purement m\u00e9canique et inorganique de bobines, de fils et de condensateurs peut manifester les propri\u00e9t\u00e9s fonctionnelles du conditionnement, de la g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus, de l&rsquo;extinction et de la r\u00e9miniscence, alors il n&rsquo;existe aucune n\u00e9cessit\u00e9 logique de faire appel \u00e0 une quelconque \u00ab \u00e2me immat\u00e9rielle \u00bb ou \u00e0 une conscience subjective pour expliquer le comportement animal. Cette \u00e9pist\u00e9mologie m\u00e9caniciste ouvrait directement la voie aux architectures connexionnistes et aux r\u00e9seaux de neurones artificiels qui allaient \u00e9clore \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9futations empiriques et failles de la th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions<\/h2>\n<h3>10.1 La stimulation sans r\u00e9duction hom\u00e9ostatique : L&rsquo;exp\u00e9rience de la saccharine<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa coh\u00e9rence logique interne et de sa puissance de s\u00e9duction math\u00e9matique, la th\u00e9orie de la r\u00e9duction de la pulsion allait \u00eatre frapp\u00e9e au c\u0153ur au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 par une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences cibl\u00e9es qui d\u00e9montr\u00e8rent de fa\u00e7on irr\u00e9futable que <em>le renforcement peut exister en l&rsquo;absence totale de r\u00e9duction hom\u00e9ostatique somatique<\/em>. Le coup le plus retentissant fut ass\u00e9n\u00e9 en 1950 par les recherches de Fred D. Sheffield et H. W. Roby au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 de Virginie.<\/p>\n<p>Sheffield et Roby plac\u00e8rent des rats affam\u00e9s dans un protocole d&rsquo;apprentissage o\u00f9 la seule et unique r\u00e9compense obtenue lors de l&rsquo;ex\u00e9cution correcte d&rsquo;une r\u00e9ponse motrice consistait en l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une solution aqueuse de <strong>saccharine<\/strong>. La saccharine pr\u00e9sente une saveur intens\u00e9ment sucr\u00e9e qui excite puissamment les papilles gustatives du rongeur, mais elle est totalement d\u00e9nu\u00e9e de valeur calorique : l&rsquo;organisme ne peut ni la m\u00e9taboliser, ni la convertir en glucose cellulaire. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;ingestion de saccharine ne comble en rien le d\u00e9ficit m\u00e9tabolique de l&rsquo;animal et n&rsquo;abaisse d&rsquo;aucun milligramme son besoin biologique de faim. Selon les termes de la th\u00e9orie de 1943, la saccharine aurait d\u00fb \u00eatre rigoureusement incapable d&rsquo;induire un apprentissage quelconque.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent sans appel : les rats apprirent avec une c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 et une robustesse remarquables \u00e0 parcourir des labyrinthes complexes et \u00e0 actionner des leviers lourds uniquement pour le d\u00e9lice gustatif d&rsquo;absorber quelques gouttes de liquide non nutritif. Bien plus, Sheffield, Wenez et Campbell d\u00e9montr\u00e8rent peu apr\u00e8s en 1954 que des rats m\u00e2les apprenaient des comportements op\u00e9ratoires complexes r\u00e9compens\u00e9s par une copulation interrompue artificiellement avant toute \u00e9jaculation : l&rsquo;acte copulatoire incomplet augmentait objectivement la tension pulsionnelle g\u00e9nitale sans jamais la r\u00e9duire, et fonctionnait pourtant comme un renfor\u00e7ateur extraordinairement puissant. L&rsquo;axiome central identifiant renforcement et an\u00e9antissement d&rsquo;un besoin biologique \u00e9tait d\u00e9finitivement bris\u00e9 : la simple excitation sensorielle h\u00e9donique positive suffisait \u00e0 forger l&rsquo;habitude motrice.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;auto-stimulation intracr\u00e2nienne et les centres du plaisir<\/h3>\n<p>Quatre ann\u00e9es plus tard, en 1954, une d\u00e9couverte neurobiologique fortuite men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2859737\/\">James Olds et Peter Milner<\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 McGill de Montr\u00e9al porta le coup de gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de la th\u00e9orie de la r\u00e9duction des tensions. En voulant implanter des micro-\u00e9lectrodes dans la formation r\u00e9ticul\u00e9e de rongeurs pour \u00e9tudier les m\u00e9canismes de l&rsquo;\u00e9veil, ils positionn\u00e8rent par accident une \u00e9lectrode dans une zone sous-corticale profonde : le <strong>faisceau m\u00e9dian du t\u00e9lenc\u00e9phale<\/strong> (<em>Medial Forebrain Bundle<\/em>), au c\u0153ur des circuits septo-hypothalamiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;animal d&rsquo;Olds et Milner fut plac\u00e9 dans une cage de Skinner o\u00f9 chaque appui sur un levier d\u00e9clenchait une micro-stimulation \u00e9lectrique indolore mais directe au sein de cette structure c\u00e9r\u00e9brale. Ce qui fut observ\u00e9 stup\u00e9fia la communaut\u00e9 scientifique mondiale : loin de fuir cette d\u00e9charge \u00e9lectrique ou de chercher un retour au repos hom\u00e9ostatique, le rat se mit \u00e0 presser le levier de mani\u00e8re compulsive, atteignant des cadences ahurissantes de 5 000 \u00e0 7 000 appuis par heure. Les animaux ignoraient compl\u00e8tement la nourriture r\u00e9elle d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, n\u00e9gligeaient l&rsquo;eau alors qu&rsquo;ils \u00e9taient d\u00e9shydrat\u00e9s, et continuaient \u00e0 s&rsquo;auto-stimuler jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effondrement physique le plus total par \u00e9puisement musculaire.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;<strong>auto-stimulation intracr\u00e2nienne<\/strong> (<em>Intracranial Self-Stimulation<\/em>) r\u00e9v\u00e9lait l&rsquo;existence de \u00ab centres du plaisir \u00bb ou circuits de r\u00e9compense (aujourd&rsquo;hui identifi\u00e9s au faisceau m\u00e9socorticolimbique dopaminergique). Dans cette situation exp\u00e9rimentale, la stimulation \u00e9lectrique n&rsquo;abaissait absolument aucun besoin biologique sous-jacent : au contraire, elle cr\u00e9ait un \u00e9tat d&rsquo;activation et d&rsquo;excitation centrale intense que l&rsquo;animal recherchait avec fr\u00e9n\u00e9sie. L&rsquo;id\u00e9e hullienne selon laquelle le vivant ne recherche que le calme v\u00e9g\u00e9tatif de l&rsquo;hom\u00e9ostasie volait en \u00e9clats face \u00e0 la preuve que le cerveau est c\u00e2bl\u00e9 pour rechercher activement la stimulation de ses propres circuits de renforcement neurochimique.<\/p>\n<h3>10.3 Les comportements de curiosit\u00e9, d&rsquo;exploration et de manipulation<\/h3>\n<p>Simultan\u00e9ment aux perc\u00e9es de la neurophysiologie, la psychologie comparative accumulait des donn\u00e9es massives attestant que les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs, et tout particuli\u00e8rement les primates, sont mus par des forces motivationnelles intrins\u00e8ques irr\u00e9ductibles aux pulsions de survie somatique. Les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychologicalscience.org\/publications\/observer\/obsonline\/harlow-monkey-studies.html\">Harry Harlow<\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Wisconsin au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 constitu\u00e8rent un r\u00e9quisitoire cinglant contre la vision \u00e9triqu\u00e9e du n\u00e9ob\u00e9haviorisme de Yale.<\/p>\n<p>Harlow pr\u00e9senta \u00e0 de jeunes macaques rh\u00e9sus des casse-t\u00eates m\u00e9caniques complexes constitu\u00e9s d&rsquo;agrafes, de targettes et de goupilles entrelac\u00e9es. Sans recevoir la moindre goutte d&rsquo;eau, sans la moindre pastille de sucre, et alors m\u00eame qu&rsquo;ils \u00e9taient rassasi\u00e9s \u00e0 sati\u00e9t\u00e9, les singes pass\u00e8rent des heures d&rsquo;une concentration inou\u00efe \u00e0 manipuler patiemment les verrous, apprenant \u00e0 d\u00e9sassembler compl\u00e8tement le puzzle m\u00e9canique par simple \u00ab curiosit\u00e9 de manipulation \u00bb (<em>manipulatory drive<\/em>). L&rsquo;introduction ult\u00e9rieure d&rsquo;une r\u00e9compense alimentaire au terme du puzzle d\u00e9gradait paradoxalement la finesse d&rsquo;ex\u00e9cution des singes, les pr\u00e9cipitant dans une f\u00e9brilit\u00e9 motrice contre-productive.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame veine, les travaux de Robert Butler d\u00e9montr\u00e8rent que des singes enferm\u00e9s dans une bo\u00eete obscure apprenaient \u00e0 presser un bouton dont l&rsquo;unique r\u00e9compense consistait en l&rsquo;ouverture d&rsquo;une trappe visuelle pendant 30 secondes, leur permettant simplement d&rsquo;observer \u00e0 travers une vitre le couloir du laboratoire, les all\u00e9es et venues des techniciens ou un train \u00e9lectrique miniature en mouvement. Pour rendre compte de ces conduites, des th\u00e9oriciens comme Donald Hebb et Daniel Berlyne durent forger le concept de <strong>niveau optimal d&rsquo;activation<\/strong> (<em>optimal level of arousal<\/em>) : l&rsquo;organisme ne fuit pas toute stimulation, il cherche activement \u00e0 maintenir un flux sensoriel stimulant, l&rsquo;ennui et la sous-stimulation sensorielle \u00e9tant v\u00e9cus comme des \u00e9tats intol\u00e9rables qui incitent \u00e0 l&rsquo;exploration novatrice.<\/p>\n<h2>11. Confrontation th\u00e9orique : Hull face \u00e0 Skinner, Tolman et Freud<\/h2>\n<h3>11.1 Clark Hull vs B.F. Skinner : M\u00e9canisme th\u00e9orique contre empirisme descriptif<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement intellectuel qui domina le n\u00e9ob\u00e9haviorisme am\u00e9ricain fut sans conteste le duel feutr\u00e9 mais sans merci opposant Clark L. Hull \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/#Rad\">B.F. Skinner<\/a>. Bien que partageant tous deux un mat\u00e9rialisme sans compromis et un rejet de la m\u00e9taphysique spiritualiste, les deux titans d\u00e9fendaient des postures \u00e9pist\u00e9mologiques radicalement divergentes quant \u00e0 la nature de la science psychologique.<\/p>\n<p>Hull incarnait l&rsquo;imp\u00e9rialisme th\u00e9orique de l&rsquo;approche hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive formelle : pour lui, une science adulte doit imp\u00e9rativement forger des th\u00e9ories abstraites, postuler des variables interm\u00e9diaires inobservables et tisser des \u00e9quations math\u00e9matiques complexes dont d\u00e9coulent des pr\u00e9dictions universelles. Skinner, pionnier du b\u00e9haviorisme radical, rejetait avec fracas cette architecture th\u00e9orique, la qualifiant d&rsquo;\u00e9chafaudage st\u00e9rile d&rsquo;\u00ab idoles math\u00e9matiques \u00bb. Dans un article provocateur rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, Skinner posait ouvertement la question : <em>\u00ab Les th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage sont-elles n\u00e9cessaires ? \u00bb<\/em> (1950).<\/p>\n<p>Pour Skinner, la qu\u00eate hullienne d&rsquo;une variable interne inobservable comme la pulsion <em>D<\/em> n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une r\u00e9surgence masqu\u00e9e des anciens d\u00e9mons mentalistes :<\/p>\n<ul>\n<li>Pourquoi postuler une entit\u00e9 th\u00e9orique interm\u00e9diaire entre 24 heures de privation et la vitesse d&rsquo;appui sur un levier, alors qu&rsquo;il suffit de d\u00e9crire la relation fonctionnelle directe entre la contingence environnementale et le taux de r\u00e9ponse de l&rsquo;op\u00e9rant ?<\/li>\n<li>Skinner \u00e9vacuait le m\u00e9canisme de r\u00e9duction de tension : un renfor\u00e7ateur n&rsquo;est pas un \u00e9v\u00e9nement qui abaisse une pulsion, mais simplement un \u00e9v\u00e9nement dont la pr\u00e9sentation augmente la fr\u00e9quence future d&rsquo;un comportement op\u00e9rant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychologie appliqu\u00e9e a tranch\u00e9 de mani\u00e8re paradoxale : l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;analyse du comportement skinnerienne a surv\u00e9cu \u00e0 travers des applications pragmatiques immenses dans l&rsquo;\u00e9ducation, la gestion organisationnelle et la prise en charge de l&rsquo;autisme (m\u00e9thode ABA), la forteresse alg\u00e9brique de Hull, jug\u00e9e trop lourde, trop rigide et alourdie par des param\u00e8tres impossibles \u00e0 calibrer universellement, s&rsquo;est effondr\u00e9e sous le poids de sa propre complexit\u00e9 formelle.<\/p>\n<h3>11.2 Clark Hull vs Edward Tolman : Mol\u00e9culaire contre molaire, machine contre carte<\/h3>\n<p>L&rsquo;opposition entre Clark L. Hull et Edward C. Tolman constitue le grand schisme philosophique de la psychologie am\u00e9ricaine de l&rsquo;entre-deux-guerres, pr\u00e9figurant avec une nettet\u00e9 saisissante les d\u00e9bats ult\u00e9rieurs entre connexionnisme et cognitivisme computationnel. Le conflit opposait deux m\u00e9taphores fondamentales du vivant : l&rsquo;organisme vu comme une <strong>machine r\u00e9flexologique aveugle<\/strong> chez Hull, face \u00e0 l&rsquo;organisme con\u00e7u comme un <strong>cartographe s\u00e9lectif guid\u00e9 par des intentions<\/strong> chez Tolman.<\/p>\n<p>La doctrine de Hull est r\u00e9solument mol\u00e9culaire, p\u00e9riph\u00e9rique et r\u00e9ductionniste. Tout comportement, si grandiose soit-il, n&rsquo;est constitu\u00e9 que d&rsquo;une juxtaposition m\u00e9canique de contractions musculaires \u00e9l\u00e9mentaires et de s\u00e9cr\u00e9tions glandulaires soud\u00e9es par l&rsquo;habitude <em>S-R<\/em>. Tolman, au contraire, d\u00e9veloppe un \u00ab b\u00e9haviorisme intentionnel \u00bb (<em>Purposive Behaviorism<\/em>) molaire. Pour le ma\u00eetre de Berkeley, l&rsquo;animal n&rsquo;apprend pas des suites st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es de mouvements locomoteurs de pattes, il acquiert des significations spatiales, des structures globales et des attentes de but (<em>sign-gestalt expectations<\/em>).<\/p>\n<p>Cette divergence culmina dans la c\u00e9l\u00e8bre controverse des \u00ab exp\u00e9riences de d\u00e9tour \u00bb et des \u00ab choix de lieu contre choix de r\u00e9ponse \u00bb (<em>place learning vs. response learning<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Hull affirmait qu&rsquo;un rat dans un labyrinthe en croix apprend une r\u00e9ponse musculaire motrice sp\u00e9cifique : tourner \u00e0 droite (r\u00e9flexe squeletto-moteur renforc\u00e9). Si l&rsquo;on d\u00e9place le point de d\u00e9part de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du labyrinthe, le rat m\u00e9canique hullien doit inexorablement tourner \u00e0 droite, heurtant le mur oppos\u00e9.<\/li>\n<li>Tolman prouva que, sous r\u00e9serve d&rsquo;indices visuels ad\u00e9quats dans la pi\u00e8ce, le rat s&rsquo;oriente imm\u00e9diatement vers le lieu spatial r\u00e9el de la nourriture : il tourne \u00e0 gauche s&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9, attestant qu&rsquo;il consulte une <strong>carte cognitive<\/strong> (<em>Cognitive Map<\/em>) de l&rsquo;environnement plut\u00f4t que d&rsquo;ex\u00e9cuter un r\u00e9flexe aveugle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lors de la R\u00e9volution cognitive des ann\u00e9es 1960 port\u00e9e par Noam Chomsky, Jerome Bruner et George Miller, la perspective tolmanienne fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme la vision proph\u00e9tique qui avait su pr\u00e9server la dimension cognitive de l&rsquo;esprit, rel\u00e9guant le sch\u00e9ma m\u00e9caniste <em>S-R<\/em> de Hull au rang d&rsquo;une impasse historique fascinante mais d\u00e9pass\u00e9e.<\/p>\n<h3>11.3 Clark Hull et Sigmund Freud : Parall\u00e9lismes et divergences sur la pulsion<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des singularit\u00e9s les plus fascinantes de l&rsquo;aventure intellectuelle du laboratoire de Yale sous la direction de Hull fut la tentative d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de b\u00e2tir des ponts interdisciplinaires entre le n\u00e9ob\u00e9haviorisme exp\u00e9rimental le plus strict et la psychanalyse de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/freud\/\">Sigmund Freud<\/a>. Cette synth\u00e8se improbable trouva son apog\u00e9e dans les travaux de John Dollard et Neal E. Miller, notamment dans leur ouvrage s\u00e9minal <em>Personality and Psychotherapy<\/em> (1950).<\/p>\n<p>Le socle de cette alliance conceptuelle reposait sur une convergence structurelle frappante entre la notion freudienne de <strong>Trieb<\/strong> (pulsion) et le concept hullien de <strong>Drive<\/strong>. Dans <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920), Freud postulait le \u00ab principe de constance \u00bb, stipulant que l&rsquo;appareil psychique s&rsquo;efforce de maintenir la quantit\u00e9 d&rsquo;excitation pr\u00e9sente en son sein au niveau le plus bas possible, le plaisir n&rsquo;\u00e9tant rien d&rsquo;autre que l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la d\u00e9charge pulsionnelle. Hull \u00e9non\u00e7ait exactement le m\u00eame postulat dans le langage de l&rsquo;hom\u00e9ostasie : l&rsquo;organisme agit pour r\u00e9duire la tension de pulsion \u00e0 n\u00e9ant. L&rsquo;analogie est frappante : les deux th\u00e9ories sont des <strong>mod\u00e8les hydrauliques et \u00e9nerg\u00e9tiques<\/strong> du fonctionnement psychologique.<\/p>\n<p>Toutefois, les divergences \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques demeuraient abyssales :<\/p>\n<ul>\n<li>L\u00e0 o\u00f9 Freud \u00e9laborait sa m\u00e9tapsychologie \u00e0 partir du discours clinique libre, de l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es subjective et de l&rsquo;herm\u00e9neutique des r\u00eaves chez des patients n\u00e9vros\u00e9s, Hull exigeait l&rsquo;enregistrement millim\u00e9trique de latences motrices sur des rats blancs standardis\u00e9s.<\/li>\n<li>De surcro\u00eet, le concept freudien de pulsion de mort (<em>Thanatos<\/em>) ou l&rsquo;ancrage exclusif de la libido dans la sexualit\u00e9 infantile pr\u00e9coce heurtaient de front la volont\u00e9 de Hull d&rsquo;ancrer les pulsions primaires dans des besoins physiologiques transparents et mesurables.<\/li>\n<\/ul>\n<p>N\u00e9anmoins, les tentatives de l&rsquo;\u00e9cole de Yale pour traduire les concepts freudiens de refoulement, de transfert, de r\u00e9gression et de fixation en termes hulliens d&rsquo;inhibition conditionn\u00e9e (<em><sub>S<\/sub>I<sub>R<\/sub><\/em>), de gradients d&rsquo;\u00e9vitement et de g\u00e9n\u00e9ralisation de stimulus constitu\u00e8rent l&rsquo;un des chapitres les plus audacieux de l&rsquo;histoire de la psychologie int\u00e9grative.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique et r\u00e9surgences contemporaines en sciences cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;influence sur les th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage par renforcement en intelligence artificielle<\/h3>\n<p>Si la th\u00e9orie de Clark L. Hull en tant que doctrine psychologique compl\u00e8te a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre enseign\u00e9e comme mod\u00e8le clinique actif, ses germes formels ont connu une r\u00e9incarnation spectaculaire et triomphale \u00e0 la fin du XXe et au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;informatique th\u00e9orique et de l&rsquo;intelligence artificielle : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/web.stanford.edu\/class\/psych209\/Readings\/SuttonBartoIPRLBook2ndEd.pdf\">apprentissage par renforcement<\/a> (<em>Reinforcement Learning<\/em>).<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9alogie math\u00e9matique unissant les \u00e9quations hulliennes aux algorithmes contemporains est \u00e9clatante. En 1972, Robert Rescorla et Allan Wagner publi\u00e8rent leur c\u00e9l\u00e9brissime mod\u00e8le d&rsquo;apprentissage associatif (le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC8943310\/\">mod\u00e8le de Rescorla-Wagner<\/a>), qui formalise la force associative comme une mise \u00e0 jour d&rsquo;un vecteur d&rsquo;apprentissage d\u00e9pendant de la diff\u00e9rence entre le renforcement attendu et le renforcement effectivement obtenu (l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction). Or, la formule math\u00e9matique diff\u00e9rentielle de Rescorla-Wagner n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;h\u00e9riti\u00e8re directe, affin\u00e9e et probabilis\u00e9e, de la fonction exponentielle asymptotique de la force de l&rsquo;habitude <em><sub>S<\/sub>H<sub>R<\/sub><\/em> formul\u00e9e par Hull en 1943.<\/p>\n<p>Plus remarquable encore : les architectures d&rsquo;agents autonomes d\u00e9velopp\u00e9es en intelligence artificielle moderne, telles que les algorithmes de diff\u00e9rence temporelle (<em>Temporal Difference Learning<\/em> de Richard Sutton et Andrew Barto) et les r\u00e9seaux <em>Deep Q-Networks<\/em> utilis\u00e9s par DeepMind, reposent exactement sur l&rsquo;armature logique pens\u00e9e par Hull et Spence :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esp\u00e9rance de valeur d&rsquo;un \u00e9tat futur n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la version algorithmique moderne du m\u00e9canisme des r\u00e9actions fractionnaires de but (<em>r<sub>G<\/sub> &#8211; s<sub>G<\/sub><\/em>).<\/li>\n<li>La fonction d&rsquo;utilit\u00e9 ou de valeur de r\u00e9compense externe d\u00e9rive directement du param\u00e8tre incitatif <em>K<\/em> de 1952.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsqu&rsquo;un agent virtuel apprend \u00e0 naviguer de mani\u00e8re autonome dans un environnement hostile en maximisant sa r\u00e9compense scalaire diff\u00e9r\u00e9e \u00e0 travers des \u00e9quations de Bellman, il r\u00e9actualise mot pour mot l&rsquo;ambition hullienne de d\u00e9duire l&rsquo;adaptation motrice d&rsquo;un r\u00e9seau dynamique gouvern\u00e9 par la quantification de r\u00e9troactions r\u00e9gulatrices.<\/p>\n<h3>12.2 La r\u00e9interpr\u00e9tation neurobiologique : Allostasie et codage pr\u00e9dictif<\/h3>\n<p>Sur le versant des neurosciences contemporaines, le concept na\u00eff d&rsquo;hom\u00e9ostasie r\u00e9active d\u00e9fendu par Hull \u2014 o\u00f9 l&rsquo;organisme attend passivement que son niveau de glyc\u00e9mie ou d&rsquo;eau s&rsquo;effondre pour d\u00e9clencher une r\u00e9action motrice correctrice \u2014 a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment remani\u00e9 au profit du paradigme de l&rsquo;<strong>allostasie<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9 par Peter Sterling et Joseph Eyer, et consolid\u00e9 par Bruce McEwen. L&rsquo;allostasie d\u00e9signe le processus par lequel le cerveau anticipe activement les besoins futurs de l&rsquo;organisme en modifiant continuellement ses param\u00e8tres physiologiques internes avant m\u00eame que la rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique n&rsquo;ait lieu.<\/p>\n<p>Cette approche pr\u00e9dictive s&rsquo;articule de fa\u00e7on saisissante avec la th\u00e9orie contemporaine du <strong>cerveau pr\u00e9dictif<\/strong> (<em>Predictive Processing<\/em>) et le principe de l&rsquo;\u00e9nergie libre formalis\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fil.ion.ucl.ac.uk\/~karl\/\">Karl Friston<\/a>. Dans cette perspective neurocomputationnelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le syst\u00e8me nerveux central est mod\u00e9lis\u00e9 comme un moteur d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne dont le but fondamental est de minimiser en permanence \u00ab l&rsquo;\u00e9nergie libre variationnelle \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction entre ses mod\u00e8les internes du monde et les flux sensoriels aff\u00e9rents.<\/li>\n<li>La pulsion hullienne (<em>D<\/em>) trouve sa contrepartie moderne dans le gradient d&rsquo;erreur de pr\u00e9diction int\u00e9roceptive : un \u00e9cart massif entre l&rsquo;\u00e9tat physiologique vital attendu par le syst\u00e8me nerveux autonome et les aff\u00e9rences visc\u00e9rales r\u00e9elles re\u00e7ues par le cortex insulaire g\u00e9n\u00e8re une tension computative aigu\u00eb.<\/li>\n<li>L&rsquo;action motrice \u2014 que Friston nomme l&rsquo;\u00ab inf\u00e9rence active \u00bb \u2014 a pour fonction exclusive de modifier le monde physique externe pour faire converger les signaux sensoriels vers les pr\u00e9dictions vitales, annulant ainsi l&rsquo;erreur computationnelle, ce qui correspond exactement \u00e0 la d\u00e9finition moderne de la r\u00e9duction de la pulsion.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, les neurosciences affectives de Kent Berridge ont valid\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante la dissociation op\u00e9r\u00e9e par Hull en 1952 entre le besoin\/pulsion (<em>D<\/em>) et l&rsquo;incitation attractive (<em>K<\/em>). Berridge a d\u00e9montr\u00e9 que le syst\u00e8me dopaminergique m\u00e9solimbique ne code pas le plaisir sensoriel de la consommation (\u00ab <em>liking<\/em> \u00bb, m\u00e9di\u00e9 par les r\u00e9cepteurs opio\u00efdes sous-corticaux), mais bien la saillance incitative (\u00ab <em>wanting<\/em> \u00bb), c&rsquo;est-\u00e0-dire la composante motivationnelle pure qui pousse l&rsquo;organisme vers l&rsquo;objet-but, r\u00e9habilitant au niveau mol\u00e9culaire la distinction structuraliste entre l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sir et l&rsquo;\u00e9valuation de la cible.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique : Grandeur et limites de la derni\u00e8re grande th\u00e9orie globale<\/h3>\n<p>Avec le recul historique que conf\u00e8re le recul d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;histoire des id\u00e9es, la th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions de Clark L. Hull appara\u00eet comme le chant du cygne fascinant d&rsquo;une certaine fa\u00e7on de concevoir la psychologie scientifique : celle des \u00ab grands syst\u00e8mes unifi\u00e9s \u00bb et des th\u00e9ories totalisantes. \u00c0 l&rsquo;instar des cosmologies globales de l&rsquo;\u00e8re classique, Hull voulut enfermer le monde complexe des \u00e9motions, des d\u00e9sirs, des apprentissages et des conduites motrices dans le carcan d&rsquo;une formule math\u00e9matique unique et universelle.<\/p>\n<p>Les causes institutionnelles et th\u00e9oriques du d\u00e9clin de l&rsquo;hullianisme sont aujourd&rsquo;hui clairement identifi\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;hypersp\u00e9cialisation des param\u00e8tres :<\/strong> Pour sauver son mod\u00e8le face aux multiples r\u00e9futations empiriques (effet Crespi, saccharine, auto-stimulation), Hull fut contraint d&rsquo;adjoindre \u00e0 chaque crise une nouvelle constante, un nouvel exposant ou un facteur correctif suppl\u00e9mentaire. Cette prolif\u00e9ration de variables libres transforma peu \u00e0 peu le syst\u00e8me en un mod\u00e8le sur-param\u00e9tr\u00e9 (<em>overfitted<\/em>), impossible \u00e0 falsifier au sens de Karl Popper sans recourir \u00e0 des acrobaties de calibration <em>ad hoc<\/em>.<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9ductionnisme biologique outrancier :<\/strong> En voulant assujettir chaque conduite \u00e0 la trame exclusive de la survie physique \u00e9l\u00e9mentaire, Hull passa \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la nature intrins\u00e8quement symbolique, s\u00e9miotique, culturelle et exploratoire de l&rsquo;intelligence sup\u00e9rieure des primates et des humains.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;av\u00e8nement de la modularit\u00e9 cognitive :<\/strong> La psychologie contemporaine a renonc\u00e9 \u00e0 chercher une \u00ab \u00e9quation universelle \u00bb du comportement, acceptant l&rsquo;id\u00e9e que le cerveau est une f\u00e9d\u00e9ration de modules cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s fa\u00e7onn\u00e9s par des pressions \u00e9volutives disparates, et non une machine newtonienne homog\u00e8ne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pourtant, malgr\u00e9 ces limites patentes, la figure de Clark Leonard Hull demeure monumentale dans le panth\u00e9on des sciences du comportement. Il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 introduire les standards m\u00e9thodologiques d&rsquo;une rigueur absolue dans la mod\u00e9lisation des \u00e9tats internes inobservables, purgeant la discipline de ses approximations verbeuses pour la doter d&rsquo;une armature quantitative irr\u00e9prochable. Ses concepts de gradient d&rsquo;approche-\u00e9vitement, de motivation incitatrice et de cin\u00e9matique de but continuent d&rsquo;irriguer la neurobiologie computationnelle, la robotique autonome et la psychologie exp\u00e9rimentale contemporaine, t\u00e9moignant de la grandeur intemporelle de son ambition intellectuelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berlyne, D. E. (1960). <em>Conflict, arousal, and curiosity<\/em>. McGraw-Hill. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/11164-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/11164-000<\/a><\/li>\n<li>Berridge, K. C. (2007). The debate over dopamine\u2019s role in reward: Wanting, liking, or learning? <em>Psychopharmacology<\/em>, 191(3), 391\u2013431. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00213-006-0578-x\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s00213-006-0578-x<\/a><\/li>\n<li>Cannon, W. B. (1932). <em>The wisdom of the body<\/em>. W. W. Norton &amp; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1097\/00000441-193212000-00028\">https:\/\/doi.org\/10.1097\/00000441-193212000-00028<\/a><\/li>\n<li>Crespi, L. P. (1942). Quantitative variation of incentive and performance in the white rat. <em>The American Journal of Psychology<\/em>, 55(4), 467\u2013517. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1417120\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1417120<\/a><\/li>\n<li>Dollard, J., &amp; Miller, N. E. (1950). <em>Personality and psychotherapy: An analysis in terms of learning, thinking, and culture<\/em>. McGraw-Hill.<\/li>\n<li>Friston, K. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory? <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127\u2013138. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/li>\n<li>Harlow, H. F. (1953). Mice, monkeys, men, and moti-ves. <em>Psychological Review<\/em>, 60(1), 23\u201332. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0056040\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0056040<\/a><\/li>\n<li>Hull, C. L. (1943). <em>Principles of behavior: An introduction to behavior theory<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Hull, C. L. (1952). <em>A behavior system: An introduction to behavior theory concerning the individual organism<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10040-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10040-000<\/a><\/li>\n<li>Miller, N. E. (1948). Studies of fear as an acquirable drive: I. Fear as motivation and fear-reduction as reinforcement in the learning of new responses. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 38(1), 89\u2013101. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0058455\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0058455<\/a><\/li>\n<li>Miller, N. E. (1959). Liberalization of basic S-R concepts: Extensions to conflict, motivation, and social learning. In S. Koch (Ed.), <em>Psychology: A study of a science<\/em> (Vol. 2, pp. 196\u2013292). McGraw-Hill.<\/li>\n<li>Olds, J., &amp; Milner, P. (1954). Positive reinforcement produced by electrical stimulation of septal area and other regions of rat brain. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 47(6), 419\u2013427. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0058775\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0058775<\/a><\/li>\n<li>Pavlov, I. P. (1927). <em>Conditioned reflexes: An investigation of the physiological activity of the cerebral cortex<\/em> (G. V. 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Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/10026-000\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/10026-000<\/a><\/li>\n<li>Sutton, R. S., &amp; Barto, A. G. (2018). <em>Reinforcement learning: An introduction<\/em> (2nd ed.). The MIT Press.<\/li>\n<li>Thorndike, E. L. (1898). Animal intelligence: An experimental study of the associative processes in animals. <em>The Psychological Review: Monograph Supplements<\/em>, 2(4), i\u2013109. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0092987<\/a><\/li>\n<li>Tolman, E. C. (1948). Cognitive maps in rats and men. <em>Psychological Review<\/em>, 55(4), 189\u2013208. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0061626<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). 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