{"id":6446,"date":"2026-09-16T08:56:10","date_gmt":"2026-09-16T08:56:10","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/modele-epistemologie-constructive-vico-glasersfeld\/"},"modified":"2026-09-16T08:56:10","modified_gmt":"2026-09-16T08:56:10","slug":"modele-epistemologie-constructive-vico-glasersfeld","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=modele-epistemologie-constructive-vico-glasersfeld","title":{"rendered":"Mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive &#8211; Giambattista Vico &#038; Ernst von Glasersfeld"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la pens\u00e9e occidentale est travers\u00e9e par une interrogation lancinante : dans quelle mesure nos repr\u00e9sentations mentales refl\u00e8tent-elles la structure intime d&rsquo;un monde objectif ind\u00e9pendant de notre conscience ? Face aux postulats du r\u00e9alisme m\u00e9taphysique et aux certitudes du rationalisme classique, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive propose un basculement paradigmatique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Loin de concevoir la connaissance comme le d\u00e9voilement passif d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 ontologique pr\u00e9existante, ce cadre th\u00e9orique appr\u00e9hende le savoir comme le produit actif d&rsquo;un sujet incarn\u00e9 qui organise son propre champ exp\u00e9rientiel. Ce renversement de perspective, qui substitue la fabrication cr\u00e9atrice \u00e0 la contemplation sp\u00e9culaire, trouve sa premi\u00e8re formulation doctrinale chez le philosophe napolitain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/vico\/\">Giambattista Vico<\/a> au tournant du XVIIIe si\u00e8cle, avant de conna\u00eetre une refondation scientifique au XXe si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion du th\u00e9oricien germano-am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.univie.ac.at\/constructivism\/EvG\/\">Ernst von Glasersfeld<\/a>.<\/p>\n<p>La trajectoire intellectuelle reliant la pens\u00e9e humaniste de Vico au constructivisme radical de von Glasersfeld constitue l&rsquo;un des courants les plus f\u00e9conds de la philosophie de l&rsquo;esprit, de la psychologie cognitive et des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation. En proclamant que l&rsquo;\u00eatre humain ne peut v\u00e9ritablement conna\u00eetre que ce qu&rsquo;il a lui-m\u00eame \u00e9difi\u00e9, Vico anticipait les crises profondes qui allaient \u00e9branler le dogmatisme cart\u00e9sien et la m\u00e9taphysique de la substance. Deux si\u00e8cles et demi plus tard, von Glasersfeld reprend cette intuition s\u00e9minale en l&rsquo;adossant aux d\u00e9couvertes de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique de Jean Piaget, \u00e0 la cybern\u00e9tique de second ordre de Heinz von Foerster et \u00e0 la biologie de la cognition de Humberto Maturana et Francisco Varela. Le r\u00e9sultat de cette synth\u00e8se est un mod\u00e8le unifi\u00e9, rigoureux et exigeant, qui r\u00e9cuse l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 en soi \u00bb accessible \u00e0 l&rsquo;entendement pour lui substituer le concept pragmatique et fonctionnel de \u00ab viabilit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude magistrale se propose d&rsquo;explorer en profondeur l&rsquo;architecture conceptuelle de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive. \u00c0 travers une analyse comparative minutieuse, nous examinerons comment l&rsquo;axiome viquien du <em>verum factum<\/em> s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9 en une m\u00e9thodologie psychologique et cybern\u00e9tique d&rsquo;auto-organisation cognitive. En naviguant des controverses contre Descartes jusqu&rsquo;aux d\u00e9veloppements contemporains de l&rsquo;enactivisme, en passant par les th\u00e9rapies syst\u00e9miques et la s\u00e9mantique de l&rsquo;agir, nous mettrons en lumi\u00e8re la formidable puissance \u00e9mancipatrice d&rsquo;une th\u00e9orie qui restaure l&rsquo;\u00eatre humain dans sa pleine responsabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, \u00e9thique et existentielle.<\/p>\n<h2>1. Introduction aux fondements de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive : De Vico \u00e0 von Glasersfeld<\/h2>\n<h3>1.1 D\u00e9finition et pr\u00e9misses de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive se d\u00e9finit avant tout comme une critique radicale et m\u00e9thodique de la tradition r\u00e9aliste qui domine la philosophie occidentale depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9. Dans la perspective r\u00e9aliste classique, qu&rsquo;elle soit empiriste ou rationaliste, la t\u00e2che de la connaissance consiste \u00e0 \u00e9laborer une copie mentale ou une repr\u00e9sentation fid\u00e8le d&rsquo;un monde pr\u00e9existant, ext\u00e9rieur et ind\u00e9pendant du sujet connaissant. Ce r\u00e9alisme sp\u00e9culaire, qualifi\u00e9 de \u00ab repr\u00e9sentationalisme \u00bb, pr\u00e9suppose l&rsquo;existence d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 ontologique absolue que l&rsquo;esprit humain aurait pour mission de d\u00e9couvrir par l&rsquo;observation attentive ou par la d\u00e9duction logique. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement cette pr\u00e9misse fondamentale, qu&rsquo;elle juge logiquement insoutenable et m\u00e9taphysiquement encombrante.<\/p>\n<p>Pour le constructivisme, la connaissance n&rsquo;est pas le reflet passif d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ontologique ext\u00e9rieure, mais le r\u00e9sultat d&rsquo;une construction active, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et continue op\u00e9r\u00e9e par le sujet connaissant. Ce basculement \u00e9pist\u00e9mique entra\u00eene le renoncement d\u00e9finitif \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un acc\u00e8s direct \u00e0 une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 en soi \u00bb. Le sujet ne d\u00e9couvre pas des objets tout faits qui s&rsquo;imposeraient \u00e0 lui ; il organise, cat\u00e9gorise et structure le flux de ses propres exp\u00e9riences perceptives et motrices. Le monde intelligible devient ainsi une cr\u00e9ation humaine, un agencement d&rsquo;invariants exp\u00e9rientiels stabilis\u00e9s au fil du temps pour assurer la coh\u00e9rence de notre v\u00e9cu int\u00e9rieur et l&rsquo;efficacit\u00e9 de nos comportements.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive s&rsquo;ancre dans un dialogue interdisciplinaire permanent. Elle refuse de s&rsquo;enfermer dans la pure sp\u00e9culation m\u00e9taphysique et puise ses concepts dans la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-recherches-en-sciences-de-gestion.htm\">philosophie transcendantale<\/a>, la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif, la linguistique pragmatique et la cybern\u00e9tique. Ce creuset transdisciplinaire permet de comprendre l&rsquo;esprit non pas comme un r\u00e9ceptacle vide soumis aux stimulations m\u00e9caniques d&rsquo;un milieu ext\u00e9rieur, mais comme un syst\u00e8me auto-organis\u00e9 dot\u00e9 d&rsquo;une circularit\u00e9 op\u00e9rationnelle autonome. L&rsquo;activit\u00e9 cognitive se d\u00e9ploie comme une incessante recherche de coh\u00e9rence interne, o\u00f9 la pertinence d&rsquo;un savoir ne s&rsquo;\u00e9value plus \u00e0 l&rsquo;aune de sa conformit\u00e9 avec un pr\u00e9tendu r\u00e9el inaccessible, mais \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes concrets dans le cours de la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;arc historique liant la pens\u00e9e humaniste viquienne et le constructivisme radical<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence formelle du constructivisme au cours du XXe si\u00e8cle ne constitue en rien une g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e ; elle s&rsquo;inscrit dans un arc historique s\u00e9culaire dont les racines profondes plongent dans l&rsquo;humanisme critique de la Renaissance et de l&rsquo;\u00c2ge classique. Au c\u0153ur de cette filiation intellectuelle se dresse la figure singuli\u00e8re de Giambattista Vico (1668-1744). Ce penseur napolitain, longtemps marginalis\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du rationalisme cart\u00e9sien, a pos\u00e9 les premiers jalons d&rsquo;une th\u00e9orie de la connaissance r\u00e9solument anti-ontologique en affirmant que l&rsquo;esprit humain ne poss\u00e8de une prise v\u00e9ritable que sur ses propres cr\u00e9ations culturelles, s\u00e9miotiques et institutionnelles.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;Ernst von Glasersfeld (1917-2010) \u00e9labore, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970, les principes du constructivisme radical, il reconna\u00eet imm\u00e9diatement en Vico son pr\u00e9curseur le plus lucide et le plus audacieux. Von Glasersfeld constate que Vico a \u00e9t\u00e9 le tout premier \u00e0 formuler une alternative syst\u00e9matique au paradigme cart\u00e9sien de l&rsquo;observation objective. Dans les \u00e9crits de Vico, von Glasersfeld d\u00e9couvre une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit qui refuse la scission dualiste entre le sujet observateur et l&rsquo;objet observ\u00e9, proclamant que la certitude \u00e9pist\u00e9mique d\u00e9coule exclusivement de la gen\u00e8se op\u00e9ratoire. Cette red\u00e9couverte ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple curiosit\u00e9 \u00e9rudite ; elle conf\u00e8re au constructivisme radical une assise g\u00e9n\u00e9alogique solide qui relie les th\u00e9ories cybern\u00e9tiques contemporaines aux intuitions de l&rsquo;humanisme italien.<\/p>\n<p>Cette trajectoire \u00e9volutive met en lumi\u00e8re une transformation continue du concept d&rsquo;auto-cr\u00e9ation cognitive. Chez Vico, l&rsquo;auto-cr\u00e9ation est principalement saisie \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;histoire universelle et de la fabrication du monde civil par le biais des fables, du langage et des lois. Chez von Glasersfeld, cette dynamique est transpos\u00e9e au niveau micro-analytique des processus psychologiques individuels et du fonctionnement neurobiologique. La continuit\u00e9 historique r\u00e9side dans cette certitude partag\u00e9e : la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas un donn\u00e9 premier qui contraindrait la pens\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais un accomplissement historique, psychologique et langagier continu. Cette filiation conf\u00e8re \u00e0 la psychologie contemporaine un \u00e9clairage d\u00e9cisif pour appr\u00e9hender la gen\u00e8se des structures mentales non comme des fatalit\u00e9s biologiques fig\u00e9es, mais comme des constructions plastiques et \u00e9volutives.<\/p>\n<h3>1.3 Enjeux psychologiques contemporains du mod\u00e8le constructiviste<\/h3>\n<p>L&rsquo;adoption du mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive bouleverse de fond en comble la compr\u00e9hension contemporaine des processus psychologiques, \u00e0 commencer par la nature m\u00eame de l&rsquo;apprentissage. Dans le paradigme traditionnel, issu en grande partie du sensualisme et formalis\u00e9 par le b\u00e9haviorisme, apprendre consistait \u00e0 int\u00e9grer passivement des stimuli externes ou \u00e0 reproduire des informations transmises par une autorit\u00e9 p\u00e9dagogique. Le sujet apprenant \u00e9tait mod\u00e9lis\u00e9 comme une bo\u00eete noire ou un m\u00e9canisme de transfert de donn\u00e9es. Le constructivisme d\u00e9construit m\u00e9thodiquement cette vision simplificatrice en d\u00e9montrant que l&rsquo;apprentissage est une activit\u00e9 purement adaptative, o\u00f9 l&rsquo;individu reconstruit de l&rsquo;int\u00e9rieur chaque parcelle d&rsquo;information en l&rsquo;assimilant \u00e0 ses propres structures cognitives pr\u00e9existantes.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, la transmission directe du savoir devient une impossibilit\u00e9 logique. L&rsquo;information n&rsquo;existe pas en soi dans le monde ext\u00e9rieur ; elle ne prend de sens que lorsqu&rsquo;elle est interpr\u00e9t\u00e9e par un syst\u00e8me cognitif particulier. Ce constat r\u00e9volutionne la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif. L&rsquo;intelligence n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme une capacit\u00e9 quantitative \u00e0 enregistrer des donn\u00e9es empiriques, mais comme une fonction adaptative dynamique, une comp\u00e9tence d&rsquo;\u00e9quilibration face aux perturbations de l&rsquo;environnement sensorimoteur. Le sujet n&rsquo;apprend que lorsqu&rsquo;il \u00e9prouve un d\u00e9s\u00e9quilibre, un conflit cognitif qui remet en cause la viabilit\u00e9 de ses mod\u00e8les op\u00e9ratoires et le contraint \u00e0 modifier activement son r\u00e9pertoire d&rsquo;actions.<\/p>\n<p>Enfin, les cons\u00e9quences de ce mod\u00e8le sur la psychologie clinique et la th\u00e9orie de la personnalit\u00e9 s&rsquo;av\u00e8rent immenses. L&rsquo;identit\u00e9 personnelle et le \u00ab Soi \u00bb cessent d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des substances immuables ou des essences psychiques enfouies dans l&rsquo;inconscient. L&rsquo;identit\u00e9 devient un processus narratif continuel, une structure d&rsquo;invariants construite par l&rsquo;individu pour donner un sens unifi\u00e9 \u00e0 la multiplicit\u00e9 incoh\u00e9rente de ses v\u00e9cus. Cette r\u00e9habilitation de l&rsquo;autonomie et de la cr\u00e9ativit\u00e9 du sujet transforme l&rsquo;action th\u00e9rapeutique : il ne s&rsquo;agit plus de corriger des \u00ab distorsions cognitives \u00bb par rapport \u00e0 une pr\u00e9tendue r\u00e9alit\u00e9 normative, mais d&rsquo;aider le patient \u00e0 explorer de nouvelles architectures de sens plus viables, capables de dissoudre la souffrance psychologique et de restaurer son pouvoir d&rsquo;agir dans le monde.<\/p>\n<h2>2. Giambattista Vico et la gen\u00e8se du constructivisme : Le principe du Verum Factum<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;axiome &lsquo;Verum et factum reciprocantur seu convertuntur&rsquo;<\/h3>\n<p>C&rsquo;est dans son trait\u00e9 m\u00e9taphysique de 1710, intitul\u00e9 <em>De antiquissima Italorum sapientia ex linguae latinae originibus eruenda<\/em>, que Giambattista Vico formule la proposition qui allait poser la premi\u00e8re pierre de l&rsquo;\u00e9difice constructiviste : <em>\u00ab Verum et factum reciprocantur seu convertuntur \u00bb<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab Le vrai et le fait sont r\u00e9ciproques ou convertibles l&rsquo;un en l&rsquo;autre \u00bb. Par cet axiome d&rsquo;une audace inou\u00efe pour son \u00e9poque, Vico soutient qu&rsquo;une chose ne peut \u00eatre v\u00e9ritablement comprise dans son essence que par celui-l\u00e0 m\u00eame qui l&rsquo;a cr\u00e9\u00e9e ou engendr\u00e9e. La v\u00e9rit\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre une correspondance sp\u00e9culaire entre l&rsquo;id\u00e9e et la chose externe pour devenir synonyme d&rsquo;op\u00e9ration, de confection et d&rsquo;effectuation.<\/p>\n<p>Vico \u00e9tablit une distinction \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale entre l&rsquo;intellect cr\u00e9ateur humain et l&rsquo;intellect cr\u00e9ateur divin. Dieu, en tant qu&rsquo;artisan souverain de la nature, est le seul \u00e0 poss\u00e9der la science v\u00e9ritable de l&rsquo;univers physique, car Lui seul en a dispos\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments et en a con\u00e7u l&rsquo;ordonnancement intime. L&rsquo;\u00eatre humain, en revanche, se trouve exclu de cette connaissance ontologique de la mati\u00e8re physique. Face \u00e0 la nature, l&rsquo;homme ne peut que contempler les effets d&rsquo;une causalit\u00e9 qui lui \u00e9chappe ontologiquement. Les sciences de la nature demeurent ainsi vou\u00e9es \u00e0 une irr\u00e9ductible ext\u00e9riorit\u00e9 et \u00e0 une connaissance purement descriptive ou conjecturale, faute d&rsquo;en \u00eatre l&rsquo;auteur cr\u00e9ateur.<\/p>\n<p>En contrepartie de cette exclusion m\u00e9taphysique, Vico identifie un domaine o\u00f9 l&rsquo;esprit humain jouit d&rsquo;une certitude absolue : celui des artefacts mentaux. Les math\u00e9matiques et la g\u00e9om\u00e9trie constituent l&rsquo;illustration parfaite de ce principe. Si la g\u00e9om\u00e9trie offre une clart\u00e9 et une certitude indubitables, ce n&rsquo;est nullement parce qu&rsquo;elle d\u00e9crit la structure r\u00e9elle de l&rsquo;espace cosmique, mais parce qu&rsquo;elle repose sur des postulats, des points, des lignes et des figures que l&rsquo;esprit humain a lui-m\u00eame enti\u00e8rement invent\u00e9s et construits <em>ex nihilo<\/em>. L&rsquo;homme conna\u00eet la g\u00e9om\u00e9trie parce qu&rsquo;il l&rsquo;a faite. La fabrication de la r\u00e9alit\u00e9 mentale devient l&rsquo;unique crit\u00e8re et la seule base l\u00e9gitime de la certitude \u00e9pist\u00e9mique, ouvrant la voie \u00e0 une red\u00e9finition radicale des sciences de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>2.2 La Science nouvelle (Scienza Nuova) et la construction du monde civil<\/h3>\n<p>Dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre de maturit\u00e9, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2011388\">Scienza Nuova<\/a> (dont les trois \u00e9ditions successives s&rsquo;\u00e9chelonnent entre 1725 et 1744), Vico \u00e9tend de mani\u00e8re spectaculaire le principe du <em>verum factum<\/em> du champ des math\u00e9matiques \u00e0 l&rsquo;ensemble du monde social, historique et civil. Constatant l&rsquo;\u00e9chec des philosophes \u00e0 fonder une science universelle de la soci\u00e9t\u00e9 en raison de leur fascination pour les mod\u00e8les naturalistes et g\u00e9om\u00e9triques, Vico \u00e9nonce un principe fondateur qui sonne comme un manifeste : la soci\u00e9t\u00e9 civile est incontestablement l&rsquo;ouvrage des \u00eatres humains, et par cons\u00e9quent, ses principes doivent \u00eatre recherch\u00e9s dans les modifications m\u00eames de notre propre esprit humain.<\/p>\n<p>Cette intuition d\u00e9place le centre de gravit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie. Alors que les savants cart\u00e9siens \u00e9puisent leurs forces \u00e0 sonder les secrets imp\u00e9n\u00e9trables de la physique c\u00e9leste, ils n\u00e9gligent avec m\u00e9pris l&rsquo;univers des institutions, des langues, des lois, des rites religieux et des mythes qui, pourtant, sont l&rsquo;\u0153uvre int\u00e9grale de l&rsquo;humanit\u00e9. Vico d\u00e9montre que les cr\u00e9ations culturelles et langagi\u00e8res poss\u00e8dent une primaut\u00e9 ontologique et \u00e9pist\u00e9mique absolue pour l&rsquo;homme par rapport \u00e0 la nature physico-chimique. Les institutions ne sont pas des donn\u00e9es naturelles inscrites dans le cosmos ; elles sont des artefacts cognitifs collectifs, forg\u00e9s par les peuples \u00e0 travers les \u00e2ges pour ordonner leur coexistence et apprivoiser le chaos du monde ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/p>\n<p>Vico articule cette construction sociale du monde civil autour de sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie des trois \u00e2ges historiques : l&rsquo;\u00e2ge des dieux, l&rsquo;\u00e2ge des h\u00e9ros et l&rsquo;\u00e2ge des hommes. Cette succession n&rsquo;est pas un simple d\u00e9coupage chronologique arbitraire, mais une v\u00e9ritable fresque du d\u00e9veloppement psychologique et cognitif de l&rsquo;humanit\u00e9. Les premiers humains, priv\u00e9s de la facult\u00e9 d&rsquo;abstraction rationnelle, appr\u00e9hendaient le monde \u00e0 travers des projections corporelles et passionnelles. Leurs constructions mentales \u00e9taient spontan\u00e9ment anthropomorphiques. Ils voyaient dans la foudre l&rsquo;\u00e9clat de la col\u00e8re d&rsquo;un \u00eatre tout-puissant qu&rsquo;ils ont nomm\u00e9 Jupiter. L&rsquo;entendement primitif fabrique ainsi des \u00ab universaux fantastiques \u00bb \u2014 des arch\u00e9types po\u00e9tiques concrets \u2014 qui servent d&rsquo;assise aux premi\u00e8res r\u00e9gulations sociales, prouvant que la pens\u00e9e conceptuelle abstraite plonge ses racines dans une gen\u00e8se imaginative profond\u00e9ment incarn\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.3 La facult\u00e9 imaginative (fantasia) comme moteur \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des ruptures les plus saisissantes op\u00e9r\u00e9es par Giambattista Vico \u00e0 l&rsquo;encontre de la tradition rationaliste r\u00e9side dans la r\u00e9habilitation th\u00e9orique de la <em>fantasia<\/em> (l&rsquo;imagination po\u00e9tique). Alors que la tradition philosophique dominante, depuis Platon jusqu&rsquo;\u00e0 Ren\u00e9 Descartes et Nicolas Malebranche, consid\u00e9rait l&rsquo;imagination comme la \u00ab ma\u00eetresse d&rsquo;erreur et de fausset\u00e9 \u00bb, une source d&rsquo;illusions mena\u00e7ant la rigueur de l&rsquo;intellect pur, Vico l&rsquo;\u00e9rige en moteur premier et constitutif de toute la cognition humaine. Sans l&rsquo;\u00e9lan cr\u00e9ateur de la fantasia, aucune forme d&rsquo;intelligibilit\u00e9 ne saurait voir le jour.<\/p>\n<p>Pour Vico, la po\u00e9sie n&rsquo;est pas un simple ornement rh\u00e9torique destin\u00e9 \u00e0 flatter les sens ou \u00e0 divertir les lettr\u00e9s ; elle est la logique originelle de la pens\u00e9e humaine. La premi\u00e8re science des hommes fut une \u00ab th\u00e9ologie po\u00e9tique \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire une tentative de donner corps et sens aux impressions violentes suscit\u00e9es par l&rsquo;environnement naturel. Face au formalisme abstrait du rationalisme moderne, qui pr\u00e9tend acc\u00e9der au vrai en neutralisant la sensibilit\u00e9 et en d\u00e9pouillant les concepts de toute chair, Vico affirme la primaut\u00e9 du sensible, du m\u00e9taphorique et de l&rsquo;expressif. La m\u00e9taphore n&rsquo;est pas une substitution s\u00e9mantique secondaire, mais le m\u00e9canisme fondamental par lequel l&rsquo;esprit humain projette des sch\u00e9mas d&rsquo;action corporels sur des r\u00e9alit\u00e9s nouvelles pour les rendre famili\u00e8res et maniables.<\/p>\n<p>Cette conception fait de Giambattista Vico le pionnier de ce que les sciences cognitives contemporaines nomment la \u00ab cognition incarn\u00e9e \u00bb (<em>embodied cognition<\/em>). Chez Vico, l&rsquo;esprit ne pense jamais hors du corps, de ses passions, de ses pulsions motrices et de son ancrage situationnel. Les premiers hommes ont pens\u00e9 avec leurs muscles, avec leurs frayeurs, avec leurs cris avant de penser avec des syllogismes formels. En r\u00e9habilitant la fantasia comme condition de possibilit\u00e9 du monde civil et du sens, Vico ruine par avance l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;un sujet d\u00e9sincarn\u00e9 et spectateur neutre, affirmant que toute construction cognitive porte l&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile de la corpor\u00e9it\u00e9 et de l&rsquo;affectivit\u00e9 du sujet agissant.<\/p>\n<h2>3. La critique viquienne du rationalisme cart\u00e9sien et la r\u00e9habilitation du sujet<\/h2>\n<h3>3.1 Le rejet du doute hyperbolique et des id\u00e9es claires et distinctes<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement philosophique entre Giambattista Vico et le cart\u00e9sianisme constitue le creuset d&rsquo;o\u00f9 jaillit l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive. D\u00e8s son allocution acad\u00e9mique de 1708, <em>De nostri temporis studiorum ratione<\/em>, Vico critique avec v\u00e9h\u00e9mence l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie intellectuelle \u00e9crasante que le mod\u00e8le cart\u00e9sien exerce sur la jeunesse et l&rsquo;enseignement universitaire. Vico s&rsquo;attaque directement au c\u0153ur de la forteresse en contestant la valeur \u00e9pist\u00e9mologique du doute m\u00e9thodique universel et la validit\u00e9 du c\u00e9l\u00e8bre <em>Cogito ergo sum<\/em> comme fondement suffisant de la science.<\/p>\n<p>Pour Vico, le <em>Cogito<\/em> fournit au sujet une certitude psychologique indubitable de son existence v\u00e9cue, mais il est totalement impuissant \u00e0 fonder une connaissance scientifique (<em>scientia<\/em>). Avoir conscience de sa propre pens\u00e9e atteste seulement que l&rsquo;on pense, mais ne garantit en rien la v\u00e9rit\u00e9 de ce que l&rsquo;on pense, pas plus que cela n&rsquo;\u00e9lucide la cause g\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;\u00eatre. Vico r\u00e9sume cette distinction par une formule cinglante : la certitude (<em>certum<\/em>) n&rsquo;est pas la science (<em>verum<\/em>). Le fait d&rsquo;\u00e9prouver une id\u00e9e comme \u00ab claire et distincte \u00bb ne constitue qu&rsquo;un sentiment subjectif d&rsquo;\u00e9vidence, une illusion d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 qui ne prouve nullement que l&rsquo;id\u00e9e correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 ontologique ext\u00e9rieure ou \u00e0 un principe de cr\u00e9ation ma\u00eetris\u00e9.<\/p>\n<p>De plus, Vico d\u00e9nonce l&rsquo;arrogance m\u00e9thodologique consistant \u00e0 vouloir plaquer le mod\u00e8le de la d\u00e9duction g\u00e9om\u00e9trique sur l&rsquo;ensemble du savoir, y compris sur les \u00e9tudes morales, politiques, juridiques et psychologiques. En rejetant comme suspect tout ce qui ne se plie pas aux exigences du formalisme axiomatique, le cart\u00e9sianisme st\u00e9rilise l&rsquo;esprit humain, \u00e9touffe le sens commun (<em>sensus communis<\/em>) et d\u00e9truit la prudence pratique (<em>phronesis<\/em>), indispensable \u00e0 l&rsquo;action humaine dans un monde caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incertitude, la contingence et le devenir.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;inaccessibilit\u00e9 de la nature objective pour l&rsquo;esprit humain<\/h3>\n<p>En appliquant son principe du <em>verum factum<\/em> \u00e0 la physique cart\u00e9sienne, Vico met \u00e0 nu ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme l&rsquo;illusion supr\u00eame du r\u00e9alisme objectiviste : la pr\u00e9tention de l&rsquo;esprit humain \u00e0 percer les secrets ultimes de la nature physique par la seule force de l&rsquo;analyse math\u00e9matique. Selon Vico, l&rsquo;erreur des cart\u00e9siens est d&rsquo;avoir confondu la ma\u00eetrise op\u00e9ratoire des symboles abstraits avec la compr\u00e9hension de la m\u00e9canique ontologique du monde r\u00e9el cr\u00e9\u00e9 par Dieu.<\/p>\n<p>La nature physique \u00e9chappera toujours \u00e0 la science int\u00e9grale de l&rsquo;homme, car l&rsquo;homme n&rsquo;en est pas le cr\u00e9ateur. Les lois de la mati\u00e8re, le mouvement des corps, la texture interne des ph\u00e9nom\u00e8nes appartiennent exclusivement \u00e0 l&rsquo;omniscience divine. Lorsque le physicien formule une loi \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;\u00e9quations math\u00e9matiques, il ne lit pas le \u00ab grand livre de la nature \u00e9crit en langage math\u00e9matique \u00bb, comme le croyait Galil\u00e9e ; il projette sur la nature ses propres cr\u00e9ations conceptuelles pour s&rsquo;en fabriquer une image approximative et maniable. L&rsquo;objectivisme na\u00eff, qui prend la mod\u00e9lisation math\u00e9matique pour la chose elle-m\u00eame, commet une faute de cat\u00e9gorie ontologique.<\/p>\n<p>Vico appelle donc \u00e0 une salutaire humilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique dans l&rsquo;investigation du cosmos mat\u00e9riel. Il invite les philosophes \u00e0 cesser de courir apr\u00e8s le fant\u00f4me d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 ontologique inaccessible pour se consacrer aux domaines o\u00f9 la certitude est \u00e0 la port\u00e9e de l&rsquo;entendement : l&rsquo;histoire humaine, le langage, les institutions politiques et les math\u00e9matiques pures. Par ce renversement spectaculaire des hi\u00e9rarchies acad\u00e9miques traditionnelles, Vico \u00e9l\u00e8ve les sciences de l&rsquo;esprit, de la culture et de la soci\u00e9t\u00e9 au-dessus des sciences de la mati\u00e8re inanim\u00e9e, puisque les premi\u00e8res sont les seules dont l&rsquo;homme peut revendiquer la paternit\u00e9 causale et g\u00e9n\u00e9tique pleine et enti\u00e8re.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;h\u00e9ritage m\u00e9thodologique : l&rsquo;ing\u00e9nium et la pens\u00e9e topique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la m\u00e9thode critique et r\u00e9ductrice de Descartes, qui proc\u00e8de par division infinie et d\u00e9composition analytique, Giambattista Vico r\u00e9habilite une facult\u00e9 cognitive capitale qu&rsquo;il nomme l&rsquo;<em>ing\u00e9nium<\/em> (l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 ou l&rsquo;esprit de synth\u00e8se). L&rsquo;ing\u00e9nium est la capacit\u00e9 propre \u00e0 l&rsquo;esprit humain de relier des \u00e9l\u00e9ments disparates, d&rsquo;apercevoir des ressemblances inattendues entre des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9loign\u00e9s et d&rsquo;\u00e9difier des synth\u00e8ses nouvelles \u00e0 partir de donn\u00e9es h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. C&rsquo;est la facult\u00e9 m\u00e9taphorique par excellence, celle qui rend possible l&rsquo;innovation conceptuelle et l&rsquo;invention cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;empire de la logique formelle syllogistique, Vico oppose la primaut\u00e9 de la \u00ab topique \u00bb (l&rsquo;art de trouver des arguments, des lieux communs et des perspectives multiples). Selon la m\u00e9thodologie viquienne, avant de juger de la validit\u00e9 d\u00e9ductive d&rsquo;une proposition (ce qui rel\u00e8ve de la critique), il faut d&rsquo;abord avoir \u00e9t\u00e9 capable d&rsquo;inventer des hypoth\u00e8ses et d&rsquo;explorer le r\u00e9seau des relations possibles (ce qui rel\u00e8ve de la topique). Vouloir enseigner la critique avant la topique, c&rsquo;est vouloir apprendre \u00e0 juger avant d&rsquo;avoir appris \u00e0 inventer. L&rsquo;ing\u00e9nium est donc la matrice de toute heuristique f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Cette perspective m\u00e9thodologique anticipe de fa\u00e7on \u00e9clatante les mod\u00e8les psychologiques modernes de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de la pens\u00e9e divergente. L&rsquo;ing\u00e9nium viquien pr\u00e9figure les th\u00e9ories contemporaines sur le raisonnement abductif de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/peirce\/\">Charles Sanders Peirce<\/a> et les recherches sur les heuristiques cognitives face \u00e0 des contextes d&rsquo;information imparfaite. En rappelant que la pens\u00e9e humaine proc\u00e8de principalement par analogies, m\u00e9taphores et constructions configuratives plut\u00f4t que par algorithmes formels d\u00e9sincarn\u00e9s, Vico a pos\u00e9 les bases d&rsquo;une psychologie de l&rsquo;intelligence con\u00e7ue comme bricolage adaptatif et invention continue de formes signifiantes.<\/p>\n<h2>4. Ernst von Glasersfeld et la formalisation du constructivisme radical<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9finition et postulats du constructivisme radical<\/h3>\n<p>Dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle, Ernst von Glasersfeld formalise avec une rigueur analytique exceptionnelle ce qu&rsquo;il a lui-m\u00eame baptis\u00e9 le \u00ab constructivisme radical \u00bb (<em>Radical Constructivism<\/em>). Le terme \u00ab radical \u00bb ne renvoie pas ici \u00e0 un extr\u00e9misme politique ou id\u00e9ologique, mais \u00e0 son sens \u00e9tymologique : une th\u00e9orie qui prend les choses \u00e0 la racine (<em>radix<\/em>) et qui refuse tout compromis avec les r\u00e9sidus du r\u00e9alisme m\u00e9taphysique classique. Le constructivisme radical repose sur deux postulats interd\u00e9pendants qui rompent de mani\u00e8re irr\u00e9vocable avec l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie traditionnelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Premier postulat :<\/strong> La connaissance n&rsquo;est pas re\u00e7ue passivement par le sujet, ni par le biais des sens physiques, ni par celui d&rsquo;un canal de communication ext\u00e9rieure ; elle est activement construite par le sujet connaissant au cours de son activit\u00e9 d&rsquo;organisation de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/li>\n<li><strong>Second postulat :<\/strong> La fonction de la cognition est adaptative au sens biologique du terme ; elle sert \u00e0 l&rsquo;organisation du monde exp\u00e9rientiel du sujet, et non \u00e0 la d\u00e9couverte ou \u00e0 la description fid\u00e8le d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ontologique objective ind\u00e9pendante de l&rsquo;observateur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 partir de ces deux pr\u00e9misses, von Glasersfeld op\u00e8re une distinction conceptuelle capitale entre le \u00ab constructivisme trivial \u00bb et le \u00ab constructivisme radical \u00bb. Le constructivisme trivial admet volontiers que l&rsquo;\u00eatre humain \u00e9labore lui-m\u00eame ses concepts et reconstruit activement ses sch\u00e8mes de pens\u00e9e, mais il maintient l&rsquo;id\u00e9e sous-jacente que cette construction mentale a pour finalit\u00e9 ultime de s&rsquo;approcher au plus pr\u00e8s d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure objective pr\u00e9existante. Pour von Glasersfeld, cette position mod\u00e9r\u00e9e est une contradiction logique intenable, car elle pr\u00e9suppose la possibilit\u00e9 inaccessible de comparer notre repr\u00e9sentation avec le monde en soi pour v\u00e9rifier son degr\u00e9 d&rsquo;ad\u00e9quation.<\/p>\n<p>Le constructivisme devient radical d\u00e8s lors que l&rsquo;on tire jusqu&rsquo;au bout les cons\u00e9quences du premier postulat : si toute connaissance est une construction du sujet, nous n&rsquo;avons aucun moyen logique de sortir de notre champ exp\u00e9rientiel pour comparer nos repr\u00e9sentations avec une pr\u00e9tendue r\u00e9alit\u00e9 non exp\u00e9riment\u00e9e. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de v\u00e9rit\u00e9 comme repr\u00e9sentation sp\u00e9culaire du monde r\u00e9el s&rsquo;effondre. Le monde accessible \u00e0 l&rsquo;homme est exclusivement un monde exp\u00e9rientiel, et toute pr\u00e9tention \u00e0 d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9 telle qu&rsquo;elle existe ind\u00e9pendamment de nos actes de perception rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion m\u00e9taphysique st\u00e9rile.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;influence conjointe de Vico, Kant et Berkeley chez von Glasersfeld<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer la charpente de sa th\u00e9orie, Ernst von Glasersfeld s&rsquo;est appuy\u00e9 sur une lign\u00e9e de philosophes h\u00e9t\u00e9rodoxes dont il a su synth\u00e9tiser les apports compl\u00e9mentaires. Au premier rang figure \u00e9videmment Giambattista Vico, que von Glasersfeld consid\u00e9rait comme le v\u00e9ritable anc\u00eatre fondateur de son approche. En reprenant l&rsquo;axiome du <em>verum factum<\/em>, von Glasersfeld r\u00e9affirme que la seule rationalit\u00e9 accessible \u00e0 l&rsquo;esprit humain est celle des structures qu&rsquo;il a lui-m\u00eame agenc\u00e9es dans le cours de son action.<\/p>\n<p>Le second jalon philosophique majeur est l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Emmanuel Kant, en particulier sa \u00ab r\u00e9volution copernicienne \u00bb expos\u00e9e dans la <em>Critique de la raison pure<\/em>. Kant a d\u00e9montr\u00e9 avec une rigueur g\u00e9om\u00e9trique que l&rsquo;espace, le temps et les cat\u00e9gories fondamentales de l&rsquo;entendement (telles que la causalit\u00e9, la substance et la totalit\u00e9) ne sont pas des propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques des choses dans le monde, mais les formes <em>a priori<\/em> de notre propre sensibilit\u00e9 et de notre entendement. Von Glasersfeld souscrit pleinement \u00e0 la distinction kantienne entre le \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb (ce qui appara\u00eet au sujet dans les conditions de son exp\u00e9rience) et le \u00ab noum\u00e8ne \u00bb ou la \u00ab chose en soi \u00bb (la r\u00e9alit\u00e9 objective postul\u00e9e mais absolument inconnaissable). Le constructivisme radical pousse le kantisme un pas plus loin en refusant m\u00eame de sp\u00e9culer sur la nature ou la n\u00e9cessit\u00e9 ontologique du noum\u00e8ne, se concentrant exclusivement sur la dynamique g\u00e9n\u00e9tique de constitution du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Enfin, von Glasersfeld r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9v\u00eaque George Berkeley, c\u00e9l\u00e8bre pour son immat\u00e9rialisme synth\u00e9tis\u00e9 par la formule <em>\u00ab Esse est percipi \u00bb<\/em> (\u00catre, c&rsquo;est \u00eatre per\u00e7u). Loin de r\u00e9duire Berkeley \u00e0 un id\u00e9alisme d\u00e9lirant, von Glasersfeld retient sa critique logique implacable de la mati\u00e8re comme substance inerte autonome. Berkeley a irr\u00e9futablement d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;il est impossible de concevoir un objet mat\u00e9riel en dehors de toute perception sensorielle : concevoir une chose non per\u00e7ue, c&rsquo;est encore la concevoir, donc en faire un contenu de conscience. Von Glasersfeld int\u00e8gre cette d\u00e9monstration berkeleyenne pour prouver que toute affirmation concernant un objet d\u00e9nu\u00e9 de sujet est un non-sens s\u00e9mantique, forgeant une synth\u00e8se remarquable entre l&rsquo;id\u00e9alisme empirique britannique, le criticisme allemand et le constructivisme humaniste italien.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;ancrage cybern\u00e9tique et l&rsquo;h\u00e9ritage de Gordon Pask et Heinz von Foerster<\/h3>\n<p>Si le constructivisme radical poss\u00e8de des racines philosophiques v\u00e9n\u00e9rables, son armature formelle moderne provient directement des d\u00e9veloppements de la cybern\u00e9tique des ann\u00e9es 1960 et 1970. Ernst von Glasersfeld a \u00e9t\u00e9 intimement li\u00e9 aux travaux du Biological Computer Laboratory de l&rsquo;Universit\u00e9 de l&rsquo;Illinois, dirig\u00e9 par le physicien et cybern\u00e9ticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cepa.info\/authors\/von-foerster-heinz\">Heinz von Foerster<\/a>, ainsi qu&rsquo;aux recherches novatrices de Gordon Pask sur la th\u00e9orie des conversations et les machines apprenantes.<\/p>\n<p>De la premi\u00e8re cybern\u00e9tique (fond\u00e9e par Norbert Wiener), von Glasersfeld retient les notions cruciales de boucle de r\u00e9troaction n\u00e9gative (<em>feedback<\/em>), de syst\u00e8me autor\u00e9gul\u00e9 et de dynamique d&rsquo;hom\u00e9ostasie. Un syst\u00e8me cognitif fonctionne fondamentalement comme un servom\u00e9canisme : il \u00e9met des actions, per\u00e7oit les modifications induites dans son champ perceptif et ajuste ses comportements ult\u00e9rieurs afin de maintenir certains param\u00e8tres internes stables dans une plage de valeurs critiques. La cognition n&rsquo;est pas un syst\u00e8me de traitement de signaux qui transmettrait fid\u00e8lement un message externe vers l&rsquo;int\u00e9rieur, mais un dispositif autor\u00e9gul\u00e9 visant \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le s&rsquo;articule de mani\u00e8re \u00e9troite avec les th\u00e8ses de l&rsquo;\u00e9cole biologique de Santiago, incarn\u00e9e par Humberto Maturana et Francisco Varela, dont l&rsquo;ouvrage fondamental <em>Autopoiesis and Cognition<\/em> (1980) a profond\u00e9ment marqu\u00e9 von Glasersfeld. Maturana et Varela d\u00e9finissent les \u00eatres vivants comme des syst\u00e8mes \u00ab autopo\u00ef\u00e9tiques \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire des entit\u00e9s qui se produisent continuellement elles-m\u00eames \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une fronti\u00e8re physique qu&rsquo;elles g\u00e9n\u00e8rent. De tels syst\u00e8mes sont caract\u00e9ris\u00e9s par une \u00ab cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle \u00bb : leurs op\u00e9rations internes ne sont pas dict\u00e9es par des instructions provenant du dehors, mais par la dynamique propre de leur organisation. Von Glasersfeld applique cette circularit\u00e9 syst\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;esprit connaissant, achevant de substituer \u00e0 l&rsquo;image classique du reflet passif celle d&rsquo;un organisme autonome qui r\u00e9gule r\u00e9cursivement ses \u00e9tats internes dans un \u00e9change purement fonctionnel avec son environnement.<\/p>\n<h2>5. La rupture avec le r\u00e9alisme m\u00e9taphysique : Viabilit\u00e9 versus v\u00e9rit\u00e9 iconique<\/h2>\n<h3>5.1 La m\u00e9taphore de la serrure et de la cl\u00e9 : le concept de viabilit\u00e9<\/h3>\n<p>Le point de rupture le plus d\u00e9cisif entre le constructivisme radical et le r\u00e9alisme m\u00e9taphysique r\u00e9side dans la substitution du concept de \u00ab viabilit\u00e9 \u00bb (<em>viability<\/em>) \u00e0 celui de \u00ab v\u00e9rit\u00e9 iconique \u00bb ou de correspondance sp\u00e9culaire. Dans la th\u00e9orie classique de la connaissance, une id\u00e9e est tenue pour vraie si elle pr\u00e9sente un \u00ab isomorphisme \u00bb rigoureux avec l&rsquo;objet r\u00e9el, c&rsquo;est-\u00e0-dire si elle reproduit fid\u00e8lement la structure, les contours et la constitution intime de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Ernst von Glasersfeld rejette cette exigence iconique qu&rsquo;il juge intenable au profit d&rsquo;un crit\u00e8re purement pragmatique et fonctionnel d&rsquo;ajustement : l&rsquo;ad\u00e9quation fonctionnelle (<em>fit<\/em>).<\/p>\n<p>Pour expliciter ce d\u00e9placement conceptuel, von Glasersfeld a forg\u00e9 la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9taphore de la cl\u00e9 et de la serrure. Consid\u00e9rons une cl\u00e9 qui parvient \u00e0 ouvrir une serrure complexe. Le r\u00e9alisme na\u00eff a tendance \u00e0 croire que parce que la cl\u00e9 fonctionne, elle partage n\u00e9cessairement la forme interne et intime de la serrure, qu&rsquo;elle en est une sorte de r\u00e9plique en creux. Or, l&rsquo;analyse serruri\u00e8re prouve le contraire : de multiples cl\u00e9s aux d\u00e9coupes tr\u00e8s diff\u00e9rentes peuvent actionner le m\u00eame p\u00eane avec succ\u00e8s. La cl\u00e9 n&rsquo;a nullement besoin de \u00ab correspondre \u00bb \u00e0 la serrure dans son int\u00e9gralit\u00e9 ; il lui suffit de franchir les quelques contraintes physiques impos\u00e9es par le m\u00e9canisme int\u00e9rieur sans buter contre elles. La cl\u00e9 n&rsquo;explique pas la serrure : elle est simplement \u00ab viable \u00bb par rapport aux contraintes du m\u00e9canisme.<\/p>\n<p>Il en va exactement de m\u00eame pour nos constructions cognitives, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des pr\u00e9ceptes du sens commun ou des th\u00e9ories scientifiques les plus sophistiqu\u00e9es. Nos mod\u00e8les conceptuels ne sont pas des descriptions fid\u00e8les de la r\u00e9alit\u00e9 en soi ; ce sont des \u00ab cl\u00e9s \u00bb cognitives forg\u00e9es pour ouvrir des portes exp\u00e9rientielles, pour nous permettre d&rsquo;agir efficacement, d&rsquo;\u00e9viter les p\u00e9rils et d&rsquo;atteindre nos objectifs. Une th\u00e9orie n&rsquo;est pas vraie parce qu&rsquo;elle d\u00e9crirait la mati\u00e8re ontologique, mais parce qu&rsquo;elle se r\u00e9v\u00e8le viable au sein des contraintes impos\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience. Si elle cesse de fonctionner, nous ne d\u00e9couvrons pas soudainement la v\u00e9rit\u00e9 de la nature ; nous d\u00e9couvrons simplement que notre cl\u00e9 ne tourne plus dans la serrure et qu&rsquo;il est devenu n\u00e9cessaire d&rsquo;en fabriquer une autre.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;abandon de la th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9-correspondance<\/h3>\n<p>L&rsquo;abandon de la th\u00e9orie de la v\u00e9rit\u00e9-correspondance (la fameuse <em>adaequatio rei et intellectus<\/em> de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale) constitue une n\u00e9cessit\u00e9 logique incontournable pour le constructivisme radical. Ernst von Glasersfeld d\u00e9montre avec une redoutable limpidit\u00e9 l&rsquo;aporie fondamentale qui vicie toute tentative d&rsquo;\u00e9tablir une correspondance entre une repr\u00e9sentation et sa suppos\u00e9e r\u00e9f\u00e9rence objective. Pour d\u00e9terminer si une image mentale est une copie fid\u00e8le d&rsquo;un objet ext\u00e9rieur, l&rsquo;observateur devrait \u00eatre capable d&rsquo;examiner simultan\u00e9ment la copie et l&rsquo;original en soi, afin de v\u00e9rifier leur degr\u00e9 de ressemblance.<\/p>\n<p>Or, cette confrontation directe est rigoureusement impossible pour un esprit connaissant. Nous ne pouvons jamais observer un objet \u00ab en soi \u00bb, car l&rsquo;acte m\u00eame de l&rsquo;observer fait entrer cet objet dans notre champ de perception, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans l&rsquo;univers de nos propres repr\u00e9sentations subjectives. Vouloir v\u00e9rifier l&rsquo;ad\u00e9quation d&rsquo;une perception avec la r\u00e9alit\u00e9 ind\u00e9pendante reviendrait \u00e0 comparer une photographie avec un mod\u00e8le que nous ne pourrions jamais voir que sous la forme de cette m\u00eame photographie. L&rsquo;illusion repr\u00e9sentationaliste commet une contradiction performative en pr\u00e9tendant sauter par-dessus sa propre ombre \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p>En liquidant la v\u00e9rit\u00e9-correspondance, le constructivisme radical red\u00e9finit l&rsquo;\u00e9talon de validit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique en termes de coh\u00e9rence interne et d&rsquo;invariance exp\u00e9rientielle. Un syst\u00e8me de connaissances acquiert sa l\u00e9gitimit\u00e9 non pas en pr\u00e9tendant d\u00e9voiler l&rsquo;\u00catre absolu, mais lorsqu&rsquo;il parvient \u00e0 tisser un r\u00e9seau logique et op\u00e9rationnel d\u00e9pourvu de contradictions internes flagrantes, capable d&rsquo;anticiper avec succ\u00e8s le cours r\u00e9current de notre v\u00e9cu. La v\u00e9rit\u00e9 est d\u00e9sontologis\u00e9e : elle cesse d&rsquo;\u00eatre une propri\u00e9t\u00e9 des choses pour devenir une qualit\u00e9 r\u00e9gulatrice de nos sch\u00e9mas d&rsquo;action et de pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>5.3 Les contraintes environnementales comme limites n\u00e9gatives<\/h3>\n<p>Une incompr\u00e9hension fr\u00e9quente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du constructivisme radical consiste \u00e0 croire qu&rsquo;en rejetant le r\u00e9alisme m\u00e9taphysique, cette philosophie postule que l&rsquo;esprit humain peut inventer arbitrairement n&rsquo;importe quelle r\u00e9alit\u00e9 sans jamais rencontrer d&rsquo;opposition. Ernst von Glasersfeld a toujours rejet\u00e9 avec vigueur cette interpr\u00e9tation caricaturale. L&rsquo;environnement physique et biologique existe bel et bien, mais son r\u00f4le \u00e9pist\u00e9mique n&rsquo;est jamais instructif ou directif : il est exclusivement s\u00e9lectif et restrictif.<\/p>\n<p>L&rsquo;environnement n&rsquo;enseigne rien \u00e0 l&rsquo;esprit humain ; il ne lui envoie pas de modes d&#8217;emploi ni de patrons structuraux. Il se contente d&rsquo;opposer des barri\u00e8res n\u00e9gatives \u00e0 nos conduites et \u00e0 nos constructions intellectuelles. Le monde r\u00e9el agit comme un r\u00e9seau d&rsquo;obstacles muets qui nous interdisent certains chemins tout en laissant le passage libre pour une infinit\u00e9 d&rsquo;autres trajectoires concevables. Nous ne connaissons du r\u00e9el que ce contre quoi nous venons nous heurter. Von Glasersfeld r\u00e9sume cela par une image parlante : le navigateur aveugle naviguant dans un fjord inconnu ne dessine pas les contours de la c\u00f4te en voyant le paysage ; il les d\u00e9duit uniquement chaque fois que la quille de son bateau heurte un r\u00e9cif immerg\u00e9.<\/p>\n<p>Cette vision des contraintes environnementales est directement emprunt\u00e9e au mod\u00e8le darwinien de la s\u00e9lection naturelle. Dans la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution, la s\u00e9lection naturelle ne fabrique pas activement les esp\u00e8ces vivantes et ne leur dicte pas leur morphologie ; elle se borne \u00e0 \u00e9liminer impitoyablement les organismes dont les mutations g\u00e9n\u00e9tiques ne sont pas viables dans un biotope donn\u00e9. Tous ceux qui survivent sont consid\u00e9r\u00e9s comme adapt\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire viables, sans qu&rsquo;il existe un \u00ab organisme parfait \u00bb absolu. De m\u00eame, sur le plan de la pens\u00e9e, le milieu exp\u00e9rientiel \u00e9limine les id\u00e9es, les sch\u00e8mes d&rsquo;action ou les th\u00e9ories qui conduisent \u00e0 des \u00e9checs d&rsquo;anticipation flagrants ou \u00e0 des destructions mat\u00e9rielles, laissant survivre une multitude d&rsquo;architectures conceptuelles concurrentes, toutes parfaitement viables \u00e0 un instant donn\u00e9.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;assimilation, l&rsquo;accommodation et l&rsquo;h\u00e9ritage piag\u00e9tien<\/h2>\n<h3>6.1 La relecture radicale de Jean Piaget par von Glasersfeld<\/h3>\n<p>La rencontre th\u00e9orique d&rsquo;Ernst von Glasersfeld avec l&rsquo;\u0153uvre monumentale de Jean Piaget constitue l&rsquo;une des \u00e9tapes d\u00e9cisives de la gen\u00e8se du constructivisme radical. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique de Piaget, fond\u00e9e sur l&rsquo;observation clinique et l&rsquo;exp\u00e9rimentation aupr\u00e8s des enfants, a fourni \u00e0 von Glasersfeld la base empirique et d\u00e9veloppementale qui manquait aux sp\u00e9culations philosophiques. Toutefois, von Glasersfeld a op\u00e9r\u00e9 une lecture rigoureusement \u00e9pur\u00e9e et sans compromis du ma\u00eetre genevois, d\u00e9non\u00e7ant les contresens commis par de nombreux psychologues qui ont tent\u00e9 de rabattre Piaget sur un empirisme ou un r\u00e9alisme temp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Dans la perspective de von Glasersfeld, Piaget n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire comment un esprit d\u00e9couvre progressivement les structures immanentes d&rsquo;un univers ext\u00e9rieur pr\u00e9con\u00e7u. L&rsquo;apport fondamental de Piaget est d&rsquo;avoir montr\u00e9 que la cognition est une fonction biologique d&rsquo;adaptation assurant l&rsquo;\u00e9quilibration de l&rsquo;organisme au sein de son champ ph\u00e9nom\u00e9nologique. Les structures logico-math\u00e9matiques (telles que la s\u00e9riation, la classification ou la r\u00e9versibilit\u00e9) ne sont pas inscrites dans les objets mat\u00e9riels ; elles r\u00e9sultent de la coordination int\u00e9rioris\u00e9e des actions physiques du sujet sur les objets.<\/p>\n<p>Von Glasersfeld a \u00e9nergiquement balay\u00e9 les r\u00e9sidus de vocabulaire r\u00e9aliste qui subsistent parfois dans les \u00e9crits piag\u00e9tiens \u2014 comme lorsque Piaget mentionne une \u00ab prise de conscience de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur \u00bb. Pour von Glasersfeld, l&rsquo;\u00ab objet \u00bb chez Piaget n&rsquo;est jamais une entit\u00e9 m\u00e9taphysique pr\u00e9existante, mais le produit terminal d&rsquo;une succession d&rsquo;op\u00e9rations motrices et attentionnelles complexes accomplies par l&rsquo;enfant. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique piag\u00e9tienne est donc intrins\u00e8quement une th\u00e9orie radicalement constructiviste, o\u00f9 le sujet ne conna\u00eet le monde qu&rsquo;en le transformant par ses sch\u00e8mes op\u00e9ratoires.<\/p>\n<h3>6.2 Le r\u00f4le du conflit cognitif et de l&rsquo;\u00e9quilibration<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la dynamique d\u00e9veloppementale conceptualis\u00e9e par Jean Piaget et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e par Ernst von Glasersfeld se trouve le couple dialectique assimilation-accommodation, orchestr\u00e9 par le processus permanent d&rsquo;\u00ab \u00e9quilibration majorante \u00bb. L&rsquo;assimilation d\u00e9signe le mouvement par lequel le syst\u00e8me cognitif int\u00e8gre une donn\u00e9e nouvelle ou un percept dans un sch\u00e8me d&rsquo;action d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9, sans modifier la structure g\u00e9n\u00e9rale de ce sch\u00e8me. L&rsquo;enfant assimile, par exemple, le fait de saisir une balle en caoutchouc \u00e0 son sch\u00e8me pr\u00e9existant de pr\u00e9hension manuelle. Le sujet traite la nouveaut\u00e9 en la ramenant \u00e0 du d\u00e9j\u00e0 connu et ma\u00eetris\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;assimilation ne se d\u00e9roule pas toujours de mani\u00e8re fluide. Il arrive que le sch\u00e8me mobilis\u00e9 \u00e9choue \u00e0 produire le r\u00e9sultat attendu dans le champ exp\u00e9rientiel : la balle est trop lourde, trop glissante ou se d\u00e9robe. Cette rupture de l&rsquo;anticipation fonctionnelle engendre une \u00ab perturbation cognitive \u00bb ou un \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre \u00bb. Dans le mod\u00e8le constructiviste, cette perturbation est l&rsquo;unique \u00e9tincelle capable d&rsquo;enclencher le mouvement d&rsquo;apprentissage. Tant qu&rsquo;un sch\u00e8me fonctionne et demeure viable, le syst\u00e8me cognitif n&rsquo;a aucune raison structurelle de se modifier ; il se compla\u00eet dans sa cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce conflit cognitif, l&rsquo;organisme n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que de recourir \u00e0 l&rsquo;\u00ab accommodation \u00bb. L&rsquo;accommodation consiste en une modification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, une r\u00e9organisation interne de la structure du sch\u00e8me afin de surmonter la r\u00e9sistance rencontr\u00e9e et d&rsquo;int\u00e9grer la singularit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience perturbatrice. Le cycle fermeture-d\u00e9s\u00e9quilibre-r\u00e9organisation d\u00e9bouche sur ce que Piaget nomme l&rsquo;\u00ab \u00e9quilibration majorante \u00bb : le sujet ne revient pas simplement \u00e0 son \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre ant\u00e9rieur, mais atteint un palier de coh\u00e9rence sup\u00e9rieure, caract\u00e9ris\u00e9 par une plasticit\u00e9 adaptative accrue et une plus grande viabilit\u00e9 op\u00e9ratoire.<\/p>\n<h3>6.3 La gen\u00e8se de la permanence de l&rsquo;objet<\/h3>\n<p>L&rsquo;illustration la plus \u00e9clatante du constructivisme piag\u00e9tien r\u00e9side dans ses \u00e9tudes pionni\u00e8res sur la construction de la \u00ab permanence de l&rsquo;objet \u00bb au cours du stade sensori-moteur (de la naissance \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de deux ans environ). Pour le r\u00e9alisme na\u00eff, la persistance d&rsquo;un objet dans le temps et dans l&rsquo;espace lorsqu&rsquo;il dispara\u00eet de notre champ de vision est une \u00e9vidence premi\u00e8re, une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9vidente de la mati\u00e8re corporelle que le nourrisson n&rsquo;aurait qu&rsquo;\u00e0 constater passivement. Les travaux minutieux de Jean Piaget d\u00e9montrent au contraire que cette permanence est une conqu\u00eate cognitive h\u00e9ro\u00efque et graduelle.<\/p>\n<p>Dans les premiers mois de sa vie, le nourrisson vit dans un univers de tableaux perceptifs \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui surgissent et s&rsquo;\u00e9vanouissent sans continuit\u00e9 substantielle : l&rsquo;objet qui dispara\u00eet de son champ de vision cesse purement et simplement d&rsquo;exister pour lui (stades 1 et 2). L&rsquo;enfant ne le cherche pas, ne manifestant aucune surprise devant sa volatilisation. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au fil d&rsquo;exp\u00e9riences motrices r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de pr\u00e9hension, de manipulation et de poursuite oculaire que le b\u00e9b\u00e9 commence \u00e0 coordonner ses sch\u00e8mes visuels et tactiles (stades 3 et 4). Appara\u00eet alors la c\u00e9l\u00e8bre erreur du stade 4 (dite \u00ab erreur A-non-B \u00bb) : si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur cache un jouet sous un coussin A, l&rsquo;enfant le soul\u00e8ve avec succ\u00e8s ; mais si, sous ses yeux, on d\u00e9place le jouet sous un coussin B, l&rsquo;enfant persiste obstin\u00e9ment \u00e0 chercher sous le coussin A, prouvant que l&rsquo;objet est encore d\u00e9fini par l&rsquo;action heureuse de la trouvaille ant\u00e9rieure plut\u00f4t que comme une entit\u00e9 spatiale autonome.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au terme du stade 6 (vers 18-24 mois) que l&rsquo;enfant parvient \u00e0 construire la permanence de l&rsquo;objet dans toute sa pl\u00e9nitude, en devenant capable de reconstituer mentalement des d\u00e9placements invisibles gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;imagerie symbolique. Von Glasersfeld analyse cette gen\u00e8se comme la preuve irr\u00e9futable que l&rsquo;\u00ab objet \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un sch\u00e9ma d&rsquo;action spatialement et temporellement stabilis\u00e9. L&rsquo;esprit humain ne \u00ab per\u00e7oit \u00bb pas la permanence des choses ; il l&rsquo;institue activement comme une r\u00e8gle invariable de gestion de son exp\u00e9rience perceptive, construisant un monde d&rsquo;objets stables afin de rendre son propre univers exp\u00e9rientiel pr\u00e9dictible et manipulable.<\/p>\n<h2>7. Cybern\u00e9tique de second ordre et auto-organisation de la cognition<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;observateur inclus dans le syst\u00e8me observ\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution du constructivisme radical d&rsquo;Ernst von Glasersfeld s&rsquo;est nourrie de mani\u00e8re d\u00e9cisive de la mutation \u00e9pist\u00e9mologique connue sous le nom de \u00ab cybern\u00e9tique de second ordre \u00bb, th\u00e9oris\u00e9e de fa\u00e7on magistrale par Heinz von Foerster. Alors que la premi\u00e8re cybern\u00e9tique se focalisait sur les \u00ab syst\u00e8mes observ\u00e9s \u00bb \u2014 analysant les m\u00e9canismes de r\u00e9gulation thermique, de guidage balistique ou de communication informatique \u00e0 partir de la posture d&rsquo;un ing\u00e9nieur ext\u00e9rieur au dispositif \u2014, la cybern\u00e9tique de second ordre se proclame la science des \u00ab syst\u00e8mes observants \u00bb. Elle pose d&#8217;embl\u00e9e une exigence r\u00e9flexive in\u00e9luctable : l&rsquo;observateur doit obligatoirement \u00eatre inclus dans la description de ce qu&rsquo;il observe.<\/p>\n<p>Cette posture d\u00e9construit radicalement l&rsquo;id\u00e9al s\u00e9culaire d&rsquo;une science \u00ab objective \u00bb fond\u00e9e sur la neutralit\u00e9 et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;enqu\u00eateur. En physique comme en psychologie, il est rigoureusement impossible d&rsquo;isoler une propri\u00e9t\u00e9 objective sans expliciter les op\u00e9rations cognitives et m\u00e9thodologiques par lesquelles un sujet observateur d\u00e9coupe, mesure et nomme cette propri\u00e9t\u00e9. Heinz von Foerster r\u00e9sumait ce tournant par un aphorisme saisissant : <em>\u00ab L&rsquo;objectivit\u00e9 est l&rsquo;illusion d&rsquo;une observation faite sans observateur \u00bb<\/em>. Toute affirmation sur le monde est en r\u00e9alit\u00e9 une affirmation relative aux distinctions trac\u00e9es par un sujet observant singulier.<\/p>\n<p>Pour Ernst von Glasersfeld, l&rsquo;adoption de la cybern\u00e9tique de second ordre constitue l&rsquo;aboutissement m\u00e9thodologique de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive. L&rsquo;investigation psychologique et \u00e9pist\u00e9mologique devient un processus enti\u00e8rement r\u00e9flexif. Le th\u00e9oricien qui \u00e9tudie la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit humain construit sa r\u00e9alit\u00e9 doit reconna\u00eetre que sa propre th\u00e9orie est elle-m\u00eame une construction mentale \u00e9labor\u00e9e pour donner un sens viable \u00e0 son activit\u00e9 d&rsquo;investigateur. Le constructivisme radical s&rsquo;applique sans exception \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e9cartant tout risque de retomber dans une position de surplomb m\u00e9taphysique ou de dogmatisme omniscient.<\/p>\n<h3>7.2 Cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle et circularit\u00e9 cognitive<\/h3>\n<p>Pour fonder scientifiquement cette pr\u00e9sence ind\u00e9passable de l&rsquo;observateur, von Glasersfeld et les cybern\u00e9ticiens de second ordre se r\u00e9f\u00e8rent aux donn\u00e9es fondamentales de la neurophysiologie moderne, en particulier aux lois r\u00e9gissant le fonctionnement du syst\u00e8me nerveux central. Le cerveau humain ne se comporte nullement comme un dispositif photographique ou un r\u00e9cepteur d&rsquo;ondes passif. Il fonctionne comme un r\u00e9seau neuronal r\u00e9cursif caract\u00e9ris\u00e9 par une stricte \u00ab cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle \u00bb (<em>operational closure<\/em>).<\/p>\n<p>Ce constat s&rsquo;appuie notamment sur le principe neurophysiologique de l&rsquo;\u00ab indiff\u00e9renciation des signaux \u00bb (d\u00e9velopp\u00e9 par von Foerster et confirm\u00e9 par les travaux de Johannes M\u00fcller sur l&rsquo;\u00e9nergie sp\u00e9cifique des nerfs). Les influx nerveux qui transitent par les fibres sensorielles \u2014 qu&rsquo;ils proviennent de la r\u00e9tine, de la cochl\u00e9e, des r\u00e9cepteurs tactiles ou olfactifs \u2014 sont rigoureusement identiques sur le plan physico-chimique : ce ne sont que des d\u00e9charges \u00e9lectrochimiques discr\u00e8tes (potentiels d&rsquo;action). Le signal neuronal informe le cerveau de l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;une perturbation locale, mais il est totalement muet quant \u00e0 la nature ontologique de ce qui a provoqu\u00e9 cette perturbation. Il n&rsquo;y a ni lumi\u00e8re dans les nerfs optiques, ni musique dans le nerf auditif.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la perception consciente de couleurs, de formes ou de m\u00e9lodies est une cr\u00e9ation interne et computationnelle du syst\u00e8me nerveux central, une synth\u00e8se r\u00e9sultant de ses propres \u00e9tats de bouclage r\u00e9cursif. Sur le plan purement neurofonctionnel, il n&rsquo;existe aucune diff\u00e9rence qualitative intrins\u00e8que entre une perception dite \u00ab r\u00e9elle \u00bb, une hallucination onirique et une production imaginaire : dans tous les cas, le cerveau ne fait qu&rsquo;actualiser ses propres \u00e9quilibres synaptiques. La r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue est le produit de ce que von Foerster a formalis\u00e9 sous le terme math\u00e9matique de <em>\u00ab valeurs propres \u00bb<\/em> (<em>eigenvalues<\/em>) : des \u00e9tats d&rsquo;\u00e9quilibre dynamiques et stables engendr\u00e9s par l&rsquo;application r\u00e9cursive et circulaire d&rsquo;op\u00e9rations internes sur elles-m\u00eames.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;autonomie cognitive et la r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique<\/h3>\n<p>De cette cl\u00f4ture op\u00e9rationnelle d\u00e9coule un principe fondamental d&rsquo;\u00ab autonomie cognitive \u00bb. L&rsquo;organisme vivant ne saurait \u00eatre pilot\u00e9 de l&rsquo;ext\u00e9rieur par des stimuli environnementaux. Les interactions entre un sujet connaissant et son milieu ne consistent jamais en un transfert m\u00e9canique d&rsquo;information ou d&rsquo;\u00e9nergie directe qui dicterait sa conduite, mais en un processus de \u00ab perturbation mutuelle \u00bb ou de \u00ab couplage structurel \u00bb, selon la terminologie introduite par Humberto Maturana et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\">Francisco Varela<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;environnement peut d\u00e9clencher des changements d&rsquo;\u00e9tat au sein du syst\u00e8me nerveux, mais c&rsquo;est la structure organisationnelle propre du syst\u00e8me qui d\u00e9termine de mani\u00e8re exclusive la nature, la forme et la signification de ces changements. C&rsquo;est l&rsquo;organisme qui d\u00e9cide ce qui constitue pour lui une perturbation pertinente ou un simple bruit de fond insignifiant. La cognition est donc subordonn\u00e9e \u00e0 une finalit\u00e9 d&rsquo;autor\u00e9gulation hom\u00e9ostatique : son objectif premier n&rsquo;est pas d&rsquo;accumuler une connaissance encyclop\u00e9dique d&rsquo;un univers ext\u00e9rieur, mais de pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 dynamique et l&rsquo;\u00e9quilibre organisationnel du syst\u00e8me vivant en r\u00e9duisant les perturbations internes \u00e0 un niveau tol\u00e9rable.<\/p>\n<p>Cette autonomie cognitive trace des fronti\u00e8res infranchissables quant \u00e0 l&rsquo;architecture de la pens\u00e9e. L&rsquo;esprit ne peut jamais transcender les r\u00e8gles de son propre fonctionnement op\u00e9ratoire pour contempler l&rsquo;envers du miroir. Loin d&rsquo;\u00eatre une mutilation, cette fermeture est pr\u00e9cis\u00e9ment la condition de possibilit\u00e9 de notre libert\u00e9 cognitive et de notre coh\u00e9rence v\u00e9cue. En cessant de concevoir l&rsquo;esprit comme un esclave soumis aux d\u00e9terminismes m\u00e9caniques d&rsquo;un environnement pr\u00e9form\u00e9, le constructivisme radical restaure la souverainet\u00e9 biologique et cognitive du vivant, capable d&rsquo;inventer des mondes de sens pour maintenir son harmonieuse viabilit\u00e9.<\/p>\n<h2>8. La dimension s\u00e9mantique et linguistique : Le langage comme coordination de l&rsquo;agir<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;illusion du transfert direct de pens\u00e9es (la m\u00e9taphore du conduit)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus retentissantes d&rsquo;Ernst von Glasersfeld \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit et aux sciences du langage concerne sa d\u00e9construction sans merci du mod\u00e8le traditionnel de la communication humaine. Dans le sillage des analyses linguistiques de Michael Reddy (1979), von Glasersfeld d\u00e9nonce ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 l&rsquo;illusion de la \u00ab m\u00e9taphore du conduit \u00bb (<em>conduit metaphor<\/em>). Ce mod\u00e8le na\u00eff, largement h\u00e9rit\u00e9 de la th\u00e9orie de l&rsquo;information math\u00e9matique de Claude Shannon et Warren Weaver, pr\u00e9suppose que communiquer consiste \u00e0 emballer une pens\u00e9e ou une signification dans un conteneur physique appel\u00e9 \u00ab mot \u00bb, \u00e0 envoyer ce mot \u00e0 travers un canal auditif ou textuel, pour que l&rsquo;interlocuteur \u00e0 l&rsquo;autre bout n&rsquo;ait plus qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9baller le paquet pour en extraire la signification originelle intacte.<\/p>\n<p>Pour le constructivisme radical, cette repr\u00e9sentation de la parole rel\u00e8ve d&rsquo;une absurdit\u00e9 logique totale. Il est impossible de transporter physiquement des pens\u00e9es, des concepts ou des repr\u00e9sentations mentales d&rsquo;un cr\u00e2ne \u00e0 un autre. Ce qui circule mat\u00e9riellement \u00e0 travers l&rsquo;espace entre deux individus qui dialoguent se r\u00e9sume exclusivement \u00e0 des ondes acoustiques dans l&rsquo;air ou \u00e0 des marques d&rsquo;encre imprim\u00e9es sur une feuille de papier. Ces signaux physiques sont en eux-m\u00eames radicalement d\u00e9pourvus de la moindre bribe de signification s\u00e9mantique.<\/p>\n<p>Le langage ne fonctionne pas comme un conduit de transfert, mais comme un syst\u00e8me de d\u00e9clencheurs d&rsquo;op\u00e9rations internes (<em>triggers<\/em>). Lorsqu&rsquo;un individu entend une suite de phon\u00e8mes prononc\u00e9e par un autre, ces sons physiques viennent perturber son appareil auditif, contraignant son esprit \u00e0 puiser dans son propre r\u00e9pertoire m\u00e9moriel et conceptuel pour reconstruire activement une signification compatible avec le signal re\u00e7u. Le sens n&rsquo;est jamais transf\u00e9r\u00e9 : il est recr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces par le r\u00e9cepteur \u00e0 partir des mat\u00e9riaux de sa propre exp\u00e9rience subjective. La communication n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne de t\u00e9l\u00e9pathie m\u00e9canique, mais un art divinatoire de l&rsquo;interpr\u00e9tation r\u00e9ciproque.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et l&rsquo;accordement consensuel<\/h3>\n<p>D\u00e8s lors que l&rsquo;on admet l&rsquo;impossibilit\u00e9 physique et logique du transfert direct de pens\u00e9es, une question lancinante surgit : comment les \u00eatres humains parviennent-ils \u00e0 se comprendre, \u00e0 collaborer et \u00e0 b\u00e2tir des soci\u00e9t\u00e9s stables sans sombrer dans une cacophonie de soliloques herm\u00e9tiques ? La r\u00e9ponse constructiviste r\u00e9side dans la th\u00e9orie de l&rsquo;accordement consensuel et de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 pragmatique, qui substitue l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab compatibilit\u00e9 \u00bb \u00e0 celle d&rsquo;\u00ab identit\u00e9 \u00bb de sens.<\/p>\n<p>Pour Ernst von Glasersfeld, nous ne pouvons jamais avoir la certitude absolue que notre interlocuteur attache exactement les m\u00eames nuances affectives, sensorielles et conceptuelles au mot \u00ab libert\u00e9 \u00bb, \u00ab amour \u00bb ou m\u00eame au mot \u00ab table \u00bb que nous. Cette identit\u00e9 s\u00e9mantique sp\u00e9culaire est inaccessible. En revanche, ce que les partenaires d&rsquo;un \u00e9change langagier peuvent constater au fil du temps, c&rsquo;est si leurs conduites et leurs r\u00e9actions r\u00e9ciproques sont compatibles au sein du contexte de leur action conjointe. L&rsquo;intercompr\u00e9hension ne requiert pas que les esprits partagent des repr\u00e9sentations strictement identiques ; elle exige seulement que les actions induites par le discours ne cr\u00e9ent pas de perturbations insolubles ou d&rsquo;incompr\u00e9hensions bloquantes.<\/p>\n<p>Le langage se construit donc par un ajustement mutuel continuel, un accordement progressif similaire au r\u00e9glage mutuel de musiciens qui improvisent ensemble. \u00c0 force d&rsquo;essais, d&rsquo;erreurs, de reformulations et de rectifications d&rsquo;actions partag\u00e9es, les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 linguistique forgent un \u00ab domaine de conduites consensuelles \u00bb (selon l&rsquo;expression de Maturana). La r\u00e9alit\u00e9 sociale intersubjective n&rsquo;est pas une v\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9existante qui s&rsquo;imposerait du dehors, mais un consensus pragmatique perp\u00e9tuellement n\u00e9goci\u00e9 et entretenu par des coordinations d&rsquo;actions op\u00e9ratoires r\u00e9ussies.<\/p>\n<h3>8.3 Vico et l&rsquo;origine po\u00e9tico-sociale du langage<\/h3>\n<p>Cette approche cybern\u00e9tique et constructiviste du langage r\u00e9sonne de mani\u00e8re saisissante avec les intuitions fondamentales d\u00e9ploy\u00e9es par Giambattista Vico dans la <em>Scienza Nuova<\/em>. Deux si\u00e8cles et demi avant les pragmatistes et von Glasersfeld, Vico avait r\u00e9fut\u00e9 avec \u00e9clat la conception intellectualiste selon laquelle le langage aurait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 de toutes pi\u00e8ces par des assembl\u00e9es de philosophes s&rsquo;accordant conventionnellement sur l&rsquo;attribution de noms abstraits \u00e0 des concepts universels pr\u00e9\u00e9tablis.<\/p>\n<p>Vico d\u00e9montre que la gen\u00e8se du langage est intrins\u00e8quement po\u00e9tique, gestuelle et corporelle. Les premi\u00e8res formes de communication humaine furent des gestes physiques muets et des interjections passionnelles spontan\u00e9es. Avant de parler par m\u00e9taphores litt\u00e9raires, l&rsquo;homme primitif \u00ab parlait par choses \u00bb (<em>parlare per cose<\/em>) et par \u00ab universaux fantastiques \u00bb. Le langage n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour d\u00e9crire une v\u00e9rit\u00e9 contemplative objective, mais pour coordonner les premi\u00e8res actions collectives vitales : la d\u00e9fense contre les b\u00eates f\u00e9roces, la d\u00e9limitation des territoires, la c\u00e9l\u00e9bration des enterrements et la r\u00e9gulation des unions matrimoniales.<\/p>\n<p>La filiation entre Vico et von Glasersfeld s&rsquo;illumine ainsi d&rsquo;une clart\u00e9 exemplaire : pour l&rsquo;un comme pour l&rsquo;autre, la parole vivante est indissociable de l&rsquo;action incarn\u00e9e et de la vie sociale. La m\u00e9taphore n&rsquo;est pas un trope stylistique marginal, mais la matrice par laquelle l&rsquo;esprit humain jette des ponts entre des domaines d&rsquo;exp\u00e9riences h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes pour \u00e9largir son pouvoir d&rsquo;agir. En repla\u00e7ant le langage au c\u0153ur de la fabrication cr\u00e9atrice de la r\u00e9alit\u00e9 sociale et de la conscience r\u00e9flexive, Vico et von Glasersfeld brisent d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;une langue id\u00e9ale qui serait le reflet neutre du monde physique, rappelant que parler est toujours un acte d&rsquo;auto-cr\u00e9ation humaine permanente.<\/p>\n<h2>9. Les implications psychologiques : Subjectivit\u00e9, perception et construction du soi<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;\u00e9laboration constructiviste de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle<\/h3>\n<p>Dans le champ de la psychologie de la personnalit\u00e9 et de la th\u00e9orie de la conscience, le mod\u00e8le constructiviste op\u00e8re une d\u00e9construction d\u00e9cisive de la notion d&rsquo;un \u00ab Moi \u00bb substantiel, fig\u00e9 ou transcendantal. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;ontologie est abandonn\u00e9e au profit de la construction dynamique de l&rsquo;exp\u00e9rience, le \u00ab Soi \u00bb cesse d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 pr\u00e9existante nich\u00e9e au c\u0153ur du psychisme ; il devient le produit le plus complexe, le plus raffin\u00e9 et le plus pr\u00e9cieux des invariances conceptuelles \u00e9labor\u00e9es par le sujet au fil de son histoire motrice et r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Ernst von Glasersfeld analyse l&rsquo;\u00e9mergence du Soi comme un processus r\u00e9cursif d&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante. \u00c0 mesure que le nourrisson, puis l&rsquo;enfant, segmente son champ d&rsquo;exp\u00e9rience, il s&rsquo;aper\u00e7oit que certains sch\u00e8mes d&rsquo;action ont la particularit\u00e9 singuli\u00e8re d&rsquo;\u00eatre toujours accompagn\u00e9s de r\u00e9troactions sensorielles imm\u00e9diates : bouger la main engendre une sensation proprioceptive qu&rsquo;aucun mouvement d&rsquo;un objet ext\u00e9rieur ne produit. C&rsquo;est sur cette fronti\u00e8re op\u00e9ratoire entre le contingent et le contr\u00f4lable que s&rsquo;\u00e9tablit la premi\u00e8re discrimination entre ce qui sera labellis\u00e9 \u00ab non-moi \u00bb et ce qui sera articul\u00e9 sous la forme du \u00ab moi corporel \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;identit\u00e9 personnelle se consolide ensuite sous la forme d&rsquo;un r\u00e9cit exp\u00e9rientiel continuellement mis \u00e0 jour. Le sujet observe ses propres actions, enregistre la m\u00e9moire de ses accommodations ant\u00e9rieures et projette des anticipations sur son avenir. Le Soi devient ainsi une construction auto-r\u00e9f\u00e9rentielle : le sujet s&rsquo;observe lui-m\u00eame en train de construire sa propre r\u00e9alit\u00e9 et s&rsquo;institue comme l&rsquo;observateur permanent de ses propres m\u00e9tamorphoses. Les pathologies de la dissociation et de la fragmentation psychologique s&rsquo;\u00e9clairent sous ce jour non plus comme des l\u00e9sions de la substance de l&rsquo;\u00e2me, mais comme des d\u00e9faillances de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me cognitif \u00e0 maintenir la coh\u00e9rence de son r\u00e9cit unificateur face \u00e0 des perturbations traumatiques intol\u00e9rables.<\/p>\n<h3>9.2 Perception visuelle et abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante<\/h3>\n<p>La r\u00e9vision constructiviste de la psychologie de la perception met \u00e0 bas l&rsquo;une des croyances les plus enracin\u00e9es du r\u00e9alisme na\u00eff : l&rsquo;id\u00e9e que la vision serait un processus de captation passive o\u00f9 l&rsquo;\u0153il agirait comme un capteur photographique recevant passivement des photons pour projeter une image du dehors sur le fond de la r\u00e9tine. En s&rsquo;appuyant sur les d\u00e9couvertes de Jean Piaget et les recherches en psychologie de la Gestalt, Ernst von Glasersfeld d\u00e9montre que la perception est une action motrice int\u00e9rioris\u00e9e et une organisation active du flux attentionnel.<\/p>\n<p>Pour distinguer ce processus, von Glasersfeld mobilise la distinction piag\u00e9tienne fondamentale entre deux modes d&rsquo;abstraction :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction empirique :<\/strong> Elle consiste \u00e0 extraire une propri\u00e9t\u00e9 sensorielle (telle que la couleur rouge ou la texture rugueuse) \u00e0 partir des objets per\u00e7us dans le champ imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante (ou r\u00e9flexive) :<\/strong> Elle consiste \u00e0 isoler, non pas des qualit\u00e9s mat\u00e9rielles d&rsquo;un objet, mais les op\u00e9rations cognitives et motrices accomplies par le sujet lui-m\u00eame lorsqu&rsquo;il coordonne ses perceptions (comme le fait de compter, d&rsquo;ordonner, de regrouper ou d&rsquo;\u00e9tablir des sym\u00e9tries).<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est par l&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante que l&rsquo;esprit humain \u00e9difie les concepts de base qui structurent toute son exp\u00e9rience, \u00e0 commencer par le temps et l&rsquo;espace. Le temps n&rsquo;est pas un fleuve ontologique coulant hors de nous, mais le r\u00e9sultat d&rsquo;un s\u00e9quen\u00e7age d&rsquo;actes d&rsquo;attention m\u00e9moris\u00e9s et compar\u00e9s. L&rsquo;espace n&rsquo;est pas un r\u00e9ceptacle vide pr\u00e9existant, mais la coordination motrice de nos intentions de d\u00e9placement et de saisie. Voir un carr\u00e9, ce n&rsquo;est pas enregistrer quatre traits g\u00e9om\u00e9triques objectifs ; c&rsquo;est ex\u00e9cuter avec succ\u00e8s une s\u00e9rie de saccades oculaires guid\u00e9es par l&rsquo;anticipation d&rsquo;un invariant structurel que notre esprit a lui-m\u00eame configur\u00e9.<\/p>\n<h3>9.3 Les affects et \u00e9motions dans l&rsquo;\u00e9quilibre cognitif<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un rationalisme dess\u00e9ch\u00e9 qui rel\u00e9guerait la vie \u00e9motionnelle aux marges m\u00e9pris\u00e9es de la pens\u00e9e, le mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive int\u00e8gre les affects et les \u00e9motions comme des composantes indissociables et organiques de l&rsquo;hom\u00e9ostasie cognitive. Dans cette perspective inspir\u00e9e de la cybern\u00e9tique et de la biologie de la cognition, les \u00e9motions ne sont pas des pollutions irrationnelles de l&rsquo;intellect, mais les indicateurs directs et imm\u00e9diats du maintien ou de la rupture de viabilit\u00e9 de nos structures op\u00e9ratoires.<\/p>\n<p>Chaque fois qu&rsquo;un sch\u00e8me d&rsquo;action rencontre un succ\u00e8s adaptatif et confirme la viabilit\u00e9 d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;anticipation du sujet, cette congruence fonctionnelle se traduit affectivement par un sentiment de satisfaction, de s\u00e9curit\u00e9, de plaisir ou de joie. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;apparition d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre cognitif majeur \u2014 la rencontre d&rsquo;une perturbation brutale que nos sch\u00e8mes existants sont totalement impuissants \u00e0 assimiler \u2014 engendre imm\u00e9diatement une onde de choc \u00e9motionnelle : surprise, confusion, frustration ou angoisse cognitive aigu\u00eb. L&rsquo;angoisse est la signature affective de l&rsquo;effondrement des cadres de sens habituels, le moment vertigineux o\u00f9 le sujet constate que sa cl\u00e9 ne fonctionne plus du tout et qu&rsquo;il se trouve sans d\u00e9fense face \u00e0 l&rsquo;inintelligibilit\u00e9 de son exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Cette articulation \u00e9troite dissout la fausse querelle philosophique entre le cognitif et l&rsquo;affectif. Le d\u00e9sir, la pulsion et l&rsquo;\u00e9motion sont les carburants \u00e9nerg\u00e9tiques indispensables qui poussent le sujet \u00e0 chercher l&rsquo;\u00e9quilibration, \u00e0 supporter l&rsquo;inconfort de l&rsquo;accommodation et \u00e0 inventer de nouveaux sch\u00e8mes de pens\u00e9e. La cognition, la conation et l&rsquo;affectivit\u00e9 forment un n\u0153ud syst\u00e9mique unifi\u00e9 o\u00f9 toute modification de l&rsquo;un retentit instantan\u00e9ment sur la configuration des autres, rappelant l&rsquo;intuition de Vico selon laquelle l&rsquo;esprit humain ne pense jamais qu&rsquo;enracin\u00e9 dans le tumulte des passions de son corps.<\/p>\n<h2>10. Applications cliniques et approches psychoth\u00e9rapeutiques constructivistes<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;alignement avec la psychologie des construits personnels de George Kelly<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive trouve son prolongement clinique le plus naturel et le plus f\u00e9cond dans la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/George-Kelly\">psychologie des construits personnels<\/a>, \u00e9labor\u00e9e par le psychologue am\u00e9ricain George Kelly dans son ouvrage pionnier de 1955, <em>The Psychology of Personal Constructs<\/em>. Bien que d\u00e9velopp\u00e9e de mani\u00e8re autonome quelques d\u00e9cennies avant les formalisations de von Glasersfeld, la th\u00e9orie de Kelly repose sur une intuition strictement homologue : l&rsquo;\u00eatre humain se comporte fondamentalement comme un scientifique informel qui tente de donner un sens au chaos du monde en forgeant des hypoth\u00e8ses, en \u00e9laborant des th\u00e9ories et en anticipant le cours des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Pour George Kelly, la personnalit\u00e9 d&rsquo;un individu se d\u00e9finit par le syst\u00e8me organis\u00e9 de \u00ab construits \u00bb bipolaires (par exemple : bienveillant\/hostile, pr\u00e9visible\/dangereux, comp\u00e9tent\/incomp\u00e9tent) \u00e0 travers lesquels il filtre et cat\u00e9gorise la totalit\u00e9 de son exp\u00e9rience relationnelle et existentielle. Au c\u0153ur de cette psychologie se d\u00e9ploie le principe d&rsquo;\u00ab alternativisme constructif \u00bb : Kelly affirme qu&rsquo;aucun \u00eatre humain n&rsquo;est prisonnier d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 objective incontournable ; nous sommes seulement prisonniers des construits que nous avons nous-m\u00eames invent\u00e9s pour l&rsquo;interpr\u00e9ter, et il existe toujours des constructions alternatives viables capables d&rsquo;\u00e9clairer la situation sous un angle radicalement nouveau.<\/p>\n<p>L&rsquo;alignement entre Kelly et von Glasersfeld est total quant au statut de la psychopathologie. La souffrance psychologique, les obsessions, les phobies ou les \u00e9tats d\u00e9pressifs ne sont plus per\u00e7us comme des maladies ontologiques ou des d\u00e9s\u00e9quilibres chimiques abstraits, mais comme la persistance rigide d&rsquo;un syst\u00e8me de construits personnels qui a perdu toute viabilit\u00e9 pragmatique. Le patient souffre parce qu&rsquo;il continue d&rsquo;appliquer d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment une \u00ab cl\u00e9 \u00bb cognitive bris\u00e9e \u00e0 des situations de vie qui exigent imp\u00e9rativement l&rsquo;invention de nouvelles cat\u00e9gories de sens.<\/p>\n<h3>10.2 Th\u00e9rapies syst\u00e9miques et narratives orient\u00e9es sur la viabilit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive et de la cybern\u00e9tique de second ordre sur les psychoth\u00e9rapies contemporaines s&rsquo;est manifest\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire \u00e0 travers l&rsquo;essor des th\u00e9rapies familiales syst\u00e9miques \u2014 illustr\u00e9es notamment par l&rsquo;\u00c9cole de Palo Alto (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.mri.org\/\">Mental Research Institute<\/a>), Gregory Bateson et Paul Watzlawick \u2014 ainsi que dans le d\u00e9veloppement des th\u00e9rapies narratives fond\u00e9es par Michael White et David Epston. Ces approches ont accompli une rupture copernicienne en abandonnant le mod\u00e8le m\u00e9dical traditionnel de la \u00ab pathologie objective \u00bb au profit d&rsquo;une clinique du dysfonctionnement du sens et de la communication.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;approche de Palo Alto, nourrie directement de la pens\u00e9e de von Foerster et de von Glasersfeld, le probl\u00e8me clinique n&rsquo;est pas ext\u00e9rieur aux protagonistes ; il est entretenu par les solutions inop\u00e9rantes que le patient et son entourage appliquent de fa\u00e7on r\u00e9currente en croyant bien faire. L&rsquo;outil d&rsquo;intervention cardinal devient le \u00ab recadrage \u00bb (<em>reframing<\/em>). Recadrer consiste \u00e0 modifier d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le contexte conceptuel et \u00e9motionnel dans lequel une situation est v\u00e9cue, afin d&rsquo;en changer enti\u00e8rement la signification pour le sujet sans alt\u00e9rer les faits mat\u00e9riels eux-m\u00eames. Le recadrage permet de transformer une impasse vicieuse en une opportunit\u00e9 viable d&rsquo;action nouvelle, d\u00e9montrant que la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue change d\u00e8s lors que change le mod\u00e8le cognitif qui la fa\u00e7onne.<\/p>\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, les th\u00e9rapies narratives prolongent cette dynamique en consid\u00e9rant que les personnes donnent un sens \u00e0 leur existence \u00e0 travers des r\u00e9cits dominants souvent satur\u00e9s de probl\u00e8mes et d&rsquo;auto-d\u00e9valorisation (par exemple : \u00ab Je suis un individu intrins\u00e8quement rat\u00e9 et toxique \u00bb). Le travail th\u00e9rapeutique ne consiste pas \u00e0 d\u00e9voiler une pr\u00e9tendue v\u00e9rit\u00e9 refoul\u00e9e dans les profondeurs de l&rsquo;inconscient, mais \u00e0 co-construire avec le patient des r\u00e9cits alternatifs \u00e9mancipateurs. En d\u00e9nichant des \u00ab exceptions \u00bb n\u00e9glig\u00e9es dans l&rsquo;histoire du patient \u2014 des moments o\u00f9 le probl\u00e8me dominant a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 imposer sa tyrannie \u2014, le th\u00e9rapeute et le patient tissent une nouvelle narration plus viable, redonnant au sujet sa pleine capacit\u00e9 d&rsquo;agir et de r\u00e9\u00e9crire le script de sa propre destin\u00e9e.<\/p>\n<h3>10.3 La posture du th\u00e9rapeute : d\u00e9construction de la posture d&rsquo;expert neutre<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de la cybern\u00e9tique de second ordre au sein de la pratique clinique m\u00e9tamorphose in\u00e9vitablement la relation th\u00e9rapeutique elle-m\u00eame, exigeant la d\u00e9construction radicale de la posture classique d&rsquo;\u00ab expert omniscient et neutre \u00bb. Dans le paradigme r\u00e9aliste ou psychanalytique orthodoxe, le praticien se percevait volontiers comme un miroir inviol\u00e9 ou un d\u00e9tective scientifique, capable de diagnostiquer avec certitude la pathologie d&rsquo;un patient tout en demeurant lui-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du champ observ\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de second ordre balaie cette illusion en rappelant qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;interagir avec un syst\u00e8me sans en faire imm\u00e9diatement partie int\u00e9grante. D\u00e8s la premi\u00e8re minute de la rencontre, le th\u00e9rapeute cesse d&rsquo;\u00eatre un observateur externe pour devenir un composant actif du \u00ab syst\u00e8me th\u00e9rapeutique \u00bb. Ses hypoth\u00e8ses, ses silences, le choix de ses questions, ses propres cadres de r\u00e9f\u00e9rence th\u00e9oriques et ses pr\u00e9jug\u00e9s personnels co-d\u00e9terminent en temps r\u00e9el la r\u00e9alit\u00e9 clinique qui \u00e9merge sous ses yeux. Diagnostiquer un patient n&rsquo;est jamais un acte neutre de constatation ; c&rsquo;est un acte de co-construction relationnelle dot\u00e9 d&rsquo;immenses cons\u00e9quences pragmatiques.<\/p>\n<p>En renon\u00e7ant \u00e0 imposer une vision r\u00e9ifi\u00e9e de la normalit\u00e9 ou de la sant\u00e9 mentale, le th\u00e9rapeute constructiviste adopte ce que le psychiatre Harlene Anderson nomme une posture de \u00ab non-savoir \u00bb (<em>not-knowing posture<\/em>). Cette attitude \u00e9thique et clinique se fonde sur une curiosit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique inconditionnelle, le respect absolu de la coh\u00e9rence interne du monde exp\u00e9rientiel du patient et une exploration collaborative mutuelle. Le th\u00e9rapeute n&rsquo;enseigne pas au patient comment le monde est r\u00e9ellement fait ; il s&rsquo;associe \u00e0 lui pour explorer de quelle mani\u00e8re le patient fabrique ses certitudes encombrantes et comment il peut inventer des sch\u00e8mes plus viables pour d\u00e9ployer son existence.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats, critiques et controverses : Le constructivisme radical face au risque solipsiste<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;accusation r\u00e9currente de solipsisme et les d\u00e9fenses de von Glasersfeld<\/h3>\n<p>Depuis son \u00e9mergence formelle, le constructivisme radical d&rsquo;Ernst von Glasersfeld essuie les foudres des d\u00e9fenseurs du r\u00e9alisme scientifique et du sens commun, qui ne cessent de brandir contre lui l&rsquo;accusation d&rsquo;infamie par excellence : le risque de sombrer dans le \u00ab solipsisme \u00bb. Le solipsisme est cette doctrine m\u00e9taphysique extr\u00eame selon laquelle le sujet pensant serait l&rsquo;unique r\u00e9alit\u00e9 existante dans l&rsquo;univers, tous les autres \u00eatres et le monde mat\u00e9riel n&rsquo;\u00e9tant que des fant\u00f4mes ou de pures illusions engendr\u00e9es par son imagination solitaire. Si l&rsquo;on affirme que toute connaissance est une construction ferm\u00e9e du sujet et que nous ne pouvons jamais sortir de notre exp\u00e9rience, n&rsquo;est-ce pas nier purement et simplement l&rsquo;existence du monde mat\u00e9riel et d&rsquo;autrui ?<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, Ernst von Glasersfeld a d\u00e9ploy\u00e9 une argumentation d&rsquo;une pr\u00e9cision chirurgicale pour d\u00e9montrer que le constructivisme radical n&rsquo;a rien de commun avec le solipsisme. La d\u00e9fense de von Glasersfeld repose sur une distinction m\u00e9thodologique fondamentale entre un \u00ab r\u00e9alisme ontologique agnostique \u00bb et un \u00ab id\u00e9alisme solipsiste dogmatique \u00bb. Le solipsisme dogmatique affirme positivement que le monde r\u00e9el n&rsquo;existe pas. Le constructivisme radical, quant \u00e0 lui, ne nie absolument pas l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle en dehors de l&rsquo;esprit ; il se contente d&rsquo;affirmer avec rigueur que nous n&rsquo;avons aucun moyen \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la nature ontologique de ce monde en soi ind\u00e9pendamment de nos structures de perception.<\/p>\n<p>Il existe une diff\u00e9rence abyssale entre nier l&rsquo;existence du monde et nier l&rsquo;accessibilit\u00e9 conceptuelle d&rsquo;un monde non exp\u00e9riment\u00e9. De surcro\u00eet, la notion m\u00eame de contrainte environnementale \u2014 le fait que nos sch\u00e8mes cognitifs se heurtent \u00e0 des r\u00e9sistances impr\u00e9vues et subissent des \u00e9checs d&rsquo;anticipation \u2014 prouve \u00e0 suffisance que le constructivisme ne con\u00e7oit pas l&rsquo;esprit comme un d\u00e9miurge omnipotent cr\u00e9ant le monde \u00e0 sa guise dans le vide. La r\u00e9sistance du r\u00e9el est constamment \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 travers les limites n\u00e9gatives qui sanctionnent la non-viabilit\u00e9 de nos conduites, pulv\u00e9risant l&rsquo;illusion que le sujet serait seul au monde.<\/p>\n<h3>11.2 Les accusations de relativisme moral et \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>Le second front d&rsquo;attaque contre l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive \u00e9mane des philosophes de la morale et des sociologues des sciences, qui lui reprochent d&rsquo;ouvrir toute grande la porte au relativisme nihiliste le plus corrosif. L&rsquo;objection se formule ais\u00e9ment : d\u00e8s lors que l&rsquo;on abandonne l&rsquo;\u00e9talon d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 absolue et universelle pour lui substituer la simple \u00ab viabilit\u00e9 \u00bb pragmatique, n&rsquo;en vient-on pas \u00e0 proclamer que \u00ab tout se vaut \u00bb ? Le constructivisme ne conduit-il pas \u00e0 l\u00e9gitimer toutes les croyances d\u00e9lirantes, les pseudosciences, le complotisme contemporain ou m\u00eame les id\u00e9ologies politiques totalitaires sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elles seraient \u00ab viables \u00bb dans l&rsquo;esprit de ceux qui y adh\u00e8rent ?<\/p>\n<p>Cette critique repose sur une m\u00e9connaissance profonde des exigences formelles de la viabilit\u00e9 selon von Glasersfeld. Le constructivisme radical r\u00e9fute cat\u00e9goriquement le principe du \u00ab tout est permis \u00bb ou du \u00ab tout se vaut \u00bb (<em>anything goes<\/em>). La viabilit\u00e9 n&rsquo;est pas une simple convenance psychologique subjective ou une adh\u00e9sion affective paresseuse ; elle exige une double \u00e9preuve imp\u00e9rative particuli\u00e8rement contraignante :<\/p>\n<ul>\n<li>Une exigence de <strong>coh\u00e9rence interne rigoureuse<\/strong> (la th\u00e9orie ou le syst\u00e8me de construits ne doit pas receler de contradictions logiques internes qui d\u00e9truiraient sa dynamique op\u00e9rationnelle) ;<\/li>\n<li>Une exigence d&rsquo;<strong>ad\u00e9quation empirique constante<\/strong> (le mod\u00e8le doit r\u00e9sister victorieusement aux multiples tests de l&rsquo;exp\u00e9rimentation concr\u00e8te et aux contraintes impos\u00e9es par le milieu sans subir de r\u00e9futation op\u00e9rationnelle).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan \u00e9thique, loin de dissoudre les devoirs moraux, le constructivisme radical les d\u00e9multiplie. Dans le paradigme dogmatique traditionnel, l&rsquo;individu se d\u00e9chargeait volontiers de sa responsabilit\u00e9 morale sur des v\u00e9rit\u00e9s transcendantes absolues, des commandements divins ext\u00e9rieurs ou des lois pr\u00e9tendument naturelles qui lui dictaient imp\u00e9rativement sa conduite. Chez von Glasersfeld, priv\u00e9 de b\u00e9quille m\u00e9taphysique, l&rsquo;\u00eatre humain se retrouve pleinement et irr\u00e9m\u00e9diablement responsable des mondes de sens qu&rsquo;il \u00e9difie et des crit\u00e8res \u00e9thiques qu&rsquo;il choisit d&rsquo;instaurer. L&rsquo;existence d&rsquo;autrui, reconnue \u00e0 travers l&rsquo;imp\u00e9ratif de l&rsquo;accordement consensuel et de la viabilit\u00e9 sociale, impose une r\u00e9gulation \u00e9thique intrins\u00e8que : ma libert\u00e9 de construction s&rsquo;arr\u00eate l\u00e0 o\u00f9 commence la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;entretenir un domaine consensuel harmonieux avec mes semblables.<\/p>\n<h3>11.3 Les tensions avec les neurosciences et le cognitivisme computationnel orthodoxe<\/h3>\n<p>Sur le terrain des sciences contemporaines de l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive entretient un dialogue tendu mais vivifiant avec les courants dominants du cognitivisme computationnel et les d\u00e9rives r\u00e9ductionnistes de certaines neurosciences contemporaines. Le paradigme computationnel orthodoxe (n\u00e9 dans le sillage de la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur, d\u00e9fendu par des penseurs comme Jerry Fodor ou Hilary Putnam dans sa premi\u00e8re phase) con\u00e7oit l&rsquo;esprit comme un processeur de symboles effectuant des calculs sur des repr\u00e9sentations mentales stables qui refl\u00e8tent des \u00e9tats de choses du monde externe.<\/p>\n<p>Le constructivisme radical conteste vigoureusement la pertinence de ce mod\u00e8le computationnel d\u00e9sincarn\u00e9. Les constructivistes d\u00e9noncent l&rsquo;illusion consistant \u00e0 naturaliser la ph\u00e9nom\u00e9nologie en cherchant \u00e0 localiser dans le cerveau des \u00ab modules \u00bb ou des \u00ab banques de donn\u00e9es \u00bb renfermant des images d&rsquo;objets tout faits. Le cerveau n&rsquo;est pas un disque dur stockant des repr\u00e9sentations statiques ; c&rsquo;est un syst\u00e8me dynamique non lin\u00e9aire engag\u00e9 dans une permanente r\u00e9gulation adaptative sensori-motrice.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, des convergences majeures se sont nou\u00e9es entre le constructivisme et les neurosciences non r\u00e9ductionnistes de la neuroplasticit\u00e9, ainsi qu&rsquo;avec les courants des sciences cognitives de l&rsquo;action incarn\u00e9e. Des neurobiologistes contemporains comme Gerald Edelman, avec sa th\u00e9orie du \u00ab darwinisme neuronal \u00bb (s\u00e9lection des groupes neuronaux au cours du d\u00e9veloppement individuel), confirment exp\u00e9rimentalement les intuitions de Piaget et de von Glasersfeld : le cerveau ne re\u00e7oit pas des repr\u00e9sentations pr\u00e9programm\u00e9es, il s\u00e9lectionne des architectures synaptiques viables en fonction des succ\u00e8s adaptatifs de l&rsquo;organisme dans son environnement sensorimoteur.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se et perspectives contemporaines : L&rsquo;h\u00e9ritage vivant de Vico et von Glasersfeld<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;int\u00e9gration dans l&rsquo;enactivisme et les th\u00e9ories 4E contemporaines<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Ernst von Glasersfeld et de Giambattista Vico trouve aujourd&rsquo;hui son \u00e9panouissement le plus spectaculaire dans l&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives dites \u00ab 4E \u00bb : une approche qui con\u00e7oit l&rsquo;esprit comme \u00e9tant \u00e0 la fois <em>Embodied<\/em> (incarn\u00e9 dans une structure corporelle), <em>Embedded<\/em> (ench\u00e2ss\u00e9 dans une niche environnementale), <em>Extended<\/em> (\u00e9tendu \u00e0 travers des artefacts mat\u00e9riels et technologiques) et, par-dessus tout, <em>Enactive<\/em> (enact\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;action conjointe du corps et du monde). L&rsquo;enactivisme, inaugur\u00e9 par Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch dans leur ouvrage fondateur <em>The Embodied Mind<\/em> (1991), est le descendant direct de la cybern\u00e9tique de second ordre et du constructivisme radical.<\/p>\n<p>L&rsquo;enactivisme postule que conna\u00eetre, c&rsquo;est faire \u00e9merger un monde de significations par l&rsquo;engagement sensorimoteur du corps dans l&rsquo;environnement (<em>\u00ab bringing forth a world \u00bb<\/em>). Le monde per\u00e7u n&rsquo;est pas un domaine pr\u00e9-donn\u00e9 que l&rsquo;esprit n&rsquo;aurait qu&rsquo;\u00e0 se repr\u00e9senter ; il est le corr\u00e9lat exact des capacit\u00e9s motrices de l&rsquo;organisme agissant. Cette intuition rejoint de mani\u00e8re frappante les th\u00e8ses les plus modernes du \u00ab codage pr\u00e9dictif \u00bb (<em>predictive processing<\/em>) et de l&rsquo;\u00ab inf\u00e9rence active \u00bb formalis\u00e9es par le neuroscientifique Karl Friston. Dans le mod\u00e8le du cerveau pr\u00e9dictif, l&rsquo;organe c\u00e9r\u00e9bral ne traite pas passivement les stimuli sensoriels ; il engendre en permanence des pr\u00e9dictions descendantes sur les sensations \u00e0 venir et utilise les \u00e9carts d&rsquo;anticipation (les erreurs de pr\u00e9diction) pour ajuster ses mod\u00e8les internes ou pour agir sur son environnement afin de rendre ses pr\u00e9dictions viables.<\/p>\n<p>On assiste ainsi \u00e0 une convergence th\u00e9orique stup\u00e9fiante entre les neurosciences computationnelles de pointe et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive. L&rsquo;inf\u00e9rence active de Friston peut \u00eatre relue comme une traduction math\u00e9matique et probabiliste rigoureuse de la dynamique piag\u00e9tienne de l&rsquo;assimilation et de l&rsquo;accommodation, adoss\u00e9e au principe d&rsquo;ad\u00e9quation fonctionnelle de von Glasersfeld. Parall\u00e8lement, l&rsquo;affirmation que l&rsquo;entendement s&rsquo;ancre dans la corpor\u00e9it\u00e9 et la motricit\u00e9 rend un hommage \u00e9clatant \u00e0 la <em>fantasia<\/em> et aux universaux corporels th\u00e9oris\u00e9s trois si\u00e8cles plus t\u00f4t par Giambattista Vico, scellant l&rsquo;alliance indissoluble de l&rsquo;humanisme critique et de la biologie contemporaine de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>12.2 Impact durable sur les sciences de l&rsquo;\u00e9ducation et la p\u00e9dagogie<\/h3>\n<p>C&rsquo;est incontestablement dans le domaine des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation, de la didactique des disciplines et de l&rsquo;ing\u00e9nierie p\u00e9dagogique que les th\u00e8ses d&rsquo;Ernst von Glasersfeld ont exerc\u00e9 l&rsquo;influence la plus concr\u00e8te, la plus durable et la plus \u00e9mancipatrice. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, von Glasersfeld s&rsquo;est activement investi dans la recherche sur la didactique des math\u00e9matiques et des sciences physiques, inspirant une refonte majeure des pratiques p\u00e9dagogiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le constructiviste r\u00e9volutionne la mission de l&rsquo;enseignant. Dans la p\u00e9dagogie transmissive traditionnelle (fond\u00e9e sur la m\u00e9taphore du conduit), le ma\u00eetre est celui qui d\u00e9tient la v\u00e9rit\u00e9 et dont le r\u00f4le se borne \u00e0 la d\u00e9verser m\u00e9thodiquement dans des esprits vierges con\u00e7us comme des r\u00e9cipients vides. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive d\u00e9montre qu&rsquo;une telle transmission m\u00e9canique est une impossibilit\u00e9 th\u00e9orique : un \u00e9l\u00e8ve n&rsquo;apprend jamais en enregistrant passivement un cours magistral ; il apprend en reconstruisant le savoir de l&rsquo;int\u00e9rieur, \u00e0 travers ses propres structures d&rsquo;assimilation.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, enseigner cesse d&rsquo;\u00eatre un acte de pr\u00e9dication magistrale pour devenir l&rsquo;art de cr\u00e9er des \u00ab environnements de perturbation f\u00e9conde \u00bb. Le r\u00f4le du p\u00e9dagogue constructiviste est d&rsquo;am\u00e9nager des situations d&rsquo;apprentissage probl\u00e9matiques, de confronter les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 des paradoxes ou \u00e0 des d\u00e9fis exp\u00e9rimentaux qui d\u00e9clenchent un conflit cognitif authentique, les incitant \u00e0 mesurer par eux-m\u00eames l&rsquo;insuffisance de leurs mod\u00e8les na\u00effs et \u00e0 s&rsquo;engager activement dans une r\u00e9organisation structurelle de leur pens\u00e9e. L&rsquo;erreur p\u00e9dagogique change radicalement de statut : elle cesse d&rsquo;\u00eatre une faute morale ou un \u00e9chec honteux pour devenir le moteur indispensable de tout progr\u00e8s intellectuel, l&rsquo;indice lumineux de l&rsquo;accommodation en cours. L&rsquo;apprenant devient l&rsquo;acteur autonome de son apprentissage, d\u00e9veloppant des comp\u00e9tences m\u00e9tacognitives de r\u00e9flexivit\u00e9 qui le rendent capable d&rsquo;apprendre \u00e0 apprendre tout au long de son existence.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusions \u00e9thiques : La responsabilit\u00e9 fondamentale du sujet connaissant<\/h3>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique, la synth\u00e8se de la pens\u00e9e de Giambattista Vico et d&rsquo;Ernst von Glasersfeld r\u00e9v\u00e8le sa port\u00e9e v\u00e9ritable : elle ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une th\u00e9orie technique de la perception ou de l&rsquo;apprentissage, mais constitue une philosophie \u00e9thique et existentielle d&rsquo;une br\u00fblante actualit\u00e9. En nous arrachant aux illusions rassurantes mais d\u00e9responsabilisantes du r\u00e9alisme dogmatique, le mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive place l&rsquo;\u00eatre humain devant sa responsabilit\u00e9 absolue et ind\u00e9passable d&rsquo;artisan souverain de sa propre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 une \u00e9poque contemporaine marqu\u00e9e par le vertige de la \u00ab post-v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, par la prolif\u00e9ration des bulles algorithmiques, par les guerres id\u00e9ologiques furieuses et par l&rsquo;irruption de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative, l&rsquo;appel \u00e0 la lucidit\u00e9 constructiviste r\u00e9sonne avec une urgence in\u00e9dite. Si nous comprenons, \u00e0 la suite de Vico, que nos v\u00e9rit\u00e9s sociales, politiques et institutionnelles sont des artefacts invent\u00e9s de toutes pi\u00e8ces par notre histoire commune, nous comprenons \u00e9galement qu&rsquo;aucune fatalit\u00e9 n&rsquo;interdit de les d\u00e9construire et de les r\u00e9inventer lorsque celles-ci cessent d&rsquo;\u00eatre viables pour la dignit\u00e9 humaine. Si nous reconnaissons, \u00e0 la suite de von Glasersfeld, que la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue par autrui proc\u00e8de d&rsquo;une organisation exp\u00e9rientielle tout aussi l\u00e9gitime et coh\u00e9rente de son point de vue que la n\u00f4tre l&rsquo;est du n\u00f4tre, alors la tol\u00e9rance \u00e9pist\u00e9mique cesse d&rsquo;\u00eatre une concession morale hypocrite pour s&rsquo;imposer comme une n\u00e9cessit\u00e9 logique fondamentale.<\/p>\n<p>Le constructivisme radical ne dissout pas la r\u00e9alit\u00e9 : il lui restitue sa v\u00e9ritable noblesse, qui est d&rsquo;\u00eatre une \u0153uvre d&rsquo;art humaine perp\u00e9tuellement inachev\u00e9e. Il invite l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 une profonde humilit\u00e9 intellectuelle face aux myst\u00e8res insondables de la nature, conjugu\u00e9e \u00e0 une immense audace cr\u00e9atrice dans la transformation du monde civil. En reconnaissant que nous sommes les auteurs ultimes des certitudes qui nous lib\u00e8rent ou des dogmes qui nous encha\u00eenent, Vico et von Glasersfeld nous confient les cl\u00e9s de notre propre libert\u00e9 cognitive, nous rappelant cette v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ternelle de la condition humaine : nous ne connaissons v\u00e9ritablement que ce que nous apprenons \u00e0 faire, et nous ne sommes rien d&rsquo;autre que ce que nous faisons de notre propre savoir.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anderson, H. (1997). <em>Conversation, language, and possibilities: A postmodern approach to therapy<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Bateson, G. (1972). <em>Steps to an ecology of mind: Collected essays in anthropology, psychiatry, evolution, and epistemology<\/em>. Chandler Publishing Company.<\/li>\n<li>Berkeley, G. (1710). <em>A treatise concerning the principles of human knowledge<\/em>. Aaron Rhames.<\/li>\n<li>Descartes, R. (1637). <em>Discours de la m\u00e9thode pour bien conduire sa raison, et chercher la v\u00e9rit\u00e9 dans les sciences<\/em>. Ian Maire. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5430386s\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5430386s<\/a><\/li>\n<li>Edelman, G. M. (1987). <em>Neural Darwinism: The theory of neuronal group selection<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Foerster, H. von. (1981). <em>Observing systems<\/em>. Intersystems Publications.<\/li>\n<li>Foerster, H. von. (2003). <em>Understanding understanding: Essays on cybernetics and cognition<\/em>. Springer-Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/b97451\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/b97451<\/a><\/li>\n<li>Friston, K. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory?. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 11(2), 127-138. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787<\/a><\/li>\n<li>Glasersfeld, E. von. (1984). An introduction to radical constructivism. In P. Watzlawick (Ed.), <em>The invented reality: How do we know what we believe we know?<\/em> (pp. 17-40). W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Glasersfeld, E. von. (1989). Constructivism in education. In T. Hus\u00e9n &amp; T. N. Postlethwaite (Eds.), <em>The international encyclopedia of education<\/em> (1st ed., Supplement Vol. 1, pp. 162-163). Pergamon Press.<\/li>\n<li>Glasersfeld, E. von. (1995). <em>Radical constructivism: A way of knowing and learning<\/em>. Falmer Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203454220\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203454220<\/a><\/li>\n<li>Glasersfeld, E. von. (2001). The radical constructivist view of science. <em>Foundations of Science<\/em>, 6(1), 31-43. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1011385304661\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1011385304661<\/a><\/li>\n<li>Kant, I. (1781). <em>Kritik der reinen Vernunft<\/em>. Johann Friedrich Hartknoch.<\/li>\n<li>Kelly, G. A. (1955). <em>The psychology of personal constructs<\/em> (Vols. 1-2). W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Maturana, H. R., &amp; Varela, F. J. (1980). <em>Autopoiesis and cognition: The realization of the living<\/em>. D. Reidel Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-8947-4\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-8947-4<\/a><\/li>\n<li>Maturana, H. R., &amp; Varela, F. J. (1987). <em>The tree of knowledge: The biological roots of human understanding<\/em>. New Science Library\/Shambhala Publications.<\/li>\n<li>Pask, G. (1976). <em>Conversation theory: Applications in education and epistemology<\/em>. Elsevier.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1937). <em>La construction du r\u00e9el chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1967). <em>Biologie et connaissance : Essai sur les relations entre les r\u00e9gulations organiques et les processus cognitifs<\/em>. \u00c9ditions Gallimard.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1975). <em>L&rsquo;\u00e9quilibration des structures cognitives : Probl\u00e8me central du d\u00e9veloppement<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Reddy, M. J. (1979). The conduit metaphor: A case of frame conflict in our language about language. In A. Ortony (Ed.), <em>Metaphor and thought<\/em> (pp. 284-324). Cambridge University Press.<\/li>\n<li>Varela, F. J., Thompson, E., &amp; Rosch, E. (1991). <em>The embodied mind: Cognitive science and human experience<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/6730.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/6730.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Vico, G. (1710). <em>De antiquissima Italorum sapientia ex linguae latinae originibus eruenda<\/em>. Felice Mosca.<\/li>\n<li>Vico, G. (1744). <em>Principi di scienza nuova d&rsquo;intorno alla comune natura delle nazioni<\/em> (3a ed.). Stamperia Muziana. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2011388\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k2011388<\/a><\/li>\n<li>Watzlawick, P., Beavin, J. H., &amp; Jackson, D. D. (1967). <em>Pragmatics of human communication: A study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>White, M., &amp; Epston, D. (1990). <em>Narrative means to therapeutic ends<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude approfondie du mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie constructive \u00e0 travers les apports th\u00e9oriques majeurs de Giambattista Vico et Ernst von Glasersfeld.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1679,647],"tags":[8073,5763,8074,8075,8076],"class_list":["post-6446","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-psychologie-cognitive","tag-constructivisme-radical","tag-epistemologie-genetique","tag-ernst-von-glasersfeld","tag-giambattista-vico","tag-psychologie-constructiviste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/6446","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6446"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/6446\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6446"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6446"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6446"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}