{"id":560,"date":"2026-09-04T10:30:50","date_gmt":"2026-09-04T10:30:50","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/modele-saillance-aberrante-psychose-shitij-kapur\/"},"modified":"2026-09-04T10:30:50","modified_gmt":"2026-09-04T10:30:50","slug":"modele-saillance-aberrante-psychose-shitij-kapur","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=modele-saillance-aberrante-psychose-shitij-kapur","title":{"rendered":"Mod\u00e8le de la saillance aberrante de la psychose &#8211; Shitij Kapur"},"content":{"rendered":"<p>La psychiatrie contemporaine a longtemps \u00e9t\u00e9 travers\u00e9e par une fracture \u00e9pist\u00e9mologique profonde, scindant la discipline entre deux paradigmes apparemment irr\u00e9conciliables : d&rsquo;une part, un r\u00e9ductionnisme neurobiologique centr\u00e9 sur les anomalies mol\u00e9culaires et synaptiques, et d&rsquo;autre part, une tradition psychopathologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exploration minutieuse du v\u00e9cu subjectif, du sens et de l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Au c\u0153ur de cette tension, la compr\u00e9hension de la psychose et tout particuli\u00e8rement des sympt\u00f4mes positifs de la schizophr\u00e9nie &mdash; tels que les id\u00e9es d\u00e9lirantes et les hallucinations &mdash; a longtemps constitu\u00e9 une \u00e9nigme th\u00e9orique majeure. Si les mod\u00e8les neurochimiques avaient formellement identifi\u00e9 l&rsquo;implication pr\u00e9pond\u00e9rante de la neurotransmission dopaminergique dans l&rsquo;efficacit\u00e9 des mol\u00e9cules antipsychotiques, ils \u00e9chouaient syst\u00e9matiquement \u00e0 expliquer la mani\u00e8re dont une alt\u00e9ration neurochimique quantitative pouvait se m\u00e9tamorphoser en une conviction in\u00e9branlable que les plaques d&rsquo;immatriculation transmettent des messages crypt\u00e9s ou que la voix d&rsquo;un pers\u00e9cuteur invisible commente les moindres faits et gestes du sujet.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour combler ce \u00ab foss\u00e9 explicatif \u00bb (<em>explanatory gap<\/em>) que le neuroscientifique et psychiatre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13\">Shitij Kapur a formul\u00e9 en 2003 le mod\u00e8le de la saillance aberrante<\/a>. Cette th\u00e9orisation s\u00e9minale ne s&rsquo;est pas content\u00e9e d&rsquo;ajouter une hypoth\u00e8se suppl\u00e9mentaire au corpus existant ; elle a red\u00e9fini le paradigme de la psychiatrie translationnelle en proposant un pont conceptuel direct, dynamique et \u00e9l\u00e9gant entre la neurochimie de la dopamine striatale, les sciences cognitives du traitement de l&rsquo;information et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9lirante naissante. Selon Kapur, la dopamine n&rsquo;est pas le substrat chimique direct du d\u00e9lire lui-m\u00eame, mais plut\u00f4t le m\u00e9diateur physiologique fondamental de la \u00ab saillance motivationnelle \u00bb &mdash; ce processus par lequel des stimuli internes ou externes acqui\u00e8rent une valeur, attirent notre attention s\u00e9lective et guident nos comportements adaptatifs.<\/p>\n<p>Lorsque ce syst\u00e8me neurochimique se d\u00e9r\u00e8gle sous l&rsquo;effet d&rsquo;une hyperdopaminergie pr\u00e9synaptique sous-corticale d\u00e9contextualis\u00e9e, le cerveau commence \u00e0 attribuer une signification imp\u00e9rieuse, une intensit\u00e9 inhabituelle et une pertinence personnelle \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements triviaux, des co\u00efncidences fortuites ou des perceptions p\u00e9riph\u00e9riques du quotidien. Le d\u00e9lire, loin d&rsquo;\u00eatre un pur artefact chaotique, \u00e9merge alors comme une tentative cognitive descendante (<em>top-down<\/em>), logique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, entreprise par l&rsquo;esprit pour donner un sens rationnel \u00e0 cette avalanche d&rsquo;exp\u00e9riences aberrantes et incompr\u00e9hensibles. En repla\u00e7ant l&rsquo;agentivit\u00e9 cognitive et le v\u00e9cu intime du patient au centre de l&rsquo;\u00e9quation neuroscientifique, le mod\u00e8le de la saillance aberrante a transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la s\u00e9miologie psychiatrique, de la psychopharmacologie et des th\u00e9rapies cognitivo-comportementales appliqu\u00e9es aux psychoses.<\/p>\n<h2>1. Introduction au mod\u00e8le de la saillance aberrante et contexte historique de Shitij Kapur<\/h2>\n<h3>1.1 Le cadre conceptuel r\u00e9volutionnaire propos\u00e9 par Shitij Kapur en 2003<\/h3>\n<p>En janvier 2003, la publication dans <em>The American Journal of Psychiatry<\/em> de l&rsquo;article fondateur de Shitij Kapur, intitul\u00e9 <em>\u00ab Psychosis as a State of Aberrant Salience: A Framework Linking Biology, Phenomenology, and Pharmacology in Schizophrenia \u00bb<\/em>, a marqu\u00e9 un tournant \u00e9pist\u00e9mologique fondamental dans la psychiatrie biologique moderne. \u00c0 cette \u00e9poque, la discipline souffrait d&rsquo;une juxtaposition st\u00e9rile entre des d\u00e9couvertes neurobiologiques de pointe &mdash; issues notamment de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) et de la g\u00e9n\u00e9tique &mdash; et une pratique clinique ph\u00e9nom\u00e9nologique isol\u00e9e dans sa propre taxonomie descriptive. Les neurobiologistes quantifiaient des densit\u00e9s r\u00e9ceptorielIes sans pouvoir rendre compte de la forme ou du contenu des pens\u00e9es psychotiques, tandis que les cliniciens d\u00e9crivaient avec une grande subtilit\u00e9 la structure des d\u00e9lires sans pouvoir s&rsquo;appuyer sur un substrat physiopathologique intelligible.<\/p>\n<p>Kapur a r\u00e9solu cette aporie en introduisant le concept de \u00ab saillance aberrante \u00bb comme pivot unificateur. Il a postul\u00e9 que la fonction cardinale de la dopamine m\u00e9solimbique consiste \u00e0 agir comme une \u00ab monnaie d&rsquo;\u00e9change motivationnelle \u00bb (<em>currency of reward and motivation<\/em>), transformant les repr\u00e9sentations neutres du monde en objets d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, de d\u00e9sir ou d&rsquo;\u00e9vitement. D\u00e8s lors que cette machinerie neurobiologique se met \u00e0 dysfonctionner de fa\u00e7on autonome, en l&rsquo;absence de d\u00e9clencheurs environnementaux ad\u00e9quats, l&rsquo;individu se retrouve immerg\u00e9 dans un monde o\u00f9 des stimuli quelconques &mdash; le bruissement d&rsquo;une feuille, la couleur d&rsquo;une chemise port\u00e9e par un inconnu, une inflexion de voix anodine &mdash; se voient subitement investis d&rsquo;une pr\u00e9gnance extraordinaire. Ce cadre th\u00e9orique s&rsquo;est distingu\u00e9 par sa capacit\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer une triple liaison : expliquer la ph\u00e9nom\u00e9nologie du d\u00e9but de la psychose, justifier le m\u00e9canisme th\u00e9rapeutique r\u00e9el des antipsychotiques et proposer un mod\u00e8le neurocognitif testable exp\u00e9rimentalement.<\/p>\n<p>Cette approche a rompu de mani\u00e8re d\u00e9cisive avec les mod\u00e8les r\u00e9ductionnistes qui consid\u00e9raient le d\u00e9lire comme le produit direct et \u00ab m\u00e9canique \u00bb d&rsquo;une d\u00e9charge neuronale anormale (\u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;une crise comitiale focalis\u00e9e), tout autant qu&rsquo;avec les mod\u00e8les purement psychodynamiques ou herm\u00e9neutiques qui \u00e9cartaient les d\u00e9terminants neurochimiques pour ne voir dans la psychose qu&rsquo;une construction symbolique d\u00e9connect\u00e9e de la biologie. Chez Kapur, le d\u00e9lire est con\u00e7u comme un processus psychologique actif d&rsquo;adaptation \u00e0 une alt\u00e9ration neurochimique primaire : le cerveau d\u00e9lirant n&rsquo;est pas un cerveau dysfonctionnel dans toutes ses dimensions cognitives, mais un syst\u00e8me qui raisonne, \u00e9labore des inf\u00e9rences et d\u00e9ploie des strat\u00e9gies herm\u00e9neutiques face \u00e0 des pr\u00e9misses perceptives et motivationnelles biologiquement fauss\u00e9es.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9volution des th\u00e9ories dopaminergiques classiques de la schizophr\u00e9nie<\/h3>\n<p>Pour mesurer la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire du mod\u00e8le de Kapur, il convient de retracer la trajectoire historique de l&rsquo;hypoth\u00e8se dopaminergique de la schizophr\u00e9nie. Initi\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950 \u00e0 la suite de la d\u00e9couverte fortuite des propri\u00e9t\u00e9s antipsychotiques de la chlorpromazine par Jean Delay et Pierre Deniker, puis consolid\u00e9e par les travaux fondamentaux d&rsquo;Arvid Carlsson d\u00e9montrant que les neuroleptiques bloquent la transmission dopaminergique, la premi\u00e8re version de l&rsquo;hypoth\u00e8se dopaminergique postulait une simple hyperactivit\u00e9 globale et indiff\u00e9renci\u00e9e de la dopamine dans le cerveau schizophr\u00e8ne. Cette vision primitive pr\u00e9sentait des faiblesses conceptuelles majeures, notamment l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;expliquer pourquoi les antagonistes dopaminergiques mettaient plusieurs jours \u00e0 plusieurs semaines pour r\u00e9duire les id\u00e9es d\u00e9lirantes alors que le blocage des r\u00e9cepteurs D2 \u00e9tait effectif en quelques heures.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, des chercheurs comme Kenneth Davis ont propos\u00e9 une version r\u00e9vis\u00e9e de l&rsquo;hypoth\u00e8se dopaminergique, dite \u00ab biphasique \u00bb ou \u00ab r\u00e9gionale \u00bb. Ce mod\u00e8le distinguait une hyperdopaminergie sous-corticale (m\u00e9solimbique), responsable des sympt\u00f4mes positifs (d\u00e9lires, hallucinations), et une hypodopaminergie corticale (m\u00e9socorticale, en particulier au sein du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral), sous-tendant les sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs (anh\u00e9donie, aboulie, retrait social) et les d\u00e9ficits cognitifs (m\u00e9moire de travail, fonctions ex\u00e9cutives). Bien que plus raffin\u00e9e et compatible avec les donn\u00e9es d&rsquo;imagerie fonctionnelle \u00e9mergentes, cette dichotomie anatomique demeurait muette quant \u00e0 la nature pr\u00e9cise du traitement du signal op\u00e9r\u00e9 par la dopamine. Elle d\u00e9crivait un d\u00e9s\u00e9quilibre hydrodynamique sans sp\u00e9cifier le langage computationnel sous-jacent.<\/p>\n<p>Le saut qualitatif op\u00e9r\u00e9 par Shitij Kapur a consist\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer les d\u00e9couvertes de la neurophysiologie moderne, en particulier les travaux de Wolfram Schultz sur le codage de l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction de r\u00e9compense par les neurones dopaminergiques du m\u00e9senc\u00e9phale. En conf\u00e9rant \u00e0 la dopamine un r\u00f4le computationnel pr\u00e9cis dans l&rsquo;attribution de la saillance motivationnelle, Kapur a transform\u00e9 une th\u00e9orie statique de \u00ab trop-plein \u00bb ou de \u00ab manque \u00bb neurochimique en une th\u00e9orie dynamique du traitement de l&rsquo;information. L&rsquo;hyperdopaminergie n&rsquo;\u00e9tait plus per\u00e7ue comme un bruit de fond amorphe, mais comme une g\u00e9n\u00e9ration anarchique de signaux de pertinence, venant parasiter en continu les r\u00e9seaux de l&rsquo;apprentissage associatif et de l&rsquo;attention s\u00e9lective.<\/p>\n<h3>1.3 La qu\u00eate d&rsquo;un pont translationnel entre neurobiologie et ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition premi\u00e8re de la neuropsychiatrie cognitive r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9lucidation des m\u00e9canismes interm\u00e9diaires reliant les \u00e9v\u00e9nements synaptiques microscopiques aux \u00e9tats de conscience complexes. En psychiatrie, le probl\u00e8me du \u00ab foss\u00e9 explicatif \u00bb est particuli\u00e8rement aigu : comment une mol\u00e9cule &mdash; un agoniste ou un antagoniste des r\u00e9cepteurs dopaminergiques coupl\u00e9s aux prot\u00e9ines G &mdash; peut-elle alt\u00e9rer la structure m\u00eame de la subjectivit\u00e9, la certitude intime d&rsquo;un individu quant \u00e0 sa place dans le monde et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de ses fronti\u00e8res psychiques ? Les mod\u00e8les purement psychiatriques d\u00e9crivaient la transformation du sentiment de r\u00e9alit\u00e9 sans en conna\u00eetre les rouages biologiques, tandis que la neuropharmacologie accumulait des constantes d&rsquo;affinit\u00e9 (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"K_i\">$K_i$<\/span>) d\u00e9nu\u00e9es de pertinence clinique imm\u00e9diate pour la compr\u00e9hension de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Le positionnement \u00e9pist\u00e9mologique de Kapur s&rsquo;inscrit dans ce que le philosophe et psychiatre Carl Craver a d\u00e9crit comme une explication m\u00e9caniste multiniveau. Kapur refuse le dualisme cart\u00e9sien tout en rejetant le r\u00e9ductionnisme \u00e9liminativiste. La ph\u00e9nom\u00e9nologie n&rsquo;est pas un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne jetable ; elle constitue le niveau d&rsquo;organisation sup\u00e9rieur du syst\u00e8me, dot\u00e9 de sa propre logique causale descendante. Dans ce sch\u00e9ma translationnel, la neurochimie (hyperdopaminergie m\u00e9solimbique) d\u00e9termine une perturbation computationnelle (saillance aberrante), qui engendre une modification exp\u00e9rientielle subjective (perplexit\u00e9, impression de signification pr\u00e9gnante), laquelle contraint finalement le syst\u00e8me cognitif \u00e0 produire une restructuration conceptuelle (le d\u00e9lire explicatif).<\/p>\n<p>Ce paradigme a permis \u00e0 la psychiatrie d&rsquo;\u00e9chapper au pi\u00e8ge de la tautologie diagnostique. Plut\u00f4t que de classifier passivement les sympt\u00f4mes selon les crit\u00e8res op\u00e9rationnels du DSM ou de la CIM, les cliniciens et les chercheurs ont pu appr\u00e9hender les sympt\u00f4mes positifs non pas comme des entit\u00e9s statiques, mais comme les r\u00e9sultats visibles d&rsquo;une cha\u00eene dynamique d&rsquo;interactions psychobiologiques. Le mod\u00e8le de la saillance aberrante a ainsi restaur\u00e9 la dignit\u00e9 de la parole du patient psychotique : ses convictions, m\u00eame les plus extravagantes aux yeux d&rsquo;un observateur ext\u00e9rieur, poss\u00e8dent une coh\u00e9rence interne rigoureuse au vu des signaux aberrants que son syst\u00e8me nerveux central lui impose de traiter.<\/p>\n<h2>2. Physiologie et r\u00e9gulation de la saillance normale<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9finition cognitive et psychologique de la saillance motivationnelle<\/h3>\n<p>Dans un environnement naturel satur\u00e9 d&rsquo;informations sensorielles &mdash; bruits, couleurs, mouvements, odeurs, signaux proprioceptifs &mdash;, les capacit\u00e9s de traitement du cerveau humain sont par nature limit\u00e9es. Pour assurer la survie de l&rsquo;organisme, l&rsquo;\u00e9volution a s\u00e9lectionn\u00e9 des m\u00e9canismes attentionnels ultra-performants capables de filtrer le flux entrant et de prioriser les \u00e9l\u00e9ments cruciaux pour l&rsquo;adaptation biologique. La saillance cognitive d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente par laquelle un stimulus particulier se d\u00e9tache de l&rsquo;arri\u00e8re-plan sensoriel pour capter les ressources du syst\u00e8me nerveux central. On distingue classiquement la saillance perceptive pure (ou saillance <em>bottom-up<\/em>, d\u00e9pendante des propri\u00e9t\u00e9s physiques du stimulus comme le contraste, la brillance ou le mouvement soudain) de la saillance motivationnelle.<\/p>\n<p>La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2007.03.003\">saillance motivationnelle<\/a> repr\u00e9sente le processus par lequel un stimulus neutre se voit attribuer une valeur biologique incitative ou aversive, le transformant en un p\u00f4le d&rsquo;attraction majeur pour le comportement. Elle repose sur l&rsquo;apprentissage par renforcement, qui permet \u00e0 l&rsquo;organisme d&rsquo;associer des indices environnementaux pr\u00e9alablement neutres (stimuli conditionn\u00e9s) \u00e0 des cons\u00e9quences biologiquement significatives telles que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la nourriture, la reproduction, la douleur ou la pr\u00e9dation (stimuli inconditionn\u00e9s). Une fois cette association \u00e9tablie, le stimulus ne se contente plus d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u ; il acquiert une \u00ab affordance \u00bb motivationnelle, d\u00e9clenchant instantan\u00e9ment une r\u00e9orientation de l&rsquo;attention, une activation du syst\u00e8me nerveux autonome et une pr\u00e9paration motrice orient\u00e9e vers l&rsquo;approche ou la fuite.<\/p>\n<p>Cette saillance motivationnelle conf\u00e8re au monde per\u00e7u une structure hi\u00e9rarchis\u00e9e et signifiante. Loin d&rsquo;\u00eatre un r\u00e9cepteur passif qui enregistre le r\u00e9el de fa\u00e7on homog\u00e8ne, le cerveau sain \u00e9value en permanence la valeur pr\u00e9dictive des \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;environnement. C&rsquo;est ce filtre dynamique qui permet \u00e0 un individu de rep\u00e9rer instantan\u00e9ment le visage d&rsquo;un proche dans une foule compacte, de r\u00e9agir au son discret de son propre pr\u00e9nom prononc\u00e9 dans une pi\u00e8ce bruyante (effet <em>cocktail party<\/em>) ou d&rsquo;anticiper un danger imminent \u00e0 la vue d&rsquo;un infime indice de menace. La saillance normale est donc un processus adaptatif contextuel, \u00e9conomique et flexible, \u00e9troitement calibr\u00e9 sur les besoins physiologiques et les objectifs de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>2.2 Le r\u00f4le physiologique de la dopamine striatale dans le traitement du signal<\/h3>\n<p>Le substrat neurobiologique central de l&rsquo;attribution de saillance motivationnelle r\u00e9side dans la neurotransmission dopaminergique sous-corticale, sp\u00e9cifiquement au sein du m\u00e9senc\u00e9phale (aire tegmentale ventrale et substance noire compacte) et de ses projections vers le striatum (noyau accumbens et striatum associatif). Les travaux s\u00e9minaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.905435\">Wolfram Schultz et ses collaborateurs \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990<\/a> ont mis en lumi\u00e8re le principe computationnel sous-jacent : les neurones dopaminergiques codent l&rsquo;\u00ab erreur de pr\u00e9diction de r\u00e9compense \u00bb (<em>Reward Prediction Error<\/em> ou RPE). Ce signal quantifie la diff\u00e9rence math\u00e9matique entre le r\u00e9sultat attendu d&rsquo;une action et le r\u00e9sultat effectivement obtenu.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement se d\u00e9roule exactement comme anticip\u00e9, aucune modification de la d\u00e9charge dopaminergique basale n&rsquo;est observ\u00e9e. En revanche, si une r\u00e9compense inattendue survient, les neurones dopaminergiques \u00e9mettent une bouff\u00e9e de potentiel d&rsquo;action br\u00e8ve et synchrone (d\u00e9charge phasique), signalant au cortex et aux circuits striataux qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement hautement signifiant vient d&rsquo;avoir lieu. Inversement, si une r\u00e9compense attendue fait d\u00e9faut, la d\u00e9charge dopaminergique s&rsquo;interrompt temporairement (d\u00e9pression phasique). Cette signalisation phasique constitue le moteur neurochimique de la plasticit\u00e9 synaptique : elle renforce les connexions cortico-stri\u00e9es sous-tendant les comportements r\u00e9ussis (via les r\u00e9cepteurs D1 stimulants) et affaiblit les associations inefficaces (via les r\u00e9cepteurs D2 modulateurs).<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la simple r\u00e9compense mat\u00e9rielle, la dopamine agit comme un amplificateur d&rsquo;information, un indicateur de nouveaut\u00e9 et de pertinence comportementale. En injectant un signal de saillance sur les repr\u00e9sentations corticales transmises au striatum, la dopamine permet d&rsquo;extraire le \u00ab signal \u00bb pertinent du \u00ab bruit \u00bb de fond environnemental. Ce m\u00e9canisme garantit que seules les informations poss\u00e9dant une valeur adaptative r\u00e9elle sont consolid\u00e9es en m\u00e9moire \u00e0 long terme et int\u00e9gr\u00e9es dans les mod\u00e8les pr\u00e9dictifs du sujet, orientant de mani\u00e8re coh\u00e9rente la prise de d\u00e9cision et l&rsquo;action dirig\u00e9e vers un but.<\/p>\n<h3>2.3 Les circuits cortico-striato-thalamo-corticaux de la saillance<\/h3>\n<p>L&rsquo;attribution et la r\u00e9gulation de la saillance ne reposent pas sur la seule activit\u00e9 du striatum, mais sur des r\u00e9seaux en boucles hautement organis\u00e9s, d\u00e9sign\u00e9s sous le terme de circuits cortico-striato-thalamo-corticaux (CSTC). Ces boucles interconnect\u00e9es forment une architecture fonctionnelle s\u00e9gr\u00e9g\u00e9e mais int\u00e9grative, comprenant la boucle motrice, la boucle associative (impliquant le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le striatum associatif dorsal) et la boucle limbique (reliant le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, le cortex orbitofrontal et le striatum ventral\/noyau accumbens).<\/p>\n<p>En neuro-imagerie fonctionnelle moderne, ce dispositif s&rsquo;articule \u00e9troitement avec le \u00ab R\u00e9seau de Saillance \u00bb (<em>Salience Network<\/em>), identifi\u00e9 par William Seeley et Michael Greicius, dont les n\u0153uds corticaux majeurs sont l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.5587-06.2007\">insula ant\u00e9rieure bilat\u00e9rale et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur dorsal (dACC)<\/a>. Ce r\u00e9seau joue un r\u00f4le de chef d&rsquo;orchestre dans l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale globale : il d\u00e9tecte les stimuli internes (hom\u00e9ostatiques, visc\u00e9roceptifs) et externes saillants, et op\u00e8re comme un commutateur dynamique qui d\u00e9sactive le R\u00e9seau du Mode par D\u00e9faut (<em>Default Mode Network<\/em>, associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;introspection et au vagabondage mental) pour activer le R\u00e9seau Ex\u00e9cutif Central (<em>Central Executive Network<\/em>, mobilis\u00e9 dans les t\u00e2ches cognitives exigeantes et le contr\u00f4le attentionnel).<\/p>\n<p>Dans ce syst\u00e8me hautement sophistiqu\u00e9, le thalamus &mdash; en particulier le noyau r\u00e9ticulaire thalamique &mdash; agit comme une porte d&rsquo;entr\u00e9e sensorielle majeure (<em>sensory gating<\/em>), modulant le passage des informations vers le n\u00e9ocortex sous le contr\u00f4le r\u00e9gulateur descendant (<em>top-down<\/em>) du cortex pr\u00e9frontal. Le cortex pr\u00e9frontal exerce en temps normal une inhibition tonique sur les structures dopaminergiques sous-corticales, veillant \u00e0 ce que les mont\u00e9es de saillance restent proportionn\u00e9es au contexte \u00e9cologique et historique du sujet. Le rapport signal sur bruit est ainsi maintenu \u00e0 un niveau optimal, garantissant une perception fluide et ordonn\u00e9e du monde ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/p>\n<h2>3. M\u00e9canismes neurobiologiques de la saillance aberrante<\/h2>\n<h3>3.1 Hyperdopaminergie pr\u00e9synaptique et d\u00e9r\u00e9gulation sous-corticale<\/h3>\n<p>Le point de bascule physiopathologique vers la psychose r\u00e9side dans une anomalie sp\u00e9cifique et hautement reproductible de la transmission dopaminergique. Contrairement aux premi\u00e8res hypoth\u00e8ses postulant une augmentation du nombre de r\u00e9cepteurs dopaminergiques post-synaptiques D2, des d\u00e9cennies d&rsquo;imagerie mol\u00e9culaire par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) &mdash; men\u00e9es notamment par Shitij Kapur, Oliver Howes et Philip Seeman &mdash; ont d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re univoque que l&rsquo;anomalie fondamentale dans la schizophr\u00e9nie est d&rsquo;ordre <strong>pr\u00e9synaptique<\/strong> et se localise principalement dans le <strong>striatum associatif<\/strong> (partie rostrale du putamen et t\u00eate du noyau caud\u00e9), plut\u00f4t que dans le striatum ventral pur.<\/p>\n<p>Cette dysr\u00e9gulation pr\u00e9synaptique se caract\u00e9rise par une triple alt\u00e9ration :<\/p>\n<ul>\n<li>Une \u00e9l\u00e9vation marqu\u00e9e de la capacit\u00e9 de synth\u00e8se de la dopamine, attest\u00e9e par l&rsquo;accumulation accrue de radio-traceurs comme la [18F]-DOPA ;<\/li>\n<li>Une augmentation du pool de dopamine disponible pour la lib\u00e9ration dans les terminaisons synaptiques ;<\/li>\n<li>Une lib\u00e9ration basale et phasique exag\u00e9r\u00e9e de dopamine, tant spontan\u00e9e qu&rsquo;en r\u00e9ponse \u00e0 des stimuli mineurs ou \u00e0 un stress aigu (mesur\u00e9e par le d\u00e9placement de ligands radiomarqu\u00e9s des r\u00e9cepteurs D2 comme le raclopride).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan neurophysiologique, cette hyperdopaminergie pr\u00e9synaptique se traduit par un <strong>d\u00e9couplage critique entre la lib\u00e9ration de dopamine et les contingences environnementales r\u00e9elles<\/strong>. Alors que dans le cerveau sain, la d\u00e9charge phasique est strictement conditionn\u00e9e par la pr\u00e9sence d&rsquo;une erreur de pr\u00e9diction de r\u00e9compense ou de nouveaut\u00e9 pertinente, les neurones dopaminergiques du patient psychotique adoptent un r\u00e9gime de d\u00e9charge spontan\u00e9, erratique et autonome. Les synapses dopaminergiques d\u00e9versent leur neurom\u00e9diateur de mani\u00e8re anarchique, sans rapport avec la valeur biologique intrins\u00e8que des \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<h3>3.2 Attribution fortuite de signification aux stimuli neutres<\/h3>\n<p>La cons\u00e9quence computationnelle directe de ce tir dopaminergique phasique inappropri\u00e9 est l&rsquo;attribution erratique d&rsquo;un signal de saillance \u00e0 n&rsquo;importe quel stimulus pr\u00e9sent dans l&rsquo;environnement imm\u00e9diat ou dans le champ de la conscience au moment exact de la d\u00e9charge. C&rsquo;est l&rsquo;essence m\u00eame de la <em>saillance aberrante<\/em>. Des fragments du r\u00e9el qui devraient normalement \u00eatre trait\u00e9s comme du bruit de fond insignifiant et filtr\u00e9s par le thalamus se retrouvent subitement promus au rang d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements majeurs et hautement signifiants.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;attribution fortuite de signification ne rel\u00e8ve pas au d\u00e9part d&rsquo;une alt\u00e9ration de la perception sensorielle brute (la vision, l&rsquo;audition et le toucher restent intacts dans leur dimension organo-sensorielle), mais d&rsquo;une transformation qualitative de la \u00ab tonalit\u00e9 affective et motivationnelle \u00bb qui habille la perception. Un feu de signalisation qui passe au rouge, le num\u00e9ro d&rsquo;une plaque min\u00e9ralogique, un paquet de cigarettes abandonn\u00e9 sur un banc ou le regard fugace d&rsquo;un passant dans le m\u00e9tro ne sont plus appr\u00e9hend\u00e9s comme des \u00e9l\u00e9ments ordinaires de la vie urbaine ; ils acqui\u00e8rent une intensit\u00e9 \u00e9trange, une gravit\u00e9 \u00e9nigmatique, une \u00ab pr\u00e9sence \u00bb presque obs\u00e9dante.<\/p>\n<p>Cette captation involontaire et permanente de l&rsquo;attention par des stimuli al\u00e9atoires g\u00e9n\u00e8re un \u00e9tat d&rsquo;hyper-alerte cognitif. Le syst\u00e8me nerveux central fonctionne comme un d\u00e9tecteur de menaces ou d&rsquo;opportunit\u00e9s surcalibr\u00e9, incapable de d\u00e9sactiver son alarme interne. Le sujet se retrouve assailli par une multitude d&rsquo;indices qui semblent tous converger vers une signification cach\u00e9e, personnelle et pressante, brisant la neutralit\u00e9 rassurante du monde quotidien.<\/p>\n<h3>3.3 Alt\u00e9ration du rapport signal sur bruit dans le traitement de l&rsquo;information<\/h3>\n<p>L&rsquo;inondation du striatum associatif par des signaux dopaminergiques non r\u00e9gul\u00e9s induit un effondrement du rapport signal sur bruit (<em>signal-to-noise ratio<\/em>) dans l&rsquo;ensemble des r\u00e9seaux cortico-striataux. Dans des conditions physiologiques normales, le striatum agit comme un filtre s\u00e9lectif : il re\u00e7oit une infinit\u00e9 de propositions motrices et cognitives concurrentes en provenance du cortex c\u00e9r\u00e9bral, et n&rsquo;autorise que les programmes les plus pertinents \u00e0 franchir le relais thalamique pour revenir s&rsquo;exprimer dans le comportement ou la pens\u00e9e consciente. C&rsquo;est le principe de la \u00ab canalisation \u00bb ou de l&rsquo;inhibition lat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;effet de la saillance aberrante, ce m\u00e9canisme d&rsquo;inhibition se d\u00e9grade. Le bruit de fond neural &mdash; constitu\u00e9 par les associations d&rsquo;id\u00e9es marginales, les sensations corporelles p\u00e9riph\u00e9riques, les stimuli ambiants non pertinents et les repr\u00e9sentations mn\u00e9siques fugaces &mdash; est artificiellement amplifi\u00e9 et trait\u00e9 par le cortex comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de signaux de premi\u00e8re importance. Cette prolif\u00e9ration de micro-\u00e9v\u00e9nements sur-signifiants provoque une saturation rapide des capacit\u00e9s de traitement de la m\u00e9moire de travail et des fonctions de contr\u00f4le ex\u00e9cutif.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une alt\u00e9ration profonde de l&rsquo;encodage mn\u00e9sique et de l&rsquo;apprentissage associatif. L&rsquo;esprit commence \u00e0 tisser des liens de causalit\u00e9 chim\u00e9riques entre des \u00e9v\u00e9nements temporels ou spatiaux purement fortuits (apoph\u00e9nie et synchronicit\u00e9 illusoire). D\u00e8s lors que le cerveau ne parvient plus \u00e0 distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas, la mod\u00e9lisation du monde devient profond\u00e9ment instable, pr\u00e9parant le terrain pour la d\u00e9sorganisation cognitive et l&rsquo;\u00e9mergence des constructions psychotiques.<\/p>\n<h2>4. De l&rsquo;alt\u00e9ration neurochimique \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience psychotique subjective<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;\u00e9tat de perplexit\u00e9 initiale et la Prodromie psychotique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus remarquables du mod\u00e8le de Shitij Kapur est d&rsquo;avoir offert une assise neurobiologique rigoureuse aux descriptions ph\u00e9nom\u00e9nologiques classiques de l&rsquo;entr\u00e9e dans la psychose, en particulier le concept de <em>Trema<\/em> forg\u00e9 par le psychiatre allemand Klaus Conrad en 1958 dans sa monographie sur la schizophr\u00e9nie d\u00e9butante (<em>Die beginnende Schizophrenie<\/em>). Avant que le d\u00e9lire ne soit constitu\u00e9 et formul\u00e9 explicitement par le patient, celui-ci traverse une phase prodromique inaugurale marqu\u00e9e par une atmosph\u00e8re indicible, un sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 globale que la psychopathologie nomme \u00ab perplexit\u00e9 psychotique \u00bb ou \u00ab humeur d\u00e9lirante \u00bb (<em>Wahnstimmung<\/em> chez Jaspers).<\/p>\n<p>Durant cette phase de <em>Trema<\/em> revisit\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de la saillance aberrante, le patient ne comprend pas encore ce qui lui arrive, mais il \u00e9prouve avec une acuit\u00e9 angoissante que \u00ab quelque chose a chang\u00e9 \u00bb dans la texture m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9. Le monde semble charg\u00e9 d&rsquo;un sens latent, d&rsquo;une tension atmosph\u00e9rique impalpable, comme le d\u00e9cor d&rsquo;une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre sur le point de commencer. Les couleurs peuvent para\u00eetre plus vives, les bruits de fond plus distincts, les gestes d&rsquo;autrui anormalement soulign\u00e9s. Cependant, \u00e0 ce stade, il n&rsquo;existe pas encore de sc\u00e9nario th\u00e9matique pr\u00e9cis ; le sujet est dans un \u00e9tat d&rsquo;interrogation pure face \u00e0 des indices muets :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Tout avait une signification \u00e9trange&#8230; La fa\u00e7on dont les voitures \u00e9taient gar\u00e9es, le motif des rideaux de ma chambre, le fait qu&rsquo;une femme tousse au moment pr\u00e9cis o\u00f9 j&rsquo;entrais dans la boulangerie. Je savais que cela voulait dire quelque chose de capital, mais j&rsquo;ignorais encore quoi. Cette ignorance \u00e9tait terrifiante. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette exp\u00e9rience pr\u00e9-d\u00e9lirante s&rsquo;accompagne d&rsquo;une angoisse existentielle majeure. Le sujet assiste \u00e0 la fissuration du socle d&rsquo;\u00e9vidences partag\u00e9es (le \u00ab sens commun \u00bb ou la syntonie selon Eug\u00e8ne Minkowski) qui rend le monde naturellement pr\u00e9visible et habitable. L&rsquo;absence de structure logique face \u00e0 cette surcharge d&rsquo;impressions saillantes cr\u00e9e un vide vertigineux que le psychisme ne peut tol\u00e9rer durablement.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;autor\u00e9f\u00e9rence et la transformation de la conscience de soi<\/h3>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que la saillance aberrante s&rsquo;intensifie, un ph\u00e9nom\u00e8ne s\u00e9miologique cardinal s&rsquo;installe : l&rsquo;<strong>autor\u00e9f\u00e9rence<\/strong> (ou id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence). D\u00e8s lors qu&rsquo;un stimulus environnemental est investi d&rsquo;une saillance anormale, le syst\u00e8me cognitif lui applique spontan\u00e9ment une r\u00e8gle par d\u00e9faut : si cet \u00e9v\u00e9nement insignifiant capte mon attention avec une telle violence, c&rsquo;est n\u00e9cessairement qu&rsquo;il m&rsquo;est destin\u00e9, qu&rsquo;il me concerne directement en tant qu&rsquo;individu.<\/p>\n<p>L&rsquo;autor\u00e9f\u00e9rence transforme radicalement la conscience de soi (l&rsquo;<em>ips\u00e9it\u00e9<\/em> au sens ph\u00e9nom\u00e9nologique d\u00e9crit par Josef Parnas et Louis Sass). L&rsquo;illusion d&rsquo;\u00eatre au centre d&rsquo;une trame invisible devient constante :<\/p>\n<ul>\n<li>Le pr\u00e9sentateur du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 semble prononcer des phrases \u00e0 double sens sp\u00e9cifiquement cod\u00e9es pour le patient ;<\/li>\n<li>Deux coll\u00e8gues discutant \u00e0 voix basse au bout du couloir sont imm\u00e9diatement pr\u00e9sum\u00e9s \u00eatre en train de comploter \u00e0 son sujet ;<\/li>\n<li>Une panne informatique banale devient la preuve formelle d&rsquo;une surveillance cibl\u00e9e de son domicile.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce biais \u00e9gocentrique massif s&rsquo;accompagne d&rsquo;une perturbation du sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 (<em>sense of agency<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 fondamentale \u00e0 reconna\u00eetre ses propres pens\u00e9es, intentions et actions comme \u00e9manant de soi-m\u00eame. Les fronti\u00e8res entre le moi et le non-moi s&rsquo;amenuisent. Le monde ext\u00e9rieur cesse d&rsquo;\u00eatre un environnement autonome et objectif pour devenir un espace interconnect\u00e9, r\u00e9actif et intrusif, o\u00f9 la pens\u00e9e intime semble r\u00e9sonner avec les \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels externes.<\/p>\n<h3>4.3 La surcharge affective et le besoin urgent de r\u00e9solution cognitive<\/h3>\n<p>Vivre dans un monde o\u00f9 chaque d\u00e9tail visuel, auditif ou relationnel hurle une signification ind\u00e9chiffrable place l&rsquo;organisme sous un stress psychologique et biologique inou\u00ef. Le syst\u00e8me nerveux sympathique est activ\u00e9 en permanence, lib\u00e9rant des glucocortico\u00efdes (cortisol) et de la noradr\u00e9naline qui, par un effet de boucle r\u00e9troactive d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, viennent sensibiliser davantage encore la lib\u00e9ration pr\u00e9synaptique de dopamine striatale. Cette surcharge affective plonge le sujet dans une intol\u00e9rance absolue \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce chaos ph\u00e9nom\u00e9nal insoutenable, l&rsquo;appareil psychique d\u00e9ploie une \u00e9nergie cognitive consid\u00e9rable pour r\u00e9tablir une hom\u00e9ostasie mentale. L&rsquo;esprit humain est une machine \u00e0 produire du sens (un \u00ab interpr\u00e9teur \u00bb, pour reprendre le concept de Michael Gazzaniga) qui ne peut coexister durablement avec l&rsquo;incoh\u00e9rence pure. Face \u00e0 des signaux de saillance aberrante contradictoires et foisonnants, la tension psychologique exige un d\u00e9nouement, une cl\u00f4ture cognitive urgente (<em>need for cognitive closure<\/em>).<\/p>\n<p>Cette urgence de r\u00e9solution constitue le catalyseur imm\u00e9diat de la transition vers le d\u00e9lire franc. Le patient est pouss\u00e9 dans ses derniers retranchements : soit accepter que sa propre perception est irr\u00e9m\u00e9diablement bris\u00e9e (ce qui \u00e9quivaut \u00e0 un effondrement identitaire intol\u00e9rable), soit trouver une th\u00e9orie explicative g\u00e9n\u00e9rale capable d&rsquo;ordonner et de justifier l&rsquo;ensemble des anomalies v\u00e9cues. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce carrefour critique que se produit le basculement d\u00e9lirant.<\/p>\n<h2>5. La formation et la cristallisation des d\u00e9lires<\/h2>\n<h3>5.1 Le d\u00e9lire comme construction cognitive explicative descendante (top-down)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e8ses les plus \u00e9l\u00e9gantes et profondes formul\u00e9es par Shitij Kapur r\u00e9side dans sa d\u00e9finition fonctionnelle du d\u00e9lire : <strong>l&rsquo;id\u00e9e d\u00e9lirante n&rsquo;est pas un dysfonctionnement c\u00e9r\u00e9bral primaire au sens neurochimique brut, mais une explication cognitive \u00e9labor\u00e9e \u00ab de haut en bas \u00bb (<em>top-down<\/em>) pour conf\u00e9rer du sens \u00e0 une exp\u00e9rience de saillance aberrante ascendante (<em>bottom-up<\/em>)<\/strong>. Le d\u00e9lire est la \u00ab meilleure r\u00e9ponse possible \u00bb qu&rsquo;un cerveau logique tente d&rsquo;apporter \u00e0 des pr\u00e9misses exp\u00e9rientielles alt\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>Lorsque le patient en arrive \u00e0 la conclusion que les services secrets l&rsquo;espionnent \u00e0 l&rsquo;aide de micros dissimul\u00e9s dans ses ampoules \u00e9lectriques ou que Dieu l&rsquo;a choisi pour d\u00e9livrer un message cosmique \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9, cette construction narrative &mdash; si d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 objective soit-elle &mdash; remplit une fonction psychologique stabilisatrice majeure. Elle r\u00e9sout instantan\u00e9ment la perplexit\u00e9 angoissante du <em>Trema<\/em>. Tout \u00e0 coup, l&rsquo;incompr\u00e9hensible devient intelligible : le passant qui toussait \u00e9tait un agent en filature, la voiture rouge \u00e9tait un signal de rep\u00e9rage, la panne d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 \u00e9tait une tentative d&rsquo;intimidation. Le d\u00e9lire unifie tous ces fragments \u00e9pars en une th\u00e9orie unitaire coh\u00e9rente :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Au moment o\u00f9 j&rsquo;ai compris que la CIA m&rsquo;avait plac\u00e9 sous surveillance satellitaire, j&rsquo;ai ressenti un immense soulagement. Enfin, tout prenait sens. L&rsquo;angoisse terrible des semaines pr\u00e9c\u00e9dentes s&rsquo;est dissip\u00e9e pour faire place \u00e0 une certitude d&rsquo;acier. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le contenu th\u00e9matique du d\u00e9lire (pers\u00e9cution, m\u00e9galomanie, mystique, hypocondriaque, \u00e9rotomaniaque) est quant \u00e0 lui profond\u00e9ment tributaire de l&rsquo;histoire personnelle du sujet, de sa structure de personnalit\u00e9 pr\u00e9-morbide, de ses sch\u00e9mas cognitifs implicites et, de mani\u00e8re d\u00e9terminante, de son environnement socioculturel. Dans les soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales, la saillance aberrante \u00e9tait rationalis\u00e9e sous la forme de possessions d\u00e9moniaques ou de visions ang\u00e9liques ; dans nos soci\u00e9t\u00e9s technologiques contemporaines, elle s&rsquo;habille volontiers d&rsquo;implants 5G, d&rsquo;intelligence artificielle ou de puces sous-cutan\u00e9es. La neurobiologie fournit la matrice affective brute (le sentiment de saillance) ; la culture et la cognition fournissent le vocabulaire et la dramaturgie du d\u00e9lire.<\/p>\n<h3>5.2 Biais cognitifs associ\u00e9s et saut aux conclusions (Jumping to Conclusions)<\/h3>\n<p>Si la saillance aberrante constitue le moteur biologique primaire de l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9lirante, sa transformation en croyance in\u00e9branlable est catalys\u00e9e par la pr\u00e9sence de biais cognitifs sp\u00e9cifiques du traitement de l&rsquo;information. Le plus \u00e9tudi\u00e9 et le plus robuste d&rsquo;entre eux dans la litt\u00e9rature neuropsychiatrique est le biais de <strong>saut aux conclusions<\/strong> (<em>Jumping to Conclusions<\/em> ou JTC), mis en \u00e9vidence par Philippa Garety et David Hemsley \u00e0 l&rsquo;aide de la c\u00e9l\u00e8bre t\u00e2che exp\u00e9rimentale des billes (<em>Beads Task<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ce paradigme classique, on pr\u00e9sente au sujet deux urnes contenant des proportions inverses de billes de deux couleurs (par exemple, urne A : 85 billes rouges et 15 billes noires ; urne B : 85 billes noires et 15 billes rouges). Les urnes sont masqu\u00e9es et l&rsquo;exp\u00e9rimentateur tire une bille \u00e0 la fois. Le participant doit d\u00e9cider de quelle urne proviennent les tirages, tout en ayant la libert\u00e9 de demander autant de tirages suppl\u00e9mentaires qu&rsquo;il le souhaite avant d&rsquo;arr\u00eater son choix. Alors que les sujets sains demandent en moyenne 4 \u00e0 6 tirages pour accumuler des preuves statistiques suffisantes, les patients psychotiques ou enclins au d\u00e9lire prennent une d\u00e9cision d\u00e9finitive apr\u00e8s un seul tirage (voire deux), manifestant une pr\u00e9cipitation d\u00e9cisionnelle extr\u00eame face \u00e0 l&rsquo;incertitude.<\/p>\n<p>Ce biais de saut aux conclusions interagit de mani\u00e8re synergique avec la saillance aberrante : d\u00e8s qu&rsquo;un seul indice fortuit appara\u00eet dans le champ perceptif avec une charge de saillance anormale, le sujet psychotique n&rsquo;attend pas de v\u00e9rifier l&rsquo;hypoth\u00e8se par des contre-\u00e9preuves ; il cristallise imm\u00e9diatement une croyance causale d\u00e9finitive. \u00c0 ce biais initial s&rsquo;ajoutent :<\/p>\n<ul>\n<li>Un <strong>biais de confirmation<\/strong> tenace, qui pousse le sujet \u00e0 ne m\u00e9moriser que les \u00e9v\u00e9nements validant sa th\u00e9orie et \u00e0 n\u00e9gliger activement les faits contradictoires ;<\/li>\n<li>Un <strong>biais d&rsquo;attribution externe et personnalisante<\/strong>, consistant \u00e0 imputer les \u00e9v\u00e9nements n\u00e9gatifs \u00e0 l&rsquo;intention malveillante d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;autrui plut\u00f4t qu&rsquo;au hasard ou aux circonstances (<em>external-personal attribution bias<\/em>) ;<\/li>\n<li>Une <strong>rigidit\u00e9 de croyance<\/strong> (<em>bias against disconfirmatory evidence<\/em> ou BADE), rendant la th\u00e9orie imperm\u00e9able \u00e0 l&rsquo;argumentation logique la plus \u00e9l\u00e9mentaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 De l&rsquo;insight partiel \u00e0 la fixation in\u00e9branlable de la croyance<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire naturelle de l&rsquo;\u00e9laboration d\u00e9lirante passe par une phase charni\u00e8re que Klaus Conrad a baptis\u00e9e l&rsquo;<strong>apophanie<\/strong> (<em>Apophanie<\/em>). L&rsquo;apophanie d\u00e9signe le moment o\u00f9 le sujet per\u00e7oit de mani\u00e8re fulgurante une corr\u00e9lation, un sens et une intentionnalit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans des co\u00efncidences objectives. C&rsquo;est l&rsquo;\u00ab eur\u00eaka \u00bb psychotique. L&rsquo;apophanie transforme le soup\u00e7on h\u00e9sitant en certitude absolue : le sujet ne se demande plus *si* les \u00e9v\u00e9nements le concernent, il sait d\u00e9sormais *comment* ils s&rsquo;articulent dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de ce processus, il subsiste fr\u00e9quemment une forme d&rsquo;insight clinique oscillant ou \u00ab double comptabilit\u00e9 \u00bb (<em>Doppelbuchf\u00fchrung<\/em> selon Eugen Bleuler). Le patient peut exprimer son d\u00e9lire tout en reconnaissant que son entourage puisse le trouver bizarre, ou conserver un secteur de sa vie pragmatique et quotidienne relativement pr\u00e9serv\u00e9. Cependant, au fur et \u00e0 mesure que les \u00e9pisodes de saillance aberrante se r\u00e9p\u00e8tent et que l&rsquo;\u00e9chafaudage d\u00e9lirant s&rsquo;enrichit de nouvelles validations mn\u00e9siques, la structure de la croyance subit une consolidation synaptique et cognitive profonde.<\/p>\n<p>Le d\u00e9lire finit par s&rsquo;incorporer de mani\u00e8re intime dans la m\u00e9moire autobiographique et dans le mod\u00e8le du monde du patient. D\u00e8s lors, la perte d&rsquo;insight n&rsquo;est pas simplement un \u00ab d\u00e9ni \u00bb psychologique de la maladie ; elle est la r\u00e9sultante structurelle d&rsquo;une r\u00e9organisation compl\u00e8te du syst\u00e8me de croyances. Pourquoi un individu remettrait-il en question une th\u00e9orie qui a r\u00e9ussi \u00e0 ramener l&rsquo;ordre dans le chaos le plus angoissant de son existence ? La croyance d\u00e9lirante devient in\u00e9branlable parce qu&rsquo;elle est devenue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de son \u00e9quilibre cognitif.<\/p>\n<h2>6. La gen\u00e8se des hallucinations selon le mod\u00e8le de la saillance aberrante<\/h2>\n<h3>6.1 Attribution erron\u00e9e de saillance aux repr\u00e9sentations internes<\/h3>\n<p>Bien que le mod\u00e8le de la saillance aberrante ait \u00e9t\u00e9 initialement pens\u00e9 pour \u00e9clairer la gen\u00e8se des id\u00e9es d\u00e9lirantes, Shitij Kapur et ses continuateurs ont \u00e9tendu sa puissance explicative \u00e0 la physiopathologie des hallucinations, tout particuli\u00e8rement des hallucinations auditivo-verbales (HAV), sympt\u00f4me cardinal de la schizophr\u00e9nie. De la m\u00eame mani\u00e8re que des stimuli sensoriels externes neutres sont investis d&rsquo;une saillance imm\u00e9rit\u00e9e, les <strong>repr\u00e9sentations internes<\/strong> &mdash; souvenirs autobiographiques, images mentales et, au premier chef, le monologue int\u00e9rieur (<em>inner speech<\/em>) &mdash; peuvent se voir attribuer une intensit\u00e9 neurochimique anormale.<\/p>\n<p>Dans le fonctionnement psychique standard, notre pens\u00e9e verbale int\u00e9rieure s&rsquo;accompagne d&rsquo;une signature ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;intimit\u00e9, d&rsquo;effort volontaire et de faible intensit\u00e9 sensorielle : nous \u00ab savons \u00bb que nos pens\u00e9es nous appartiennent et qu&rsquo;elles ne proviennent pas du monde ext\u00e9rieur. Or, lorsqu&rsquo;une pens\u00e9e intrins\u00e8que surgit au moment pr\u00e9cis d&rsquo;une d\u00e9charge dopaminergique phasique inappropri\u00e9e dans les circuits striato-corticaux de la saillance, elle acquiert subitement une vivacit\u00e9 perceptive, une pr\u00e9gnance et une pr\u00e9sence presque physique. L&rsquo;id\u00e9e interne ne se d\u00e9ploie plus comme une r\u00eaverie silencieuse ; elle frappe la conscience avec la force d&rsquo;impact, la nettet\u00e9 et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;un stimulus acoustique r\u00e9el per\u00e7u dans l&rsquo;espace physique.<\/p>\n<p>L&rsquo;hallucination n&rsquo;est donc pas n\u00e9cessairement une cr\u00e9ation <em>ex nihilo<\/em> du syst\u00e8me auditif primaire, mais la cons\u00e9quence d&rsquo;une sur-amplification motivationnelle d&rsquo;un contenu cognitif interne. La pens\u00e9e, dop\u00e9e par une saillance aberrante, franchit le seuil au-del\u00e0 duquel l&rsquo;esprit ne la reconna\u00eet plus comme s&rsquo;appartenant \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>6.2 Alt\u00e9ration de la surveillance de source (Source Monitoring Deficit)<\/h3>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;articule de mani\u00e8re \u00e9troite avec un mod\u00e8le cognitif et neurophysiologique majeur : le <strong>d\u00e9ficit de surveillance de source<\/strong> (<em>Source Monitoring Deficit<\/em>) et l&rsquo;alt\u00e9ration de la <strong>copie d&rsquo;eff\u00e9rence<\/strong> motrice et cognitive. Lorsque nous planifions une action motrice (par exemple, bouger le bras) ou une action cognitive (par exemple, articuler une phrase mentalement dans notre t\u00eate via l&rsquo;appareil phonatoire interne), le cortex moteur et pr\u00e9frontal \u00e9met simultan\u00e9ment deux signaux :<\/p>\n<ol>\n<li>La commande motrice dirig\u00e9e vers les organes effecteurs ou les r\u00e9seaux du langage (aire de Broca) ;<\/li>\n<li>Un signal miroir &mdash; la copie d&rsquo;eff\u00e9rence (ou <em>corollary discharge<\/em>) &mdash; envoy\u00e9 vers les aires sensorielles correspondantes (cortex auditif, aire de Wernicke) pour pr\u00e9dire les cons\u00e9quences sensorielles de l&rsquo;action et en att\u00e9nuer la r\u00e9ponse corticale.<\/li>\n<\/ol>\n<p>C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9charge corollaire qu&rsquo;il est impossible de se chatouiller soi-m\u00eame : le cerveau pr\u00e9disant parfaitement la sensation tactile auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, il en att\u00e9nue le traitement sensoriel au niveau du cortex somatosensoriel. De m\u00eame, lorsque nous formulons un monologue int\u00e9rieur, la copie d&rsquo;eff\u00e9rence inhibe le cortex auditif primaire et secondaire, signalant : \u00ab cette voix int\u00e9rieure vient de moi-m\u00eame, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un son venu de l&rsquo;ext\u00e9rieur \u00bb.<\/p>\n<p>Chez le patient souffrant de schizophr\u00e9nie, ce syst\u00e8me d&rsquo;att\u00e9nuation pr\u00e9dictive est gravement d\u00e9ficitaire, comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 les travaux \u00e9lectrophysiologiques de Judith Ford et Daniel Mathalon. Lorsque le sujet produit une pens\u00e9e int\u00e9rieure, le cortex auditif ne re\u00e7oit pas le signal inhibiteur ad\u00e9quat. Si, dans le m\u00eame temps, la saillance aberrante m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;hyperdopaminergie vient hyper-stimuler cette production verbale, l&rsquo;esprit commet une <strong>erreur d&rsquo;attribution de source externe<\/strong>. Le dialogue int\u00e9rieur cesse d&rsquo;\u00eatre reconnu comme une pens\u00e9e auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9e pour \u00eatre per\u00e7u comme la voix d&rsquo;un tiers \u00e9mise depuis l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;intrication ph\u00e9nom\u00e9nologique entre voix et th\u00e9matiques d\u00e9lirantes<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;op\u00e9rer comme deux sympt\u00f4mes isol\u00e9s et ind\u00e9pendants, les hallucinations et les id\u00e9es d\u00e9lirantes entretiennent une dynamique de renforcement r\u00e9ciproque orchestr\u00e9e par la saillance aberrante. Une fois qu&rsquo;une voix hallucin\u00e9e se manifeste avec une autorit\u00e9 sensorielle indiscutable, elle vient imm\u00e9diatement confirmer, valider et enrichir le syst\u00e8me de croyances d\u00e9lirantes en cours d&rsquo;\u00e9laboration. Le d\u00e9lire fournit le cadre explicatif qui donne un visage et une intention \u00e0 la voix, tandis que la voix fournit la preuve empirique \u00ab irr\u00e9futable \u00bb de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle du d\u00e9lire :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Au d\u00e9but, je pensais que mes voisins parlaient de moi. Puis j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 entendre distinctement leurs voix \u00e0 travers les cloisons, m&rsquo;insultant et d\u00e9crivant mes mouvements : \u00ab\u00a0Il se l\u00e8ve, il va vers la cuisine\u00a0\u00bb. Comment aurais-je pu douter qu&rsquo;ils m&rsquo;espionnaient, puisque je les entendais de mes propres oreilles ? \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette boucle de r\u00e9troaction ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00e9claire des sympt\u00f4mes schizophr\u00e9niques complexes d\u00e9crits au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle par Ga\u00ebtan Gatian de Cl\u00e9rambault sous le concept d&rsquo;\u00ab automatisme mental \u00bb, ou par Kurt Schneider sous la qualification de \u00ab sympt\u00f4mes de premier rang \u00bb (l&rsquo;\u00e9cho de la pens\u00e9e, le vol de la pens\u00e9e, les voix qui commentent les actes, les voix dialogu\u00e9es). La saillance aberrante unifie ces manifestations diverses sous un m\u00eame d\u00e9nominateur commun : l&rsquo;incapacit\u00e9 radicale du cerveau \u00e0 maintenir l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 de son espace mental int\u00e9rieur face \u00e0 une signalisation dopaminergique qui externalise, dramatise et rend \u00e9tranger ce qui est le plus intime au sujet.<\/p>\n<h2>7. M\u00e9canisme d&rsquo;action des antipsychotiques selon l&rsquo;approche de Kapur<\/h2>\n<h3>7.1 Le blocage des r\u00e9cepteurs D2 comme d\u00e9sactivation pharmacologique de la saillance<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des r\u00e9ussites th\u00e9oriques les plus \u00e9clatantes du mod\u00e8le de Shitij Kapur r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 offrir une explication coh\u00e9rente, \u00e9l\u00e9gante et cliniquement r\u00e9aliste du mode d&rsquo;action des m\u00e9dicaments antipsychotiques (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des mol\u00e9cules de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration comme l&rsquo;halop\u00e9ridol ou de seconde g\u00e9n\u00e9ration comme l&rsquo;olanzapine, la risp\u00e9ridone ou l&rsquo;aripiprazole). Tous les antipsychotiques efficaces partagent une propri\u00e9t\u00e9 pharmacologique incontournable : l&rsquo;antagonisme ou l&rsquo;agonisme partiel des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2, n\u00e9cessitant une occupation d&rsquo;environ 65 % \u00e0 80 % de ces r\u00e9cepteurs dans le striatum pour obtenir une r\u00e9ponse th\u00e9rapeutique sans induire d&rsquo;effets secondaires extrapyramidaux majeurs.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;optique de Kapur, <strong>les antipsychotiques ne sont pas des \u00ab m\u00e9dicaments anti-id\u00e9es \u00bb<\/strong>. Une mol\u00e9cule ne poss\u00e8de pas la capacit\u00e9 d&rsquo;effacer chimiquement un concept, une conviction politique, un souvenir ou un raisonnement complexe h\u00e9berg\u00e9 dans les r\u00e9seaux corticaux. En bloquant la neurotransmission dopaminergique postsynaptique au niveau du striatum associatif, l&rsquo;antipsychotique accomplit une t\u00e2che purement r\u00e9gulatrice : il \u00ab \u00e9teint l&rsquo;amplificateur \u00bb de la saillance aberrante. Il d\u00e9sactive le signal d&rsquo;urgence biologique artificiel qui bombardait la conscience.<\/p>\n<p>Sous traitement, les stimuli de l&rsquo;environnement cessent subitement d&rsquo;irradier cette gravit\u00e9 et cette signification extraordinaire. Le feu de signalisation qui passe au rouge redevient un simple dispositif de r\u00e9gulation du trafic routier ; l&rsquo;inconnu dans la rue n&rsquo;est plus un espion potentiel mais un simple passant. En supprimant le carburant neurochimique de la saillance, les antipsychotiques restaurent les conditions physiologiques indispensables pour que le cerveau puisse r\u00e9apprendre \u00e0 filtrer ad\u00e9quatement les informations et \u00e0 ignorer le bruit de fond non pertinent.<\/p>\n<h3>7.2 R\u00e9solution clinique : extinction progressive versus disparition imm\u00e9diate<\/h3>\n<p>Cette conceptualisation r\u00e9sout d\u00e9finitivement le paradoxe temporel qui d\u00e9concertait les pionniers de la psychopharmacologie : pourquoi faut-il plusieurs semaines de traitement pour observer la r\u00e9sorption d&rsquo;un d\u00e9lire, alors que l&rsquo;occupation des r\u00e9cepteurs D2 \u00e0 plus de 70 % est atteinte en quelques heures apr\u00e8s la premi\u00e8re prise m\u00e9dicamenteuse ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse r\u00e9side dans la distinction fondamentale entre la d\u00e9sactivation du signal neurochimique brut (imm\u00e9diate) et le processus cognitif de r\u00e9apprentissage et d&rsquo;extinction des croyances (progressif) :<\/p>\n<ol>\n<li>Dans un premier temps (quelques jours), le patient fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un \u00ab d\u00e9gonflement affectif \u00bb de son d\u00e9lire : les id\u00e9es sont toujours pr\u00e9sentes \u00e0 l&rsquo;esprit, mais elles ont perdu leur caract\u00e8re d&rsquo;urgence absolue, leur force de conviction tyrannique et l&rsquo;angoisse panique qui les accompagnait. Le patient rapporte qu&rsquo;il y \u00ab pense moins souvent \u00bb ou que cela \u00ab le pr\u00e9occupe moins \u00bb.<\/li>\n<li>Dans un second temps (plusieurs semaines \u00e0 plusieurs mois), en l&rsquo;absence de nouveaux signaux de saillance aberrante pour r\u00e9alimenter le syst\u00e8me, les sch\u00e9mas cognitifs d\u00e9lirants s&rsquo;\u00e9tiolent progressivement par d\u00e9su\u00e9tude et par confrontation renouvel\u00e9e avec la r\u00e9alit\u00e9 empirique. L&rsquo;esprit cesse de mobiliser des ressources pour \u00e9tayer une th\u00e9orie qui n&rsquo;est plus confirm\u00e9e au quotidien par des impressions saisissantes.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le processus de gu\u00e9rison sous antipsychotique n&rsquo;est donc pas une amn\u00e9sie chimique, mais une d\u00e9sescalade cognitive rendue possible par la neutralisation pharmacologique du bruit de fond dopaminergique.<\/p>\n<h3>7.3 Les croyances r\u00e9siduelles et la notion de \u00ab d\u00e9lires encapsul\u00e9s \u00bb ou \u00ab froids \u00bb<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le de la saillance aberrante \u00e9claire avec une grande acuit\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne quotidiennement observ\u00e9 en pratique clinique psychiatrique : l&rsquo;existence de d\u00e9lires r\u00e9siduels dits \u00ab encapsul\u00e9s \u00bb, \u00ab \u00e9teints \u00bb ou \u00ab froids \u00bb chez des patients stabilis\u00e9s au long cours sous traitement pharmacologique bien conduit.<\/p>\n<p>Chez ces patients, la structure th\u00e9matique du d\u00e9lire n&rsquo;a pas totalement disparu. Si on les interroge sp\u00e9cifiquement, ils peuvent maintenir sur le plan intellectuel que des \u00e9v\u00e9nements extraordinaires se sont produits par le pass\u00e9 (par exemple, \u00ab J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 sous surveillance satellitaire il y a deux ans \u00bb). Toutefois, cette croyance ne poss\u00e8de plus aucun pouvoir d&rsquo;entra\u00eenement sur leur comportement actuel : ils ne cherchent plus \u00e0 fuir, ne portent plus plainte, ne barricadent plus leur appartement et peuvent mener une vie sociale, professionnelle et affective fonctionnelle. L&rsquo;id\u00e9e persiste comme une trace mn\u00e9sique autobiographique consolid\u00e9e, mais elle est devenue une croyance \u00ab morte \u00bb, d\u00e9nu\u00e9e de saillie motivationnelle active.<\/p>\n<p>Cette observation confirme de mani\u00e8re magistrale la dissociation postul\u00e9e par Kapur entre la saillance (gouvern\u00e9e par la dopamine striatale) et la m\u00e9moire s\u00e9mantique ou autobiographique (encod\u00e9e dans les r\u00e9seaux cortico-hippocampiques). Elle invite \u00e9galement les cliniciens \u00e0 ne pas s&rsquo;acharner \u00e0 augmenter ind\u00e9finiment les posologies d&rsquo;antipsychotiques face \u00e0 un d\u00e9lire encapsul\u00e9 asymptomatique et non perturbateur, car la pharmacologie a d\u00e9j\u00e0 rempli son r\u00f4le en neutralisant la dynamique active de la saillance.<\/p>\n<h2>8. Preuves empiriques et donn\u00e9es de neuro-imagerie fonctionnelle<\/h2>\n<h3>8.1 \u00c9tudes par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) sur la dopamine<\/h3>\n<p>Les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont apport\u00e9 un corpus impressionnant de donn\u00e9es d&rsquo;imagerie mol\u00e9culaire venant valider empiriquement les postulats centraux du mod\u00e8le de Shitij Kapur. Les \u00e9tudes d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(09)60994-2\">Oliver Howes et al. publi\u00e9es dans <em>The Lancet<\/em><\/a> ont d\u00e9montr\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la [18F]-DOPA TEP que l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la synth\u00e8se et du stockage pr\u00e9synaptique de dopamine est non seulement pr\u00e9sente chez les patients atteints de schizophr\u00e9nie \u00e9tablie, mais qu&rsquo;elle est d\u00e9j\u00e0 hautement significative chez les sujets pr\u00e9sentant un \u00e9tat clinique \u00e0 ultra-haut risque de psychose (UHR \/ CHR). Plus remarquable encore : l&rsquo;amplitude de cette \u00e9l\u00e9vation dopaminergique est pr\u00e9dictive de la transition ult\u00e9rieure vers un \u00e9pisode psychotique franc.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres paradigmes utilisant l&rsquo;administration d&rsquo;amph\u00e9tamine radiomarqu\u00e9e ont permis de mesurer la lib\u00e9ration stimul\u00e9e de dopamine. Ils ont confirm\u00e9 que les patients psychotiques en phase aigu\u00eb lib\u00e8rent une quantit\u00e9 massive et disproportionn\u00e9e de dopamine striatale comparativement aux t\u00e9moins sains, et que cette lib\u00e9ration excessive est directement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;exacerbation des sympt\u00f4mes positifs d\u00e9lirants et hallucinatoires. Enfin, les \u00e9tudes de d\u00e9placement de traceurs D2\/D3 ont objectiv\u00e9 que la diminution de la saillance symptomatique est rigoureusement corr\u00e9l\u00e9e au taux d&rsquo;occupation des r\u00e9cepteurs striataux par la mol\u00e9cule th\u00e9rapeutique, confirmant le lien direct entre modulation r\u00e9ceptorielle et transformation ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>8.2 Paradigmes d&rsquo;IRMf explorant la saillance et l&rsquo;apprentissage par renforcement<\/h3>\n<p>Pour tester la saillance aberrante sur le plan comportemental et neurofonctionnel, les chercheurs ont d\u00e9velopp\u00e9 des paradigmes exp\u00e9rimentaux sp\u00e9cifiques en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), au premier rang desquels figure le <strong>Salience Attribution Test (SAT)<\/strong>, con\u00e7u par Roiser et al. Dans ce test informatis\u00e9 de temps de r\u00e9action, les participants doivent apprendre \u00e0 parier sur des r\u00e9compenses mon\u00e9taires associ\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents stimuli visuels variant selon deux dimensions : une dimension pertinente (qui pr\u00e9dit statistiquement la probabilit\u00e9 d&rsquo;obtenir une r\u00e9compense) et une dimension non pertinente (qui varie de mani\u00e8re al\u00e9atoire sans lien avec le gain).<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats obtenus lors de ces paradigmes ont objectiv\u00e9 deux anomalies majeures chez les patients schizophr\u00e8nes et les sujets \u00e0 haut risque :<\/p>\n<ul>\n<li>Une <strong>saillance adaptative att\u00e9nu\u00e9e<\/strong> : ils montrent une r\u00e9duction anormale de l&rsquo;activation du striatum ventral lors du traitement des stimuli r\u00e9ellement pertinents pour la t\u00e2che, ce qui explique l&rsquo;apathie et les troubles motivationnels ;<\/li>\n<li>Une <strong>saillance aberrante accrue<\/strong> : ils pr\u00e9sentent une activation exag\u00e9r\u00e9e et inappropri\u00e9e du striatum (ventral et associatif) et du cortex pr\u00e9frontal en r\u00e9ponse aux stimuli totalement non pertinents et fortuits.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En outre, les \u00e9tudes de connectivit\u00e9 fonctionnelle en \u00e9tat de repos (<em>resting-state fMRI<\/em>) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une d\u00e9synchronisation profonde au sein du R\u00e9seau de Saillance (insula ant\u00e9rieure &mdash; cortex cingulaire ant\u00e9rieur dorsal) ainsi qu&rsquo;une incapacit\u00e9 de ce r\u00e9seau \u00e0 r\u00e9guler ad\u00e9quatement l&rsquo;alternance entre le R\u00e9seau du Mode par D\u00e9faut et le R\u00e9seau Ex\u00e9cutif Central. Ce dysfonctionnement de connectivit\u00e9 fournit l&rsquo;explication neuro-computationnelle de l&rsquo;intrusion permanente de bruits cognitifs internes dans l&rsquo;espace attentionnel de veille.<\/p>\n<h3>8.3 Biomarqueurs \u00e9lectrophysiologiques et potentiels \u00e9voqu\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cognitive offre une r\u00e9solution temporelle millim\u00e9trique qui a permis de cartographier la cin\u00e9tique de l&rsquo;alt\u00e9ration de la saillance dans le cerveau psychotique. Trois biomarqueurs principaux documentent de mani\u00e8re convergente la faillite du filtrage sensoriel et de l&rsquo;allocation attentionnelle :<\/p>\n<p>1. <strong>L&rsquo;inhibition du sursaut par pr\u00e9-stimulus (<em>Prepulse Inhibition<\/em> &#8211; PPI)<\/strong> : Chez le sujet sain, la pr\u00e9sentation d&rsquo;un stimulus auditif d&rsquo;intensit\u00e9 faible (le pr\u00e9-stimulus) quelques dizaines de millisecondes avant un son violent att\u00e9nue automatiquement l&rsquo;amplitude du r\u00e9flexe de sursaut moteur. Chez le patient psychotique, cette inhibition sensorimotrice automatique sous-corticale est profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9e, d\u00e9montrant l&rsquo;incapacit\u00e9 pr\u00e9coce du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du striatum \u00e0 filtrer les informations sensorielles redondantes.<\/p>\n<p>2. <strong>La n\u00e9gativit\u00e9 de discordance (<em>Mismatch Negativity<\/em> &#8211; MMN)<\/strong> : Ce potentiel \u00e9voqu\u00e9 auditif pr\u00e9coce (100 \u00e0 250 ms) refl\u00e8te la d\u00e9tection automatique par le cortex sensoriel d&rsquo;une d\u00e9viation au sein d&rsquo;une s\u00e9quence de sons r\u00e9p\u00e9titifs r\u00e9guliers. L&rsquo;amplitude de la MMN est significativement r\u00e9duite dans la schizophr\u00e9nie, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9gradation de la m\u00e9moire sensorielle \u00e0 court terme et du calcul automatique des erreurs de pr\u00e9diction perceptives locales.<\/p>\n<p>3. <strong>L&rsquo;onde P300<\/strong> : L&rsquo;onde P300 (et en particulier sa sous-composante P300b) est un potentiel \u00e9voqu\u00e9 tardif apparaissant environ 300 millisecondes apr\u00e8s la pr\u00e9sentation d&rsquo;un stimulus cible rare et pertinent que le sujet a pour consigne de d\u00e9tecter activement (paradigme <em>Oddball<\/em>). L&rsquo;onde P300 est l&rsquo;\u00e9lectro-signature directe de l&rsquo;allocation consciente des ressources attentionnelles et de la mise \u00e0 jour de la m\u00e9moire de travail (mise en m\u00e9moire de la saillance contextuelle). Chez les patients psychotiques, on observe une r\u00e9duction d&rsquo;amplitude de la P300 pour les stimuli cibles majeurs, combin\u00e9e \u00e0 une onde P300 anormalement \u00e9lev\u00e9e pour les stimuli distracteurs neutres, formalisant sur le plan bio\u00e9lectrique l&rsquo;\u00e9galisation pervertie entre ce qui est essentiel et ce qui est insignifiant.<\/p>\n<h2>9. \u00c9valuation psychom\u00e9trique : L&rsquo;Aberrant Salience Inventory (ASI)<\/h2>\n<h3>9.1 Structure psychom\u00e9trique et dimensions de l&rsquo;ASI de Cicero et al.<\/h3>\n<p>Afin de pouvoir quantifier et explorer exp\u00e9rimentalement la saillance aberrante en dehors des dispositifs lourds d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale, David C. Cicero et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9velopp\u00e9 en 2010 un instrument psychom\u00e9trique auto-rapport\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence : l&rsquo;<strong>Aberrant Salience Inventory (ASI)<\/strong>. Cet auto-questionnaire valid\u00e9, comprenant 33 items dichotomiques (Vrai \/ Faux), a \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement calibr\u00e9 pour capturer les manifestations subjectives pr\u00e9coces de la d\u00e9r\u00e9gulation de la saillance dans ses dimensions perceptives, cognitives et \u00e9motionnelles.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse factorielle de l&rsquo;ASI a mis en \u00e9vidence une structure multidimensionnelle robuste articul\u00e9e autour de cinq sous-\u00e9chelles distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Signification accrue (<em>Increased Significance<\/em>)<\/strong> : mesure la tendance \u00e0 ressentir qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement anodin rec\u00e8le un sens cach\u00e9 ou un pr\u00e9sage (ex. : \u00ab Avez-vous d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;impression que de petites choses insignifiantes autour de vous \u00e9taient charg\u00e9es d&rsquo;un sens particulier ? \u00bb) ;<\/li>\n<li><strong>Hyper-\u00e9motivit\u00e9 sensorielle (<em>Heightened Emotionality<\/em>)<\/strong> : \u00e9value des r\u00e9actions \u00e9motionnelles intenses, incongrues ou disproportionn\u00e9es d\u00e9clench\u00e9es par des stimuli sensoriels ordinaires ;<\/li>\n<li><strong>Hyper-acuit\u00e9 perceptive (<em>Heightened Perceptual Sensitivity<\/em>)<\/strong> : capture des modifications qualitatives de la perception o\u00f9 les sons paraissent soudainement plus nets, les d\u00e9tails visuels plus intenses ou les couleurs plus satur\u00e9es ;<\/li>\n<li><strong>Saillance de la transmission de pens\u00e9e (<em>Cognitive\/Thought Salience<\/em>)<\/strong> : interroge le sentiment que les pens\u00e9es intimes prennent une place disproportionn\u00e9e dans l&rsquo;espace physique ou attirent l&rsquo;attention du monde ext\u00e9rieur ;<\/li>\n<li><strong>Sentiments d&rsquo;importance personnelle (<em>Sense of Personal Prominence<\/em>)<\/strong> : quantifie les intuitions autor\u00e9f\u00e9rentielles pr\u00e9coces et l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre au centre d&rsquo;un dispositif d&rsquo;observation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;ASI pr\u00e9sente d&rsquo;excellentes propri\u00e9t\u00e9s psychom\u00e9triques, avec une coh\u00e9rence interne \u00e9lev\u00e9e (alpha de Cronbach sup\u00e9rieur \u00e0 0.85) et une remarquable validit\u00e9 convergente avec les questionnaires de schizotypie (comme la SPQ de Raine) et les \u00e9chelles de d\u00e9pistage des \u00e9tats mentaux \u00e0 risque.<\/p>\n<h3>9.2 Application aux \u00e9tats cliniques \u00e0 ultra-haut risque (UHR\/CHR)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des applications cliniques les plus f\u00e9condes de l&rsquo;\u00e9valuation de la saillance aberrante se situe dans le champ de la d\u00e9tection pr\u00e9coce et de la psychiatrie pr\u00e9ventive chez les adolescents et jeunes adultes identifi\u00e9s comme \u00e9tant \u00e0 \u00ab ultra-haut risque \u00bb de psychose (<em>Ultra-High Risk<\/em> &#8211; UHR ou <em>Clinical High Risk<\/em> &#8211; CHR), r\u00e9pondant aux crit\u00e8res des syndromes psychotiques att\u00e9nu\u00e9s (APS) ou des sympt\u00f4mes psychotiques intermittents brefs (BLIPS).<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes longitudinales ont d\u00e9montr\u00e9 que des scores tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ASI chez ces patients constituent un <strong>pr\u00e9dicteur ind\u00e9pendant et robuste de la transition vers une psychose caract\u00e9ris\u00e9e<\/strong> dans les 12 \u00e0 24 mois. La saillance aberrante permet d&rsquo;identifier pr\u00e9cis\u00e9ment le moment o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 latente commence \u00e0 s&rsquo;exprimer sous forme de d\u00e9r\u00e8glement neuro-dynamique. En int\u00e9grant l&rsquo;ASI au sein de batteries d&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9es comme la CAARMS (<em>Comprehensive Assessment of At-Risk Mental States<\/em>) ou la SIPS (<em>Structured Interview for Psychosis-Risk Syndromes<\/em>), les cliniciens disposent d&rsquo;un indicateur de choix pour monitorer l&rsquo;efficacit\u00e9 des interventions pr\u00e9ventives &mdash; qu&rsquo;elles soient psychoth\u00e9rapeutiques, nutritionnelles (acides gras om\u00e9ga-3) ou pharmacologiques &mdash; avant que la fixation d\u00e9lirante n&rsquo;ait alt\u00e9r\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement la trajectoire psychosociale du jeune patient.<\/p>\n<h3>9.3 La saillance aberrante dans la population g\u00e9n\u00e9rale et le continuum psychotique<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration de l&rsquo;ASI \u00e0 de vastes cohortes issues de la population g\u00e9n\u00e9rale a fourni des arguments empiriques majeurs en faveur du <strong>mod\u00e8le du continuum psychotique<\/strong> (ou mod\u00e8le dimensionnel de la psychose). Loin d&rsquo;\u00eatre une anomalie binaire \u00ab tout ou rien \u00bb strictement cantonn\u00e9e aux services de psychiatrie ferm\u00e9s, la saillance aberrante se distribue de mani\u00e8re continue le long d&rsquo;un gradient au sein de la population g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Un pourcentage non n\u00e9gligeable d&rsquo;individus sains sur le plan clinique &mdash; sans aucune demande de soins ni alt\u00e9ration fonctionnelle &mdash; rapporte des scores mod\u00e9r\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ASI, \u00e9prouvant occasionnellement des moments de synchronicit\u00e9 intense, des impressions fugaces de r\u00e9f\u00e9rence ou des fascinations perceptives pour des d\u00e9tails du quotidien. Ces manifestations s&rsquo;int\u00e8grent dans le spectre de la <em>schizotypie positive<\/em> ou de la pens\u00e9e magique.<\/p>\n<p>La question fondamentale pos\u00e9e par ces d\u00e9couvertes est celle des <strong>facteurs de protection<\/strong> qui permettent \u00e0 certains individus d&rsquo;exp\u00e9rimenter une saillance aberrante sans jamais basculer dans le d\u00e9lire clinique. Les donn\u00e9es scientifiques sugg\u00e8rent que des ressources cognitives \u00e9lev\u00e9es (m\u00e9moire de travail, capacit\u00e9s m\u00e9tacognitives de remise en question, flexibilit\u00e9 cognitive), un attachement s\u00e9cure, l&rsquo;absence de traumatismes infantiles et un r\u00e9seau social soutenant permettent \u00e0 ces personnes d&rsquo;adopter une posture d&rsquo;\u00ab accommodation r\u00e9flexive \u00bb : ils accueillent ces exp\u00e9riences \u00e9tranges sur un mode ludique, cr\u00e9atif ou spirituel, sans ressentir le besoin d&rsquo;\u00e9chafauder un syst\u00e8me d\u00e9lirant pers\u00e9cutif rigide pour s&rsquo;en prot\u00e9ger.<\/p>\n<h2>10. Articulations th\u00e9oriques avec le traitement pr\u00e9dictif et les sciences cognitives<\/h2>\n<h3>10.1 Int\u00e9gration avec le codage pr\u00e9dictif (Predictive Coding) et l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne<\/h3>\n<p>Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, le mod\u00e8le de la saillance aberrante a trouv\u00e9 son accomplissement th\u00e9orique et math\u00e9matique le plus abouti dans le paradigme du <strong>codage pr\u00e9dictif<\/strong> (<em>Predictive Coding<\/em>) et de l&rsquo;<strong>inf\u00e9rence bay\u00e9sienne computationnelle<\/strong>, port\u00e9s par des chercheurs de premier plan comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2576\">Karl Friston, Paul Fletcher et Philip Corlett<\/a>. Dans ce mod\u00e8le issu des neurosciences th\u00e9oriques, le cerveau est con\u00e7u comme une machine d&rsquo;inf\u00e9rence active (machine de Helmholtz) qui cherche continuellement \u00e0 minimiser l&rsquo;\u00ab \u00e9nergie libre \u00bb ou l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction.<\/p>\n<p>Le cerveau ne re\u00e7oit pas passivement les signaux sensoriels : il g\u00e9n\u00e8re en permanence des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs descendants (les <em>priors<\/em> ou croyances a priori) sur ce que le monde devrait \u00eatre. Ces pr\u00e9dictions descendent la hi\u00e9rarchie corticale et sont compar\u00e9es aux signaux sensoriels ascendants bruts (les donn\u00e9es <em>bottom-up<\/em>). La diff\u00e9rence entre la pr\u00e9diction et l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle g\u00e9n\u00e8re une <strong>erreur de pr\u00e9diction<\/strong> (<em>prediction error<\/em> &#8211; PE), qui remonte la hi\u00e9rarchie pour actualiser les <em>priors<\/em>.<\/p>\n<p>Dans cette architecture computationnelle r\u00e9volutionnaire, <strong>la dopamine ne code pas seulement la r\u00e9compense, mais la \u00ab pr\u00e9cision \u00bb (<em>precision<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire la fiabilit\u00e9 math\u00e9matique ou le poids statistique accord\u00e9 \u00e0 l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction<\/strong>. Dans la psychose :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;hyperdopaminergie striatale entra\u00eene une <strong>surpond\u00e9ration massive de la pr\u00e9cision des erreurs de pr\u00e9diction ascendantes<\/strong> : le cerveau traite des bruits sensoriels al\u00e9atoires comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;erreurs de pr\u00e9diction extraordinairement pr\u00e9cises, urgentes et impossibles \u00e0 ignorer ;<\/li>\n<li>Face \u00e0 ces signaux d&rsquo;erreur aberrants qui hurlent que le mod\u00e8le du monde actuel est faux, la hi\u00e9rarchie corticale sup\u00e9rieure n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que de modifier radicalement ses <em>priors<\/em> de haut niveau ;<\/li>\n<li>Les <strong>croyances d\u00e9lirantes \u00e9mergent ainsi comme des hyper-priors compensatoires<\/strong> : des croyances tellement rigides et sur-pond\u00e9r\u00e9es qu&rsquo;elles permettent enfin au syst\u00e8me d&rsquo;\u00ab \u00e9craser \u00bb ou de rationaliser les erreurs de pr\u00e9diction chaotiques venant des niveaux inf\u00e9rieurs.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>10.2 Compl\u00e9mentarit\u00e9 avec le mod\u00e8le vuln\u00e9rabilit\u00e9-stress<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le de la saillance aberrante s&rsquo;articule de fa\u00e7on organique avec le classique mod\u00e8le vuln\u00e9rabilit\u00e9-stress d\u00e9velopp\u00e9 par Zubin et Spring, en apportant le cha\u00eenon neurobiologique manquant entre l&rsquo;impact des stresseurs psychosociaux environnementaux et le d\u00e9clenchement de la d\u00e9compensation psychotique.<\/p>\n<p>Les recherches en neurobiologie du stress ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;activation chronique de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (HPA) par des \u00e9v\u00e9nements de vie traumatiques &mdash; tels que les abus physiques ou sexuels durant l&rsquo;enfance, l&rsquo;adversit\u00e9 sociale pr\u00e9coce, l&rsquo;intimidation scolaire ou la marginalisation li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;urbanicit\u00e9 et au statut d&rsquo;immigrant minoritaire &mdash; induit une sensibilisation \u00e0 long terme du syst\u00e8me dopaminergique m\u00e9solimbique (<em>dopaminergic sensitization<\/em>). Chez les individus biologiquement ou g\u00e9n\u00e9tiquement vuln\u00e9rables, cette sensibilisation permanente abaisse le seuil de d\u00e9clenchement du tir dopaminergique.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un stress aigu survient \u00e0 la fin de l&rsquo;adolescence ou au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e2ge adulte (rupture affective, examens universitaires, prise de substances psychodysleptiques comme le cannabis \u00e0 haute teneur en t\u00e9trahydrocannabinol), l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation brutale du cortisol d\u00e9clenche une lib\u00e9ration explosive de dopamine dans un striatum associatif d\u00e9j\u00e0 sensibilis\u00e9. La saillance aberrante fait alors irruption avec une intensit\u00e9 paroxystique, transformant la vuln\u00e9rabilit\u00e9 latente en \u00e9pisode clinique aigu.<\/p>\n<h3>10.3 Synergie avec les d\u00e9ficits m\u00e9tacognitifs et la flexibilit\u00e9 mentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9closion du d\u00e9lire ne d\u00e9pend pas uniquement de l&rsquo;intensit\u00e9 de la saillance aberrante ou des biais de perception, mais r\u00e9sulte d&rsquo;une interaction d\u00e9l\u00e9t\u00e8re avec des d\u00e9ficits de la <strong>m\u00e9tacognition<\/strong> et de la <strong>cognition sociale<\/strong>. La m\u00e9tacognition d\u00e9signe la capacit\u00e9 r\u00e9flexive d&rsquo;un individu \u00e0 observer, \u00e9valuer et r\u00e9guler ses propres processus de pens\u00e9e (\u00ab penser sur sa propre pens\u00e9e \u00bb).<\/p>\n<p>Chez les patients d\u00e9veloppant une psychose, on retrouve fr\u00e9quemment :<\/p>\n<ul>\n<li>Une <strong>surconfiance cognitive dans les erreurs<\/strong> (<em>overconfidence in errors<\/em>) : le sujet accorde un degr\u00e9 de certitude absolue \u00e0 des jugements pourtant fond\u00e9s sur des indices perceptifs extr\u00eamement t\u00e9nus ou trompeurs ;<\/li>\n<li>Une alt\u00e9ration de la <strong>Th\u00e9orie de l&rsquo;Esprit<\/strong> (<em>Theory of Mind<\/em> &#8211; ToM) : des difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9coder avec pr\u00e9cision les intentions, les croyances et les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui. Lorsqu&rsquo;une personne croise le regard d&rsquo;un inconnu et \u00e9prouve une saillance aberrante, l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9duire correctement l&rsquo;intention neutre ou bienveillante de cet inconnu laisse le champ libre \u00e0 une interpr\u00e9tation pers\u00e9cutive mena\u00e7ante ;<\/li>\n<li>Une <strong>inflexibilit\u00e9 cognitive<\/strong> (mise en \u00e9vidence au <em>Wisconsin Card Sorting Test<\/em>) emp\u00eachant le sujet d&rsquo;abandonner une r\u00e8gle d&rsquo;interpr\u00e9tation lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;av\u00e8re manifestement inop\u00e9rante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette boucle de r\u00e9troaction vicieuse entre une saillance aberrante qui bombarde l&rsquo;esprit d&rsquo;alertes injustifi\u00e9es et un appareil m\u00e9tacognitif incapable de douter de ses propres ressentis verrouille l&rsquo;individu dans la forteresse inexpugnable de son d\u00e9lire.<\/p>\n<h2>11. Implications th\u00e9rapeutiques pour la psychoth\u00e9rapie et la psycho\u00e9ducation<\/h2>\n<h3>11.1 Th\u00e9rapie cognitivo-comportementale des psychoses (TCCp) guid\u00e9e par la saillance<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration du mod\u00e8le de Shitij Kapur au sein des Th\u00e9rapies Cognitivo-Comportementales des Psychoses (TCCp), d\u00e9velopp\u00e9es notamment par des cliniciens comme David Fowler, Philippa Garety et Douglas Turkington, a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la posture th\u00e9rapeutique face aux sympt\u00f4mes positifs. Loin de s&rsquo;affronter st\u00e9rilement au d\u00e9lire par une confrontation logique frontale &mdash; qui ne fait qu&rsquo;accro\u00eetre l&rsquo;angoisse et le sentiment d&rsquo;incompr\u00e9hension du patient &mdash;, le th\u00e9rapeute utilise la saillance aberrante comme un cadre d&rsquo;exploration partag\u00e9.<\/p>\n<p>Le travail psychoth\u00e9rapeutique consiste \u00e0 aider le patient \u00e0 <strong>\u00ab d\u00e9construire \u00bb la cha\u00eene causale de son exp\u00e9rience<\/strong> en apprenant \u00e0 s\u00e9parer rigoureusement :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;impression premi\u00e8re (la \u00ab fausse alerte \u00bb de saillance g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le cerveau) : \u00ab J&rsquo;ai ressenti une intensit\u00e9 anormale en voyant cette voiture rouge \u00bb ;<\/li>\n<li>L&rsquo;interpr\u00e9tation cognitive secondaire : \u00ab La CIA m&rsquo;espionne \u00bb.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 des techniques de d\u00e9fusion cognitive issues de la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT) et \u00e0 des exp\u00e9riences comportementales minutieusement co-construites, le patient apprend \u00e0 nommer ces moments comme des \u00ab signaux parasites \u00bb ou des \u00ab fausses alarmes attentionnelles \u00bb de son syst\u00e8me nerveux. Au lieu de se sentir contraint de b\u00e2tir une th\u00e9orie d\u00e9lirante pour justifier son trouble, le patient acquiert la capacit\u00e9 d&rsquo;observer l&rsquo;impression de saillance avec distance, de suspendre son jugement (\u00e9poch\u00e9 cognitive) et de laisser l&rsquo;onde de saillance retomber d&rsquo;elle-m\u00eame sans modifier ses comportements.<\/p>\n<h3>11.2 La psycho\u00e9ducation fond\u00e9e sur le mod\u00e8le neurobiologique vulgaris\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;utilisation p\u00e9dagogique du mod\u00e8le de la saillance aberrante en psycho\u00e9ducation &mdash; tant aupr\u00e8s des patients que de leurs familles &mdash; constitue l&rsquo;un des outils de d\u00e9-stigmatisation les plus puissants de la psychiatrie contemporaine. Pr\u00e9senter la maladie non pas comme une \u00ab folie \u00bb insens\u00e9e ou une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence morale, mais comme une anomalie biologique du \u00ab syst\u00e8me d&rsquo;attribution d&rsquo;importance \u00bb du cerveau transforme radicalement la dynamique du soin.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9taphore neurobiologique accessible &mdash; le cerveau qui a un \u00ab d\u00e9tecteur d&rsquo;importance d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 \u00bb ou qui \u00ab met en surbrillance fluo des phrases au hasard dans le livre du r\u00e9el \u00bb &mdash; produit des b\u00e9n\u00e9fices cliniques imm\u00e9diats :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle <strong>valide le v\u00e9cu subjectif du patient<\/strong> : le soignant ne nie pas que le patient ressente une \u00e9tranget\u00e9 prodigieuse (ce qui \u00e9vite la rupture d&rsquo;alliance), mais il propose une cause alternative neurochimique \u00e0 cette \u00e9tranget\u00e9 ;<\/li>\n<li>Elle <strong>r\u00e9duit massivement la honte, la culpabilit\u00e9 et la d\u00e9tresse familiale<\/strong>, en repla\u00e7ant le trouble dans le champ d&rsquo;un dysfonctionnement organique soignable ;<\/li>\n<li>Elle <strong>donne un sens rationnel au traitement pharmacologique<\/strong> : le m\u00e9dicament antipsychotique n&rsquo;est plus pr\u00e9sent\u00e9 comme une camisole chimique visant \u00e0 faire taire le sujet, mais comme un \u00ab silencieux \u00bb ou un \u00ab filtre anti-parasites \u00bb destin\u00e9 \u00e0 calmer l&rsquo;hyperactivit\u00e9 de l&rsquo;alarme dopaminergique pour lui redonner sa libert\u00e9 de penser.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 Entra\u00eenement m\u00e9tacognitif (EMC) et strat\u00e9gies de r\u00e9gulation attentionnelle<\/h3>\n<p>Directement d\u00e9riv\u00e9 des travaux sur les biais cognitifs associ\u00e9s \u00e0 la saillance aberrante, l&rsquo;<strong>Entra\u00eenement M\u00e9tacognitif (EMC)<\/strong> pour la schizophr\u00e9nie, formalis\u00e9 par Steffen Moritz et Todd Woodward, constitue une intervention th\u00e9rapeutique groupale hautement structur\u00e9e et valid\u00e9e internationalement. L&rsquo;EMC vise \u00e0 \u00ab implanter le doute \u00bb th\u00e9rapeutique et \u00e0 assouplir les routines de pens\u00e9e du patient \u00e0 travers des modules interactifs ludiques.<\/p>\n<p>Le programme cible sp\u00e9cifiquement :<\/p>\n<ul>\n<li>La prise de conscience du <em>saut aux conclusions<\/em>, en d\u00e9montrant par des exercices visuels progressifs qu&rsquo;il est dangereux d&rsquo;arr\u00eater une certitude sur un fragment incomplet d&rsquo;information ;<\/li>\n<li>La reconnaissance de la <em>surconfiance dans les erreurs<\/em> et l&rsquo;apprentissage de la recherche active de contre-preuves disconfirmatoires ;<\/li>\n<li>Le d\u00e9veloppement de strat\u00e9gies de r\u00e9orientation attentionnelle active, permettant au patient de d\u00e9tourner volontairement son regard et ses pens\u00e9es des indices environnementaux hyper-saillants pour se focaliser sur des t\u00e2ches concr\u00e8tes, apaisantes et ancr\u00e9es dans le r\u00e9el.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;EMC permet ainsi de muscler le contr\u00f4le pr\u00e9frontal descendant afin de compenser durablement l&rsquo;hyper-saillance sous-corticale r\u00e9siduelle.<\/p>\n<h2>12. Critiques, limites et perspectives d&rsquo;avenir du mod\u00e8le de Shitij Kapur<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;incompl\u00e9tude explicative concernant les sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs et cognitifs<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa remarquable \u00e9l\u00e9gance conceptuelle et de sa vaste validation empirique, le mod\u00e8le de la saillance aberrante de Shitij Kapur n&rsquo;est pas exempt de critiques et pr\u00e9sente des limites intrins\u00e8ques qu&rsquo;il convient de souligner avec rigueur. La limite la plus substantielle r\u00e9side dans son <strong>incompl\u00e9tude nosographique<\/strong> : le mod\u00e8le est avant tout une th\u00e9orie des sympt\u00f4mes psychotiques <em>positifs<\/em> (d\u00e9lires, hallucinations, autor\u00e9f\u00e9rence). Il s&rsquo;av\u00e8re beaucoup moins performant pour rendre compte de la complexit\u00e9 des <strong>sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs<\/strong> (aboulie, alogie, anh\u00e9donie, \u00e9moussement affectif) et des <strong>d\u00e9ficits neurocognitifs<\/strong> (alt\u00e9ration de la m\u00e9moire de travail, de la vitesse de traitement et des fonctions ex\u00e9cutives), qui constituent pourtant le d\u00e9terminant pronostique et fonctionnel majeur de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>Certes, des th\u00e9oriciens ont tent\u00e9 d&rsquo;expliquer l&rsquo;anh\u00e9donie et l&rsquo;aboulie comme une cons\u00e9quence secondaire de la faillite de la saillance adaptative (l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 mobiliser la dopamine pour des r\u00e9compenses r\u00e9elles conduisant au retrait du monde). N\u00e9anmoins, cette explication reste partielle. Les alt\u00e9rations cognitives et n\u00e9gatives sont intimement li\u00e9es \u00e0 des anomalies neuro-d\u00e9veloppementales pr\u00e9coces, \u00e0 une perte d&rsquo;\u00e9pines dendritiques, \u00e0 une hypofrontalit\u00e9 m\u00e9socorticale durable et \u00e0 des alt\u00e9rations de la plasticit\u00e9 synaptique qui \u00e9chappent largement \u00e0 la simple dynamique de la saillance dopaminergique striatale. R\u00e9duire la schizophr\u00e9nie \u00e0 la seule saillance aberrante ferait courir le risque d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme positiviste masquant la dimension d\u00e9ficitaire fondamentale de la pathologie.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des psychoses et les m\u00e9canismes non dopaminergiques<\/h3>\n<p>Une seconde limite majeure tient \u00e0 l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 biologique consid\u00e9rable regroup\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9tiquette syndromique de \u00ab psychose \u00bb. Le mod\u00e8le de Kapur pr\u00e9suppose une hyperdopaminergie pr\u00e9synaptique comme voie finale commune. Or, les donn\u00e9es d&rsquo;imagerie TEP r\u00e9v\u00e8lent qu&rsquo;environ <strong>un tiers des patients schizophr\u00e8nes ne pr\u00e9sentent aucune anomalie d\u00e9celable de la synth\u00e8se ou de la lib\u00e9ration de dopamine striatale<\/strong>. Ces patients &mdash; souvent identifi\u00e9s cliniquement comme pharmaco-r\u00e9sistants aux antipsychotiques conventionnels D2 (schizophr\u00e9nies r\u00e9sistantes r\u00e9pondant pr\u00e9f\u00e9rentiellement \u00e0 la clozapine) &mdash; d\u00e9veloppent pourtant des d\u00e9lires et des hallucinations identiques sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 biologique impose d&rsquo;\u00e9largir le cadre th\u00e9orique au-del\u00e0 du dogme dopamino-centr\u00e9. D&rsquo;autres syst\u00e8mes de neurotransmission jouent un r\u00f4le causal ou modulateur de premier ordre :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>syst\u00e8me glutamatergique<\/strong> et l&rsquo;hypofonction des r\u00e9cepteurs NMDA (mod\u00e9lis\u00e9e par les effets psychomim\u00e9tiques de la k\u00e9tamine et de la phencyclidine), qui alt\u00e8re directement le calcul computationnel des erreurs de pr\u00e9diction corticales sans passer n\u00e9cessairement par une hyperdopaminergie initiale ;<\/li>\n<li>Le <strong>d\u00e9ficit du contr\u00f4le inhibiteur GABAergique<\/strong> m\u00e9di\u00e9 par les interneurones \u00e0 parvalbumine, induisant une d\u00e9synchronisation des oscillations gamma et un effondrement du filtrage sensoriel ;<\/li>\n<li>Les voies de la <strong>neuro-inflammation<\/strong>, de l&rsquo;activation microgliale et des enc\u00e9phalites auto-immunes (comme les enc\u00e9phalites \u00e0 anticorps anti-r\u00e9cepteurs NMDA), d\u00e9montrant que la saillance aberrante peut n&rsquo;\u00eatre que le sympt\u00f4me \u00e9mergent de cascades \u00e9tiologiques multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Shitij Kapur et les nouvelles cibles th\u00e9rapeutiques<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 ces limites n\u00e9cessaires, l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique l\u00e9gu\u00e9 par Shitij Kapur demeure monumental. En formulant le mod\u00e8le de la saillance aberrante, il a offert \u00e0 la psychiatrie du XXIe si\u00e8cle son paradigme translationnel le plus f\u00e9cond, inspirant des milliers d&rsquo;\u00e9tudes en neurosciences cognitives, en psychopharmacologie et en psychoth\u00e9rapie. Son travail a pr\u00e9par\u00e9 le terrain pour l&rsquo;av\u00e8nement de la <em>psychiatrie computationnelle<\/em>, qui mod\u00e9lise math\u00e9matiquement les troubles mentaux comme des perturbations bay\u00e9siennes du traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopharmacologique, cette approche a directement motiv\u00e9 la recherche de cibles th\u00e9rapeutiques novatrices visant \u00e0 moduler la saillance en amont ou en dehors du simple blocage rigide des r\u00e9cepteurs D2, \u00e9vitant ainsi les effets secondaires m\u00e9taboliques, moteurs et affectifs des neuroleptiques classiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>agonistes des r\u00e9cepteurs TAAR1<\/strong> (<em>Trace Amine-Associated Receptor 1<\/em>), comme l&rsquo;ulotaront, qui exercent une r\u00e9gulation fine et hom\u00e9ostatique sur le tir des neurones dopaminergiques et s\u00e9rotoninergiques sans blocage direct postsynaptique D2 ;<\/li>\n<li>Les <strong>modulateurs allost\u00e9riques des r\u00e9cepteurs muscariniques M1\/M4<\/strong> (comme l&rsquo;association xanom\u00e9line-trospium \/ KarXT), qui restaurent le contr\u00f4le cholinergique sur la lib\u00e9ration striatale de dopamine via les interneurones striataux, d\u00e9montrant une efficacit\u00e9 antipsychotique puissante sans affinit\u00e9 pour les r\u00e9cepteurs dopaminergiques ;<\/li>\n<li>Les <strong>modulateurs glutamatergiques et modulateurs allost\u00e9riques positifs des r\u00e9cepteurs NMDA<\/strong> (glycine, D-s\u00e9rine, inhibiteurs de GlyT1), cherchant \u00e0 r\u00e9parer l&rsquo;inf\u00e9rence pr\u00e9dictive descendante au niveau cortical.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En comblant la faille b\u00e9ante entre la mol\u00e9cule et le sens, entre l&rsquo;activit\u00e9 synaptique et la souffrance existentielle de l&rsquo;homme psychotique, Shitij Kapur a non seulement r\u00e9volutionn\u00e9 les neurosciences psychiatriques, mais a \u00e9galement rendu au sujet d\u00e9lirant la coh\u00e9rence fondamentale de son humanit\u00e9 en qu\u00eate de sens.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Cicero, D. C., Kerns, J. G., &amp; McCarthy, J. M. (2010). The Aberrant Salience Inventory: A new measure of psychosis proneness. <em>Psychological Assessment<\/em>, 22(3), 688\u2013701. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0019910\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0019910<\/a><\/li>\n<li>Conrad, K. (1958). <em>Die beginnende Schizophrenie: Versuch einer Gestaltanalyse des Wahns<\/em>. Georg Thieme Verlag.<\/li>\n<li>Corlett, P. R., Honey, G. D., &amp; Fletcher, P. C. (2007). From prediction error to psychosis: Ketamine as a pharmacological model of delusions. <em>Journal of Psychopharmacology<\/em>, 21(3), 238\u2013246. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0269881107077716\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0269881107077716<\/a><\/li>\n<li>Fletcher, P. C., &amp; Frith, C. D. (2009). Perceiving is believing: a Bayesian approach to explaining the positive symptoms of schizophrenia. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 10(1), 48\u201358. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2576\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2576<\/a><\/li>\n<li>Ford, J. M., &amp; Mathalon, D. H. (2005). Corollary discharge dysfunction in schizophrenia: Can it explain auditory hallucinations? <em>International Journal of Psychophysiology<\/em>, 58(2-3), 179\u2013189. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.ijpsycho.2005.01.014\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.ijpsycho.2005.01.014<\/a><\/li>\n<li>Garety, P. A., &amp; Freeman, D. (1999). Cognitive approaches to delusions: A critical review of theories and evidence. <em>British Journal of Clinical Psychology<\/em>, 38(2), 113\u2013154. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1348\/014466599162700\">https:\/\/doi.org\/10.1348\/014466599162700<\/a><\/li>\n<li>Howes, O. 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Psychosis as a state of aberrant salience: A framework linking biology, phenomenology, and pharmacology in schizophrenia. <em>The American Journal of Psychiatry<\/em>, 160(1), 13\u201323. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13<\/a><\/li>\n<li>Kapur, S., Mizrahi, R., &amp; Li, M. (2005). From dopamine to salience to psychosis\u2014Linking biology, pharmacology and phenomenology of psychosis. <em>The Lancet<\/em>, 365(9466), 1259\u20131269. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(05)74811-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0140-6736(05)74811-2<\/a><\/li>\n<li>Moritz, S., &amp; Woodward, T. S. (2007). Metacognitive training in schizophrenia patients: Improving reasoning downplay bias. <em>Expert Review of Neurotherapeutics<\/em>, 7(12), 1779\u20131786. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1586\/14737175.7.12.1779\">https:\/\/doi.org\/10.1586\/14737175.7.12.1779<\/a><\/li>\n<li>Roiser, J. P., Stephan, K. E., den Ouden, H. E., Barnes, T. R., Friston, K. J., &amp; Joyce, E. M. (2009). Do patients with schizophrenia exhibit aberrant salience? <em>Psychological Medicine<\/em>, 39(2), 199\u2013209. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S003329170800375X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S003329170800375X<\/a><\/li>\n<li>Schultz, W., Dayan, P., &amp; Montague, P. R. (1997). A neural substrate of prediction and reward. <em>Science<\/em>, 275(5306), 1593\u20131599. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.275.5306.1593\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.275.5306.1593<\/a><\/li>\n<li>Seeley, W. W., Menon, V., Schatzberg, A. F., Keller, J., Glover, G. H., Kenna, H., Reiss, A. L., &amp; Greicius, M. D. (2007). Dissociable intrinsic connectivity networks for salience processing and executive control. <em>The Journal of Neuroscience<\/em>, 27(9), 2349\u20132356. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.5587-06.2007\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.5587-06.2007<\/a><\/li>\n<li>van Os, J., Linscott, R. J., Myin-Germeys, I., Delespaul, P., &amp; Krabbendam, L. (2009). A systematic review and meta-analysis of the psychosis continuum: Evidence for a psychosis proneness-persistence-impairment model of psychotic disorders. <em>Psychological Medicine<\/em>, 39(2), 179\u2013195. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0033291708003814\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0033291708003814<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie du mod\u00e8le de la saillance aberrante de Shitij Kapur reliant neurobiologie dopaminergique et ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique des psychoses.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1387,958,3],"tags":[1380,1435,1377,1434,607,1375,572,1376],"class_list":["post-560","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-psychiatrie-clinique","category-psychologie-clinique","tag-antipsychotiques","tag-delire","tag-dopamine","tag-neuropsychiatrie","tag-psychose","tag-saillance-aberrante","tag-schizophrenie","tag-shitij-kapur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/560","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=560"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/560\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=560"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=560"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=560"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}