{"id":10335,"date":"2026-09-24T01:28:42","date_gmt":"2026-09-24T01:28:42","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/theorie-connaissance-operative-figurative-jean-piaget\/"},"modified":"2026-09-24T01:28:42","modified_gmt":"2026-09-24T01:28:42","slug":"theorie-connaissance-operative-figurative-jean-piaget","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=theorie-connaissance-operative-figurative-jean-piaget","title":{"rendered":"Th\u00e9orie de la connaissance op\u00e9rative et figurative &#8211; Jean Piaget"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives et de la philosophie de la connaissance, l&rsquo;\u0153uvre monumentale de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\/\">Jean Piaget<\/a> s&rsquo;impose comme une refondation radicale des questions relatives \u00e0 la gen\u00e8se de l&rsquo;esprit humain. Refusant d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;alternative st\u00e9rile entre l&rsquo;apriorisme kantien, postulant des structures logiques d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9es avant toute exp\u00e9rience, et l&#8217;empirisme d&rsquo;origine lock\u00e9enne ou condillacienne, r\u00e9duisant la pens\u00e9e \u00e0 une simple empreinte passive laiss\u00e9e par les impressions sensorielles ext\u00e9rieures, le biologiste et psychologue genevois a instaur\u00e9 une d\u00e9marche in\u00e9dite : l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique. Au c\u0153ur de cette vaste entreprise th\u00e9orique repose une distinction fondamentale, souvent \u00e9clips\u00e9e par la th\u00e9orie canonique des quatre stades de d\u00e9veloppement, mais pourtant indispensable \u00e0 la pleine compr\u00e9hension de l&rsquo;architecture cognitive : la distinction entre les aspects op\u00e9ratifs et les aspects figuratifs de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette articulation th\u00e9orique, formalis\u00e9e avec une pr\u00e9cision croissante \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960, vise \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;un des paradoxes les plus complexes de la psychologie de l&rsquo;intelligence. D&rsquo;une part, l&rsquo;esprit humain est confront\u00e9 \u00e0 un univers ph\u00e9nom\u00e9nal caract\u00e9ris\u00e9 par des apparences sensibles imm\u00e9diates, des configurations spatiales concr\u00e8tes, des \u00e9tats statiques et des repr\u00e9sentations imag\u00e9es. D&rsquo;autre part, la v\u00e9ritable intelligence, telle qu&rsquo;elle s&rsquo;exprime dans la d\u00e9duction logique, l&rsquo;appr\u00e9hension causale et la mod\u00e9lisation math\u00e9matique, ne s&rsquo;arr\u00eate jamais aux surfaces fig\u00e9es des choses ; elle porte sur les transformations, les embo\u00eetements de classes, les relations d&rsquo;ordre et les conservations invariantes au travers des m\u00e9tamorphoses physiques. Comment l&rsquo;enfant parvient-il \u00e0 s&rsquo;\u00e9manciper de la tyrannie du visible pour construire des \u00e9difices logiques stables ? Comment la pens\u00e9e concilie-t-elle le moule imag\u00e9 du r\u00e9el et la dynamique interne des op\u00e9rations ?<\/p>\n<p>Analyser la dialectique entre la connaissance op\u00e9rative et la connaissance figurative permet de p\u00e9n\u00e9trer au centre n\u00e9vralgique de la pens\u00e9e piag\u00e9tienne. Cet examen ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple curiosit\u00e9 historique pour des d\u00e9bats psychologiques r\u00e9volus, mais \u00e9claire d&rsquo;un jour neuf les controverses les plus vives des sciences cognitives contemporaines : la nature des repr\u00e9sentations mentales, le r\u00f4le de la corpor\u00e9it\u00e9 et de l&rsquo;action motrice dans l&rsquo;abstraction, les limites des architectures computationnelles fond\u00e9es sur la reconnaissance de formes, et les conditions didactiques d&rsquo;une authentique appropriation des savoirs. En explorant la fa\u00e7on dont les instruments figuratifs \u2014 perception, imitation, image mentale et langage \u2014 sont structurellement subordonn\u00e9s \u00e0 la trame op\u00e9rative des actions int\u00e9rioris\u00e9es, cette \u00e9tude entend restituer la profondeur \u00e9pist\u00e9mique d&rsquo;un mod\u00e8le o\u00f9 conna\u00eetre ne consiste jamais \u00e0 copier le monde, mais \u00e0 le transformer pour en d\u00e9gager les lois invariantes.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique et gen\u00e8se de la distinction conceptuelle<\/h2>\n<h3>1.1 Le projet \u00e9pist\u00e9mologique de Jean Piaget et la question de la connaissance<\/h3>\n<p>Le projet intellectuel de Jean Piaget ne saurait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une simple psychologie de l&rsquo;enfant cantonn\u00e9e au domaine de l&rsquo;\u00e9ducation ou de la clinique infantile. Pour le savant suisse, l&rsquo;observation minutieuse du d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant a toujours constitu\u00e9 une m\u00e9thode empirique rigoureuse destin\u00e9e \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une question primordiale d&rsquo;ordre philosophique : comment s&rsquo;accroissent les connaissances scientifiques valables ? Cette interrogation, d&rsquo;essence profond\u00e9ment \u00e9pist\u00e9mologique, a trouv\u00e9 sa formulation op\u00e9ratoire dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique. En concevant la connaissance comme un processus continu d&rsquo;auto-organisation, Piaget a rompu simultan\u00e9ment avec le fixisme de l&rsquo;inn\u00e9isme et la passivit\u00e9 de l&#8217;empirisme vulgaire. Contre l&rsquo;inn\u00e9isme, il a d\u00e9montr\u00e9 que les cat\u00e9gories de la raison \u2014 l&rsquo;espace, le temps, la causalit\u00e9, le nombre \u2014 ne sont pas donn\u00e9es <em>a priori<\/em> dans le cerveau humain, mais r\u00e9sultent d&rsquo;une laborieuse construction ontog\u00e9n\u00e9tique. Contre l&#8217;empirisme, il a soulign\u00e9 avec vigueur que l&rsquo;objet n&rsquo;est jamais connu en soi par une pure r\u00e9ceptivit\u00e9 sensorielle, mais toujours m\u00e9diatis\u00e9 par les sch\u00e8mes d&rsquo;assimilation du sujet connaissant.<\/p>\n<p>Dans ce cadre constructiviste, le savoir est red\u00e9fini non point comme une collection de donn\u00e9es enregistr\u00e9es ou un miroir passif de l&rsquo;environnement, mais comme un processus d&rsquo;adaptation dynamique gouvern\u00e9 par la dialectique constante de l&rsquo;assimilation et de l&rsquo;accommodation. L&rsquo;assimilation d\u00e9signe l&rsquo;acte par lequel le sujet incorpore les objets ext\u00e9rieurs et les \u00e9v\u00e9nements du milieu dans ses propres structures d&rsquo;action ou cadres conceptuels pr\u00e9alables. R\u00e9ciproquement, l&rsquo;accommodation constitue le r\u00e9ajustement de ces structures d&rsquo;action aux r\u00e9sistances et aux particularit\u00e9s morphologiques des objets rencontr\u00e9s. L&rsquo;\u00e9quilibre mobile entre ces deux p\u00f4les caract\u00e9rise l&rsquo;adaptation biologique et intellectuelle. D\u00e8s lors, une contradiction majeure \u00e9merge au sein de cette dynamique cognitive : le monde ext\u00e9rieur pr\u00e9sente des \u00e9tats statiques, des formes imm\u00e9diatement perceptibles et des apparences ph\u00e9nom\u00e9nologiques changeantes, alors que la structure de l&rsquo;action rationnelle exige la saisie des lois de transformation qui relient ces \u00e9tats entre eux. C&rsquo;est \u00e0 ce carrefour fondamental que s&rsquo;impose la n\u00e9cessit\u00e9 de distinguer formellement la dimension statique et la dimension transformatrice de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<p>Cette dichotomie entre les \u00e9tats de la r\u00e9alit\u00e9 et leurs transformations ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple distinction descriptive entre le visible et l&rsquo;invisible, mais constitue le socle structural de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique. Le sujet cognitif en d\u00e9veloppement est en permanence sollicit\u00e9 par les configurations morphologiques de son environnement \u2014 la couleur d&rsquo;une substance, la hauteur d&rsquo;un liquide dans une \u00e9prouvette, l&rsquo;alignement g\u00e9om\u00e9trique de deux r\u00e9glettes \u2014 qui sollicitent son regard et tendent \u00e0 immobiliser son jugement. Or, la compr\u00e9hension v\u00e9ritable de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle ou math\u00e9matique implique de d\u00e9passer ces instantan\u00e9s perceptifs pour reconstituer l&rsquo;encha\u00eenement dynamique qui a produit une configuration donn\u00e9e, et les transformations potentielles capables de la modifier ou de la restaurer. La distinction entre \u00e9tats et transformations constitue le creuset conceptuel d&rsquo;o\u00f9 jaillira la bipartition entre connaissance figurative et connaissance op\u00e9rative.<\/p>\n<h3>1.2 Origine et formalisation des notions d&rsquo;op\u00e9ratif et de figuratif<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se de cette distinction au sein de l&rsquo;\u0153uvre piag\u00e9tienne est intimement li\u00e9e aux recherches exp\u00e9rimentales men\u00e9es au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.archivesjeanpiaget.ch\/\">Centre International d&rsquo;\u00c9pist\u00e9mologie G\u00e9n\u00e9tique<\/a> (CIEG), fond\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve en 1955. Durant la premi\u00e8re phase de ses travaux, dans les ann\u00e9es 1920 et 1930, Piaget s&rsquo;\u00e9tait principalement consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des structures logiques concr\u00e8tes et formelles, analysant le raisonnement verbal, la formation des concepts physiques et l&rsquo;\u00e9mergence des op\u00e9rations logico-math\u00e9matiques \u00e9l\u00e9mentaires. Cependant, confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude syst\u00e9matique de l&rsquo;espace, de la g\u00e9om\u00e9trie spontan\u00e9e de l&rsquo;enfant et de la gen\u00e8se des repr\u00e9sentations symboliques, le chercheur s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 un obstacle \u00e9pist\u00e9mologique d&rsquo;envergure : comment rendre compte des instruments cognitifs qui ne rel\u00e8vent pas directement du calcul logique ou de la d\u00e9duction, mais qui semblent n\u00e9anmoins indispensables pour fixer la pens\u00e9e sur des objets spatio-temporels d\u00e9finis ?<\/p>\n<p>Les investigations men\u00e9es en collaboration \u00e9troite avec B\u00e4rbel Inhelder sur l&rsquo;image mentale, la perception et la m\u00e9moire au cours des d\u00e9cennies 1950 et 1960 ont rendu indispensable une clarification terminologique et doctrinale. Il apparaissait intenable d&rsquo;assimiler l&rsquo;image mentale \u2014 cette repr\u00e9sentation interne d&rsquo;un objet absent ou d&rsquo;un mouvement \u2014 \u00e0 une pure op\u00e9ration logique, tout comme il \u00e9tait impossible de la r\u00e9duire \u00e0 une simple s\u00e9quelle de la perception brute. L&rsquo;\u00e9tude empirique des repr\u00e9sentations spatiales montrait que les enfants \u00e9taient capables de manipuler des repr\u00e9sentations imag\u00e9es bien avant de poss\u00e9der la logique r\u00e9versible n\u00e9cessaire \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne, mais que simultan\u00e9ment, la pr\u00e9cision de ces images \u00e9tait profond\u00e9ment conditionn\u00e9e par le niveau op\u00e9ratoire du sujet. Le probl\u00e8me des s\u00e9miotiques enfantines et de la spatialit\u00e9 imposait une cartographie conceptuelle renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans des ouvrages majeurs tels que <em>L&rsquo;image mentale chez l&rsquo;enfant<\/em> (1966), <em>M\u00e9moire et intelligence<\/em> (1968) et la synth\u00e8se th\u00e9orique de <em>Biologie et connaissance<\/em> (1967) que les termes d&rsquo;\u00ab op\u00e9ratif \u00bb et de \u00ab figuratif \u00bb acqui\u00e8rent leur statut \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9finitif. Piaget y r\u00e9cuse explicitement la th\u00e8se selon laquelle l&rsquo;esprit ne serait qu&rsquo;un flux uniforme de repr\u00e9sentations. En formalisant ces deux aspects, il ne cherche pas \u00e0 segmenter l&rsquo;esprit en facult\u00e9s \u00e9tanches \u00e0 la mani\u00e8re de la psychologie classique des facult\u00e9s, mais \u00e0 d\u00e9crire deux p\u00f4les fonctionnels compl\u00e9mentaires, dont l&rsquo;un demeure rigoureusement subordonn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre au sein de l&rsquo;architecture cognitive globale.<\/p>\n<h3>1.3 D\u00e9finition pr\u00e9liminaire des deux modes d&rsquo;appr\u00e9hension du r\u00e9el<\/h3>\n<p>L&rsquo;aspect figuratif de la connaissance peut \u00eatre d\u00e9fini, dans la terminologie piag\u00e9tienne, comme l&rsquo;ensemble des instruments cognitifs orient\u00e9s vers la repr\u00e9sentation des \u00e9tats de la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire vers les configurations observables, statiques ou instantan\u00e9es du monde mat\u00e9riel. Le versant figuratif s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la forme apparente, au contour, \u00e0 l&rsquo;aspect ph\u00e9nom\u00e9nologique imm\u00e9diat, et cherche \u00e0 produire des copies, des r\u00e9pliques ou des \u00e9quivalents sensibles des objets. Rel\u00e8vent explicitement de la cat\u00e9gorie figurative : la perception (saisie directe des configurations spatiales et sensibles), l&rsquo;imitation (reproduction motrice ou posturale d&rsquo;un mod\u00e8le ext\u00e9rieur pr\u00e9sent ou absent) et l&rsquo;image mentale (imitation int\u00e9rioris\u00e9e sans support moteur manifeste). Le langage verbal lui-m\u00eame, en tant que syst\u00e8me s\u00e9miotique fond\u00e9 sur des signifiants arbitraires \u00e9voquant des r\u00e9alit\u00e9s absentes, participe fonctionnellement de cette modalit\u00e9 lorsqu&rsquo;il se borne \u00e0 d\u00e9signer des \u00e9tats de fait ou des \u00e9tiquettes nominales.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, l&rsquo;aspect op\u00e9ratif de la connaissance regroupe l&rsquo;ensemble des instruments cognitifs centr\u00e9s sur les transformations du r\u00e9el et sur les coordinations des actions du sujet. L&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 ne se pr\u00e9occupe pas de la mani\u00e8re dont les objets se pr\u00e9sentent \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu \u00e0 un instant donn\u00e9, mais de ce qui les modifie, des relations qui les unissent, et des lois invariantes qui r\u00e9gissent leurs mutations physiques ou structurales. Le domaine op\u00e9ratif englobe les sch\u00e8mes d&rsquo;action sensori-moteurs de la toute petite enfance (saisir, secouer, empiler), les actions int\u00e9rioris\u00e9es pr\u00e9op\u00e9ratoires, et surtout les op\u00e9rations proprement dites. Ces derni\u00e8res sont d\u00e9finies par Piaget comme des actions int\u00e9rioris\u00e9es, r\u00e9versibles et coordonn\u00e9es en structures d&rsquo;ensemble ferm\u00e9es et stables, \u00e0 l&rsquo;instar des groupements de classes (embo\u00eetement des sous-ensembles dans des ensembles), des s\u00e9riations de relations (ordre de grandeur asym\u00e9trique et transitif) et des op\u00e9rations arithm\u00e9tiques.<\/p>\n<p>D\u00e8s leur mise en tension, un principe normatif et g\u00e9n\u00e9tique s&rsquo;impose : le principe de subordination du figuratif \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratif. Si le sujet a besoin du figuratif pour d\u00e9signer, fixer et communiquer les \u00e9tats singuliers sur lesquels porte son raisonnement, ce versant repr\u00e9sentatif est incapable, par ses seules ressources intrins\u00e8ques, d&rsquo;engendrer la moindre v\u00e9rit\u00e9 rationnelle ou d\u00e9duction logique n\u00e9cessaire. Une image mentale, aussi vive et pr\u00e9cise soit-elle, demeure confin\u00e9e \u00e0 la particularit\u00e9 empirique de son contenu ; elle ne peut ni d\u00e9montrer, ni conf\u00e9rer de n\u00e9cessit\u00e9 logique, ni corriger ses propres illusions. Seule la structure op\u00e9ratoire, capable d&rsquo;inverser le cours des \u00e9v\u00e9nements et de recomposer le dynamisme des transformations, permet d&rsquo;interpr\u00e9ter correctement les donn\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience et de garantir la validit\u00e9 de la connaissance.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;aspect figuratif de la connaissance : d\u00e9finition, fonctions et limites<\/h2>\n<h3>2.1 Nature \u00e9pist\u00e9mique des instruments figuratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;aspect figuratif exige de comprendre sa racine fonctionnelle dans l&rsquo;\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale du comportement psychologique. Contrairement aux entit\u00e9s abstraites de la logique formelle, les instruments figuratifs sont par nature orient\u00e9s vers la ph\u00e9nom\u00e9nologie sensible. Ils constituent le versant par lequel le sujet prend contact avec l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle sous son angle morphologique le plus direct. Lorsque l&rsquo;enfant observe une pierre qui tombe, une fleur qui \u00e9clot ou un \u00e9difice de cubes en \u00e9quilibre, la dimension figurative intervient pour isoler la disposition spatiale des \u00e9l\u00e9ments, leur couleur, leur agencement topologique de voisinage ou de s\u00e9paration, et leur pr\u00e9sence spatio-temporelle imm\u00e9diate. C&rsquo;est une saisie qui s&rsquo;effectue au niveau des qualit\u00e9s sensibles perceptibles ou de leur \u00e9vocation mentale subs\u00e9quente.<\/p>\n<p>Sur le plan des m\u00e9canismes biologiques d&rsquo;adaptation mod\u00e9lis\u00e9s par Piaget, l&rsquo;aspect figuratif est marqu\u00e9 par une pr\u00e9dominance \u00e9crasante de l&rsquo;<em>accommodation<\/em> sur l&rsquo;assimilation. L&rsquo;accommodation consiste, rappelons-le, \u00e0 plier les sch\u00e8mes du sujet aux contours contingents de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur. Dans l&rsquo;acte perceptif, l&rsquo;\u0153il doit adapter sa courbure cristallinienne, converger et balayer les contours sp\u00e9cifiques de la forme mat\u00e9rielle ; dans l&rsquo;imitation motrice, le corps de l&rsquo;enfant contraint ses propres muscles \u00e0 calquer la posture d&rsquo;autrui ; dans l&rsquo;image mentale, la pens\u00e9e tente de reproduire avec une fid\u00e9lit\u00e9 quasi analogique la texture et la disposition d&rsquo;un objet donn\u00e9. L&rsquo;activit\u00e9 figurative est donc fondamentalement une conduite d&rsquo;ajustement morphologique, une tentative de mime cognitif face aux r\u00e9sistances du monde ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette domination de l&rsquo;accommodation rec\u00e8le une faiblesse \u00e9pist\u00e9mologique cong\u00e9nitale : l&rsquo;accommodation pure ne comprend rien de ce qu&rsquo;elle reproduit. Calquer une forme ne signifie nullement en comprendre le principe de gen\u00e8se ou la loi physique sous-jacente. L&rsquo;instrument figuratif se trouve ainsi condamn\u00e9 \u00e0 saisir le r\u00e9sultat de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement plut\u00f4t que le processus g\u00e9n\u00e9tique lui-m\u00eame. Il appr\u00e9hende le r\u00e9el sous l&rsquo;angle du statisme ontologique, r\u00e9duisant le flux perp\u00e9tuel des m\u00e9tamorphoses physiques \u00e0 une succession saccad\u00e9e de clich\u00e9s visuels ou de poses g\u00e9om\u00e9triques.<\/p>\n<h3>2.2 La perception comme niveau \u00e9l\u00e9mentaire de figuration<\/h3>\n<p>La perception constitue le premier \u00e9chelon g\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;appareillage figuratif. D\u00e8s le d\u00e9but de son ontogen\u00e8se, l&rsquo;\u00eatre humain re\u00e7oit un flot ininterrompu de stimulations r\u00e9tiniennes, haptiques et acoustiques qu&rsquo;il organise en configurations perceptives globales (ou <em>Gestalten<\/em>). Toutefois, Piaget, s&rsquo;opposant vigoureusement \u00e0 la psychologie de la forme (<em>Gestalttheorie<\/em>) qui pr\u00e9tendait r\u00e9duire l&rsquo;ensemble des op\u00e9rations intellectuelles \u00e0 des lois de champ perceptif statiques et a-temporelles, a consacr\u00e9 plus de deux d\u00e9cennies d&rsquo;exp\u00e9rimentations syst\u00e9matiques \u2014 synth\u00e9tis\u00e9es dans <em>Les m\u00e9canismes perceptifs<\/em> (1961) \u2014 \u00e0 d\u00e9montrer les d\u00e9formations structurelles inh\u00e9rentes \u00e0 la perception directe.<\/p>\n<p>Ces travaux ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence de d\u00e9formations d&rsquo;\u00e9chelle syst\u00e9matiques, connues sous le nom d&rsquo;illusions visuelles ou de centrations d\u00e9formatrices. Lorsqu&rsquo;un sujet humain focalise son regard sur un segment spatial sp\u00e9cifique, ce segment b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une surestimation d&rsquo;\u00e9chelle par rapport aux zones p\u00e9riph\u00e9riques non centr\u00e9es du champ visuel. La perception directe est ainsi captive de ce que Piaget nomme des \u00ab effets de champ \u00bb ou des d\u00e9formations relativistes. Pour pallier ces distorsions primitives, le syst\u00e8me cognitif met en place, au fil du d\u00e9veloppement, des \u00ab activit\u00e9s perceptives \u00bb de niveau sup\u00e9rieur : explorations visuelles coordonn\u00e9es, d\u00e9placements du regard, transpositions de grandeurs et comparaisons s\u00e9lectives. Ces activit\u00e9s perceptives permettent certes de corriger partiellement les illusions brutes, mais elles ne parviennent jamais \u00e0 une r\u00e9versibilit\u00e9 absolue comparable \u00e0 celle de la logique formelle. La perception demeure soumise \u00e0 des lois probabilistes d&rsquo;invariance approximative et conserve une marge incompressible d&rsquo;erreur m\u00e9trique.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement, la perception pure se heurte \u00e0 une limite ind\u00e9passable : elle est organiquement incapable de r\u00e9v\u00e9ler les lois invariantes de la physique ou de la g\u00e9om\u00e9trie. La permanence de la mati\u00e8re, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des surfaces apr\u00e8s d\u00e9coupage, la constance de la vitesse ou la conservation de l&rsquo;\u00e9nergie ne sont nulle part \u00ab visibles \u00bb \u00e0 la surface imm\u00e9diate des ph\u00e9nom\u00e8nes. Au contraire, les apparences perceptives sugg\u00e8rent presque toujours l&rsquo;inverse de la v\u00e9rit\u00e9 scientifique : le soleil semble tourner autour de la terre, le liquide qui monte dans un tube \u00e9troit para\u00eet devenir \u00ab plus \u00bb abondant, et une boulette d&rsquo;argile aplatie en galette donne l&rsquo;illusion de s&rsquo;\u00eatre vid\u00e9e de sa substance. Laisser la perception r\u00e9gir le jugement conduit inexorablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gocentrisme cognitif et aux illusions empiriques les plus grossi\u00e8res.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;imitation diff\u00e9r\u00e9e et le support s\u00e9miotique<\/h3>\n<p>L&rsquo;affranchissement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la perception directe s&rsquo;op\u00e8re par l&rsquo;av\u00e8nement de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/psy_0003-5033_1947_num_48_1_5579\">fonction s\u00e9miotique<\/a> (ou fonction symbolique), qui \u00e9merge typiquement vers la fin de la p\u00e9riode sensori-motrice, entre 18 et 24 mois. Cette fonction d\u00e9signe la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9voquer des objets, des personnes ou des situations absentes au moyen de signifiants diff\u00e9renci\u00e9s de leurs signifi\u00e9s. L&rsquo;instrument transitionnel qui rend possible cet exploit structural n&rsquo;est autre que l&rsquo;imitation diff\u00e9r\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 pour le jeune enfant de reproduire une action observ\u00e9e dans son environnement des heures ou des jours apr\u00e8s la disparition physique du mod\u00e8le original.<\/p>\n<p>Piaget a minutieusement d\u00e9crit la filiation d\u00e9veloppementale qui conduit du geste moteur ext\u00e9rioris\u00e9 \u00e0 la repr\u00e9sentation interne. Au stade sensori-moteur \u00e9l\u00e9mentaire, l&rsquo;imitation n&rsquo;est qu&rsquo;imm\u00e9diate et s&rsquo;effectue en pr\u00e9sence directe du mod\u00e8le perceptif : l&rsquo;enfant agite la main parce qu&rsquo;il voit l&rsquo;adulte agiter la sienne. Progressivement, l&rsquo;accommodation motrice s&rsquo;autonomise. L&rsquo;enfant commence \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter des gestes avec une latence temporelle, puis \u00e0 int\u00e9rioriser ces mouvements sous la forme de tensions musculaires infimes, de \u043a\u0438\u043d\u0435st\u00e9sies et d&rsquo;esquisses motrices invisibles de l&rsquo;ext\u00e9rieur. L&rsquo;imitation cesse d&rsquo;\u00eatre une simple r\u00e9ponse adaptative imm\u00e9diate pour devenir le substrat de signifiants internes. Le corps se fait instrument de figuration int\u00e9rieure, fa\u00e7onnant une r\u00e9plique mim\u00e9tique de l&rsquo;objet ou de l&rsquo;acte absent.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette int\u00e9riorisation de l&rsquo;accommodation imitative qui engendre les symboles au sens strict du terme piag\u00e9tien. \u00c0 la diff\u00e9rence des signes linguistiques, qui sont arbitraires et conventionnels, les symboles issus de l&rsquo;imitation sont \u00ab motiv\u00e9s \u00bb : ils maintiennent un lien de ressemblance analogique directe avec l&rsquo;objet auquel ils r\u00e9f\u00e8rent. L&rsquo;imitation diff\u00e9r\u00e9e fournit ainsi \u00e0 la cognition son premier stock de substituts figuratifs internes. Elle permet \u00e0 la pens\u00e9e naissante de s&rsquo;abstraire de l&rsquo;ici-et-maintenant perceptif pour \u00e9voquer le pass\u00e9 r\u00e9cent ou l&rsquo;espace invisible, tout en restant confin\u00e9e dans un registre d&rsquo;analogie plastique et formelle.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;image mentale comme instrument figuratif privil\u00e9gi\u00e9<\/h2>\n<h3>3.1 Typologie piag\u00e9tienne des images mentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;image mentale repr\u00e9sente incontestablement le laboratoire le plus embl\u00e9matique de l&rsquo;analyse piag\u00e9tienne du versant figuratif. L&#8217;empirisme philosophique classique, de Hume \u00e0 Taine, avait coutume de tenir l&rsquo;image mentale pour accord\u00e9e, la consid\u00e9rant comme une r\u00e9miniscence spontan\u00e9e de la perception, une trace mn\u00e9sique photographique qui subsisterait dans le cerveau \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une empreinte sur de la cire molle. En menant avec B\u00e4rbel Inhelder une vaste s\u00e9rie de recherches cliniques et exp\u00e9rimentales, Piaget a radicalement d\u00e9truit cette illusion sensualiste en \u00e9tablissant une typologie morphologique et fonctionnelle rigoureuse de l&rsquo;imagerie mentale chez l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>La taxinomie piag\u00e9tienne repose en premier lieu sur la distinction fondamentale entre deux grandes classes g\u00e9n\u00e9tiques d&rsquo;images :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les images reproductrices :<\/strong> Ces images se bornent \u00e0 reconstituer des spectacles, des objets ou des configurations pr\u00e9alablement per\u00e7us par le sujet au cours de son exp\u00e9rience ant\u00e9rieure. Elles se subdivisent elles-m\u00eames en trois sous-cat\u00e9gories selon la dynamique de leur objet :\n<ul>\n<li><em>Images reproductrices statiques :<\/em> \u00c9vocation d&rsquo;un objet immobile dans une position immuable (par exemple, imaginer un cube pos\u00e9 sur une table).<\/li>\n<li><em>Images reproductrices cin\u00e9tiques :<\/em> \u00c9vocation d&rsquo;un mouvement d&rsquo;ensemble d&rsquo;un objet qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 contempl\u00e9 visuellement (par exemple, \u00e9voquer le d\u00e9placement rectiligne d&rsquo;une balle qui roule).<\/li>\n<li><em>Images reproductrices de transformation :<\/em> \u00c9vocation d&rsquo;un changement d&rsquo;\u00e9tat mat\u00e9riel d\u00e9j\u00e0 exp\u00e9riment\u00e9 physiquement (par exemple, la fonte d&rsquo;un gla\u00e7on en eau).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Les images anticipatrices :<\/strong> Apparaissant bien plus tardivement dans le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique, ces images repr\u00e9sentent des \u00e9tats, des d\u00e9placements ou des modifications de mati\u00e8re que le sujet n&rsquo;a encore jamais per\u00e7us directement, mais qu&rsquo;il imagine par anticipation d\u00e9ductive ou inf\u00e9rence projective (par exemple, pr\u00e9dire visuellement la trajectoire et l&rsquo;impact d&rsquo;une figure g\u00e9om\u00e9trique subissant une rotation oblique in\u00e9dite).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;un des r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux les plus spectaculaires de l&rsquo;\u00e9cole genevoise r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de sept ou huit ans environ, l&rsquo;imagerie mentale de l&rsquo;enfant demeure presque exclusivement cantonn\u00e9e aux images reproductrices statiques. Le jeune sujet pr\u00e9op\u00e9ratoire \u00e9prouve une difficult\u00e9 insurmontable \u00e0 se repr\u00e9senter le mouvement en train de s&rsquo;accomplir, et encore plus la transformation qualitative d&rsquo;une structure en une autre.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;illusion de l&rsquo;image comme copie fid\u00e8le du r\u00e9el<\/h3>\n<p>La critique sans concession de l&#8217;empirisme sensualiste constitue l&rsquo;un des sommets th\u00e9oriques de <em>L&rsquo;image mentale chez l&rsquo;enfant<\/em>. Pour d\u00e9montrer que l&rsquo;image n&rsquo;est pas un r\u00e9sidu sensoriel passif mais un symbole actif fa\u00e7onn\u00e9 et limit\u00e9 par les capacit\u00e9s de compr\u00e9hension logique du sujet, Piaget a con\u00e7u des protocoles d&rsquo;une exemplaire \u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique. L&rsquo;une des \u00e9preuves les plus c\u00e9l\u00e8bres concerne la rotation mentale d&rsquo;une tige rigide.<\/p>\n<p>On pr\u00e9sente \u00e0 des enfants de quatre \u00e0 neuf ans une tige verticale fix\u00e9e par sa base sur une charni\u00e8re articul\u00e9e, puis on leur demande de dessiner ou de choisir parmi plusieurs sch\u00e9mas les positions successives que prendra cette tige lorsqu&rsquo;elle bascule pour venir s&rsquo;abattre horizontalement sur le plancher. Si l&rsquo;image mentale \u00e9tait un calque direct de la vision, n&rsquo;importe quel enfant de cinq ans, qui a vu basculer des milliers d&rsquo;objets dans sa vie quotidienne, devrait \u00eatre capable d&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;arc de cercle d\u00e9crit par le sommet de la tige. Or, les r\u00e9sultats sont stup\u00e9fiants : les enfants du stade pr\u00e9op\u00e9ratoire (quatre \u00e0 six ans) dessinent quasi syst\u00e9matiquement la tige qui descend en restant droite et parall\u00e8le \u00e0 sa position de d\u00e9part, ou bien lui attribuent une longueur \u00e9lastique qui s&rsquo;allonge ou se raccourcit de mani\u00e8re aberrante, son sommet tra\u00e7ant une ligne droite horizontale ou diagonale bris\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette incapacit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale \u00e0 figurer correctement la rotation spatiale d&rsquo;une simple ligne droite prouve irr\u00e9futablement que l&rsquo;enfant ne parvient pas \u00e0 former une image cin\u00e9tique ou anticipatrice tant qu&rsquo;il ne dispose pas des cadres logico-g\u00e9om\u00e9triques sous-jacents, en l&rsquo;occurrence la compr\u00e9hension des trajectoires circulaires et de l&rsquo;invariance m\u00e9trique des rayons. Loin d&rsquo;\u00eatre la cause ou le point de d\u00e9part de la pens\u00e9e logique, l&rsquo;exactitude de l&rsquo;image mentale est l&rsquo;<em>effet<\/em> de la structure op\u00e9ratoire qui l&rsquo;organise. Sans la b\u00e9quille de l&rsquo;op\u00e9ration g\u00e9om\u00e9trique, l&rsquo;instrument figuratif r\u00e9gresse vers des repr\u00e9sentations statiques disjointes, incapables d&rsquo;assurer la continuit\u00e9 temporelle et spatiale du mouvement.<\/p>\n<h3>3.3 \u00c9volution ontog\u00e9n\u00e9tique de la figuration par le dessin<\/h3>\n<p>Le dessin enfantin offre un champ d&rsquo;observation privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 s&rsquo;expose, sous une forme mat\u00e9rielle accessible, la dialectique tourment\u00e9e entre le figuratif et l&rsquo;op\u00e9ratif. En revisitant les travaux pionniers de Georges-Henri Luquet sur les stades du dessin enfantin, Piaget a mis en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00e9volution du graphisme refl\u00e8te les mutations de la structure cognitive globale de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Luquet avait distingu\u00e9 quatre \u00e9tapes successives dans l&rsquo;\u00e9volution du dessin :<\/p>\n<ol>\n<li>Le <em>r\u00e9alisme fortuit<\/em> (vers 2-3 ans), o\u00f9 l&rsquo;enfant trace des gribouillis sans intention repr\u00e9sentative initiale, puis attribue r\u00e9troactivement une signification \u00e0 sa production par analogie fortuite.<\/li>\n<li>Le <em>r\u00e9alisme manqu\u00e9<\/em> (vers 3-4 ans), o\u00f9 l&rsquo;intention figurative est pr\u00e9sente, mais se heurte \u00e0 des maladresses motrices et \u00e0 des d\u00e9fauts de synth\u00e8se spatiale (les yeux sont dessin\u00e9s en dehors du visage).<\/li>\n<li>Le <em>r\u00e9alisme intellectuel<\/em> (vers 4-8 ans), stade fondamental o\u00f9 l&rsquo;enfant dessine non point ce qu&rsquo;il voit r\u00e9ellement d&rsquo;un point de vue optique perspectif, mais tout ce qu&rsquo;il sait exister conceptuellement dans l&rsquo;objet. Ce stade se caract\u00e9rise par des transparences (repr\u00e9senter un poussin dans son \u0153uf, ou les quatre roues d&rsquo;une automobile vue de profil) et des rabattements perspectifs (une table vue de dessus avec ses quatre pieds \u00e9tal\u00e9s \u00e0 plat vers l&rsquo;ext\u00e9rieur).<\/li>\n<li>Le <em>r\u00e9alisme visuel<\/em> (\u00e0 partir de 8-9 ans), o\u00f9 le dessin se soumet enfin aux lois de l&rsquo;optique projective, de la perspective euclidienne g\u00e9om\u00e9trique et de la diminution des \u00e9chelles avec la distance.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Pour Piaget, la phase du \u00ab r\u00e9alisme intellectuel \u00bb est l&rsquo;illustration la plus \u00e9clatante du fait que l&rsquo;instrument figuratif n&rsquo;est pas un enregistreur optique. Si l&rsquo;enfant dessine les deux yeux sur un profil \u00e9questre ou les soubassements invisibles d&rsquo;une maison, c&rsquo;est parce que sa figuration graphique est totalement domin\u00e9e par les notions conceptuelles \u00e9l\u00e9mentaires qu&rsquo;il poss\u00e8de sur l&rsquo;objet. Cependant, ces notions sont encore juxtapos\u00e9es, d\u00e9nu\u00e9es de coordination spatiale r\u00e9versible. Le passage au \u00ab r\u00e9alisme visuel \u00bb n&rsquo;est paradoxalement pas une victoire de l&rsquo;\u0153il sur l&rsquo;esprit, mais le triomphe de la coordination op\u00e9ratoire des perspectives spatiales. Pour dessiner une sc\u00e8ne selon les r\u00e8gles de la perspective conique, il faut que le sujet soit capable de d\u00e9centrer son propre point de vue, d&rsquo;annuler mentalement les d\u00e9formations projectives et de coordonner les plans g\u00e9om\u00e9triques dans un syst\u00e8me d&rsquo;ensemble de coordonn\u00e9es cart\u00e9siennes tridimensionnelles. Le dessin r\u00e9aliste n&rsquo;est donc pas une prouesse perceptive, mais une performance op\u00e9ratoire s&rsquo;incarnant dans un m\u00e9dium figuratif.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;aspect op\u00e9ratif de la connaissance : structure, gen\u00e8se et m\u00e9canismes<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;action motrice comme matrice fondamentale de l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9<\/h3>\n<p>Si la figuration s&rsquo;alimente aux sources de l&rsquo;accommodation morphologique et de l&rsquo;\u00e9tat statique, l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 puise toute sa s\u00e8ve dans l&rsquo;action motrice mat\u00e9rielle. Il s&rsquo;agit l\u00e0 de la pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9difice piag\u00e9tien : <em>au commencement \u00e9tait l&rsquo;action<\/em>. Bien avant de manipuler des symboles verbaux, des \u00e9quations math\u00e9matiques ou des concepts formels, le jeune nourrisson explore le monde par le truchement de ses coordinations sensori-motrices. Tout sch\u00e8me d&rsquo;action \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de t\u00e9ter, de saisir, de tirer, de secouer ou de repousser \u2014 constitue une organisation motrice r\u00e9p\u00e9table et g\u00e9n\u00e9ralisable par laquelle l&rsquo;enfant transforme activement le milieu pour se l&rsquo;assimiler.<\/p>\n<p>D\u00e8s ce stade sensori-moteur \u00e9l\u00e9mentaire, deux types fondamentaux de coordinations d&rsquo;actions voient le jour :<\/p>\n<ul>\n<li>Les coordinations particuli\u00e8res, directement li\u00e9es aux propri\u00e9t\u00e9s physiques des objets sp\u00e9cifiques manipul\u00e9s (par exemple, ajuster sa pr\u00e9hension \u00e0 la texture lisse d&rsquo;une bille ou au tranchant d&rsquo;un coin de bois), qui rel\u00e8vent de l&rsquo;exp\u00e9rience physique et alimentent l&rsquo;accommodation figurative.<\/li>\n<li>Les coordinations g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;action, qui s&rsquo;appliquent \u00e0 n&rsquo;importe quel objet ind\u00e9pendamment de ses qualit\u00e9s mat\u00e9rielles sp\u00e9cifiques : r\u00e9unir des \u00e9l\u00e9ments dispers\u00e9s (adjonction), s\u00e9parer un tout en sous-ensembles (dissociation), ranger des objets selon une progression (ordonnancement), ou associer un objet \u00e0 un autre (mise en correspondance).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces coordinations g\u00e9n\u00e9rales des actions qui constituent la matrice directe des futures op\u00e9rations logico-math\u00e9matiques. La logique n&rsquo;est pas une grammaire du langage ni un ensemble d&rsquo;axiomes transcendantaux tomb\u00e9s du ciel intellectuel ; elle est le produit d&rsquo;un processus continu d&rsquo;abstraction et d&rsquo;int\u00e9riorisation portant sur les coordinations des actions motrices du sujet. Lorsque le b\u00e9b\u00e9 regroupe des cailloux pour former un tas, il accomplit dans l&rsquo;espace mat\u00e9riel ce qui deviendra, des ann\u00e9es plus tard, l&rsquo;op\u00e9ration formelle d&rsquo;addition de classes ou d&rsquo;union d&rsquo;ensembles. L&rsquo;assimilation transformatrice de la r\u00e9alit\u00e9 par l&rsquo;action constitue le moteur irr\u00e9ductible de toute gen\u00e8se op\u00e9ratoire.<\/p>\n<h3>4.2 Internalisation et r\u00e9versibilit\u00e9 op\u00e9ratoire<\/h3>\n<p>Le passage d\u00e9cisif du comportement moteur sensori-moteur \u00e0 l&rsquo;intelligence proprement dite s&rsquo;op\u00e8re par le m\u00e9canisme de l&rsquo;<em>int\u00e9riorisation de l&rsquo;action<\/em>. Une action mat\u00e9rielle est contrainte par la fl\u00e8che du temps physique et l&rsquo;espace sensible : on ne peut d\u00e9faire instantan\u00e9ment ce que l&rsquo;on vient de briser, et d\u00e9placer un corps lourd exige un travail effectif irr\u00e9versible. L&rsquo;op\u00e9ration mentale na\u00eet lorsque l&rsquo;action motrice cesse d&rsquo;\u00eatre accomplie sur des objets r\u00e9els ext\u00e9rieurs pour \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9e en pens\u00e9e sur des objets symbolis\u00e9s, tout en conservant son dynamisme transformateur fondamental.<\/p>\n<p>La marque infaillible de l&rsquo;op\u00e9ration est la <strong>r\u00e9versibilit\u00e9<\/strong>. Piaget d\u00e9finit l&rsquo;op\u00e9ration comme \u00ab une action int\u00e9rioris\u00e9e ou int\u00e9riorisable, r\u00e9versible et coordonn\u00e9e \u00e0 d&rsquo;autres en une structure d&rsquo;ensemble \u00bb. \u00catre r\u00e9versible signifie que pour toute transformation op\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;esprit, il existe une transformation inverse capable d&rsquo;annuler le r\u00e9sultat de la premi\u00e8re et de restituer l&rsquo;\u00e9tat initial, sans que le syst\u00e8me subisse la moindre alt\u00e9ration logique. Cette r\u00e9versibilit\u00e9 se manifeste historiquement sous deux formes ontog\u00e9n\u00e9tiques fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La r\u00e9versibilit\u00e9 par inversion ou n\u00e9gation (N) :<\/em> Typique de la logique des classes, elle consiste \u00e0 d\u00e9truire purement et simplement une transformation par son op\u00e9ration contraire. Par exemple, l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;adjonction (+A) est annul\u00e9e par l&rsquo;op\u00e9ration de soustraction (-A) : (+A) + (-A) = 0.<\/li>\n<li><em>La r\u00e9versibilit\u00e9 par r\u00e9ciprocit\u00e9 (R) :<\/em> Typique de la logique des relations spatiales ou d&rsquo;ordre, elle ne supprime pas l&rsquo;op\u00e9ration, mais compense la diff\u00e9rence engendr\u00e9e par une relation sym\u00e9trique \u00e9quivalente. Par exemple, si l&rsquo;on \u00e9tablit que A est plus petit que B (A &lt; B), la transformation r\u00e9ciproque consiste \u00e0 poser que B est plus grand que A (B &gt; A).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces formes de r\u00e9versibilit\u00e9 ne fonctionnent jamais de mani\u00e8re atomique ou isol\u00e9e dans l&rsquo;esprit du sujet. Elles s&rsquo;articulent dans des \u00ab structures d&rsquo;ensemble \u00bb rigoureusement formalis\u00e9es par Piaget \u00e0 l&rsquo;aide de l&rsquo;alg\u00e8bre g\u00e9n\u00e9rale : les <em>groupements<\/em> logiques (au stade des op\u00e9rations concr\u00e8tes) et le fameux <em>groupe de Klein INRC<\/em> (au stade des op\u00e9rations formelles), qui synth\u00e9tise l&rsquo;Identit\u00e9 (I), la N\u00e9gation (N), la R\u00e9ciprocit\u00e9 (R) et la Corr\u00e9lation (C). L&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 n&rsquo;est donc pas une collection d&rsquo;habitudes mentales, mais une architecture globale de lois de composition interne r\u00e9gissant les transformations de la pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.3 Le primat de la transformation sur les \u00e9tats statiques<\/h3>\n<p>La cons\u00e9quence \u00e9pist\u00e9mologique majeure de cette structuration op\u00e9ratoire est la souverainet\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 la transformation sur l&rsquo;\u00e9tat stationnaire. Pour l&rsquo;intelligence op\u00e9ratoire, les configurations sensibles d&rsquo;objets ne sont plus per\u00e7ues comme des absolus ou des essences immuables, mais comme de simples moments de repos, des instantan\u00e9s transitoires au sein d&rsquo;un continuum de transformations possibles. L&rsquo;\u00e9tat statique perd son privil\u00e8ge ontologique au profit de la dynamique qui l&rsquo;a engendr\u00e9 ou qui s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 le dissoudre.<\/p>\n<p>Ce primat de la transformation op\u00e8re une v\u00e9ritable lib\u00e9ration intellectuelle d\u00e9sign\u00e9e sous le concept de <em>d\u00e9centration cognitive<\/em>. Tant que le sujet est esclave de l&rsquo;aspect figuratif, son attention reste \u00ab centr\u00e9e \u00bb sur une dimension perceptuelle dominante (par exemple, la hauteur vertigineuse d&rsquo;une colonne de liquide, ou la minceur spectaculaire d&rsquo;un objet \u00e9cras\u00e9). En revanche, d\u00e8s que la pens\u00e9e devient op\u00e9ratoire, elle se d\u00e9centre de la configuration apparente pour se focaliser sur les vecteurs d&rsquo;alt\u00e9ration et de conservation. Le sujet comprend que toute variation morphologique observable dans l&rsquo;espace n&rsquo;est qu&rsquo;une redistribution de param\u00e8tres interd\u00e9pendants au sein d&rsquo;un syst\u00e8me ferm\u00e9.<\/p>\n<p>Plus encore, l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 arrache la pens\u00e9e au ghetto du donn\u00e9 imm\u00e9diat pour l&rsquo;ouvrir \u00e0 l&rsquo;univers illimit\u00e9 du virtuel et du possible. Au stade de la pens\u00e9e formelle, la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te observ\u00e9e n&rsquo;est plus trait\u00e9e que comme un cas particulier parmi l&rsquo;ensemble des transformations combinatoires imaginables. Le raisonnement ne part plus du fait figur\u00e9 pour tenter d&rsquo;en extraire laborieusement une r\u00e8gle, mais pose <em>a priori<\/em> des hypoth\u00e8ses d\u00e9ductives concernant les transformations potentielles d&rsquo;un syst\u00e8me, pour en d\u00e9duire les \u00e9tats observables qui devraient n\u00e9cessairement en d\u00e9couler. Le virtuel op\u00e9ratoire assujettit d\u00e9sormais l&rsquo;actuel figuratif.<\/p>\n<h2>5. La dynamique d&rsquo;interaction entre figuratif et op\u00e9ratif<\/h2>\n<h3>5.1 La subordination structurelle du figuratif \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratif<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e8ses les plus fermement d\u00e9fendues par l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique est le principe d&rsquo;asym\u00e9trie fonctionnelle : l&rsquo;instrument figuratif ne poss\u00e8de aucune autonomie g\u00e9n\u00e9ratrice de v\u00e9rit\u00e9 logique. Une accumulation ind\u00e9finie d&rsquo;images mentales, de sensations perceptives ac\u00e9r\u00e9es ou d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s verbaux descriptifs sera toujours structurellement incapable d&rsquo;engendrer par elle-m\u00eame une op\u00e9ration d\u00e9ductive ou un concept de conservation. C&rsquo;est en ce sens strict que Piaget proclame la <strong>subordination structurelle du figuratif \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratif<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation empirique montre que c&rsquo;est toujours le niveau d&rsquo;organisation op\u00e9ratoire du sujet qui dicte et oriente la s\u00e9lection des indices figuratifs pertinents. Face \u00e0 une sc\u00e8ne physique complexe, l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire erre de mani\u00e8re chaotique, capt\u00e9 par les contrastes color\u00e9s, les formes globales frappantes ou les saillances anecdotiques ; \u00e0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;enfant parvenu au stade op\u00e9ratoire pilote son activit\u00e9 perceptive de fa\u00e7on m\u00e9thodique, recherchant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les points d&rsquo;appui g\u00e9om\u00e9triques, les rep\u00e8res m\u00e9triques et les indices d&rsquo;invariance n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9solution du probl\u00e8me. L&rsquo;op\u00e9rateur logique programme litt\u00e9ralement le balayage figuratif du monde.<\/p>\n<p>En outre, l&rsquo;histoire des \u00e9preuves piag\u00e9tiennes prouve que chaque fois qu&rsquo;un conflit cognitif \u00e9clate entre une illusion figurative et une n\u00e9cessit\u00e9 logique op\u00e9ratoire, c&rsquo;est invariablement l&rsquo;op\u00e9ration qui finit par triompher et par corriger le signal figuratif erron\u00e9. Lorsque l&rsquo;enfant comprend que l&rsquo;\u00e9talement spatial d&rsquo;une rang\u00e9e de perles n&rsquo;en alt\u00e8re aucunement la cardinalit\u00e9 num\u00e9rique, il ne change pas fondamentalement de vision oculaire brute \u2014 la rang\u00e9e \u00e9tal\u00e9e continue d&rsquo;appara\u00eetre plus longue \u00e0 sa r\u00e9tine \u2014, mais son jugement logique neutralise la suggestion perceptive imm\u00e9diate, la requalifiant d&rsquo;illusion trompeuse sans port\u00e9e quantitative. L&rsquo;op\u00e9ratif exerce une censure r\u00e9gulatrice et correctrice permanente sur les errements du figuratif.<\/p>\n<h3>5.2 La compl\u00e9mentarit\u00e9 indispensable des deux dimensions<\/h3>\n<p>Il serait toutefois erron\u00e9 de d\u00e9duire de cette subordination que l&rsquo;aspect figuratif est une dimension superflue, m\u00e9prisable ou vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;annihilation compl\u00e8te dans la pens\u00e9e adulte. Piaget a toujours r\u00e9fut\u00e9 tout id\u00e9alisme radical qui pr\u00e9tendrait dissoudre la corpor\u00e9it\u00e9 et la spatialit\u00e9 de l&rsquo;esprit dans un pur flux d&rsquo;op\u00e9rations immat\u00e9rielles. Le figuratif et l&rsquo;op\u00e9ratif entretiennent une relation de compl\u00e9mentarit\u00e9 dialectique indispensable \u00e0 l&rsquo;exercice effectif de la raison humaine.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;une op\u00e9ration logique puisse s&rsquo;appliquer au r\u00e9el, il faut imp\u00e9rativement qu&rsquo;elle s&rsquo;exerce sur des \u00e9tats d\u00e9termin\u00e9s, repr\u00e9sent\u00e9s et fix\u00e9s par des instruments figuratifs ad\u00e9quats. Dans la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me physique concret ou d&rsquo;une \u00e9nigme g\u00e9om\u00e9trique, le sujet ne peut se contenter d&rsquo;encha\u00eener des r\u00e8gles formelles dans le vide ; il a besoin de repr\u00e9sentations interm\u00e9diaires, de sch\u00e9mas visuels, d&rsquo;images mentales transitoires qui stabilisent les \u00e9tapes du calcul et mat\u00e9rialisent les points d&rsquo;application des forces. Le math\u00e9maticien le plus abstrait utilise des symboles \u00e9crits sur un tableau noir ou s&rsquo;appuie sur une intuition topologique interne pour soutenir le d\u00e9ploiement de ses \u00e9quations les plus pures.<\/p>\n<p>Piaget met en garde contre deux d\u00e9rives \u00e9pist\u00e9mologiques sym\u00e9triques qui menacent la pens\u00e9e lorsqu&rsquo;on rompt cet \u00e9quilibre dynamique :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Le figuralisme st\u00e9rile :<\/em> Une pens\u00e9e captive des seules apparences sensibles, incapable de d\u00e9passer la morphologie superficielle des objets, conduisant \u00e0 l&#8217;empirisme na\u00eff, au ph\u00e9nom\u00e9nisme magique et \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de d\u00e9duire la n\u00e9cessit\u00e9 des lois causales.<\/li>\n<li><em>Le formalisme vide :<\/em> Une op\u00e9rativit\u00e9 aveugle qui manipulerait des symboles abstraits ou des algorithmes logico-math\u00e9matiques de mani\u00e8re purement m\u00e9canique, sans aucune racine intuitive, sans capacit\u00e9 de les instancier dans des configurations spatiales concr\u00e8tes ni de les traduire dans la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 \u00c9quilibration et r\u00e9\u00e9quilibration majorante du syst\u00e8me<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation dynamique entre le p\u00f4le op\u00e9ratif et le p\u00f4le figuratif trouve son explication causale ultime dans la th\u00e9orie piag\u00e9tienne de l&rsquo;<strong>\u00e9quilibration majorante<\/strong>, formalis\u00e9e avec une immense rigueur dans <em>L&rsquo;\u00e9quilibration des structures cognitives<\/em> (1975). Le d\u00e9veloppement cognitif n&rsquo;avance pas selon une ligne continue et tranquille, mais proc\u00e8de par une succession de crises, de d\u00e9s\u00e9quilibres structuraux et de reconstructions \u00e0 des niveaux sup\u00e9rieurs d&rsquo;organisation.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part habituel d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre cognitif r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans une contradiction flagrante entre une affirmation figurative et une n\u00e9cessit\u00e9 op\u00e9ratoire naissante. Plac\u00e9 devant une situation exp\u00e9rimentale d\u00e9routante, l&rsquo;enfant s&rsquo;appuie d&rsquo;abord avec une confiance absolue sur ses certitudes figuratives imm\u00e9diates (par exemple : \u00ab Il y a plus d&rsquo;eau parce que c&rsquo;est plus haut \u00bb). Mais d\u00e8s lors que les donn\u00e9es empiriques r\u00e9calcitrantes s&rsquo;accumulent ou que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur confronte l&rsquo;enfant \u00e0 ses propres paradoxes (par exemple, reverser le liquide dans le r\u00e9cipient d&rsquo;origine et constater que le niveau redevient rigoureusement identique), la certitude figurative commence \u00e0 chanceler. L&rsquo;enfant fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un trouble \u00e9pist\u00e9mique : deux lectures contradictoires du r\u00e9el s&rsquo;affrontent en lui sans qu&rsquo;aucune ne parvienne \u00e0 \u00e9liminer l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>La r\u00e9solution de ce conflit ne s&rsquo;effectue pas par un simple compromis b\u00e2tard entre les deux perceptions, mais par une prise de conscience op\u00e9ratoire qui m\u00e9tamorphose l&rsquo;\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale de la pens\u00e9e. Le sujet comprend que l&rsquo;erreur proc\u00e9dait d&rsquo;une lecture purement statique de l&rsquo;\u00e9tat final et reconstruit le syst\u00e8me en int\u00e9grant la transformation continue dans une logique r\u00e9versible de compensations m\u00e9triques (la hauteur gagn\u00e9e est compens\u00e9e par la largeur perdue). Le nouveau niveau d&rsquo;\u00e9quilibre atteint n&rsquo;est pas un retour \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat ant\u00e9rieur, mais une \u00ab r\u00e9\u00e9quilibration majorante \u00bb : la structure op\u00e9ratoire int\u00e8gre d\u00e9sormais les configurations figuratives comme de simples cas particuliers subordonn\u00e9s \u00e0 sa loi de conservation g\u00e9n\u00e9rale. L&rsquo;esprit a gravi un \u00e9chelon irr\u00e9versible dans la hi\u00e9rarchie de la rationalit\u00e9.<\/p>\n<h2>6. Les \u00e9preuves de conservation comme r\u00e9v\u00e9lateurs du conflit figuratif-op\u00e9ratif<\/h2>\n<h3>6.1 La conservation de la mati\u00e8re, des liquides et des volumes<\/h3>\n<p>Il n&rsquo;existe sans doute pas de dispositif exp\u00e9rimental plus c\u00e9l\u00e8bre et plus f\u00e9cond dans l&rsquo;histoire de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique que les \u00e9preuves d&rsquo;invariance physique, universellement connues sous le nom d&rsquo;\u00e9preuves de conservation piag\u00e9tiennes. Ces \u00e9preuves constituent le r\u00e9actif chimique id\u00e9al pour porter \u00e0 incandescence le conflit latent entre la s\u00e9duction trompeuse de l&rsquo;indice figuratif et la rigueur d\u00e9ductive de la structure op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Prenons le protocole canonique du transvasement des liquides. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur dispose devant un enfant de cinq ou six ans deux verres identiques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A&#039;\">$A&rsquo;$<\/span>, contenant rigoureusement la m\u00eame quantit\u00e9 de liquide color\u00e9. L&rsquo;enfant constate et confirme formellement l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 parfaite des deux quantit\u00e9s. Puis, sous ses yeux grands ouverts, l&rsquo;adulte transvase l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du contenu du verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A&#039;\">$A&rsquo;$<\/span> dans un verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>, nettement plus haut mais beaucoup plus \u00e9troit que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>. La question rituelle est alors pos\u00e9e : \u00ab Y a-t-il autant de boisson dans le verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> et dans le verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>, ou bien l&rsquo;un en a-t-il plus que l&rsquo;autre ? \u00bb<\/p>\n<p>Le pi\u00e8ge figuratif fonctionne ici \u00e0 plein rendement. L&rsquo;enfant du stade pr\u00e9op\u00e9ratoire (jusqu&rsquo;\u00e0 environ 6 ans et demi ou 7 ans) tombe in\u00e9luctablement dans l&rsquo;illusion visuelle : il affirme p\u00e9remptoirement qu&rsquo;il y a d\u00e9sormais \u00ab plus d&rsquo;eau \u00bb dans <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> \u00ab parce que \u00e7a monte plus haut \u00bb, ou, plus rarement, qu&rsquo;il y en a \u00ab moins \u00bb \u00ab parce que c&rsquo;est tout \u00e9troit \u00bb. Le sujet est incapable de neutraliser la saillance de l&rsquo;indice perceptif vertical. Il focalise toute sa charge attentionnelle sur l&rsquo;\u00e9tat final stationnaire de la colonne de liquide, oubliant totalement l&rsquo;acte de transvasement lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>En revanche, lorsque l&rsquo;enfant franchit le seuil du stade des op\u00e9rations concr\u00e8tes vers 7 ans, la r\u00e9ponse s&rsquo;inverse de mani\u00e8re spectaculaire et d\u00e9finitive. L&rsquo;enfant affirme avec une \u00e9vidence \u00e9clatante \u2014 et souvent un brin d&rsquo;agacement devant la na\u00efvet\u00e9 de la question \u2014 que la quantit\u00e9 est demeur\u00e9e rigoureusement identique. Interrog\u00e9 sur les motifs de sa conviction, il fournit spontan\u00e9ment trois arguments op\u00e9ratoires irr\u00e9futables qui signent le triomphe de la rationalit\u00e9 sur la figuration :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;argument d&rsquo;identit\u00e9 :<\/em> \u00ab On n&rsquo;a rien ajout\u00e9 ni rien enlev\u00e9, c&rsquo;est toujours la m\u00eame eau. \u00bb<\/li>\n<li><em>L&rsquo;argument de r\u00e9versibilit\u00e9 :<\/em> \u00ab Si on reverse l&rsquo;eau du verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> dans le verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A&#039;\">$A&rsquo;$<\/span>, \u00e7a reviendra exactement comme avant. \u00bb<\/li>\n<li><em>L&rsquo;argument de compensation logique :<\/em> \u00ab C&rsquo;est plus haut dans ce verre-l\u00e0, d&rsquo;accord, mais c&rsquo;est compens\u00e9 parce que c&rsquo;est plus mince ; ce qu&rsquo;on a gagn\u00e9 en hauteur, on l&rsquo;a perdu en largeur. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;invariance de la mati\u00e8re solide (la boulette de p\u00e2te \u00e0 modeler d\u00e9form\u00e9e en boudin, en galette ou d\u00e9coup\u00e9e en miettes) suit une dynamique d\u00e9veloppementale rigoureusement analogue. Dans tous les cas, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conservation marque le moment pr\u00e9cis o\u00f9 la pens\u00e9e d\u00e9chire le voile des illusions figuratives pour instituer l&rsquo;invariant physique au moyen de la logique des transformations.<\/p>\n<h3>6.2 La conservation des longueurs et des surfaces<\/h3>\n<p>Le conflit entre l&rsquo;espace m\u00e9trique op\u00e9ratoire et l&rsquo;espace visuel figuratif s&rsquo;exprime avec une \u00e9gale nettet\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9preuve classique de la conservation des longueurs. On pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;enfant deux r\u00e9glettes ou baguettes de bois rigoureusement identiques de 20 centim\u00e8tres, plac\u00e9es parall\u00e8lement l&rsquo;une en face de l&rsquo;autre, leurs extr\u00e9mit\u00e9s co\u00efncidant parfaitement. L&rsquo;enfant reconna\u00eet sans h\u00e9sitation leur parfaite \u00e9galit\u00e9. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur fait alors glisser longitudinalement l&rsquo;une des deux baguettes de quelques centim\u00e8tres vers la droite, brisant l&rsquo;alignement des bordures.<\/p>\n<p>Pour le sujet pr\u00e9op\u00e9ratoire, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des longueurs est an\u00e9antie par ce simple d\u00e9placement physique. Il d\u00e9signe imm\u00e9diatement la baguette d\u00e9plac\u00e9e comme \u00e9tant devenue \u00ab plus longue \u00bb, au motif que son extr\u00e9mit\u00e9 d\u00e9passe celle de sa voisine. L&rsquo;enfant se focalise exclusivement sur l&rsquo;indice figuratif saillant constitu\u00e9 par le front d&rsquo;avancement de la baguette, ignorant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 qui a pourtant recul\u00e9 de mani\u00e8re rigoureusement \u00e9quivalente. L&rsquo;espace est appr\u00e9hend\u00e9 sous la forme d&rsquo;un tableau figuratif born\u00e9 par des jalons spatiaux statiques, et non comme un milieu homog\u00e8ne au sein duquel s&rsquo;effectuent des translations g\u00e9om\u00e9triques conservatives. L&rsquo;op\u00e9ration de translation \u2014 qui conserve invariant le segment d\u00e9plac\u00e9 \u2014 est enti\u00e8rement masqu\u00e9e par l&rsquo;asym\u00e9trie optique imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour la conservation des surfaces. Dans la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9preuve dite des \u00ab vaches dans le pr\u00e9 \u00bb, on soumet \u00e0 l&rsquo;enfant deux cartons verts identiques figurant deux p\u00e2turages de dimensions identiques o\u00f9 broutent deux figurines de vaches. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur commence \u00e0 y disposer des petites \u00e9tables cubiques en nombre identique sur les deux terrains. Dans le premier pr\u00e9, les \u00e9tables sont soigneusement regroup\u00e9es les unes contre les autres en un bloc compact au coin du champ. Dans le second, le m\u00eame nombre d&rsquo;\u00e9tables est dispers\u00e9 de mani\u00e8re chaotique et fragment\u00e9e sur toute la superficie disponible. On demande alors si les deux vaches disposent toujours de la m\u00eame quantit\u00e9 d&rsquo;herbe \u00e0 brouter.<\/p>\n<p>Le sujet pr\u00e9op\u00e9ratoire r\u00e9pond immanquablement que la vache du premier pr\u00e9 aura \u00ab beaucoup plus \u00e0 manger \u00bb, parce que son herbe est \u00ab tout enti\u00e8re r\u00e9unie \u00bb, tandis que dans le second pr\u00e9, l&rsquo;espace lui appara\u00eet visuellement morcel\u00e9, \u00e9touff\u00e9 et encombr\u00e9. La configuration figurative de dispersion emp\u00eache le sujet de concevoir la surface comme une grandeur additive invariante (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S - n \\times s = \\text{constante}\">$S &#8211; n \\times s = \\text{constante}$<\/span>, o\u00f9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"S\">$S$<\/span> est l&rsquo;aire totale et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"s\">$s$<\/span> l&rsquo;aire unitaire d&rsquo;une \u00e9table). L\u00e0 encore, la fragmentation perceptive triomphe de la mesure logique jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la r\u00e9versibilit\u00e9 op\u00e9ratoire vienne subordonner la forme du d\u00e9coupage \u00e0 la loi math\u00e9matique de composition des aires.<\/p>\n<h3>6.3 La conservation du nombre et de la bijection spatiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la cardinalit\u00e9 num\u00e9rique \u00e9l\u00e9mentaire r\u00e9v\u00e8le de mani\u00e8re exemplaire comment l&rsquo;esprit enfantin s&rsquo;extirpe du pi\u00e8ge spatial figuratif pour fonder le concept abstrait d&rsquo;invariance arithm\u00e9tique. Dans l&rsquo;\u00e9preuve de la conservation du nombre, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur aligne six jetons bleus sur une table et demande \u00e0 l&rsquo;enfant de disposer sous cette premi\u00e8re rang\u00e9e autant de jetons rouges pris dans une bo\u00eete. Vers 4 ou 5 ans, l&rsquo;enfant \u00e9choue m\u00eame \u00e0 la correspondance terme \u00e0 terme : il fabrique une rang\u00e9e de jetons rouges de m\u00eame longueur globale que la bleue, sans compter les \u00e9l\u00e9ments, en tassant ou espa\u00e7ant ses jetons selon son gr\u00e9. Pour lui, la longueur figurative globale prime absolument sur la pluralit\u00e9 discontinue.<\/p>\n<p>Vers 5 ans et demi ou 6 ans, l&rsquo;enfant parvient \u00e0 une \u00e9tape interm\u00e9diaire cruciale : il \u00e9tablit une correspondance biunivoque scrupuleuse, pla\u00e7ant un jeton rouge exactement en face de chaque jeton bleu. Il affirme avec certitude qu&rsquo;il y a \u00ab la m\u00eame chose de jetons \u00bb. Cependant, cette certitude n&rsquo;est que de nature figurative : elle d\u00e9pend exclusivement de la sym\u00e9trie g\u00e9om\u00e9trique du tableau visuel. D\u00e8s que l&rsquo;adulte \u00e9carte les jetons de l&rsquo;une des rang\u00e9es pour l&rsquo;\u00e9tirer dans l&rsquo;espace, ou resserre les jetons de l&rsquo;autre en un petit tas compact, l&rsquo;enfant r\u00e9tracte aussit\u00f4t son jugement initial d&rsquo;\u00e9quivalence : \u00ab Maintenant, il y en a plus dans la grande rang\u00e9e parce qu&rsquo;elle va plus loin ! \u00bb<\/p>\n<p>La confusion entre longueur spatiale continue (indice figuratif) et cardinalit\u00e9 num\u00e9rique discr\u00e8te (concept logique) est ici totale. L&rsquo;enfant ne con\u00e7oit pas le nombre comme une synth\u00e8se op\u00e9ratoire de la classification (les jetons sont tous membres de la classe des jetons) et de la s\u00e9riation (ils sont ordonn\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9num\u00e9ration sans r\u00e9p\u00e9tition ni omission). C&rsquo;est seulement vers 7 ans que la conservation du nombre devient op\u00e9ratoire : l&rsquo;enfant comprend que l&rsquo;\u00e9tirement spatial n&rsquo;a fait qu&rsquo;alt\u00e9rer les intervalles de vide entre les \u00e9l\u00e9ments, sans toucher \u00e0 la collection d&rsquo;unit\u00e9s num\u00e9riques. L&rsquo;invariant num\u00e9rique s&rsquo;affranchit d\u00e9finitivement de l&rsquo;\u00e9talement g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<h2>7. Trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique : de la dominance perceptive \u00e0 la maturit\u00e9 logique<\/h2>\n<h3>7.1 P\u00e9riode sensori-motrice : pr\u00e9figuration des instruments futurs<\/h3>\n<p>La conqu\u00eate progressive de la supr\u00e9matie op\u00e9rative sur les prestiges de la figuration constitue l&rsquo;axe directeur du d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence. Durant la p\u00e9riode sensori-motrice (de la naissance \u00e0 environ 2 ans), l&rsquo;enfant ne dispose pas encore de v\u00e9ritable pens\u00e9e repr\u00e9sentative ni de symbolisme int\u00e9rioris\u00e9. Pourtant, c&rsquo;est au sein de ce th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;action pure que se mettent en place les pr\u00e9curseurs indispensables des deux branches de la connaissance.<\/p>\n<p>Sur le versant figuratif embryonnaire, le b\u00e9b\u00e9 affine ses comp\u00e9tences perceptives au fil des mois, apprenant \u00e0 discriminer les formes, \u00e0 coordonner la vision et la pr\u00e9hension, et \u00e0 imiter de fa\u00e7on directe les mimiques de ses proches. Mais la grande conqu\u00eate cognitive de cette p\u00e9riode \u2014 qui pr\u00e9figure l&rsquo;apparition de l&rsquo;invariant op\u00e9ratoire \u2014 n&rsquo;est autre que la construction de la <strong>permanence de l&rsquo;objet<\/strong>. Durant les premiers mois de son existence, l&rsquo;objet qui dispara\u00eet du champ visuel du nourrisson cesse purement et simplement d&rsquo;exister pour lui ; il est dissous dans le n\u00e9ant ph\u00e9nom\u00e9nal d\u00e8s qu&rsquo;il n&rsquo;est plus per\u00e7u (\u00ab hors de la vue, hors de l&rsquo;esprit \u00bb).<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au terme d&rsquo;un laborieux cheminement en six sous-stades, achev\u00e9 vers 18-24 mois, que l&rsquo;enfant devient capable de rechercher un objet dissimul\u00e9 derri\u00e8re des \u00e9crans successifs, m\u00eame lorsque le d\u00e9placement a \u00e9t\u00e9 invisible. Cette permanence substantielle de l&rsquo;objet ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une maturation perceptive passive, mais d&rsquo;une coordination motrice syst\u00e9matique que Piaget qualifie de \u00ab groupe pratique des d\u00e9placements \u00bb. L&rsquo;enfant organise l&rsquo;espace environnant selon une g\u00e9om\u00e9trie v\u00e9cue o\u00f9 les trajectoires se composent, s&rsquo;inversent (faire demi-tour) et se compensent par des d\u00e9tours mat\u00e9riels. Le premier invariant de l&rsquo;intelligence est n\u00e9 de l&rsquo;action coordonn\u00e9e, servant de socle indestructible \u00e0 toutes les d\u00e9ductions ult\u00e9rieures.<\/p>\n<h3>7.2 P\u00e9riode pr\u00e9op\u00e9ratoire : l&rsquo;apog\u00e9e des s\u00e9ductions figuratives<\/h3>\n<p>La p\u00e9riode pr\u00e9op\u00e9ratoire, s&rsquo;\u00e9tendant approximativement de 2 \u00e0 7 ans, repr\u00e9sente sans conteste l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or des s\u00e9ductions figuratives. Avec l&rsquo;irruption foudroyante de la fonction s\u00e9miotique, le tout-petit acc\u00e8de \u00e0 la parole, au jeu symbolique, au dessin et \u00e0 l&rsquo;imagerie mentale. Toutefois, cette immense expansion repr\u00e9sentative s&rsquo;accompagne d&rsquo;une fragilit\u00e9 logique structurelle que Piaget nomme la <em>pens\u00e9e intuitive<\/em>.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e intuitive se d\u00e9finit comme une r\u00e9flexion soumise en permanence au diktat des configurations perceptives imm\u00e9diates. Elle souffre de trois infirmit\u00e9s structurales majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La centration :<\/em> L&rsquo;esprit ne parvient \u00e0 traiter qu&rsquo;un seul param\u00e8tre figuratif saillant \u00e0 la fois, occultant tous les autres indices correcteurs.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 :<\/em> La pens\u00e9e enregistre les \u00e9tats sous forme de clich\u00e9s cons\u00e9cutifs, mais ne dispose d&rsquo;aucun moteur logique capable de d\u00e9rouler le film \u00e0 l&rsquo;envers pour restaurer l&rsquo;\u00e9tat initial.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;\u00e9gocentrisme cognitif :<\/em> L&rsquo;enfant prend son point de vue perceptif momentan\u00e9 pour la r\u00e9alit\u00e9 objective absolue, incapable de coordonner son regard avec la perspective d&rsquo;un autre observateur (comme l&rsquo;illustre magistralement la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9preuve des \u00ab trois montagnes \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 ce stade, l&rsquo;instrument figuratif n&rsquo;est pas simplement un auxiliaire d&rsquo;expression ; il usurpe la fonction de jugement. L&rsquo;enfant croit ce qu&rsquo;il voit, et d\u00e9duit les propri\u00e9t\u00e9s causales et physiques de la pure apparence ext\u00e9rieure. Tout changement de forme spatiale est interpr\u00e9t\u00e9 comme une alt\u00e9ration substantielle de la mati\u00e8re ou du nombre. La pens\u00e9e est litt\u00e9ralement hypnotis\u00e9e par le spectacle visuel du monde.<\/p>\n<h3>7.3 P\u00e9riodes des op\u00e9rations concr\u00e8tes et formelles : la supr\u00e9matie op\u00e9rative<\/h3>\n<p>Le grand basculement s&rsquo;op\u00e8re aux alentours de 7-8 ans avec l&rsquo;av\u00e8nement du <strong>stade des op\u00e9rations concr\u00e8tes<\/strong>. Gr\u00e2ce \u00e0 la constitution de la r\u00e9versibilit\u00e9 logique, les structures op\u00e9ratoires viennent encadrer, discipliner et r\u00e9guler l&rsquo;ensemble des instruments figuratifs. L&rsquo;enfant devient capable de classer m\u00e9thodiquement des objets selon des crit\u00e8res embo\u00eet\u00e9s (arbres &gt; conif\u00e8res &gt; sapins), de les s\u00e9rier selon un gradient dimensionnel rigoureux, de manier le nombre cardinal et ordinal, et de d\u00e9duire instantan\u00e9ment les invariants de conservation de la mati\u00e8re, du poids et de la longueur.<\/p>\n<p>Ce renforcement op\u00e9ratoire ne d\u00e9truit pas l&rsquo;imagerie mentale ; au contraire, il la transmue. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet \u00e2ge que l&rsquo;enfant acc\u00e8de pour la premi\u00e8re fois aux images mentales cin\u00e9tiques et anticipatrices. L&rsquo;image cesse d&rsquo;\u00eatre un clich\u00e9 statique d\u00e9formant pour devenir un instrument plastique, capable de suivre fid\u00e8lement les mouvements g\u00e9om\u00e9triques et d&rsquo;anticiper les r\u00e9sultats d&rsquo;une transformation physique complexe avant son ex\u00e9cution r\u00e9elle. L&rsquo;instrument figuratif est d\u00e9sormais pleinement subordonn\u00e9 et asservi aux exigences d\u00e9ductives de l&rsquo;op\u00e9ration.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 l&rsquo;adolescence (vers 11-12 ans et jusqu&rsquo;\u00e0 15 ans), le <strong>stade des op\u00e9rations formelles<\/strong> parach\u00e8ve ce mouvement d&rsquo;\u00e9mancipation cognitive. La pens\u00e9e s&rsquo;affranchit du support des objets concrets manipulables pour s&rsquo;\u00e9lever au raisonnement hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif pur. L&rsquo;adolescent formule des hypoth\u00e8ses abstraites \u00e9nonc\u00e9es sous forme de propositions verbales ou symboliques (\u00ab Si&#8230; alors&#8230; \u00bb), et les soumet \u00e0 une analyse combinatoire exhaustive. \u00c0 ce niveau ultime d&rsquo;\u00e9quilibre structural, la connaissance op\u00e9rative r\u00e8gne en souveraine absolue : elle n&rsquo;a m\u00eame plus besoin de l&rsquo;ancrage visuel imm\u00e9diat pour d\u00e9ployer ses calculs, les repr\u00e9sentations figuratives n&rsquo;intervenant plus que comme des m\u00e9taphores ou des commodit\u00e9s s\u00e9miotiques facultatives dans un univers gouvern\u00e9 par la pure n\u00e9cessit\u00e9 logique.<\/p>\n<h2>8. Le langage : statut d&rsquo;instrument figuratif ou vecteur de l&rsquo;op\u00e9ratoire ?<\/h2>\n<h3>8.1 Le signe verbal au sein de la fonction s\u00e9miotique<\/h3>\n<p>Le statut du langage verbal au sein de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie piag\u00e9tienne a suscit\u00e9 d&rsquo;innombrables d\u00e9bats et de profonds malentendus. Nombre de linguistes et de philosophes ont h\u00e2tivement conclu que Piaget tenait le langage pour n\u00e9gligeable ou m\u00e9prisait son importance dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;esprit. Une lecture attentive de ses trait\u00e9s s\u00e9miotiques r\u00e9v\u00e8le une r\u00e9alit\u00e9 th\u00e9orique bien plus nuanc\u00e9e : le langage est analys\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment culminant de la fonction s\u00e9miotique, mais il est class\u00e9, de par sa nature de syst\u00e8me de signifiants conventionnels, du c\u00f4t\u00e9 des instruments fondamentalement figuratifs.<\/p>\n<p>Pour fonder cette caract\u00e9risation, Piaget s&rsquo;appuie sur la linguistique saussurienne et \u00e9tablit une distinction rigoureuse entre le <em>symbole<\/em> et le <em>signe<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <em>symbole<\/em> est un signifiant motiv\u00e9, individuel, construit par le sujet au travers de l&rsquo;imitation int\u00e9rioris\u00e9e et de l&rsquo;image mentale, conservant un lien morphologique de ressemblance analogique avec le signifi\u00e9 (par exemple, un dessin sch\u00e9matique d&rsquo;arbre pour figurer un arbre).<\/li>\n<li>Le <em>signe<\/em> verbal, en revanche, est totalement arbitraire et conventionnel. Le mot phon\u00e9tique \u00ab table \u00bb n&rsquo;a aucune ressemblance mat\u00e9rielle avec le meuble \u00e0 quatre pieds qu&rsquo;il d\u00e9signe. Il est d&rsquo;origine exclusivement sociale et collective, transmis par l&rsquo;\u00e9ducation et la culture.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Or, quelle que soit son immense puissance d&rsquo;\u00e9vocation, le signe verbal remplit d&rsquo;abord une fonction de d\u00e9signation et de communication figurative : il sert \u00e0 \u00e9tiqueter des \u00e9tats du r\u00e9el, \u00e0 nommer des configurations, \u00e0 d\u00e9crire des constats empiriques et \u00e0 relater des faits temporels absents. Par lui-m\u00eame, le lexique ne contient aucun principe d&rsquo;organisation logique contraignante. R\u00e9citer une suite de mots ne conf\u00e8re aucune intelligence de leur articulation rationnelle.<\/p>\n<h3>8.2 D\u00e9bat th\u00e9orique avec Lev Vygotski et Noam Chomsky<\/h3>\n<p>Cette conception piag\u00e9tienne du langage a constitu\u00e9 la ligne de fracture majeure lors des confrontations historiques avec d&rsquo;autres g\u00e9ants de la pens\u00e9e du XXe si\u00e8cle, en premier lieu <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.marxists.org\/archive\/vygotsky\/\">Lev Vygotski<\/a> et Noam Chomsky. Pour Vygotski, la parole sociale int\u00e9rioris\u00e9e est le cr\u00e9ateur premier de la pens\u00e9e conceptuelle ; la pens\u00e9e se structure <em>dans et par<\/em> le langage socialement m\u00e9diatis\u00e9. Pour Noam Chomsky et ses successeurs g\u00e9n\u00e9rativistes, le langage repose sur une \u00ab grammaire universelle \u00bb inn\u00e9e, inscrite dans des modules neuronaux sp\u00e9cialis\u00e9s, qui pr\u00e9existe \u00e0 toute exp\u00e9rience motrice ou d\u00e9ductive.<\/p>\n<p>Piaget a farouchement combattu ces deux th\u00e8ses, d\u00e9fendant sans rel\u00e2che l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 et la primaut\u00e9 des structures op\u00e9ratoires sur les structures linguistiques. L&rsquo;argument exp\u00e9rimental le plus d\u00e9cisif apport\u00e9 par l&rsquo;\u00e9cole genevoise \u2014 notamment gr\u00e2ce aux travaux men\u00e9s par Hans Furth et Pierre Ol\u00e9ron sur des enfants sourds-muets de naissance \u2014 a d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9futable que ces sujets, bien que totalement priv\u00e9s de langage verbal oral durant leurs premi\u00e8res ann\u00e9es, construisent n\u00e9anmoins les op\u00e9rations concr\u00e8tes de s\u00e9riation, de classification et de conservation avec seulement un l\u00e9ger d\u00e9calage temporel par rapport aux entendants. Si le langage \u00e9tait la cause g\u00e9n\u00e9tique de la logique, les enfants sourds-muets s\u00e9v\u00e8res devraient \u00eatre frapp\u00e9s d&rsquo;une d\u00e9bilit\u00e9 op\u00e9ratoire totale, ce que d\u00e9ment formellement l&rsquo;observation clinique.<\/p>\n<p>Pour Piaget, le langage n&rsquo;est donc ni la source de la logique, ni son moteur g\u00e9n\u00e9tique premier. Il agit comme un acc\u00e9l\u00e9rateur, un catalyseur prodigieux du traitement d&rsquo;information et un instrument de socialisation de la pens\u00e9e, mais il ne peut v\u00e9hiculer que ce que les structures op\u00e9ratoires sous-jacentes sont en \u00e9tat de comprendre et de dig\u00e9rer.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;articulation entre syntaxe linguistique et logique op\u00e9ratoire<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;appropriation des connecteurs logico-linguistiques chez l&rsquo;enfant pr\u00e9scolaire illustre parfaitement la suj\u00e9tion du discours verbal \u00e0 l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 interne. Un jeune enfant peut r\u00e9p\u00e9ter avec une parfaite aisance phon\u00e9tique des mots tels que \u00ab parce que \u00bb, \u00ab donc \u00bb, \u00ab si \u00bb, \u00ab mais \u00bb, ou des quantificateurs universels comme \u00ab tous \u00bb et \u00ab quelques \u00bb. Cependant, lorsqu&rsquo;on analyse minutieusement son emploi spontan\u00e9 ou sa compr\u00e9hension r\u00e9elle de ces termes, on s&rsquo;aper\u00e7oit que ces \u00e9tiquettes verbales sont vid\u00e9es de leur consistance logique formelle.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9preuve classique d&rsquo;inclusion des classes (\u00ab Y a-t-il plus de marguerites ou plus de fleurs ? \u00bb), l&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire qui voit dix marguerites et deux tulipes s&rsquo;\u00e9crie sans h\u00e9siter qu&rsquo;il y a \u00ab plus de marguerites parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a que deux tulipes \u00bb. Il conna\u00eet parfaitement le sens linguistique du mot \u00ab fleur \u00bb, il sait r\u00e9citer que la marguerite est une fleur, mais il est structuralement incapable d&rsquo;articuler l&#8217;embo\u00eetement logique de la sous-classe dans la classe totale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A &lt; B\">$A &lt; B$<\/span>). D\u00e8s qu&rsquo;il focalise sa pens\u00e9e sur la partie (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>), le tout (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>) est dissous dans son esprit figuratif, et il ne peut que comparer les deux parties visibles entre elles (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> contre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A&#039;\">$A&rsquo;$<\/span>). Le mot \u00ab fleur \u00bb ne lui est d&rsquo;aucun secours pour pallier l&rsquo;absence de r\u00e9versibilit\u00e9 de sa logique op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au stade formel que la syntaxe linguistique et la logique op\u00e9ratoire fusionnent harmonieusement. Le langage abstrait devient alors le m\u00e9dium privil\u00e9gi\u00e9 du calcul des propositions. L&rsquo;adolescent peut enfin exploiter les virtualit\u00e9s combinatoires de la langue pour formuler des hypoth\u00e8ses complexes d\u00e9connect\u00e9es de tout support sensible, prouvant que le langage ne devient un puissant instrument de pens\u00e9e logique que lorsqu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gralement colonis\u00e9 et structur\u00e9 par l&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 achev\u00e9e.<\/p>\n<h2>9. Les d\u00e9calages cognitifs expliqu\u00e9s par la r\u00e9sistance figurative<\/h2>\n<h3>9.1 Les d\u00e9calages horizontaux et la nature des mat\u00e9riaux<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie op\u00e9rative et figurative de Jean Piaget trouve l&rsquo;une de ses justifications les plus profondes dans sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9lucider l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus troublants et les plus d\u00e9battus de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique : l&rsquo;existence des <strong>d\u00e9calages horizontaux<\/strong> (<em>horizontal decalages<\/em>). Un d\u00e9calage horizontal d\u00e9signe l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;un enfant \u00e0 appliquer une m\u00eame structure op\u00e9ratoire formellement identique \u00e0 des contenus physiques ou mat\u00e9riels diff\u00e9rents au cours d&rsquo;une m\u00eame tranche d&rsquo;\u00e2ge.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple arch\u00e9typique r\u00e9side dans la chronologie de l&rsquo;acquisition des conservations physiques d&rsquo;un m\u00eame morceau d&rsquo;argile dont on modifie la forme :<\/p>\n<ul>\n<li>La <em>conservation de la substance<\/em> (quantit\u00e9 brute de mati\u00e8re) est universellement acquise vers 7-8 ans.<\/li>\n<li>La <em>conservation du poids<\/em> (la masse pesante) n&rsquo;est ma\u00eetris\u00e9e que vers 9-10 ans pour la m\u00eame boulette d\u00e9form\u00e9e.<\/li>\n<li>La <em>conservation du volume physique<\/em> (le volume d&rsquo;eau d\u00e9plac\u00e9 par immersion de la boulette) n&rsquo;est atteinte qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 11-12 ans, \u00e0 l&rsquo;aube des op\u00e9rations formelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un point de vue purement logique, la structure d&rsquo;invariance est rigoureusement identique dans les trois cas : <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"f(x) = k\">$f(x) = k$<\/span>. Pourquoi l&rsquo;esprit humain met-il quatre \u00e0 cinq ann\u00e9es suppl\u00e9mentaires pour transf\u00e9rer une m\u00eame d\u00e9duction logique de la mati\u00e8re au volume ? La r\u00e9ponse r\u00e9side tout enti\u00e8re dans la <em>r\u00e9sistance figurative<\/em> diff\u00e9rentielle des mat\u00e9riaux et des propri\u00e9t\u00e9s physiques consid\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>La quantit\u00e9 de substance brute est une notion g\u00e9om\u00e9trique relativement accessible, peu encombr\u00e9e d&rsquo;interf\u00e9rences corporelles directes. En revanche, le poids est une notion satur\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9riences kinesth\u00e9siques, d&rsquo;efforts musculaires et de sensations haptiques intuitives complexes : un objet aplati semble \u00ab plus lourd \u00bb \u00e0 tenir dans la paume qu&rsquo;une boule compacte, ou inversement. Le volume physique, quant \u00e0 lui, exige d&rsquo;appr\u00e9hender des relations spatiales tridimensionnelles invisibles et d&rsquo;isoler l&rsquo;espace occup\u00e9 par le solide au d\u00e9triment du niveau du liquide r\u00e9cepteur. Les indices figuratifs trompeurs du poids et du volume sont infiniment plus pr\u00e9gnants, plus opaques et plus difficiles \u00e0 neutraliser par l&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante que les simples contours visibles de la mati\u00e8re. La structure op\u00e9ratoire doit litt\u00e9ralement reconqu\u00e9rir pied \u00e0 pied son autorit\u00e9 d\u00e9ductive contre des r\u00e9sistances figuratives de plus en plus massives.<\/p>\n<h3>9.2 Les d\u00e9calages verticaux et les changements de paliers structuraux<\/h3>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9calages horizontaux, Piaget a th\u00e9oris\u00e9 l&rsquo;existence des <strong>d\u00e9calages verticaux<\/strong>. Le d\u00e9calage vertical d\u00e9signe le processus par lequel une comp\u00e9tence ou une structure d&rsquo;action conquise avec succ\u00e8s \u00e0 un palier fonctionnel donn\u00e9 (par exemple le niveau de l&rsquo;action sensori-motrice directe) doit \u00eatre enti\u00e8rement reconstruite et r\u00e9\u00e9labor\u00e9e \u00e0 nouveaux frais sur un palier fonctionnel sup\u00e9rieur (par exemple le niveau de la repr\u00e9sentation s\u00e9miotique ou de la conceptualisation r\u00e9flexive).<\/p>\n<p>Un enfant de 18 mois qui se d\u00e9place dans son appartement ma\u00eetrise parfaitement, sur le plan sensori-moteur v\u00e9cu, le groupe pratique des d\u00e9placements : il sait faire un d\u00e9tour par le couloir pour rejoindre le salon si la porte directe est ferm\u00e9e, et il retrouve sans h\u00e9siter son chemin d&rsquo;une pi\u00e8ce \u00e0 l&rsquo;autre. Cependant, demandez \u00e0 ce m\u00eame enfant, lorsqu&rsquo;il aura atteint l&rsquo;\u00e2ge de 5 ans, de dessiner sur une feuille le plan de sa maison ou d&rsquo;indiquer avec des figurines l&rsquo;itin\u00e9raire qu&rsquo;il emprunte chaque jour pour aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : il \u00e9chouera lamentablement. L&rsquo;espace qu&rsquo;il ma\u00eetrisait dans ses muscles et ses yeux devient un ab\u00eeme de confusion d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;agit de le repr\u00e9senter mentalement sous une forme figurative codifi\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;obstacle r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la m\u00e9diation figurative. Passer de l&rsquo;acte r\u00e9el \u00e0 la repr\u00e9sentation exige d&rsquo;extraire les sch\u00e8mes d&rsquo;action de leur contexte immersif pour les projeter sur un plan symbolique abstrait. Durant cette translation verticale, les b\u00e9quilles figuratives (l&rsquo;image spatiale, le sch\u00e9ma topologique) commencent par embrouiller et d\u00e9sorienter la pens\u00e9e avant de devenir ses instruments dociles. L&rsquo;esprit ne transf\u00e8re pas magiquement ses comp\u00e9tences motrices dans le domaine repr\u00e9sentatif ; il doit r\u00e9apprendre laborieusement \u00e0 op\u00e9rer sur des symboles figuratifs ce qu&rsquo;il savait d\u00e9j\u00e0 accomplir sur des objets physiques.<\/p>\n<h3>9.3 La mod\u00e9lisation de la r\u00e9sistance du r\u00e9el dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie piag\u00e9tienne<\/h3>\n<p>Cette analyse des d\u00e9calages an\u00e9antit d\u00e9finitivement le proc\u00e8s en id\u00e9alisme que certains d\u00e9tracteurs ont parfois intent\u00e9 \u00e0 Piaget. Pour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue genevois, le r\u00e9el physique n&rsquo;est pas une p\u00e2te molle et indiff\u00e9rente que le sujet fa\u00e7onnerait \u00e0 sa guise au gr\u00e9 de ses fantasmes logiques ; le r\u00e9el oppose une r\u00e9sistance ontologique tenace, que Piaget mod\u00e9lise \u00e0 travers la dialectique de l&rsquo;obstacle et de la contrainte accommodative.<\/p>\n<p>L&rsquo;accommodation constitue par excellence le canal par lequel la mat\u00e9rialit\u00e9 des choses s&rsquo;impose au sujet. Plus les propri\u00e9t\u00e9s physiques d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne sont complexes, intriqu\u00e9es et contre-intuitives, plus les donn\u00e9es figuratives imm\u00e9diates fournies par la perception sont satur\u00e9es de distorsions et d&rsquo;art\u00e9facts trompeurs. L&rsquo;histoire des sciences elle-m\u00eame t\u00e9moigne de cette formidable r\u00e9sistance figurative : il a fallu des mill\u00e9naires \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 pour d\u00e9passer la physique figurative d&rsquo;Aristote \u2014 fond\u00e9e sur les apparences perceptives imm\u00e9diates du repos, du mouvement violent et de la chute des corps graves \u2014 pour parvenir \u00e0 la physique op\u00e9ratoire de Galil\u00e9e et de Newton, fond\u00e9e sur l&rsquo;abstraction math\u00e9matique de l&rsquo;inertie et du vide.<\/p>\n<p>Le constructivisme g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9fute ainsi toute conception lin\u00e9aire et homog\u00e8ne de l&rsquo;acquisition des savoirs scientifiques. L&rsquo;esprit ne grandit pas par simple accumulation cumulative de faits, mais par ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques successives, par d\u00e9passements conflictuels o\u00f9 chaque nouvelle conqu\u00eate op\u00e9ratoire doit faire plier une nouvelle tranch\u00e9e de r\u00e9sistances figuratives nich\u00e9es au c\u0153ur m\u00eame des objets d&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<h2>10. Implications p\u00e9dagogiques et didactiques de la dichotomie op\u00e9ratif-figuratif<\/h2>\n<h3>10.1 Critique de la transmission verbale passive et de l&rsquo;enseignement d\u00e9monstratif<\/h3>\n<p>Les d\u00e9couvertes de Jean Piaget concernant la subordination structurelle du figuratif \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratif portent en elles une charge critique d\u00e9vastatrice \u00e0 l&rsquo;encontre de la p\u00e9dagogie traditionnelle transmissive. Depuis des si\u00e8cles, l&rsquo;institution scolaire s&rsquo;est majoritairement appuy\u00e9e sur deux piliers m\u00e9thodologiques fondamentaux : le cours magistral verbal et la d\u00e9monstration visuelle par l&rsquo;exemple (dessins au tableau noir, sch\u00e9mas muraux, projections d&rsquo;illustrations ou d\u00e9monstrations spectaculaires r\u00e9alis\u00e9es par le ma\u00eetre devant des \u00e9l\u00e8ves assis et silencieux).<\/p>\n<p>Du point de vue de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, cette m\u00e9thode repose sur une illusion p\u00e9dagogique totale : l&rsquo;illusion de la compr\u00e9hension par la clart\u00e9 figurative. L&rsquo;enseignant qui trace un cercle parfait au tableau et en d\u00e9compose les rayons devant une classe s&rsquo;imagine na\u00efvement que la perfection optique du trac\u00e9 et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance de son discours verbal vont s&rsquo;imprimer directement dans le cerveau de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve pour y engendrer le concept math\u00e9matique de lieu g\u00e9om\u00e9trique invariant. Or, l&rsquo;analyse piag\u00e9tienne d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve r\u00e9cepteur passif n&rsquo;enregistre qu&rsquo;un chapelet de signaux figuratifs \u2014 une image visuelle d&rsquo;un rond blanc sur fond vert et une m\u00e9lodie linguistique m\u00e9moris\u00e9e phon\u00e9tiquement.<\/p>\n<p>L&rsquo;institution scolaire confond de mani\u00e8re quasi syst\u00e9matique deux r\u00e9alit\u00e9s cognitives incommensurables :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La r\u00e9tention m\u00e9morielle figurative :<\/em> La capacit\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de r\u00e9citer par c\u0153ur une formule math\u00e9matique, de redessiner un sch\u00e9ma anatomique ou de restituer textuellement une d\u00e9finition g\u00e9om\u00e9trique sans en comprendre la signification profonde ni pouvoir l&rsquo;appliquer hors contexte.<\/li>\n<li><em>La ma\u00eetrise op\u00e9ratoire authentique :<\/em> La capacit\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de d\u00e9duire la n\u00e9cessit\u00e9 interne d&rsquo;une loi, de reconstituer une d\u00e9monstration par ses propres moyens d\u00e9ductifs, et de transf\u00e9rer la structure op\u00e9ratoire \u00e0 une classe de probl\u00e8mes enti\u00e8rement in\u00e9dits.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En saturant l&rsquo;esprit des apprenants de simulacres figuratifs et de formules verbales d\u00e9sincarn\u00e9es, l&rsquo;enseignement traditionnel produit une intelligence de surface, extraordinairement vuln\u00e9rable au moindre changement de pr\u00e9sentation formelle de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 d&rsquo;un probl\u00e8me.<\/p>\n<h3>10.2 Didactique active et manipulation r\u00e9flexive des objets<\/h3>\n<p>En contrepoint de cette critique sans merci, la pens\u00e9e piag\u00e9tienne fonde les bases th\u00e9oriques in\u00e9branlables des \u00ab m\u00e9thodes actives \u00bb en \u00e9ducation. Si la logique d\u00e9coule organiquement des coordinations de l&rsquo;action motrice, alors l&rsquo;acte d&rsquo;apprentissage doit imp\u00e9rativement s&rsquo;enraciner dans l&rsquo;activit\u00e9 transformatrice de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve lui-m\u00eame. \u00ab Comprendre, c&rsquo;est inventer, ou reconstruire par r\u00e9invention \u00bb, professait inlassablement Piaget.<\/p>\n<p>Cette approche didactique exige de distinguer deux types d&rsquo;abstractions trop souvent confondues dans l&rsquo;enseignement des sciences :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;abstraction empirique (ou simple) :<\/em> Elle porte sur les propri\u00e9t\u00e9s physiques observables de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur (extraire l&rsquo;id\u00e9e que le plomb est dense, que le li\u00e8ge flotte ou que le cuivre conduit l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9). Elle alimente le registre de l&rsquo;information figurative et perceptive.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;abstraction r\u00e9fl\u00e9chissante (ou r\u00e9flexive) :<\/em> Elle ne porte pas sur l&rsquo;objet physique en lui-m\u00eame, mais sur les coordinations des actions que le sujet exerce sur les objets (r\u00e9unir, dissocier, permuter, mettre en relation). C&rsquo;est elle seule qui engendre les structures logico-math\u00e9matiques universelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour faire comprendre la commutativit\u00e9 de l&rsquo;addition arithm\u00e9tique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"3 + 2 = 2 + 3\">$3 + 2 = 2 + 3$<\/span>) ou la d\u00e9composition fractionnaire, il ne sert \u00e0 rien de faire r\u00e9p\u00e9ter des slogans verbaux. L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve doit manipuler des billes, des r\u00e9glettes de Cuisenaire ou des balances physiques, constater que le compte demeure invariable que l&rsquo;on compte de gauche \u00e0 droite ou de droite \u00e0 gauche, et faire l&rsquo;exp\u00e9rience du d\u00e9s\u00e9quilibre cognitif face \u00e0 une manipulation qui contredit ses intuitions figuratives premi\u00e8res. L&rsquo;environnement scolaire doit devenir un milieu con\u00e7u pour provoquer des conflits op\u00e9ratifs d\u00e9stabilisateurs, contraignant le cerveau de l&rsquo;apprenant \u00e0 une r\u00e9\u00e9quilibration majorante active.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;utilisation didactique raisonn\u00e9e des repr\u00e9sentations figuratives<\/h3>\n<p>Faut-il pour autant bannir tout instrument figuratif de la classe et priver les \u00e9l\u00e8ves de tout manuel illustr\u00e9, de tout sch\u00e9ma et de tout \u00e9cran num\u00e9rique ? Une telle conclusion rel\u00e8verait d&rsquo;un contresens tragique sur la pens\u00e9e piag\u00e9tienne. Les repr\u00e9sentations figuratives ne sont pas des poisons intellectuels ; elles sont les supports s\u00e9miotiques indispensables \u00e0 l&rsquo;ancrage et au d\u00e9ploiement de la pens\u00e9e op\u00e9ratoire, \u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre employ\u00e9es \u00e0 bon escient et au moment opportun de la gen\u00e8se conceptuelle.<\/p>\n<p>Le tableau ci-dessous synth\u00e9tise la distinction didactique fondamentale entre l&rsquo;usage passif et l&rsquo;usage op\u00e9ratif des m\u00e9diateurs figuratifs au sein de la classe :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"border-collapse: collapse; width: 100%; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th>Crit\u00e8re d&rsquo;analyse<\/th>\n<th>Usage figuratif passif (\u00e0 proscrire)<\/th>\n<th>Usage figuratif op\u00e9ratoire (\u00e0 promouvoir)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>R\u00f4le de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve<\/strong><\/td>\n<td>Spectateur contemplatif d&rsquo;une image ou d&rsquo;un trac\u00e9 magistral pr\u00e9\u00e9tabli.<\/td>\n<td>Constructeur actif du sch\u00e9ma, transformant le support graphique au fil de sa d\u00e9duction.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Statut \u00e9pist\u00e9mique du dessin<\/strong><\/td>\n<td>Copie visuelle statique du r\u00e9el, fig\u00e9e dans sa morphologie imm\u00e9diate.<\/td>\n<td>Outil d&rsquo;anticipation mentale et d&rsquo;exp\u00e9rimentation virtuelle de transformations.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Temporalit\u00e9 didactique<\/strong><\/td>\n<td>Pr\u00e9sent\u00e9 en d\u00e9but d&rsquo;apprentissage comme substitut ou v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d&#8217;embl\u00e9e.<\/td>\n<td>\u00c9labor\u00e9 \u00e0 la fin d&rsquo;une phase de manipulation motrice r\u00e9flexive pour fixer les invariants d\u00e9duits.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Nature de l&rsquo;\u00e9valuation<\/strong><\/td>\n<td>R\u00e9citation ou reproduction mim\u00e9tique d&rsquo;un mod\u00e8le graphique m\u00e9moris\u00e9.<\/td>\n<td>Transfert op\u00e9ratoire : capacit\u00e9 \u00e0 modifier le sch\u00e9ma face \u00e0 un probl\u00e8me aux param\u00e8tres modifi\u00e9s.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Dans une didactique active \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, le sch\u00e9ma g\u00e9om\u00e9trique ou le diagramme conceptuel n&rsquo;est jamais le point de d\u00e9part de l&rsquo;intelligence, mais son point de chute s\u00e9miotique. Il n&rsquo;est pleinement efficace que s&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;une phase d&rsquo;action directe o\u00f9 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve a \u00e9prouv\u00e9 les transformations mat\u00e9rielles du syst\u00e8me \u00e9tudi\u00e9. De surcro\u00eet, le diagnostic des comp\u00e9tences scolaires doit imp\u00e9rativement traquer la fausse r\u00e9ussite figurative : un \u00e9l\u00e8ve capable de r\u00e9citer la d\u00e9finition du th\u00e9or\u00e8me de Pythagore sans h\u00e9siter peut s&rsquo;av\u00e9rer incapable de l&rsquo;utiliser d\u00e8s que le triangle est dessin\u00e9 dans une orientation spatiale oblique inhabituelle qui perturbe son clich\u00e9 visuel routinier.<\/p>\n<h2>11. Critiques m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques adress\u00e9es au mod\u00e8le piag\u00e9tien<\/h2>\n<h3>11.1 Remises en question par la psychologie cognitive du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970 et tout au long des d\u00e9cennies suivantes, l&rsquo;\u00e9difice piag\u00e9tien a fait l&rsquo;objet d&rsquo;un examen critique d&rsquo;une intensit\u00e9 exceptionnelle de la part de la psychologie cognitive anglo-saxonne et europ\u00e9enne naissante. Des chercheurs pionniers tels que Jacques Mehler, Tom Bower, puis plus tard Ren\u00e9e Baillargeon et Elizabeth Spelke, ont contest\u00e9 la chronologie rigide des stades piag\u00e9tiens, sugg\u00e9rant que l&rsquo;\u00e9cole genevoise avait syst\u00e9matiquement sous-estim\u00e9 les comp\u00e9tences pr\u00e9coces du tr\u00e8s jeune enfant et du nourrisson.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la mise au point de paradigmes exp\u00e9rimentaux novateurs affranchis du langage et de la motricit\u00e9 manuelle \u2014 notamment le paradigme de l&rsquo;habituation visuelle et de la transgression des attentes (mesure des temps de fixation oculaire chez le nourrisson) \u2014, ces chercheurs ont affirm\u00e9 avoir mis en \u00e9vidence une permanence de l&rsquo;objet et une intuition des grandeurs num\u00e9riques d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 4 ou 5 mois. Selon ces th\u00e9ories nativistes ou n\u00e9o-nativistes, l&rsquo;esprit du b\u00e9b\u00e9 disposerait d&#8217;embl\u00e9e de \u00ab noyaux de connaissances \u00bb (<em>core knowledge<\/em>) physiques et g\u00e9om\u00e9triques inn\u00e9s, r\u00e9futant la th\u00e8se d&rsquo;une construction exclusivement motrice et tardive de l&rsquo;invariance.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, des critiques m\u00e9thodologiques acerbes ont vis\u00e9 les \u00e9preuves piag\u00e9tiennes classiques d&rsquo;invariance. Des psycholinguistes ont fait observer que la formulation des questions rituelles pos\u00e9es par l&rsquo;adulte (comme demander deux fois cons\u00e9cutives, avant et apr\u00e8s le transvasement : \u00ab Est-ce qu&rsquo;il y a la m\u00eame chose ? \u00bb) induisait un biais de pragmatique conversationnelle massif : le jeune enfant, supposant que l&rsquo;adulte n&rsquo;est pas stupide au point de r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame question sans raison, inf\u00e8re que le changement de forme attend l\u00e9gitimement une modification de r\u00e9ponse, et abandonne sa premi\u00e8re certitude par pure conformit\u00e9 sociale plut\u00f4t que par incomp\u00e9tence logique intrins\u00e8que.<\/p>\n<h3>11.2 La r\u00e9habilitation de l&rsquo;imagerie mentale par les sciences cognitives<\/h3>\n<p>Un autre pan majeur de la critique th\u00e9orique a directement cibl\u00e9 la th\u00e8se piag\u00e9tienne de la stricte subordination de l&rsquo;image mentale \u00e0 la logique propositionnelle. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de psychologie cognitive men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.171.3972.701\">Roger Shepard et Jacqueline Metzler<\/a> sur la <strong>rotation mentale<\/strong> d&rsquo;objets tridimensionnels ont jet\u00e9 les bases d&rsquo;une r\u00e9\u00e9valuation radicale du statut cognitif de l&rsquo;imagerie.<\/p>\n<p>Shepard et Metzler ont d\u00e9montr\u00e9 que le temps n\u00e9cessaire \u00e0 un sujet adulte pour d\u00e9cider si deux figures g\u00e9om\u00e9triques complexes pr\u00e9sent\u00e9es sous des angles diff\u00e9rents sont identiques est une fonction lin\u00e9aire directe de l&rsquo;angle de rotation physique qui les s\u00e9pare dans l&rsquo;espace euclidien. Cette corr\u00e9lation chronom\u00e9trique spectaculaire a fourni la preuve irr\u00e9futable que le cerveau humain r\u00e9alise de v\u00e9ritables simulations analogiques continues dans l&rsquo;espace mental : l&rsquo;esprit \u00ab fait tourner \u00bb l&rsquo;image interne \u00e0 une vitesse finie et constante, traitant l&rsquo;image non pas comme une proposition logique d\u00e9guis\u00e9e, mais comme un format de repr\u00e9sentation analogique spatialement contraint, poss\u00e9dant ses propres lois fonctionnelles autonomes.<\/p>\n<p>Dans la foul\u00e9e, les travaux de Stephen Kosslyn sur le balayage visuel des images mentales (<em>mental scanning<\/em>) sont venus conforter l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;imagerie mentale constitue un format computationnel ind\u00e9pendant, dot\u00e9 d&rsquo;une architecture quasi-visuelle irr\u00e9ductible aux op\u00e9rations symboliques abstraites de la logique math\u00e9matique. Bien que ces r\u00e9sultats ne d\u00e9truisent pas le fait que les op\u00e9rations logiques dirigent la conceptualisation globale, ils ont largement r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;aspect figuratif de la pens\u00e9e en d\u00e9montrant qu&rsquo;il n&rsquo;est pas un simple d\u00e9calque asservi, mais un syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information d&rsquo;une sophistication et d&rsquo;une puissance computationnelle bien sup\u00e9rieures \u00e0 ce que sugg\u00e9raient les premiers \u00e9crits genevois.<\/p>\n<h3>11.3 Les approches n\u00e9o-piag\u00e9tiennes de Pascual-Leone et Case<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces secousses th\u00e9oriques et empiriques, un courant d&rsquo;une remarquable f\u00e9condit\u00e9 a \u00e9merg\u00e9 : le mouvement des th\u00e9ories <strong>n\u00e9o-piag\u00e9tiennes<\/strong>, illustr\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante par les travaux de Juan Pascual-Leone, Robbie Case et, plus r\u00e9cemment en France, par ceux d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/auteur\/olivier-houde\">Olivier Houd\u00e9<\/a>. Loin de rejeter l&rsquo;h\u00e9ritage piag\u00e9tien avec l&rsquo;eau du bain exp\u00e9rimental, ces chercheurs se sont attach\u00e9s \u00e0 reformuler l&rsquo;architecture g\u00e9n\u00e9tique en int\u00e9grant les concepts et les outils de la psychologie cognitive du traitement de l&rsquo;information et des neurosciences contemporaines.<\/p>\n<p>Juan Pascual-Leone, \u00e9l\u00e8ve direct de Piaget, a propos\u00e9 la <em>Th\u00e9orie des Op\u00e9rateurs Constructifs<\/em> (TOC). Il conserve la distinction fondamentale entre sch\u00e8mes figuratifs et sch\u00e8mes op\u00e9ratifs, mais explique l&rsquo;incapacit\u00e9 de l&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire \u00e0 r\u00e9soudre les conservations par la limitation quantitative de sa \u00ab capacit\u00e9 d&rsquo;attention mentale \u00bb ou espace mental disponible (le facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span>, ou <em>M-power<\/em>). L&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire \u00e9choue \u00e0 la conservation de l&rsquo;eau non point parce qu&rsquo;il ignore tout de l&rsquo;invariance de la mati\u00e8re, mais parce que son facteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M = e + 1\">$M = e + 1$<\/span> ou <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"e + 2\">$e + 2$<\/span> \u00e0 5 ans) est insuffisant pour maintenir simultan\u00e9ment en m\u00e9moire de travail le sch\u00e8me figuratif de la hauteur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"H\">$H$<\/span>), le sch\u00e8me figuratif de la largeur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span>), le sch\u00e8me op\u00e9ratif de compensation (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span>) et la m\u00e9moire de l&rsquo;\u00e9tat initial (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>). D\u00e8s que la capacit\u00e9 attentionnelle augmente avec la maturation c\u00e9r\u00e9brale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M = e + 4\">$M = e + 4$<\/span> vers 7-8 ans), tous ces sch\u00e8mes peuvent \u00eatre activ\u00e9s de concert dans l&rsquo;espace de travail conscient, permettant \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ration de s&rsquo;imposer.<\/p>\n<p>Dans une perspective compl\u00e9mentaire, Olivier Houd\u00e9 a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension du conflit figuratif-op\u00e9ratif \u00e0 la lumi\u00e8re des neurosciences cognitives en introduisant le concept fondamental d&rsquo;<strong>inhibition ex\u00e9cutive<\/strong>. \u00c0 l&rsquo;aide de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf), l&rsquo;\u00e9quipe d&rsquo;Houd\u00e9 a d\u00e9montr\u00e9 que le passage du stade pr\u00e9op\u00e9ratoire au stade op\u00e9ratoire dans l&rsquo;\u00e9preuve de conservation du nombre ne rel\u00e8ve pas seulement de l&rsquo;acquisition d&rsquo;une structure logique nouvelle (qui \u00e9tait souvent d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente sous forme intuitive chez l&rsquo;enfant), mais de la maturation du cortex pr\u00e9frontal, qui permet d&rsquo;<em>inhiber activement<\/em> le sch\u00e8me figuratif heuristique automatique \u00ab longueur = nombre \u00bb. Penser, ce n&rsquo;est pas seulement acqu\u00e9rir des algorithmes logiques, c&rsquo;est avant tout apprendre \u00e0 inhiber les automatismes figuratifs trompeurs qui parasitent le jugement rationnel.<\/p>\n<h2>12. Synth\u00e8se \u00e9pist\u00e9mologique et actualit\u00e9 de la th\u00e9orie op\u00e9rative et figurative<\/h2>\n<h3>12.1 Bilan de la dialectique piag\u00e9tienne entre forme et action<\/h3>\n<p>Au terme de cette exploration architectonique de la th\u00e9orie piag\u00e9tienne de la connaissance op\u00e9rative et figurative, il appara\u00eet avec \u00e9clat que la dichotomie \u00e9labor\u00e9e par le savant suisse d\u00e9passe infiniment les fronti\u00e8res de la psychologie d\u00e9veloppementale de l&rsquo;enfance pour s&rsquo;\u00e9riger en une formidable th\u00e9orie philosophique de l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique a d\u00e9finitivement ruin\u00e9 l&rsquo;illusion intellectualiste et empiriste selon laquelle l&rsquo;esprit contemplerait le monde \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un spectateur passif dans une salle de cin\u00e9ma sensorielle.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale demeure d&rsquo;une inalt\u00e9rable robustesse : <strong>toute connaissance authentique et valide r\u00e9sulte d&rsquo;une action transformatrice coordonn\u00e9e du sujet sur le monde<\/strong>. Conna\u00eetre un objet, ce n&rsquo;est pas simplement en enregistrer l&rsquo;image optique ou en r\u00e9p\u00e9ter le nom conventionnel ; c&rsquo;est agir sur lui, le d\u00e9monter, le combiner, le d\u00e9placer, le transformer physiquement ou mentalement pour d\u00e9gager le m\u00e9canisme de ses variations et la n\u00e9cessit\u00e9 de ses invariants. L&rsquo;op\u00e9rativit\u00e9 constitue le noyau actif, d\u00e9ductif et causal de la rationalit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Dans cette dynamique perp\u00e9tuelle, l&rsquo;aspect figuratif trouve son exacte dignit\u00e9 sans jamais usurper le pouvoir : il est l&rsquo;auxiliaire s\u00e9miotique et ph\u00e9nom\u00e9nologique indispensable sans lequel la pens\u00e9e op\u00e9ratoire flotterait dans le n\u00e9ant de l&rsquo;abstraction pure. L&rsquo;harmonie fonctionnelle de l&rsquo;esprit humain r\u00e9side dans la dialectique subtile entre l&rsquo;accommodation aux formes statiques du monde sensible (le figuratif) et leur assimilation victorieuse au sein de structures d&rsquo;action coordonn\u00e9es et r\u00e9versibles (l&rsquo;op\u00e9ratif). La forme informe l&rsquo;action, mais seule l&rsquo;action donne sens et v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la forme.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9sonances contemporaines en intelligence artificielle et en robotique cognitive<\/h3>\n<p>C&rsquo;est sans doute dans le champ des technologies de pointe, et plus particuli\u00e8rement au c\u0153ur des turbulences th\u00e9oriques de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/artificial-intelligence\/\">intelligence artificielle<\/a> contemporaine, que la distinction piag\u00e9tienne \u00e9clate aujourd&rsquo;hui avec l&rsquo;actualit\u00e9 la plus saisissante. L&rsquo;essor spectaculaire de l&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>) et des grands mod\u00e8les de langage (<em>Large Language Models<\/em>) a suscit\u00e9 un engouement plan\u00e9taire, laissant croire \u00e0 certains que l&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait sur le point d&rsquo;\u00e9merger d&rsquo;une pure accumulation de param\u00e8tres statistiques.<\/p>\n<p>Or, observ\u00e9es au microscope de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique, les architectures d&rsquo;apprentissage profond actuelles apparaissent comme l&rsquo;incarnation absolue, presque caricaturale, du <strong>triomphe exclusif et unilat\u00e9ral de l&rsquo;aspect figuratif<\/strong> de la connaissance :<\/p>\n<ul>\n<li>Elles excellent de mani\u00e8re vertigineuse dans la reconnaissance morphologique de formes, la corr\u00e9lation statistique superficielle d&rsquo;indices visuels ou textuels, la compl\u00e9tion de patterns spatiaux et la pr\u00e9diction du prochain token linguistique le plus probable.<\/li>\n<li>Mais elles sont simultan\u00e9ment d\u00e9pourvues de tout sch\u00e8me d&rsquo;action op\u00e9ratoire incarn\u00e9, de toute logique causale r\u00e9versible et de toute compr\u00e9hension de l&rsquo;invariance ontologique. D\u00e8s qu&rsquo;on les confronte \u00e0 des probl\u00e8mes physiques in\u00e9dits exigeant une v\u00e9ritable d\u00e9duction m\u00e9canique ou des raisonnements contre-factuels rigoureux, elles tr\u00e9buchent sur des \u00ab hallucinations \u00bb aberrantes qui rappellent de mani\u00e8re confondante les erreurs des enfants pr\u00e9op\u00e9ratoires hypnotis\u00e9s par les apparences figuratives imm\u00e9diates.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Comme le soulignent des figures majeures de l&rsquo;informatique th\u00e9orique et de la causalit\u00e9 computationnelle contemporaine telles que Judea Pearl ou Yann LeCun, l&rsquo;intelligence artificielle ne pourra jamais d\u00e9passer le stade des corr\u00e9lations de surface pour acc\u00e9der \u00e0 une v\u00e9ritable compr\u00e9hension du monde tant qu&rsquo;elle ne sera pas r\u00e9concili\u00e9e avec le versant op\u00e9ratif de l&rsquo;esprit. C&rsquo;est tout le projet de la robotique d\u00e9veloppementale incarn\u00e9e (<em>embodied and developmental robotics<\/em>), inspir\u00e9e directement des th\u00e8ses piag\u00e9tiennes : pour d\u00e9velopper un sens commun physique et une rationalit\u00e9 causale authentique, une machine doit poss\u00e9der un corps physique, agir sur son environnement, manipuler des objets mat\u00e9riels, faire l&rsquo;\u00e9preuve des r\u00e9sistances physiques et abstraire ses structures logico-math\u00e9matiques \u00e0 partir des coordinations de ses propres actions motrices.<\/p>\n<h3>12.3 Port\u00e9e heuristique durable pour la compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit humain<\/h3>\n<p>Enfin, dans le tumulte de nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines satur\u00e9es d&rsquo;\u00e9crans num\u00e9riques, d&rsquo;hyper-stimulations visuelles et de flux algorithmiques perp\u00e9tuels, la distinction entre figuratif et op\u00e9ratif conserve une port\u00e9e heuristique et \u00e9thique d&rsquo;une salutaire urgence. L&rsquo;humanit\u00e9 du XXIe si\u00e8cle est confront\u00e9e \u00e0 une h\u00e9g\u00e9monie sans pr\u00e9c\u00e9dent des instruments figuratifs : images hyper-r\u00e9alistes g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par ordinateur, trucages audiovisuels ind\u00e9tectables (<em>deepfakes<\/em>), montages sensationnalistes et propagandes discursives virales.<\/p>\n<p>Dans un tel \u00e9cosyst\u00e8me informationnel, l&rsquo;individu qui n&rsquo;est dot\u00e9 que d&rsquo;un traitement cognitif figuratif se retrouve d\u00e9sarm\u00e9, condamn\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9dulit\u00e9 cr\u00e9dule du sujet pr\u00e9op\u00e9ratoire piag\u00e9tien qui croit aveugl\u00e9ment ce que son \u0153il per\u00e7oit sur l&rsquo;\u00e9cran. La seule arme protectrice r\u00e9side dans l&rsquo;exercice vigilant et intransigeant de l&rsquo;esprit critique op\u00e9ratoire : la capacit\u00e9 de d\u00e9centrer son regard du spectacle offert, de remonter la cha\u00eene des transformations causales, d&rsquo;inverser mentalement les propositions discursives pour tester leur consistance logique, et de rechercher syst\u00e9matiquement les invariants de v\u00e9rit\u00e9 derri\u00e8re le chatoiement trompeur des apparences ph\u00e9nom\u00e9nologiques.<\/p>\n<p>En nous enseignant que la v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9el ne se contemple pas passivement dans l&rsquo;immobilit\u00e9 des formes ext\u00e9rieures mais se conquiert de haute lutte par le dynamisme r\u00e9versible et autor\u00e9gulateur de l&rsquo;action intelligente, Jean Piaget n&rsquo;a pas seulement r\u00e9dig\u00e9 un chapitre immortel de la psychologie des sciences cognitives ; il a forg\u00e9 un rempart philosophique indispensable pour l&rsquo;autonomie et la lucidit\u00e9 de la conscience humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bower, T. G. R. (1974). <em>Development in infancy<\/em>. W. H. Freeman and Company.<\/li>\n<li>Case, R. (1985). <em>Intellectual development: Birth to adulthood<\/em>. Academic Press.<\/li>\n<li>Chomsky, N., &amp; Piaget, J. (1980). <em>Th\u00e9ories du langage, th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage : Le d\u00e9bat entre Jean Piaget et Noam Chomsky<\/em> (M. Piatelli-Palmarini, \u00c9d.). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Furth, H. G. (1966). <em>Thinking without language: Psychological implications of deafness<\/em>. The Free Press.<\/li>\n<li>Houd\u00e9, O. (2014). <em>Apprendre \u00e0 r\u00e9sister : Pour l&rsquo;\u00e9cole, contre les automatismes de la pens\u00e9e<\/em>. Le Pommier.<\/li>\n<li>Inhelder, B., &amp; Piaget, J. (1955). <em>De la logique de l&rsquo;enfant \u00e0 la logique de l&rsquo;adolescent : Essai sur la construction des structures op\u00e9ratoires formelles<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/\">https:\/\/www.puf.com\/<\/a><\/li>\n<li>Kosslyn, S. M. (1980). <em>Image and mind<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Luquet, G.-H. (1927). <em>Le dessin enfantin<\/em>. F\u00e9lix Alcan.<\/li>\n<li>Mehler, J., &amp; Bever, T. G. (1967). Cognitive capacity of very young children. <em>Science<\/em>, 158(3797), 141-142. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.158.3797.141\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.158.3797.141<\/a><\/li>\n<li>Pascual-Leone, J. (1970). A mathematical model for the transition rule in Piaget&rsquo;s developmental stages. <em>Acta Psychologica<\/em>, 32, 301-345. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0001-6918(70)90108-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0001-6918(70)90108-3<\/a><\/li>\n<li>Piaget, J. (1936). <em>La naissance de l&rsquo;intelligence chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1937). <em>La construction du r\u00e9el chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1945). <em>La formation du symbole chez l&rsquo;enfant : Imitation, jeu et r\u00eave, image et repr\u00e9sentation<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1961). <em>Les m\u00e9canismes perceptifs : Mod\u00e8les probabilistes, analyse g\u00e9n\u00e9tique, \u00e9pist\u00e9mologie<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1967). <em>Biologie et connaissance : Essai sur les relations entre les r\u00e9gulations organiques et les processus cognitifs<\/em>. \u00c9ditions Gallimard.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1970). <em>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1975). <em>L&rsquo;\u00e9quilibration des structures cognitives : Probl\u00e8me central du d\u00e9veloppement<\/em>. 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