{"id":580,"date":"2026-09-04T10:56:40","date_gmt":"2026-09-04T10:56:40","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/psychologie-de-lacte-franz-brentano\/"},"modified":"2026-09-04T10:56:40","modified_gmt":"2026-09-04T10:56:40","slug":"psychologie-de-lacte-franz-brentano","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=psychologie-de-lacte-franz-brentano","title":{"rendered":"Psychologie de l&rsquo;acte &#8211; Franz Brentano"},"content":{"rendered":"<p>Au tournant d\u00e9cisif du XIXe si\u00e8cle, alors que la psychologie tente de s&rsquo;arracher aux sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques traditionnelles pour conqu\u00e9rir son statut de discipline scientifique autonome, une divergence fondamentale \u00e9merge quant \u00e0 la d\u00e9finition m\u00eame de la vie de l&rsquo;esprit. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le paradigme dominant incarn\u00e9 par Wilhelm Wundt \u00e0 Leipzig privil\u00e9gie un mod\u00e8le structuraliste et associationniste, cherchant \u00e0 d\u00e9composer les contenus de la conscience en \u00e9l\u00e9ments sensoriels discrets au moyen d&rsquo;appareils de laboratoire et de protocoles psychophysiques. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, une voix dissidente et profond\u00e9ment novatrice s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve depuis Vienne : celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/brentano\/\">Franz Brentano<\/a>. En publiant en 1874 son \u0153uvre magistrale, la <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em> (<em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em>), Brentano propose une refondation radicale de la science du mental, non plus ax\u00e9e sur les contenus passifs et statiques re\u00e7us par l&rsquo;appareil sensoriel, mais sur la nature dynamique, t\u00e9l\u00e9ologique et op\u00e9ratoire de la conscience : c&rsquo;est l&rsquo;av\u00e8nement de la <strong>psychologie de l&rsquo;acte<\/strong> (<em>Aktpsychologie<\/em>).<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice brentanien se trouve une intuition directrice qui allait bouleverser la trajectoire de la philosophie europ\u00e9enne et donner naissance \u00e0 des mouvements aussi d\u00e9terminants que la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/phenomenology\/\">ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne<\/a>, la th\u00e9orie des objets de l&rsquo;\u00c9cole de Graz, la psychologie de la forme (<em>Gestaltpsychologie<\/em>) et, ult\u00e9rieurement, la philosophie de l&rsquo;esprit contemporaine. Pour Brentano, la caract\u00e9ristique irr\u00e9ductible et universelle de tout fait psychique r\u00e9side dans son <em>intentionnalit\u00e9<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa propri\u00e9t\u00e9 fondamentale d&rsquo;\u00eatre dirig\u00e9 vers un objet, de viser une r\u00e9alit\u00e9 qui lui est immanente. L&rsquo;esprit ne se compose pas d&rsquo;un assemblage de \u00ab sensations \u00bb ou d&rsquo;\u00ab id\u00e9es-choses \u00bb entrepos\u00e9es dans un r\u00e9ceptacle passif ; il consiste exclusivement en une s\u00e9rie ininterrompue d&rsquo;<em>actes<\/em> orient\u00e9s : percevoir, concevoir, affirmer, nier, aimer, ha\u00efr, d\u00e9sirer.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la psychologie de l&rsquo;acte de Franz Brentano. \u00c0 travers l&rsquo;examen minutieux de sa gen\u00e8se biographique, de son ancrage aristot\u00e9licien et scolastique, de sa distinction cardinale entre acte et contenu, de sa m\u00e9thodologie descriptive de la perception interne, ainsi que de sa classification tripartite des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques, nous mettrons en lumi\u00e8re la structure rigoureuse de cette doctrine. Nous analyserons en profondeur ses prolongements \u00e9thiques et logiques, ses d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques fondateurs face au structuralisme exp\u00e9rimental, les dissensions f\u00e9condes au sein de l&rsquo;\u00c9cole de Brentano, ainsi que la survivance d\u00e9cisive de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 brentanienne au sein des sciences cognitives et de la philosophie analytique de l&rsquo;esprit contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction historique et fondements biographiques de Franz Brentano<\/h2>\n<h3>1.1 Parcours intellectuel et gen\u00e8se de la pens\u00e9e brentanienne<\/h3>\n<p>La trajectoire biographique et philosophique de Franz Brentano (1838\u20131917) se caract\u00e9rise par une exceptionnelle rigueur dialectique et une ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit sans compromis. Issu d&rsquo;une illustre famille d&rsquo;intellectuels catholiques d&rsquo;origine italo-allemande \u2014 neveu de la po\u00e9tesse Bettina von Arnim et de Clemens Brentano \u2014, il entreprend de solides \u00e9tudes de philosophie, de math\u00e9matiques et de th\u00e9ologie aux universit\u00e9s de Munich, Wurtzbourg, Berlin et M\u00fcnster. Sa formation intellectuelle initiale est profond\u00e9ment marqu\u00e9e par l&rsquo;enseignement d&rsquo;Adolf Trendelenburg \u00e0 Berlin, figure majeure du renouveau aristot\u00e9licien en Allemagne. C&rsquo;est sous cette impulsion que Brentano r\u00e9dige sa th\u00e8se de doctorat remarqu\u00e9e, <em>Sur la signification multiple de l&rsquo;\u00e9tant chez Aristote<\/em> (<em>Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles<\/em>, 1862), qui influencera plus tard de mani\u00e8re d\u00e9cisive le jeune Martin Heidegger. Cette immersion dans l&rsquo;ontologie classique dote Brentano d&rsquo;un outillage analytique d&rsquo;une pr\u00e9cision chirurgicale, ancr\u00e9 dans le r\u00e9alisme ontologique et la recherche d&rsquo;une classification cat\u00e9goriale rigoureuse.<\/p>\n<p>Ordonn\u00e9 pr\u00eatre catholique en 1864, Brentano commence \u00e0 enseigner \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Wurtzbourg en tant que <em>Privatdozent<\/em>, puis comme professeur extraordinaire. Cependant, son refus cat\u00e9gorique d&rsquo;adh\u00e9rer au nouveau dogme de l&rsquo;infaillibilit\u00e9 pontificale proclam\u00e9 lors du concile Vatican I (1870) d\u00e9clenche une crise de conscience aigu\u00eb. En 1873, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 en vain de mobiliser les milieux th\u00e9ologiques contre cette d\u00e9rive dogmatique, il renonce publiquement \u00e0 sa pr\u00eatrise et quitte son poste professoral. Cette rupture existentielle et institutionnelle le conduit \u00e0 Vienne, o\u00f9 il est nomm\u00e9 en 1874 professeur ordinaire de philosophie. C&rsquo;est dans ce foyer effervescent de la capitale austro-hongroise, \u00e0 la crois\u00e9e des traditions scientifiques germanophones et du renouveau empiriste, que Brentano va exercer un magist\u00e8re intellectuel sans pr\u00e9c\u00e9dent sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tudiants d&rsquo;\u00e9lite.<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1874 constitue un moment charni\u00e8re dans l&rsquo;histoire des sciences de l&rsquo;esprit, marqu\u00e9 par la parution simultan\u00e9e des <em>Principes de psychologie physiologique<\/em> de Wilhelm Wundt et de la <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em> de Franz Brentano. Alors que l&rsquo;ouvrage de Wundt ambitionne d&rsquo;arrimer la psychologie aux protocoles physiologiques de laboratoire, le trait\u00e9 de Brentano pose les fondements d&rsquo;une science rigoureuse de la subjectivit\u00e9, fond\u00e9e sur l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue et l&rsquo;analyse conceptuelle des actes de l&rsquo;esprit. R\u00e9dig\u00e9 dans un style d&rsquo;une clart\u00e9 exemplaire, l&rsquo;ouvrage brentanien ne se veut pas un manuel de sp\u00e9culation abstraite, mais un manifeste pour une psychologie descriptive comprise comme le socle indispensable de toutes les sciences humaines et philosophiques.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie comme science autonome<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition premi\u00e8re de Franz Brentano r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9finitive de la psychologie vis-\u00e0-vis de la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative. Durant des si\u00e8cles, l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u00e2me humaine \u00e9tait demeur\u00e9e captive d&rsquo;hypoth\u00e8ses inv\u00e9rifiables concernant sa substance, son immortalit\u00e9 ou son origine th\u00e9ologique. Brentano proclame qu&rsquo;une v\u00e9ritable science psychologique doit \u00eatre \u00ab sans \u00e2me \u00bb (<em>ohne Seele<\/em>) au sens ontologique substantiel traditionnel : elle ne doit pas d\u00e9buter par des postulats m\u00e9taphysiques sur la nature de la substance psychique, mais se borner exclusivement \u00e0 l&rsquo;observation scrupuleuse des <em>ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques<\/em> tels qu&rsquo;ils se manifestent imm\u00e9diatement \u00e0 la conscience. En ce sens, la formule c\u00e9l\u00e8bre qui ouvre ses th\u00e8ses d&rsquo;habilitation \u2014 <em>Vera methodus philosophiae non alia est ac scientiae naturalis<\/em> (\u00ab La v\u00e9ritable m\u00e9thode de la philosophie n&rsquo;est autre que celle des sciences de la nature \u00bb) \u2014 n&rsquo;exprime aucunement un physicalisme vulgaire, mais l&rsquo;adh\u00e9sion inconditionnelle \u00e0 l&rsquo;esprit scientifique d&rsquo;observation, de classification inductive et de v\u00e9rification rationnelle.<\/p>\n<p>Cependant, ce ralliement m\u00e9thodologique aux exigences scientifiques n&rsquo;entra\u00eene chez Brentano aucune concession au r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste ou au physicalisme triomphant de son \u00e9poque. Il s&rsquo;oppose avec virulence aux tentatives de physiologistes tels que Jacob Moleschott ou Carl Vogt, qui r\u00e9duisent la pens\u00e9e \u00e0 une simple s\u00e9cr\u00e9tion m\u00e9canique du cerveau. Pour Brentano, les ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux poss\u00e8dent des propri\u00e9t\u00e9s qualitatives, fonctionnelles et structurelles intrins\u00e8ques qui les distinguent absolument des mouvements de la mati\u00e8re. La conscience ne saurait \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 un ensemble d&rsquo;ondes nerveuses ou de flux sanguins ; elle est une dimension irr\u00e9ductible de l&rsquo;\u00eatre, exigeant ses concepts propres et ses m\u00e9thodes d&rsquo;analyse sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9bat classique entre les sciences de la nature (<em>Naturwissenschaften<\/em>) et les sciences de l&rsquo;esprit (<em>Geisteswissenschaften<\/em>), Brentano adopte une posture tout \u00e0 fait singuli\u00e8re. Loin de subordonner la psychologie aux sciences physico-chimiques, il soutient au contraire que la psychologie constitue la <em>science fondamentale<\/em> (<em>Grundwissenschaft<\/em>) r\u00e9gissant l&rsquo;ensemble des disciplines culturelles et normatives. Que l&rsquo;on consid\u00e8re la logique, la linguistique, l&rsquo;esth\u00e9tique, la sociologie, le droit ou l&rsquo;\u00e9thique, toutes ces sph\u00e8res du savoir humain reposent en dernier ressort sur des op\u00e9rations de la conscience : former des repr\u00e9sentations, \u00e9noncer des jugements, \u00e9prouver des sentiments ou exprimer des vouloirs. \u00c9lucider les lois de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est donc \u00e9clairer la source m\u00eame de tout accomplissement th\u00e9orique et pratique de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs fondamentaux du projet brentanien<\/h3>\n<p>Le projet brentanien s&rsquo;articule autour de trois objectifs directeurs d&rsquo;une port\u00e9e th\u00e9orique consid\u00e9rable. Le premier consiste \u00e0 \u00e9tablir une base descriptive rigoureuse et universelle pour l&rsquo;ensemble des sciences de l&rsquo;homme. Brentano con\u00e7oit sa d\u00e9marche comme une <em>psychognosie<\/em> (<em>Psychognosie<\/em>) ou psychologie descriptive, qu&rsquo;il oppose \u00e0 la psychologie g\u00e9n\u00e9tique ou explicative. Tandis que la psychologie g\u00e9n\u00e9tique cherche \u00e0 identifier les causes physiologiques, c\u00e9r\u00e9brales ou environnementales des \u00e9v\u00e9nements mentaux \u2014 entreprise l\u00e9gitime mais d\u00e9pendante d&rsquo;hypoth\u00e8ses inductives toujours r\u00e9visables \u2014, la psychognosie vise \u00e0 dresser une morphologie pure et exhaustive des \u00e9l\u00e9ments et relations constitutifs de tout v\u00e9cu conscient possible. Cette description structurale doit atteindre un degr\u00e9 de certitude et d&rsquo;\u00e9vidence apodictique comparable \u00e0 celui de la g\u00e9om\u00e9trie pure.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me objectif concerne la clarification conceptuelle des structures fondamentales de l&rsquo;exp\u00e9rience consciente. Face \u00e0 la polys\u00e9mie, aux \u00e9quivoques et aux obscurit\u00e9s du langage philosophique moderne, Brentano s&rsquo;attache \u00e0 forger une terminologie technique d&rsquo;une transparence absolue. Il d\u00e9construit m\u00e9thodiquement les fausses \u00e9vidences du sensualisme, de l&rsquo;associationnisme et de l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal pour isoler les briques fondamentales du psychisme. Cette entreprise d&rsquo;hygi\u00e8ne conceptuelle permet d&rsquo;\u00e9clairer des questions s\u00e9culaires relatives \u00e0 la nature de la perception, \u00e0 l&rsquo;illusion sensorielle, \u00e0 la formation des abstractions et \u00e0 la nature du lien qui unit le sujet connaissant \u00e0 l&rsquo;univers des objets connus.<\/p>\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me dessein de Brentano est l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;une psychologie philosophique fond\u00e9e sur un empirisme rigoureux et int\u00e9gral. Cet empirisme n&rsquo;a rien de commun avec le positivisme \u00e9troit qui restreint l&rsquo;exp\u00e9rience aux seules donn\u00e9es des sens externes. Pour Brentano, l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9ritable embrasse l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du champ de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale, accessible par la perception interne imm\u00e9diate. En r\u00e9habilitant la dignit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;exp\u00e9rience consciente directe, Brentano r\u00e9ussit le tour de force d&rsquo;unifier les exigences d&rsquo;exactitude de la science moderne avec la profondeur interrogative des grandes philosophies aristot\u00e9licienne et scolastique.<\/p>\n<h2>2. Les pr\u00e9misses philosophiques et la rupture avec le structuralisme et le wundtianisme<\/h2>\n<h3>2.1 Critique de la psychophysique et de l&rsquo;\u00e9l\u00e9mentalisme de Wilhelm Wundt<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la singularit\u00e9 r\u00e9volutionnaire de la psychologie de l&rsquo;acte, il est indispensable de mesurer la distance radicale qui la s\u00e9pare du structuralisme et du mod\u00e8le psychophysique instaur\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wilhelm-wundt\/\">Wilhelm Wundt<\/a> et ses contemporains comme Gustav Fechner. Le projet wundtien repose sur le paradigme de l&rsquo;\u00ab \u00e9l\u00e9mentalisme psychologique \u00bb, une tentative d&rsquo;application directe des principes de la chimie moderne \u00e0 la vie int\u00e9rieure. Selon cette perspective, la conscience est appr\u00e9hend\u00e9e comme un agr\u00e9gat de particules \u00e9l\u00e9mentaires \u2014 les sensations brutes et les sentiments simples \u2014 qui s&rsquo;assemblent et se combinent selon des lois d&rsquo;association m\u00e9canique pour former des percepts complexes et des id\u00e9es compos\u00e9es.<\/p>\n<p>Brentano rejette avec vigueur cette atomisation de la vie psychique. Il d\u00e9montre que d\u00e9composer la conscience en \u00ab atomes sensoriels \u00bb isol\u00e9s rel\u00e8ve d&rsquo;une pure fiction th\u00e9orique qui trahit l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue. Lorsque nous faisons l&rsquo;exp\u00e9rience du monde, nous ne rencontrons jamais des \u00ab sensations pures \u00bb d\u00e9sincarn\u00e9es (telles qu&rsquo;une longueur d&rsquo;onde lumineuse ou une fr\u00e9quence sonore brute), mais des actes globaux de perception par lesquels nous visons directement des objets signifiants. L&rsquo;\u00e9l\u00e9mentalisme commet ce que les successeurs de Brentano nommeront l&rsquo;\u00ab illusion du stimulus \u00bb : projeter les caract\u00e9ristiques physiques des objets ext\u00e9rieurs ou les donn\u00e9es quantitatives des instruments de mesure au sein de la texture intime de l&rsquo;acte conscient.<\/p>\n<p>Cette divergence d\u00e9bouche sur une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure entre le laboratoire exp\u00e9rimental et l&rsquo;analyse descriptive. Pour Brentano, les dispositifs de mesure psychophysiques (chronom\u00e9trie mentale, seuils diff\u00e9rentiels de sensation, galvanom\u00e8tres) peuvent certes apporter des informations utiles sur les corr\u00e9lats corporels et les limites physiologiques de l&rsquo;organisme, mais ils demeurent totalement aveugles \u00e0 la dimension proprement psychique des ph\u00e9nom\u00e8nes. Une mesure quantitative du temps de r\u00e9action ne dit absolument rien sur la nature intrins\u00e8que d&rsquo;un acte de jugement ou sur la structure sp\u00e9cifique d&rsquo;un sentiment d&rsquo;amour. La psychologie brentanienne refuse le primat accord\u00e9 aux contenus passifs de la perception, d\u00e9non\u00e7ant une approche r\u00e9ductionniste qui transforme le sujet conscient en un simple miroir r\u00e9fl\u00e9chissant passivement des stimuli environnementaux.<\/p>\n<h3>2.2 La r\u00e9habilitation moderne de la tradition aristot\u00e9licienne et scolastique<\/h3>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 la modernit\u00e9 cart\u00e9sienne et l&#8217;empirisme lock\u00e9en avaient op\u00e9r\u00e9 une rupture dramatique avec la tradition m\u00e9di\u00e9vale, Franz Brentano accomplit une r\u00e9habilitation magistrale de la philosophie classique en puisant directement dans les sources d&rsquo;Aristote et de la scolastique. Le trait\u00e9 <em>De Anima<\/em> (<em>De l&rsquo;\u00e2me<\/em>) d&rsquo;Aristote constitue la v\u00e9ritable matrice conceptuelle de sa doctrine psychologique. Brentano y retrouve une intuition fondamentale occult\u00e9e par le dualisme m\u00e9caniste cart\u00e9sien : l&rsquo;\u00e2me n&rsquo;est pas une substance pensante herm\u00e9tique enferm\u00e9e dans une bo\u00eete cr\u00e2nienne face \u00e0 une mati\u00e8re \u00e9tendue aveugle, mais le principe vital et formel qui actualise les puissances perceptives et cognitives dans sa relation au monde.<\/p>\n<p>Brentano s&rsquo;inspire \u00e9galement de mani\u00e8re d\u00e9cisive des d\u00e9veloppements des grands docteurs m\u00e9di\u00e9vaux, au premier rang desquels figure <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/aquinas\/\">Thomas d&rsquo;Aquin<\/a> et l&rsquo;\u00e9cole franciscaine de Duns Scot. C&rsquo;est chez ces th\u00e9ologiens et philosophes qu&rsquo;il red\u00e9couvre la doctrine m\u00e9di\u00e9vale de l&rsquo;<em>esse intentionale<\/em> (l&rsquo;\u00eatre intentionnel) ou <em>intentio<\/em>. Les scolastiques avaient brillamment compris que la mani\u00e8re dont une forme ou un objet existe dans la pens\u00e9e lorsqu&rsquo;il est connu ne se confond pas avec son existence mat\u00e9rielle dans le monde physique (<em>esse naturale<\/em>). Lorsqu&rsquo;un individu voit la couleur pourpre, la mati\u00e8re de son \u0153il ou de son cerveau ne devient pas pourpre ; la couleur poss\u00e8de en lui une pr\u00e9sence spirituelle, une existence vicariante et immanente qualifi\u00e9e d&rsquo;intentionnelle.<\/p>\n<p>Un autre emprunt d\u00e9terminant r\u00e9side dans l&rsquo;assimilation de la notion aristot\u00e9licienne d&rsquo;actualit\u00e9, l&rsquo;<em>energeia<\/em> (\u1f10\u03bd\u03ad\u03c1\u03b3\u03b5\u03b9\u03b1), oppos\u00e9e \u00e0 la simple potentialit\u00e9 (<em>dynamis<\/em>). Pour Brentano, le psychique est <em>energeia<\/em> pure : il est activit\u00e9, op\u00e9ration, accomplissement vivant. L&rsquo;esprit ne th\u00e9saurise pas des images statiques ; il est l&rsquo;acte dynamique par lequel la puissance de conna\u00eetre et de ressentir passe \u00e0 la manifestation effective. Cette r\u00e9appropriation moderne des concepts aristot\u00e9liciens permet \u00e0 Brentano de b\u00e2tir une ontologie de la conscience qui d\u00e9passe \u00e0 la fois l&rsquo;id\u00e9alisme subjectiviste et le r\u00e9alisme na\u00eff, offrant une assise philosophique in\u00e9branlable \u00e0 sa th\u00e9orie de l&rsquo;action psychique.<\/p>\n<h3>2.3 La d\u00e9finition du psychique par l&rsquo;activit\u00e9 dynamique<\/h3>\n<p>Le point de d\u00e9part irr\u00e9ductible de la psychologie de Brentano peut se r\u00e9sumer en une th\u00e8se ontologique fondamentale : <strong>l&rsquo;esprit est un processus dynamique et non un r\u00e9ceptacle passif<\/strong>. L\u00e0 o\u00f9 les mod\u00e8les sensualistes et m\u00e9canistes con\u00e7oivent la conscience comme une <em>tabula rasa<\/em> sur laquelle les impressions du dehors viendraient s&rsquo;imprimer passivement comme un cachet dans la cire, Brentano affirme que le ph\u00e9nom\u00e8ne mental consiste tout entier dans le <em>d\u00e9ploiement d&rsquo;un acte<\/em>.<\/p>\n<p>Il existe d\u00e8s lors une scission infranchissable entre les \u00e9v\u00e9nements physiques et les actes mentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques<\/strong> sont des \u00e9tats mat\u00e9riels ou sensoriels d\u00e9pourvus de vis\u00e9e propre : une onde sonore, une longueur d&rsquo;onde lumineuse, une chaleur thermique, mais aussi la couleur vue en tant que donn\u00e9e visuelle ph\u00e9nom\u00e9nale, le son entendu en tant que tonalit\u00e9 per\u00e7ue, ou l&rsquo;\u00e9tendue spatiale. Ils se caract\u00e9risent par leur localisation spatiale, leur passivit\u00e9 et l&rsquo;absence totale de dimension intentionnelle interne.<\/li>\n<li><strong>Les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques<\/strong>, \u00e0 l&rsquo;inverse, sont exclusivement des <em>actes<\/em> : l&rsquo;acte d&rsquo;entendre un son, l&rsquo;acte de voir une couleur, l&rsquo;acte de concevoir un th\u00e9or\u00e8me, l&rsquo;acte de porter un jugement approbatif, ou l&rsquo;acte de d\u00e9sirer une fin. Ils sont non spatiaux, dynamiques, intrins\u00e8quement conscients et caract\u00e9ris\u00e9s par la transitivit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique de leur accomplissement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette primaut\u00e9 ontologique de l&rsquo;action psychique sur la structure statique bouleverse l&rsquo;ensemble de la nomenclature psychologique. Ce qui est premier, authentique et vivant dans la subjectivit\u00e9, ce n&rsquo;est pas le \u00ab repr\u00e9sent\u00e9 \u00bb, mais l&rsquo;acte de repr\u00e9senter ; ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00ab \u00e9nonc\u00e9 \u00bb, mais l&rsquo;acte de juger ; ce n&rsquo;est pas le \u00ab d\u00e9sir\u00e9 \u00bb, mais l&rsquo;acte de vouloir. En restituant \u00e0 la conscience sa dimension d&rsquo;\u00e9nergie vivante et de vis\u00e9e directrice, Brentano pose les fondations de ce que l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e retiendra sous l&rsquo;appellation d&rsquo;<em>Act Psychology<\/em>.<\/p>\n<h2>3. Le concept cardinal d&rsquo;intentionnalit\u00e9 (L&rsquo;in-existence intentionnelle)<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9finition rigoureuse de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 selon Brentano<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9 constitue le c\u0153ur battant de la philosophie brentanienne et sa contribution la plus universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e \u00e0 la th\u00e9orie de la connaissance. Dans un passage canonique de la <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em> (1874, Livre II, Chapitre 1), Brentano formule le crit\u00e8re d\u00e9marcateur absolu entre le mental et le physique :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychique est caract\u00e9ris\u00e9 par ce que les scolastiques du Moyen \u00c2ge ont appel\u00e9 l&rsquo;in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d&rsquo;un objet, et par ce que nous pourrions appeler nous-m\u00eames, bien qu&rsquo;avec des expressions qui ne sont pas enti\u00e8rement d\u00e9pourvues d&rsquo;\u00e9quivoque, la relation \u00e0 un contenu, la direction vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre ici une r\u00e9alit\u00e9), ou l&rsquo;objectivit\u00e9 immanente. Tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychique contient en lui quelque chose \u00e0 titre d&rsquo;objet, mais chacun \u00e0 sa fa\u00e7on. Dans la repr\u00e9sentation, c&rsquo;est quelque chose qui est repr\u00e9sent\u00e9, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejet\u00e9, dans l&rsquo;amour quelque chose qui est aim\u00e9, dans la haine quelque chose qui est ha\u00ef, dans le d\u00e9sir quelque chose qui est d\u00e9sir\u00e9, et ainsi de suite. Cette in-existence intentionnelle appartient exclusivement aux ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques. Aucun ph\u00e9nom\u00e8ne physique ne pr\u00e9sente rien de semblable. Et c&rsquo;est ainsi que nous pouvons d\u00e9finir les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques en disant qu&rsquo;ils sont les ph\u00e9nom\u00e8nes qui contiennent intentionnellement un objet en eux-m\u00eames. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette d\u00e9finition dense exige une ex\u00e9g\u00e8se rigoureuse. Le syntagme technique \u00ab in-existence intentionnelle \u00bb (traduction de l&rsquo;allemand <em>intentionale Inexistenz<\/em>) ne signifie nullement une \u00ab absence d&rsquo;existence \u00bb au sens moderne du terme fran\u00e7ais. Le pr\u00e9fixe latin <em>in-<\/em> poss\u00e8de ici une valeur strictement locative et inclusive : il s&rsquo;agit d&rsquo;une <strong>existence-dans<\/strong>, d&rsquo;une pr\u00e9sence interne de l&rsquo;objet au sein de l&rsquo;acte qui le vise. L&rsquo;objet intentionn\u00e9 est immanent \u00e0 la conscience op\u00e9rante ; il habite l&rsquo;acte en tant que son p\u00f4le objectif imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 d\u00e9signe donc la propri\u00e9t\u00e9 structurelle qu&rsquo;a l&rsquo;esprit d&rsquo;\u00eatre toujours \u00ab conscience de \u00bb quelque chose. Il est ontologiquement impossible de concevoir un acte de conscience vide : il n&rsquo;y a pas de vision sans un visible, pas d&rsquo;audition sans un audible, pas de croyance sans une proposition crue, pas de sentiment sans un objet ch\u00e9ri ou honni. Cette vis\u00e9e directrice (<em>Gerichtetheit<\/em>) constitue le sceau ind\u00e9l\u00e9bile de la sph\u00e8re psychique.<\/p>\n<h3>3.2 La relation ontologique entre l&rsquo;acte et son corr\u00e9lat objectif<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation de l&rsquo;in-existence intentionnelle soul\u00e8ve d&rsquo;imm\u00e9diates et vertigineuses difficult\u00e9s ontologiques que Brentano affronte avec lucidit\u00e9. Si tout acte conscient poss\u00e8de un objet immanent, quelle relation cet objet entretient-il avec le monde physique r\u00e9el existant hors de la pens\u00e9e ? Brentano \u00e9tablit une distinction fondamentale entre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;objet r\u00e9el transcendant<\/strong> : la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure ind\u00e9pendante de l&rsquo;esprit (par exemple, un arbre dans une for\u00eat, une mol\u00e9cule physique, une autre personne), r\u00e9gie par les lois physico-chimiques et spatio-temporelles.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;objet intentionnel immanent<\/strong> : l&rsquo;objet tel qu&rsquo;il est vis\u00e9, contenu et constitu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de l&rsquo;acte psychique (l&rsquo;arbre en tant que per\u00e7u, la licorne en tant qu&rsquo;imagin\u00e9e, la v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique en tant que con\u00e7ue).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction permet de r\u00e9soudre de mani\u00e8re \u00e9clatante l&rsquo;\u00e9pineux probl\u00e8me des <em>objets inexistants<\/em> ou fictionnels. Lorsqu&rsquo;un sujet pense \u00e0 une chim\u00e8re, \u00e0 un centaure ou \u00e0 une montagne d&rsquo;or, son acte psychique poss\u00e8de une r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique totale. L&rsquo;acte de penser est bien r\u00e9el, et cet acte vise indubitablement un objet intentionnel (la chim\u00e8re). Que cet objet ne poss\u00e8de aucune instanciation mat\u00e9rielle dans le monde physique n&rsquo;enl\u00e8ve absolument rien \u00e0 sa consistance intentionnelle au sein de l&rsquo;acte. Il en va de m\u00eame pour les concepts abstraits, les figures g\u00e9om\u00e9triques parfaites ou les hallucinations perceptives.<\/p>\n<p>La relation intentionnelle se r\u00e9v\u00e8le ainsi \u00eatre une relation asym\u00e9trique d&rsquo;un type unique dans toute l&rsquo;ontologie. Dans une relation physique ordinaire (telle que \u00ab A est plus grand que B \u00bb ou \u00ab la pierre frappe l&rsquo;arbre \u00bb), l&rsquo;existence r\u00e9elle des deux termes est logiquement et ontologiquement requise pour que la relation tienne. En revanche, dans la relation intentionnelle (la \u00ab quasi-relation \u00bb brentanienne), seul l&rsquo;acte mental doit n\u00e9cessairement exister r\u00e9ellement pour que le rapport s&rsquo;\u00e9tablisse ; son corr\u00e9lat objectif, lui, peut \u00eatre purement id\u00e9al, imaginaire ou impossible.<\/p>\n<h3>3.3 \u00c9volution et reformulation du concept dans l&rsquo;\u0153uvre tardive<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Brentano ne fut pas statique, et sa th\u00e9orie de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 subit une mutation radicale durant la derni\u00e8re p\u00e9riode de sa vie, g\u00e9n\u00e9ralement qualifi\u00e9e de tournant <strong>r\u00e9iste<\/strong> (<em>Reismus<\/em>), formalis\u00e9 \u00e0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 1900 jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en 1917. Dans ses \u00e9crits de jeunesse (1874), Brentano semblait accorder \u00e0 l&rsquo;\u00ab objet intentionnel immanent \u00bb un statut ontologique interm\u00e9diaire, une sorte d&rsquo;entit\u00e9 mentale quasi-r\u00e9elle r\u00e9sidant dans la conscience.<\/p>\n<p>Cependant, alarm\u00e9 par les d\u00e9rives id\u00e9alistes et les ontologies pl\u00e9thoriques d\u00e9velopp\u00e9es par certains de ses \u00e9l\u00e8ves \u2014 notamment la th\u00e9orie des objets de Meinong qui peuplait l&rsquo;univers d&rsquo;entit\u00e9s sans \u00eatre \u2014, Brentano op\u00e8re une s\u00e9v\u00e8re autocritique. Il rejette cat\u00e9goriquement l&rsquo;id\u00e9e que les objets intentionnels soient des entit\u00e9s m\u00e9diatrices ou des repr\u00e9sentations interm\u00e9diaires flottant entre le sujet et le monde. Dans sa phase r\u00e9iste, Brentano soutient qu&rsquo;<em>il n&rsquo;existe rien d&rsquo;autre que des choses r\u00e9elles, individuelles et concr\u00e8tes<\/em> (<em>res<\/em>) : les esprits pensants et les corps physiques.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, l&rsquo;expression \u00ab objet intentionnel \u00bb cesse de d\u00e9signer une entit\u00e9 immanente fantomatique. Lorsqu&rsquo;un individu pense \u00e0 un cheval, il n&rsquo;est pas en relation avec une \u00ab id\u00e9e immanente de cheval \u00bb, mais il est un \u00eatre r\u00e9el fonctionnant sur le mode psychique sp\u00e9cifique de <em>penser-un-cheval<\/em> (<em>der an ein Pferd Denkende<\/em>). L&rsquo;intentionnalit\u00e9 n&rsquo;est plus une relation entre deux objets (un esprit et une entit\u00e9 immanente), mais une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que et adverbiale du sujet pensant lui-m\u00eame. Si le sujet pense \u00e0 un centaure, il n&rsquo;y a pas un \u00ab centaure intentionnel \u00bb qui existerait dans un ciel intelligible ; il y a simplement un sujet r\u00e9el op\u00e9rant un acte de pens\u00e9e centaurisant. Cette radicalisation nominaliste et r\u00e9iste t\u00e9moigne de l&rsquo;effort constant de Brentano pour conjurer toute hypostase m\u00e9taphysique non v\u00e9rifiable.<\/p>\n<h2>4. La distinction fondamentale entre acte mental et contenu psychique<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;acte psychique en tant que processus conscient<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus f\u00e9conds de Franz Brentano r\u00e9side dans la s\u00e9paration analytique rigoureuse entre l&rsquo;<strong>acte mental<\/strong> (<em>Akt<\/em>) et le <strong>contenu<\/strong> (<em>Inhalt<\/em>) ou objet de cet acte. La tradition philosophique ant\u00e9rieure, oscillant entre l&#8217;empirisme de Locke et Hume et l&rsquo;id\u00e9alisme kantien, avait constamment entretenu une confusion n\u00e9faste entre l&rsquo;op\u00e9ration cognitive elle-m\u00eame et la donn\u00e9e sur laquelle cette op\u00e9ration s&rsquo;exerce.<\/p>\n<p>L&rsquo;acte psychique doit \u00eatre rigoureusement appr\u00e9hend\u00e9 comme le <em>processus conscient lui-m\u00eame<\/em>, la manifestation directe et indivisible de l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;esprit. L&rsquo;acte est par nature un verbe d&rsquo;action plut\u00f4t qu&rsquo;un substantif statique : il est le fait de voir (la vision), le fait d&rsquo;entendre (l&rsquo;audition), le fait de se souvenir (la rem\u00e9moration), le fait de juger (l&rsquo;affirmation ou la d\u00e9n\u00e9gation), le fait de d\u00e9sirer (la volition). Cet acte se caract\u00e9rise par une transitivit\u00e9 essentielle : il ne peut s&rsquo;accomplir qu&rsquo;en se projetant au-del\u00e0 de sa propre puret\u00e9 op\u00e9ratoire pour viser une mati\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;acte mental poss\u00e8de une unit\u00e9 temporelle et fonctionnelle ind\u00e9composable. Tandis que les stimulations physiologiques p\u00e9riph\u00e9riques peuvent \u00eatre segment\u00e9es en impulsions nerveuses mesurables, l&rsquo;acte de perception ou de compr\u00e9hension s&rsquo;\u00e9prouve d&rsquo;un seul tenant au sein de la conscience. C&rsquo;est dans l&rsquo;effectuation m\u00eame de cet acte que r\u00e9side la subjectivit\u00e9 vivante de l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h3>4.2 Le contenu ou l&rsquo;objet immanent de l&rsquo;acte<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;acte psychique op\u00e9rant se dresse le <strong>contenu<\/strong> ou l&rsquo;objet vers lequel l&rsquo;acte est orient\u00e9. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une distinction ph\u00e9nom\u00e9nologique fondamentale qui s&rsquo;impose avec une clart\u00e9 lumineuse d\u00e8s lors que l&rsquo;on proc\u00e8de \u00e0 une analyse descriptive scrupuleuse :<\/p>\n<ul>\n<li>Le fait d&rsquo;entendre un son (l&rsquo;acte d&rsquo;audition) est un ph\u00e9nom\u00e8ne psychique ; le son entendu (la note <em>Do<\/em> avec son timbre et sa hauteur) est le contenu ou ph\u00e9nom\u00e8ne physique pr\u00e9sent \u00e0 la conscience.<\/li>\n<li>Le fait de voir un paysage (l&rsquo;acte de vision) est un ph\u00e9nom\u00e8ne psychique ; les \u00e9tendues color\u00e9es, les formes g\u00e9om\u00e9triques et les nuances d&rsquo;ombre et de lumi\u00e8re qui se d\u00e9ploient dans le champ visuel constituent le contenu objectif.<\/li>\n<li>Le fait de concevoir la proposition \u00ab la somme des angles d&rsquo;un triangle vaut deux angles droits \u00bb est un acte de pens\u00e9e ; la relation g\u00e9om\u00e9trique id\u00e9ale elle-m\u00eame est le contenu pens\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il existe une ind\u00e9pendance structurelle manifeste entre l&rsquo;acte et son contenu. Un m\u00eame acte (par exemple, un jugement affirmatif d&rsquo;\u00e9vidence) peut porter sur une infinit\u00e9 de contenus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (l&rsquo;existence de ma douleur actuelle, un axiome arithm\u00e9tique ou la pr\u00e9sence d&rsquo;une table). Inversement, un contenu absolument identique (l&rsquo;image d&rsquo;un voyage \u00e0 Rome) peut faire l&rsquo;objet d&rsquo;actes psychiques radicalement diff\u00e9rents : je peux simplement me repr\u00e9senter ce voyage (simple imagination), affirmer qu&rsquo;il a eu lieu l&rsquo;ann\u00e9e pass\u00e9e (jugement de m\u00e9moire), douter de sa faisabilit\u00e9 (suspension du jugement), ou d\u00e9sirer ardemment qu&rsquo;il advienne (mouvement affectif et volitionnel).<\/p>\n<p>L&rsquo;objectit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale appara\u00eet ainsi comme le corr\u00e9lat ins\u00e9parable mais conceptuellement distinct de l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;esprit. Sans l&rsquo;acte, le contenu ne saurait appara\u00eetre \u00e0 la conscience ; sans le contenu, l&rsquo;acte serait une vis\u00e9e vide, une impossibilit\u00e9 ontologique.<\/p>\n<h3>4.3 Implications \u00e9pist\u00e9mologiques de la dualit\u00e9 acte-contenu<\/h3>\n<p>Cette clarification de la dualit\u00e9 fonctionnelle entre l&rsquo;acte et le contenu engendre des cons\u00e9quences \u00e9pist\u00e9mologiques majeures. En premier lieu, elle d\u00e9molit les fondements du <em>sensualisme classique<\/em> h\u00e9rit\u00e9 de Condillac et de David Hume. Les sensualistes avaient postul\u00e9 que l&rsquo;esprit n&rsquo;\u00e9tait rien de plus qu&rsquo;une mosa\u00efque de \u00ab sensations \u00bb passives s&rsquo;agr\u00e9geant par des forces d&rsquo;attraction aveugles. En confondant la sensation (en tant qu&rsquo;acte de sentir) avec l&rsquo;objet senti (la qualit\u00e9 sensible), ils s&rsquo;\u00e9taient condamn\u00e9s \u00e0 concevoir la connaissance comme un pur m\u00e9canisme mat\u00e9riel, incapable de rendre compte de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, de la v\u00e9rit\u00e9 ou de la normativit\u00e9 logique.<\/p>\n<p>En second lieu, la distinction brentanienne r\u00e9sout \u00e9l\u00e9gamment les apories de la conscience r\u00e9flexive. Dans les th\u00e9ories substantialistes, la conscience tentant de se conna\u00eetre elle-m\u00eame tombait dans un d\u00e9doublement infini (l&rsquo;\u0153il tentant de se voir lui-m\u00eame). Chez Brentano, l&rsquo;acte primaire dirig\u00e9 vers un contenu ext\u00e9rieur (par exemple, \u00e9couter une symphonie) s&rsquo;accompagne de mani\u00e8re concomitante et intrins\u00e8que d&rsquo;une conscience imm\u00e9diate de l&rsquo;acte lui-m\u00eame, sans que l&rsquo;acte doive se m\u00e9tamorphoser en un contenu statique \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Enfin, cette dualit\u00e9 pr\u00e9serve le sujet connaissant du solipsisme et de l&rsquo;illusionnisme ph\u00e9nom\u00e9niste. Elle d\u00e9montre que la conscience n&rsquo;est pas enferm\u00e9e dans une coquille close o\u00f9 elle ne manipulerait que ses propres s\u00e9cr\u00e9tions internes : par sa structure m\u00eame d&rsquo;acte transcendant, elle est par essence ouverture constitutive sur une alt\u00e9rit\u00e9 objective.<\/p>\n<h2>5. La classification tripartite des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques selon Brentano<\/h2>\n<h3>5.1 Les repr\u00e9sentations (Vorstellungen) : le fondement de toute conscience<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des accomplissements majeurs de Franz Brentano r\u00e9side dans son architecture taxinomique de l&rsquo;esprit. Rompant avec les classifications bipartites (entendement et volont\u00e9) ou multipartites confuses de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, Brentano \u00e9tablit une <strong>classification tripartite des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques<\/strong> fond\u00e9e exclusivement sur les <em>diff\u00e9rents modes de relation intentionnelle<\/em> \u00e0 l&rsquo;objet. La premi\u00e8re classe, universelle et fondatrice, est celle des <strong>repr\u00e9sentations<\/strong> (<em>Vorstellungen<\/em>).<\/p>\n<p>Pour Brentano, le terme \u00ab repr\u00e9sentation \u00bb ne d\u00e9signe pas une image mentale r\u00e9siduelle ou une copie affaiblie d&rsquo;une sensation pass\u00e9e, mais l&rsquo;acte fondamental par lequel un objet quelconque est simplement pr\u00e9sent \u00e0 la conscience, sans prise de position sur sa r\u00e9alit\u00e9. La loi architectonique supr\u00eame de la psychologie brentanienne s&rsquo;\u00e9nonce ainsi : <em>Rien ne peut \u00eatre jug\u00e9, rien ne peut \u00eatre d\u00e9sir\u00e9 ou craint, sans \u00eatre pr\u00e9alablement repr\u00e9sent\u00e9<\/em>. La repr\u00e9sentation est le socle unitaire indispensable de l&rsquo;ensemble de la vie mentale.<\/p>\n<p>La caract\u00e9ristique discriminante de la simple repr\u00e9sentation r\u00e9side dans sa nature parfaitement <strong>neutre et non positionnelle<\/strong>. Lorsque j&rsquo;entends un accord de piano, lorsque j&rsquo;imagine un griffon ail\u00e9 ou lorsque je con\u00e7ois la notion abstraite d&rsquo;entropie, mon esprit se borne \u00e0 appr\u00e9hender un contenu sans rien affirmer quant \u00e0 son existence r\u00e9elle dans le monde, et sans \u00e9prouver \u00e0 son \u00e9gard une inclinaison affective ou un rejet. Les modes de repr\u00e9sentation sont d&rsquo;une extr\u00eame diversit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La repr\u00e9sentation sensible<\/em> : l&rsquo;appr\u00e9hension directe des qualit\u00e9s transmises par les canaux sensoriels (la vue d&rsquo;un rayon lumineux, l&rsquo;audition d&rsquo;un son).<\/li>\n<li><em>La repr\u00e9sentation imaginative ou fantastique<\/em> : l&rsquo;\u00e9vocation libre de sc\u00e8nes, de fictions ou de souvenirs v\u00e9cus.<\/li>\n<li><em>La repr\u00e9sentation conceptuelle ou intellective<\/em> : la saisie d&rsquo;essences universelles, de relations logiques ou de grandeurs math\u00e9matiques abstraites.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Quelle que soit sa complexit\u00e9, la repr\u00e9sentation pose l&rsquo;objet devant l&rsquo;esprit, cr\u00e9ant le substrat ph\u00e9nom\u00e9nal sans lequel aucun acte sup\u00e9rieur ne pourrait s&rsquo;\u00e9chafauder.<\/p>\n<h3>5.2 Les jugements (Urteile) : l&rsquo;affirmation et la n\u00e9gation<\/h3>\n<p>La deuxi\u00e8me classe fondamentale de ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques est constitu\u00e9e par les <strong>jugements<\/strong> (<em>Urteile<\/em>). C&rsquo;est sur ce terrain que Brentano accomplit l&rsquo;une de ses ruptures les plus retentissantes avec la tradition logique et philosophique occidentale, d&rsquo;Aristote \u00e0 Emmanuel Kant.<\/p>\n<p>Depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9, le jugement \u00e9tait universellement d\u00e9fini comme une synth\u00e8se pr\u00e9dicative, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;union ou la s\u00e9paration d&rsquo;un sujet et d&rsquo;un pr\u00e9dicat par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une copule verbale (\u00ab S est P \u00bb). Brentano r\u00e9fute radicalement cette conception. Il d\u00e9montre que la liaison pr\u00e9dicative rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 de la simple repr\u00e9sentation complexe (se repr\u00e9senter \u00ab un arbre vert \u00bb ou \u00ab le fait-qu&rsquo;un-arbre-soit-vert \u00bb n&rsquo;est encore qu&rsquo;une simple repr\u00e9sentation neutre). Le jugement proprement dit n&rsquo;appara\u00eet que lorsqu&rsquo;intervient une <em>attitude intentionnelle totalement nouvelle et irr\u00e9ductible<\/em> face au contenu repr\u00e9sent\u00e9 : <strong>l&rsquo;acceptation (Anerkennung) ou le rejet (Verwerfung)<\/strong> de l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Le jugement est donc l&rsquo;acte psychique par lequel la conscience prend position sur la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un objet en l&rsquo;affirmant comme existant ou en le niant comme inexistant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Jugement affirmatif<\/strong> : reconnaissance et acceptation de l&rsquo;objet intentionn\u00e9 (reconna\u00eetre l&rsquo;existence de Dieu, affirmer la pr\u00e9sence de la pluie).<\/li>\n<li><strong>Jugement n\u00e9gatif<\/strong> : rejet et d\u00e9n\u00e9gation de l&rsquo;objet intentionn\u00e9 (nier l&rsquo;existence des fant\u00f4mes, rejeter une contradiction logique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il en r\u00e9sulte que la forme primitive et canonique de tout jugement n&rsquo;est pas pr\u00e9dicative (\u00ab S est P \u00bb), mais strictement <strong>existentielle<\/strong> : \u00ab A est \u00bb (<em>A est admis<\/em>) ou \u00ab A n&rsquo;est pas \u00bb (<em>A est rejet\u00e9<\/em>). Cette th\u00e9orie r\u00e9volutionnaire du jugement lib\u00e8re la psychologie et la logique des entraves de la grammaire de surface, comme nous le verrons dans l&rsquo;analyse de ses r\u00e9formes logiques.<\/p>\n<h3>5.3 Les mouvements de l&rsquo;\u00e2me et ph\u00e9nom\u00e8nes affectifs (Gem\u00fctsbewegungen)<\/h3>\n<p>La troisi\u00e8me et derni\u00e8re classe de ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques regroupe sous une m\u00eame banni\u00e8re structurelle l&rsquo;ensemble de la vie \u00e9motionnelle, thymique et conative, que Brentano nomme les <strong>mouvements de l&rsquo;\u00e2me<\/strong> ou <strong>ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;amour et de haine<\/strong> (<em>Gem\u00fctsbewegungen \/ Ph\u00e4nomene der Liebe und des Hasses<\/em>). Il y int\u00e8gre indistinctement les \u00e9motions \u00e9l\u00e9mentaires (joie, tristesse), les sentiments complexes (fiert\u00e9, m\u00e9lancolie), les d\u00e9sirs sensuels, les passions morales, les inclinations esth\u00e9tiques et les actes supr\u00eames de la volont\u00e9 libre.<\/p>\n<p>Alors que la psychologie de son \u00e9poque tendait \u00e0 s\u00e9parer herm\u00e9tiquement le sentiment passif (l&rsquo;\u00e9motion) de l&rsquo;effort actif (la volont\u00e9), Brentano d\u00e9montre qu&rsquo;ils partagent une matrice intentionnelle identique. De m\u00eame que le jugement constitue une prise de position \u00e9pist\u00e9mique binaire (vrai\/faux par acceptation\/rejet) sur une repr\u00e9sentation, le ph\u00e9nom\u00e8ne affectif constitue une <em>prise de position axiologique binaire<\/em> sur un objet repr\u00e9sent\u00e9 : <strong>l&rsquo;attraction aimante (Liebe) ou la r\u00e9pulsion haineuse (Hass)<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette polarit\u00e9 affective est universelle :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;amour au sens brentanien large<\/em> : tout mouvement d&rsquo;agr\u00e9ment, de complaisance, de d\u00e9sir, d&rsquo;aspiration, d&rsquo;approbation esth\u00e9tique ou de choix volontaire envers ce qui est appr\u00e9hend\u00e9 comme ayant de la valeur (le beau, l&rsquo;agr\u00e9able, le noble, le bien).<\/li>\n<li><em>La haine au sens brentanien large<\/em> : tout mouvement de d\u00e9plaisir, de d\u00e9go\u00fbt, d&rsquo;aversion, de rejet moral ou de condamnation volontaire envers ce qui est appr\u00e9hend\u00e9 comme une disvaleur (le laid, le douloureux, l&rsquo;injuste, le mal).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il existe une sym\u00e9trie et un parall\u00e9lisme structural parfaits entre les trois classes brentaniennes :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" style=\"border-collapse:collapse; width:100%; margin:20px 0; text-align:left;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Classe psychique<\/th>\n<th>Mode intentionnel<\/th>\n<th>Polarit\u00e9 fondamentale<\/th>\n<th>Norme transcendantale<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Repr\u00e9sentations<\/strong> (<em>Vorstellungen<\/em>)<\/td>\n<td>Pr\u00e9sence pure de l&rsquo;objet<\/td>\n<td>Neutre (non positionnelle)<\/td>\n<td>Clart\u00e9 \/ Distinction<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Jugements<\/strong> (<em>Urteile<\/em>)<\/td>\n<td>Acceptation ou Rejet<\/td>\n<td>Affirmation (+) \/ N\u00e9gation (-)<\/td>\n<td>V\u00e9rit\u00e9 (Le Vrai)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Mouvements de l&rsquo;\u00e2me<\/strong> (<em>Gem\u00fctsbewegungen<\/em>)<\/td>\n<td>Attraction ou R\u00e9pulsion<\/td>\n<td>Amour (+) \/ Haine (-)<\/td>\n<td>Bont\u00e9 \/ Valeur (Le Bien)<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h2>6. La m\u00e9thode de la psychologie empirique : Perception interne vs Observation interne<\/h2>\n<h3>6.1 La critique brentanienne de l&rsquo;introspectionnisme traditionnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;une science empirique de l&rsquo;esprit exige une clarification \u00e9pist\u00e9mologique impitoyable de ses instruments d&rsquo;investigation. Brentano s&rsquo;attaque frontalement aux illusions de l&rsquo;\u00ab introspectionnisme \u00bb na\u00eff qui r\u00e9gnait sur la psychologie philosophique du XVIIIe et du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle. Il reprend et radicalise la c\u00e9l\u00e8bre objection formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/comte\/\">Auguste Comte<\/a> dans son <em>Cours de philosophie positive<\/em>, selon laquelle l&rsquo;esprit humain ne peut pas se scinder en deux moiti\u00e9s dont l&rsquo;une raisonnerait tandis que l&rsquo;autre la regarderait raisonner.<\/p>\n<p>Brentano \u00e9tablit une distinction de principe absolue entre deux d\u00e9marches trop souvent confondues :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;observation interne (innere Beobachtung)<\/strong> : la tentative d&rsquo;orienter d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et directement son attention introspective sur son propre acte psychique au moment m\u00eame o\u00f9 il se d\u00e9roule.<\/li>\n<li><strong>La perception interne (innere Wahrnehmung)<\/strong> : la saisie imm\u00e9diate, non th\u00e9matique et concomitante de l&rsquo;acte par lui-m\u00eame au sein de son accomplissement naturel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Brentano d\u00e9montre avec force que l&rsquo;observation interne directe est une <em>impossibilit\u00e9 psychologique et logique absolue<\/em>. Quiconque tente d&rsquo;observer scientifiquement sa propre col\u00e8re au paroxysme de son emportement d\u00e9truit instantan\u00e9ment l&rsquo;objet m\u00eame de son \u00e9tude : l&rsquo;acte d&rsquo;observation froide et analytique chasse l&rsquo;affect passionnel, le neutralise ou le m\u00e9tamorphose en une caricature artificielle. De surcro\u00eet, l&rsquo;attention \u00e9tant une ressource intentionnelle limit\u00e9e, l&rsquo;esprit ne peut focaliser son regard primaire sur l&rsquo;acte observant sans abandonner l&rsquo;acte observ\u00e9. Pr\u00e9tendre fonder la psychologie sur l&rsquo;observation interne directe, c&rsquo;est condamner la discipline au r\u00e8gne de l&rsquo;arbitraire, de l&rsquo;hallucination th\u00e9orique et de la distorsion syst\u00e9matique des \u00e9tats de conscience.<\/p>\n<h3>6.2 La perception interne (Innere Wahrnehmung) comme source de certitude<\/h3>\n<p>Ayant r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;observation interne, Brentano ne sombre nullement dans le scepticisme m\u00e9thodologique. Il d\u00e9couvre le fondement in\u00e9branlable de la science psychologique dans la <strong>perception interne<\/strong> (<em>innere Wahrnehmung<\/em>). Contrairement \u00e0 la perception externe \u2014 qui s&rsquo;adresse aux ph\u00e9nom\u00e8nes physiques du monde ext\u00e9rieur (couleurs, sons, formes spatiales) et demeure intrins\u00e8quement faillible et sujette aux illusions d&rsquo;optique \u2014, la perception interne jouit d&rsquo;un privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique supr\u00eame : <strong>l&rsquo;infaillibilit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9vidence apodictique imm\u00e9diate<\/strong>.<\/p>\n<p>Comment fonctionne cette perception interne ? Pour Brentano, tout acte psychique dirig\u00e9 primairement vers un objet ext\u00e9rieur poss\u00e8de une structure bifaciale. Prenons l&rsquo;exemple de l&rsquo;audition d&rsquo;un accord musical :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;objet primaire<\/em> de mon acte est le son musical (la note per\u00e7ue dans sa texture sonore).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;objet secondaire<\/em> de ce m\u00eame acte est l&rsquo;audition elle-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;acte d&rsquo;entendre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;esprit n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;ex\u00e9cuter un second acte r\u00e9flexif s\u00e9par\u00e9 pour savoir qu&rsquo;il entend ; l&rsquo;acte d&rsquo;audition se per\u00e7oit lui-m\u00eame de fa\u00e7on incidente, lat\u00e9rale, non intrusive et imm\u00e9diate au cours de sa propre effectuation. Cette aperception non th\u00e9matique ne perturbe en rien le d\u00e9roulement du ph\u00e9nom\u00e8ne. Je peux douter que l&rsquo;objet physique qui cause mon audition existe r\u00e9ellement dans le monde ext\u00e9rieur (il pourrait s&rsquo;agir d&rsquo;une hallucination auditive), mais il m&rsquo;est absolument et m\u00e9taphysiquement impossible de douter que j&rsquo;\u00e9prouve pr\u00e9sentement l&rsquo;acte d&rsquo;entendre. La perception interne est l&rsquo;unique source de v\u00e9rit\u00e9 absolue de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, le roc inattaquable sur lequel repose tout l&rsquo;\u00e9difice empirique de Brentano.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;observation de la m\u00e9moire et la psychognosie descriptive<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;observation interne en temps r\u00e9el est impossible, comment le psychologue peut-il mener des investigations empiriques d\u00e9taill\u00e9es sur la gen\u00e8se et la dynamique des actes mentaux complexes ? Brentano r\u00e9pond en th\u00e9orisant le recours m\u00e9thodique \u00e0 <strong>l&rsquo;observation r\u00e9trospective de la m\u00e9moire<\/strong> (<em>Beobachtung in der Erinnerung<\/em>).<\/p>\n<p>D\u00e8s qu&rsquo;un acte psychique intense \u2014 une explosion de fureur, un \u00e9lan mystique, une d\u00e9lib\u00e9ration morale d\u00e9chirante \u2014 s&rsquo;est accompli sous l&rsquo;\u00e9clairage infaillible de la perception interne, il laisse dans la m\u00e9moire imm\u00e9diate une trace ph\u00e9nom\u00e9nale d&rsquo;une grande fra\u00eecheur. L&rsquo;esprit peut alors, en toute qui\u00e9tude et sans risquer de corrompre l&rsquo;acte originel, faire de ce souvenir r\u00e9cent l&rsquo;objet d&rsquo;une observation analytique rigoureuse. On peut en diss\u00e9quer la chronologie, en analyser les composantes repr\u00e9sentatives, les jugements sous-jacents et les pouss\u00e9es affectives successives.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche m\u00e9thodologique culmine dans ce que Brentano nomme la <strong>psychognosie descriptive<\/strong> (<em>deskriptive Psychologie<\/em>). Semblable \u00e0 un min\u00e9ralogiste qui classifie les structures cristallines pures sans s&rsquo;occuper des forces g\u00e9ologiques qui les ont forg\u00e9es dans les profondeurs terrestres, le psychologue psychognoste cartographie les formes pures et n\u00e9cessaires de la conscience. Il d\u00e9gage des lois d&rsquo;encha\u00eenement ph\u00e9nom\u00e9nologique et des r\u00e8gles de composition a priori : par exemple, la loi selon laquelle toute \u00e9motion pr\u00e9suppose structurellement une repr\u00e9sentation, ou la loi selon laquelle il est impossible d&rsquo;affirmer et de nier simultan\u00e9ment un m\u00eame objet sous un m\u00eame rapport. La psychognosie devient ainsi une morphologie pure de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue, pr\u00e9lude direct aux r\u00e9ductions ph\u00e9nom\u00e9nologiques du si\u00e8cle suivant.<\/p>\n<h2>7. La th\u00e9orie du jugement et de la v\u00e9rit\u00e9 chez Brentano<\/h2>\n<h3>7.1 La r\u00e9vision radicale de la logique formelle classique<\/h3>\n<p>L&rsquo;application de la psychologie de l&rsquo;acte \u00e0 la logique formelle conduit Franz Brentano \u00e0 op\u00e9rer une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne au sein de la th\u00e9orie des propositions. Dans sa <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em> ainsi que dans ses cours de logique viennois, il d\u00e9montre que la logique aristot\u00e9licienne et scolastique traditionnelle a \u00e9t\u00e9 victime de la forme syntaxique des langues naturelles en s&rsquo;enfermant dans le carcan du sch\u00e9ma sujet-copule-pr\u00e9dicat (\u00ab S est P \u00bb).<\/p>\n<p>Brentano entreprend de <strong>r\u00e9duire l&rsquo;ensemble des propositions cat\u00e9goriques traditionnelles \u00e0 des formes existentielles pures<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>La proposition universelle affirmative (<strong>A<\/strong> : \u00ab Tous les hommes sont mortels \u00bb) ne signifie pas qu&rsquo;une substance homme poss\u00e8de le pr\u00e9dicat mortalit\u00e9. Sa v\u00e9ritable signification logique est la n\u00e9gation d&rsquo;une conjonction : <em>\u00ab Un homme immortel n&rsquo;existe pas \u00bb<\/em>, soit en notation logique brentanienne : <strong>Hommes non-mortels &#8211;<\/strong> (rejet de l&rsquo;objet compos\u00e9 \u00ab homme non-mortel \u00bb).<\/li>\n<li>La proposition universelle n\u00e9gative (<strong>E<\/strong> : \u00ab Aucun homme n&rsquo;est ail\u00e9 \u00bb) se traduit par le rejet existentiel direct : <em>\u00ab Un homme ail\u00e9 n&rsquo;existe pas \u00bb<\/em>, soit : <strong>Hommes ail\u00e9s &#8211;<\/strong>.<\/li>\n<li>La proposition particuli\u00e8re affirmative (<strong>I<\/strong> : \u00ab Certains hommes sont savants \u00bb) \u00e9quivaut \u00e0 l&rsquo;affirmation existentielle : <em>\u00ab Un homme savant existe \u00bb<\/em>, soit : <strong>Hommes savants +<\/strong>.<\/li>\n<li>La proposition particuli\u00e8re n\u00e9gative (<strong>O<\/strong> : \u00ab Certains hommes ne sont pas savants \u00bb) \u00e9quivaut \u00e0 : <em>\u00ab Un homme non-savant existe \u00bb<\/em>, soit : <strong>Hommes non-savants +<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9construction radicale bouleverse la th\u00e9orie du syllogisme. Les r\u00e8gles classiques de conversion, le carr\u00e9 logique traditionnel et les modes syllogistiques valides sont enti\u00e8rement refondus selon un crit\u00e8re d&rsquo;une simplicit\u00e9 et d&rsquo;une puissance algorithmique stup\u00e9fiantes. Pour v\u00e9rifier la validit\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9duction, il n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire de manipuler des pr\u00e9dicats complexes, mais uniquement de v\u00e9rifier si la combinaison des admissions (+) et des rejets (-) existentielles pr\u00e9serve la non-contradiction fondamentale des actes de jugement.<\/p>\n<h3>7.2 La notion de jugement \u00e9vident<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie brentanienne se dresse la notion d&rsquo;<strong>\u00e9vidence<\/strong> (<em>Evidenz<\/em>). Qu&rsquo;est-ce qui distingue une simple opinion aveugle, un pr\u00e9jug\u00e9 h\u00e9rit\u00e9 ou une conjecture incertaine d&rsquo;une v\u00e9ritable connaissance scientifique in\u00e9branlable ? Brentano rejette formellement toute tentative de d\u00e9finir l&rsquo;\u00e9vidence comme un simple \u00ab sentiment subjectif de conviction \u00bb ou une intensit\u00e9 psychologique \u00e9motionnelle (ce qui rel\u00e8verait du relativisme psychologiste le plus vulgaire).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9vidence est un <strong>caract\u00e8re qualitatif intrins\u00e8que et indubitable<\/strong> qui qualifie certains actes de jugement. Brentano distingue deux r\u00e9gimes de jugements :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Les jugements aveugles (blinde Urteile)<\/em> : la quasi-totalit\u00e9 de nos croyances quotidiennes et inductions empiriques. Nous affirmons que le soleil se l\u00e8vera demain ou qu&rsquo;un objet per\u00e7u au loin est un arbre par simple habitude associative, impulsion instinctive ou probabilit\u00e9 statistique. Ces jugements peuvent \u00eatre mat\u00e9riellement vrais, mais ils sont d\u00e9pourvus de garantie intrins\u00e8que d&rsquo;infaillibilit\u00e9.<\/li>\n<li><em>Les jugements \u00e9vidents (evidente Urteile)<\/em> : des actes d&rsquo;affirmation ou de d\u00e9n\u00e9gation qui portent en eux-m\u00eames la marque inconditionnelle de leur rectitude et de leur n\u00e9cessit\u00e9 logique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9vidence apodictique jaillit exclusivement \u00e0 deux sources pures de la vie de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ol>\n<li><em>L&rsquo;\u00e9vidence de la perception interne<\/em> : l&rsquo;affirmation imm\u00e9diate de l&rsquo;existence de nos propres actes de conscience v\u00e9cus hic et nunc (\u00ab J&rsquo;ai mal \u00bb, \u00ab Je doute \u00bb, \u00ab J&rsquo;entends un son \u00bb).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;\u00e9vidence des principes logiques et axiomes conceptuels<\/em> : la saisie intuitive a priori de lois fond\u00e9es sur l&rsquo;analyse rigoureuse des concepts (le principe de non-contradiction, l&rsquo;axiome selon lequel le tout est plus grand que la partie, l&rsquo;impossibilit\u00e9 qu&rsquo;une chose soit \u00e0 la fois noire et blanche sous le m\u00eame rapport).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ces jugements \u00e9vidents constituent les fondations ind\u00e9passables de tout le savoir rationnel de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h3>7.3 La conception brentanienne de la v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n<p>La doctrine du jugement \u00e9vident conduit Franz Brentano \u00e0 soumettre la th\u00e9orie classique de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 une critique d\u00e9vastatrice. Depuis Aristote et Thomas d&rsquo;Aquin, la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait classiquement d\u00e9finie comme l&rsquo;ad\u00e9quation de la chose et de l&rsquo;esprit (<em>adaequatio rei et intellectus<\/em>). Or, Brentano souligne l&rsquo;aporie fondamentale de cette m\u00e9taphore de la \u00ab correspondance \u00bb na\u00efve : comment l&rsquo;esprit pourrait-il comparer un acte immat\u00e9riel de pens\u00e9e avec une chose ext\u00e9rieure mat\u00e9rielle sans devoir sortir de lui-m\u00eame pour constater leur ressemblance, ce qui est une impossibilit\u00e9 logique flagrante ? De surcro\u00eet, \u00e0 quoi correspondrait la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un jugement n\u00e9gatif \u00e9vident tel que \u00ab Un cercle carr\u00e9 n&rsquo;existe pas \u00bb ? Il n&rsquo;existe aucun \u00ab cercle carr\u00e9 r\u00e9el \u00bb dans le monde avec lequel ce jugement pourrait entrer en correspondance physique.<\/p>\n<p>Brentano propose une d\u00e9finition originale et r\u00e9volutionnaire : <strong>la v\u00e9rit\u00e9 est d\u00e9finie par la concordance avec le jugement d&rsquo;un sujet qui jugerait avec \u00e9vidence<\/strong>. Un jugement est vrai si et seulement s&rsquo;il est conforme \u00e0 l&rsquo;affirmation ou \u00e0 la d\u00e9n\u00e9gation qu&rsquo;accomplirait un esprit dot\u00e9 d&rsquo;une saisie \u00e9vidente du ph\u00e9nom\u00e8ne :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Est vrai ce qui doit \u00eatre affirm\u00e9 par un jugement \u00e9vident ; est faux ce qui doit \u00eatre rejet\u00e9 par un jugement \u00e9vident. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Loin de d\u00e9boucher sur un subjectivisme individualiste, cette th\u00e8se enracine l&rsquo;objectivit\u00e9 absolue de la v\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;universalit\u00e9 structurelle de l&rsquo;\u00e9vidence. Tout esprit pensant, qu&rsquo;il soit humain ou divin, qui acc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence d&rsquo;une relation conceptuelle ou d&rsquo;un fait interne, prononcera rigoureusement le m\u00eame jugement. La v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas le reflet passif d&rsquo;une substance inerte ; elle est la rectitude id\u00e9ale (<em>Richtigkeit<\/em>) de l&rsquo;acte de juger \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la pl\u00e9nitude de sa clart\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/p>\n<h2>8. Les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;amour et de haine : \u00c9thique et th\u00e9orie des valeurs<\/h2>\n<h3>8.1 Le parall\u00e9lisme entre logique et \u00e9thique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des constructions les plus harmonieuses et originales de la philosophie de Franz Brentano r\u00e9side dans son trait\u00e9 <em>De l&rsquo;origine de la connaissance morale<\/em> (<em>Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis<\/em>, 1889), salu\u00e9 par des figures telles que G.E. Moore comme l&rsquo;un des plus grands chefs-d&rsquo;\u0153uvre de la philosophie morale. L&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9thique brentanienne repose sur un <strong>parall\u00e9lisme \u00e9pist\u00e9mologique et structurel parfait entre la logique et l&rsquo;\u00e9thique<\/strong>.<\/p>\n<p>De m\u00eame que dans le domaine th\u00e9orique de l&rsquo;intellect, l&rsquo;esprit se rapporte aux repr\u00e9sentations par des jugements susceptibles d&rsquo;\u00eatre <em>vrais ou faux<\/em> (affirmation correcte ou incorrecte), de m\u00eame dans le domaine pratique de l&rsquo;affectivit\u00e9, l&rsquo;esprit se rapporte aux repr\u00e9sentations par des mouvements d&rsquo;amour et de haine susceptibles d&rsquo;\u00eatre <strong>intrins\u00e8quement corrects ou incorrects<\/strong> (<em>richtig oder unrichtig<\/em>) :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" style=\"border-collapse:collapse; width:100%; margin:20px 0; text-align:left;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Domaine<\/th>\n<th>Facult\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me<\/th>\n<th>Type d&rsquo;acte<\/th>\n<th>Rectitude fondamentale<\/th>\n<th>Norme ultime<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Logique \/ \u00c9pist\u00e9mologie<\/strong><\/td>\n<td>Entendement \/ Raison<\/td>\n<td>Jugement (<em>Urteil<\/em>) : Affirmation \/ N\u00e9gation<\/td>\n<td>Jugement correct (<em>Richtiges Urteilen<\/em>)<\/td>\n<td><strong>Le Vrai<\/strong><\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>\u00c9thique \/ Axiologie<\/strong><\/td>\n<td>C\u0153ur \/ Volont\u00e9<\/td>\n<td>Mouvement affectif (<em>Liebe \/ Hass<\/em>) : Attraction \/ R\u00e9pulsion<\/td>\n<td>Amour \/ Haine correct (<em>Richtiges Lieben \/ Hassen<\/em>)<\/td>\n<td><strong>Le Bien<\/strong><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Brentano pourfend simultan\u00e9ment deux \u00e9cueils s\u00e9culaires : le relativisme moral (qui ravale les valeurs \u00e0 de pures conventions culturelles ou pr\u00e9f\u00e9rences subjectives \u00e9go\u00efstes) et le rationalisme transcendantal abstrait (qui coupe le devoir moral de toute racine affective v\u00e9cue). Il montre qu&rsquo;il existe une distinction ph\u00e9nom\u00e9nologique absolue entre un <em>aimer aveugle<\/em> (l&rsquo;attrait instinctif pour un poison sucr\u00e9, la jalousie destructrice, la pulsion sadique) et un <em>aimer qualifi\u00e9 de correction intrins\u00e8que<\/em> (l&rsquo;amour spontan\u00e9 pour la v\u00e9rit\u00e9, la joie \u00e9prouv\u00e9e face au bonheur d&rsquo;autrui, l&rsquo;admiration pour un acte de courage h\u00e9ro\u00efque). Cette rectitude morale s&rsquo;\u00e9prouve avec un sentiment d&rsquo;\u00e9vidence axiologique comparable \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence logique.<\/p>\n<h3>8.2 La d\u00e9rivation des concepts de bien, de mal et de valeur sup\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Cette armature conceptuelle permet \u00e0 Brentano de proposer une d\u00e9finition fonctionnelle et ontologique r\u00e9volutionnaire des concepts fondamentaux de la morale :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Le Bien est l&rsquo;objet d&rsquo;un amour intrins\u00e8quement correct ; le Mal est l&rsquo;objet d&rsquo;une haine intrins\u00e8quement correcte. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Une chose ne poss\u00e8de pas une valeur morale abstraite suspendue hors du monde, pas plus qu&rsquo;elle n&rsquo;est bonne simplement parce que nous la d\u00e9sirons arbitrairement (ce qui serait du pur subjectivisme sensualiste). Une chose est <strong>bonne<\/strong> parce qu&rsquo;elle est <em>digne d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9e<\/em> (<em>liebensw\u00fcrdig<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle constitue le corr\u00e9lat objectif l\u00e9gitime d&rsquo;un acte affectif dont la rectitude s&rsquo;impose avec \u00e9vidence \u00e0 la conscience morale.<\/p>\n<p>Brentano d\u00e9rive avec la m\u00eame rigueur la notion de <strong>valeur sup\u00e9rieure<\/strong> (<em>das Vorzuziehende<\/em>) et la structure de la pr\u00e9f\u00e9rence morale (<em>Vorziehen<\/em>). Face \u00e0 deux biens concurrents, comment d\u00e9terminer le devoir \u00e9thique ? De m\u00eame qu&rsquo;il est \u00e9vident qu&rsquo;un tout contenant un bien plus un autre bien est sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;un de ces biens pris isol\u00e9ment, il est \u00e9vident qu&rsquo;un bien spirituel (la connaissance, l&rsquo;amiti\u00e9, la justice) est intrins\u00e8quement sup\u00e9rieur \u00e0 un plaisir sensoriel \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. L&rsquo;acte de pr\u00e9f\u00e9rence correcte s&rsquo;impose d\u00e8s lors comme une obligation rationnelle : choisir le plus grand bien ou le moindre mal.<\/p>\n<p>Le principe supr\u00eame de l&rsquo;\u00e9thique pratique brentanienne s&rsquo;\u00e9nonce dans la formule grandiose de l&rsquo;optimisation \u00e9thique : <strong>\u00ab Agis toujours de mani\u00e8re \u00e0 promouvoir le meilleur possible dans l&rsquo;ensemble de la sph\u00e8re accessible \u00e0 ton influence \u00bb<\/strong> (<em>das Beste des Erreichbaren<\/em>). Cette maxime unifie magistralement la t\u00e9l\u00e9ologie aristot\u00e9licienne du Bien supr\u00eame et l&rsquo;exigence d&rsquo;utilit\u00e9 collective universelle, sans jamais sacrifier la puret\u00e9 d\u00e9ontologique de la conscience d&rsquo;agent.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;impact sur l&rsquo;axiologie moderne<\/h3>\n<p>L&rsquo;axiologie descriptive de Brentano a exerc\u00e9 une onde de choc majeure sur toute l&rsquo;histoire de la philosophie morale du XXe si\u00e8cle. En d\u00e9montrant que la sph\u00e8re des \u00e9motions et des sentiments poss\u00e8de sa propre logique interne, son ordre a priori et son objectivit\u00e9 normative, Brentano a bris\u00e9 le pr\u00e9jug\u00e9 intellectualiste qui condamnait l&rsquo;affectivit\u00e9 au chaos de l&rsquo;irrationnel.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e constitue l&rsquo;acte de naissance de l&rsquo;\u00e9thique mat\u00e9rielle des valeurs d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scheler\/\">Max Scheler<\/a> et Nicolai Hartmann. Scheler reprendra explicitement \u00e0 Brentano la notion d&rsquo;un \u00ab ordre du c\u0153ur \u00bb (<em>ordo amoris<\/em>) dot\u00e9 d&rsquo;\u00e9vidences affectives sp\u00e9cifiques, en l&rsquo;\u00e9largissant \u00e0 une hi\u00e9rarchie monumentale des valeurs (du sensible au sacr\u00e9). De m\u00eame, les th\u00e9oriciens britanniques du r\u00e9alisme moral de l&rsquo;\u00c9cole d&rsquo;Oxford et de Cambridge, au premier rang desquels figurent G.E. Moore et Hastings Rashdall, puiseront dans l&rsquo;\u00e9thique de Brentano les armes conceptuelles pour terrasser le naturalisme \u00e9volutionniste et l&rsquo;utilitarisme h\u00e9doniste vulgaire. L&rsquo;enracinement de l&rsquo;\u00e9thique dans la psychologie descriptive demeure l&rsquo;un des h\u00e9ritages les plus vivants du ma\u00eetre viennois.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;influence directe sur l&rsquo;\u00e9cole de Brentano<\/h2>\n<h3>9.1 Edmund Husserl et la m\u00e9tamorphose transcendantale de la ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/h3>\n<p>Parmi la pl\u00e9iade d&rsquo;esprits exceptionnels qui ont suivi les le\u00e7ons passionn\u00e9es de Franz Brentano \u00e0 Vienne entre 1884 et 1886, le math\u00e9maticien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a> occupe une place monumentale. Husserl a confess\u00e9 \u00e0 maintes reprises que sans l&rsquo;enseignement de Brentano, sans la rigueur de sa m\u00e9thode descriptive et sans sa red\u00e9couverte de l&rsquo;intentionnalit\u00e9, il n&rsquo;aurait jamais abandonn\u00e9 les math\u00e9matiques pures pour consacrer sa vie enti\u00e8re \u00e0 la philosophie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ses <em>Recherches logiques<\/em> (<em>Logische Untersuchungen<\/em>, 1900\u20131901), ouvrage fondateur de la <strong>ph\u00e9nom\u00e9nologie moderne<\/strong>, que Husserl d\u00e9ploie et m\u00e9tamorphose l&rsquo;h\u00e9ritage brentanien. Il reprend le concept d&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme structure universelle de la conscience, mais en \u00e9limine les derniers r\u00e9sidus empiristes et naturalistes :<\/p>\n<ul>\n<li>Husserl radicalise la distinction entre l&rsquo;acte (qu&rsquo;il nomme la <em>no\u00e8se<\/em>) et le corr\u00e9lat objectif vis\u00e9 (le <em>no\u00e8me<\/em> ou sens intentionnel).<\/li>\n<li>Il reproche \u00e0 Brentano de ne pas avoir op\u00e9r\u00e9 l&rsquo;<em>\u00e9poch\u00e8<\/em> (la suspension de toute th\u00e8se sur l&rsquo;existence du monde naturel) et d&rsquo;\u00eatre rest\u00e9 prisonnier d&rsquo;une psychologie descriptive empirique de faits r\u00e9els, l\u00e0 o\u00f9 la ph\u00e9nom\u00e9nologie pure doit s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 une science eid\u00e9tique des essences id\u00e9ales (<em>Eidos<\/em>).<\/li>\n<li>Tandis que Brentano refusait l&rsquo;intuition des essences universelles (en raison de son nominalisme r\u00e9iste tardif), Husserl \u00e9rige la vision des essences (<em>Wesensschau<\/em>) en m\u00e9thode supr\u00eame de la philosophie transcendantale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Malgr\u00e9 ces divergences m\u00e9taphysiques profondes, la ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne demeure une fille directe et reconnaissante de la psychologie de l&rsquo;acte.<\/p>\n<h3>9.2 Alexius Meinong et la th\u00e9orie des objets<\/h3>\n<p>Un autre disciple g\u00e9nial et dissident de Brentano est <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/meinong\/\">Alexius Meinong<\/a> (1853\u20131920), fondateur de l&rsquo;illustre \u00c9cole de Graz. Poussant l&rsquo;analyse brentanienne de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes cons\u00e9quences ontologiques, Meinong constate une dissym\u00e9trie criante dans la philosophie classique : on s&rsquo;est toujours focalis\u00e9 sur les objets qui existent r\u00e9ellement, en d\u00e9laissant l&rsquo;immense majorit\u00e9 des objets de pens\u00e9e qui ne poss\u00e8dent aucune existence spatio-temporelle.<\/p>\n<p>Meinong fonde la <strong>Th\u00e9orie des objets<\/strong> (<em>Gegenstandstheorie<\/em>), dans laquelle il \u00e9largit le champ de la relation intentionnelle \u00e0 des classes d&rsquo;objets inou\u00efes :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Les objets r\u00e9els (Existenz)<\/em> : les choses physiques et les \u00e9tats psychiques qui existent dans l&rsquo;espace et le temps.<\/li>\n<li><em>Les objets id\u00e9aux (Bestand)<\/em> : les nombres, les relations math\u00e9matiques, les concepts universels, qui ne sont pas situ\u00e9s dans l&rsquo;espace physique mais poss\u00e8dent une subsistance id\u00e9ale objective.<\/li>\n<li><em>Les objets non-existants et impossibles (Aussersein)<\/em> : la montagne d&rsquo;or, le centaure, mais aussi le <em>cercle carr\u00e9<\/em> ou le perp\u00e9tuum mobile. Meinong forge le concept d&rsquo;\u00ab \u00eatre-hors-de-l&rsquo;\u00e9tant \u00bb (<em>Aussersein<\/em>) : le cercle carr\u00e9 ne poss\u00e8de ni existence mat\u00e9rielle ni subsistance logique (puisqu&rsquo;il est contradictoire), mais il poss\u00e8de une nature propre (<em>Sosein<\/em>), des propri\u00e9t\u00e9s d\u00e9termin\u00e9es qui permettent \u00e0 la pens\u00e9e de le viser et d&rsquo;\u00e9noncer sur lui des v\u00e9rit\u00e9s rigoureuses (par exemple, affirmer avec certitude que \u00ab le cercle carr\u00e9 est \u00e0 la fois rond et angulaire \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette prolif\u00e9ration d&rsquo;objets d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur et d&rsquo;\u00e9tats de choses (<em>Objektive<\/em>) provoqua une rupture th\u00e9orique violente et d\u00e9finitive entre Brentano et Meinong. Brentano accusait son ancien disciple de sombrer dans une d\u00e9bauche ontologique et de r\u00e9ifier des fictions verbales, r\u00e9affirmant face \u00e0 Meinong les principes stricts de son r\u00e9isme nominaliste. N\u00e9anmoins, le d\u00e9bat Brentano-Meinong a constitu\u00e9 l&rsquo;un des moteurs les plus puissants du renouveau de la logique formelle et de l&rsquo;ontologie analytique (notamment \u00e0 travers les c\u00e9l\u00e8bres r\u00e9futations de Bertrand Russell).<\/p>\n<h3>9.3 Carl Stumpf, Christian von Ehrenfels et l&rsquo;origine de la Gestalt<\/h3>\n<p>La f\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9cole de Brentano s&rsquo;est \u00e9galement manifest\u00e9e de fa\u00e7on \u00e9clatante au c\u0153ur m\u00eame des sciences psychologiques exp\u00e9rimentales. Deux disciples directs de Brentano ont jou\u00e9 un r\u00f4le de passerelle historique d\u00e9cisive vers l&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie de la forme (<em>Gestaltpsychologie<\/em>) : <strong>Carl Stumpf<\/strong> et <strong>Christian von Ehrenfels<\/strong>.<\/p>\n<p>Carl Stumpf (1848\u20131936), professeur \u00e0 Berlin et titulaire de la chaire de psychologie o\u00f9 il cr\u00e9era le c\u00e9l\u00e8bre Institut de psychologie de Berlin, applique la psychologie de l&rsquo;acte \u00e0 l&rsquo;audition et \u00e0 la musique dans son ouvrage monumental <em>Psychologie des sons<\/em> (<em>Tonpsychologie<\/em>, 1883\u20131890). Stumpf d\u00e9montre que la perception d&rsquo;un accord musical ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la somme additive de ses composantes sinuso\u00efdales isol\u00e9es ; l&rsquo;acte d&rsquo;audition saisit une fusion sonore (<em>Tonverschmelzung<\/em>) irr\u00e9ductible aux parties atomiques. C&rsquo;est Stumpf qui formera \u00e0 Berlin les trois p\u00e8res fondateurs de la Gestalt : Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Christian von Ehrenfels (1859\u20131932) publie en 1890 son article r\u00e9volutionnaire <em>Sur les qualit\u00e9s de forme<\/em> (<em>\u00dcber Gestaltqualit\u00e4ten<\/em>). Ehrenfels pose une question d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9sarmante : lorsque nous entendons une m\u00e9lodie jou\u00e9e dans une tonalit\u00e9 pr\u00e9cise, puis que nous la transposons int\u00e9gralement dans une autre tonalit\u00e9, aucune des notes physiques initiales n&rsquo;est conserv\u00e9e ; pourtant, tout auditeur reconna\u00eet instantan\u00e9ment qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la <em>m\u00eame m\u00e9lodie<\/em>. Ehrenfels en d\u00e9duit l&rsquo;existence d&rsquo;une <strong>qualit\u00e9 de forme<\/strong> (<em>Gestaltqualit\u00e4t<\/em>), un objet d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur fond\u00e9 sur les \u00e9l\u00e9ments sensoriels mais constitu\u00e9 par un acte de synth\u00e8se psychique original. De la psychologie de l&rsquo;acte brentanienne \u00e0 la Gestaltpsychologie, la ligne de filiation est directe, continue et structurellement d\u00e9terminante.<\/p>\n<h3>9.4 Sigmund Freud et l&rsquo;inconscient : un h\u00e9ritage paradoxal<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus fascinants et m\u00e9connus de l&rsquo;histoire intellectuelle viennoise r\u00e9side dans le compagnonnage intellectuel entre Franz Brentano et le jeune <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/freud\/\">Sigmund Freud<\/a>. Durant ses \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne (entre 1874 et 1876), Freud s&rsquo;inscrit non pas \u00e0 un, mais \u00e0 cinq cours cons\u00e9cutifs dispens\u00e9s par Brentano, fascin\u00e9 par la rigueur dialectique et l&rsquo;\u00e9loquence du philosophe. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs sous la recommandation personnelle de Brentano que Freud traduira en allemand un volume des \u0153uvres compl\u00e8tes de John Stuart Mill consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes et au socialisme.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage brentanien chez Freud pr\u00e9sente un caract\u00e8re hautement dialectique et paradoxal :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le rejet doctrinal de l&rsquo;inconscient chez Brentano<\/strong> : Dans la <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em> (Livre II, Chapitre 2), Brentano consacre une longue et minutieuse r\u00e9futation philosophique \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00ab inconscient psychique \u00bb d\u00e9fendue par Eduard von Hartmann. Pour Brentano, par d\u00e9finition m\u00eame, tout ce qui est psychique est conscient (via la perception interne concomitante). Parler d&rsquo;un acte mental inconscient est pour lui une contradiction dans les termes (une obscurit\u00e9 aveugle). Si un \u00e9tat est inconscient, il n&rsquo;est plus un acte psychique, mais une pure disposition physiologique mat\u00e9rielle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;adoption de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 dynamique chez Freud<\/strong> : Bien que Freud ait b\u00e2ti la psychanalyse sur le concept m\u00eame d&rsquo;inconscient r\u00e9fut\u00e9 par son ma\u00eetre, il a conserv\u00e9 intacte l&rsquo;intuition brentanienne fondamentale : la vie de l&rsquo;esprit est <em>dynamique, orient\u00e9e et intentionnelle<\/em>. La pulsion (<em>Trieb<\/em>) freudienne n&rsquo;est jamais une pure force brute m\u00e9canique ; elle se caract\u00e9rise fondamentalement par sa <em>pouss\u00e9e<\/em> (l&rsquo;acte \u00e9nerg\u00e9tique), son <em>but<\/em> et son <em>objet<\/em> (<em>Objekt<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;inconscient freudien peut ainsi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un point de vue structural comme une tentative h\u00e9t\u00e9rodoxe d&rsquo;appliquer le concept brentanien d&rsquo;intentionnalit\u00e9 aux recoins refoul\u00e9s de la psych\u00e9 humaine, t\u00e9moignant du rayonnement tentaculaire de la pens\u00e9e de Brentano.<\/p>\n<h2>10. Confrontation \u00e9pist\u00e9mologique : Psychologie de l&rsquo;acte vs Psychologie du contenu<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;antagonisme avec Edward Titchener et le structuralisme am\u00e9ricain<\/h3>\n<p>Au tournant du XXe si\u00e8cle, la sc\u00e8ne psychologique internationale se fracture autour d&rsquo;une controverse paradigmatique majeure connue sous le nom de querelle entre l&rsquo;<strong>Act Psychology<\/strong> (la psychologie de l&rsquo;acte d&rsquo;inspiration brentanienne) et la <strong>Content Psychology<\/strong> (la psychologie du contenu repr\u00e9sent\u00e9e par Wilhelm Wundt et radicalis\u00e9e aux \u00c9tats-Unis par son \u00e9l\u00e8ve Edward Bradford Titchener).<\/p>\n<p>Titchener, figure de proue du structuralisme am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell, pousse le mod\u00e8le \u00e9l\u00e9mentariste \u00e0 son paroxysme. Il affirme que l&rsquo;unique mission scientifique de la psychologie est de dresser l&rsquo;inventaire exhaustif des atomes de la conscience \u2014 qu&rsquo;il classe en plus de 44 000 sensations \u00e9l\u00e9mentaires discr\u00e8tes (visuelles, auditives, kinesth\u00e9siques, visc\u00e9rales). Pour Titchener, l&rsquo;\u00ab acte mental \u00bb est une illusion th\u00e9ologique d\u00e9pass\u00e9e : la pens\u00e9e n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un kal\u00e9idoscope d&rsquo;images sensorielles fugaces reli\u00e9es par contigu\u00eft\u00e9 associative.<\/p>\n<p>Les partisans de la psychologie de l&rsquo;acte ripostent en d\u00e9montrant l&rsquo;impasse m\u00e9thodologique du structuralisme titchen\u00e9rien. En voulant figer le flux de la conscience dans des \u00e9prouv\u00e9s sensoriels statiques, Titchener commet l&rsquo;erreur d&rsquo;\u00e9tudier des cadavres d&rsquo;\u00e9tats mentaux artificiellement cr\u00e9\u00e9s par le dispositif exp\u00e9rimental lui-m\u00eame. L&rsquo;introspection structuraliste d\u00e9truit l&rsquo;intentionnalit\u00e9 vivante de l&rsquo;esprit : elle force le sujet \u00e0 ne regarder que la \u00ab mati\u00e8re \u00bb de l&rsquo;image au lieu d&rsquo;accomplir l&rsquo;acte de signifier et de comprendre. Ce d\u00e9bat historique scellera le d\u00e9clin irr\u00e9versible du structuralisme au profit d&rsquo;approches fonctionnelles et dynamiques.<\/p>\n<h3>10.2 La controverse de la pens\u00e9e sans image (\u00c9cole de Wurtzbourg)<\/h3>\n<p>Le coup de gr\u00e2ce port\u00e9 \u00e0 la psychologie associationniste du contenu viendra d&rsquo;un bastion exp\u00e9rimental inattendu : l&rsquo;<strong>\u00c9cole de Wurtzbourg<\/strong>, dirig\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/kulpe\/\">Oswald K\u00fclpe<\/a> (lui-m\u00eame ancien assistant de Wundt converti aux th\u00e8ses de Brentano) et ses brillants chercheurs tels que Karl B\u00fchler, Narziss Ach et August Messer.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des protocoles d&rsquo;\u00ab introspection exp\u00e9rimentale syst\u00e9matique \u00bb, l&rsquo;\u00c9cole de Wurtzbourg soumet des sujets entra\u00een\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches cognitives complexes (r\u00e9solution de paradoxes logiques, jugements d&rsquo;abstraction, compr\u00e9hension de proverbes m\u00e9taphoriques). Les r\u00e9sultats empiriques d\u00e9clenchent une d\u00e9flagration th\u00e9orique : ils prouvent l&rsquo;existence incontestable d&rsquo;<strong>actes de pens\u00e9e sans image<\/strong> (<em>unanschauliches Denken<\/em>). Les sujets rapportent des \u00e9tats de conscience purs \u2014 des attitudes de conscience (<em>Bewusstseinslagen<\/em>), des intentions de signification pures, des orientations t\u00e9l\u00e9ologiques (<em>Aufgabe<\/em>) \u2014 qui s&rsquo;accomplissent avec une parfaite clart\u00e9 sans \u00eatre accompagn\u00e9s du moindre support sensoriel ou de la moindre image visuelle r\u00e9siduelle.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes exp\u00e9rimentales valident de mani\u00e8re \u00e9clatante les th\u00e8ses de Brentano sur l&rsquo;autonomie et l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 de l&rsquo;acte psychique :<\/p>\n<ul>\n<li>La pens\u00e9e n&rsquo;est pas un film int\u00e9rieur compos\u00e9 d&rsquo;images peintes sur un \u00e9cran mental passif.<\/li>\n<li>L&rsquo;acte de juger ou de signifier est une fonction mentale sup\u00e9rieure active et immat\u00e9rielle qui commande souverainement \u00e0 ses contenus \u00e9ventuels sans s&rsquo;y r\u00e9duire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Wundt engagera une pol\u00e9mique d&rsquo;une rare f\u00e9rocit\u00e9 contre B\u00fchler pour tenter de sauver son syst\u00e8me, mais l&rsquo;histoire confirmera la victoire \u00e9pist\u00e9mologique du mod\u00e8le brentanien de l&rsquo;acte.<\/p>\n<h3>10.3 Synth\u00e8se comparative des paradigmes concurrents<\/h3>\n<p>Pour mesurer la port\u00e9e de la fracture entre ces deux visions de l&rsquo;esprit, nous pouvons dresser une matrice comparative syst\u00e9matique des postulats qui s&rsquo;affrontaient \u00e0 l&rsquo;aube du si\u00e8cle :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" style=\"border-collapse:collapse; width:100%; margin:20px 0; text-align:left;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Crit\u00e8re de d\u00e9marcation<\/th>\n<th>Psychologie du Contenu (Wundt, Titchener)<\/th>\n<th>Psychologie de l&rsquo;Acte (Brentano, Stumpf, \u00c9cole de Wurtzbourg)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Objet d&rsquo;\u00e9tude premier<\/strong><\/td>\n<td>Les contenus sensoriels statiques, sensations et images passives (<em>Inhalte<\/em>).<\/td>\n<td>Les op\u00e9rations conscientes dynamiques, vis\u00e9es intentionnelles et actes vivants (<em>Akte<\/em>).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Structure de l&rsquo;esprit<\/strong><\/td>\n<td>Atomisme, mosa\u00efque d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments combin\u00e9s par association m\u00e9canique.<\/td>\n<td>Totalit\u00e9 unifi\u00e9e, structure intentionnelle orient\u00e9e vers un objet.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>M\u00e9thode privil\u00e9gi\u00e9e<\/strong><\/td>\n<td>Introspection exp\u00e9rimentale de laboratoire avec mesure chronom\u00e9trique.<\/td>\n<td>Perception interne imm\u00e9diate et psychognosie descriptive pure.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Statut de la pens\u00e9e<\/strong><\/td>\n<td>Agr\u00e9gat d&rsquo;images sensorielles et de traces kinesth\u00e9siques.<\/td>\n<td>Activit\u00e9 fonctionnelle pure capable d&rsquo;op\u00e9rer sans image (pens\u00e9e a-sensorielle).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Rapport au monde<\/strong><\/td>\n<td>Solipsiste \/ Repr\u00e9sentationnel : l&rsquo;esprit n&rsquo;acc\u00e8de qu&rsquo;\u00e0 ses propres \u00e9tats internes.<\/td>\n<td>Intentionnel \/ R\u00e9aliste : l&rsquo;esprit est ouverture constitutive et vis\u00e9e directe d&rsquo;objets.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Par sa mise en valeur de l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9, du but poursuivi et de la structure relationnelle de la conscience, la psychologie de l&rsquo;acte appara\u00eet r\u00e9trospectivement comme l&rsquo;anc\u00eatre direct du <strong>fonctionnalisme cognitif moderne<\/strong>. Elle a d\u00e9montr\u00e9 avant l&rsquo;heure que ce qui d\u00e9finit un \u00e9tat mental, ce n&rsquo;est pas le substrat physique ou le mat\u00e9riau sensible dont il est constitu\u00e9, mais le r\u00f4le fonctionnel et intentionnel qu&rsquo;il accomplit au sein de la vie de l&rsquo;agent.<\/p>\n<h2>11. Critiques contemporaines, limites et red\u00e9couvertes de la psychologie de l&rsquo;acte<\/h2>\n<h3>11.1 Les apories internes du mod\u00e8le brentanien<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa puissance architectonique et de sa f\u00e9condit\u00e9 historique, la psychologie de l&rsquo;acte de Franz Brentano n&rsquo;est pas exempte d&rsquo;apories et de tensions internes majeures qui ont suscit\u00e9 des d\u00e9bats intenses parmi ses ex\u00e9g\u00e8tes et ses d\u00e9tracteurs.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re difficult\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9lucidation de la <strong>continuit\u00e9 temporelle de la conscience<\/strong>. En d\u00e9finissant la vie mentale comme une succession d&rsquo;actes discrets (repr\u00e9senter, juger, aimer), Brentano a \u00e9prouv\u00e9 de grandes difficult\u00e9s \u00e0 rendre compte du flux unitaire et continu de la dur\u00e9e ph\u00e9nom\u00e9nologique. Comment deux actes temporels successifs s&rsquo;articulent-ils sans fragmenter l&rsquo;identit\u00e9 du sujet ? Il faudra attendre les analyses magistrales d&rsquo;Edmund Husserl sur les <em>Le\u00e7ons sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience intime du temps<\/em> (avec les concepts de r\u00e9tention, d&rsquo;impression originaire et de protention) pour surmonter cette aporie du ponctualisme de l&rsquo;acte brentanien.<\/p>\n<p>Une seconde tension conceptuelle d\u00e9coule du <strong>r\u00e9isme tardif<\/strong> de Brentano. En voulant \u00e0 tout prix \u00e9liminer les entit\u00e9s abstraites, les \u00e9tats de choses (<em>Sachverhalte<\/em>) et les significations id\u00e9ales pour ne reconna\u00eetre que des choses r\u00e9elles individuelles (<em>res<\/em>), Brentano s&rsquo;est enferm\u00e9 dans un nominalisme h\u00e9ro\u00efque qui rendait extr\u00eamement malais\u00e9e l&rsquo;explication de la logique pure et des math\u00e9matiques. Si les universaux ne sont que des fictions linguistiques, comment garantir la validit\u00e9 absolue et intemporelle des lois logiques sans retomber dans le pi\u00e8ge du psychologisme qu&rsquo;il avait lui-m\u00eame combattu ?<\/p>\n<p>Enfin, le probl\u00e8me de la <strong>r\u00e9flexivit\u00e9 de la conscience<\/strong> a suscit\u00e9 de vives controverses. La th\u00e9orie brentanienne selon laquelle l&rsquo;acte conscient se saisit lui-m\u00eame comme objet secondaire de mani\u00e8re concomitante fr\u00f4le parfois le paradoxe : si la perception interne est un acte de saisie imm\u00e9diate, comment \u00e9viter une circularit\u00e9 logique o\u00f9 l&rsquo;acte doit simultan\u00e9ment \u00eatre l&rsquo;agent de la perception et l&rsquo;objet per\u00e7u sans se d\u00e9doubler ? Ces apories t\u00e9moignent des limites inh\u00e9rentes \u00e0 toute tentative de cartographier la subjectivit\u00e9 absolue par les seuls outils de l&#8217;empirisme classique.<\/p>\n<h3>11.2 La critique physicaliste et behavioriste au XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement et l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du <strong>behaviorisme<\/strong> (de John B. Watson \u00e0 B.F. Skinner) dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la psychologie de l&rsquo;acte brentanienne a subi un rejet dogmatique d&rsquo;une violence extr\u00eame. Les behavioristes ont d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que les notions de \u00ab conscience \u00bb, d&rsquo;\u00ab acte psychique \u00bb, de \u00ab vis\u00e9e intentionnelle \u00bb et de \u00ab perception interne \u00bb appartenaient au folklore pr\u00e9-scientifique et \u00e0 la superstition mentaliste. Pour le behaviorisme radical, la psychologie devait imp\u00e9rativement bannir tout recours \u00e0 l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 pour se cantonner exclusivement \u00e0 l&rsquo;observation des comportements moteurs observables et des corr\u00e9lations stimulus-r\u00e9ponse (S-R).<\/p>\n<p>Sur le versant philosophique, le physicalisme radical et l&#8217;empirisme logique du Cercle de Vienne ont \u00e9galement tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9radiquer l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/quine\/\">Willard Van Orman Quine<\/a> a formul\u00e9 sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e8se de l&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction et affirm\u00e9 le caract\u00e8re irr\u00e9ductible de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 brentanienne, non pour la c\u00e9l\u00e9brer, mais pour conclure \u00e0 l&rsquo;infirmit\u00e9 scientifique des concepts mentalistes :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La le\u00e7on brentanienne de l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 des idiomes intentionnels montre pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi nous devons nous en passer dans une science stricte de la nature : il n&rsquo;y a pas de place dans le monde physique pour l&rsquo;inexistence intentionnelle. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette offensive mat\u00e9rialiste s&rsquo;est poursuivie \u00e0 travers les th\u00e9ories de l&rsquo;identit\u00e9 esprit-cerveau (Smart, Armstrong) et les tentatives de naturalisation computationnelle de Jerry Fodor, cherchant \u00e0 dissoudre l&rsquo;acte mental dans la syntaxe m\u00e9canique de symboles mat\u00e9riels.<\/p>\n<h3>11.3 Le regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat analytique (Chisholm et la r\u00e9habilitation de l&rsquo;intentionnalit\u00e9)<\/h3>\n<p>La travers\u00e9e du d\u00e9sert de la psychologie brentanienne prend fin de mani\u00e8re spectaculaire dans les ann\u00e9es 1950 gr\u00e2ce aux travaux du philosophe am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/chisholm\/\">Roderick Chisholm<\/a> (1916\u20131999). \u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;articles retentissants et son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Perceiving: A Philosophical Study<\/em> (1957), Chisholm accomplit la r\u00e9surrection magistrale de Franz Brentano au c\u0153ur de la <strong>philosophie analytique de l&rsquo;esprit<\/strong> (<em>Philosophy of Mind<\/em>).<\/p>\n<p>Chisholm d\u00e9montre que la \u00ab th\u00e8se de Brentano \u00bb peut \u00eatre reformul\u00e9e avec une rigueur logique irr\u00e9prochable sous la forme d&rsquo;un <strong>crit\u00e8re linguistique de l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/strong>. Les phrases ou propositions du langage ordinaire qui d\u00e9crivent des actes psychiques pr\u00e9sentent trois anomalies logiques absolues (appel\u00e9es <em>opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle<\/em> ou intensionnalit\u00e9 avec un \u00ab s \u00bb) qui ne se rencontrent jamais dans le vocabulaire d\u00e9crivant des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques :<\/p>\n<ol>\n<li><em>La non-pr\u00e9supposition d&rsquo;existence<\/em> : Une phrase d\u00e9crivant un acte intentionnel (\u00ab Jean pense au cheval ail\u00e9 P\u00e9gase \u00bb) peut \u00eatre parfaitement vraie sans que l&rsquo;objet vis\u00e9 existe r\u00e9ellement dans le monde. En revanche, une phrase physique (\u00ab Le boulet de canon \u00e9crase la muraille \u00bb) ne peut \u00eatre vraie que si les deux entit\u00e9s physiques existent r\u00e9ellement.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;extensionalit\u00e9 et de la substitution salva veritate<\/em> : Dans un contexte physique ordinaire, des termes co-r\u00e9f\u00e9rentiels sont librement substituables (Si \u00ab George Orwell est l&rsquo;auteur de <em>1984<\/em> \u00bb, alors \u00ab Jean a rencontr\u00e9 George Orwell \u00bb \u00e9quivaut strictement \u00e0 \u00ab Jean a rencontr\u00e9 l&rsquo;auteur de <em>1984<\/em> \u00bb). En contexte intentionnel, cette substitution \u00e9choue : Pierre peut croire fermement que \u00ab L&rsquo;\u00e9toile du matin est brillante \u00bb tout en ignorant ou en rejetant que \u00ab L&rsquo;\u00e9toile du soir est brillante \u00bb, bien qu&rsquo;astronomiquement il s&rsquo;agisse de la m\u00eame plan\u00e8te V\u00e9nus.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;inapplicabilit\u00e9 de la g\u00e9n\u00e9ralisation existentielle<\/em> : Du fait qu&rsquo;un sujet recherche un tr\u00e9sor, on ne peut pas d\u00e9duire logiquement qu&rsquo;il existe un tr\u00e9sor particulier dans l&rsquo;espace physique qu&rsquo;il recherche.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la formalisation de Chisholm, Brentano a \u00e9t\u00e9 r\u00e9install\u00e9 au Panth\u00e9on des g\u00e9ants de la philosophie de l&rsquo;esprit, contraignant l&rsquo;ensemble de la philosophie contemporaine \u00e0 admettre que l&rsquo;intentionnalit\u00e9 constitue l&rsquo;\u00e9nigme m\u00e9taphysique et cognitive centrale de la condition humaine.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage moderne de Brentano dans les sciences cognitives et la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;intentionnalit\u00e9 dans le d\u00e9bat contemporain de la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, au sein de la philosophie de l&rsquo;esprit et des sciences de la cognition, le concept brentanien d&rsquo;intentionnalit\u00e9 se trouve au centre des batailles th\u00e9oriques les plus incandescentes. L&rsquo;ambition majeure du paradigme naturaliste contemporain \u2014 port\u00e9e par des penseurs tels que Fred Dretske (<em>Explaining Behavior<\/em>), Jerry Fodor (<em>Psychosemantics<\/em>) et Ruth Millikan \u2014 est le programme de <strong>naturalisation de l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/strong>. Ces auteurs cherchent \u00e0 traduire la relation intentionnelle brentanienne en termes d&rsquo;information causale, de covariation physique ou de t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique \u00e9volutionniste, tentant de prouver qu&rsquo;un dispositif physique biologique peut acqu\u00e9rir la propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;\u00ab \u00eatre \u00e0 propos de \u00bb (<em>aboutness<\/em>) quelque chose sans faire appel \u00e0 des puissances surnaturelles.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de ce physicalisme r\u00e9ducteur, les courants contemporains de l&rsquo;<strong>\u00e9nactivisme<\/strong> et de la cognition incarn\u00e9e (<em>Embodied Cognition<\/em>) \u2014 initi\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cellular-automata\/\">Francisco Varela<\/a>, Evan Thompson et prolong\u00e9s par Alva No\u00eb (<em>Action in Perception<\/em>) \u2014 red\u00e9couvrent la v\u00e9rit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;<em>Aktpsychologie<\/em>. Pour les \u00e9nactivistes, la perception n&rsquo;est pas le traitement passif d&rsquo;un signal entrant par un ordinateur neuronal, mais une <strong>action corporelle orient\u00e9e<\/strong>, une ma\u00eetrise active de contingences sensorimotrices. L&rsquo;esprit ne \u00ab re\u00e7oit \u00bb pas le monde : il l&rsquo;\u00ab \u00e9nonce \u00bb et le fait \u00e9merger par l&rsquo;accomplissement continu d&rsquo;actes moteurs et perceptifs incarn\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;incontournable d\u00e9bat autour du <strong>\u00ab probl\u00e8me difficile de la conscience \u00bb<\/strong> (<em>The Hard Problem of Consciousness<\/em>) th\u00e9oris\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/chalmers\/\">David Chalmers<\/a> trouve un \u00e9clairage d\u00e9cisif dans la distinction brentanienne entre l&rsquo;acte et le contenu. Les <em>qualia<\/em> \u2014 ces aspects qualitatifs bruts de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale (le rougeoiement du rouge, la morsure d&rsquo;une douleur aigu\u00eb) \u2014 ne sont rien d&rsquo;autre que les contenus immanents imm\u00e9diats ins\u00e9parables de l&rsquo;acte de sentir. En rappelant que la subjectivit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une fonction algorithmique aveugle, Brentano offre aux philosophes contemporains les concepts indispensables pour r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;\u00e9liminativisme mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<h3>12.2 Applications en sciences cognitives computationnelles et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor vertigineux de l&rsquo;intelligence artificielle (IA) et des mod\u00e8les de langage massifs (LLM) a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la psychologie de l&rsquo;acte une actualit\u00e9 br\u00fblante et inattendue. La question philosophique majeure qui hante notre si\u00e8cle s&rsquo;\u00e9nonce ainsi : <em>Les machines intelligentes pensent-elles r\u00e9ellement ou ne font-elles que manipuler aveugl\u00e9ment des symboles ?<\/em><\/p>\n<p>Cette interrogation a \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre argument de la <strong>Chambre Chinoise<\/strong> formul\u00e9 par John Searle en 1980, qui n&rsquo;est autre qu&rsquo;une brillante actualisation de la distinction brentanienne entre le contenu syntaxique et l&rsquo;acte s\u00e9mantique :<\/p>\n<ul>\n<li>Un programme d&rsquo;intelligence artificielle classique ou un r\u00e9seau de neurones contemporain traite des <strong>contenus informationnels<\/strong> (des cha\u00eenes de bits, des poids synaptiques matriciels, des probabilit\u00e9s statistiques d&rsquo;apparition de tokens). Il op\u00e8re au niveau purement syntaxique de la mati\u00e8re calcul\u00e9e.<\/li>\n<li>Ce qui fait totalement d\u00e9faut \u00e0 la machine, c&rsquo;est l&rsquo;<strong>acte intentionnel<\/strong> au sens brentanien du terme : le programme ne <em>comprend<\/em> pas ce qu&rsquo;il g\u00e9n\u00e8re ; il ne vise aucun objet ; il n&rsquo;\u00e9prouve aucune adh\u00e9sion v\u00e9ritative (jugement d&rsquo;\u00e9vidence) et n&rsquo;a aucune inclination affective ou morale envers ce qu&rsquo;il \u00e9nonce. L&rsquo;IA manipule le contenu, mais seul l&rsquo;esprit humain accomplit l&rsquo;acte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive et de la robotique avanc\u00e9e, les chercheurs en robotique autonome (notamment sous l&rsquo;impulsion des architectures orient\u00e9es vers l&rsquo;action de Rodney Brooks) s&rsquo;inspirent d\u00e9sormais explicitement des principes de la psychologie de l&rsquo;acte. Pour construire une agentivit\u00e9 artificielle robuste, il est apparu vain de gaver un syst\u00e8me d&rsquo;une base de donn\u00e9es statique encyclop\u00e9dique (approche par le contenu) ; il faut au contraire doter le robot de boucles d&rsquo;action-perception dynamiques lui permettant de viser t\u00e9l\u00e9ologiquement des buts au sein d&rsquo;un environnement changeant.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan et pertinence continue de la psychologie de l&rsquo;acte au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e historique, \u00e9pist\u00e9mologique et philosophique, la figure de Franz Brentano \u00e9merge dans toute sa souveraine grandeur : celle d&rsquo;un <strong>architecte m\u00e9connu mais fondamental de la modernit\u00e9 philosophique et psychologique<\/strong>. Longtemps rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la position injuste de simple \u00ab pr\u00e9curseur de Husserl \u00bb ou de \u00ab professeur de Freud \u00bb, Brentano appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme le b\u00e2tisseur d&rsquo;un syst\u00e8me th\u00e9orique d&rsquo;une autonomie, d&rsquo;une coh\u00e9rence et d&rsquo;une lucidit\u00e9 exceptionnelles.<\/p>\n<p>La psychologie de l&rsquo;acte apporte une r\u00e9ponse magistrale au grand drame \u00e9pist\u00e9mologique des sciences humaines contemporaines : le d\u00e9chirement entre le r\u00e9ductionnisme physicaliste (qui nie la r\u00e9alit\u00e9 de la vie int\u00e9rieure) et l&rsquo;id\u00e9alisme relativiste (qui dissout l&rsquo;objectivit\u00e9 du monde). En r\u00e9affirmant avec force que la conscience est une <em>\u00e9nergie op\u00e9rante et relationnelle<\/em>, constitutivement ouverte sur la r\u00e9alit\u00e9 des objets, r\u00e9gie par des \u00e9vidences logiques et anim\u00e9e par un amour du Bien intrins\u00e8quement correct, Franz Brentano a sauv\u00e9 la noblesse et l&rsquo;intelligibilit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les neurosciences explorent les confins du cerveau et o\u00f9 l&rsquo;intelligence artificielle red\u00e9finit les fronti\u00e8res du vivant, la m\u00e9thode psychognosique descriptive de Brentano demeure plus indispensable que jamais. Elle rappelle aux chercheurs de tout horizon qu&rsquo;avant de mesurer les synapses ou de mod\u00e9liser des algorithmes, il faut d&rsquo;abord apprendre \u00e0 <em>d\u00e9crire fid\u00e8lement<\/em> l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue dans sa puret\u00e9 structurale. C&rsquo;est \u00e0 ce prix, et \u00e0 ce prix seulement, que la psychologie demeurera la science reine de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type:none; padding-left:0; line-height:1.8;\">\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Brentano, F. (1862). <em>Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles<\/em>. Herder.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Brentano, F. (1874). <em>Psychologie vom empirischen Standpunkte<\/em>. Duncker &#038; Humblot. (Trad. fran\u00e7. : <em>Psychologie du point de vue empirique<\/em>, trad. M. de Gandillac, revue par J.-F. Courtine, Paris, Vrin, 2008).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Brentano, F. (1889). <em>Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis<\/em>. Duncker &#038; Humblot. (Trad. fran\u00e7. : <em>De l&rsquo;origine de la connaissance morale<\/em>, trad. L. Cesbron, Paris, Vrin, 2003).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Brentano, F. (1982). <em>Deskriptive Psychologie<\/em> (R. M. Chisholm &#038; W. Baumgartner, \u00c9d.). Felix Meiner Verlag. (Trad. fran\u00e7. : <em>Psychologie descriptive<\/em>, trad. H. Petitot, Paris, L&rsquo;Harmattan, 2017).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Chalmers, D. J. (1996). <em>The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Chisholm, R. M. (1957). <em>Perceiving: A Philosophical Study<\/em>. Cornell University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Chisholm, R. M. (1967). Brentano on Descriptive Psychology and the Intentional. In <em>Phenomenology and Existentialism<\/em> (pp. 1\u201323). Johns Hopkins University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Courtine, J.-F. (\u00c9d.). (2007). <em>Franz Brentano : Ontologie, psychologie, logique<\/em>. Librairie Philosophique J. Vrin.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Ehrenfels, C. von (1890). \u00dcber \u00ab Gestaltqualit\u00e4ten \u00bb. <em>Vierteljahrsschrift f\u00fcr wissenschaftliche Philosophie<\/em>, 14, 249\u2013292.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Fisette, D., &#038; Fr\u00e9chette, G. (\u00c9ds.). (2007). <em>\u00c0 l&rsquo;\u00e9cole de Brentano : De W\u00fcrzbourg \u00e0 Vienne<\/em>. Vrin.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Husserl, E. (1900\u20131901). <em>Logische Untersuchungen<\/em> (2 vol.). Max Niemeyer. (Trad. fran\u00e7. : <em>Recherches logiques<\/em>, trad. H. \u00c9lie, A. L. Kelkel et R. Sch\u00e9rer, Paris, PUF, 1961\u20131963).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Kriegel, U. (2018). <em>Brentano&rsquo;s Philosophical System: Mind, Being, Value<\/em>. Oxford University Press. https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780198813354.001.0001<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Meinong, A. (1904). <em>Untersuchungen zur Gegenstandstheorie und Psychologie<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Quine, W. V. O. (1960). <em>Word and Object<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Rollinger, R. D. (1999). <em>Husserl&rsquo;s Position in the School of Brentano<\/em>. Springer Science &#038; Business Media. https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-017-1808-0<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Searle, J. R. (1983). <em>Intentionality: An Essay in the Philosophy of Mind<\/em>. Cambridge University Press. https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173452<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Stumpf, C. (1883\u20131890). <em>Tonpsychologie<\/em> (2 vol.). S. Hirzel.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Twardowski, K. (1894). <em>Zur Lehre vom Inhalt und Gegenstand der Vorstellungen: Eine psychologische Untersuchung<\/em>. H\u00f6lder.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Varela, F. J., Thompson, E., &#038; Rosch, E. (1991). <em>The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom:12px;\">Wundt, W. (1874). <em>Grundz\u00fcge der physiologischen Psychologie<\/em>. Wilhelm Engelmann.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie de la psychologie de l&rsquo;acte de Franz Brentano : intentionnalit\u00e9, ph\u00e9nom\u00e9nologie descriptive, m\u00e9thode empirique et post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[1543,1539,1541,1542,1540],"class_list":["post-580","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-epistemologie-psychologique","tag-franz-brentano","tag-intentionnalite","tag-phenomenologie","tag-psychologie-de-lacte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/580","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=580"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/580\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=580"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=580"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=580"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}