{"id":7620,"date":"2026-09-16T22:47:14","date_gmt":"2026-09-16T22:47:14","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/modele-psychologie-decoloniale-rivera-cusicanqui-maldonado-torres\/"},"modified":"2026-09-16T22:47:14","modified_gmt":"2026-09-16T22:47:14","slug":"modele-psychologie-decoloniale-rivera-cusicanqui-maldonado-torres","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=modele-psychologie-decoloniale-rivera-cusicanqui-maldonado-torres","title":{"rendered":"Mod\u00e8le de psychologie d\u00e9coloniale &#8211; Silvia Rivera Cusicanqui et Nelson Maldonado-Torres"},"content":{"rendered":"<p>La psychologie contemporaine, bien qu&rsquo;elle se revendique comme une science universelle et objective de l&rsquo;esprit humain, demeure profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans la modernit\u00e9 occidentale eurocentr\u00e9e. N\u00e9e dans le sillage de l&rsquo;expansion industrielle, du positivisme des Lumi\u00e8res et de l&rsquo;entreprise imp\u00e9riale europ\u00e9enne, la discipline a historiquement \u00e9rig\u00e9 le sujet occidental, blanc, bourgeois et masculin en norme universelle du d\u00e9veloppement psychique, de la rationalit\u00e9 et de la sant\u00e9 mentale. Tout \u00e9cart vis-\u00e0-vis de cet \u00e9talon normatif s&rsquo;est trouv\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la marge, pathologis\u00e9 ou interpr\u00e9t\u00e9 comme un d\u00e9ficit \u00e9volutif. Face \u00e0 cette h\u00e9g\u00e9monie r\u00e9ductrice qui oblit\u00e8re la pluralit\u00e9 des mani\u00e8res d&rsquo;exister et de souffrir, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un mod\u00e8le de psychologie d\u00e9coloniale s&rsquo;impose non pas comme un simple am\u00e9nagement cosm\u00e9tique de la clinique interculturelle, mais comme une rupture paradigmatique radicale r\u00e9clamant le d\u00e9mant\u00e8lement de la colonialit\u00e9 qui continue de structurer les savoirs sur le psychisme.<\/p>\n<p>Cette entreprise de refondation trouve ses assises conceptuelles les plus puissantes dans le dialogue entre deux figures majeures de la pens\u00e9e critique latino-am\u00e9ricaine contemporaine : la sociologue, historienne et militante aymara bolivienne <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Silvia_Rivera_Cusicanqui\">Silvia Rivera Cusicanqui<\/a> et le philosophe d\u00e9colonial portoricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nelson_Maldonado-Torres\">Nelson Maldonado-Torres<\/a>. Tandis que Maldonado-Torres d\u00e9ploie une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la \u00ab colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre \u00bb et de la blessure existentielle h\u00e9rit\u00e9e de Frantz Fanon, Rivera Cusicanqui offre, \u00e0 travers la notion aymara de <em>ch&rsquo;ixi<\/em> et sa sociologie de l&rsquo;image, une \u00e9pist\u00e9mologie incarn\u00e9e capable de penser l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, le conflit int\u00e9rieur et la subjectivit\u00e9 sans c\u00e9der aux mirages de l&rsquo;assimilation unificatrice ou du m\u00e9tissage \u00e9dulcor\u00e9. Ensemble, leurs travaux dessinent les contours d&rsquo;une praxis psychologique in\u00e9dite o\u00f9 la souffrance mentale cesse d&rsquo;\u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un d\u00e9sordre intrapsychique individuel pour devenir le sympt\u00f4me vivant des structures de domination coloniale, patriarcale et capitaliste.<\/p>\n<p>Explorer un mod\u00e8le de psychologie d\u00e9coloniale \u00e0 partir de ces deux pens\u00e9es implique de r\u00e9interroger l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9difice clinique : depuis la d\u00e9finition ontologique de la personne humaine jusqu&rsquo;aux protocoles nosographiques du diagnostic psychiatrique, en passant par les dynamiques d&rsquo;\u00e9coute, de transfert et de gu\u00e9rison communautaire. Cet article propose une plong\u00e9e approfondie et syst\u00e9matique dans les concepts, les m\u00e9thodologies et les implications th\u00e9rapeutiques issus du croisement entre la critique ph\u00e9nom\u00e9nologique carib\u00e9enne et la praxis insurrectionnelle andine. Il s&rsquo;agit de d\u00e9montrer comment la d\u00e9sali\u00e9nation de la psych\u00e9 exige le d\u00e9sapprentissage de l&rsquo;eurocentrisme \u00e9pist\u00e9mique et l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un plurivers th\u00e9rapeutique vou\u00e9 \u00e0 la restauration de la dignit\u00e9 bless\u00e9e des damn\u00e9s de la terre.<\/p>\n<h2>1. Introduction aux fondements \u00e9pist\u00e9mologiques de la psychologie d\u00e9coloniale<\/h2>\n<p>La psychologie moderne ne s&rsquo;est pas d\u00e9velopp\u00e9e dans un vide sociopolitique : elle s&rsquo;est constitu\u00e9e en corr\u00e9lation \u00e9troite avec les dispositifs de pouvoir imp\u00e9riaux qui ont fa\u00e7onn\u00e9 le monde depuis la fin du XVe si\u00e8cle. Penser une psychologie d\u00e9coloniale exige en premier lieu de d\u00e9voiler comment les structures de la domination coloniale se sont p\u00e9rennis\u00e9es bien apr\u00e8s les ind\u00e9pendances formelles, infiltrant les cat\u00e9gories m\u00eames par lesquelles les individus con\u00e7oivent leur int\u00e9riorit\u00e9, leurs affects et leur normalit\u00e9.<\/p>\n<h3>1.1 La triade de la colonialit\u00e9 : pouvoir, savoir et \u00eatre<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence historique du concept de colonialit\u00e9, formul\u00e9 initialement par le sociologue p\u00e9ruvien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/An%C3%ADbal_Quijano\">An\u00edbal Quijano<\/a>, met en lumi\u00e8re une distinction fondamentale : si le colonialisme renvoie \u00e0 une administration juridico-politique exerc\u00e9e par une m\u00e9tropole sur un territoire conquis \u2013 processus largement clos au cours des XIXe et XXe si\u00e8cles \u2013, la colonialit\u00e9 d\u00e9signe quant \u00e0 elle la matrice sous-jacente de domination qui survit \u00e0 l&rsquo;effondrement des empires coloniaux. Cette matrice op\u00e8re \u00e0 travers une triade indissociable reliant le pouvoir, le savoir et l&rsquo;\u00eatre. La colonialit\u00e9 du pouvoir structure l&rsquo;\u00e9conomie mondiale, la division internationale du travail et la hi\u00e9rarchisation raciale de la population plan\u00e9taire, assignant aux corps non blancs des places subalternes dans la reproduction du capital.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la colonialit\u00e9 du savoir a impos\u00e9 l&rsquo;Europe occidentale comme l&rsquo;unique centre l\u00e9gitime de production de la v\u00e9rit\u00e9 universelle. Ce processus d&rsquo;\u00ab \u00e9pist\u00e9micide \u00bb, selon l&rsquo;expression de Boaventura de Sousa Santos, a m\u00e9thodiquement d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9, subalternis\u00e9 ou an\u00e9anti les syst\u00e8mes cognitifs, les cosmologies et les philosophies autochtones et afro-diasporiques. Dans le domaine psychologique, cela s&rsquo;est traduit par l&rsquo;universalisation forc\u00e9e de th\u00e9ories forg\u00e9es dans des contextes g\u00e9oculturels \u00e9troits, pr\u00e9tendant expliquer la psych\u00e9 de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 travers des mod\u00e8les cognitifs ou m\u00e9tapsychologiques occidentocentr\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, la colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre s&rsquo;attaque aux dimensions ontologiques et subjectives de l&rsquo;existence humaine. Elle alt\u00e8re le sentiment d&rsquo;humanit\u00e9 des populations colonis\u00e9es et racis\u00e9es en instituant une fronti\u00e8re invisible entre ceux qui poss\u00e8dent pleinement le statut d&rsquo;humain et ceux qui en sont priv\u00e9s ou d\u00e9chus. Les cons\u00e9quences psychologiques de cette n\u00e9gation ontologique sont d\u00e9vastatrices : int\u00e9riorisation de l&rsquo;indignit\u00e9, haine de soi, angoisse existentielle permanente face \u00e0 la violence structurelle et fragmentation des rep\u00e8res identitaires. Face \u00e0 ces dynamiques insidieuses, la psychologie d\u00e9coloniale ne peut se contenter de r\u00e9former la psychologie moderne ; elle doit accomplir une rupture paradigmatique radicale avec ses postulats naturalisants pour r\u00e9v\u00e9ler la nature historiquement et politiquement construite des traumatismes collectifs.<\/p>\n<h3>1.2 Limites et impasses de la psychologie eurocentrique conventionnelle<\/h3>\n<p>La psychologie conventionnelle s&rsquo;est enferm\u00e9e dans une double impasse m\u00e9thodologique : l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique et le r\u00e9ductionnisme biologique. En concevant le psychisme comme une entit\u00e9 \u00e9tanche, encapsul\u00e9e sous la bo\u00eete cr\u00e2nienne ou circonscrite au th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9 de la cellule familiale nucl\u00e9aire, elle a d\u00e9contextualis\u00e9 la souffrance humaine. L&rsquo;individu moderne, r\u00e9put\u00e9 autonome, rationnel et autoconstructeur, est devenu l&rsquo;unit\u00e9 de mesure exclusive de l&rsquo;adaptation psychique. Tout d\u00e9sarroi affectif ou dysfonctionnement relationnel se trouve ainsi rabattu sur une faillite personnelle, un d\u00e9s\u00e9quilibre neurochimique ou une d\u00e9ficience cognitive individuelle, exon\u00e9rant de tout bl\u00e2me les rapports de domination mat\u00e9riels et symboliques.<\/p>\n<p>Cette approche proc\u00e8de d&rsquo;une universalisation abusive d&rsquo;un profil psychologique hautement sp\u00e9cifique, d\u00e9sign\u00e9 dans la litt\u00e9rature critique contemporaine sous l&rsquo;acronyme WEIRD (<em>Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic<\/em>). Ce sujet occidental, bourgeois, blanc et masculin, historiquement situ\u00e9, a \u00e9t\u00e9 travesti en \u00e9talon de l&rsquo;humanit\u00e9 psychologique g\u00e9n\u00e9rale. Les modes de subjectivation collectivistes, les formes de rationalit\u00e9 holistiques, les attachements relationnels \u00e9tendus \u00e0 la parent\u00e8le non biologique ou au monde non humain y sont syst\u00e9matiquement interpr\u00e9t\u00e9s comme des retards de maturation psycho-affective, des fixations archa\u00efques ou des manifestations de d\u00e9pendance symbiotique r\u00e9gressive.<\/p>\n<p>En outre, la psychologie clinique et la psychiatrie conventionnelles ont historiquement fonctionn\u00e9 comme des dispositifs disciplinaires de conformit\u00e9 sociale. En pathologisant les r\u00e9actions affectives l\u00e9gitimes face \u00e0 l&rsquo;injustice structurelle \u2013 telles que la fureur, la d\u00e9sesp\u00e9rance, la m\u00e9fiance ou le refus d&rsquo;obtemp\u00e9rer aux exigences de l&rsquo;exploitation n\u00e9olib\u00e9rale \u2013, la clinique dominante s&rsquo;est rendue complice des politiques d&rsquo;assujettissement. Elle \u00e9tiquette comme \u00ab troubles dysphoriques \u00bb, \u00ab anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00bb ou \u00ab troubles oppositionnels avec provocation \u00bb ce qui constitue fondamentalement des strat\u00e9gies de survie psychique et des r\u00e9ponses saines \u00e0 des environnements pathog\u00e8nes fa\u00e7onn\u00e9s par le racisme environnemental, l&rsquo;exclusion \u00e9conomique et l&rsquo;oppression culturelle continue.<\/p>\n<h3>1.3 G\u00e9n\u00e9alogie critique : Silvia Rivera Cusicanqui et Nelson Maldonado-Torres<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces apories \u00e9pist\u00e9mologiques, l&rsquo;apport crois\u00e9 de Silvia Rivera Cusicanqui et de Nelson Maldonado-Torres fournit un terreau conceptuel novateur pour refonder les sciences du psychisme. Silvia Rivera Cusicanqui, sociologue et historienne bolivienne d&rsquo;ascendance aymara et m\u00e9tisse, a d\u00e9velopp\u00e9 son \u0153uvre en prise directe avec les luttes paysannes et indig\u00e8nes de l&rsquo;Altiplano andin, notamment au sein du <em>Taller de Historia Oral Andina<\/em> (THOA). Rejetant cat\u00e9goriquement le colonialisme interne des \u00e9lites cr\u00e9oles et la captation acad\u00e9mique des th\u00e9ories critiques par les institutions occidentales, Rivera Cusicanqui pense la subjectivit\u00e9 \u00e0 partir des m\u00e9moires corporelles, de la r\u00e9volte et des dynamiques de survie dans des contextes de violence coloniale ininterrompue. Son ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 bolivienne offre \u00e0 la psychologie des outils pragmatiques d&rsquo;analyse ancr\u00e9s dans le territoire et les pratiques communautaires de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Nelson Maldonado-Torres, philosophe n\u00e9 \u00e0 Porto Rico et form\u00e9 \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie ainsi qu&rsquo;\u00e0 la pens\u00e9e carib\u00e9enne, s&rsquo;est impos\u00e9 comme l&rsquo;un des th\u00e9oriciens majeurs de la colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre. En revisitant les \u0153uvres de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frantz_Fanon\">Frantz Fanon<\/a>, d&rsquo;Emmanuel Levinas et d&rsquo;Enrique Dussel, il a forg\u00e9 une herm\u00e9neutique rigoureuse de la d\u00e9shumanisation imp\u00e9riale et propos\u00e9 une \u00e9thique de la d\u00e9sali\u00e9nation. Maldonado-Torres explore avec une rare p\u00e9n\u00e9tration m\u00e9taphysique les r\u00e9percussions psychiques du racisme institutionnel, montrant comment l&rsquo;ontologie occidentale a fond\u00e9 sa certitude souveraine sur la rel\u00e9gation d&rsquo;une partie de l&rsquo;humanit\u00e9 dans une zone de non-\u00eatre absolue.<\/p>\n<p>La convergence de ces perspectives andine et carib\u00e9enne permet de f\u00e9conder r\u00e9ciproquement l&rsquo;analyse sociologique insurrectionnelle et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la blessure existentielle. Tandis que Maldonado-Torres diss\u00e8que l&rsquo;armature philosophique et les r\u00e9percussions m\u00e9tapsychologiques du m\u00e9pris ontologique, Rivera Cusicanqui arme la clinique d&rsquo;outils concrets pour lire les ambigu\u00eft\u00e9s, les contradictions f\u00e9condes et la r\u00e9silience collective des subalternes. Leur rencontre intellectuelle permet d&rsquo;esquisser un mod\u00e8le psychologique d\u00e9colonial appliqu\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s de la sant\u00e9 mentale contemporaine : un mod\u00e8le qui restitue aux souffrances leur profondeur historique et politique, tout en d\u00e9ployant des voies d&rsquo;\u00e9mancipation subjectives et communautaires.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;ontologie d\u00e9coloniale de Nelson Maldonado-Torres et la psych\u00e9<\/h2>\n<p>Pour refonder la psychologie sur des bases d\u00e9coloniales, il est indispensable de descendre dans les profondeurs de l&rsquo;ontologie, l\u00e0 o\u00f9 se noue le sentiment m\u00eame d&rsquo;exister. Nelson Maldonado-Torres a mis au jour les m\u00e9canismes philosophiques et existentiels par lesquels la colonialit\u00e9 d\u00e9chire l&rsquo;\u00eatre des sujets opprim\u00e9s, inaugurant une psychopathologie critique fond\u00e9e sur la d\u00e9nonciation de la non-existence impos\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.1 La colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre et la d\u00e9shumanisation ontologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fondatrice de Maldonado-Torres repose sur la r\u00e9\u00e9valuation g\u00e9n\u00e9alogique du fondement de la philosophie moderne. Le c\u00e9l\u00e8bre <em>cogito ergo sum<\/em> (\u00ab Je pense, donc je suis \u00bb) formul\u00e9 par Ren\u00e9 Descartes au XVIIe si\u00e8cle ne saurait \u00eatre compris isol\u00e9ment de son pr\u00e9c\u00e9dent historique imm\u00e9diat : le <em>conquiro ergo sum<\/em> (\u00ab Je conquiers, donc je suis \u00bb) incarn\u00e9 par les conquistadors espagnols et portugais d\u00e8s 1492. L&rsquo;affirmation triomphante de la certitude de soi du sujet moderne europ\u00e9en a repos\u00e9 sur la n\u00e9gation pr\u00e9alable de l&rsquo;humanit\u00e9 de ceux qui se trouvaient sur les terres conquises. Le sujet cart\u00e9sien ne s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9 en conscience universelle qu&rsquo;en produisant simultan\u00e9ment un vaste envers du d\u00e9cor : des corps racialis\u00e9s dont l&rsquo;aptitude \u00e0 penser, \u00e0 ressentir et \u00e0 signifier a \u00e9t\u00e9 m\u00e9thodiquement disqualifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette dynamique engendre ce que Maldonado-Torres appelle, \u00e0 la suite de Fanon, la production d&rsquo;une \u00ab zone de non-\u00eatre \u00bb. Dans cette zone, les cat\u00e9gories ordinaires de l&rsquo;\u00e9thique et du droit sont suspendues. Pour l&rsquo;individu rel\u00e9gu\u00e9 dans la zone de non-\u00eatre, l&rsquo;existence n&rsquo;est plus une \u00e9vidence mais une perp\u00e9tuelle interrogation contest\u00e9e par le regard dominant. L&rsquo;invisibilisation et la n\u00e9gation de son alt\u00e9rit\u00e9 radicale op\u00e8rent comme une violence psychique continue : le sujet subalterne apprend tr\u00e8s t\u00f4t que son visage, son langage, ses expressions affectives et sa pr\u00e9sence au monde ne sont reconnus que sous la forme de l&rsquo;anomalie, de la menace ou du n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Sur le plan de la construction identitaire et de l&rsquo;estime de soi, les r\u00e9percussions d&rsquo;une telle forclusion ontologique sont d\u00e9vastatrices. Le regard h\u00e9g\u00e9monique instille au tr\u00e9fonds de l&rsquo;appareil psychique un sentiment diffus mais permanent d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9. L&rsquo;int\u00e9riorisation du postulat colonial produit une angoisse existentielle sp\u00e9cifique, li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 de son propre statut d&rsquo;humain. D\u00e8s lors, toute tentative d&rsquo;auto-affirmation est v\u00e9cue dans une dialectique tragique o\u00f9 l&rsquo;individu doit sans cesse prouver une dignit\u00e9 que l&rsquo;ordre symbolique dominant lui refuse structurellement par avance.<\/p>\n<h3>2.2 La blessure coloniale et la figure du damn\u00e9<\/h3>\n<p>Maldonado-Torres r\u00e9interpr\u00e8te la figure du \u00ab damn\u00e9 \u00bb immortalis\u00e9e par Frantz Fanon dans <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em> en la d\u00e9gageant des seuls contextes de la guerre de d\u00e9colonisation alg\u00e9rienne pour lui donner une port\u00e9e clinique et m\u00e9tapsychologique universelle au sein de la colonialit\u00e9 globale. Le damn\u00e9 n&rsquo;est pas simplement un exploit\u00e9 \u00e9conomique au sens marxiste, ni un exclu social ordinaire : il est celui qui est ontologiquement exclu du pacte d&rsquo;humanit\u00e9, l&rsquo;habitant permanent de la pr\u00e9carit\u00e9 ontologique. Sa blessure n&rsquo;est pas un accident biographique passager, mais une fracture structurelle de l&rsquo;\u00eatre, inscrite dans les coordonn\u00e9es historiques et institutionnelles de son milieu de vie.<\/p>\n<p>Cette blessure coloniale se manifeste au niveau clinique comme un traumatisme d&rsquo;assujettissement continu, transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. L&rsquo;exposition r\u00e9it\u00e9r\u00e9e au m\u00e9pris racial, \u00e0 l&rsquo;arbitraire policier, \u00e0 la spoliation territoriale et \u00e0 la pauvret\u00e9 structurelle engendre un \u00e9tat d&rsquo;hypervigilance psychique constante. Le syst\u00e8me nerveux lui-m\u00eame est somm\u00e9 de composer avec un environnement dans lequel la violence n&rsquo;est pas une rupture anormale du quotidien, mais la texture m\u00eame de la normalit\u00e9 sociale impos\u00e9e par les puissants.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la notion de \u00ab m\u00e9lancolie coloniale \u00bb prend une r\u00e9sonance clinique cruciale. Contrairement au deuil normal qui parvient \u00e0 se d\u00e9tacher de l&rsquo;objet perdu, la m\u00e9lancolie coloniale d\u00e9coule de la perte forc\u00e9e de rep\u00e8res cosmologiques, de souverainet\u00e9 symbolique et de dignit\u00e9 historique, sans que cette perte ne soit jamais reconnue ni nomm\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique. C&rsquo;est un deuil interdit, un affect flottant d&rsquo;affliction et de rage retenue qui, faute de pouvoir s&rsquo;orienter vers l&rsquo;ext\u00e9rieur pour transformer l&rsquo;ordre injuste, se retourne contre le sujet lui-m\u00eame sous forme de d\u00e9pression chronique, d&rsquo;apathie existentielle, de comportements autodestructeurs ou de somatisations douloureuses multiformes.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;\u00e9thique de la lib\u00e9ration et le d\u00e9centrement du sujet moderne<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette ontologie de la pr\u00e9dation, Maldonado-Torres en appelle \u00e0 une rupture \u00e9thique fondamentale nourrie de l&rsquo;\u00e9thique de la lib\u00e9ration d\u00e9velopp\u00e9e par Enrique Dussel et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 de Levinas. Il s&rsquo;agit d&rsquo;arracher la conception du soi \u00e0 l&rsquo;\u00ab individualisme possessif \u00bb bourgeois pour r\u00e9affirmer une subjectivit\u00e9 relationnelle, fondamentalement vuln\u00e9rable et co-d\u00e9pendante. La sant\u00e9 psychique ne peut plus \u00eatre d\u00e9finie comme la capacit\u00e9 d&rsquo;un ego souverain \u00e0 contr\u00f4ler son environnement et \u00e0 maximiser son bien-\u00eatre solitaire, mais comme l&rsquo;aptitude \u00e0 entrer dans une relation d&rsquo;interd\u00e9pendance respectueuse avec l&rsquo;Autre, en particulier avec l&rsquo;Autre opprim\u00e9.<\/p>\n<p>Le surgissement du visage du damn\u00e9 et le cri de sa souffrance constituent l&rsquo;\u00e9tincelle qui brise la complaisance narcissique de la modernit\u00e9. Pour le praticien de la psychologie, ce d\u00e9centrement implique d&rsquo;abandonner la posture du d\u00e9miurge neutre, distant et savant pour se laisser interpeller dans sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 par la violence syst\u00e9mique qui frappe le patient. L&rsquo;espace th\u00e9rapeutique devient alors un lieu de reconnaissance r\u00e9ciproque o\u00f9 l&rsquo;imp\u00e9ratif \u00e9thique premier consiste \u00e0 \u00e9couter la v\u00e9rit\u00e9 de la blessure caus\u00e9e par l&rsquo;ordre colonial.<\/p>\n<p>Cette \u00e9thique vise la restauration int\u00e9grale de la capacit\u00e9 d&rsquo;agir (<em>agency<\/em>) des sujets marginalis\u00e9s. Gu\u00e9rir ne signifie nullement \u00ab r\u00e9adapter \u00bb le patient \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 malade et pathog\u00e8ne, mais l&rsquo;accompagner dans la red\u00e9couverte de sa puissance politique et de sa l\u00e9gitimit\u00e9 ontologique. Une pratique psychologique lib\u00e9ratrice se refuse \u00e0 \u00eatre prescriptive ; elle refuse de standardiser les comportements et s&rsquo;assigne pour mission de cr\u00e9er les conditions relationnelles et affectives permettant au damn\u00e9 de refuser le r\u00f4le de victime passive pour s&rsquo;instituer en sujet historique de son propre affranchissement.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Silvia Rivera Cusicanqui : Le concept de ch&rsquo;ixi et la subjectivit\u00e9<\/h2>\n<p>Tandis que Maldonado-Torres d\u00e9ploie une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la rupture avec l&rsquo;ontologie imp\u00e9riale, Silvia Rivera Cusicanqui propose un outillage conceptuel autochtone d&rsquo;une formidable inventivit\u00e9. En introduisant la cat\u00e9gorie aymara de <em>ch&rsquo;ixi<\/em> dans le champ de la th\u00e9orie critique, elle offre \u00e0 la psychologie une matrice novatrice pour penser la complexit\u00e9, l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et les conflits intimes de l&rsquo;appareil psychique en contexte postcolonial.<\/p>\n<h3>3.1 D\u00e9finition et racines aymaras de la notion de ch&rsquo;ixi<\/h3>\n<p>Dans la langue et la pens\u00e9e aymaras, le terme <em>ch&rsquo;ixi<\/em> renvoie m\u00e9taphoriquement \u00e0 une couleur ind\u00e9finissable de loin : un gris compos\u00e9 d&rsquo;une infinit\u00e9 de points noirs et blancs juxtapos\u00e9s. Vue de pr\u00e8s, la trame r\u00e9v\u00e8le des fibres d&rsquo;une puret\u00e9 absolue, noires et blanches, qui se touchent sans jamais fusionner. C&rsquo;est la couleur de la cendre, du pelage de certains animaux des hautes terres, et surtout, c&rsquo;est l&rsquo;expression d&rsquo;une logique cosmologique qui d\u00e9fie la pens\u00e9e binaire aristot\u00e9licienne et la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne.<\/p>\n<p>Le <em>ch&rsquo;ixi<\/em> conceptualise la coexistence conflictuelle et simultan\u00e9e d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments oppos\u00e9s qui ne s&rsquo;annulent pas et qui ne se dissolvent pas dans une synth\u00e8se unificatrice ou pacificatrice. Contrairement au sch\u00e9ma t\u00e9l\u00e9ologique occidental o\u00f9 la th\u00e8se et l&rsquo;antith\u00e8se sont surmont\u00e9es par une <em>Aufhebung<\/em> synth\u00e9tique, le monde andin conceptualis\u00e9 par Rivera Cusicanqui postule que la contradiction est permanente, dynamique et vitale. L&rsquo;\u00e9nergie vitale ne proc\u00e8de pas de l&rsquo;effacement des diff\u00e9rences, mais de leur tension r\u00e9ciproque maintenue dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire et instable.<\/p>\n<p>Transpos\u00e9e dans le domaine de la psychologie, la grille de lecture <em>ch&rsquo;ixi<\/em> constitue une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mique. Elle autorise \u00e0 concevoir l&rsquo;appareil psychique non plus comme une structure homog\u00e8ne en qu\u00eate d&rsquo;une identit\u00e9 unifi\u00e9e, sans faille et totalement int\u00e9gr\u00e9e, mais comme un tissu h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de loyaut\u00e9s contradictoires, de pulsions antagonistes et de m\u00e9moires fragment\u00e9es. La sant\u00e9 psychique cesse d&rsquo;\u00eatre corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination de la tension int\u00e9rieure ; elle s&rsquo;enracine au contraire dans la capacit\u00e9 \u00e0 habiter la contradiction sans sombrer dans l&rsquo;effondrement psychotique ni dans l&rsquo;aplatissement normatif du moi.<\/p>\n<h3>3.2 D\u00e9passement du binarisme et critique du m\u00e9tissage h\u00e9g\u00e9monique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des interventions les plus ac\u00e9r\u00e9es de Silvia Rivera Cusicanqui r\u00e9side dans sa critique sans concession du discours officiel sur le \u00ab m\u00e9tissage \u00bb, promu par les \u00c9tats-nations latino-am\u00e9ricains tout au long du XXe si\u00e8cle. Ce m\u00e9tissage d&rsquo;\u00c9tat, loin d&rsquo;\u00eatre une c\u00e9l\u00e9bration d\u00e9mocratique de la mixit\u00e9, a fonctionn\u00e9 comme un dispositif biopolitique d&rsquo;oblit\u00e9ration des identit\u00e9s autochtones et afro-descendantes. En pr\u00f4nant l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une nation homog\u00e8ne \u00e0 travers le blanchiment physique et culturel (<em>blanqueamiento<\/em>), le m\u00e9tissage h\u00e9g\u00e9monique exigeait la disparition pure et simple des langues, des cosmologies et des souverainet\u00e9s originelles sous couvert d&rsquo;une assimilation modernisatrice faussement bienveillante.<\/p>\n<p>Rivera Cusicanqui d\u00e9nonce le pi\u00e8ge des fausses dichotomies que cette id\u00e9ologie impose : tradition contre modernit\u00e9, rationnel contre irrationnel, pens\u00e9e magique contre esprit critique, indig\u00e8ne arri\u00e9r\u00e9 contre citoyen civilis\u00e9. Ces oppositions binaires forcent les sujets subalternis\u00e9s \u00e0 un d\u00e9chirement intime perp\u00e9tuel : pour \u00eatre reconnus comme des membres \u00e0 part enti\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 moderne, ils doivent r\u00e9pudier leurs origines familiales, renier les savoirs de leurs m\u00e8res et refouler les m\u00e9moires communautaires de leurs anc\u00eatres, s&rsquo;amputant ainsi d&rsquo;une part essentielle de leur substance psychique.<\/p>\n<p>Pour la psychologie clinique, cette critique ouvre des horizons majeurs pour le traitement des souffrances psychiques des personnes biculturelles, migrantes ou racis\u00e9es. Le concept de <em>ch&rsquo;ixi<\/em> permet de reconna\u00eetre et de l\u00e9gitimer les tiraillements identitaires non comme une immaturit\u00e9 ou une \u00ab crise d&rsquo;acculturation pathologique \u00bb, mais comme la cons\u00e9quence inh\u00e9rente et logique d&rsquo;un ordre social racialis\u00e9. En refusant l&rsquo;obligation de choisir entre une tradition essentialis\u00e9e et une modernit\u00e9 ali\u00e9nante, le mod\u00e8le d\u00e9colonial offre la possibilit\u00e9 de construire une posture psychologique subversive capable de mobiliser les outils de la modernit\u00e9 tout en r\u00e9investissant avec fiert\u00e9 les lign\u00e9es et les savoirs ancestraux.<\/p>\n<h3>3.3 La subjectivit\u00e9 ch&rsquo;ixi comme matrice psychologique<\/h3>\n<p>Penser la subjectivit\u00e9 comme une r\u00e9alit\u00e9 <em>ch&rsquo;ixi<\/em> revient \u00e0 doter la psychologie d&rsquo;un mod\u00e8le non pathologisant de la complexit\u00e9 psychique. L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;y est pas con\u00e7u comme un monobloc d&rsquo;affects et de pens\u00e9es logiques, mais comme une mosa\u00efque vivante travers\u00e9e par des flux historiques discordants. Dans l&rsquo;espace psychique cohabitent la langue du colonisateur et le murmure des langues opprim\u00e9es, les aspirations \u00e0 la mobilit\u00e9 sociale individuelle et le sentiment visc\u00e9ral de responsabilit\u00e9 envers la communaut\u00e9, les blessures du pass\u00e9 et les d\u00e9sirs de renaissance future.<\/p>\n<p>Cette perspective permet de valoriser les zones de frottement interne au sein du sujet. L\u00e0 o\u00f9 la th\u00e9rapie cognitive classique s&rsquo;acharnerait \u00e0 corriger ce qu&rsquo;elle d\u00e9signe h\u00e2tivement comme des \u00ab dissonances cognitives \u00bb pour r\u00e9tablir une coh\u00e9rence artificielle de l&rsquo;\u00e9go, la clinique d\u00e9coloniale invite le patient \u00e0 accueillir ces contradictions comme les traces ind\u00e9l\u00e9biles de l&rsquo;histoire coloniale qui traverse sa chair. La contradiction n&rsquo;est plus une tare \u00e0 gommer, mais le foyer d&rsquo;une lucidit\u00e9 politique et affective sup\u00e9rieure, une source in\u00e9puisable de r\u00e9silience cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p>Il en d\u00e9coule une d\u00e9stigmatisation profonde des conflits d&rsquo;appartenance qui frappent tout particuli\u00e8rement les g\u00e9n\u00e9rations issues de l&rsquo;immigration et les peuples marginalis\u00e9s. L&rsquo;acceptation de son incompl\u00e9tude fonci\u00e8re et de la multiplicit\u00e9 irr\u00e9ductible de ses strates identitaires permet de d\u00e9samorcer la haine de soi induite par les injonctions \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration univoque. La sant\u00e9 mentale s&rsquo;articule alors au d\u00e9veloppement d&rsquo;une r\u00e9silience communautaire, o\u00f9 les individus apprennent collectivement \u00e0 tisser leurs polarit\u00e9s conflictuelles pour r\u00e9sister \u00e0 la fragmentation impos\u00e9e par le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral et le racisme ambiant.<\/p>\n<h2>4. La colonialit\u00e9 de l&rsquo;esprit et la psychopathologie critique<\/h2>\n<p>La psychopathologie dominante, sous couvert de neutralit\u00e9 scientifique et d&#8217;empirisme m\u00e9dical, op\u00e8re comme l&rsquo;un des vecteurs les plus efficaces de la colonialit\u00e9 du savoir. D\u00e9construire cette h\u00e9g\u00e9monie requiert un travail g\u00e9n\u00e9alogique d\u00e9voilant les accointances historiques entre la psychiatrisation des conduites et les n\u00e9cessit\u00e9s de la pacification sociale coloniale.<\/p>\n<h3>4.1 G\u00e9n\u00e9alogie de la psychiatrie coloniale et nosographies dominantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychiatrie moderne est indissociable de l&rsquo;institution asilaire coloniale. D\u00e8s le XIXe si\u00e8cle, dans les possessions de l&rsquo;Empire britannique, de l&rsquo;Empire fran\u00e7ais ou lors des phases de pacification en Am\u00e9rique latine, les asiles psychiatriques ont servi de d\u00e9potoirs pour interner non seulement les individus souffrant de troubles mentaux av\u00e9r\u00e9s, mais aussi et surtout les rebelles, les insoumis, les vagabonds et les esclaves en fuite. Des figures m\u00e9dicales c\u00e9l\u00e8bres, telles que Samuel Cartwright aux \u00c9tats-Unis avec son concept de \u00ab drap\u00e9tomanie \u00bb (la pr\u00e9tendue maladie mentale poussant les esclaves noirs \u00e0 fuir les plantations), ont illustr\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature comment la science du diagnostic a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour naturaliser l&rsquo;ordre de domination raciale.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, cette dynamique persiste sous des formes plus subtiles et raffin\u00e9es \u00e0 travers les nosographies internationales, au premier rang desquelles tr\u00f4ne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM<\/a>) \u00e9labor\u00e9 par l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie, ainsi que la Classification internationale des maladies (CIM). Ces r\u00e9pertoires imposent une grille d&rsquo;\u00e9valuation comportementale et affective calibr\u00e9e exclusivement sur les imp\u00e9ratifs de productivit\u00e9, d&rsquo;adaptabilit\u00e9 et d&rsquo;individualisme du capitalisme occidental contemporain. L&rsquo;\u00eatre humain \u00e9quilibr\u00e9 y est implicitement d\u00e9peint comme une entit\u00e9 performante, autonome, socialement pr\u00e9visible et capable d&rsquo;autor\u00e9guler sans vague ses affects.<\/p>\n<p>Cette nosographie universelle efface syst\u00e9matiquement la dimension politique, mat\u00e9rielle et historique de la d\u00e9tresse psychologique. En r\u00e9duisant les manifestations de souffrance \u00e0 des listes ferm\u00e9es de sympt\u00f4mes quantifiables et d\u00e9contextualis\u00e9s, les manuels dominants occultent le fait que l&rsquo;angoisse, le d\u00e9sespoir ou l&rsquo;abattement sont souvent les cons\u00e9quences directes d&rsquo;exp\u00e9riences violentes telles que l&rsquo;expropriation fonci\u00e8re, le harc\u00e8lement policier institutionnalis\u00e9, les micro-agressions racistes quotidiennes ou la d\u00e9sagr\u00e9gation des solidarit\u00e9s communautaires traditionnelles. La psychiatrie standard accomplit ainsi un tour de passe-passe id\u00e9ologique : elle transforme les d\u00e9sordres d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 malade en pathologies de cerveaux individuels.<\/p>\n<h3>4.2 La pathologisation des r\u00e9sistances subalternes<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des effets les plus pervers de la colonialit\u00e9 de l&rsquo;esprit est la pathologisation syst\u00e9matique de la col\u00e8re et des insurrections subalternes. Lorsqu&rsquo;une communaut\u00e9 marginalis\u00e9e s&rsquo;insurge contre l&rsquo;accaparement de ses terres, la pollution de ses rivi\u00e8res par des multinationales mini\u00e8res ou les violences d&rsquo;\u00c9tat, les appareils m\u00e9diatiques et psycho-m\u00e9dicaux ont promptement recours au lexique psychiatrique. La r\u00e9volte collective est requalifi\u00e9e en \u00ab hyst\u00e9rie collective \u00bb, l&rsquo;insoumission est \u00e9tiquet\u00e9e comme un \u00ab trouble de la personnalit\u00e9 antisociale \u00bb ou une \u00ab parano\u00efa pers\u00e9cutive \u00bb, et la d\u00e9fiance l\u00e9gitime des opprim\u00e9s envers les institutions officielles est trait\u00e9e par la pharmacop\u00e9e et la contention clinique.<\/p>\n<p>Ce processus de m\u00e9dicalisation de la d\u00e9tresse sociale a pour fonction premi\u00e8re d&rsquo;\u00e9touffer le potentiel subversif des affects. En prescrivant massivement des anxiolytiques, des antid\u00e9presseurs et des psychoth\u00e9rapies adaptatives aux populations pr\u00e9caris\u00e9es, le syst\u00e8me m\u00e9dico-psychiatrique neutralise la contestation \u00e0 sa racine. L&rsquo;\u00e9nergie psychique qui aurait pu alimenter l&rsquo;organisation collective, la solidarit\u00e9 syndicale ou la lutte communautaire est anesth\u00e9si\u00e9e, transform\u00e9e en une t\u00e2che d&rsquo;ing\u00e9nierie int\u00e9rieure o\u00f9 le patient est somm\u00e9 d&rsquo;apprendre \u00e0 tol\u00e9rer l&rsquo;intol\u00e9rable par des exercices d&rsquo;adaptation et de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la colonialit\u00e9 psychopathologique s&rsquo;acharne \u00e0 criminaliser ou \u00e0 ridiculiser les syst\u00e8mes th\u00e9rapeutiques ancestraux. Les transes rituelles, les dialogues avec les anc\u00eatres, les pratiques de gu\u00e9rison chamaniques ou le recours aux plantes sacr\u00e9es sont r\u00e9guli\u00e8rement disqualifi\u00e9s par la doxa psychiatrique comme des \u00e9pisodes d\u00e9lirants, des bouff\u00e9es psychotiques ou des superstitions r\u00e9trogrades. Dans ce cadre ali\u00e9nant, la psychologie d\u00e9coloniale red\u00e9finit la gu\u00e9rison : gu\u00e9rir ne consiste plus \u00e0 se conformer aux attentes d&rsquo;un ordre oppresseur, mais \u00e0 accomplir un acte politique de r\u00e9appropriation de sa propre trajectoire, de son histoire et de son pouvoir d&rsquo;indignation collective.<\/p>\n<h3>4.3 Le traumatisme colonial transg\u00e9n\u00e9rationnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d&rsquo;une clinique d\u00e9coloniale r\u00e9side \u00e9galement dans sa capacit\u00e9 \u00e0 penser le traumatisme au-del\u00e0 des \u00e9chelles temporelles de la vie d&rsquo;un seul individu. Les populations soumises aux g\u00e9nocides fondateurs, \u00e0 la traite transatlantique, \u00e0 l&rsquo;esclavage de masse et \u00e0 la d\u00e9culturation forc\u00e9e portent en elles les traces ind\u00e9l\u00e9biles d&rsquo;un traumatisme colonial transg\u00e9n\u00e9rationnel. Ces violences historiques massives, souvent pass\u00e9es sous silence, d\u00e9ni\u00e9es par les r\u00e9cits nationaux officiels ou jamais r\u00e9par\u00e9es symboliquement et mat\u00e9riellement, se transmettent de mani\u00e8re inconsciente au sein des g\u00e9n\u00e9alogies familiales et des m\u00e9moires collectives.<\/p>\n<p>Ce trauma historique s&rsquo;incarne fr\u00e9quemment dans le corps des descendants \u00e0 travers des manifestations somatiques myst\u00e9rieuses pour la m\u00e9decine conventionnelle : douleurs chroniques sans substrat anatomique univoque, fatigues \u00e9crasantes, tensions musculaires persistantes, troubles m\u00e9taboliques ou vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue aux affections auto-immunes. Les recherches r\u00e9centes en \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique environnementale viennent corroborer ce que les savoirs subalternes ont toujours su de mani\u00e8re intuitive : les stress extr\u00eames v\u00e9cus par des anc\u00eatres soumis \u00e0 la d\u00e9shumanisation alt\u00e8rent durablement la r\u00e9gulation biologique et affective des g\u00e9n\u00e9rations suivantes, configurant un syst\u00e8me d&rsquo;alerte physiologique continuellement suractiv\u00e9.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une telle profondeur de souffrance, les th\u00e9rapies br\u00e8ves, cognitives et comportementales, orient\u00e9es vers la r\u00e9solution rapide de sympt\u00f4mes \u00e0 court terme, se r\u00e9v\u00e8lent tragiquement impuissantes, voire infantilisantes. R\u00e9duire le trauma historique \u00e0 des distorsions de sch\u00e9mas de pens\u00e9e individuels rel\u00e8ve de l&rsquo;aveuglement id\u00e9ologique. Le travail clinique d\u00e9colonial exige d&rsquo;ouvrir l&rsquo;espace th\u00e9rapeutique aux r\u00e9cits ancestraux, aux rituels de r\u00e9paration symbolique et \u00e0 la reconnaissance explicite des dettes historiques. La cicatrisation psychique devient ins\u00e9parable d&rsquo;un travail de m\u00e9moire collective capable de nommer les crimes du pass\u00e9 pour lib\u00e9rer les vivants du fardeau des spectres non apais\u00e9s.<\/p>\n<h2>5. M\u00e9thodologies d\u00e9coloniales et sociologie de l&rsquo;image chez Rivera Cusicanqui<\/h2>\n<p>Pour contrer l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du logos occidental dans les sciences de l&rsquo;esprit, Silvia Rivera Cusicanqui a d\u00e9velopp\u00e9 des d\u00e9marches m\u00e9thodologiques d&rsquo;une radicale originalit\u00e9. En r\u00e9habilitant la transmission orale, les m\u00e9moires corporelles et en forgeant sa c\u00e9l\u00e8bre \u00ab sociologie de l&rsquo;image \u00bb, elle met \u00e0 la disposition de la psychologie des outils cliniques et d&rsquo;investigation r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<h3>5.1 L&rsquo;histoire orale et la m\u00e9moire corporelle comme outils diagnostiques<\/h3>\n<p>Au sein du <em>Taller de Historia Oral Andina<\/em> (THOA), Rivera Cusicanqui et ses collaborateurs ont exp\u00e9riment\u00e9 l&rsquo;histoire orale non pas comme une simple technique de collecte documentaire folklorique, mais comme un dispositif de d\u00e9sali\u00e9nation subjective et d&rsquo;affirmation politique. L&rsquo;histoire officielle \u00e9crite est le monopole des vainqueurs ; elle valide les g\u00e9nocides et naturalise la suj\u00e9tion des peuples domin\u00e9s. La parole orale, au contraire, conserv\u00e9e dans les chaumi\u00e8res, les veill\u00e9es communautaires et les r\u00e9unions clandestines, v\u00e9hicule une m\u00e9moire insurrectionnelle sous-jacente qui attend d&rsquo;\u00eatre r\u00e9activ\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la perspective d&rsquo;un diagnostic psychologique d\u00e9colonial, l&rsquo;\u00e9coute de l&rsquo;histoire orale permet d&rsquo;exhumer les r\u00e9cits de soi \u00e9cras\u00e9s par l&rsquo;histoire h\u00e9g\u00e9monique. Le th\u00e9rapeute ou l&rsquo;intervenant ne traque pas seulement les failles psychologiques individuelles du patient, mais recueille la g\u00e9n\u00e9alogie des r\u00e9sistances de sa lign\u00e9e. Le corps lui-m\u00eame est envisag\u00e9 comme une \u00ab archive vivante \u00bb. Les postures corporelles, la tonalit\u00e9 de la voix, les spasmes respiratoires, les regards baiss\u00e9s ou la retenue motrice ne sont pas de simples donn\u00e9es biom\u00e9caniques : ce sont les inscriptions physiques des violences coloniales int\u00e9rioris\u00e9es, mais aussi les foyers des tactiques silencieuses de r\u00e9sistance et de dignit\u00e9 clandestine d\u00e9velopp\u00e9es par les anc\u00eatres.<\/p>\n<p>Cette approche m\u00e9thodologique exige de rompre avec l&rsquo;asym\u00e9trie classique de l&rsquo;entretien clinique positiviste. La relation th\u00e9rapeutique doit se fonder sur le principe andin d&rsquo;<em>ayni<\/em> (la r\u00e9ciprocit\u00e9). L&rsquo;\u00e9coute n&rsquo;est plus une extraction d&rsquo;informations o\u00f9 l&rsquo;analyste d\u00e9tient le pouvoir du sens, mais un partage d&rsquo;exp\u00e9riences vuln\u00e9rables au sein d&rsquo;une horizontalit\u00e9 partag\u00e9e. Les savoirs sensoriels, les larmes, les silences et les \u00e9motions, traditionnellement disqualifi\u00e9s par le rationalisme acad\u00e9mique comme des biais parasitaires, sont ici r\u00e9habilit\u00e9s comme des voies d&rsquo;acc\u00e8s directes \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique du trauma et de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<h3>5.2 La sociologie de l&rsquo;image comme contre-r\u00e9cit psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus embl\u00e9matiques de Silvia Rivera Cusicanqui r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9laboration de la \u00ab sociologie de l&rsquo;image \u00bb. S&rsquo;inspirant de la chronique illustr\u00e9e monumentale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Felipe_Guam%C3%A1n_Poma_de_Ayala\">Felipe Guam\u00e1n Poma de Ayala<\/a> r\u00e9dig\u00e9e au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle (<em>El primer nueva cor\u00f3nica y buen gobierno<\/em>), Rivera Cusicanqui d\u00e9montre que les populations indig\u00e8nes et analphab\u00e8tes de l&rsquo;Altiplano ont utilis\u00e9 l&rsquo;image pour crypter, pr\u00e9server et transmettre une analyse critique ac\u00e9r\u00e9e de la domination coloniale que le discours \u00e9crit colonial tentait de masquer.<\/p>\n<p>L&rsquo;image poss\u00e8de une force performative et projective imm\u00e9diate : elle contourne les censures du langage dominant et d\u00e9masque les mensonges du discours officiel. Transpos\u00e9e dans le domaine de la psychoth\u00e9rapie et de la psychologie sociale, la sociologie de l&rsquo;image offre un puissant outil de m\u00e9diation th\u00e9rapeutique. L&rsquo;utilisation d&rsquo;iconographies historiques, de photographies d&rsquo;archives, de peintures murales populaires ou la cr\u00e9ation visuelle directe par les patients permet de projeter et d&rsquo;\u00e9lucider les \u00ab complexes collectifs \u00bb int\u00e9rioris\u00e9s. En observant comment les corps racis\u00e9s y sont repr\u00e9sent\u00e9s \u2013 avilis par les gravures imp\u00e9riales ou magnifi\u00e9s par l&rsquo;art insurg\u00e9 \u2013, les sujets prennent conscience de la mani\u00e8re dont les st\u00e9r\u00e9otypes coloniaux ont colonis\u00e9 leur propre imaginaire intime.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9diation visuelle s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement f\u00e9conde dans les contextes multiculturels et plurilingues o\u00f9 les mots de la langue coloniale sont insuffisants ou trompeurs pour exprimer les d\u00e9chirements de l&rsquo;\u00e2me. La narration par l&rsquo;image stimule l&rsquo;autonomie cr\u00e9ative des personnes soign\u00e9es. Elles ne sont plus de simples objets d&rsquo;analyse clinique parl\u00e9s par le m\u00e9decin, mais des narratrices visuelles capables d&rsquo;ordonner leur chaos int\u00e9rieur, de reconstruire les cha\u00eenes temporelles de leur souffrance et d&rsquo;imaginer des sc\u00e9narios graphiques de transcendance et de gu\u00e9rison.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;atelier de recherche-action et l&rsquo;engagement communautaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Rivera Cusicanqui r\u00e9cuse la posture de neutralit\u00e9 axiologique et la distance d&rsquo;observation pr\u00f4n\u00e9es par les sciences sociales et psychologiques bourgeoises. Le chercheur ou le psychologue d\u00e9colonial ne s&rsquo;installe pas en surplomb de la r\u00e9alit\u00e9 ; il plonge au c\u0153ur des luttes de son temps. L&rsquo;atelier de recherche-action participative, largement inspir\u00e9 des travaux du sociologue colombien Orlando Fals Borda, constitue le dispositif par excellence o\u00f9 s&rsquo;effacent les fronti\u00e8res factices entre science, th\u00e9rapie et militantisme.<\/p>\n<p>Dans ce dispositif, les probl\u00e9matiques psychiques et la d\u00e9finition m\u00eame de la souffrance ne sont pas pr\u00e9\u00e9tablies selon les cat\u00e9gories pr\u00e9fabriqu\u00e9es des manuels diagnostiques, mais co-construites horizontalement avec les collectifs concern\u00e9s. Que ce soit au sein de communaut\u00e9s paysannes, de quartiers p\u00e9riph\u00e9riques ou d&rsquo;organisations de femmes indig\u00e8nes, la d\u00e9marche part des n\u00e9cessit\u00e9s senties et nomm\u00e9es par le groupe lui-m\u00eame. L&rsquo;espace de parole collective permet de collectiviser l&rsquo;angoisse et de r\u00e9v\u00e9ler que les tourments que chacun vivait dans l&rsquo;isolement et la honte sont en r\u00e9alit\u00e9 le reflet d&rsquo;une violence mat\u00e9rielle et raciale partag\u00e9e.<\/p>\n<p>Un principe fondamental de cette m\u00e9thodologie r\u00e9side dans la restitution imm\u00e9diate et obligatoire des r\u00e9sultats. Les savoirs produits au cours de l&rsquo;enqu\u00eate clinique ou psychosociale ne doivent sous aucun pr\u00e9texte servir \u00e0 alimenter des carri\u00e8res acad\u00e9miques individuelles ou \u00e0 nourrir des rapports \u00e9tatiques technocratiques sans retour direct pour les personnes concern\u00e9es. Les r\u00e9cits, les analyses et les pistes th\u00e9rapeutiques \u00e9labor\u00e9s en commun sont imm\u00e9diatement restitu\u00e9s sous forme de brochures illustr\u00e9es, d&rsquo;\u00e9missions de radio communautaires, de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre forum ou d&rsquo;assembl\u00e9es de quartier. La d\u00e9marche th\u00e9rapeutique se mue ainsi en une praxis int\u00e9grale d&rsquo;\u00e9mancipation politique et de reconqu\u00eate de la souverainet\u00e9 collective.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;attitude d\u00e9coloniale selon Maldonado-Torres : Praxis et d\u00e9sali\u00e9nation<\/h2>\n<p>Pour Nelson Maldonado-Torres, la d\u00e9colonisation de la psych\u00e9 ne peut r\u00e9sulter d&rsquo;une simple acquisition de connaissances th\u00e9oriques : elle exige une transformation \u00e9thique et existentielle profonde de la part du chercheur comme du th\u00e9rapeute. Cette posture globale est conceptualis\u00e9e sous le terme d&rsquo;\u00ab attitude d\u00e9coloniale \u00bb.<\/p>\n<h3>6.1 De la r\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00e0 la r\u00e9duction d\u00e9coloniale<\/h3>\n<p>Dans la tradition philosophique occidentale inaugur\u00e9e par Edmund Husserl, la r\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique (ou <em>\u00e9poch\u00e9<\/em>) consiste \u00e0 mettre entre parenth\u00e8ses la th\u00e8se naturelle du monde afin d&rsquo;acc\u00e9der aux structures pures de la conscience transcendantale. Maldonado-Torres s&#8217;empare de ce geste m\u00e9thodique pour lui faire subir une radicalisation d\u00e9coloniale indispensable. La \u00ab r\u00e9duction d\u00e9coloniale \u00bb n&rsquo;est pas une simple suspension abstraite des jugements de sens commun : elle exige la mise entre parenth\u00e8ses rigoureuse et r\u00e9solue des pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques, imp\u00e9riaux, raciaux et patriarcaux de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour le clinicien et le chercheur en psychologie, cette r\u00e9duction d\u00e9coloniale implique un d\u00e9pouillement douloureux mais salutaire. Il s&rsquo;agit de suspendre le r\u00e9flexe arrogant qui pousse \u00e0 plaquer imm\u00e9diatement les grilles de lecture psychodynamiques, comportementales ou nosographiques occidentales sur l&rsquo;exp\u00e9rience du patient. L&rsquo;attitude d\u00e9coloniale commence par la reconnaissance lucide de son propre privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique et institutionnel. Le dipl\u00f4me universitaire, loin d&rsquo;\u00eatre un gage d&rsquo;acc\u00e8s direct \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 humaine universelle, est d&rsquo;abord reconnu comme le produit d&rsquo;une institution forg\u00e9e par l&rsquo;histoire coloniale.<\/p>\n<p>Cette disposition \u00e9thique r\u00e9clame une attention ph\u00e9nom\u00e9nologique renouvel\u00e9e port\u00e9e aux silences, aux h\u00e9sitations, aux larmes et aux cris des sujets opprim\u00e9s. Au lieu de consid\u00e9rer le mutisme d&rsquo;un patient marginalis\u00e9 comme une r\u00e9sistance pathologique ou un d\u00e9ficit d&rsquo;\u00e9laboration psychologique, l&rsquo;analyste d\u00e9colonial apprend \u00e0 y d\u00e9celer la manifestation d&rsquo;une parole emp\u00each\u00e9e par des si\u00e8cles de violence discursive. C&rsquo;est dans cette suspension active du jugement de l&rsquo;expert que peut enfin se frayer la voix \u00e9touff\u00e9e de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;amour d\u00e9colonial et la restauration de la relationnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Empruntant le concept r\u00e9volutionnaire d&rsquo;\u00ab amour d\u00e9colonial \u00bb \u00e0 la th\u00e9oricienne chicana Chela Sandoval, Maldonado-Torres le reformule pour en faire le c\u0153ur battant de la d\u00e9sali\u00e9nation subjective. Dans un monde structur\u00e9 par la colonialit\u00e9 du pouvoir, l&rsquo;indiff\u00e9rence \u00e9thique, le m\u00e9pris racial et la comp\u00e9tition narcissique sont \u00e9rig\u00e9s en modes d&rsquo;interaction normaux. La colonialit\u00e9 op\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment par la rupture d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des liens de solidarit\u00e9, dressant les subalternes les uns contre les autres par la hi\u00e9rarchisation des teintes de peau, des genres et des statuts \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;amour d\u00e9colonial surgit alors comme une force politique et affective subversive de premier ordre. Il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;un sentimentalisme na\u00eff, d&rsquo;une bienveillance paternaliste ou d&rsquo;une compassion condescendante envers les opprim\u00e9s. L&rsquo;amour d\u00e9colonial est une d\u00e9cision \u00e9thique radicale de rupture avec la logique de la domination ; c&rsquo;est la volont\u00e9 active de restaurer la pl\u00e9nitude de la relation humaine l\u00e0 o\u00f9 le syst\u00e8me imp\u00e9rial n&rsquo;a produit que fragmentation, objectivation et n\u00e9antisation.<\/p>\n<p>Au sein de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique, cette dimension transforme en profondeur la dynamique transf\u00e9rentielle. Le cabinet ou l&rsquo;espace de soin communautaire devient un sanctuaire d&rsquo;\u00ab hospitalit\u00e9 inconditionnelle \u00bb. Le th\u00e9rapeute ne se retranche pas derri\u00e8re la froideur d&rsquo;une neutralit\u00e9 technique factice ; il s&rsquo;engage dans un processus de co-humanisation r\u00e9ciproque. Cet engagement d&rsquo;amour d\u00e9colonial permet de panser la d\u00e9chirure ontologique du sujet en lui offrant l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9paratrice fondamentale d&rsquo;\u00eatre accueilli dans son int\u00e9gralit\u00e9 historique, sans jugement assimilateur ni f\u00e9tichisation exotique.<\/p>\n<h3>6.3 D\u00e9sali\u00e9nation de la conscience et d\u00e9sapprentissage \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>La lib\u00e9ration psychologique th\u00e9oris\u00e9e par Maldonado-Torres r\u00e9active les analyses lumineuses de Frantz Fanon dans <em>Peau noire, masques blancs<\/em>, relatives \u00e0 l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 raciale. La colonisation de l&rsquo;\u00eatre ne repose pas exclusivement sur la coercition physique ext\u00e9rieure : elle triomphe v\u00e9ritablement lorsque le colonis\u00e9 en vient \u00e0 percevoir sa propre humanit\u00e9 \u00e0 travers les cat\u00e9gories infamantes du colonisateur. L&rsquo;\u00e9pidermisation de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 conduit le sujet \u00e0 m\u00e9priser son propre corps, sa langue maternelle, sa culture d&rsquo;origine et \u00e0 aspirer d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;assimilation au monde blanc, une qu\u00eate illusoire qui le condamne \u00e0 une n\u00e9vrose d&rsquo;inad\u00e9quation perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<p>Le travail clinique d\u00e9colonial s&rsquo;articule donc autour d&rsquo;un imp\u00e9ratif de d\u00e9sali\u00e9nation de la conscience, qui passe n\u00e9cessairement par ce que Gayatri Chakravorty Spivak et Walter Mignolo nomment le \u00ab d\u00e9sapprentissage \u00bb (<em>unlearning<\/em>). Ce d\u00e9sapprentissage \u00e9pist\u00e9mique et existentiel concerne en tout premier lieu le praticien lui-m\u00eame, somm\u00e9 d&rsquo;abandonner ses automatismes d&rsquo;interpr\u00e9tation eurocentr\u00e9s, mais il concerne tout autant le patient. La cure d\u00e9coloniale devient un espace d&rsquo;\u00e9lucidation critique o\u00f9 les sympt\u00f4mes individuels sont rattach\u00e9s \u00e0 leurs racines structurelles : le sentiment de nullit\u00e9, la honte d&rsquo;exister ou la culpabilit\u00e9 du survivant sont analys\u00e9s comme les artefacts psychiques d&rsquo;une \u00e9ducation coloniale int\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n<p>En brisant ces cha\u00eenes mentales invisibles, la psychologie d\u00e9coloniale lib\u00e8re une formidable r\u00e9serve de cr\u00e9ativit\u00e9 subjective. D\u00e9barrass\u00e9 de l&rsquo;obligation de se conformer aux mod\u00e8les identitaires de l&rsquo;Occident imp\u00e9rial, l&rsquo;individu subalterne peut commencer \u00e0 forger de nouvelles mani\u00e8res d&rsquo;habiter le monde, ancr\u00e9es dans la m\u00e9moire de son territoire et ouvertes \u00e0 la solidarit\u00e9 avec ses pairs. L&rsquo;\u00e9mancipation de la conscience ne conduit pas \u00e0 un individualisme atomis\u00e9, mais \u00e0 une autonomie relationnelle, solidaire et profond\u00e9ment engag\u00e9e dans la vie de la cit\u00e9.<\/p>\n<h2>7. Reconfiguration du cadre th\u00e9rapeutique : Vers une clinique d\u00e9coloniale<\/h2>\n<p>L&rsquo;ambition d\u00e9coloniale ne saurait demeurer cantonn\u00e9e aux hauteurs de la sp\u00e9culation philosophique : elle exige de transformer concr\u00e8tement les dispositifs de prise en charge de la d\u00e9tresse psychologique. Repenser le cadre de la consultation implique d&rsquo;attaquer frontalement les relations de pouvoir asym\u00e9triques qui sous-tendent historiquement la relation d&rsquo;aide m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>7.1 D\u00e9mant\u00e8lement de l&rsquo;asym\u00e9trie de pouvoir dans la relation d&rsquo;aide<\/h3>\n<p>Le dispositif de la cure psychologique classique \u2013 qu&rsquo;il soit d&rsquo;inspiration psychanalytique, psychiatrique ou comportementale \u2013 reproduit de fa\u00e7on troublante la g\u00e9om\u00e9trie du pouvoir colonial. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 se tient l&rsquo;expert occidental ou occidentalis\u00e9, d\u00e9tenteur exclusif du savoir th\u00e9orique, de la m\u00e9thode et du pouvoir de diagnostic ; de l&rsquo;autre s&rsquo;assoit ou s&rsquo;allonge le patient, rel\u00e9gu\u00e9 au rang d&rsquo;objet d&rsquo;investigation, dont la parole n&rsquo;est re\u00e7ue qu&rsquo;\u00e0 travers le prisme d\u00e9formant des grilles de lecture du premier. Cette verticalit\u00e9 institutionnelle r\u00e9active in\u00e9vitablement les dynamiques de soumission et d&rsquo;inf\u00e9riorisation v\u00e9cues au sein de la soci\u00e9t\u00e9 globale.<\/p>\n<p>Une clinique d\u00e9coloniale commence imp\u00e9rativement par le d\u00e9mant\u00e8lement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de cette asym\u00e9trie. Le principe \u00e9pist\u00e9mologique directeur est la reconnaissance inconditionnelle du patient en tant qu&rsquo;\u00ab expert de son propre v\u00e9cu \u00bb. S&rsquo;il est ind\u00e9niable que le praticien poss\u00e8de des connaissances techniques sur la dynamique des affects ou les processus psychiques, le patient est le seul \u00e0 d\u00e9tenir la v\u00e9rit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique intime de l&rsquo;oppression qu&rsquo;il traverse au quotidien. La consultation cesse d&rsquo;\u00eatre le lieu d&rsquo;un monologue savant pour devenir un espace de co-\u00e9laboration herm\u00e9neutique.<\/p>\n<p>Ce renversement m\u00e9thodologique se traduit concr\u00e8tement par l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une gouvernance partag\u00e9e du processus th\u00e9rapeutique. Les objectifs de la prise en charge, les crit\u00e8res de gu\u00e9rison, le rythme des s\u00e9ances et le choix des m\u00e9diations ne sont plus impos\u00e9s unilat\u00e9ralement par le praticien : ils sont n\u00e9goci\u00e9s de concert. En outre, une clinique d\u00e9coloniale exige une transparence totale quant aux positionnements sociaux respectifs au sein de la relation. Le praticien ne s&rsquo;abrite plus derri\u00e8re le voile d&rsquo;une neutralit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e ; il explicite, lorsque la situation l&rsquo;exige, son appartenance de classe, son identit\u00e9 raciale et ses privil\u00e8ges structurels. C&rsquo;est \u00e0 ce prix que peut s&rsquo;instaurer une confiance th\u00e9rapeutique v\u00e9ritable, assise sur la lucidit\u00e9 politique plut\u00f4t que sur la mystification d&rsquo;un pouvoir m\u00e9dical sacr\u00e9.<\/p>\n<h3>7.2 Int\u00e9gration des cosmologies autochtones et des syst\u00e8mes de soin locaux<\/h3>\n<p>La psychologie dominante a longtemps qualifi\u00e9 de \u00ab croyances magico-religieuses \u00bb ou de \u00ab superstitions primitives \u00bb les syst\u00e8mes de soin traditionnels d\u00e9ploy\u00e9s par les communaut\u00e9s autochtones et afro-diasporiques. Or, ces dispositifs th\u00e9rapeutiques poss\u00e8dent une sophistication th\u00e9orique et une efficacit\u00e9 clinique remarquables, forg\u00e9es au fil de mill\u00e9naires d&rsquo;exp\u00e9rimentation collective. La psychologie d\u00e9coloniale refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;arrogance positiviste qui consisterait \u00e0 n&rsquo;accorder de valeur th\u00e9rapeutique qu&rsquo;aux protocoles valid\u00e9s par les laboratoires occidentaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu consiste \u00e0 instaurer un dialogue f\u00e9cond et respectueux entre la psychoth\u00e9rapie et les m\u00e9decines traditionnelles, sans tomber dans les pi\u00e8ges de l&rsquo;appropriation culturelle pr\u00e9datrice ou du pillage folklorique. Dans les contextes andins \u00e9clair\u00e9s par Rivera Cusicanqui, la sant\u00e9 mentale est ins\u00e9parable de l&rsquo;harmonie avec la <em>Pachamama<\/em> (la Terre-M\u00e8re), avec les esprits tut\u00e9laires des montagnes (<em>Achachilas<\/em>) et avec les lign\u00e9es ancestrales. La souffrance individuelle n&rsquo;est jamais seulement mentale : elle signale une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre \u00e9cologique, communautaire et cosmique global. Le soin implique donc des rituels de r\u00e9ciprocit\u00e9 (comme la <em>ch&rsquo;alla<\/em> ou la <em>wajta<\/em>), o\u00f9 le sujet r\u00e9pare ses liens avec son environnement vivant.<\/p>\n<p>Dans cette optique, les praticiens d\u00e9coloniaux n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 co-construire des dispositifs de soin hybrides, travaillant main dans la main avec les gu\u00e9risseurs traditionnels, les herboristes, les sages-femmes et les a\u00een\u00e9s de la communaut\u00e9. Loin d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue comme un r\u00e9sidu archa\u00efque, la relation sacr\u00e9e \u00e0 la terre et aux anc\u00eatres s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre l&rsquo;un des facteurs protecteurs les plus puissants contre l&rsquo;angoisse existentielle et le d\u00e9sespoir atomis\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la modernit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale. L&rsquo;appareil psychique se d\u00e9couvre reli\u00e9 \u00e0 un cosmos signifiant, rompant la solitude ontologique de l&rsquo;individu moderne.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;\u00e9coute incarn\u00e9e et la reconnaissance de la dignit\u00e9 bless\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;exercice de l&rsquo;\u00e9coute clinique dans un cadre d\u00e9colonial prend une dimension profond\u00e9ment incarn\u00e9e. L&rsquo;\u00e9coute ne se cantonne pas \u00e0 l&rsquo;analyse s\u00e9mantique du discours verbal ; elle se rend attentive \u00e0 l&rsquo;ensemble des manifestations corporelles de la m\u00e9moire traumatique. Les micro-gestes de recul, les tensions visc\u00e9rales, les soupirs \u00e9touff\u00e9s et surtout les silences habit\u00e9s constituent le c\u0153ur de la communication subalterne. Dans les cultures marqu\u00e9es par des si\u00e8cles de pers\u00e9cution coloniale, le silence n&rsquo;est pas une absence de pens\u00e9e : c&rsquo;est souvent une forteresse protectrice, une strat\u00e9gie de pr\u00e9servation de soi face \u00e0 l&rsquo;inquisiteur potentiel.<\/p>\n<p>Le praticien d\u00e9colonial offre une pr\u00e9sence attentive capable de respecter ces silences sans chercher \u00e0 les forcer par l&rsquo;injonction th\u00e9rapeutique occidentale \u00e0 \u00ab tout dire \u00bb. Le travail consiste \u00e0 valider institutionnellement et cliniquement les sentiments d&rsquo;injustice, de fureur et d&rsquo;humiliation ressentis par le patient. Trop souvent, la clinique classique disqualifie ces ressentis en les renvoyant \u00e0 une immaturit\u00e9 affective ou \u00e0 des m\u00e9canismes de projection d\u00e9fensive. Au contraire, reconna\u00eetre ouvertement la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9thique et politique de ces affects bless\u00e9s constitue en soi un puissant acte th\u00e9rapeutique r\u00e9parateur.<\/p>\n<p>Cette validation restaure les continuit\u00e9s historiques bris\u00e9es par l&rsquo;entreprise d&rsquo;acculturation forc\u00e9e. En aidant le sujet \u00e0 relier sa douleur pr\u00e9sente aux combats s\u00e9culaires men\u00e9s par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, la clinique d\u00e9coloniale lui permet de se r\u00e9approprier sa fiert\u00e9 g\u00e9n\u00e9alogique. La th\u00e9rapie cesse d&rsquo;\u00eatre un exercice de gestion de sympt\u00f4mes pour devenir un acte de restitution ontologique : elle proclame que la vie du patient a une valeur inestimable et qu&rsquo;il dispose de la pleine citoyennet\u00e9 au sein de la grande communaut\u00e9 des \u00eatres vivants.<\/p>\n<h2>8. Articulation du genre, de la race et du psychisme : L&rsquo;approche intersectionnelle<\/h2>\n<p>Il est impossible d&rsquo;\u00e9laborer une psychologie d\u00e9coloniale sans penser de mani\u00e8re indissociable l&rsquo;imbrication des dominations raciales, de classe et de genre. Silvia Rivera Cusicanqui, en dialogue critique avec les f\u00e9minismes d\u00e9coloniaux et latino-am\u00e9ricains, d\u00e9montre comment le patriarcat colonial a profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9 les structures affectives et relationnelles des peuples colonis\u00e9s.<\/p>\n<h3>8.1 Le patriarcat colonial et la fragmentation des solidarit\u00e9s communautaires<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du colonialisme europ\u00e9en dans les Am\u00e9riques et sur le continent africain n&rsquo;a pas seulement impos\u00e9 un syst\u00e8me d&rsquo;exploitation \u00e9conomique et de hi\u00e9rarchisation raciale : elle a \u00e9galement instaur\u00e9 ce que la philosophe argentine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mar%C3%ADa_Lugones\">Mar\u00eda Lugones<\/a> a th\u00e9oris\u00e9 sous le nom de \u00ab syst\u00e8me moderne\/colonial de genre \u00bb. Avant la conqu\u00eate espagnole, de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s autochtones andines poss\u00e9daient des structures relationnelles certes imparfaites, mais caract\u00e9ris\u00e9es par une compl\u00e9mentarit\u00e9 asym\u00e9trique et une fluidit\u00e9 des r\u00f4les de genre, formalis\u00e9es par exemple dans le principe aymara de <em>chachawarmi<\/em> (l&rsquo;\u00e9quilibre dynamique entre les principes masculin et f\u00e9minin).<\/p>\n<p>L&rsquo;ordre colonial imp\u00e9rial a m\u00e9thodiquement d\u00e9truit ces solidarit\u00e9s traditionnelles pour y substituer un mod\u00e8le patriarcal ultra-hi\u00e9rarchis\u00e9, fond\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e masculine, l&rsquo;enfermement domestique de la femme et l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 coercitive. Dans ce cadre, les femmes indig\u00e8nes et afro-descendantes ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9es au bas absolu de l&rsquo;\u00e9chelle humaine, subissant une double, voire une triple violence syst\u00e9mique : exploit\u00e9es comme force de travail servile, humili\u00e9es comme sujets racialis\u00e9s et violent\u00e9es sexuellement par les ma\u00eetres coloniaux et les \u00e9lites cr\u00e9oles.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences psychiques de cette reconfiguration violente sur l&rsquo;intimit\u00e9 familiale et la structuration des r\u00f4les parentaux sont immenses. Le patriarcat colonial a castr\u00e9 la souverainet\u00e9 symbolique des hommes subalternis\u00e9s tout en les incitant \u00e0 reproduire la violence subie sur leurs compagnes et leurs enfants, instillant au sein du foyer domestique les m\u00e9canismes m\u00eames de la brutalit\u00e9 imp\u00e9riale. Cette imbrication de l&rsquo;oppression raciste ext\u00e9rieure et de la violence patriarcale intrafamiliale g\u00e9n\u00e8re chez les femmes racis\u00e9es une symptomatologie d\u00e9pressive et anxieuse chronique hautement complexe, qui ne peut en aucun cas \u00eatre trait\u00e9e par les recettes simplistes des th\u00e9rapies familiales conventionnelles.<\/p>\n<h3>8.2 F\u00e9minisme d\u00e9colonial et gu\u00e9rison communautaire selon Rivera Cusicanqui<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces d\u00e9fis, Silvia Rivera Cusicanqui adresse une critique sans appel au f\u00e9minisme lib\u00e9ral occidental eurocentr\u00e9. Ce dernier, obnubil\u00e9 par l&rsquo;\u00e9mancipation individuelle, la parit\u00e9 dans les conseils d&rsquo;administration des multinationales ou la lib\u00e9ration des m\u0153urs au sein d&rsquo;une \u00e9conomie de march\u00e9 individualiste, s&rsquo;av\u00e8re totalement inadapt\u00e9 et n\u00e9faste aux r\u00e9alit\u00e9s des femmes des p\u00e9riph\u00e9ries globales. Pour Rivera Cusicanqui, le f\u00e9minisme des institutions acad\u00e9miques et des ONG humanitaires reproduit une nouvelle forme de colonialisme en pr\u00e9tendant \u00ab \u00e9duquer \u00bb et \u00ab lib\u00e9rer \u00bb les femmes indig\u00e8nes de leur propre culture, sans jamais questionner l&rsquo;exploitation capitaliste mondiale dont profitent les femmes du Nord global.<\/p>\n<p>Le f\u00e9minisme d\u00e9colonial incarn\u00e9 par Rivera Cusicanqui pr\u00f4ne une autonomie mat\u00e9rielle, symbolique et politique des femmes ancr\u00e9e au sein m\u00eame de la collectivit\u00e9 et du territoire. Il ne s&rsquo;agit pas de dresser abstraitement les femmes contre les hommes de leur communaut\u00e9 au d\u00e9triment des luttes contre l&rsquo;oppression raciale et la spoliation des terres, mais de r\u00e9inventer les structures d&rsquo;\u00e9quilibre communautaire \u00e0 partir des savoirs f\u00e9minins traditionnels. Rivera Cusicanqui valorise l&rsquo;espace du march\u00e9 populaire, le syndicalisme paysan f\u00e9minin et les pratiques d&rsquo;entraide mutuelle comme de v\u00e9ritables foyers de sant\u00e9 mentale collective.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, les pratiques de soin port\u00e9es historiquement par les femmes \u2013 gestion des plantes m\u00e9dicinales, rituels de naissance et de deuil, pr\u00e9paration des aliments sacr\u00e9s, tissage et \u00e9coute interg\u00e9n\u00e9rationnelle \u2013 sont r\u00e9habilit\u00e9es comme le socle indispensable de l&rsquo;\u00e9quilibre psychique de l&rsquo;ensemble du corps social. Les espaces de parole f\u00e9minins ne sont pas de simples groupes de soutien psychologique passifs : ce sont des laboratoires d&rsquo;insurrection \u00e9thique o\u00f9 la m\u00e9moire des grands-m\u00e8res insurg\u00e9es (comme Bartolina Sisa) est r\u00e9activ\u00e9e pour redonner la force de vivre et de lutter aux plus jeunes.<\/p>\n<h3>8.3 La d\u00e9tresse psychique \u00e0 la crois\u00e9e des oppressions structurelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;approche clinique d\u00e9coloniale requiert une grille de lecture intersectionnelle rigoureuse de la psychopathologie. La d\u00e9tresse mentale ne surgit jamais dans le vide ; elle est le produit d&rsquo;une convergence multifactorielle d&rsquo;oppressions qui se renforcent mutuellement. Lorsqu&rsquo;une femme travailleuse domestique indig\u00e8ne consulte pour un \u00e9tat d\u00e9pressif majeur, un burn-out invalidant ou des crises de panique \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, le clinicien d\u00e9colonial s&rsquo;interdit d&rsquo;analyser son \u00e9tat \u00e0 travers le seul prisme d&rsquo;une faille narcissique ou d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre s\u00e9rotoninergique.<\/p>\n<p>Le protocole th\u00e9rapeutique s&#8217;emploie \u00e0 op\u00e9rer une d\u00e9liaison syst\u00e9matique des sentiments de culpabilit\u00e9 personnelle. Le clinicien aide la patiente \u00e0 prendre conscience que son \u00e9puisement psychique et son sentiment de d\u00e9valorisation ne sont pas le reflet d&rsquo;une d\u00e9ficience psychologique intime, mais le r\u00e9sultat direct de journ\u00e9es de travail \u00e9puisantes et sous-pay\u00e9es, de l&rsquo;invisibilisation de sa dignit\u00e9 par ses employeurs bourgeois, du m\u00e9pris raciste subi dans les transports publics et du fardeau d&rsquo;une charge mentale familiale disproportionn\u00e9e. Cette prise de conscience politique op\u00e8re comme un puissant vecteur de soulagement psychologique : la souffrance cesse d&rsquo;\u00eatre une honte priv\u00e9e pour devenir le t\u00e9moin lucide d&rsquo;une injustice sociale.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la reconstruction de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 psychique passe par des actes concrets d&rsquo;affirmation et d&rsquo;auto-organisation solidaire. Le travail clinique encourage le d\u00e9senclavement de la subjectivit\u00e9 isol\u00e9e en favorisant le tissage de liens avec des collectifs de pairs, des associations de quartier ou des mouvements f\u00e9ministes subalternes. C&rsquo;est \u00e0 travers l&rsquo;engagement collectif et la lutte partag\u00e9e pour la justice mat\u00e9rielle que le sentiment d&rsquo;impuissance acquise se dissipe, permettant la renaissance d&rsquo;un pouvoir d&rsquo;agir \u00e9mancipateur et durable.<\/p>\n<h2>9. Langage, symboles et pouvoir dans la praxis psychologique<\/h2>\n<p>Le langage n&rsquo;est jamais un simple instrument neutre de communication : il est le terrain privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 s&rsquo;affrontent et se n\u00e9gocient les rapports de domination coloniale. D\u00e9coloniser la psychologie exige de sonder les blessures que l&rsquo;imposition de la langue du colonisateur a inflig\u00e9es \u00e0 l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 des domin\u00e9s et de r\u00e9habiliter la puissance th\u00e9rapeutique des langues originelles.<\/p>\n<h3>9.1 La colonialit\u00e9 linguistique et l&rsquo;imposition des cat\u00e9gories diagnostiques<\/h3>\n<p>La colonisation commence toujours par une agression linguistique violente. L&rsquo;interdiction historique faite aux peuples r\u00e9duits en esclavage ou colonis\u00e9s de s&rsquo;exprimer dans leurs langues ancestrales visait express\u00e9ment la destruction de leurs rep\u00e8res cosmologiques et symboliques. La langue du colonisateur \u2013 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;espagnol, du portugais, du fran\u00e7ais ou de l&rsquo;anglais \u2013 s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9e en unique m\u00e9dium l\u00e9gitime de l&rsquo;intelligence, de la rationalit\u00e9 et du droit, refoulant les langues indig\u00e8nes et les cr\u00e9oles dans le domaine m\u00e9pris\u00e9 du dialecte archa\u00efque, du patois ou de l&rsquo;oralit\u00e9 infra-humaine.<\/p>\n<p>Cette h\u00e9g\u00e9monie linguistique s&rsquo;est traduite dans le champ de la sant\u00e9 mentale par l&rsquo;imposition d&rsquo;un vocabulaire clinique qui constitue une v\u00e9ritable violence symbolique. Les cat\u00e9gories psychiatriques occidentales (d\u00e9pression, phobie, n\u00e9vrose obsessionnelle, schizophr\u00e9nie) fonctionnent comme des \u00e9tiquettes exog\u00e8nes coll\u00e9es sur des v\u00e9cus subjectifs qui leur \u00e9chappent fondamentalement. Ces termes sont impr\u00e9gn\u00e9s d&rsquo;une m\u00e9taphysique sp\u00e9cifique \u2013 s\u00e9parant herm\u00e9tiquement le corps et l&rsquo;esprit, l&rsquo;individu et le groupe, le monde visible et l&rsquo;invisible \u2013 totalement \u00e9trang\u00e8re aux cosmologies des peuples du Sud.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un individu est somm\u00e9 d&rsquo;exprimer son d\u00e9sarroi dans la langue de son oppresseur historique ou devant un clinicien qui exige la traduction de ses affects dans le lexique m\u00e9dical standard, une d\u00e9perdition dramatique de nuances exp\u00e9rientielles s&rsquo;op\u00e8re. L&rsquo;affect se trouve censur\u00e9, d\u00e9figur\u00e9, aplati. Le sujet ne peut plus dire la profondeur de ce qui l&rsquo;\u00e9treint, car la langue dominante ne dispose pas des mots pour nommer la rupture avec les anc\u00eatres, la tristesse de la terre pollu\u00e9e ou le vol de l&rsquo;\u00e2me (<em>susto<\/em>) caus\u00e9 par une frayeur cosmique. Il en r\u00e9sulte un profond sentiment d&rsquo;incompr\u00e9hension et d&rsquo;ali\u00e9nation th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>9.2 Revalorisation des langues originelles et de la m\u00e9taphore autochtone<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cet appauvrissement \u00e9pist\u00e9mique, la psychologie d\u00e9coloniale milite pour la r\u00e9habilitation des langues originelles comme v\u00e9hicules privil\u00e9gi\u00e9s de l&rsquo;exploration psychique. Dans le monde andin analys\u00e9 par Silvia Rivera Cusicanqui, la langue aymara pr\u00e9sente des structures s\u00e9mantiques et grammaticales qui structurent la perception d&rsquo;une mani\u00e8re radicalement diff\u00e9rente des langues indo-europ\u00e9ennes. Par exemple, le futur se situe dans le dos de l&rsquo;homme (car on ne peut pas le voir), tandis que le pass\u00e9 est devant ses yeux (car on s&rsquo;en souvient et on le conna\u00eet). Cette seule conception spatio-temporelle bouleverse l&rsquo;ensemble des approches psychoth\u00e9rapeutiques occidentales relatives \u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;avenir et au traitement des traumatismes pass\u00e9s.<\/p>\n<p>Permettre aux personnes soign\u00e9es de formuler leur souffrance dans leur langue maternelle non ali\u00e9n\u00e9e produit un soulagement psychologique imm\u00e9diat. Les affects r\u00e9sonnent enfin dans leur matrice culturelle et \u00e9motionnelle d&rsquo;origine. L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;inconscient collectif et aux m\u00e9moires familiales refoul\u00e9es s&rsquo;en trouve puissamment facilit\u00e9. Le recours aux proverbes ancestraux, aux paraboles traditionnelles et aux mythes fondateurs permet de m\u00e9taphoriser la crise existentielle d&rsquo;une mani\u00e8re constructive, en inscrivant le drame individuel dans une trame narrative porteuse de sens pour la communaut\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans la pratique clinique quotidienne, cela n\u00e9cessite la formation et l&rsquo;int\u00e9gration pleine et enti\u00e8re d&rsquo;interpr\u00e8tes culturels et linguistiques au sein des \u00e9quipes de sant\u00e9 mentale. Ces m\u00e9diateurs ne doivent pas \u00eatre de simples traducteurs m\u00e9caniques mot-\u00e0-mot, mais de v\u00e9ritables traducteurs d&rsquo;univers symboliques form\u00e9s aux perspectives de la psychologie d\u00e9coloniale. Ils aident le th\u00e9rapeute \u00e0 entendre les r\u00e9sonances profondes du verbe natif et prot\u00e8gent le patient contre la captation de son exp\u00e9rience par les nosographies eurocentr\u00e9es.<\/p>\n<h3>9.3 Performativit\u00e9 discursive et reconstruction de l&rsquo;autonomie subjective<\/h3>\n<p>Le langage n&rsquo;a pas seulement pour fonction de d\u00e9crire passivement la r\u00e9alit\u00e9 : il poss\u00e8de une force performative redoutable. Selon la philosophie du langage et l&rsquo;analyse critique du discours, \u00e9noncer, c&rsquo;est agir. Les proph\u00e9ties d&rsquo;\u00e9chec social, de tare g\u00e9n\u00e9tique et d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle que l&rsquo;\u00e9cole coloniale, les m\u00e9dias et les institutions judiciaires ont ass\u00e9n\u00e9es pendant des d\u00e9cennies aux populations racis\u00e9es finissent par agir comme de redoutables mal\u00e9dictions performatives int\u00e9rioris\u00e9es, programmant le sujet pour la faillite, l&rsquo;addiction ou la d\u00e9ch\u00e9ance psychique.<\/p>\n<p>L&rsquo;espace th\u00e9rapeutique d\u00e9colonial est express\u00e9ment con\u00e7u pour d\u00e9faire ces proph\u00e9ties mortif\u00e8res. La parole y est mobilis\u00e9e comme un outil de contre-envo\u00fbtement id\u00e9ologique. En dialogue avec le praticien ou au sein des cercles de parole, le sujet subalterne est encourag\u00e9 \u00e0 co-construire de nouveaux lexiques de soi. Il s&rsquo;agit de troquer le statut assign\u00e9 d&rsquo;\u00ab assist\u00e9 \u00bb, de \u00ab d\u00e9pressif chronique \u00bb ou de \u00ab victime d\u00e9ficiente \u00bb pour des cat\u00e9gories fondatrices de sa pleine souverainet\u00e9 : r\u00e9sistant, tisseur de liens, gardien de la m\u00e9moire, porteur de dignit\u00e9 collective.<\/p>\n<p>Cette performativit\u00e9 discursive permet d&rsquo;opposer radicalement le narratif de la survie collective \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie de la victimisation passive si ch\u00e8re aux approches compassionnelles occidentales. En r\u00e9\u00e9crivant sa propre histoire, le patient comprend que s&rsquo;il est encore debout aujourd&rsquo;hui malgr\u00e9 des si\u00e8cles de d\u00e9vastation coloniale, c&rsquo;est parce que sa lign\u00e9e a su d\u00e9ployer des tr\u00e9sors d&rsquo;intelligence tactique, de courage et de r\u00e9sistance clandestine. Inscrire sa trajectoire individuelle dans cette continuit\u00e9 de lutte procure une stabilisation psychique in\u00e9branlable : le sujet ne se vit plus comme une feuille morte emport\u00e9e par la temp\u00eate, mais comme la racine vivante d&rsquo;un arbre mill\u00e9naire que l&rsquo;ouragan imp\u00e9rial n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9raciner.<\/p>\n<h2>10. Formation, p\u00e9dagogie et d\u00e9colonisation de l&rsquo;enseignement en psychologie<\/h2>\n<p>La p\u00e9rennisation de la colonialit\u00e9 au sein de la sant\u00e9 mentale est avant tout le produit de la formation acad\u00e9mique universitaire. Tant que les universit\u00e9s continueront d&rsquo;inculquer aux futurs psychologues une vision du monde unilat\u00e9ralement eurocentr\u00e9e, aucune clinique d\u00e9coloniale durable ne pourra voir le jour. La refonte p\u00e9dagogique constitue le c\u0153ur strat\u00e9gique de cette transformation.<\/p>\n<h3>10.1 Audit critique des programmes acad\u00e9miques occidentocentr\u00e9s<\/h3>\n<p>Un examen scrupuleux des maquettes de cours dispens\u00e9es dans les facult\u00e9s de psychologie \u00e0 travers le monde \u2013 que ce soit \u00e0 Paris, \u00e0 Bogota, \u00e0 Dakar ou \u00e0 New Delhi \u2013 r\u00e9v\u00e8le un \u00e9tat de fait accablant : l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie quasi absolue de la pens\u00e9e euro-am\u00e9ricaine. Les \u00e9tudiants y apprennent l&rsquo;histoire de la psychologie comme une trajectoire lin\u00e9aire allant de la philosophie grecque antique (Platon, Aristote) \u00e0 la psychologie cognitive et aux neurosciences contemporaines, en passant par les Lumi\u00e8res allemandes et fran\u00e7aises. Dans cette cartographie ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame, les savoirs \u00e9labor\u00e9s par les civilisations d&rsquo;Asie, d&rsquo;Afrique, du monde musulman et des Am\u00e9riques autochtones sont purement et simplement pass\u00e9s sous silence.<\/p>\n<p>Les th\u00e9ories du d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant enseign\u00e9es comme des v\u00e9rit\u00e9s universelles reposent tr\u00e8s largement sur des biais raciaux, de classe et de genre implicites. Les protocoles exp\u00e9rimentaux fondateurs de la psychologie du d\u00e9veloppement ou de la psychologie cognitive ont \u00e9t\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 men\u00e9s sur des \u00e9chantillons restreints d&rsquo;enfants blancs de la classe moyenne nord-am\u00e9ricaine ou europ\u00e9enne. Les stades de maturation, l&rsquo;acquisition de l&rsquo;autonomie, l&rsquo;apparition de l&rsquo;angoisse de s\u00e9paration ou les processus de socialisation y sont th\u00e9oris\u00e9s \u00e0 partir de la seule cellule familiale nucl\u00e9aire bourgeoise, disqualifiant comme des d\u00e9viances parentales les mod\u00e8les d&rsquo;\u00e9ducation communautaire o\u00f9 l&rsquo;enfant est \u00e9lev\u00e9 par un village entier.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences de cette monoculture acad\u00e9mique sur la pratique professionnelle sont d\u00e9sastreuses. Les jeunes praticiens sont dipl\u00f4m\u00e9s dans un \u00e9tat d&rsquo;incomp\u00e9tence culturelle et politique abyssale. Lorsqu&rsquo;ils sont projet\u00e9s dans des h\u00f4pitaux de banlieue, des centres d&rsquo;accueil pour r\u00e9fugi\u00e9s ou des dispensaires de zones rurales marginalis\u00e9es, ils se trouvent totalement d\u00e9munis face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de leurs patients. Faute d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 form\u00e9s \u00e0 la critique de leurs propres pr\u00e9suppos\u00e9s, ils n&rsquo;ont d&rsquo;autre recours que de pathologiser les conduites qui ne cadrent pas avec les manuels de cours, perp\u00e9tuant ainsi inconsciemment la violence coloniale sous couvert d&rsquo;orthodoxie clinique.<\/p>\n<h3>10.2 P\u00e9dagogies d\u00e9coloniales et d\u00e9sob\u00e9issance \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>Pour briser ce cercle vicieux, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;int\u00e9grer dans les cursus universitaires les principes p\u00e9dagogiques de la d\u00e9sob\u00e9issance \u00e9pist\u00e9mique, formul\u00e9s par Walter Mignolo et approfondis par Nelson Maldonado-Torres. La formation des cliniciens doit imp\u00e9rativement passer par une phase de d\u00e9sorientation culturelle f\u00e9conde. Il ne s&rsquo;agit pas simplement d&rsquo;ajouter un module optionnel de \u00ab psychologie interculturelle \u00bb en fin de cursus, mais de d\u00e9construire le socle \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;ensemble des enseignements d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudes.<\/p>\n<p>Cela passe par l&rsquo;organisation de s\u00e9minaires interdisciplinaires obligatoires consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;histoire de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, \u00e0 la traite transatlantique, \u00e0 l&rsquo;histoire de la psychiatrie coloniale et aux th\u00e9ories de la d\u00e9colonialit\u00e9. Les futurs soignants doivent \u00eatre form\u00e9s \u00e0 rep\u00e9rer l&rsquo;imbrication intime entre les int\u00e9r\u00eats g\u00e9opolitiques du capitalisme extractiviste et l&rsquo;\u00e9laboration des normes de sant\u00e9 mentale. Des auteurs subalternis\u00e9s \u2013 tels que Frantz Fanon, Silvia Rivera Cusicanqui, Ignacio Mart\u00edn-Bar\u00f3, Gloria Anzald\u00faa, Aim\u00e9 C\u00e9saire ou Nelson Maldonado-Torres \u2013 doivent figurer au c\u0153ur m\u00eame du tronc commun des examens universitaires, \u00e0 \u00e9galit\u00e9 parfaite avec Freud, Lacan, Skinner, Piaget ou Beck.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9dagogie subversive doit encourager la prise de parole critique des \u00e9tudiants racis\u00e9s et issus de milieux populaires, trop souvent r\u00e9duits au silence par l&rsquo;arrogance professorale bourgeoise. L&rsquo;enseignement doit devenir un espace d&rsquo;exp\u00e9rimentation collective o\u00f9 la th\u00e9orie s&rsquo;articule continuellement avec les luttes sociales du pr\u00e9sent. L&rsquo;apprentissage ne consiste plus \u00e0 m\u00e9moriser passivement des classifications diagnostiques, mais \u00e0 d\u00e9velopper un esprit critique ac\u00e9r\u00e9 capable d&rsquo;interroger la fonction politique du diagnostic et de refuser toute forme de complicit\u00e9 avec les dispositifs de normalisation disciplinaire.<\/p>\n<h3>10.3 Vers une clinique interculturelle et pluriverselle des th\u00e9rapeutes<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de cette r\u00e9volution p\u00e9dagogique r\u00e9side dans la formation d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de th\u00e9rapeutes rompus \u00e0 l&rsquo;auto-r\u00e9flexivit\u00e9 critique sur leur propre identit\u00e9 sociale, raciale et culturelle. Avant de pr\u00e9tendre soigner autrui, le praticien doit avoir accompli un travail approfondi de cartographie de ses propres privil\u00e8ges, de ses angles morts et de ses conditionnements id\u00e9ologiques. Il doit \u00eatre capable de r\u00e9pondre lucidement \u00e0 ces questions fondamentales : <em>D&rsquo;o\u00f9 est-ce que je parle ? Quels sont les int\u00e9r\u00eats historiques de la classe et du groupe racial auxquels j&rsquo;appartiens ? Quelles sont les violences dont je suis l&rsquo;h\u00e9ritier ou le b\u00e9n\u00e9ficiaire indirect ?<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;apprentissage des m\u00e9thodes qualitatives et participatives inspir\u00e9es des travaux de Silvia Rivera Cusicanqui doit devenir une composante majeure de la bo\u00eete \u00e0 outils des soignants. Les \u00e9tudiants doivent apprendre \u00e0 pratiquer l&rsquo;histoire orale, la sociologie de l&rsquo;image, la recherche-action communautaire et l&rsquo;observation participante au sein de collectifs en lutte. Des stages cliniques immersifs au sein de communaut\u00e9s autochtones, de squats urbains, de centres de r\u00e9tention ou de quartiers p\u00e9riph\u00e9riques doivent \u00eatre syst\u00e9matiquement organis\u00e9s, sous la supervision conjointe d&rsquo;universitaires d\u00e9coloniaux et de figures communautaires reconnues.<\/p>\n<p>Enfin, les standards d&rsquo;\u00e9valuation de la comp\u00e9tence clinique doivent \u00eatre radicalement red\u00e9finis. La valeur d&rsquo;un th\u00e9rapeute ne doit plus se mesurer \u00e0 sa ma\u00eetrise formelle d&rsquo;un jargon nosographique abstrait ou \u00e0 son ob\u00e9issance aveugle aux protocoles standardis\u00e9s, mais \u00e0 son \u00ab humilit\u00e9 culturelle \u00bb. Cette humilit\u00e9 implique la capacit\u00e9 d&rsquo;admettre ses ignorances face aux univers cosmologiques du patient, la souplesse d&rsquo;adapter le cadre th\u00e9rapeutique aux exigences singuli\u00e8res du contexte local et la volont\u00e9 \u00e9thique de subordonner sa pratique \u00e0 la souverainet\u00e9 collective des communaut\u00e9s accompagn\u00e9es.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats th\u00e9oriques, controverses et limites du mod\u00e8le d\u00e9colonial<\/h2>\n<p>Comme tout paradigme en cours de d\u00e9ploiement, la psychologie d\u00e9coloniale est travers\u00e9e par des d\u00e9bats vigoureux, des contradictions internes et des critiques m\u00e9thodologiques substantielles. Examiner avec lucidit\u00e9 ces controverses constitue la seule garantie d&rsquo;\u00e9viter que ce mod\u00e8le ne s&rsquo;affadisse en une nouvelle dogmatique acad\u00e9mique st\u00e9rile.<\/p>\n<h3>11.1 Le risque de cooptation acad\u00e9mique et d&rsquo;essentialisation culturelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des avertissements les plus s\u00e9v\u00e8res et lucides concernant les d\u00e9rives potentielles de la pens\u00e9e d\u00e9coloniale provient paradoxalement de Silvia Rivera Cusicanqui elle-m\u00eame. Dans son essai percutant <em>Ch&rsquo;ixinakax utxiwa : Une r\u00e9flexion sur les pratiques et les discours d\u00e9coloniaux<\/em>, elle fustige sans d\u00e9tour l&rsquo;institutionnalisation d\u00e9politis\u00e9e des \u00e9tudes d\u00e9coloniales par l&rsquo;intelligentsia universitaire nord-am\u00e9ricaine et latino-am\u00e9ricaine. Rivera Cusicanqui d\u00e9nonce l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nouvelle \u00ab aristocratie acad\u00e9mique \u00bb qui s&rsquo;approprie le lexique de la subalternit\u00e9 et les souffrances des peuples indig\u00e8nes pour accumuler du capital symbolique, des financements de recherche et des chaires prestigieuses dans les universit\u00e9s d&rsquo;\u00e9lite du Nord global, tout en se tenant soigneusement \u00e0 distance des luttes concr\u00e8tes sur le terrain.<\/p>\n<p>Cette cooptation transforme le projet d\u00e9colonial en une pure rh\u00e9torique textuelle vid\u00e9e de tout contenu insurrectionnel : on \u00ab d\u00e9colonise \u00bb les programmes, les mus\u00e9es ou les syllabi, mais on refuse de toucher \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, au pillage des ressources naturelles ou aux structures mat\u00e9rielles du capitalisme mondial. Dans le domaine de la psychologie, ce danger se traduit par une r\u00e9cup\u00e9ration manag\u00e9riale des concepts d\u00e9coloniaux sous la forme de formations \u00e9dulcor\u00e9es \u00e0 la \u00ab diversit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;inclusion \u00bb au sein d&rsquo;institutions hospitali\u00e8res n\u00e9olib\u00e9rales qui continuent de maltraiter les soignants et de rel\u00e9guer les patients pr\u00e9caires.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9cueil majeur r\u00e9side dans la f\u00e9tichisation romantique d&rsquo;une puret\u00e9 originelle autochtone. En id\u00e9alisant un pass\u00e9 pr\u00e9colonial mythifi\u00e9, certains courants d\u00e9coloniaux tombent dans un essentialisme culturel na\u00eff qui occulte les dynamiques d&rsquo;oppression internes propres aux soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9colombiennes elles-m\u00eames (hi\u00e9rarchies imp\u00e9riales incas ou azt\u00e8ques, suj\u00e9tion patriarcale). Ce repli identitaire puriste risque d&rsquo;enfermer les sujets dans un carcan communautaire \u00e9touffant, au d\u00e9triment de l&rsquo;autonomie et de la libert\u00e9 individuelle, un pi\u00e8ge que la logique <em>ch&rsquo;ixi<\/em> de Rivera Cusicanqui pr\u00e9vient express\u00e9ment en rappelant que toute identit\u00e9 vivante est fondamentalement impure, contradictoire et hybride.<\/p>\n<h3>11.2 Universalit\u00e9 psychologique versus relativisme culturel radical<\/h3>\n<p>Le d\u00e9bat th\u00e9orique le plus aigu oppose les d\u00e9fenseurs de la psychologie d\u00e9coloniale aux partisans d&rsquo;une science de l&rsquo;esprit universelle adoss\u00e9e aux d\u00e9couvertes des neurosciences et de la psychologie \u00e9volutionniste. Ces derniers soutiennent qu&rsquo;en d\u00e9pit des variations culturelles \u00e9videntes, le cerveau humain partage une architecture neurobiologique universelle : les circuits de la peur dans l&rsquo;amygdale, la r\u00e9gulation dopaminergique de la r\u00e9compense ou les bases neurophysiologiques de l&rsquo;attachement chez le nourrisson rel\u00e8vent de contraintes phylog\u00e9n\u00e9tiques communes \u00e0 l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Homo sapiens<\/em>.<\/p>\n<p>Pousser la critique d\u00e9coloniale jusqu&rsquo;au relativisme culturel radical \u2013 en affirmant par exemple que la d\u00e9pression, la psychose ou l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ne sont que des \u00ab inventions occidentales \u00bb sans substrat biologique r\u00e9el \u2013 comporte un danger clinique redoutable. Un tel relativisme absolu pourrait conduire \u00e0 priver les populations des pays du Sud d&rsquo;avanc\u00e9es pharmacologiques indispensables pour soulager des souffrances neurochimiques aigu\u00ebs, ou pire, \u00e0 l\u00e9gitimer au nom du respect des traditions locales des pratiques coutumi\u00e8res intol\u00e9rables telles que les mutilations g\u00e9nitales f\u00e9minines, le mariage forc\u00e9 des mineures ou le bannissement d&rsquo;individus accus\u00e9s de sorcellerie en raison de troubles autistiques.<\/p>\n<p>Pour surmonter cette aporie st\u00e9rile entre universalisme imp\u00e9rialiste et relativisme complaisant, la psychologie d\u00e9coloniale s&rsquo;oriente vers la notion d&rsquo;\u00ab universalisme lat\u00e9ral \u00bb propos\u00e9e par Maurice Merleau-Ponty et reprise par le philosophe s\u00e9n\u00e9galais Souleymane Bachir Diagne. L&rsquo;universalit\u00e9 de la condition psychique humaine n&rsquo;est pas un donn\u00e9 a priori impos\u00e9 par le mod\u00e8le occidental \u00e0 la terre enti\u00e8re ; c&rsquo;est un horizon r\u00e9gulateur \u00e0 construire patiemment par un dialogue polyphonique d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal entre toutes les traditions th\u00e9rapeutiques du globe. Les donn\u00e9es neuroscientifiques doivent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es, mais sans cesse r\u00e9inscrites dans l&rsquo;\u00e9paisseur des contextes socio-historiques qui sculptent l&rsquo;expression et la modulation biologique des affects.<\/p>\n<h3>11.3 Tensions entre approches psychanalytiques et pens\u00e9es autochtones<\/h3>\n<p>Les relations entre la psychanalyse et les th\u00e9ories d\u00e9coloniales sont marqu\u00e9es par une ambivalence f\u00e9conde mais tumultueuse. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, des penseurs r\u00e9volutionnaires comme Frantz Fanon ont puis\u00e9 abondamment dans l&rsquo;appareil conceptuel freudien et lacanien pour diss\u00e9quer l&rsquo;inconscient colonial, l&rsquo;ali\u00e9nation du langage et le regard de l&rsquo;Autre. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, la psychanalyse a essuy\u00e9 des critiques d\u00e9coloniales cinglantes pour avoir \u00e9rig\u00e9 le complexe d&rsquo;\u0152dipe, la famille nucl\u00e9aire occidentale et la centralit\u00e9 phallique en lois structurelles universelles de l&rsquo;av\u00e8nement du sujet parlant.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses cosmologies autochtones, notamment dans les Andes, la structuration psychique de l&rsquo;individu ne s&rsquo;op\u00e8re pas \u00e0 travers l&rsquo;interdit du parricide ou l&rsquo;angoisse de castration au sein du triangle p\u00e8re-m\u00e8re-enfant. L&rsquo;enfant s&rsquo;y construit au sein d&rsquo;un tissu de parent\u00e9 \u00e9largi o\u00f9 les oncles, les parrains rituels (<em>compadrazgo<\/em>) et la collectivit\u00e9 tout enti\u00e8re assument les fonctions structurantes d&rsquo;interdiction et d&rsquo;\u00e9tayage. Transposer m\u00e9caniquement la grille freudienne sur un sujet issu de ces matrices revient \u00e0 accomplir un viol herm\u00e9neutique : les conflits psychiques y sont analys\u00e9s comme des fixations \u0153dipiennes immatures alors qu&rsquo;ils rel\u00e8vent de dynamiques de loyaut\u00e9 communautaire et de d\u00e9s\u00e9quilibres avec le monde des esprits tut\u00e9laires.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, un dialogue critique f\u00e9cond demeure possible si la psychanalyse accepte de provincialiser ses concepts. Lorsqu&rsquo;elle se d\u00e9leste de ses pr\u00e9tentions normatives et bourgeoises, la psychanalyse offre une compr\u00e9hension in\u00e9gal\u00e9e du d\u00e9ni, de la pulsion de mort imp\u00e9riale et des m\u00e9canismes de clivage psychique provoqu\u00e9s par le racisme. Mais elle doit imp\u00e9rativement s&rsquo;ouvrir \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 radicale des cosmologies du Sud, en reconnaissant que l&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas seulement le r\u00e9ceptacle des d\u00e9sirs infantiles refoul\u00e9s, mais aussi le territoire o\u00f9 r\u00e9sonnent les voix des anc\u00eatres, les m\u00e9moires de la terre et les fracas non apais\u00e9s de l&rsquo;histoire coloniale.<\/p>\n<h2>12. Horizons futurs : Vers une psychologie pluriverselle et lib\u00e9ratrice<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 de la contestation des mod\u00e8les h\u00e9g\u00e9moniques, la psychologie d\u00e9coloniale esquisse les lignes de force d&rsquo;un avenir radieux pour le soin de l&rsquo;\u00e2me humaine. Cet horizon s&rsquo;incarne dans le passage de l&rsquo;universalisme imp\u00e9rial \u00e0 la pluriversalit\u00e9 des savoirs, dans la reconqu\u00eate de la souverainet\u00e9 sanitaire communautaire et dans la synth\u00e8se praxique entre les h\u00e9ritages de Rivera Cusicanqui et Maldonado-Torres.<\/p>\n<h3>12.1 Du paradigme universel \u00e0 la pluriversalit\u00e9 des savoirs psychologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition ultime du mod\u00e8le d\u00e9colonial n&rsquo;est pas de d\u00e9truire la psychologie occidentale pour la remplacer par un nouveau dogme issu du Sud qui pr\u00e9tendrait \u00e0 son tour r\u00e9gir le monde entier. L&rsquo;objectif est infiniment plus riche et g\u00e9n\u00e9reux : faire advenir le \u00ab plurivers \u00bb, concept th\u00e9oris\u00e9 par l&rsquo;anthropologue colombien Arturo Escobar pour d\u00e9signer \u00ab un monde o\u00f9 plusieurs mondes sont possibles \u00bb. Dans le champ de la sant\u00e9 mentale, la pluriversalit\u00e9 signifie qu&rsquo;aucune culture, aucune \u00e9cole de pens\u00e9e ne peut d\u00e9tenir le monopole absolu de la compr\u00e9hension de la souffrance et de la gu\u00e9rison psychique.<\/p>\n<p>Ce paradigme pluriversel exige la reconnaissance institutionnelle de l&rsquo;\u00e9gale validit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique des savoirs psychologiques du Sud global. L&rsquo;arsenal th\u00e9rapeutique mondial doit s&rsquo;enrichir des techniques de transe rituelle afro-br\u00e9siliennes du Candombl\u00e9, des th\u00e9rapies narratives autochtones nord-am\u00e9ricaines, des pratiques de pleine conscience ancr\u00e9es dans le bouddhisme d&rsquo;Asie ou des dispositifs de palabre africains. Loin d&rsquo;\u00eatre de pittoresques curiosit\u00e9s anthropologiques, ces pratiques constituent des technologies sophistiqu\u00e9es de r\u00e9silience collective qui comblent les b\u00e9ances criantes de la psychiatrie biom\u00e9dicale contemporaine.<\/p>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ce plurivers, il est imp\u00e9ratif de tisser des r\u00e9seaux de recherche transnationaux Sud-Sud en sant\u00e9 mentale, contournant la m\u00e9diation imp\u00e9riale des universit\u00e9s europ\u00e9ennes et nord-am\u00e9ricaines. Les cliniciens de Bolivie, du S\u00e9n\u00e9gal, de Palestine, de Ha\u00efti et d&rsquo;Inde ont tout \u00e0 gagner \u00e0 \u00e9changer directement leurs exp\u00e9riences cliniques et leurs m\u00e9thodologies de gu\u00e9rison des traumas historiques. Enfin, les crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique doivent \u00eatre arrach\u00e9s aux logiques de rentabilit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rales pour inclure des indicateurs \u00e9thiques fondamentaux : restauration de la dignit\u00e9, renforcement des liens de solidarit\u00e9 communautaire et r\u00e9conciliation avec le milieu \u00e9cologique.<\/p>\n<h3>12.2 Politiques publiques de sant\u00e9 mentale et souverainet\u00e9 communautaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;impl\u00e9mentation d&rsquo;un mod\u00e8le d\u00e9colonial n\u00e9cessite une refonte globale des politiques publiques de sant\u00e9 mentale conduites par les \u00c9tats. Les syst\u00e8mes psychiatriques nationaux, en particulier dans les pays postcoloniaux, continuent d&rsquo;engloutir l&rsquo;immense majorit\u00e9 de leurs budgets dans des h\u00f4pitaux psychiatriques centraux asilaires, h\u00e9ritiers directs des institutions coloniales, o\u00f9 les patients subissent de graves violations de leurs droits humains fondamentaux sous couvert de traitement m\u00e9dical.<\/p>\n<p>La psychologie d\u00e9coloniale plaide pour une d\u00e9sinstitutionnalisation radicale et pour le red\u00e9ploiement massif des financements publics directement vers les structures de gu\u00e9rison communautaires et territoriales. Ce sont les collectifs d&rsquo;habitants, les assembl\u00e9es indig\u00e8nes et les organisations de base qui doivent d\u00e9tenir le pouvoir de d\u00e9cision sur la nature des structures de soin \u00e0 implanter sur leurs territoires. Les gu\u00e9risseurs traditionnels, les a\u00een\u00e9s et les accompagnateurs communautaires doivent \u00eatre officiellement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s par l&rsquo;\u00c9tat pour leur travail de pr\u00e9servation du bien-\u00eatre collectif, sur un pied de parfaite \u00e9galit\u00e9 avec les psychiatres et psychologues dipl\u00f4m\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette transformation structurelle implique la d\u00e9m\u00e9dicalisation r\u00e9solue des r\u00e9ponses apport\u00e9es aux crises socio-\u00e9conomiques. Face \u00e0 l&rsquo;explosion de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de la d\u00e9pression caus\u00e9e par le ch\u00f4mage, l&rsquo;inflation ou l&rsquo;expulsion de leurs logements, la r\u00e9ponse des pouvoirs publics ne doit plus \u00eatre l&rsquo;envoi de psychiatres prescripteurs de psychotropes, mais la garantie mat\u00e9rielle du droit au logement, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une alimentation saine, la justice fiscale et la protection des terres ancestrales. La v\u00e9ritable sant\u00e9 mentale s&rsquo;enracine dans le <em>Suma Qama\u00f1a<\/em> (le \u00ab Vivre Bien \u00bb aymara) ou le <em>Buen Vivir<\/em>, concept constitutionnalis\u00e9 en Bolivie et en \u00c9quateur, qui proclame que le bien-\u00eatre individuel est impensable sans l&rsquo;harmonie sociale, mat\u00e9rielle et \u00e9cologique de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se praxique : L&rsquo;h\u00e9ritage vivant de Rivera Cusicanqui et Maldonado-Torres<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e g\u00e9n\u00e9alogique, clinique et m\u00e9thodologique, la f\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;articulation entre Silvia Rivera Cusicanqui et Nelson Maldonado-Torres \u00e9clate dans toute sa vigueur. Leurs pens\u00e9es ne sont pas des abstractions mus\u00e9ales destin\u00e9es \u00e0 des colloques feutr\u00e9s : ce sont des armes d&rsquo;\u00e9mancipation psychique vivantes, forg\u00e9es au feu des luttes subalternes. Rivera Cusicanqui nous l\u00e8gue la lucidit\u00e9 contestataire du <em>ch&rsquo;ixi<\/em> \u2013 cette capacit\u00e9 \u00e0 affronter les conflits int\u00e9rieurs sans fuite ni reniement, \u00e0 faire des m\u00e9tissages conflictuels le terreau d&rsquo;une cr\u00e9ativit\u00e9 insurrectionnelle, et \u00e0 mobiliser la sociologie de l&rsquo;image pour d\u00e9senchanter les fables de la domination coloniale.<\/p>\n<p>Maldonado-Torres, en retour, \u00e9claire notre d\u00e9marche de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 politique de l&rsquo;\u00ab amour d\u00e9colonial \u00bb et de l&rsquo;exigence \u00e9thique de l&rsquo;\u00ab attitude d\u00e9coloniale \u00bb. Il nous rappelle sans rel\u00e2che que l&rsquo;espace th\u00e9rapeutique est d&rsquo;abord le lieu sacr\u00e9 d&rsquo;une restauration ontologique, o\u00f9 le damn\u00e9 brise le miroir d\u00e9formant de la colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre pour affirmer sa pleine humanit\u00e9 face au monde. Sa ph\u00e9nom\u00e9nologie de la lib\u00e9ration donne au clinicien le courage de suspendre son privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique et d&rsquo;accueillir la souffrance de l&rsquo;Autre avec la d\u00e9f\u00e9rence qu&rsquo;impose une m\u00e9moire bless\u00e9e en marche vers son affranchissement.<\/p>\n<p>Le psychologue d\u00e9colonial du XXIe si\u00e8cle se d\u00e9finit en d\u00e9finitive non comme un ing\u00e9nieur de l&rsquo;\u00e2me ou un r\u00e9gulateur de la conformit\u00e9 sociale, mais comme un facilitateur d&rsquo;\u00e9mancipation, un tisseur de m\u00e9moires et un compagnon de route dans l&rsquo;\u00e9veil critique de la conscience. En conjuguant la rigueur ph\u00e9nom\u00e9nologique et la m\u00e9moire corporelle insurrectionnelle, la praxis d\u00e9coloniale ouvre la voie \u00e0 une psychologie enfin lib\u00e9r\u00e9e de ses entraves imp\u00e9riales : une science du psychisme sans fronti\u00e8res dogmatiques, r\u00e9solument d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la r\u00e9surrection de la dignit\u00e9 bless\u00e9e et \u00e0 la lib\u00e9ration int\u00e9grale de l&rsquo;\u00eatre humain dans toute la splendeur de sa diversit\u00e9 pluriverselle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Anzald\u00faa, G. (1987). <em>Borderlands\/La Frontera: The New Mestiza<\/em>. Aunt Lute Books.<\/p>\n<p>C\u00e9saire, A. (1950). <em>Discours sur le colonialisme<\/em>. Pr\u00e9sence Africaine.<\/p>\n<p>Diagne, S. B. (2013). <em>L&rsquo;encre des savants : R\u00e9flexions sur la philosophie en Afrique<\/em>. Pr\u00e9sence Africaine \/ Codesria.<\/p>\n<p>Dussel, E. (1996). <em>The Underside of Modernity: Apel, Ricoeur, Rorty, Taylor, and the Philosophy of Liberation<\/em>. Humanities Press.<\/p>\n<p>Escobar, A. (2018). <em>Designs for the Pluriverse: Radical Interdependence, Autonomy, and the Making of Worlds<\/em>. Duke University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822371816\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822371816<\/a><\/p>\n<p>Fals Borda, O. (1987). The Application of Participatory Action-Research in Latin America. <em>International Sociology<\/em>, 2(4), 329-347. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/026858098700200401\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/026858098700200401<\/a><\/p>\n<p>Fanon, F. (1952). <em>Peau noire, masques blancs<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Fanon, F. (1961). <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>. Fran\u00e7ois Maspero.<\/p>\n<p>Guam\u00e1n Poma de Ayala, F. (1615\/1980). <em>El primer nueva cor\u00f3nica y buen gobierno<\/em> (J. V. Murra &#038; R. Adorno, \u00c9ds.). Siglo XXI.<\/p>\n<p>Lugones, M. (2007). Heterosexualism and the Colonial \/ Modern Gender System. <em>Hypatia<\/em>, 22(1), 186-209. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1527-2001.2007.tb01156.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1527-2001.2007.tb01156.x<\/a><\/p>\n<p>Maldonado-Torres, N. (2007). On the Coloniality of Being: Contributions to the development of a concept. <em>Cultural Studies<\/em>, 21(2-3), 240-270. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/09502380601162548\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/09502380601162548<\/a><\/p>\n<p>Maldonado-Torres, N. (2008). <em>Against War: Views from the Underside of Modernity<\/em>. Duke University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822388999\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/9780822388999<\/a><\/p>\n<p>Mart\u00edn-Bar\u00f3, I. (1994). <em>Writings for a Liberation Psychology<\/em> (A. Aron &#038; S. Corne, \u00c9ds.). Harvard University Press.<\/p>\n<p>Mignolo, W. D. (2009). Epistemic Disobedience, Independent Thought and De-Colonial Freedom. <em>Theory, Culture &#038; Society<\/em>, 26(7-8), 159-181. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0263276409349275\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0263276409349275<\/a><\/p>\n<p>Quijano, A. (2000). Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America. <em>Nepantla: Views from South<\/em>, 1(3), 533-580.<\/p>\n<p>Rivera Cusicanqui, S. (1984). <em>\u00ab\u00a0Oprimidos pero no vencidos\u00a0\u00bb: Lucha campesina en Bolivia 1900-1980<\/em>. HISBOL \/ CSUTCB.<\/p>\n<p>Rivera Cusicanqui, S. (2010). <em>Ch&rsquo;ixinakax utxiwa: Una reflexi\u00f3n sobre pr\u00e1cticas y discursos descolonizadores<\/em>. Tinta Lim\u00f3n.<\/p>\n<p>Rivera Cusicanqui, S. (2015). <em>Sociolog\u00eda de la imagen: Miradas ch&rsquo;ixi desde la historia andina<\/em>. Plural editores.<\/p>\n<p>Sandoval, C. (2000). <em>Methodology of the Oppressed<\/em>. University of Minnesota Press.<\/p>\n<p>Santos, B. de S. (2014). <em>Epistemologies of the South: Justice Against Epistemicide<\/em>. Paradigm Publishers.<\/p>\n<p>Spivak, G. C. (1988). Can the Subaltern Speak? Dans C. Nelson &#038; L. Grossberg (\u00c9ds.), <em>Marxism and the Interpretation of Culture<\/em> (pp. 271-313). Macmillan Education.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plan d\u00e9taill\u00e9 d&rsquo;un mod\u00e8le de psychologie d\u00e9coloniale fond\u00e9 sur les apports th\u00e9oriques et critiques de Silvia Rivera Cusicanqui et Nelson Maldonado-Torres.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[8976,3,8975],"tags":[8981,8979,8980,8977,8978],"class_list":["post-7620","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-epistemologie-critique","category-psychologie-clinique","category-theorie-decoloniale","tag-colonialite-de-letre","tag-nelson-maldonado-torres","tag-pensee-chixi","tag-psychologie-decoloniale","tag-silvia-rivera-cusicanqui"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/7620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7620"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/7620\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}