{"id":10566,"date":"2026-09-24T05:41:09","date_gmt":"2026-09-24T05:41:09","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/cadre-de-la-grammaire-cognitive-ronald-langacker\/"},"modified":"2026-09-24T05:41:09","modified_gmt":"2026-09-24T05:41:09","slug":"cadre-de-la-grammaire-cognitive-ronald-langacker","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=cadre-de-la-grammaire-cognitive-ronald-langacker","title":{"rendered":"Cadre de la grammaire cognitive &#8211; Ronald Langacker"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9mergence de la linguistique cognitive \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 constitue l&rsquo;une des mutations \u00e9pist\u00e9mologiques les plus profondes de l&rsquo;histoire des sciences du langage. Au c\u0153ur de cette r\u00e9volution th\u00e9orique se d\u00e9ploie l&rsquo;\u0153uvre monumentale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.linguistics.ucsd.edu\/\">Ronald W. Langacker<\/a>, professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Diego, dont les recherches ont donn\u00e9 naissance au cadre formel et conceptuel connu sous le nom de <strong>Grammaire Cognitive<\/strong> (<em>Cognitive Grammar<\/em>). En rupture totale avec les pr\u00e9misses logico-d\u00e9ductives qui dominaient alors la discipline, Langacker a entrepris de refonder l&rsquo;analyse linguistique sur l&rsquo;observation des processus psychologiques r\u00e9els, soutenant que la grammaire d&rsquo;une langue naturelle n&rsquo;est pas un syst\u00e8me formel autonome r\u00e9gie par des algorithmes aveugles au sens, mais une composante intrins\u00e8quement signifiante de la cognition humaine g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Pendant plusieurs d\u00e9cennies, le mod\u00e8le structuraliste post-bloomfieldien puis le paradigme g\u00e9n\u00e9ratif initi\u00e9 par Noam Chomsky avaient impos\u00e9 une division \u00e9tanche entre la syntaxe \u2014 con\u00e7ue comme un moteur calculatoire computationnel et autosuffisant \u2014 et la s\u00e9mantique, rel\u00e9gu\u00e9e au rang de composant interpr\u00e9tatif secondaire. La grammaire cognitive renverse radicalement cette hi\u00e9rarchie constitutive. Pour Langacker, le langage est de nature fondamentalement symbolique, ce qui implique que chaque unit\u00e9 linguistique, du morph\u00e8me le plus modeste \u00e0 la construction syntaxique la plus abstraite, a pour unique raison d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;appariement conventionnel d&rsquo;une structure phonologique et d&rsquo;une structure s\u00e9mantique. Loin de constituer un catalogue de r\u00e8gles abstraites op\u00e9rant sur des symboles vides, la syntaxe se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre elle-m\u00eame un r\u00e9servoir de ressources s\u00e9mantiques hautement sch\u00e9matis\u00e9es, charg\u00e9es de structurer la pens\u00e9e et de moduler la perspective que le locuteur adopte sur le monde.<\/p>\n<p>Cette approche implique une reconfiguration globale de la s\u00e9miotique linguistique. Comprendre une langue ne rel\u00e8ve plus du d\u00e9codage math\u00e9matique de formules de logique propositionnelle ou de conditions de v\u00e9rit\u00e9 universelles, mais engage une th\u00e9orie globale de la conceptualisation incarn\u00e9e, de l&rsquo;imagerie mentale, de la focalisation attentionnelle et de la dynamique perceptive. \u00c0 travers ses volumes fondateurs, Langacker a \u00e9difi\u00e9 un m\u00e9talangage descriptif d&rsquo;une coh\u00e9rence remarquable, pourvu d&rsquo;un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations quasi-picturales capable de formaliser l&rsquo;exp\u00e9rience signifiante dans toute sa granularit\u00e9. Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de l&rsquo;architecture th\u00e9orique de la grammaire cognitive, de ses fondements neurocognitifs \u00e0 ses retomb\u00e9es empiriques les plus f\u00e9condes, mettant en lumi\u00e8re l&rsquo;un des accomplissements intellectuels les plus vastes de la linguistique contemporaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction et gen\u00e8se historique de la grammaire cognitive de Ronald Langacker<\/h2>\n<h3>1.1 Rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec le paradigme g\u00e9n\u00e9ratif chomskyen<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance de la grammaire cognitive s&rsquo;inscrit en r\u00e9action frontale contre l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie doctrinale exerc\u00e9e par le mod\u00e8le de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/innateness-linguistics\/\">Grammaire Universelle chomskyenne<\/a> au cours des d\u00e9cennies 1960 et 1970. Noam Chomsky postulait l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;autonomie absolue de la syntaxe : selon cette vision modulariste orthodoxe, la facult\u00e9 de langage constitue un organe mental d\u00e9di\u00e9, encapsul\u00e9 et ind\u00e9pendant des autres facult\u00e9s cognitives, dont le c\u0153ur m\u00e9canique repose sur des r\u00e8gles de r\u00e9\u00e9criture et des transformations formelles insensibles aux contenus s\u00e9mantiques ou aux contextes d&rsquo;\u00e9nonciation pragmatiques. Langacker, initialement form\u00e9 dans le cadre structuraliste et g\u00e9n\u00e9ratif, a progressivement mesur\u00e9 les apories m\u00e9thodologiques de ce r\u00e9ductionnisme math\u00e9matique. R\u00e9duire la structure linguistique \u00e0 une manipulation symbolique algorithmique, analogue au fonctionnement d&rsquo;une machine de Turing manipulant des cha\u00eenes de caract\u00e8res arbitraires, revenait \u00e0 \u00e9luder ce qui fait l&rsquo;essence m\u00eame du langage : la transmission et la coconstruction intersubjective du sens.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce formalisme abstrait et d\u00e9sincarn\u00e9, Langacker r\u00e9habilite l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique et la corpor\u00e9it\u00e9 comme moteurs premiers de la structuration linguistique. Il soutient que la complexit\u00e9 des configurations syntaxiques n&rsquo;est pas le reflet d&rsquo;une machinerie computationnelle cach\u00e9e et inn\u00e9e (le fameux dispositif d&rsquo;acquisition du langage ou LAD), mais l&rsquo;\u00e9manation directe des capacit\u00e9s humaines \u00e0 imager, cat\u00e9goriser et mettre en perspective l&rsquo;environnement ph\u00e9nom\u00e9nal. La contestation de l&rsquo;autonomie syntaxique s&rsquo;appuie sur une d\u00e9monstration rigoureuse : aucune r\u00e8gle syntaxique ne peut \u00eatre formul\u00e9e de mani\u00e8re ad\u00e9quate sans faire r\u00e9f\u00e9rence aux structures conceptuelles qu&rsquo;elle convoque. Les recherches pionni\u00e8res men\u00e9es par Langacker \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Diego (UCSD) d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1970 \u2014 d&rsquo;abord sous l&rsquo;\u00e9tiquette de <em>Space Grammar<\/em> (grammaire de l&rsquo;espace) \u2014 visaient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 prouver que les cat\u00e9gories grammaticales fondamentales, telles que le nom, le verbe, l&rsquo;adjectif ou la pr\u00e9position, tirent leur identit\u00e9 non pas de positions structurales au sein d&rsquo;arbres syntagmatiques arbitraires, mais d&rsquo;arch\u00e9types conceptuels universels ancr\u00e9s dans la perception spatiale et la dynamique \u00e9v\u00e9nementielle.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9orientation \u00e9pist\u00e9mologique ne s&rsquo;est pas faite de mani\u00e8re isol\u00e9e. Elle s&rsquo;est inscrite dans le sillage de la controverse historique des \u00ab guerres linguistiques \u00bb (<em>Linguistic Wars<\/em>), qui ont vu s&rsquo;opposer la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rative de George Lakoff, Paul Postal et James McCawley \u00e0 la th\u00e9orie standard \u00e9tendue de Chomsky. Cependant, tandis que la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rative tentait d&rsquo;\u00e9tendre le formalisme chomskyen jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame en assimilant les structures sous-jacentes \u00e0 des pr\u00e9dicats logiques de plus en plus profonds et intraitables, Langacker a compris qu&rsquo;il fallait rompre d\u00e9finitivement avec l&rsquo;\u00e9chafaudage formel lui-m\u00eame. En affirmant que la grammaire est intrins\u00e8quement symbolique, Langacker d\u00e9place le lieu de la rigueur linguistique : celle-ci ne consiste plus \u00e0 forger des notations alg\u00e9briques abstraites d\u00e9connect\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 biologique et psychologique du locuteur, mais \u00e0 d\u00e9crire fid\u00e8lement les configurations conceptuelles qui pr\u00e9sident \u00e0 chaque agencement discursif.<\/p>\n<h3>1.2 Fondations des volumes fondamentaux Foundations of Cognitive Grammar<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification du cadre th\u00e9orique culmine avec la publication des deux tomes monumentaux de <em>Foundations of Cognitive Grammar<\/em>, parus aux presses universitaires de Stanford. Le premier volume, sous-titr\u00e9 <em>Theoretical Prerequisites<\/em> et paru en 1987, pose les jalons philosophiques, m\u00e9thodologiques et cognitifs du syst\u00e8me. Langacker y d\u00e9ploie un travail titanesque de clarification notionnelle, substituant au m\u00e9talangage propositionnel h\u00e9rit\u00e9 de la logique formelle une th\u00e9orie descriptive unifi\u00e9e de la conceptualisation. Ce premier opus introduit les distinctions cardinales qui feront la renomm\u00e9e du mod\u00e8le : l&rsquo;opposition entre profil et base, le concept de matrice de domaines, l&rsquo;asym\u00e9trie cognitive entre trajecteur et rep\u00e8re, ainsi que la nature des sch\u00e9mas d&rsquo;images. Langacker y d\u00e9veloppe une conception encyclop\u00e9dique de la s\u00e9mantique, affirmant l&rsquo;impossibilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;\u00e9tablir une fronti\u00e8re nette entre le savoir linguistique conventionnel et la connaissance g\u00e9n\u00e9rale du monde.<\/p>\n<p>Le second volume, <em>Descriptive Application<\/em>, publi\u00e9 en 1991, concr\u00e9tise ces principes en les appliquant m\u00e9thodiquement \u00e0 l&rsquo;analyse empirique de la structure de la phrase, des classes lexicales et des m\u00e9canismes de d\u00e9rivation et de flexion. Langacker y d\u00e9montre l&rsquo;extraordinaire puissance heuristique de sa th\u00e9orie en diss\u00e9quant la morphologie flexionnelle, le syst\u00e8me verbal, la transitivit\u00e9, la quantification, la diath\u00e8se passive et l&rsquo;organisation des propositions complexes. Loin de s&rsquo;en tenir \u00e0 des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s intuitives, l&rsquo;auteur prouve que des ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9put\u00e9s purement m\u00e9caniques \u2014 comme l&rsquo;accord grammatical, la mont\u00e9e du sujet ou la compl\u00e9mentation propositionnelle \u2014 ob\u00e9issent \u00e0 des contraintes s\u00e9mantiques pr\u00e9cises et motiv\u00e9es par la focalisation de l&rsquo;attention et l&rsquo;int\u00e9gration conceptuelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact m\u00e9thodologique de cette \u0153uvre est ins\u00e9parable de son recours novateur \u00e0 la s\u00e9mantique spatiale et \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie cognitive. Face aux th\u00e9ories s\u00e9mantiques formelles et v\u00e9ridictionnelles issues des travaux de Richard Montague ou d&rsquo;Alfred Tarski, pour lesquelles le sens d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 se r\u00e9duit aux conditions requises pour qu&rsquo;il soit vrai dans un monde possible, Langacker soutient que la signification r\u00e9side dans l&rsquo;exp\u00e9rience subjective du sujet parlant. Deux \u00e9nonc\u00e9s d\u00e9crivant un \u00e9tat de choses identique du point de vue de la v\u00e9rit\u00e9 logique (par exemple, \u00ab Le chien est sous la table \u00bb et \u00ab La table est au-dessus du chien \u00bb) poss\u00e8dent des significations linguistiques distinctes, car ils imposent des mises en sc\u00e8ne conceptuelles (<em>construals<\/em>) asym\u00e9triques et mobilisent des allocations attentionnelles divergentes. L&rsquo;ouvrage s&rsquo;affirme ainsi comme une r\u00e9futation magistrale du v\u00e9ridictionnalisme au profit d&rsquo;une s\u00e9mantique psychologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>1.3 Objectifs globaux et ambition unificatrice de la th\u00e9orie<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition premi\u00e8re de la grammaire cognitive est d&rsquo;offrir une description th\u00e9oriquement int\u00e9gr\u00e9e et unifi\u00e9e de l&rsquo;ensemble de la structure linguistique, exempte de tout composant extrins\u00e8que artificiel. Dans les mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs standards, la description d&rsquo;une langue exige une mosa\u00efque d&rsquo;appareils h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : un lexique stockant des anomalies idiosyncrasiques, des r\u00e8gles syntagmatiques, un module de mouvement transformationnel, un filtre de cas abstrait, un composant phonologique s\u00e9par\u00e9 et des postulats de sens logiques. Langacker r\u00e9cuse cette prolif\u00e9ration d&rsquo;entit\u00e9s th\u00e9oriques en formulant le principe d&rsquo;\u00e9conomie conceptuelle selon lequel la grammaire ne mobilise que trois types d&rsquo;unit\u00e9s r\u00e9elles : des unit\u00e9s s\u00e9mantiques, des unit\u00e9s phonologiques, et des unit\u00e9s symboliques unissant intrins\u00e8quement les deux premi\u00e8res. Tout le reste rel\u00e8ve de l&rsquo;artefact th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Cette volont\u00e9 unificatrice implique le refus sans concession des dichotomies traditionnelles l\u00e9gu\u00e9es par le structuralisme saussurien et le cart\u00e9sianisme g\u00e9n\u00e9ratif. La distinction stricte entre comp\u00e9tence (syst\u00e8me linguistique abstrait et d\u00e9sincarn\u00e9) et performance (mise en \u0153uvre r\u00e9elle sujette aux contingences mat\u00e9rielles) est abolie. Pour Langacker, la grammaire est un syst\u00e8me dynamique et \u00e9cologique qui \u00e9merge directement des pratiques discursives v\u00e9cues ; la comp\u00e9tence n&rsquo;est que la s\u00e9dimentation cognitive, routinis\u00e9e et sch\u00e9matis\u00e9e, d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements de performance r\u00e9it\u00e9r\u00e9s. De m\u00eame, la s\u00e9paration imperm\u00e9able entre synchronie et diachronie perd son caract\u00e8re absolu : l&rsquo;\u00e9tat synchronique d&rsquo;une langue porte en lui les tensions, les ambigu\u00eft\u00e9s et les dynamiques de changement qui se cristallisent \u00e0 travers l&rsquo;usage quotidien.<\/p>\n<p>Pour ancrer solidement la linguistique dans les sciences cognitives contemporaines, Langacker exige que les construits th\u00e9oriques soient compatibles avec ce que la psychologie et la neurologie d\u00e9couvrent du fonctionnement de l&rsquo;esprit humain. Les capacit\u00e9s sollicit\u00e9es pour parler et comprendre ne sont pas des modules herm\u00e9tiques d\u00e9coupl\u00e9s du syst\u00e8me perceptif, mais des manifestations d&rsquo;aptitudes cognitives fondamentales : la focalisation de l&rsquo;attention, la cat\u00e9gorisation, la s\u00e9lection de points de rep\u00e8re, la d\u00e9tection des r\u00e9gularit\u00e9s et l&rsquo;imagerie mentale. Pour donner corps \u00e0 cette vision sans verser dans l&rsquo;approximation litt\u00e9raire, Langacker a forg\u00e9 une m\u00e9talangue visuelle et graphique d&rsquo;une exceptionnelle pr\u00e9cision descriptive. Ses c\u00e9l\u00e8bres diagrammes \u2014 loin de constituer de simples illustrations d\u00e9coratives \u2014 sont des instruments formels de mod\u00e9lisation math\u00e9matique et ph\u00e9nom\u00e9nologique, con\u00e7us pour saisir la topologie, le profilage s\u00e9mantique et les flux \u00e9nerg\u00e9tiques qui structurent la cognition linguistique.<\/p>\n<h2>2. Les postulats psychologiques et neurocognitifs du mod\u00e8le<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;ancrage dans la cognition g\u00e9n\u00e9rale et le rejet du modularisme strict<\/h3>\n<p>La grammaire cognitive s&rsquo;\u00e9difie sur le principe de l&rsquo;engagement cognitif (<em>cognitive commitment<\/em>), selon lequel les th\u00e9ories linguistiques doivent s&rsquo;aligner rigoureusement sur les donn\u00e9es empiriques relatives \u00e0 l&rsquo;architecture globale de l&rsquo;esprit humain. Ce principe invalide d&#8217;embl\u00e9e la th\u00e8se de la modularit\u00e9 fodorienne de l&rsquo;esprit, qui envisageait le langage comme un module central herm\u00e9tique, imperm\u00e9able aux influx perceptifs descendants et fonctionnant selon une logique informationnellement encapsul\u00e9e. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de ce mod\u00e8le issu de l&rsquo;intelligence artificielle classique, Langacker con\u00e7oit la cognition comme un r\u00e9seau interconnect\u00e9 de facult\u00e9s distribu\u00e9es, au sein duquel le langage puise continuellement dans les ressources de la m\u00e9moire \u00e9pisodique et proc\u00e9durale, de l&rsquo;attention ex\u00e9cutive et de la perception sensorimotrice.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des emprunts les plus d\u00e9terminants de Langacker r\u00e9side dans l&rsquo;int\u00e9gration th\u00e9orique des lois de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/gestalt-psychology\/\">psychologie de la Gestalt<\/a>. Le traitement perceptif visuel ob\u00e9it \u00e0 des m\u00e9canismes fondamentaux d&rsquo;organisation des formes : la s\u00e9gr\u00e9gation figure\/fond, la loi de continuit\u00e9, le principe de fermeture et le regroupement par similarit\u00e9 ou proximit\u00e9. Langacker d\u00e9montre que la structuration grammaticale constitue une transposition directe de ces principes gestaltistes \u00e0 l&rsquo;univers conceptuel. Lorsqu&rsquo;un locuteur agence une proposition, il segmente une r\u00e9alit\u00e9 complexe en isolant une figure saillante (ce que Langacker nommera le <em>trajecteur<\/em>) par rapport \u00e0 un arri\u00e8re-plan stable et secondaire (le <em>rep\u00e8re<\/em>). Loin d&rsquo;\u00eatre des r\u00e8gles arbitraires invent\u00e9es pour les besoins du code textuel, les structures grammaticales refl\u00e8tent l&rsquo;op\u00e9rationnalit\u00e9 de ces lois perceptives \u00e9tendues aux entit\u00e9s abstraites.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une conception \u00e9volutive profond\u00e9ment unifi\u00e9e des capacit\u00e9s humaines. Entre les comp\u00e9tences sensorimotrices primaires partag\u00e9es avec d&rsquo;autres mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs (comme le suivi visuel d&rsquo;un objet en mouvement ou l&rsquo;\u00e9valuation des distances spatiales) et les comp\u00e9tences s\u00e9miotiques les plus raffin\u00e9es de l&rsquo;\u00eatre humain (telles que la r\u00e9cursivit\u00e9 syntaxique, l&rsquo;abstraction modale ou l&rsquo;usage m\u00e9taphorique), il n&rsquo;existe pas de saut ontologique abrupt, mais une continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique et ontog\u00e9n\u00e9tique. Les fonctions linguistiques avanc\u00e9es proc\u00e8dent de l&rsquo;exaptation cognitive : le cerveau humain r\u00e9utilise des m\u00e9canismes pr\u00e9existants d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la navigation spatiale et \u00e0 l&rsquo;action physique pour les projeter dans le domaine abstrait de la mise en r\u00e9seau des id\u00e9es.<\/p>\n<h3>2.2 Corpor\u00e9it\u00e9 et s\u00e9mantique incarn\u00e9e (Embodied Cognition)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des piliers philosophiques de la grammaire cognitive est l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;incarnation de la pens\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>). Selon cette perspective, partag\u00e9e avec les travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/georgelakoff.com\/\">George Lakoff<\/a> et Mark Johnson sur la m\u00e9taphore conceptuelle, la s\u00e9mantique n&rsquo;est pas un syst\u00e8me d\u00e9sincarn\u00e9 de symboles abstraits r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 externe objective, mais proc\u00e8de directement de l&rsquo;exp\u00e9rience kinesth\u00e9sique, proprioceptive et visc\u00e9rale du corps humain interagissant avec son environnement physique. Nos concepts de base \u2014 tels que l&rsquo;\u00e9quilibre, la verticalit\u00e9, la trajectoire, l&rsquo;inclusion dans un contenant ou la r\u00e9sistance \u00e0 une pression m\u00e9canique \u2014 ne sont pas appris de mani\u00e8re propositionnelle ; ils \u00e9mergent visc\u00e9ralement de nos interactions corporelles pr\u00e9coces avec les lois de la gravit\u00e9, de la masse et de la friction.<\/p>\n<p>Cette corporalit\u00e9 fa\u00e7onne intimement l&rsquo;organisation des relations topologiques et spatiales dans la grammaire. Par exemple, la pr\u00e9position fran\u00e7aise <em>dans<\/em> ou l&rsquo;anglais <em>in<\/em> ne sont pas des op\u00e9rateurs logiques d&rsquo;appartenance ensembliste, mais des projections directes du sch\u00e9ma corporel du CONTENEUR. Le corps humain est lui-m\u00eame appr\u00e9hend\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologiquement comme un contenant pourvu d&rsquo;un int\u00e9rieur (o\u00f9 transitent aliments, liquides, \u00e9motions et pens\u00e9es), d&rsquo;une fronti\u00e8re physique protectrice (la peau) et d&rsquo;un environnement ext\u00e9rieur. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette exp\u00e9rience v\u00e9cue que le locuteur enracine et comprend des \u00e9nonc\u00e9s spatiaux simples (\u00ab Le stylo est dans la bo\u00eete \u00bb) tout autant que des \u00e9laborations s\u00e9mantiques hautement sophistiqu\u00e9es (\u00ab \u00catre dans l&rsquo;erreur \u00bb, \u00ab Entrer dans une n\u00e9gociation \u00bb, \u00ab Vivre dans la peur \u00bb).<\/p>\n<p>Les avanc\u00e9es contemporaines en neurosciences cognitives de l&rsquo;action ont conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 ces th\u00e8ses une confirmation empirique remarquable. Les protocoles d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (IRMf) et d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie d\u00e9montrent que la compr\u00e9hension de verbes d&rsquo;action ou de locutions impliquant des mouvements physiques n&rsquo;active pas seulement les aires p\u00e9risylviennes classiques du langage (aires de Broca et de Wernicke), mais d\u00e9clenche une r\u00e9activation somatotopique imm\u00e9diate au sein du cortex pr\u00e9moteur et moteur. Lire le mot \u00ab botter \u00bb sollicite les circuits corticaux responsables du contr\u00f4le moteur de la jambe, tandis que comprendre le mot \u00ab saisir \u00bb active les zones d\u00e9volues \u00e0 la motricit\u00e9 manuelle. Ces activations motrices et sensorielles directes prouvent que la structure s\u00e9mantique n&rsquo;est pas un code amodal log\u00e9 dans un processeur abstrait, mais une simulation mentale sensorimotrice distribu\u00e9e, totalement conforme \u00e0 la mod\u00e9lisation esquiss\u00e9e intuitivement par Langacker d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<h3>2.3 Automatisation, routinisation et stockage cognitif<\/h3>\n<p>Pour qu&rsquo;un syst\u00e8me linguistique fonctionne efficacement sans saturer les limites intrins\u00e8ques de la m\u00e9moire de travail humaine, la cognition linguistique s&rsquo;appuie massivement sur des processus de routinisation et d&rsquo;automatisation. Dans le cadre langackerien, une configuration symbolique acquiert le statut d&rsquo;\u00ab unit\u00e9 \u00bb (au sens technique d&rsquo;unit\u00e9 cognitive) d\u00e8s lors qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e et \u00e9prouv\u00e9e avec une fr\u00e9quence suffisante pour que son activation s&rsquo;effectue sans effort de calcul conscient ni contr\u00f4le attentionnel sp\u00e9cifique. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;enracinement (<em>entrenchment<\/em>) psychologique constitue le m\u00e9canisme par lequel l&rsquo;exp\u00e9rience discursive contingente se transmue en patrons linguistiques stables et durables.<\/p>\n<p>Cette dynamique engendre une transition fluide et bidirectionnelle entre deux p\u00f4les cognitifs : d&rsquo;une part, les structures novatrices g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;assemblage cr\u00e9atif d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments \u00e9l\u00e9mentaires, et d&rsquo;autre part, les unit\u00e9s pr\u00e9fabriqu\u00e9es (<em>prefabricated chunks<\/em>) stock\u00e9es telles quelles dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme. Loin de devoir reconstruire mentalement l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 d&rsquo;une phrase via des r\u00e8gles syntagmatiques complexes \u00e0 chaque acte de parole, le locuteur puise continuellement dans un vaste r\u00e9pertoire d&rsquo;assemblages symboliques fig\u00e9s ou semi-fig\u00e9s (\u00ab De toute fa\u00e7on \u00bb, \u00ab Au fur et \u00e0 mesure que \u00bb, \u00ab Prendre une d\u00e9cision \u00bb). Ces unit\u00e9s m\u00e9moris\u00e9es d\u00e9chargent le co\u00fbt computationnel de la production langagi\u00e8re, permettant au syst\u00e8me d&rsquo;allouer ses pr\u00e9cieuses ressources attentionnelles \u00e0 la macro-structure du message et aux subtilit\u00e9s de l&rsquo;intention pragmatique.<\/p>\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition et la fr\u00e9quence d&rsquo;usage jouent ainsi un r\u00f4le architectural direct. Les configurations fr\u00e9quemment activ\u00e9es voient leur seuil d&rsquo;activation abaiss\u00e9 et leur trace mn\u00e9sique consolid\u00e9e, tandis que les structures rares ou marginales requi\u00e8rent un monitoring attentionnel sup\u00e9rieur. La modularit\u00e9 apparente de la parole fluide n&rsquo;est donc pas un axiome inn\u00e9 fix\u00e9 g\u00e9n\u00e9tiquement, mais une modularit\u00e9 \u00e9mergente, fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;\u00e9conomie cognitive et le renforcement synaptique issu de l&rsquo;usage. La production et la compr\u00e9hension du discours se r\u00e9v\u00e8lent ainsi \u00eatre une orchestration permanente entre r\u00e9cup\u00e9ration rapide de routines enracin\u00e9es et composition en ligne de configurations conceptuelles in\u00e9dites.<\/p>\n<h2>3. Le continuum lexico-syntaxique et le principe symbolique<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9mant\u00e8lement de la fronti\u00e8re stricte entre lexique, morphologie et syntaxe<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des ruptures les plus retentissantes op\u00e9r\u00e9es par Ronald Langacker r\u00e9side dans la d\u00e9construction m\u00e9thodique de la division tripartite classique entre lexique, morphologie et syntaxe. La tradition grammaticale et formelle a coutume de concevoir l&rsquo;architecture d&rsquo;une langue selon un mod\u00e8le \u00e0 tiroirs \u00e9tanches : un dictionnaire lexical rassemblant les morph\u00e8mes isol\u00e9s pourvus de signification arbitraire, un syst\u00e8me morphologique r\u00e9gissant leur flexion et d\u00e9rivation internes, et une machinerie syntaxique calculant la combinatoire des syntagmes selon des lois purement cat\u00e9gorielles. Langacker d\u00e9montre que cette partition rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion m\u00e9thodologique : la langue n&rsquo;est pas un syst\u00e8me biparti compos\u00e9 de briques lexicales inertes assembl\u00e9es par du ciment syntaxique incolore, mais un spectre ininterrompu d&rsquo;unit\u00e9s symboliques.<\/p>\n<p>Au sein de ce <strong>continuum lexico-syntaxique<\/strong>, les distinctions traditionnelles ne diff\u00e8rent que par leur degr\u00e9 de sp\u00e9cificit\u00e9 s\u00e9mantique et phonologique, ainsi que par leur niveau de complexit\u00e9 interne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le p\u00f4le lexical concret :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par des morph\u00e8mes dot\u00e9s d&rsquo;une charge conceptuelle riche, hautement individualis\u00e9e et sp\u00e9cifique (par exemple, <em>chat<\/em>, <em>arbre<\/em>, <em>courir<\/em>, <em>rouge<\/em>).<\/li>\n<li><strong>La morphologie grammaticale :<\/strong> regroupant des unit\u00e9s li\u00e9es dont la s\u00e9mantique est plus abstraite, sch\u00e9matique et relationnelle (marques de pluriel <em>-s<\/em>, d\u00e9sinences temporelles <em>-ait<\/em>, pr\u00e9fixes d\u00e9rivationnels <em>re-<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Les constructions syntaxiques :<\/strong> structures hautement sch\u00e9matiques et abstraites, d\u00e9pourvues initialement de contenu phonologique concret (par exemple, la construction transitive sujet-verbe-objet direct [SVO], la construction ditransitive ou la construction passive).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Langacker insiste sur le fait que la syntaxe n&rsquo;est en rien une matrice formelle abstraite d\u00e9nu\u00e9e de sens : la construction transitive [S V O] est elle-m\u00eame une unit\u00e9 symbolique \u00e0 part enti\u00e8re, dot\u00e9e d&rsquo;une signification propre (l&rsquo;arch\u00e9type conceptuel de la transmission \u00e9nerg\u00e9tique causale d&rsquo;un agent vers un patient), exactement au m\u00eame titre que le mot <em>marteler<\/em> ou le suffixe <em>-tion<\/em>. Les cons\u00e9quences pour l&rsquo;architecture computationnelle de l&rsquo;esprit parlant sont massives : l&rsquo;esprit n&rsquo;a pas besoin de deux processeurs cognitifs distincts \u2014 l&rsquo;un d\u00e9di\u00e9 au stockage lexical associatif et l&rsquo;autre au calcul formel des structures \u2014, une unique capacit\u00e9 de stockage et d&rsquo;activation de sch\u00e9mas symboliques graduels suffit \u00e0 rendre compte de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du comportement linguistique.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;unit\u00e9 symbolique bipolaire : p\u00f4le s\u00e9mantique et p\u00f4le phonologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;atome fondamental de la description en grammaire cognitive est l&rsquo;<strong>unit\u00e9 symbolique bipolaire<\/strong>. Fid\u00e8le \u00e0 la d\u00e9finition fondatrice du signe linguistique inaugur\u00e9e par Ferdinand de Saussure, mais en la r\u00e9interpr\u00e9tant dans une perspective cognitiviste, Langacker formalise toute entit\u00e9 grammaticale comme la conjonction indissociable de deux faces interd\u00e9pendantes : un <strong>p\u00f4le s\u00e9mantique<\/strong> (la structure conceptuelle convoqu\u00e9e) et un <strong>p\u00f4le phonologique<\/strong> (l&#8217;empreinte sonore, gestuelle ou orthographique mat\u00e9rialisant cette structure).<\/p>\n<p>Le p\u00f4le phonologique est d\u00e9fini dans un sens \u00e9tendu qui d\u00e9passe la simple onde acoustique. Il englobe l&rsquo;ensemble des repr\u00e9sentations sensorimotrices associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;expression : les commandes motrices articulatoires programm\u00e9es dans le cortex moteur, les images auditives perceptives, mais \u00e9galement les configurations spatiales et corporelles propres aux langues des signes gestuelles. Ce p\u00f4le n&rsquo;est pas un simple bruit ext\u00e9rieur, mais une structure cognitive int\u00e9rioris\u00e9e, capable d&rsquo;\u00eatre activ\u00e9e silencieusement lors de la parole int\u00e9rieure (endophasie) ou de la lecture visuelle.<\/p>\n<p>Le p\u00f4le s\u00e9mantique, quant \u00e0 lui, est d\u00e9fini comme une conceptualisation contextualis\u00e9e, engageant des r\u00e9seaux conceptuels d&rsquo;une extraordinaire richesse. Il ne se limite pas \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rent mat\u00e9riel dans le monde physique, mais correspond \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat mental dynamique activ\u00e9 par le p\u00f4le phonologique chez le locuteur ou l&rsquo;auditeur. La relation qui unit ces deux p\u00f4les est une relation de correspondance symbolique directe : la forme n&rsquo;existe que pour \u00e9voquer le sens, et le sens linguistique n&rsquo;est rendu communicable que par sa mat\u00e9rialisation formelle. L&rsquo;analyse linguistique perd ainsi toute l\u00e9gitimit\u00e9 lorsqu&rsquo;elle pr\u00e9tend isoler la forme syntaxique de son substrat signifiant : toute variation formelle dans la cha\u00eene syntagmatique induit ipso facto une modification correlative au sein du p\u00f4le s\u00e9mantique.<\/p>\n<h3>3.3 La grammaire comme inventaire structur\u00e9 d&rsquo;unit\u00e9s conventionnelles<\/h3>\n<p>Romant avec la m\u00e9taphore g\u00e9n\u00e9rative de la \u00ab grammaire comme programme informatique ou algorithme g\u00e9n\u00e9ratif \u00bb, Langacker d\u00e9finit la grammaire d&rsquo;une langue comme un <strong>inventaire structur\u00e9 d&rsquo;unit\u00e9s conventionnelles<\/strong>. Cette d\u00e9finition renferme trois concepts th\u00e9oriques d&rsquo;une importance capitale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le statut d&rsquo;unit\u00e9 :<\/strong> une structure cognitive ne devient unit\u00e9 que lorsqu&rsquo;elle a atteint un seuil de routinisation tel qu&rsquo;elle peut \u00eatre activ\u00e9e globalement comme un tout int\u00e9gr\u00e9, sans calcul analytique de ses sous-parties.<\/li>\n<li><strong>La conventionalit\u00e9 :<\/strong> cet inventaire n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;une d\u00e9rivation math\u00e9matique solipsiste, mais le r\u00e9sultat d&rsquo;un accord tacite, partag\u00e9 et stabilis\u00e9 au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 linguistique historique, assurant l&rsquo;intercompr\u00e9hension intersubjective des locuteurs.<\/li>\n<li><strong>La structuration r\u00e9ticulaire :<\/strong> les unit\u00e9s symboliques ne sont pas entass\u00e9es de mani\u00e8re anarchique, mais organis\u00e9es sous forme de r\u00e9seaux taxonomiques interconnect\u00e9s, r\u00e9gis par des relations de sch\u00e9matisation, d&rsquo;extension cat\u00e9gorielle et d&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;informations.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La sch\u00e9matisation constitue le moteur central de cette structuration. Face \u00e0 une multiplicit\u00e9 d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s concrets rencontr\u00e9s dans l&rsquo;exp\u00e9rience discursive (les <em>tokens<\/em>), l&rsquo;esprit humain extrait spontan\u00e9ment leurs r\u00e9gularit\u00e9s communes pour forger des sch\u00e9mas abstraits. Ainsi, \u00e0 partir de syntagmes concrets comme \u00ab un chat noir \u00bb, \u00ab ce grand livre \u00bb ou \u00ab une belle m\u00e9lodie \u00bb, s&rsquo;\u00e9labore inductivement le sch\u00e9ma syntaxique abstrait [D\u00e9terminant + Modificateur adjectival + Nom]. Ce sch\u00e9ma n&rsquo;est pas une r\u00e8gle algorithmique a priori, mais un n\u0153ud d&rsquo;abstraction au sein du r\u00e9seau, capable de guider et de sanctionner cognitivement de nouvelles instanciations discursives.<\/p>\n<p>Cette approche est donc strictement <em>d\u00e9clarative et taxonomique<\/em>, et refuse tout recours aux transformations ou d\u00e9rivations synchroniques. Une phrase passive n&rsquo;est jamais d\u00e9riv\u00e9e d&rsquo;une phrase active sous-jacente par l&rsquo;application d&rsquo;un m\u00e9canisme de d\u00e9placement de syntagmes ; elle constitue un sch\u00e9ma symbolique distinct, pourvu de son propre p\u00f4le s\u00e9mantique sp\u00e9cifique (une mise en saillance de l&rsquo;entit\u00e9 affect\u00e9e) et de son propre p\u00f4le phonologique (la s\u00e9quence auxiliaire \u00eatre + participe pass\u00e9 + syntagme pr\u00e9positionnel agentif). L&rsquo;architecture langackerienne \u00e9limine ainsi toutes les op\u00e9rations de d\u00e9rivation invisibles qui caract\u00e9risent la syntaxe formelle, instaurant un mod\u00e8le \u00e9l\u00e9gant, parcimonieux et psychologiquement r\u00e9aliste.<\/p>\n<h2>4. La s\u00e9mantique cognitive : sens, conceptualisation et encyclop\u00e9disme<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;assimilation du sens \u00e0 la conceptualisation mentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des postulats cardinaux de la s\u00e9mantique cognitive \u00e9labor\u00e9e par Langacker est le rejet sans concession des th\u00e9ories objectivistes et v\u00e9ridictionnelles du sens issues du positivisme logique. Pour le mod\u00e8le fr\u00e9g\u00e9en ou n\u00e9o-tarskien, comprendre la signification d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 consiste \u00e0 conna\u00eetre les conditions sous lesquelles cet \u00e9nonc\u00e9 est vrai dans un mod\u00e8le du monde objectif. Langacker r\u00e9cuse cette r\u00e9duction logico-centr\u00e9e et affirme avec force : <strong>le sens linguistique est la conceptualisation<\/strong>. La signification linguistique ne refl\u00e8te pas passivement des \u00e9tats de choses ontologiques immuables qui existeraient ind\u00e9pendamment de tout observateur ; elle rel\u00e8ve d&rsquo;une exp\u00e9rience psychologique active, ph\u00e9nom\u00e9nologique et v\u00e9cue au sein de l&rsquo;esprit du sujet parlant.<\/p>\n<p>Cette conception dynamique englobe une vaste gamme de ph\u00e9nom\u00e8nes cognitifs. Conceptualiser implique l&rsquo;activation d&rsquo;exp\u00e9riences sensorielles directes (visuelles, auditives, tactiles), la r\u00e9surgence de m\u00e9moires affectives et kinesth\u00e9siques, la convocation d&rsquo;images mentales statiques ou mobiles, mais aussi la mobilisation imm\u00e9diate du contexte pragmatique, discursif et social dans lequel l&rsquo;\u00e9nonciation prend corps. Comprendre le mot \u00ab solitude \u00bb n&rsquo;implique pas d&rsquo;\u00e9valuer une \u00e9quation d&rsquo;ensembles math\u00e9matiques, mais d&rsquo;activer une n\u00e9buleuse complexe d&rsquo;impressions corporelles d&rsquo;isolement spatial, d&rsquo;exp\u00e9riences \u00e9motionnelles de manque ou d&rsquo;apaisement, et d&rsquo;inf\u00e9rences interpersonnelles hautement contextualis\u00e9es.<\/p>\n<p>Le sens linguistique n&rsquo;est donc jamais statique ni fig\u00e9 une fois pour toutes dans une d\u00e9finition close ; il consiste en un processus continu de construction et de reconstruction de repr\u00e9sentations au cours de l&rsquo;interaction communicative. En dialoguant, les locuteurs ne s&rsquo;\u00e9changent pas des paquets de signaux porteurs d&rsquo;un sens immuable, mais s&rsquo;offrent des invites interpr\u00e9tatives \u2014 des stimuli phonologiques \u2014 destin\u00e9es \u00e0 guider mutuellement l&rsquo;actualisation de conceptualisations partag\u00e9es. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et l&#8217;empathie cognitive deviennent d\u00e8s lors des conditions indispensables au fonctionnement ordinaire de la s\u00e9mantique naturelle.<\/p>\n<h3>4.2 La conception encyclop\u00e9dique de la s\u00e9mantique lexicale<\/h3>\n<p>Dans la lign\u00e9e des mod\u00e8les structuraux et g\u00e9n\u00e9rativistes classiques, la lexicologie formelle s&rsquo;effor\u00e7ait de maintenir une fronti\u00e8re imperm\u00e9able entre ce qui relevait du \u00ab dictionnaire \u00bb (le savoir purement linguistique, analytique et d\u00e9finitoire d&rsquo;un mot) et ce qui appartenait \u00e0 l&rsquo;\u00ab encyclop\u00e9die \u00bb (la somme des connaissances factuelles, contingentes et culturelles du monde). Dans cette vision rigide, le mot <em>c\u00e9libataire<\/em> devait \u00eatre r\u00e9duit au trait d&rsquo;analyse componentielle [+ Humain, + Adulte, + M\u00e2le, &#8211; Mari\u00e9], toute autre consid\u00e9ration sociologique ou culturelle \u00e9tant exclue du champ s\u00e9mantique strict. Langacker d\u00e9montre que cette s\u00e9paration bipartite est non seulement intenable empiriquement, mais th\u00e9oriquement erron\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour la grammaire cognitive, la s\u00e9mantique lexicale est intrins\u00e8quement encyclop\u00e9dique. Chaque unit\u00e9 lexicale n&rsquo;est pas un ensemble fini de traits binaires n\u00e9cessaires et suffisants, mais une porte d&rsquo;acc\u00e8s (<em>access point<\/em>) ouvrant sur un r\u00e9seau vaste, dense et ind\u00e9fini de connaissances coordonn\u00e9es. Cependant, Langacker ne verse pas dans l&rsquo;arbitraire holiste : au sein de ce r\u00e9seau conceptuel encyclop\u00e9dique, toutes les connaissances associ\u00e9es \u00e0 une entit\u00e9 ne poss\u00e8dent pas le m\u00eame statut cognitif. Il existe une gradation continue de la <strong>centralit\u00e9<\/strong> conceptuelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les traits \u00e0 forte centralit\u00e9 :<\/strong> \u00e9l\u00e9ments imm\u00e9diatement mobilis\u00e9s par la quasi-totalit\u00e9 des locuteurs d&rsquo;une culture donn\u00e9e. Pour le mot <em>banane<\/em>, sa forme incurv\u00e9e caract\u00e9ristique, sa couleur jaune \u00e0 maturit\u00e9, sa nature de fruit comestible et le fait qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9pluche constituent des traits hautement centraux.<\/li>\n<li><strong>Les traits \u00e0 faible centralit\u00e9 (p\u00e9riph\u00e9riques) :<\/strong> savoirs scientifiques, historiques ou sp\u00e9cialis\u00e9s, tels que le fait que la banane pousse sur une herbe g\u00e9ante et non un arbre, ou qu&rsquo;elle appartient \u00e0 la famille des <em>Musaceae<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La s\u00e9mantique cognitive montre que l&rsquo;activation de ces traits est \u00e9minemment sensible au contexte discursif. Dans un magasin de fruits, la couleur et le degr\u00e9 de maturit\u00e9 sont prioritaires ; dans une \u00e9tude de botanique tropicale, les caract\u00e9ristiques d&rsquo;hybridation g\u00e9n\u00e9tique du genre <em>Musa<\/em> basculeront au centre de l&rsquo;attention. L&rsquo;entr\u00e9e lexicale se r\u00e9v\u00e8le donc \u00eatre un syst\u00e8me dynamique et contextuellement ouvert, rendant caduque la distinction binaire entre analytique et synth\u00e9tique qui a longtemps entrav\u00e9 l&rsquo;essor de la s\u00e9mantique linguistique.<\/p>\n<h3>4.3 Domaines de base et matrices de domaines (Domains Matrix)<\/h3>\n<p>Pour expliquer comment le sens encyclop\u00e9dique s&rsquo;organise rigoureusement sans d\u00e9river vers l&rsquo;ind\u00e9termination, Langacker introduit la notion technique de <strong>domaine cognitif<\/strong>. Un concept ne flotte jamais dans le vide abstrait de l&rsquo;esprit ; il n&rsquo;est intelligible que par rapport \u00e0 un ou plusieurs domaines qui lui servent de toile de fond explicative indispensable. Langacker op\u00e8re une distinction fondamentale entre les domaines de base et les domaines complexes :<\/p>\n<p>Les <strong>domaines de base<\/strong> (<em>basic domains<\/em>) constituent le socle primitif irr\u00e9ductible de la perception humaine. Ce sont des champs ph\u00e9nom\u00e9nologiques primaires qui ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9compos\u00e9s ou expliqu\u00e9s par d&rsquo;autres domaines conceptuels plus \u00e9l\u00e9mentaires. Parmi eux figurent de droit l&rsquo;espace tridimensionnel (associ\u00e9 \u00e0 la perception kinesth\u00e9sique et visuelle), le temps (li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience interne de la dur\u00e9e et de la successivit\u00e9), l&rsquo;espace chromatique de la couleur (structur\u00e9 par les axes de teinte, de luminosit\u00e9 et de saturation), le tonus perceptif sonore (hauteur, intensit\u00e9), ainsi que les sensations physiques primaires (faim, froid, douleur).<\/p>\n<p>En revanche, la plupart des concepts humains s&rsquo;enracinent dans des <strong>domaines complexes<\/strong> (<em>abstract domains<\/em>), qui pr\u00e9supposent eux-m\u00eames d&rsquo;autres structures cognitives pr\u00e9alables. Langacker mod\u00e9lise l&rsquo;identit\u00e9 conceptuelle d&rsquo;une unit\u00e9 linguistique par sa <strong>matrice de domaines<\/strong> (<em>domains matrix<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble ordonn\u00e9 et simultan\u00e9 de tous les domaines \u2014 \u00e9l\u00e9mentaires et abstraits \u2014 requis pour sa caract\u00e9risation compl\u00e8te.<\/p>\n<p>L&rsquo;illustration canonique de cette mod\u00e9lisation r\u00e9side dans l&rsquo;analyse de concepts en apparence simples tels que <em>fourchette<\/em> ou <em>oncle<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour conceptualiser une <strong>fourchette<\/strong>, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;activer une matrice int\u00e9grant le domaine de l&rsquo;espace physique (la forme g\u00e9om\u00e9trique avec un manche et des dents parall\u00e8les), le domaine mat\u00e9riel (la rigidit\u00e9 du m\u00e9tal ou du bois), le domaine fonctionnel de l&rsquo;alimentation humaine (transporter des aliments solides \u00e0 la bouche sans les toucher avec les doigts), et le domaine culturel des r\u00e8gles de table et de politesse.<\/li>\n<li>De m\u00eame, la notion d&rsquo;<strong>oncle<\/strong> ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e que si l&rsquo;on projette l&rsquo;entit\u00e9 cibl\u00e9e sur le domaine complexe de la g\u00e9n\u00e9alogie et de la parent\u00e9 humaine, exigeant la compr\u00e9hension pr\u00e9alable des concepts de fratrie, de filiation ascendante et de genre biologique. Sans ce domaine en arri\u00e8re-plan, le mot perd toute substance s\u00e9mantique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>5. Les op\u00e9rations de mise en sc\u00e8ne conceptuelle (Construal Operations)<\/h2>\n<h3>5.1 Nature et fonction de la mise en sc\u00e8ne (Construal)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus d\u00e9terminants de Ronald Langacker \u00e0 la science du langage est d&rsquo;avoir d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;esprit humain ne se contente pas de stocker des contenus s\u00e9mantiques bruts : il poss\u00e8de la facult\u00e9 extraordinaire de <strong>mettre en sc\u00e8ne<\/strong> (<em>to construe<\/em>) une m\u00eame situation de fait selon une infinit\u00e9 de modulations subjectives. L&rsquo;op\u00e9ration de mise en sc\u00e8ne conceptuelle, ou <em>construal<\/em>, postule que la langue n&rsquo;est jamais neutre. Parler, ce n&rsquo;est pas pointer un doigt m\u00e9canique vers le r\u00e9el ; c&rsquo;est toujours imposer une perspective singuli\u00e8re, choisir un \u00e9clairage cognitif, privil\u00e9gier certains aspects d&rsquo;une sc\u00e8ne au d\u00e9triment d&rsquo;autres et orienter l&rsquo;attention de l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p>Deux expressions linguistiques distinctes peuvent renvoyer \u00e0 une configuration mat\u00e9rielle rigoureusement identique dans le monde objectif tout en v\u00e9hiculant des sens s\u00e9mantiques radicalement divergents, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elles instancient des op\u00e9rations de <em>construal<\/em> concurrentes. Consid\u00e9rons la sc\u00e8ne o\u00f9 un verre contient de l&rsquo;eau jusqu&rsquo;\u00e0 la moiti\u00e9 exacte de sa capacit\u00e9 physique : les \u00e9nonc\u00e9s \u00ab Le verre est \u00e0 moiti\u00e9 plein \u00bb et \u00ab Le verre est \u00e0 moiti\u00e9 vide \u00bb d\u00e9crivent le m\u00eame volume liquide mesurable au millim\u00e8tre pr\u00e8s. Pourtant, la premi\u00e8re phrase met en sc\u00e8ne le processus de remplissage en focalisant la pr\u00e9sence positive du fluide sur le fond d&rsquo;une vacuit\u00e9 r\u00e9siduelle, tandis que la seconde op\u00e8re une s\u00e9lection attentionnelle inverse, d\u00e9plorant le d\u00e9ficit volum\u00e9trique par rapport \u00e0 la compl\u00e9tude attendue.<\/p>\n<p>Le <em>construal<\/em> structure ainsi l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 humaine. En s\u00e9lectionnant une configuration morphosyntaxique particuli\u00e8re, le locuteur enjoint cognitivement son auditeur \u00e0 adopter son propre cadrage conceptuel. Les op\u00e9rations de mise en sc\u00e8ne ne sont pas de simples fioritures stylistiques ou rh\u00e9toriques ; elles constituent la trame m\u00eame de la grammaire quotidienne. Langacker les classe m\u00e9thodiquement selon plusieurs axes dimensionnels majeurs : le niveau de sp\u00e9cificit\u00e9, l&rsquo;horizon perspectif, la r\u00e9partition figure\/fond et l&rsquo;arri\u00e8re-plan des attentes normatives.<\/p>\n<h3>5.2 Le niveau de sp\u00e9cificit\u00e9 et la granularit\u00e9 conceptuelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;esprit poss\u00e8de la libert\u00e9 d&rsquo;ajuster le niveau de r\u00e9solution avec lequel il appr\u00e9hende un objet de pens\u00e9e, un m\u00e9canisme analogue au zoom d&rsquo;une cam\u00e9ra optique. Cet ajustement d\u00e9finit la dimension de la <strong>sp\u00e9cificit\u00e9<\/strong> (ou de la sch\u00e9maticit\u00e9). Une sc\u00e8ne peut \u00eatre d\u00e9peinte avec une granularit\u00e9 extr\u00eamement sch\u00e9matique et grossi\u00e8re, ou bien avec une granularit\u00e9 conceptuelle microscopique et hyper-sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Dans ses travaux novateurs sur la cat\u00e9gorisation, la psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/concepts\/#ProtTheo\">Eleanor Rosch<\/a> avait mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab niveau de base \u00bb (<em>basic level<\/em>) dans les hi\u00e9rarchies taxonomiques humaines \u2014 le niveau o\u00f9 l&rsquo;interaction corporelle et l&rsquo;imagerie mentale globale sont les plus saillantes et \u00e9conomes (par exemple, <em>chien<\/em> plut\u00f4t que <em>mammif\u00e8re<\/em> ou <em>cocker spaniel<\/em>). Langacker int\u00e8gre cette d\u00e9couverte et l&rsquo;\u00e9largit \u00e0 la morphosyntaxe en montrant comment la langue module continuellement cette granularit\u00e9 descriptive selon les besoins de l&rsquo;\u00e9nonciation :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab Quelque chose bouge l\u00e0-bas. \u00bb (degr\u00e9 d&rsquo;abstraction et de sch\u00e9maticit\u00e9 maximal : l&rsquo;entit\u00e9 est r\u00e9duite au profil relationnel d&rsquo;une r\u00e9gion temporelle anim\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e).<\/li>\n<li>\u00ab Un animal s&rsquo;approche. \u00bb (granularit\u00e9 interm\u00e9diaire surtaxonomique).<\/li>\n<li>\u00ab Un chien avance. \u00bb (cat\u00e9gorisation au niveau de base canonique).<\/li>\n<li>\u00ab Un vieux retriever boiteux titube vers le perron. \u00bb (sp\u00e9cification hyper-dense, int\u00e9grant l&rsquo;\u00e2ge, la race, la motricit\u00e9 alt\u00e9r\u00e9e et la trajectoire micro-sp\u00e9cifi\u00e9e).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chacune de ces descriptions modifie profond\u00e9ment l&rsquo;impact cognitif et \u00e9motionnel du message. L&rsquo;alternance entre sch\u00e9maticit\u00e9 et sp\u00e9cificit\u00e9 gouverne \u00e9galement l&rsquo;usage des pronoms : employer le pronom ind\u00e9fini \u00ab \u00e7a \u00bb pour r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une situation conflictuelle permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;explicitation douloureuse des d\u00e9tails factuels, attestant que le r\u00e9glage de la granularit\u00e9 conceptuelle remplit des fonctions discursives et psychologiques d\u00e9cisives dans l&rsquo;\u00e9conomie des \u00e9changes humains.<\/p>\n<h3>5.3 La perspective : point de vue, subjectivit\u00e9 et objectivit\u00e9<\/h3>\n<p>La notion de perspective englobe l&rsquo;ancrage spatial, temporel et socio-affectif de l&rsquo;observateur par rapport \u00e0 la sc\u00e8ne qu&rsquo;il conceptualise. Tout acte de mise en sc\u00e8ne linguistique postule implicitement ou explicitement un <strong>point de vue<\/strong> (<em>vantage point<\/em>) \u00e0 partir duquel la configuration est \u00e9valu\u00e9e. Si un locuteur francophone affirme que \u00ab Le train arrive \u00bb, il encode le d\u00e9placement du v\u00e9hicule comme convergeant vers l&rsquo;ici-maintenant de sa propre position corporelle ; s&rsquo;il dit \u00ab Le train part \u00bb, la trajectoire \u00e9nerg\u00e9tique est construite comme s&rsquo;\u00e9loignant de son centre d\u00e9ictique.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, Langacker op\u00e8re l&rsquo;une de ses distinctions th\u00e9oriques les plus novatrices : le contraste entre <strong>conceptualisation subjective<\/strong> et <strong>conceptualisation objective<\/strong>. Cette distinction repose sur le statut de l&rsquo;observateur (le sujet de la perception) par rapport \u00e0 l&rsquo;objet conceptualis\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mode objectif (sur sc\u00e8ne \/ <em>onstage<\/em>) :<\/strong> l&rsquo;entit\u00e9 fait l&rsquo;objet d&rsquo;une focalisation attentionnelle explicite ; elle est plac\u00e9e au centre du champ visuel et linguistique. Dans l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Marc regarde attentivement Sophie \u00bb, Marc et Sophie sont des objets d&rsquo;attention pleinement th\u00e9matis\u00e9s et objectiv\u00e9s sur la sc\u00e8ne discursive.<\/li>\n<li><strong>Le mode subjectif (hors sc\u00e8ne \/ <em>offstage<\/em>) :<\/strong> le sujet de la perception est le centre d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mane la conceptualisation, mais il n&rsquo;est pas lui-m\u00eame d\u00e9sign\u00e9 ou profil\u00e9 dans l&rsquo;expression linguistique. Lorsque je m&rsquo;exclame \u00ab Cette colline est vertigineuse ! \u00bb, mon propre appareil perceptif et le sentiment d&rsquo;effroi qui m&rsquo;habite sont mobilis\u00e9s \u00e0 un degr\u00e9 subjectif absolu ; je ne me d\u00e9cris pas moi-m\u00eame en train d&rsquo;\u00e9prouver le vertige, je projette mon exp\u00e9rience subjective comme si elle \u00e9tait une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que du relief ext\u00e9rieur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction \u00e9claire magistralement l&rsquo;analyse de la deixis linguistique (spatiale, temporelle, personnelle). Au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;une langue \u00e9volue, de nombreuses unit\u00e9s subissent un processus de \u00ab subjectivisation \u00bb (<em>subjectification<\/em>) : un marqueur qui profilait initialement une entit\u00e9 objective mat\u00e9rielle dans le monde finit par ne plus profiler que la perspective interpr\u00e9tative interne du locuteur, amor\u00e7ant les trajectoires historiques classiques de la grammaticalisation.<\/p>\n<h3>5.4 L&rsquo;arri\u00e8re-plan cognitif, pr\u00e9supposition et attentes normatives<\/h3>\n<p>Une conceptualisation n&rsquo;intervient jamais sur une table rase cognitive. Toute expression linguistique est interpr\u00e9t\u00e9e sur le fond d&rsquo;un <strong>arri\u00e8re-plan cognitif<\/strong> (<em>cognitive ground<\/em>) constitu\u00e9 de savoirs partag\u00e9s, de postulats implicites, de pr\u00e9suppositions discursives et, fondamentalement, d&rsquo;un faisceau d&rsquo;<strong>attentes normatives<\/strong> forg\u00e9es par la r\u00e9gularit\u00e9 du monde physique et socioculturel.<\/p>\n<p>Le statut s\u00e9mantique de la <strong>n\u00e9gation<\/strong> constitue le terrain d&rsquo;application le plus brillant de cette approche. Pour la logique classique, la n\u00e9gation propositionnelle (~P) est un op\u00e9rateur binaire inversant m\u00e9caniquement les valeurs de v\u00e9rit\u00e9 : si la proposition P est vraie, ~P est fausse. Pour Langacker, cette abstraction est incapable d&rsquo;expliquer pourquoi les \u00eatres humains utilisent la n\u00e9gation dans la vie r\u00e9elle. On ne dit jamais spontan\u00e9ment \u00ab Il ne pleut pas \u00bb ou \u00ab Mon voisin n&rsquo;est pas un \u00e9l\u00e9phant \u00bb sans qu&rsquo;une attente contextuelle pr\u00e9alable n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 activ\u00e9e. La n\u00e9gation linguistique n&rsquo;est pas une simple annulation logique : c&rsquo;est une op\u00e9ration cognitive complexe de <em>mise en contraste<\/em> entre deux espaces mentaux simultan\u00e9s :<\/p>\n<p>L&rsquo;arri\u00e8re-plan convoque la repr\u00e9sentation virtuelle d&rsquo;une situation attendue ou pr\u00e9suppos\u00e9e (par exemple, la m\u00e9t\u00e9o pr\u00e9voyait de la pluie, ou le locuteur esp\u00e9rait qu&rsquo;il pleuvrait), sur laquelle vient se surimposer la d\u00e9tection de la r\u00e9alit\u00e9 observ\u00e9e (le ciel est d\u00e9gag\u00e9). La structure n\u00e9gative (\u00ab Il ne pleut pas \u00bb) profile pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9cart saillant entre la norme projet\u00e9e virtuellement et l&rsquo;\u00e9tat de fait r\u00e9el. La n\u00e9gation exige donc la mobilisation de deux structures mentales interd\u00e9pendantes, ce qui explique son co\u00fbt cognitif de traitement accru, abondamment document\u00e9 par les exp\u00e9riences en psycholinguistique cognitive.<\/p>\n<p>Cette logique s&rsquo;\u00e9tend aux constructions contrefactuelles et concessives (\u00ab Bien qu&rsquo;il soit malade, il est venu travailler \u00bb). L&rsquo;usage de la conjonction <em>bien que<\/em> n&rsquo;a de coh\u00e9rence s\u00e9mantique que par rapport \u00e0 une attente normative culturelle partag\u00e9e : la maladie implique canoniquement le repos physique. L&rsquo;arri\u00e8re-plan cognitif agit donc comme un cadre axiologique indispensable, sur lequel la proposition vient imprimer un relief d&rsquo;incongruit\u00e9, de conformit\u00e9 ou de surprise.<\/p>\n<h2>6. Focalisation et saillance : profilage, base, trajecteur et rep\u00e8re<\/h2>\n<h3>6.1 La relation fondamentale entre Base et Profil (Profile \/ Base)<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur du formalisme de la grammaire cognitive se d\u00e9ploie une dichotomie devenue embl\u00e9matique dans toute la linguistique contemporaine : la dialectique structurante unissant la <strong>Base<\/strong> et le <strong>Profil<\/strong>. Langacker affirme avec insistance qu&rsquo;aucune unit\u00e9 linguistique ne peut \u00eatre comprise de mani\u00e8re isol\u00e9e en pointant simplement un objet dans le monde ; elle requiert obligatoirement l&rsquo;activation d&rsquo;un cadre conceptuel sous-jacent (la base) au sein duquel l&rsquo;unit\u00e9 op\u00e8re une mise en saillance attentionnelle exclusive (le profil).<\/p>\n<p>La <strong>base<\/strong> correspond \u00e0 la port\u00e9e de la pr\u00e9dication (<em>scope of predication<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des domaines cognitifs et des structures conceptuelles directement activ\u00e9s et pr\u00e9suppos\u00e9s par l&rsquo;expression. Le <strong>profil<\/strong> (<em>profile<\/em>), quant \u00e0 lui, est la sous-structure sp\u00e9cifique, au sein de cette base, qui est explicitement d\u00e9sign\u00e9e et mise au premier plan par l&rsquo;unit\u00e9 symbolique. Le profil est ce que l&rsquo;expression \u00ab d\u00e9signe \u00bb, ce sur quoi converge le faisceau lumineux de l&rsquo;attention imm\u00e9diate du r\u00e9cepteur.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple paradigmatique d\u00e9velopp\u00e9 par Langacker pour rendre ce m\u00e9canisme tangible est celui du concept g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;<strong>hypot\u00e9nuse<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Il est impossible de conceptualiser ou de d\u00e9finir une <em>hypot\u00e9nuse<\/em> sans mobiliser en arri\u00e8re-plan la structure compl\u00e8te d&rsquo;un triangle rectangle pourvu de ses trois c\u00f4t\u00e9s et de son angle \u00e0 quatre-vingt-dix degr\u00e9s. Ce triangle rectangle constitue la <strong>base<\/strong> cognitive inali\u00e9nable du concept.<\/li>\n<li>L&rsquo;unit\u00e9 symbolique <em>hypot\u00e9nuse<\/em> ne r\u00e9f\u00e8re pourtant pas \u00e0 l&rsquo;ensemble du triangle : elle s\u00e9lectionne, au sein de cette base obligatoire, le c\u00f4t\u00e9 unique oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;angle droit, le d\u00e9signant comme le foyer attentionnel primaire. Ce c\u00f4t\u00e9 surlign\u00e9 constitue le <strong>profil<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette relation profile\/base gouverne l&rsquo;assignation de la cat\u00e9gorie s\u00e9mantique globale de chaque mot. Si un locuteur modifie le profil au sein d&rsquo;une m\u00eame base, il change radicalement l&rsquo;unit\u00e9 symbolique produite. Par exemple, au sein de la base conceptuelle du cycle temporel annuel de douze mois, le mot <em>avril<\/em> profile une r\u00e9gion sp\u00e9cifique situ\u00e9e entre mars et mai ; le mot <em>printemps<\/em> profile une r\u00e9gion plus \u00e9tendue chevauchant plusieurs mois ; et le mot <em>calendrier<\/em> profile l&rsquo;agencement structural complet de la matrice elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;asym\u00e9trie cognitive : Trajecteur (Trajector) et Rep\u00e8re (Landmark)<\/h3>\n<p>Lorsque le p\u00f4le s\u00e9mantique d&rsquo;une expression profile non pas une entit\u00e9 isol\u00e9e, mais une <strong>relation<\/strong> reliant plusieurs participants, Langacker montre que cette relation n&rsquo;est jamais v\u00e9cue de mani\u00e8re sym\u00e9trique ou neutre sur le plan cognitif. L&rsquo;esprit humain introduit syst\u00e9matiquement une asym\u00e9trie attentionnelle fondamentale entre les p\u00f4les de la relation, conceptualisant l&rsquo;un comme la figure primaire et l&rsquo;autre comme le point d&rsquo;ancrage secondaire. Cette binarit\u00e9 perceptive est formalis\u00e9e par le couple th\u00e9orique <strong>Trajecteur (TR)<\/strong> et <strong>Rep\u00e8re (LM, de l&rsquo;anglais <em>Landmark<\/em>)<\/strong>.<\/p>\n<p>Le <strong>trajecteur (TR)<\/strong> est le foyer d&rsquo;attention primaire de la pr\u00e9dication relationnelle. C&rsquo;est l&rsquo;entit\u00e9 dont l&#8217;emplacement, la trajectoire spatiale, l&rsquo;\u00e9tat physique ou le changement dynamique sont explicitement \u00e9valu\u00e9s ou d\u00e9crits. Le <strong>rep\u00e8re (LM)<\/strong>, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, constitue le point d&rsquo;ancrage ou de r\u00e9f\u00e9rence contextuel secondaire ; c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment plus stable, plus pr\u00e9visible ou plus saillant g\u00e9ographiquement qui sert \u00e0 situer le trajecteur dans le domaine consid\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Cette distinction s&rsquo;\u00e9claire magnifiquement \u00e0 travers l&rsquo;analyse des relations spatiales pr\u00e9positionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab La lampe (TR) est au-dessus de la table (LM) \u00bb, la table sert de rep\u00e8re stable permettant de situer spatialement la lampe, qui concentre le foyer d&rsquo;attention primaire.<\/li>\n<li>Si l&rsquo;on \u00e9nonce la configuration inverse \u00ab La table (TR) est sous la lampe (LM) \u00bb, la sc\u00e8ne physique objective demeure rigoureusement inchang\u00e9e. Pourtant, la structure s\u00e9mantique est radicalement m\u00e9tamorphos\u00e9e : la table est d\u00e9sormais promue au statut de trajecteur focalis\u00e9, et la lampe se trouve rel\u00e9gu\u00e9e au rang de point de rep\u00e8re secondaire. Cette inversion est cognitivement co\u00fbteuse et inhabituelle, car notre exp\u00e9rience du monde nous incite \u00e0 utiliser des meubles massifs et stables (tables) comme rep\u00e8res pour localiser de petits objets mobiles ou suspendus (lampes), et non l&rsquo;inverse.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce formalisme TR\/LM s&rsquo;applique avec une puissance analytique \u00e9gale \u00e0 la structure de la phrase transitive. Dans une phrase active standard comme \u00ab Le chat a attrap\u00e9 la souris \u00bb, le sujet grammatical (\u00ab Le chat \u00bb) est le trajecteur primaire dont l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique est suivie, tandis que l&rsquo;objet direct (\u00ab la souris \u00bb) assume le r\u00f4le de rep\u00e8re secondaire sur lequel cette \u00e9nergie vient s&rsquo;\u00e9puiser. Comme nous le verrons ult\u00e9rieurement, la voix passive n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;inversion grammaticale m\u00e9thodique de cette saillance : la promotion du patient au statut de trajecteur primaire.<\/p>\n<h3>6.3 Degr\u00e9s de saillance attentionnelle et focalisation grammaticale<\/h3>\n<p>L&rsquo;asym\u00e9trie cognitive ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un partage binaire strict entre trajecteur et rep\u00e8re ; elle rel\u00e8ve d&rsquo;une gradation subtile de la <strong>saillance attentionnelle<\/strong> distribu\u00e9e \u00e0 travers l&rsquo;ensemble des \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9. La syntaxe d&rsquo;une langue naturelle agit comme un syst\u00e8me sophistiqu\u00e9 de gestion des projecteurs attentionnels de l&rsquo;auditeur, hi\u00e9rarchisant les constituants selon leur pertinence informative et cognitive.<\/p>\n<p>Langacker formalise cette allocation de ressources attentionnelles en distinguant plusieurs niveaux d&rsquo;organisation dans la cha\u00eene d&rsquo;action :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le foyer primaire :<\/strong> le trajecteur, qui s&rsquo;incarne typiquement dans la fonction de sujet grammatical.<\/li>\n<li><strong>Le foyer secondaire :<\/strong> le rep\u00e8re primaire (l&rsquo;objet direct dans les langues accusatives), qui absorbe l&rsquo;attention imm\u00e9diatement cons\u00e9cutive \u00e0 celle accord\u00e9e au sujet.<\/li>\n<li><strong>Le foyer tertiaire :<\/strong> un rep\u00e8re secondaire p\u00e9riph\u00e9rique, souvent incarn\u00e9 par un compl\u00e9ment d&rsquo;attribution ou un adjoint pr\u00e9positionnel circonstantiel (\u00ab Paul a donn\u00e9 un livre \u00e0 Marie \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distribution attentionnelle gouverne l&rsquo;ordonnancement des mots et les ph\u00e9nom\u00e8nes de th\u00e9matisation ou de dislocation syntaxique (\u00ab Cette chanson, je l&rsquo;adore \u00bb versus \u00ab J&rsquo;adore cette chanson \u00bb). Dans le premier cas, l&rsquo;entit\u00e9 \u00ab cette chanson \u00bb est extraite pour \u00eatre \u00e9tablie pr\u00e9alablement comme cadre de r\u00e9f\u00e9rence attentionnel au sein duquel s&rsquo;inscrira l&rsquo;\u00e9valuation affective subjective du locuteur.<\/p>\n<p>L&rsquo;interaction entre la saillance intrins\u00e8que d&rsquo;une entit\u00e9 (d\u00e9termin\u00e9e par la hi\u00e9rarchie d&rsquo;anim\u00e9it\u00e9 : un humain est intrins\u00e8quement plus saillant qu&rsquo;un caillou) et la saillance conf\u00e9r\u00e9e par le discours explique \u00e9galement les asym\u00e9tries observ\u00e9es dans le traitement des verbes psychologiques :<\/p>\n<p>Dans la paire \u00ab Jean craint le tonnerre \u00bb et \u00ab Le tonnerre effraie Jean \u00bb, deux conceptualisations de la peur s&rsquo;affrontent. Dans la premi\u00e8re, Jean est s\u00e9lectionn\u00e9 comme trajecteur (sujet) dont l&rsquo;activit\u00e9 mentale est explor\u00e9e ; dans la seconde, c&rsquo;est l&rsquo;entit\u00e9 source de la perturbation sensorielle (le tonnerre) qui est promue trajecteur \u00e9nerg\u00e9tique percutant le rep\u00e8re humain Jean. La flexibilit\u00e9 morphosyntaxique permet ainsi \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;orchestrer la dynamique attentionnelle au gr\u00e9 des intentions expressives du locuteur.<\/p>\n<h2>7. La typologie s\u00e9mantique des classes grammaticales<\/h2>\n<h3>7.1 La caract\u00e9risation conceptuelle des Noms (Choses vs Relations)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis les plus redoutables relev\u00e9s par Ronald Langacker concerne la d\u00e9finition th\u00e9orique universelle des parties du discours. La linguistique distributionnelle post-bloomfieldienne et la grammaire g\u00e9n\u00e9rative avaient formellement capitul\u00e9 sur ce terrain, d\u00e9cr\u00e9tant qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de d\u00e9finir un nom ou un verbe par son sens (puisque des mots comme <em>explosion<\/em> ou <em>beaut\u00e9<\/em> r\u00e9f\u00e8rent s\u00e9mantiquement \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements ou \u00e0 des qualit\u00e9s tout en \u00e9tant des substantifs syntaxiques). Ces \u00e9coles se contentaient de d\u00e9finitions purement formelles et distributionnelles : est un nom ce qui re\u00e7oit un morph\u00e8me de pluriel ou ce qui occupe la position de t\u00eate dans un syntagme nominal [DP]. Langacker r\u00e9cuse ce renoncement s\u00e9mantique et r\u00e9affirme qu&rsquo;il existe une base notionnelle universelle et cognitive \u00e0 chaque classe grammaticale.<\/p>\n<p>Pour la grammaire cognitive, la classe universelle du <strong>Nom<\/strong> se d\u00e9finit conceptuellement par le fait qu&rsquo;elle profile une <strong>chose<\/strong> (<em>Thing<\/em>). Attention : chez Langacker, le terme \u00ab chose \u00bb ne d\u00e9signe pas n\u00e9cessairement un objet physique mat\u00e9riel concret pourvu de poids et de dimensions spatiales. Dans son acception cognitive rigoureuse, une chose est d\u00e9finie comme : <em>une r\u00e9gion interconnect\u00e9e conceptualis\u00e9e au sein d&rsquo;un domaine cognitif quelconque<\/em>.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9gion peut \u00eatre d\u00e9limit\u00e9e dans l&rsquo;espace physique tridimensionnel (pour un nom concret comme <em>pomme<\/em>), mais elle peut tout aussi bien \u00eatre d\u00e9coup\u00e9e dans le domaine du temps (<em>minute<\/em>, <em>\u00e9poque<\/em>), dans l&rsquo;espace de la perception auditive (<em>bruit<\/em>, <em>symphonie<\/em>), ou au sein d&rsquo;un espace mental abstractif complexe (<em>justice<\/em>, <em>pens\u00e9e<\/em>, <em>ironie<\/em>). Pourquoi le mot <em>explosion<\/em> est-il un nom, alors que le verbe <em>exploser<\/em> profile une action dynamique ? Parce que le mot <em>explosion<\/em> fige et englobe l&rsquo;ensemble du proc\u00e8s \u00e9nerg\u00e9tique temporel pour le profiler d&rsquo;un seul bloc comme une entit\u00e9 unifi\u00e9e, une \u00ab r\u00e9gion \u00bb conceptuelle ferm\u00e9e sur laquelle on peut porter un jugement unitaire (\u00ab Une explosion a retenti \u00bb).<\/p>\n<p>Cette approche permet d&rsquo;\u00e9clairer de mani\u00e8re lumineuse la distinction morphosyntaxique entre <strong>noms comptables<\/strong> et <strong>noms massifs<\/strong> (la d\u00e9limitation conceptuelle ou <em>boundedness<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le nom comptable<\/strong> (<em>un verre<\/em>, <em>un chien<\/em>, <em>une id\u00e9e<\/em>) profile une r\u00e9gion <em>d\u00e9limit\u00e9e<\/em> (<em>bounded<\/em>) dans son domaine : elle poss\u00e8de des fronti\u00e8res intrins\u00e8ques nettes qui la s\u00e9parent de son environnement. C&rsquo;est pourquoi on peut d\u00e9nombrer ces entit\u00e9s et leur adjoindre la marque du pluriel.<\/li>\n<li><strong>Le nom massif<\/strong> (<em>de l&rsquo;eau<\/em>, <em>du sable<\/em>, <em>du courage<\/em>) profile au contraire une r\u00e9gion <em>non d\u00e9limit\u00e9e<\/em> (<em>unbounded<\/em>) : toute portion d&rsquo;eau reste ontologiquement de l&rsquo;eau, et l&rsquo;entit\u00e9 ne porte aucune fronti\u00e8re g\u00e9om\u00e9trique interne sp\u00e9cifi\u00e9e par le lex\u00e8me lui-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.2 Les Relations Temporelles : le Verbe et les processus d&rsquo;analyse s\u00e9quentielle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 du nom qui profile une r\u00e9gion r\u00e9ifi\u00e9e (une \u00ab chose \u00bb), le <strong>Verbe<\/strong> a pour sp\u00e9cificit\u00e9 notionnelle universelle de profiler une <strong>relation temporelle<\/strong> complexe appel\u00e9e un <strong>proc\u00e8s<\/strong> (<em>Process<\/em>). Un proc\u00e8s ne se contente pas de lier un trajecteur \u00e0 un ou plusieurs rep\u00e8res au fil du temps : il se caract\u00e9rise cognitivement par le fait que cette relation est suivie et appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 travers le m\u00e9canisme psychologique du <strong>balayage s\u00e9quentiel<\/strong> (<em>sequential scanning<\/em>).<\/p>\n<p>Dans le balayage s\u00e9quentiel, le temps con\u00e7u n&rsquo;est pas vu de l&rsquo;ext\u00e9rieur comme un objet statique ; il est v\u00e9cu dynamiquement par l&rsquo;observateur interne qui suit le d\u00e9roulement de la sc\u00e8ne instant apr\u00e8s instant, le long d&rsquo;une fl\u00e8che temporelle continue. Le verbe active une s\u00e9rie ordonn\u00e9e de micro-\u00e9tats cognitifs successifs : \u00e0 l&rsquo;instant <em>t1<\/em>, le trajecteur occupe une configuration particuli\u00e8re ; \u00e0 l&rsquo;instant <em>t2<\/em>, cette relation s&rsquo;est modifi\u00e9e ou maintenue ; \u00e0 l&rsquo;instant <em>t3<\/em>, un nouvel \u00e9tat \u00e9merge. M\u00eame un verbe statique par excellence comme <em>demeurer<\/em>, <em>exister<\/em> ou <em>attendre<\/em> mobilise le balayage s\u00e9quentiel : le locuteur scrute la p\u00e9rennit\u00e9 et la continuit\u00e9 de la relation statique \u00e0 travers le passage du temps con\u00e7u.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orisation unifi\u00e9e fonde la typologie aspectuelle universelle des proc\u00e8s, opposant de mani\u00e8re organique les proc\u00e8s at\u00e9liques aux proc\u00e8s t\u00e9liques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les \u00e9tats et proc\u00e8s at\u00e9liques :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 temporelle de leurs micro-\u00e9tats successifs. Dans \u00ab La statue se dresse sur la place \u00bb, chaque phase temporelle balay\u00e9e s\u00e9quentiellement est identique \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente, sans dynamique d&rsquo;\u00e9volution ni cl\u00f4ture intrins\u00e8que programm\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Les actions dynamiques et t\u00e9liques :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9es par une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e9volutive des phases successives et par la projection vers un point d&rsquo;ach\u00e8vement final (le <em>telos<\/em>). Dans \u00ab Le projectile a perc\u00e9 le blindage \u00bb, le balayage s\u00e9quentiel enregistre une m\u00e9tamorphose radicale entre l&rsquo;\u00e9tat initial d&rsquo;approche, le choc de p\u00e9n\u00e9tration et l&rsquo;\u00e9tat final de perforation irr\u00e9versible.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;aspect grammatical (imparfait versus pass\u00e9 simple en fran\u00e7ais, aspect progressif versus simple en anglais) appara\u00eet alors sous son vrai jour : une modulation de la fen\u00eatre d&rsquo;observation temporelle appliqu\u00e9e \u00e0 cette dynamique processuelle.<\/p>\n<h3>7.3 Les Relations A-temporelles : Adjectifs, Adverbes et Pr\u00e9positions<\/h3>\n<p>Toutes les relations linguistiques ne sont pas des proc\u00e8s verbaux. Langacker d\u00e9montre qu&rsquo;une vaste proportion des unit\u00e9s de la langue profile des <strong>relations a-temporelles<\/strong> (<em>atemporal relations<\/em>). Cela ne signifie nullement que ces expressions sont insensibles \u00e0 la temporalit\u00e9 historique du monde, mais qu&rsquo;elles ne sont pas appr\u00e9hend\u00e9es cognitivement via le m\u00e9canisme du balayage s\u00e9quentiel : elles sont mobilis\u00e9es \u00e0 travers le mode oppos\u00e9 du <strong>balayage global<\/strong> ou r\u00e9capitulatif (<em>summary scanning<\/em>).<\/p>\n<p>Dans le balayage global (analogue \u00e0 la contemplation d&rsquo;une fresque picturale ou d&rsquo;un tableau photographique), toutes les composantes de la relation sont activ\u00e9es et per\u00e7ues <em>simultan\u00e9ment<\/em> dans un champ attentionnel unifi\u00e9, sans que le sujet parlant ne s&rsquo;astreigne \u00e0 suivre la transition temporelle instant apr\u00e8s instant. Les trois grandes classes grammaticales concern\u00e9es se distribuent avec une logique formelle imparable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;adjectif :<\/strong> profile une relation a-temporelle simple liant une entit\u00e9 unique (qui assume le r\u00f4le de trajecteur nominal) \u00e0 une r\u00e9gion au sein d&rsquo;un domaine d&rsquo;\u00e9valuation sensoriel ou qualitatif (par exemple, <em>rouge<\/em> lie un objet \u00e0 une r\u00e9gion du spectre chromatique ; <em>lourd<\/em> lie une entit\u00e9 au domaine de la masse physique).<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9position :<\/strong> profile une relation a-temporelle liant deux entit\u00e9s distinctes (un trajecteur et un rep\u00e8re) au sein du domaine de l&rsquo;espace ou d&rsquo;un domaine topologique abstrait (<em>sur<\/em>, <em>derri\u00e8re<\/em>, <em>avec<\/em>, <em>malgr\u00e9<\/em>).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;adverbe :<\/strong> profile une relation a-temporelle de second ordre, dont le trajecteur n&rsquo;est pas une \u00ab chose \u00bb, mais une autre relation (un verbe ou un adjectif), dont il vient moduler la vitesse, l&rsquo;intensit\u00e9 ou le cadrage pragmatique (<em>lentement<\/em>, <em>extr\u00eamement<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette typologie conceptuelle offre une r\u00e9ponse d\u00e9cisive \u00e0 l&rsquo;un des puzzles classiques de la linguistique : pourquoi un participe pr\u00e9sent ou un adjectif d\u00e9verbal (\u00ab la flamme vacillante \u00bb) n&rsquo;a-t-il pas le m\u00eame comportement syntaxique que le verbe correspondant (\u00ab la flamme vacille \u00bb) ? Parce que le syntagme verbal instancie un balayage s\u00e9quentiel processuel qui ancre l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement dans le flux temporel, tandis que l&rsquo;adjectif op\u00e8re un balayage global r\u00e9capitulatif qui fige la relation sous forme d&rsquo;une qualit\u00e9 a-temporelle modifiant le profil du substantif.<\/p>\n<h2>8. Sch\u00e9mas d&rsquo;images, dynamique des forces et conceptualisation spatiale<\/h2>\n<h3>8.1 Les sch\u00e9mas d&rsquo;images fondamentaux selon Langacker<\/h3>\n<p>Les <strong>sch\u00e9mas d&rsquo;images<\/strong> (<em>image schemas<\/em>), th\u00e9oris\u00e9s initialement par Mark Johnson et pleinement int\u00e9gr\u00e9s par Langacker dans l&rsquo;armature de la grammaire cognitive, sont des repr\u00e9sentations pr\u00e9-conceptuelles r\u00e9currentes, de nature topologique et kinesth\u00e9sique, qui \u00e9mergent spontan\u00e9ment de notre navigation corporelle pr\u00e9coce dans le monde mat\u00e9riel. Ces sch\u00e9mas ne sont pas des images mentales riches et hautement sp\u00e9cifi\u00e9es (comme le souvenir visuel pr\u00e9cis du visage d&rsquo;un ami) ; ce sont des structures squelettiques, dynamiques et plastiques, capables de servir de patrons structuraux pour organiser des exp\u00e9riences abstraites infinies.<\/p>\n<p>Parmi les sch\u00e9mas d&rsquo;images cardinaux mobilis\u00e9s par Langacker, mentionnons :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le sch\u00e9ma CONTENEUR (CONTAINER) :<\/strong> structur\u00e9 par une triade formelle rigide : un <em>int\u00e9rieur<\/em>, une <em>fronti\u00e8re<\/em> (membrane ou paroi) et un <em>ext\u00e9rieur<\/em>. Ce sch\u00e9ma g\u00e9om\u00e9trise notre appr\u00e9hension des ensembles math\u00e9matiques, des cat\u00e9gories linguistiques closes (\u00ab Cet \u00e9l\u00e9ment entre dans la cat\u00e9gorie \u00bb) et des \u00e9tats mentaux (\u00ab \u00catre plong\u00e9 dans la tristesse \u00bb, \u00ab Sortir de sa l\u00e9thargie \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Le sch\u00e9ma SOURCE-CHEMIN-BUT (SOURCE-PATH-GOAL) :<\/strong> incarnant la translation directionnelle d&rsquo;une entit\u00e9 depuis un point de d\u00e9part spatial A vers un point d&rsquo;arriv\u00e9e B le long d&rsquo;une trajectoire physique continue. Ce sch\u00e9ma gouverne universellement la conceptualisation du temps (\u00ab Nous approchons de la fin de l&rsquo;ann\u00e9e \u00bb), des finalit\u00e9s t\u00e9l\u00e9ologiques (\u00ab Atteindre un objectif \u00bb) et du changement d&rsquo;\u00e9tat (\u00ab Passer de la vie \u00e0 la mort \u00bb).<\/li>\n<li><strong>Les sch\u00e9mas PARTIE-TOUT (PART-WHOLE) et CENTRE-P\u00c9RIPH\u00c9RIE :<\/strong> qui organisent l&rsquo;architecture m\u00e9ronymique, l&rsquo;int\u00e9gration des syntagmes au sein des propositions et la hi\u00e9rarchisation discursive de l&rsquo;information (les \u00e9l\u00e9ments centraux concentrant la charge rh\u00e9torique versus les compl\u00e9ments p\u00e9riph\u00e9riques).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Langacker prouve que la syntaxe n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 rien d&rsquo;autre que la projection m\u00e9taphorique et analogique continue de ces sch\u00e9mas d&rsquo;images spatiaux vers des domaines de plus en plus abstraits de la pens\u00e9e propositionnelle. Les relations logiques les plus complexes \u2014 telles que la causalit\u00e9, l&rsquo;implication ou la concession \u2014 trouvent ainsi leurs racines ultimes dans cette g\u00e9om\u00e9trie incarn\u00e9e primaire.<\/p>\n<h3>8.2 Dynamique des forces (Force Dynamics) appliqu\u00e9e \u00e0 la grammaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;enrichissement des sch\u00e9mas d&rsquo;images spatiaux trouve son accomplissement dans l&rsquo;int\u00e9gration th\u00e9orique de la <strong>dynamique des forces<\/strong> (<em>force dynamics<\/em>), conceptualis\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine par le linguiste cognitif <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/linguistics.buffalo.edu\/people\/faculty\/talmy\/talmyweb\/\">Leonard Talmy<\/a> et reformul\u00e9e par Langacker \u00e0 travers la notion de <strong>cha\u00eene d&rsquo;action<\/strong> (<em>action chain<\/em>). La causalit\u00e9 humaine ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une corr\u00e9lation statistique humienne entre deux \u00e9v\u00e9nements cons\u00e9cutifs ; elle est intuitivement per\u00e7ue comme un transfert \u00e9nerg\u00e9tique physique : une entit\u00e9 active initie un flux d&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9canique qui chemine et se propage jusqu&rsquo;\u00e0 impacter, d\u00e9former ou d\u00e9placer une entit\u00e9 r\u00e9ceptrice passive.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le \u00e9nerg\u00e9tique constitue l&rsquo;arch\u00e9type conceptuel sous-jacent \u00e0 la <strong>phrase transitive canonique<\/strong> :<\/p>\n<p>L&rsquo;Agent est la source \u00e9nerg\u00e9tique originelle (la t\u00eate de la cha\u00eene) ; il d\u00e9pense de l&rsquo;\u00e9nergie pour manipuler un instrument (cha\u00eenon interm\u00e9diaire) qui vient exercer une pression physique sur le Patient (le puits \u00e9nerg\u00e9tique final), entra\u00eenant une alt\u00e9ration d&rsquo;\u00e9tat de ce dernier (\u00ab L&rsquo;ouvrier a bris\u00e9 la pierre avec sa masse \u00bb). Langacker d\u00e9montre que toutes les structures transitives d&rsquo;une langue naturelle s&rsquo;alignent par extension sch\u00e9matique sur cette cha\u00eene d&rsquo;action prototypique.<\/p>\n<p>Cette approche illumine d&rsquo;une lumi\u00e8re totalement neuve la s\u00e9mantique r\u00e9put\u00e9e opaque des <strong>auxiliaires et verbes modaux<\/strong> (<em>devoir<\/em>, <em>pouvoir<\/em>, <em>falloir<\/em> en fran\u00e7ais ; <em>must<\/em>, <em>may<\/em>, <em>can<\/em> en anglais). Pour la logique propositionnelle, ces verbes rel\u00e8vent d&rsquo;op\u00e9rateurs formels de n\u00e9cessit\u00e9 ou de possibilit\u00e9 al\u00e9thique. Pour la grammaire cognitive, la modalit\u00e9 est fondamentalement une dynamique de forces physiques et psycho-sociales en conflit ou en \u00e9quilibre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le verbe <em>pouvoir<\/em> :<\/strong> s\u00e9mantiquement enracin\u00e9 dans l&rsquo;image de l&rsquo;absence de barri\u00e8re physique ou d&rsquo;obstacle mat\u00e9riel entravant la trajectoire du sujet, transpos\u00e9e dans l&rsquo;univers social sous forme de permission ou d&rsquo;autorisation institutionnelle (\u00ab Tu peux entrer \u00bb = aucune barri\u00e8re normative n&rsquo;interdit ton franchissement du seuil).<\/li>\n<li><strong>Le verbe <em>devoir<\/em> :<\/strong> mod\u00e9lis\u00e9 par l&rsquo;exercice d&rsquo;une pression vectorielle irr\u00e9sistible exerc\u00e9e par une source de force sup\u00e9rieure (autorit\u00e9 l\u00e9gale, morale ou physique) propulsant le sujet vers l&rsquo;accomplissement forc\u00e9 de l&rsquo;action (\u00ab Tu dois payer tes imp\u00f4ts \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.3 La fictivit\u00e9 et le mouvement fictif (Subjective \/ Virtual Motion)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus spectaculaires analys\u00e9s par Langacker et Talmy r\u00e9side dans la capacit\u00e9 des langues \u00e0 employer des verbes de trajectoire et de mouvement dynamique pour d\u00e9crire des sc\u00e8nes physiques rigoureusement immobiles et statiques. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est th\u00e9oris\u00e9 sous les appellations de <strong>mouvement subjectif<\/strong> (chez Langacker) ou de <strong>mouvement fictif<\/strong> (chez Talmy) :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab La route monte vers le village montagnard. \u00bb<\/li>\n<li>\u00ab La cl\u00f4ture longe la voie ferr\u00e9e sur dix kilom\u00e8tres. \u00bb<\/li>\n<li>\u00ab La falaise plonge brutalement dans l&rsquo;oc\u00e9an. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un point de vue de logique formelle ou de physique newtonienne, ces \u00e9nonc\u00e9s frisent le non-sens : la route de bitume ne se d\u00e9place pas, la cl\u00f4ture de fil de fer demeure parfaitement ancr\u00e9e au sol et la falaise de granit ne plonge nullement dans les flots. Pourtant, ces expressions sont comprises instantan\u00e9ment par tous les locuteurs sans qu&rsquo;aucune anomalie ne soit ressentie. Pourquoi ?<\/p>\n<p>Langacker explique que le mouvement exprim\u00e9 par le verbe n&rsquo;est pas un mouvement objectif physique imputable \u00e0 l&rsquo;objet ext\u00e9rieur (le profilage demeure statique) : c&rsquo;est un <strong>mouvement cognitif subjectif du regard mental de l&rsquo;observateur<\/strong>. Le sujet parlant effectue un balayage mental s\u00e9quentiel acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 (<em>scanning<\/em>) le long de l&rsquo;axe spatial de la route, depuis la vall\u00e9e jusqu&rsquo;au village en altitude, et il projette ce balayage perceptif dynamique sur la description de l&rsquo;entit\u00e9 statique elle-m\u00eame. Les recherches exp\u00e9rimentales men\u00e9es en oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>) par des psycholinguistes comme Daniel Richardson et Michael Spivey ont confirm\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante cette mod\u00e9lisation : lorsqu&rsquo;un sujet entend une phrase de mouvement fictif comme \u00ab La route monte \u00bb, ses mouvements oculaires balaient physiquement l&rsquo;image statique de bas en haut, reproduisant fid\u00e8lement la trajectoire vectorielle encod\u00e9e par la s\u00e9mantique grammaticale.<\/p>\n<h2>9. La compositionnalit\u00e9 et l&rsquo;int\u00e9gration conceptuelle en grammaire<\/h2>\n<h3>9.1 La composition symbolique et les sites d&rsquo;\u00e9laboration (E-sites)<\/h3>\n<p>Comment deux ou plusieurs unit\u00e9s symboliques isol\u00e9es s&rsquo;assemblent-elles pour engendrer des structures syntaxiques complexes de niveau sup\u00e9rieur (syntagmes, propositions, discours) ? Dans la grammaire formelle, cette op\u00e9ration est confi\u00e9e \u00e0 des r\u00e8gles syntagmatiques aveugles ou \u00e0 des op\u00e9rations de fusion unaire (<em>Merge<\/em>). En grammaire cognitive, l&rsquo;assemblage grammatical est un processus d&rsquo;<strong>int\u00e9gration conceptuelle<\/strong> et d&rsquo;unification symbolique fond\u00e9 sur la notion cruciale de <strong>site d&rsquo;\u00e9laboration<\/strong> (<em>elaboration site<\/em> ou <em>e-site<\/em>).<\/p>\n<p>Une unit\u00e9 symbolique comporte fr\u00e9quemment dans son p\u00f4le s\u00e9mantique une sous-structure sch\u00e9matique ouverte, une sorte de \u00ab case vide \u00bb ou d&rsquo;attente s\u00e9mantique qui attend d&rsquo;\u00eatre sp\u00e9cifi\u00e9e ou compl\u00e9t\u00e9e par une autre unit\u00e9 plus substantielle. Ce sch\u00e9ma r\u00e9cepteur constitue le site d&rsquo;\u00e9laboration. L&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique s&rsquo;accomplit par l&rsquo;\u00e9tablissement de <strong>relations de correspondance<\/strong> (<em>correspondence lines<\/em>) reliant pr\u00e9cis\u00e9ment les entit\u00e9s du site d&rsquo;\u00e9laboration aux structures correspondantes apport\u00e9es par l&rsquo;unit\u00e9 int\u00e9grante :<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons l&rsquo;assemblage pr\u00e9positionnel \u00ab dans la maison \u00bb. La pr\u00e9position <em>dans<\/em> profile une relation spatiale d&rsquo;inclusion reliant un trajecteur non sp\u00e9cifi\u00e9 \u00e0 un rep\u00e8re sch\u00e9matique de type conteneur. Ce rep\u00e8re sch\u00e9matique interne agit pr\u00e9cis\u00e9ment comme un site d&rsquo;\u00e9laboration (<em>e-site<\/em>). Le syntagme nominal \u00ab la maison \u00bb, qui profile pour sa part une r\u00e9gion mat\u00e9rielle pourvue de murs et d&rsquo;un espace int\u00e9rieur creux, vient fusionner avec ce site d&rsquo;\u00e9laboration, comblant sa sch\u00e9maticit\u00e9 et instanciant concr\u00e8tement l&rsquo;entit\u00e9 rep\u00e8re.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration syntaxique est toujours <strong>asym\u00e9trique<\/strong>. Langacker distingue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La structure r\u00e9gissante (autonome) :<\/strong> qui fournit la mati\u00e8re s\u00e9mantique sp\u00e9cifiante \u00e9laborant le site r\u00e9cepteur.<\/li>\n<li><strong>La structure d\u00e9terminante (d\u00e9pendante) :<\/strong> qui contient en son sein le site d&rsquo;\u00e9laboration appelant cette sp\u00e9cification. La d\u00e9pendance grammaticale n&rsquo;est plus une fl\u00e8che formelle sur un graphe arborescent abstrait, mais la cons\u00e9quence s\u00e9mantique directe de la pr\u00e9sence d&rsquo;un site d&rsquo;\u00e9laboration insatur\u00e9 au c\u0153ur d&rsquo;une unit\u00e9 symbolique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.2 Non-lin\u00e9arit\u00e9 et d\u00e9passement de la compositionnalit\u00e9 fr\u00e9g\u00e9enne stricte<\/h3>\n<p>La s\u00e9mantique logique traditionnelle repose sur le <strong>principe de compositionnalit\u00e9 de Frege<\/strong>, postulant que le sens d&rsquo;une expression complexe est strictement et exhaustivement fonction du sens de ses sous-parties et des r\u00e8gles syntaxiques qui les combinent. Bien que Langacker reconnaisse la part ind\u00e9niable de r\u00e9gularit\u00e9 compositionnelle \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans la parole, il d\u00e9montre que ce principe m\u00e9caniste est fondamentalement insuffisant pour rendre compte de la richesse des langues vivantes : la composition linguistique n&rsquo;est pas une simple addition lin\u00e9aire, elle est une int\u00e9gration conceptuelle g\u00e9n\u00e9ratrice d&rsquo;\u00e9mergences s\u00e9mantiques.<\/p>\n<p>Lors de la fusion de deux unit\u00e9s conceptuelles, des propri\u00e9t\u00e9s in\u00e9dites, totalement absentes des unit\u00e9s individuelles prises isol\u00e9ment, \u00e9mergent spontan\u00e9ment de leur interaction :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans un syntagme comme <em>souris d&rsquo;ordinateur<\/em>, le sens global n&rsquo;est pas la simple somme du petit rongeur biologique et de la machine \u00e9lectronique : l&rsquo;assemblage d\u00e9clenche une projection m\u00e9taphorique et morphologique partielle (la forme ovale rappelant le corps de l&rsquo;animal, le c\u00e2ble \u00e9lectrique \u00e9voquant la queue), aboutissant \u00e0 la cr\u00e9ation d&rsquo;un concept technologique in\u00e9dit.<\/li>\n<li>De m\u00eame, dans les expressions idiomatiques, les constructions m\u00e9taphoriques ou les collocations usuelles (\u00ab prendre la porte \u00bb, \u00ab perdre le fil \u00bb), le sens est conventionnalis\u00e9 au niveau global de la construction, transcendant largement la somme arithm\u00e9tique de ses morph\u00e8mes constitutifs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La grammaire cognitive substitue donc \u00e0 la compositionnalit\u00e9 algorithmique stricte une th\u00e9orie de l&rsquo;int\u00e9gration conceptuelle continue, enrichie par l&rsquo;apport d&rsquo;inf\u00e9rences pragmatiques et de mod\u00e8les culturels partag\u00e9s. La langue autorise ainsi une cr\u00e9ativit\u00e9 expressive constante tout en s&rsquo;appuyant sur des r\u00e9seaux d&rsquo;analogies imm\u00e9diatement d\u00e9chiffrables par la communaut\u00e9 linguistique.<\/p>\n<h3>9.3 Modificateurs, compl\u00e9ments et relations de d\u00e9pendance<\/h3>\n<p>L&rsquo;application du mod\u00e8le des sites d&rsquo;\u00e9laboration r\u00e9sout avec une clart\u00e9 remarquable le probl\u00e8me classique de la distinction entre <strong>compl\u00e9ments<\/strong> et <strong>modificateurs<\/strong> (ou adjoints), tout en fournissant une explication s\u00e9mantique unifi\u00e9e des m\u00e9canismes d&rsquo;accord morphologique et de valence verbale.<\/p>\n<p>La distinction s&rsquo;articule autour de la position du site d&rsquo;\u00e9laboration et du statut de la <strong>t\u00eate conceptuelle<\/strong> du syntagme r\u00e9sultant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La relation de compl\u00e9mentation :<\/strong> la t\u00eate de la construction est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9pendant qui contient le site d&rsquo;\u00e9laboration, et le compl\u00e9ment vient combler cette vacuit\u00e9 n\u00e9cessaire. Dans \u00ab d\u00e9vorer une pomme \u00bb, le verbe transitif <em>d\u00e9vorer<\/em> est structurellement d\u00e9pendant car sa matrice conceptuelle implique obligatoirement une cible \u00e9nerg\u00e9tique consommable ; le syntagme nominal \u00ab une pomme \u00bb s&rsquo;int\u00e8gre comme compl\u00e9ment pour saturer cet <em>e-site<\/em>.<\/li>\n<li><strong>La relation de modification :<\/strong> la t\u00eate de la construction est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment autonome (qui profile une chose ou un proc\u00e8s complet en soi), et le modificateur s&rsquo;y greffe de mani\u00e8re facultative. Fait crucial : c&rsquo;est le modificateur qui contient un site d&rsquo;\u00e9laboration sch\u00e9matique correspondant au profil de la t\u00eate. Dans \u00ab voiture jaune \u00bb, le substantif <em>voiture<\/em> profile une chose autonome compl\u00e8te ; l&rsquo;adjectif <em>jaune<\/em> profile une relation a-temporelle dont le trajecteur sch\u00e9matique interne est \u00e9labor\u00e9 par le profil de la voiture.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Quant \u00e0 l&rsquo;<strong>accord grammatical<\/strong> (par exemple, la flexion de genre et de nombre unissant l&rsquo;adjectif au substantif en fran\u00e7ais : \u00ab les portes ouvertes \u00bb), Langacker l&rsquo;analyse comme une proc\u00e9dure de co-indexation et d&rsquo;unification symbolique d&rsquo;indices conceptuels partag\u00e9s. Les marques flexionnelles ne sont pas des redondances computationnelles inutiles, mais des balises cognitives guidant l&rsquo;esprit de l&rsquo;auditeur pour lui signaler formellement quelles sous-structures s\u00e9mantiques doivent fusionner au sein de la m\u00e9moire de travail.<\/p>\n<h2>10. Le mod\u00e8le bas\u00e9 sur l&rsquo;usage (Usage-Based Model) et l&rsquo;\u00e9mergence linguistique<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d&rsquo;\u00e9nonciation comme cellule empirique primordiale<\/h3>\n<p>Dans la mouvance des travaux partag\u00e9s avec Joan Bybee, Adele Goldberg et Michael Tomasello, Ronald Langacker ancre r\u00e9solument la grammaire cognitive dans ce qu&rsquo;il a baptis\u00e9 le <strong>mod\u00e8le bas\u00e9 sur l&rsquo;usage<\/strong> (<em>Usage-Based Model<\/em>). Ce paradigme sonne le glas de la fiction m\u00e9thodologique chomskyenne du \u00ab locuteur-auditeur id\u00e9al, vivant dans une communaut\u00e9 linguistique parfaitement homog\u00e8ne et connaissant sa langue sur le bout des doigts \u00bb. Pour Langacker, cette id\u00e9alisation positiviste \u00e9vacue pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui constitue la chair et la v\u00e9rit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne langagier.<\/p>\n<p>La cellule empirique primordiale de toute linguistique authentique est l&rsquo;<strong>\u00e9v\u00e9nement d&rsquo;\u00e9nonciation<\/strong> (<em>usage event<\/em>) : une interaction communicative concr\u00e8te, situ\u00e9e historiquement, incarn\u00e9e par des locuteurs r\u00e9els pourvus de corps physiques, d&rsquo;\u00e9motions, d&rsquo;intentions pragmatiques particuli\u00e8res et agissant dans des contextes socioculturels donn\u00e9s. L&rsquo;\u00e9cologie linguistique ne commence pas dans un laboratoire abstrait d&rsquo;arbres syntaxiques id\u00e9aux, mais dans le foisonnement discursif quotidien.<\/p>\n<p>Dans cette dynamique \u00e9cologique, la <strong>fr\u00e9quence d&rsquo;occurrence<\/strong> devient un param\u00e8tre th\u00e9orique d\u00e9terminant de premier ordre, distinguant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La fr\u00e9quence d&rsquo;occurrence concr\u00e8te (<em>Token Frequency<\/em>) :<\/strong> le nombre total de fois o\u00f9 une s\u00e9quence linguistique identique est activ\u00e9e dans le discours. Une fr\u00e9quence \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;occurrences d&rsquo;une forme consolide sa trace mn\u00e9sique dans le cerveau, favorise son enracinement comme unit\u00e9 pr\u00e9fabriqu\u00e9e autonome et la pr\u00e9serve des r\u00e9gularisations analogiques (expliquant pourquoi les verbes les plus fr\u00e9quents de presque toutes les langues du monde, comme <em>\u00eatre<\/em> ou <em>avoir<\/em>, sont hautement irr\u00e9guliers).<\/li>\n<li><strong>La fr\u00e9quence de type (<em>Type Frequency<\/em>) :<\/strong> le nombre d&rsquo;unit\u00e9s lexicales distinctes pouvant entrer dans un sch\u00e9ma de construction particulier. Plus un sch\u00e9ma accueille une vari\u00e9t\u00e9 \u00e9tendue de types lexicaux, plus son degr\u00e9 d&rsquo;abstraction cognitive s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, et plus sa productivit\u00e9 dans la langue devient vigoureuse pour accueillir des cr\u00e9ations n\u00e9ologiques instantan\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 Sch\u00e9matisation, sanction et cr\u00e9ativit\u00e9 grammaticale<\/h3>\n<p>Le syst\u00e8me grammatical ne pr\u00e9existe pas \u00e0 l&rsquo;usage : il <em>\u00e9merge<\/em> de l&rsquo;usage via le processus psychologique fondamental de <strong>sch\u00e9matisation<\/strong>. \u00c0 mesure que l&rsquo;enfant ou l&rsquo;adulte est expos\u00e9 \u00e0 des milliers d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements d&rsquo;\u00e9nonciation contextualis\u00e9s, son syst\u00e8me cognitif extrait les r\u00e9gularit\u00e9s invariantes, filtrant les variations contingentes pour cristalliser des repr\u00e9sentations symboliques de plus en plus abstraites.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un locuteur produit ou re\u00e7oit une nouvelle expression linguistique, cette derni\u00e8re est confront\u00e9e au r\u00e9pertoire des sch\u00e9mas conventionnels pr\u00e9existants au sein de son esprit. Cette op\u00e9ration d&rsquo;\u00e9valuation comparative inconsciente est nomm\u00e9e la <strong>sanction cognitive<\/strong> (<em>cognitive sanction<\/em>). Langacker formalise cette dynamique selon une dialectique rigoureuse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sanction pleine (ou intrins\u00e8que) :<\/strong> la nouvelle expression s&rsquo;aligne rigoureusement sur toutes les contraintes s\u00e9mantiques et formelles du sch\u00e9ma extrait (\u00ab un livre vert \u00bb instancie sans aucune friction le sch\u00e9ma [D\u00e9terminant + Nom + Adjectif]). L&rsquo;expression est per\u00e7ue comme parfaitement conventionnelle et naturelle.<\/li>\n<li><strong>La sanction partielle :<\/strong> l&rsquo;expression propos\u00e9e entre en conflit ou en tension avec certaines sp\u00e9cifications du sch\u00e9ma conventionnel, mais le lien analogique est suffisant pour que l&rsquo;int\u00e9gration conceptuelle aboutisse n\u00e9anmoins. C&rsquo;est le lieu d&rsquo;\u00e9mergence privil\u00e9gi\u00e9 des extensions m\u00e9taphoriques novatrices, des cr\u00e9ations po\u00e9tiques et des innovations stylistiques (\u00ab un silence assourdissant \u00bb, \u00ab cette nouvelle m&rsquo;a poignard\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>La cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique ne proc\u00e8de donc pas de l&rsquo;application aveugle d&rsquo;une combinatoire math\u00e9matique infinie de symboles discrets, mais d&rsquo;une dynamique analogique continue d&rsquo;\u00e9tirement, d&rsquo;\u00e9largissement et d&rsquo;hybridation des sch\u00e9mas conventionnels. Le mod\u00e8le bas\u00e9 sur l&rsquo;usage offre ainsi une th\u00e9orie naturaliste de la productivit\u00e9 linguistique, en prise directe avec la psychologie de l&rsquo;apprentissage adaptatif.<\/p>\n<h3>10.3 Diachronie, grammaticalisation et \u00e9volution des syst\u00e8mes<\/h3>\n<p>L&rsquo;abolition de la fronti\u00e8re \u00e9tanche entre comp\u00e9tence et usage conduit naturellement \u00e0 une r\u00e9unification th\u00e9orique de la linguistique synchronique et de la linguistique diachronique. L&rsquo;\u00e9tat synchronique d&rsquo;une langue \u00e0 un moment donn\u00e9 n&rsquo;est pas un monument de marbre fig\u00e9, mais un instantan\u00e9 photographique pris au milieu d&rsquo;un fleuve en mouvement incessant. L&rsquo;\u00e9volution historique d&rsquo;un syst\u00e8me linguistique n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;accumulation cumulative de micro-d\u00e9calages pragmatiques et s\u00e9mantiques op\u00e9r\u00e9s quotidiennement par les locuteurs lors de leurs actes de communication.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne universel de la <strong>grammaticalisation<\/strong> \u2014 processus historique par lequel une unit\u00e9 lexicale pleine, autonome et concr\u00e8te se m\u00e9tamorphose progressivement en un morph\u00e8me grammatical abstrait et d\u00e9pendant \u2014 trouve dans la grammaire cognitive son explication la plus compl\u00e8te et unitaire. Ce processus s&rsquo;articule autour de trois dimensions cognitives concomitantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9rosion s\u00e9mantique et la d\u00e9coloration (<em>Semantic Bleaching<\/em>) :<\/strong> le p\u00f4le s\u00e9mantique d&rsquo;un mot perd graduellement sa richesse encyclop\u00e9dique et sa granularit\u00e9 sp\u00e9cifique pour ne conserver qu&rsquo;un profil relationnel hyper-sch\u00e9matique. Ainsi, le verbe <em>aller<\/em> (qui profilait initialement un mouvement physique spatial p\u00e9destre tridimensionnel avec source, chemin et but) s&rsquo;est d\u00e9lest\u00e9 de sa spatialit\u00e9 concr\u00e8te pour ne profiler que la projection prospective temporelle dans le futur proche (\u00ab Je vais partir \u00bb).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9rosion phonologique :<\/strong> cons\u00e9quence directe de la sur-fr\u00e9quence d&rsquo;utilisation qui automatise les commandes articulatoires neuromotrices, conduisant \u00e0 la r\u00e9duction phon\u00e9tique des morph\u00e8mes (par exemple, la transformation du substantif latin <em>mens\/mentis<\/em>, \u00ab esprit\/intention \u00bb, en suffixe adverbial <em>-ment<\/em> en fran\u00e7ais).<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9analyse cognitive et la subjectivisation :<\/strong> sous l&rsquo;effet de contextes communicatifs r\u00e9currents o\u00f9 des inf\u00e9rences pragmatiques implicites sont r\u00e9guli\u00e8rement tir\u00e9es, les locuteurs r\u00e9interpr\u00e8tent la structure conceptuelle sous-jacente, transf\u00e9rant la valeur s\u00e9mantique de l&rsquo;ar\u00e8ne objective externe vers l&rsquo;ar\u00e8ne subjective interne du locuteur.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>11. Applications empiriques et descriptives du cadre langackerien<\/h2>\n<h3>11.1 Analyse cognitive de la voix passive et de la diath\u00e8se<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de la voix passive repr\u00e9sente l&rsquo;un des triomphes explicatifs les plus \u00e9clatants de la grammaire cognitive face aux mod\u00e9lisations transformationnelles g\u00e9n\u00e9rativistes. Dans les mod\u00e8les formels classiques, la structure passive \u00e9tait d\u00e9riv\u00e9e d&rsquo;une structure active sous-jacente par une s\u00e9rie d&rsquo;op\u00e9rations transformationnelles abstraites d\u00e9pla\u00e7ant le syntagme nominal objet vers la position vide de sujet structural, tout en rel\u00e9guant le sujet initial dans un syntagme pr\u00e9positionnel facultatif gouvern\u00e9 par la pr\u00e9position <em>par<\/em>. Ces transformations \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme purement formelles et d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;impact s\u00e9mantique (l&rsquo;active et la passive \u00e9tant r\u00e9put\u00e9es s\u00e9mantiquement synonymes au niveau de leur forme logique profonde).<\/p>\n<p>Langacker r\u00e9cuse cette analyse avec une vigueur cat\u00e9gorique : il d\u00e9montre que la phrase passive est une unit\u00e9 symbolique totalement autonome dot\u00e9e d&rsquo;un <em>construal<\/em> conceptuel qui lui est propre. Sur le plan de la dynamique des forces, la cha\u00eene d&rsquo;action \u00e9nerg\u00e9tique demeure objectivement identique : l&rsquo;Agent initie l&rsquo;\u00e9nergie et le Patient l&rsquo;absorbe. En revanche, sur le plan de la <strong>mise en sc\u00e8ne attentionnelle<\/strong>, la voix passive op\u00e8re une permutation radicale de la hi\u00e9rarchie de saillance :<\/p>\n<p>Au lieu de profiler l&rsquo;Agent comme trajecteur primaire (foyer d&rsquo;attention focalis\u00e9), la construction passive <strong>r\u00e9trograde l&rsquo;Agent<\/strong> au rang de rep\u00e8re secondaire ou p\u00e9riph\u00e9rique (marqu\u00e9 morphosyntaxiquement par son inclusion dans le syntagme pr\u00e9positionnel \u00ab par&#8230; \u00bb, ou m\u00eame sa disparition compl\u00e8te dans les passives sans agent). Concomitamment, la passive <strong>promeut le Patient<\/strong> \u2014 cible finale de la transmission \u00e9nerg\u00e9tique \u2014 au statut de <strong>trajecteur primaire<\/strong> de la proposition. La phrase \u00ab Le suspect a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 par la brigade \u00bb ne d\u00e9crit pas l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du m\u00eame point de vue que \u00ab La brigade a arr\u00eat\u00e9 le suspect \u00bb : elle oblige l&rsquo;auditeur \u00e0 se poster mentalement aupr\u00e8s du suspect, \u00e0 faire de lui la figure saillante de la sc\u00e8ne, et \u00e0 contempler l&rsquo;action polici\u00e8re comme une force subie de l&rsquo;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9organisation cognitive explique \u00e9galement la diff\u00e9rence fonctionnelle entre les passives p\u00e9riphrastiques canoniques, les constructions moyennes (\u00ab Ce tissu se lave facilement \u00bb) et les structures impersonnelles (\u00ab Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que&#8230; \u00bb). Dans chacun de ces cas, le r\u00e9pertoire morphosyntaxique permet de calibrer chirurgicalement le degr\u00e9 de saillance accord\u00e9 aux participants, justifiant le surco\u00fbt cognitif de traitement de la voix passive mesur\u00e9 en laboratoire par le travail attentionnel suppl\u00e9mentaire requis pour d\u00e9coupler le r\u00f4le s\u00e9mantique d&rsquo;initiateur d&rsquo;action du r\u00f4le grammatical de trajecteur attentionnel.<\/p>\n<h3>11.2 Le syst\u00e8me aspecto-temporel et la quantification cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude du syst\u00e8me verbal dans les langues romanes, et tout particuli\u00e8rement de la concurrence s\u00e9culaire entre l&rsquo;<strong>imparfait<\/strong> et le <strong>pass\u00e9 compos\u00e9<\/strong> (ou pass\u00e9 simple) en fran\u00e7ais, a trouv\u00e9 dans le m\u00e9talangage de Langacker une formalisation g\u00e9om\u00e9trique et cognitive d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9dite, balayant les ambigu\u00eft\u00e9s s\u00e9culaires des grammaires traditionnelles.<\/p>\n<p>Langacker formalise cette opposition \u00e0 travers le concept de <strong>cadre de visionnement<\/strong> (<em>viewing frame<\/em>) appliqu\u00e9 au balayage s\u00e9quentiel du proc\u00e8s :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le pass\u00e9 compos\u00e9 (aspect perfectif \/ proc\u00e8s born\u00e9) :<\/strong> la sc\u00e8ne temporelle est vue dans sa totalit\u00e9 globale depuis une position externe au cadre temporel consid\u00e9r\u00e9. Les fronti\u00e8res initiale (d\u00e9but) et terminale (cl\u00f4ture) du proc\u00e8s sont int\u00e9gralement incluses \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du champ de visionnement. Le proc\u00e8s est conceptualis\u00e9 comme une entit\u00e9 temporelle d\u00e9limit\u00e9e (<em>bounded<\/em>), analogue \u00e0 un objet g\u00e9om\u00e9trique ferm\u00e9. Lorsque je dis \u00ab Hier, Pierre a \u00e9crit une lettre \u00bb, j&#8217;embrasse d&rsquo;un seul regard mental l&rsquo;initiation, le d\u00e9roulement et l&rsquo;aboutissement final de l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9criture.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;imparfait (aspect imperfectif \/ proc\u00e8s non-born\u00e9) :<\/strong> le cadre de visionnement est positionn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame du d\u00e9roulement temporel du proc\u00e8s, de sorte que les fronti\u00e8res initiale et finale sont repouss\u00e9es en dehors du champ de vision attentionnel imm\u00e9diat. L&rsquo;auditeur est immerg\u00e9 au c\u0153ur de la sc\u00e8ne, t\u00e9moin d&rsquo;une relation processuelle ouverte et non-d\u00e9limit\u00e9e (<em>unbounded<\/em>). Dans \u00ab Pierre \u00e9crivait une lettre quand le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 \u00bb, le proc\u00e8s d&rsquo;\u00e9criture sert de toile de fond textuelle continue, sans commencement ni fin sp\u00e9cifi\u00e9s au moment de l&rsquo;interruption.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;aspect le plus fascinant de cette mod\u00e9lisation r\u00e9side dans l&rsquo;existence d&rsquo;un <strong>parall\u00e9lisme structural parfait entre la morphologie nominale et la morphologie verbale<\/strong>. Langacker d\u00e9montre que la distinction aspectuelle perfectif \/ imperfectif dans l&rsquo;ar\u00e8ne des proc\u00e8s verbaux temporels est l&rsquo;exact \u00e9quivalent isomorphe de la distinction comptable \/ massif dans l&rsquo;ar\u00e8ne des choses spatiales :<\/p>\n<p>Un verbe perfectif (\u00ab il est mort \u00bb) d\u00e9coupe une r\u00e9gion temporelle born\u00e9e et ferm\u00e9e, tout comme un nom comptable (\u00ab une table \u00bb) d\u00e9coupe une r\u00e9gion spatiale born\u00e9e et ferm\u00e9e. Inversement, un verbe imperfectif (\u00ab il dormait \u00bb) profile une r\u00e9gion temporelle continue et sans fronti\u00e8res visibles, rigoureusement de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un nom massif (\u00ab de l&rsquo;eau \u00bb) profile une masse mat\u00e9rielle homog\u00e8ne d\u00e9pourvue de contours intrins\u00e8ques. Ce principe d&rsquo;isomorphisme conceptuel atteste de la profonde unit\u00e9 architecturale de l&rsquo;esprit humain \u00e0 travers toutes les strates de la grammaire.<\/p>\n<h3>11.3 La possession, l&rsquo;imbrication conceptuelle et les plans de r\u00e9f\u00e9rence<\/h3>\n<p>La structure syntaxique de la possession (qu&rsquo;elle s&rsquo;exprime par des syntagmes g\u00e9nitifs pr\u00e9positionnels comme \u00ab la voiture de Sophie \u00bb ou par des verbes possessifs comme <em>avoir<\/em>, <em>poss\u00e9der<\/em>, <em>appartenir<\/em>) a longtemps constitu\u00e9 une \u00e9nigme descriptive, dans la mesure o\u00f9 ces constructions encodent indiff\u00e9remment la propri\u00e9t\u00e9 l\u00e9gale stricte (\u00ab la maison de Paul \u00bb), la parent\u00e9 inali\u00e9nable (\u00ab la m\u00e8re de Paul \u00bb), l&rsquo;anatomie corporelle (\u00ab le bras de Paul \u00bb), des associations contingentes (\u00ab le train de Paul \u00bb = le train qu&rsquo;il va prendre), voire des attributions spatiales \u00e9ph\u00e9m\u00e8res (\u00ab ma place au cin\u00e9ma \u00bb). Comment une unique structure grammaticale peut-elle v\u00e9hiculer un tel \u00e9ventail de relations h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes ?<\/p>\n<p>Langacker r\u00e9sout cette \u00e9nigme en forgeant le <strong>mod\u00e8le du point de r\u00e9f\u00e9rence<\/strong> (<em>Reference Point Model<\/em>). Pour la grammaire cognitive, la possession n&rsquo;est pas une cat\u00e9gorie juridique ou mat\u00e9rielle, mais une comp\u00e9tence cognitive g\u00e9n\u00e9rale universelle : la capacit\u00e9 d&rsquo;utiliser l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;une entit\u00e9 saillante et facilement accessible comme point d&rsquo;ancrage mental (le point de r\u00e9f\u00e9rence, <em>R<\/em>) afin d&rsquo;\u00e9tablir un contact cognitif avec une cible plus difficilement rep\u00e9rable (la cible, <em>T<\/em> pour <em>Target<\/em>) situ\u00e9e au sein de son <strong>domaine d&rsquo;acc\u00e8s<\/strong> (<em>Dominion<\/em>, <em>D<\/em>).<\/p>\n<p>Dans le syntagme possessif :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>possesseur<\/strong> (\u00ab Sophie \u00bb) est s\u00e9lectionn\u00e9 comme le <strong>point de r\u00e9f\u00e9rence<\/strong> cognitif saillant. \u00c9tant un \u00eatre humain individuel bien identifi\u00e9, son profil est hautement disponible dans la m\u00e9moire du locuteur et de l&rsquo;interlocuteur.<\/li>\n<li>Le domaine d&rsquo;acc\u00e8s (<em>dominion<\/em>) repr\u00e9sente la sph\u00e8re d&rsquo;influence conceptuelle associ\u00e9e \u00e0 ce point de r\u00e9f\u00e9rence : l&rsquo;ensemble des entit\u00e9s, objets, proches, lieux et relations qui gravitent canoniquement autour de lui.<\/li>\n<li>Le <strong>poss\u00e9d\u00e9<\/strong> (\u00ab la voiture \u00bb) constitue la <strong>cible<\/strong> attentionnelle que l&rsquo;on cherche \u00e0 d\u00e9signer. En guidant d&rsquo;abord l&rsquo;esprit de l&rsquo;auditeur vers le rep\u00e8re Sophie, la grammaire permet de zoomer imm\u00e9diatement sur l&rsquo;automobile sp\u00e9cifique qui se trouve dans son domaine d&rsquo;acc\u00e8s, la distinguant de toutes les autres automobiles du monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette mod\u00e9lisation transcende la possession mat\u00e9rielle pour expliquer des m\u00e9canismes discursifs universels : la th\u00e9matisation ou les constructions \u00e0 \u00ab topique \u00bb pro\u00e9minent (tr\u00e8s r\u00e9pandues dans les langues asiatiques comme le japonais avec la particule <em>wa<\/em>, ou les langues bantoues) reposent sur ce sch\u00e9ma de point de r\u00e9f\u00e9rence. Le topique initial est introduit pour \u00e9tablir le domaine mental \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur duquel la cible propositionnelle subs\u00e9quente recevra son interpr\u00e9tation. L&rsquo;universalit\u00e9 du mod\u00e8le du point de r\u00e9f\u00e9rence t\u00e9moigne de la puissance int\u00e9gratrice du m\u00e9talangage langackerien \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la typologie des langues du monde.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9, controverses scientifiques et convergences contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 Dialogue critique avec les grammaires de construction<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence contemporaine des <strong>Grammaires de Construction<\/strong> (<em>Construction Grammar<\/em>), incarn\u00e9es de mani\u00e8re magistrale par les travaux de th\u00e9oriciens renomm\u00e9s tels qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/linguistics.princeton.edu\/people\/adele-goldberg\/\">Adele Goldberg<\/a> ou William Croft, a \u00e9tabli un dialogue intellectuel d&rsquo;une exceptionnelle f\u00e9condit\u00e9 avec la grammaire cognitive de Ronald Langacker. Les convergences \u00e9pist\u00e9mologiques entre ces deux courants sont si \u00e9troites que de nombreux linguistes les regroupent fr\u00e9quemment sous la banni\u00e8re commune des approches constructiconiques et cognitives du langage.<\/p>\n<p>Leur point d&rsquo;accord fondamental r\u00e9side dans la d\u00e9finition m\u00eame de la langue comme un inventaire non modulaire de <strong>constructions<\/strong>, comprises au sens large comme des appariements symboliques conventionnels de forme et de sens. Tout comme Langacker, Goldberg affirme avec force que les configurations syntaxiques abstraites (telle que la construction de mouvement caus\u00e9 : \u00ab Elle a \u00e9ternu\u00e9 la serviette hors de la table \u00bb, o\u00f9 le verbe intransitif <em>\u00e9ternuer<\/em> adopte une s\u00e9mantique transitive de propulsion physique) poss\u00e8dent un sens constructionnel intrins\u00e8que et autonome qui ne d\u00e9coule pas des items lexicaux ins\u00e9r\u00e9s, mais de la structure syntaxique globale elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, des divergences m\u00e9thodologiques et conceptuelles substantielles subsistent. Langacker a constamment privil\u00e9gi\u00e9 une d\u00e9marche ph\u00e9nom\u00e9nologique, visuelle et ultra-fine, cherchant \u00e0 d\u00e9composer les micro-m\u00e9canismes de l&rsquo;imagerie mentale et du balayage attentionnel sous-jacents \u00e0 chaque morph\u00e8me. Les tenants des grammaires de construction ont quant \u00e0 eux adopt\u00e9 une posture plus typologique, sociologique et parfois plus formelle, se concentrant sur les r\u00e9seaux d&rsquo;h\u00e9ritage abstrait unissant les constructions et sur les contraintes lexicales de productivit\u00e9 argumentale. Dans sa <em>Radical Construction Grammar<\/em>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/web.stanford.edu\/~wcroft\/\">William Croft<\/a> pousse la logique langackerienne jusqu&rsquo;\u00e0 sa radicalit\u00e9 ultime en contestant l&rsquo;existence universelle des cat\u00e9gories syntaxiques \u00e9l\u00e9mentaires elles-m\u00eames (y compris celles de nom ou de verbe), affirmant qu&rsquo;elles ne sont que des art\u00e9facts secondaires d\u00e9riv\u00e9s des constructions globales uniques propres \u00e0 chaque idiome particulier.<\/p>\n<h3>12.2 Validation exp\u00e9rimentale par les neurosciences et la psycholinguistique<\/h3>\n<p>Longtemps confin\u00e9e \u00e0 des discussions th\u00e9oriques et \u00e0 des introspections descriptives minutieuses, la grammaire cognitive a fait l&rsquo;objet, au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, d&rsquo;une vague impressionnante de <strong>validations empiriques et exp\u00e9rimentales<\/strong> issues de la psycholinguistique quantitative et des neurosciences cognitives.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes \u00e9lectroenc\u00e9phalographiques (EEG) mesurant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP) ont apport\u00e9 des preuves remarquables de la pertinence des mod\u00e9lisations langackeriennes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La composante N400 :<\/strong> classiquement associ\u00e9e aux difficult\u00e9s d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique lexicale, a d\u00e9montr\u00e9 que le co\u00fbt de traitement c\u00e9r\u00e9bral lors de la r\u00e9solution de m\u00e9taphores ou de l&rsquo;incongruit\u00e9 de <em>construals<\/em> s&rsquo;active de mani\u00e8re pr\u00e9coce et continue, prouvant que le traitement de la structure grammaticale et le traitement du sens encyclop\u00e9dique ne s&rsquo;ex\u00e9cutent pas dans deux phases s\u00e9rielles disjointes, mais au sein d&rsquo;un processus unifi\u00e9 et hautement dynamique.<\/li>\n<li><strong>Les potentiels P600 :<\/strong> jadis interpr\u00e9t\u00e9s par les g\u00e9n\u00e9rativistes comme la preuve de l&rsquo;existence d&rsquo;un processeur syntaxique autonome r\u00e9agissant aux pannes algorithmiques m\u00e9caniques, sont d\u00e9sormais r\u00e9analys\u00e9s par les neuroscientifiques cognitivistes contemporains comme le reflet d&rsquo;une r\u00e9organisation globale de la mise en sc\u00e8ne conceptuelle face \u00e0 des configurations informationnelles inattendues ou hautement asym\u00e9triques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De m\u00eame, les technologies d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont d\u00e9finitivement assis la r\u00e9alit\u00e9 neurologique de la s\u00e9mantique incarn\u00e9e : les repr\u00e9sentations topologiques, les sch\u00e9mas d&rsquo;images spatiaux et la dynamique des forces activent des r\u00e9seaux corticaux et sous-corticaux d\u00e9volus \u00e0 la motricit\u00e9, \u00e0 la proprioception somatosensorielle et \u00e0 la vision spatiale. Cependant, des controverses persistent concernant la <strong>formalisation computationnelle<\/strong> du mod\u00e8le. L&rsquo;un des reproches r\u00e9currents formul\u00e9s par les linguistes informaticiens et les logiciens formels \u00e0 l&rsquo;encontre de la grammaire cognitive est la relative difficult\u00e9 \u00e0 traduire ses diagrammes ph\u00e9nom\u00e9nologiques et ses m\u00e9taphores visuelles continues en algorithmes de calcul discrets et univoques, un d\u00e9fi qui demeure aujourd&rsquo;hui au c\u0153ur des d\u00e9bats sur la mod\u00e9lisation formelle de la s\u00e9mantique naturelle.<\/p>\n<h3>12.3 Perspectives d&rsquo;avenir : mod\u00e9lisation computationnelle et linguistique appliqu\u00e9e<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, le cadre l\u00e9gu\u00e9 par Ronald Langacker continue d&rsquo;irradier bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de la linguistique th\u00e9orique, ouvrant des chantiers novateurs dans des domaines d&rsquo;application concrets d&rsquo;une port\u00e9e soci\u00e9tale et technologique majeure.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;univers de l&rsquo;intelligence artificielle et du traitement automatique du langage naturel (TALN \/ <em>NLP<\/em>), domin\u00e9 actuellement par le triomphe empirique spectaculaire des grands mod\u00e8les de langage (<em>Large Language Models<\/em> bas\u00e9s sur l&rsquo;architecture Transformer), les limites intrins\u00e8ques de ces syst\u00e8mes purement statistiques deviennent patentes. D\u00e9pourvus de corps physique, d&rsquo;intentionnalit\u00e9 communicative propre et d&rsquo;ancrage sensorimoteur dans un environnement perceptif r\u00e9el, les mod\u00e8les de langage actuels demeurent vuln\u00e9rables aux hallucinations s\u00e9mantiques et peinent \u00e0 mod\u00e9liser le sens commun. Les chercheurs en <strong>intelligence artificielle incarn\u00e9e<\/strong> (<em>Embodied AI<\/em>) et en s\u00e9mantique cognitive se tournent de plus en plus vers l&rsquo;\u0153uvre de Langacker pour tenter d&rsquo;insuffler aux agents conversationnels du futur une compr\u00e9hension v\u00e9ritablement situ\u00e9e, int\u00e9grant des sch\u00e9mas d&rsquo;images, des matrices de domaines perceptifs et des m\u00e9canismes de focalisation attentionnelle de type trajecteur\/rep\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <strong>didactique des langues secondes (L2)<\/strong>, la grammaire cognitive op\u00e8re une v\u00e9ritable r\u00e9volution p\u00e9dagogique. Les m\u00e9thodes traditionnelles d&rsquo;enseignement des langues \u00e9trang\u00e8res reposaient massivement sur l&rsquo;apprentissage par c\u0153ur de listes arbitraires d&rsquo;exceptions morphosyntaxiques, de tableaux de conjugaison st\u00e9riles et de r\u00e8gles de concordance d\u00e9connect\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de l&rsquo;apprenant. L&rsquo;introduction de la p\u00e9dagogie cognitive \u2014 exploitant le m\u00e9talangage graphique et la visualisation imag\u00e9e des notions \u00e9labor\u00e9es par Langacker \u2014 permet aux apprenants de \u00ab voir \u00bb intuitivement la grammaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Comprendre la diff\u00e9rence entre pr\u00e9positions complexes (par exemple <em>\u00e0 travers<\/em> versus <em>par<\/em>) non par une traduction approximative, mais par la visualisation dynamique du sch\u00e9ma SOURCE-CHEMIN-BUT traversant un domaine pourvu de fronti\u00e8res spatiales.<\/li>\n<li>Appr\u00e9hender le choix du mode subjonctif ou indicatif comme un basculement pragmatique explicite entre r\u00e9alit\u00e9 objective partag\u00e9e et espace de projection \u00e9pist\u00e9mique ou volitive subjective.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, sur le terrain de la <strong>linguistique clinique et de l&rsquo;aphasiologie<\/strong>, les outils d&rsquo;analyse de la saillance attentionnelle et de la dynamique des forces offrent des cl\u00e9s diagnostiques et r\u00e9\u00e9ducatives pr\u00e9cieuses pour comprendre comment des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales focales d\u00e9gradent s\u00e9lectivement les capacit\u00e9s d&rsquo;un patient \u00e0 assigner les r\u00f4les de trajecteur et de rep\u00e8re, ou \u00e0 \u00e9laborer des sites d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique. L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Ronald Langacker s&rsquo;affirme ainsi comme l&rsquo;un des monuments th\u00e9oriques les plus vastes, les plus f\u00e9conds et les plus durables des sciences cognitives modernes, redonnant au langage sa v\u00e9ritable essence : celle d&rsquo;une fen\u00eatre lumineuse ouverte sur la profondeur de la conscience et de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Barsalou, L. W. (1999). Perceptual symbol systems. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 22(4), 577\u2013660. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x99002149<\/a><\/p>\n<p>Bybee, J. (2010). <em>Language, usage and cognition<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511750526\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511750526<\/a><\/p>\n<p>Chomsky, N. (1965). <em>Aspects of the theory of syntax<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262527408\/aspects-of-the-theory-of-syntax\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262527408\/aspects-of-the-theory-of-syntax\/<\/a><\/p>\n<p>Croft, W. (2001). <em>Radical Construction Grammar: Syntactic theory in typological perspective<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198299554.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780198299554.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Fodor, J. A. (1983). <em>The modularity of mind: An essay on faculty psychology<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Goldberg, A. E. (1995). <em>Constructions: A construction grammar approach to argument structure<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/C\/bo3684123.html\">https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/C\/bo3684123.html<\/a><\/p>\n<p>Johnson, M. (1987). <em>The body in the mind: The bodily basis of meaning, imagination, and reason<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226157788.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226157788.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Lakoff, G. (1987). <em>Women, fire, and dangerous things: What categories reveal about the mind<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226471013.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226471013.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Lakoff, G., &amp; Johnson, M. (1980). <em>Metaphors we live by<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo3637992.html\">https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/M\/bo3637992.html<\/a><\/p>\n<p>Langacker, R. W. (1987). <em>Foundations of Cognitive Grammar: Vol. 1. Theoretical prerequisites<\/em>. Stanford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sup.org\/books\/title\/?id=1418\">https:\/\/www.sup.org\/books\/title\/?id=1418<\/a><\/p>\n<p>Langacker, R. W. (1991). <em>Foundations of Cognitive Grammar: Vol. 2. Descriptive application<\/em>. Stanford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sup.org\/books\/title\/?id=1419\">https:\/\/www.sup.org\/books\/title\/?id=1419<\/a><\/p>\n<p>Langacker, R. W. (1999). <em>Grammar and conceptualization<\/em>. Mouton de Gruyter. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110800524\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9783110800524<\/a><\/p>\n<p>Langacker, R. W. (2008). <em>Cognitive Grammar: A basic introduction<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195331967.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195331967.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Richardson, D. C., Spivey, M. J., Barsalou, L. W., &amp; McRae, K. (2003). Spatial representations activated during real-time comprehension of verbs. <em>Cognitive Science<\/em>, 27(5), 767\u2013780. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog2705_4\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog2705_4<\/a><\/p>\n<p>Rosch, E. (1978). Principles of categorization. In E. Rosch &amp; B. B. Lloyd (Eds.), <em>Cognition and categorization<\/em> (pp. 27\u201348). Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Talmy, L. (2000). <em>Toward a cognitive semantics: Vol. 1. Concept structuring systems; Vol. 2. Typology and process in concept structuring<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/6847.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/6847.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Tomasello, M. (2003). <em>Constructing a language: A usage-based theory of language acquisition<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674017641\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674017641<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse exhaustive du cadre th\u00e9orique de la grammaire cognitive d\u00e9velopp\u00e9 par Ronald Langacker, articulant linguistique cognitive et psychologie conceptuelle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7172,647],"tags":[13074,13077,13075,1808,13076],"class_list":["post-10566","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-linguistique-cognitive","category-psychologie-cognitive","tag-grammaire-cognitive","tag-linguistique-generale","tag-ronald-langacker","tag-sciences-cognitives","tag-semantique-incarnee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/10566","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10566"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/10566\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10566"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10566"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10566"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}