{"id":10226,"date":"2026-09-23T23:35:51","date_gmt":"2026-09-23T23:35:51","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theories\/cerveau-divise-specialisation-hemispherique-sperry-gazzaniga\/"},"modified":"2026-09-23T23:35:51","modified_gmt":"2026-09-23T23:35:51","slug":"cerveau-divise-specialisation-hemispherique-sperry-gazzaniga","status":"publish","type":"psych_article","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_article=cerveau-divise-specialisation-hemispherique-sperry-gazzaniga","title":{"rendered":"Cerveau divis\u00e9 et mod\u00e8le de sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique &#8211; Roger Sperry et Michael Gazzaniga"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences du vivant, peu de d\u00e9couvertes ont boulevers\u00e9 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit humain avec autant d&rsquo;acuit\u00e9 que les recherches men\u00e9es sur le cerveau divis\u00e9, ou <em>split-brain<\/em>. Durant la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, la neurobiologie oscillait entre deux visions concurrentes de l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale : d&rsquo;une part, un localisationnisme strict h\u00e9rit\u00e9 des travaux pionniers de Paul Broca et de Carl Wernicke, et d&rsquo;autre part, un holisme \u00e9quipotentiel d\u00e9fendu par des figures telles que Karl Lashley, pour qui les fonctions cognitives sup\u00e9rieures d\u00e9coulaient d&rsquo;une action globale et diffuse du cortex. Les travaux conjoints de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1981\/sperry\/biographical\/\">Roger Wolcott Sperry<\/a> et de son jeune collaborateur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psych.ucsb.edu\/people\/faculty\/gazzaniga\">Michael S. Gazzaniga<\/a> au sein du California Institute of Technology (Caltech) ont bris\u00e9 cette dichotomie en apportant des preuves empiriques irr\u00e9futables de la sp\u00e9cialisation fonctionnelle des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux, tout en r\u00e9v\u00e9lant la nature fondamentalement modulaire de la cognition humaine.<\/p>\n<p>En \u00e9tudiant des patients ayant subi une transsection chirurgicale compl\u00e8te du corps calleux pour soulager des formes d&rsquo;\u00e9pilepsie r\u00e9fractaire aux traitements pharmacologiques, Sperry et Gazzaniga ont ouvert une fen\u00eatre sans pr\u00e9c\u00e9dent sur le fonctionnement interne de la conscience. Leurs exp\u00e9riences, alliant une rigueur m\u00e9thodologique exemplaire \u00e0 une inventivit\u00e9 technique remarquable, ont permis d&rsquo;isoler exp\u00e9rimentalement chaque h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral et d&rsquo;interroger directement leurs capacit\u00e9s perceptives, motrices, mn\u00e9siques et linguistiques distinctes. Ce paradigme a d\u00e9montr\u00e9 que le cerveau n&rsquo;est pas un organe monolithique op\u00e9rant de concert par une myst\u00e9rieuse symbiose indissociable, mais une alliance dynamique de deux structures fonctionnellement sp\u00e9cialis\u00e9es, reli\u00e9es dans des conditions normales par un c\u00e2ble autoroutier de plus de deux cents millions de fibres nerveuses.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des descriptions purement cliniques ou anatomiques, l&rsquo;\u00e9tude du cerveau divis\u00e9 a fait vaciller les fondements m\u00eames de la philosophie de l&rsquo;esprit. En apportant des preuves mat\u00e9rielles que deux flux de conscience distincts, dot\u00e9s d&rsquo;intentions, d&rsquo;\u00e9motions et de processus d\u00e9cisionnels propres, pouvaient coexister au sein d&rsquo;une m\u00eame bo\u00eete cr\u00e2nienne sans que le sujet n&rsquo;en ait n\u00e9cessairement une perception unifi\u00e9e spontan\u00e9e, Sperry et Gazzaniga ont red\u00e9fini la notion d&rsquo;identit\u00e9 personnelle. De la mise au jour des capacit\u00e9s visuospatiales et holistiques de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration par Gazzaniga du concept fondamental du \u00ab module interpr\u00e8te \u00bb log\u00e9 dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, cette aventure scientifique a transform\u00e9 la neurologie clinique, la psychologie cognitive et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie contemporaine, offrant l&rsquo;un des regards les plus profonds jamais port\u00e9s sur la gen\u00e8se de la subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>1. Gen\u00e8se historique et contexte clinique de la callosotomie<\/h2>\n<h3>1.1 Le traitement de l&rsquo;\u00e9pilepsie r\u00e9fractaire par section commissurale<\/h3>\n<p>L&rsquo;origine de la chirurgie de d\u00e9connexion commissurale chez l&rsquo;\u00eatre humain plonge ses racines dans les impasses th\u00e9rapeutiques de la neurologie des ann\u00e9es 1940. Face \u00e0 des formes gravissimes d&rsquo;\u00e9pilepsies pharmacor\u00e9sistantes, caract\u00e9ris\u00e9es par des crises tonico-cloniques g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es secondaires, le neurochirurgien William P. Van Wagenen, exer\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Rochester, formula une hypoth\u00e8se audacieuse. Constatant chez l&rsquo;un de ses patients qu&rsquo;une tumeur c\u00e9r\u00e9brale ayant fortuitement d\u00e9truit une partie du corps calleux avait att\u00e9nu\u00e9 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des crises \u00e9pileptiques, il postula que la section chirurgicale de ce volumineux faisceau de substance blanche emp\u00eacherait la propagation transh\u00e9misph\u00e9rique de la d\u00e9charge paroxystique depuis son foyer \u00e9pileptog\u00e8ne unilat\u00e9ral vers l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re controlat\u00e9ral sain.<\/p>\n<p>Entre 1940 et 1943, Van Wagenen r\u00e9alisa une s\u00e9rie de callosotomies partielles et totales sur une vingtaine de patients. Les r\u00e9sultats cliniques montr\u00e8rent une r\u00e9duction substantielle des crises g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es. Cependant, les \u00e9valuations neuropsychologiques post-op\u00e9ratoires men\u00e9es par Andrew Akelaitis ne parvinrent \u00e0 mettre en \u00e9vidence aucun d\u00e9ficit cognitif, perceptif ou praxique notable. Les patients parlaient, marchaient, raisonnaient et semblaient interagir avec leur environnement de mani\u00e8re parfaitement normale. Cette absence apparente de s\u00e9quelles comportementales renfor\u00e7a la perplexit\u00e9 de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale : comment une structure anatomique contenant plusieurs centaines de millions d&rsquo;axones pouvait-elle \u00eatre sectionn\u00e9e de part en part sans alt\u00e9rer la vie mentale du sujet ?<\/p>\n<p>Il fallut attendre le d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 pour que cette approche chirurgicale connaisse une renaissance technique sous l&rsquo;impulsion des neurochirurgiens Philip J. Vogel et Joseph E. Bogen, exer\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital White Memorial de Los Angeles. Confront\u00e9s au cas dramatique du patient W.J., un v\u00e9t\u00e9ran de la Seconde Guerre mondiale \u00e2g\u00e9 de 48 ans dont les crises d&rsquo;\u00e9pilepsie post-traumatiques devenaient fatales et quotidiennes, Vogel et Bogen r\u00e9introduisirent la commissurotomie compl\u00e8te en am\u00e9liorant consid\u00e9rablement les protocoles microchirurgicaux. Contrairement aux interventions partielles de Van Wagenen, la chirurgie r\u00e9alis\u00e9e en f\u00e9vrier 1962 chez W.J. sectionna non seulement la totalit\u00e9 du corps calleux sur toute son \u00e9tendue ant\u00e9ro-post\u00e9rieure, mais \u00e9galement la commissure ant\u00e9rieure et, dans certains cas, la commissure hippocampique. L&rsquo;op\u00e9ration fut un succ\u00e8s m\u00e9dical retentissant : les crises d&rsquo;\u00e9pilepsie disparurent presque compl\u00e8tement, et le patient r\u00e9cup\u00e9ra des fonctions vitales stables, offrant ainsi le premier terrain d&rsquo;investigation moderne pour les sciences cognitives \u00e9mergentes.<\/p>\n<h3>1.2 Les postulats pr\u00e9existants sur la fonction du corps calleux<\/h3>\n<p>Durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;ignorance entourant le r\u00f4le du corps calleux \u00e9tait telle qu&rsquo;elle suscita des traits d&rsquo;ironie rest\u00e9s c\u00e9l\u00e8bres dans les annales m\u00e9dicales. Des figures \u00e9minentes de la neurologie d\u00e9claraient couramment, \u00e0 la lumi\u00e8re des observations d&rsquo;Akelaitis, que la seule fonction d\u00e9montrable du corps calleux \u00e9tait d&rsquo;ordre m\u00e9canique : servir de passerelle de soutien pour emp\u00eacher les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux de s&rsquo;affaisser l&rsquo;un vers l&rsquo;autre. Le neuropsychologue Karl Lashley lui-m\u00eame, chantre de la th\u00e9orie de l&rsquo;action de masse et de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 corticale, en vint \u00e0 sugg\u00e9rer avec malice que la seule utilit\u00e9 physiologique av\u00e9r\u00e9e du corps calleux semblait \u00eatre de permettre la propagation des crises \u00e9pileptiques d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<p>Cette vision purement passive du corps calleux fut vigoureusement contest\u00e9e par les travaux exp\u00e9rimentaux conduits par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/profiles.nlm.nih.gov\/spotlight\/vv\">Roger W. Sperry<\/a> et son \u00e9l\u00e8ve Ronald Myers \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago puis \u00e0 Caltech au cours des ann\u00e9es 1950. Travaillant sur des mod\u00e8les f\u00e9lins puis simiens, Myers et Sperry d\u00e9velopp\u00e8rent une pr\u00e9paration chirurgicale r\u00e9volutionnaire : ils proc\u00e9d\u00e8rent \u00e0 la section combin\u00e9e du chiasma optique dans le plan sagittal m\u00e9dian et du corps calleux. Chez ces animaux au \u00ab cerveau d\u00e9connect\u00e9 \u00bb, les informations visuelles pr\u00e9sent\u00e9es exclusivement \u00e0 un \u0153il \u00e9taient rigoureusement confin\u00e9es au cortex visuel de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re ipsilat\u00e9ral, sans aucune possibilit\u00e9 de transfert vers l&rsquo;autre h\u00e9misph\u00e8re.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es obtenues lors de ces exp\u00e9riences animales furent d\u00e9cisives. Lorsqu&rsquo;un chat au cerveau divis\u00e9 apprenait \u00e0 discriminer des formes visuelles g\u00e9om\u00e9triques (par exemple, un cercle oppos\u00e9 \u00e0 un carr\u00e9 pour obtenir une r\u00e9compense alimentaire) avec un \u0153il masqu\u00e9, l&rsquo;apprentissage \u00e9tait rapide et stable. Cependant, d\u00e8s que le masque \u00e9tait transf\u00e9r\u00e9 sur l&rsquo;autre \u0153il, l&rsquo;animal se comportait comme s&rsquo;il n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che : le taux de r\u00e9ussite retombait au niveau du hasard, et le temps d&rsquo;apprentissage avec le second \u0153il \u00e9tait identique \u00e0 celui d&rsquo;un animal na\u00eff. De surcro\u00eet, l&rsquo;animal pouvait apprendre sans aucune interf\u00e9rence des r\u00e8gles contradictoires avec chaque \u0153il (choisir le cercle avec l&rsquo;\u0153il gauche, choisir le carr\u00e9 avec l&rsquo;\u0153il droit). Ces r\u00e9sultats d\u00e9montraient irr\u00e9futablement que le corps calleux \u00e9tait le substrat indispensable du transfert mn\u00e9sique et perceptif interh\u00e9misph\u00e9rique, ouvrant une faille b\u00e9ante dans l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9quipotentialit\u00e9 globale de Lashley.<\/p>\n<h3>1.3 La rencontre fondatrice entre Roger Sperry et Michael Gazzaniga<\/h3>\n<p>C&rsquo;est en 1961 que Michael S. Gazzaniga, alors jeune \u00e9tudiant de premier cycle au Dartmouth College, effectua un stage d&rsquo;\u00e9t\u00e9 au California Institute of Technology au sein du laboratoire de Roger Sperry. Fascin\u00e9 par les publications de Myers et Sperry sur les mammif\u00e8res non humains, Gazzaniga per\u00e7ut imm\u00e9diatement le potentiel \u00e9pist\u00e9mologique extraordinaire qu&rsquo;offrirait l&rsquo;\u00e9valuation de patients humains soumis \u00e0 la commissurotomie. Lorsque Joseph Bogen et Philip Vogel planifi\u00e8rent la premi\u00e8re intervention chirurgicale sur le patient W.J., Gazzaniga obtint son admission en th\u00e8se de doctorat sous la direction de Sperry afin de concevoir et d&rsquo;administrer les paradigmes exp\u00e9rimentaux destin\u00e9s \u00e0 sonder l&rsquo;esprit de ce premier patient split-brain moderne.<\/p>\n<p>La collaboration entre Sperry, th\u00e9oricien rigoureux issu de la zoologie et de la psychobiologie exp\u00e9rimentale, et Gazzaniga, exp\u00e9rimentateur infatigable dou\u00e9 d&rsquo;un sens clinique remarquable, s&rsquo;av\u00e9ra imm\u00e9diatement f\u00e9conde. Gazzaniga comprit rapidement que les protocoles cliniques standardis\u00e9s employ\u00e9s par Akelaitis avaient \u00e9chou\u00e9 parce qu&rsquo;ils laissaient aux patients la libert\u00e9 de bouger les yeux et les mains, permettant ainsi une compensation sensorimotrice bilat\u00e9rale spontan\u00e9e dans la vie quotidienne. Pour isoler les h\u00e9misph\u00e8res chez l&rsquo;\u00eatre humain, il fallait concevoir des dispositifs techniques capables de pr\u00e9senter des informations sensorielles \u00e0 une vitesse sup\u00e9rieure \u00e0 celle n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u0153il pour effectuer une saccade oculaire vers le stimulus.<\/p>\n<p>Leur premier examen du patient W.J., r\u00e9alis\u00e9 peu apr\u00e8s son op\u00e9ration chirurgicale en 1962, marqua l&rsquo;acte de naissance de la neuropsychologie moderne du cerveau divis\u00e9. En quelques s\u00e9ances, ils d\u00e9montr\u00e8rent qu&rsquo;une information visuelle ou tactile transmise au seul h\u00e9misph\u00e8re droit \u00e9tait totalement ignor\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche verbalisateur, mais pouvait n\u00e9anmoins donner lieu \u00e0 des comportements moteurs pr\u00e9cis ex\u00e9cut\u00e9s par la main gauche. Cette d\u00e9couverte historique, prolong\u00e9e par deux d\u00e9cennies de travaux sur une cohorte de patients devenus embl\u00e9matiques (tels que N.G., L.B., J.W. et V.P.), valut \u00e0 Roger Sperry le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1981\/summary\/\">prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981<\/a>, r\u00e9compensant ses d\u00e9couvertes r\u00e9volutionnaires concernant la sp\u00e9cialisation fonctionnelle des h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h2>2. Architecture anatomique et neurophysiologie de la connectivit\u00e9 interh\u00e9misph\u00e9rique<\/h2>\n<h3>2.1 Morphologie et organisation topographique du corps calleux<\/h3>\n<p>Le corps calleux constitue la commissure n\u00e9ocorticale pr\u00e9dominante chez les mammif\u00e8res euth\u00e9riens. Chez l&rsquo;\u00eatre humain adulte, cette lame \u00e9paisse de substance blanche arqu\u00e9e d&rsquo;avant en arri\u00e8re mesure environ dix centim\u00e8tres de longueur sagittale et regroupe approximativement 200 \u00e0 250 millions d&rsquo;axones. D&rsquo;un point de vue morphologique macroscopique, on distingue traditionnellement quatre sous-r\u00e9gions anatomiques le long de son grand axe ant\u00e9ro-post\u00e9rieur : le <em>rostre<\/em> (ou bec), qui s&rsquo;effile vers le bas en continuit\u00e9 avec la lame terminale ; le <em>genou<\/em>, qui s&rsquo;incurve en avant au p\u00f4le frontal ; le <em>corps<\/em> (ou tronc), qui forme la majeure partie de la vo\u00fbte sous la scissure interh\u00e9misph\u00e9rique ; et enfin le <em>spl\u00e9nium<\/em>, extr\u00e9mit\u00e9 post\u00e9rieure massive et renfl\u00e9e surplombant la glande pin\u00e9ale et le toit du m\u00e9senc\u00e9phale.<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation interne du corps calleux ob\u00e9it \u00e0 une topographie d&rsquo;une pr\u00e9cision remarquable. Les fibres ne traversent pas l&rsquo;\u00e9difice de fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e : elles respectent une cartographie ant\u00e9ro-post\u00e9rieure refl\u00e9tant l&rsquo;agencement des lobes corticaux qu&rsquo;elles connectent. Ainsi, le rostre et le genou transmettent les fibres interconnectant les cortex pr\u00e9frontaux et orbitofrontaux. La partie ant\u00e9rieure du corps v\u00e9hicule les axones des aires motrices suppl\u00e9mentaires, pr\u00e9motrices et motrices primaires. La portion moyenne et post\u00e9rieure du corps calleux assure le passage des axones somatosensoriels pari\u00e9taux et auditifs temporaux. Enfin, le spl\u00e9nium est presque exclusivement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la transmission des projections visuelles issues des aires occipitales primaires (stoppant aux limites de la fov\u00e9a) et des aires visuelles extrastri\u00e9es d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (V2, V3, V4, MT\/V5).<\/p>\n<p>Sur le plan microstructural, le diam\u00e8tre axonal et la my\u00e9linisation varient consid\u00e9rablement selon les r\u00e9gions fonctionnelles. Le genou et les zones pr\u00e9frontales sont domin\u00e9s par des fibres non my\u00e9linis\u00e9es ou de faible diam\u00e8tre axonal (inf\u00e9rieur \u00e0 1 microm\u00e8tre), adapt\u00e9es \u00e0 des transferts int\u00e9gr\u00e9s lents et distribu\u00e9s. \u00c0 l&rsquo;inverse, les r\u00e9gions du corps calleux reliant les aires motrices primaires et le spl\u00e9nium pr\u00e9sentent une haute proportion d&rsquo;axones fortement my\u00e9linis\u00e9s de large diam\u00e8tre (pouvant d\u00e9passer 3 \u00e0 5 microm\u00e8tres), garantissant une vitesse de conduction saltatoire \u00e9lev\u00e9e (jusqu&rsquo;\u00e0 30 \u00e0 40 m\u00e8tres par seconde) n\u00e9cessaire \u00e0 la synchronisation temporelle fine des signaux sensorimoteurs bilat\u00e9raux. En p\u00e9riph\u00e9rie du corps calleux subsistent d&rsquo;autres commissures t\u00e9lenc\u00e9phaliques et dienc\u00e9phaliques de moindre calibre : la commissure ant\u00e9rieure, reliant les lobes temporaux ant\u00e9rieurs et les structures olfactives, la commissure hippocampique (ou fornix dorsal) connectant les hippocampes, et la commissure post\u00e9rieure m\u00e9senc\u00e9phalique impliqu\u00e9e dans les r\u00e9flexes pupillaires photomoteurs.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;organisation crois\u00e9e des voies sensorielles et motrices<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender les cons\u00e9quences de la callosotomie, il est indispensable de confronter l&rsquo;anatomie commissurale \u00e0 l&rsquo;organisation crois\u00e9e fondamentale des syst\u00e8mes sensorimoteurs des vert\u00e9br\u00e9s. Au sein du syst\u00e8me visuel, la d\u00e9cussation partielle des fibres au niveau du chiasma optique ob\u00e9it \u00e0 un principe strictement h\u00e9mi-r\u00e9tinien : les axones issus des h\u00e9mi-r\u00e9tines nasales croisent la ligne m\u00e9diane pour rejoindre le corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral controlat\u00e9ral, tandis que les axones des h\u00e9mi-r\u00e9tines temporales demeurent ipsilat\u00e9raux. Il en r\u00e9sulte que le champ visuel gauche (h\u00e9mi-champ gauche projet\u00e9 sur la r\u00e9tine nasale de l&rsquo;\u0153il gauche et la r\u00e9tine temporale de l&rsquo;\u0153il droit) est trait\u00e9 exclusivement par le cortex occipital de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit. R\u00e9ciproquement, tout \u00e9l\u00e9ment per\u00e7u dans le champ visuel droit est dirig\u00e9 vers le cortex occipital de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche.<\/p>\n<p>Une s\u00e9gr\u00e9gation analogue r\u00e9git le syst\u00e8me moteur volontaire. Le faisceau corticospinal (ou pyramidal), issu principalement des aires motrices primaires (aire 4 de Brodmann) et pr\u00e9motrices, subit une d\u00e9cussation massive (environ 85 \u00e0 90 % des axones) au niveau de la jonction bulbo-m\u00e9dullaire inf\u00e9rieure. Ce faisceau corticospinal lat\u00e9ral innerve les motoneurones de la corne ant\u00e9rieure de la moelle \u00e9pini\u00e8re destin\u00e9s aux muscles distaux des membres. Par cons\u00e9quent, la main droite est plac\u00e9e sous le contr\u00f4le ex\u00e9cutif et moteur presque exclusif du cortex moteur primaire gauche, tandis que la main gauche est pilot\u00e9e par le cortex moteur primaire droit. Seules la motricit\u00e9 axiale et la posture proximale conservent une projection bilat\u00e9rale via les voies cortico-spinales ventrales directes et les voies sous-corticales (r\u00e9ticulospinales et vestibulospinales).<\/p>\n<p>Dans la modalit\u00e9 somesth\u00e9sique, la voie lemniscale (faisceaux gracile et cun\u00e9iforme) transmettant la sensibilit\u00e9 tactile \u00e9picritique et la proprioception consciente d\u00e9cusse \u00e9galement au niveau du bulbe rachidien avant de projeter sur le thalamus ventro-post\u00e9ro-lat\u00e9ral (VPL) et le cortex somatosensoriel primaire (S1) controlat\u00e9ral. Une stimulation tactile appliqu\u00e9e sur les doigts de la main gauche est donc envoy\u00e9e au cortex pari\u00e9tal droit. Chez le sujet sain au syst\u00e8me nerveux intact, cette compartimentation anatomique rigide est imm\u00e9diatement abolie par la bande passante gigantesque du corps calleux : chaque information parvenue \u00e0 un h\u00e9misph\u00e8re est dupliqu\u00e9e et partag\u00e9e avec son homologue en quelques millisecondes. La transsection calleuse rompt ce pont de communication direct, emprisonnant chaque signal sensoriel dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re qui le re\u00e7oit.<\/p>\n<h3>2.3 Mod\u00e8les de transfert et d&rsquo;inhibition interh\u00e9misph\u00e9rique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension neurophysiologique du corps calleux ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un simple mod\u00e8le de relais t\u00e9l\u00e9graphique passif transportant des copies conformes d&rsquo;excitations neuronales. La litt\u00e9rature contemporaine distingue deux dynamiques fonctionnelles interd\u00e9pendantes mais diam\u00e9tralement oppos\u00e9es : le transfert d&rsquo;excitation interh\u00e9misph\u00e9rique et l&rsquo;inhibition transcallosale r\u00e9ciproque. Le mod\u00e8le excitateur classique stipule que les terminaisons axonales calleuses, qui sont majoritairement glutamatergiques, activent directement les neurones pyramidaux du cortex homologue oppos\u00e9 pour fusionner les repr\u00e9sentations perceptives (par exemple, unifier les deux moiti\u00e9s du champ visuel le long du m\u00e9ridien vertical) ou coordonner l&rsquo;apprentissage sensorimoteur bimanuel.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les enregistrements \u00e9lectrophysiologiques cellulaires et les \u00e9tudes par stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que, bien que les fibres calleuses soient intrins\u00e8quement excitatrices (glutamatergiques), elles font majoritairement synapse sur des interneurones inhibiteurs gabaergiques locaux dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re cible (notamment les interneurones parvalbumine positifs). Cette architecture engendre un puissant ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;inhibition transcallosale. Selon le mod\u00e8le propos\u00e9 notamment par Kinsbourne, cette inhibition r\u00e9ciproque permet \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re dominant ou le plus comp\u00e9tent pour une t\u00e2che donn\u00e9e de supprimer l&rsquo;activit\u00e9 concurrente de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re oppos\u00e9, \u00e9vitant ainsi des interf\u00e9rences motrices d\u00e9l\u00e9t\u00e8res ou des conflits attentionnels.<\/p>\n<p>La transsection compl\u00e8te du corps calleux abolit instantan\u00e9ment ces deux flux de contr\u00f4le. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le transfert de donn\u00e9es s&rsquo;interrompt brutalement, isolant les processus cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, la lev\u00e9e de l&rsquo;inhibition transcallosale peut lib\u00e9rer des comportements d&rsquo;\u00e9mancipation motrice ou d&rsquo;antagonisme fonctionnel, chaque h\u00e9misph\u00e8re r\u00e9agissant de mani\u00e8re ind\u00e9pendante aux incitations de son environnement. Dans les callosotomies partielles, les manifestations cliniques divergent profond\u00e9ment selon le site pr\u00e9serv\u00e9 : une conservation du spl\u00e9nium permet le maintien d&rsquo;une int\u00e9gration visuelle interh\u00e9misph\u00e9rique quasi parfaite malgr\u00e9 l&rsquo;isolation des cortex frontaux, tandis qu&rsquo;une section limit\u00e9e aux deux tiers ant\u00e9rieurs pr\u00e9serve la synth\u00e8se perceptive tout en dissociant la planification motrice et praxique complexe.<\/p>\n<h2>3. Les paradigmes m\u00e9thodologiques d&rsquo;\u00e9valuation du cerveau divis\u00e9<\/h2>\n<h3>3.1 Le dispositif tachistoscopique et la fixation visuelle stricte<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tudier isol\u00e9ment chacun des h\u00e9misph\u00e8res chez un patient callosotomis\u00e9, Michael Gazzaniga et Roger Sperry durent mettre au point un dispositif m\u00e9thodologique d&rsquo;une rigueur absolue : le contr\u00f4le tachistoscopique de la stimulation visuelle. Chez un individu conscient dont les yeux se meuvent librement, une saccade oculaire met en moyenne 150 \u00e0 200 millisecondes \u00e0 s&rsquo;initier d\u00e8s lors qu&rsquo;un stimulus visuel appara\u00eet dans la p\u00e9riph\u00e9rie du champ de vision. Une fois la fov\u00e9a align\u00e9e sur le stimulus, l&rsquo;information p\u00e9n\u00e8tre simultan\u00e9ment les deux yeux et gagne par cons\u00e9quent les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux, invalidant toute tentative d&rsquo;isolation exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Le paradigme tachistoscopique r\u00e9sout ce biais physiologique majeur en r\u00e9duisant le temps d&rsquo;exposition du stimulus \u00e0 une dur\u00e9e rigoureusement inf\u00e9rieure au temps de latence saccadique, g\u00e9n\u00e9ralement comprise entre 100 et 150 millisecondes. Le protocole exp\u00e9rimental classique exige que le patient fixe constamment un point central mat\u00e9rialis\u00e9 sur un \u00e9cran noir. Des stimuli visuels discrets (mots imprim\u00e9s, photographies d&rsquo;objets, visages ou symboles abstraits) sont alors projet\u00e9s bri\u00e8vement de mani\u00e8re lat\u00e9ralis\u00e9e, \u00e0 une distance angulaire calcul\u00e9e (au-del\u00e0 de 2 \u00e0 5 degr\u00e9s d&rsquo;excentricit\u00e9 par rapport au point de fixation central), soit exclusivement dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel gauche (HCG), soit dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel droit (HCD).<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, cette m\u00e9thodologie rudimentaire \u00e0 base de projecteurs optiques et d&rsquo;obturateurs m\u00e9caniques fut perfectionn\u00e9e par l&rsquo;adjonction de cam\u00e9ras infrarouges de poursuite oculaire (<em>eye-tracking<\/em> haute fr\u00e9quence). Si le patient d\u00e9viait son regard du point central, ne serait-ce que de quelques fractions de degr\u00e9 au moment du d\u00e9clenchement, l&rsquo;ordinateur supprimait instantan\u00e9ment la stimulation. Ce dispositif fut \u00e9galement exploit\u00e9 pour introduire le c\u00e9l\u00e8bre paradigme des stimuli chim\u00e9riques mis au point avec Jerre Levy : des photographies compos\u00e9es de deux moiti\u00e9s distinctes soud\u00e9es sur la ligne m\u00e9diane verticale (par exemple, la moiti\u00e9 gauche d&rsquo;un visage f\u00e9minin fusionn\u00e9e avec la moiti\u00e9 droite d&rsquo;un visage masculin). Pr\u00e9sent\u00e9e de fa\u00e7on tachistoscopique, cette chim\u00e8re imposait \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit la vision de la moiti\u00e9 gauche et \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche la vision de la moiti\u00e9 droite, chaque cortex compl\u00e9tant automatiquement l&rsquo;image per\u00e7ue selon ses propres capacit\u00e9s de gestalt et d&rsquo;inf\u00e9rence.<\/p>\n<h3>3.2 Protocoles de stimulation haptique et somesth\u00e9sique sans guidage visuel<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation sensorielle des patients split-brain ne pouvait se cantonner \u00e0 la vision ; le syst\u00e8me somatosensoriel et tactile offrait un champ d&rsquo;exp\u00e9rimentation compl\u00e9mentaire pour cartographier les dissociations cognitives. Pour interroger la sensibilit\u00e9 haptique d&rsquo;un h\u00e9misph\u00e8re sans autoriser l&rsquo;intervention de l&rsquo;autre, Sperry et Gazzaniga con\u00e7urent une bo\u00eete d&rsquo;occultation visuelle munie d&rsquo;un rideau opaque ou d&rsquo;un \u00e9cran sous lequel le sujet pouvait introduire ses mains sans jamais pouvoir observer ses propres membres ni les objets manipul\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans ce protocole, des objets tridimensionnels courants (cl\u00e9s, billes, ciseaux, peignes) ou des formes g\u00e9om\u00e9triques taill\u00e9es dans du bois \u00e9taient plac\u00e9s directement dans la paume de la main gauche ou de la main droite du patient. Le sujet devait proc\u00e9der \u00e0 une exploration palpatoire active et st\u00e9r\u00e9ognosique. D\u00e8s lors que l&rsquo;objet \u00e9tait manipul\u00e9 par la main gauche, les signaux tactiles et proprioceptifs atteignaient exclusivement l&rsquo;aire somesth\u00e9sique primaire et le lobe pari\u00e9tal de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit. Lorsque les exp\u00e9rimentateurs demandaient au patient : \u00ab Qu&rsquo;avez-vous dans la main ? \u00bb, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, responsable de la production verbale mais priv\u00e9 d&rsquo;aff\u00e9rences calleuses, r\u00e9pondait invariablement : \u00ab Rien \u00bb ou affirmait ignorer totalement la pr\u00e9sence de l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Pourtant, la comp\u00e9tence cognitive de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit \u00e9tait \u00e9clatante : si l&rsquo;on demandait au m\u00eame patient d&rsquo;utiliser sa main gauche pour d\u00e9signer, parmi un assortiment d&rsquo;objets visibles pos\u00e9s sur la table, celui qu&rsquo;il venait de toucher \u00e0 l&rsquo;aveugle, il saisissait imm\u00e9diatement l&rsquo;objet ad\u00e9quat avec une pr\u00e9cision parfaite. L&rsquo;\u00e9preuve du transfert manuel crois\u00e9 acheva de prouver l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 des deux compartiments : si un objet \u00e9tait explor\u00e9 tactilement par la main gauche puis retir\u00e9, et que l&rsquo;on demandait au sujet de retrouver ce m\u00eame objet parmi d&rsquo;autres en utilisant sa main droite sous le rideau, la performance s&rsquo;effondrait au niveau du hasard statistique pur. L&rsquo;information tactile encod\u00e9e dans le cortex pari\u00e9tal droit demeurait inaccessible au syst\u00e8me moteur et somatosensoriel pari\u00e9tal gauche.<\/p>\n<h3>3.3 Mesures de dissociation des r\u00e9ponses verbales et motrices<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations exp\u00e9rimentales les plus f\u00e9condes du laboratoire de Caltech r\u00e9sida dans la diversification des modalit\u00e9s de r\u00e9ponse demand\u00e9es aux patients. Conscients que le langage articul\u00e9 \u00e9tait l&rsquo;apanage presque exclusif de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche chez la majorit\u00e9 des individus droitiers, Sperry et Gazzaniga comprirent qu&rsquo;exiger une r\u00e9ponse exclusivement vocale condamnait l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit \u00e0 un mutisme exp\u00e9rimental artificiel. Ils mirent donc syst\u00e9matiquement en comp\u00e9tition les sorties motrices vocales et manuelles.<\/p>\n<p>Le protocole standardis\u00e9 comportait plusieurs conditions de r\u00e9ponse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>R\u00e9ponse vocale \/ verbale :<\/strong> le patient nomme \u00e0 voix haute le stimulus projet\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9cran ou identifie l&rsquo;objet manipul\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Pointage manuel non verbal :<\/strong> le patient utilise l&rsquo;une ou l&rsquo;autre main pour pointer du doigt une image, une lettre ou un mot \u00e9quivalent au sein d&rsquo;un choix multiple pr\u00e9sent\u00e9 sans limitation temporelle.<\/li>\n<li><strong>Saisie motrice diff\u00e9rentielle :<\/strong> le sujet manipule des blocs, trace des lignes ou assemble des motifs selon des consignes visuelles lat\u00e9ralis\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces dispositifs permirent de chronom\u00e9trer avec pr\u00e9cision les temps de r\u00e9action diff\u00e9rentiels entre les configurations ipsilat\u00e9rales et controlat\u00e9rales. Lorsqu&rsquo;une t\u00e2che imposait une r\u00e9ponse manuelle unilat\u00e9rale en r\u00e9ponse \u00e0 un stimulus projet\u00e9 dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ controlat\u00e9ral (par exemple, main gauche r\u00e9pondant au champ visuel gauche, circuit enti\u00e8rement confin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit), les temps de r\u00e9action \u00e9taient vifs et constants. En revanche, si une consigne exigeait une coordination entre la vision d&rsquo;un h\u00e9misph\u00e8re et la motricit\u00e9 de la main oppos\u00e9e, les temps de r\u00e9ponse s&rsquo;allongeaient consid\u00e9rablement ou la t\u00e2che devenait irr\u00e9alisable, \u00e0 moins que des strat\u00e9gies de suppl\u00e9ance sous-corticale ou comportementale n&rsquo;intervinssent.<\/p>\n<p>Les protocoles de double t\u00e2che simultan\u00e9e constitu\u00e8rent le point d&rsquo;orgue de cette approche. Dans ces paradigmes, deux stimuli visuels distincts \u00e9taient projet\u00e9s en m\u00eame temps dans les deux h\u00e9mi-champs (par exemple, un cercle rouge \u00e0 gauche et un triangle bleu \u00e0 droite). On demandait au sujet d&rsquo;effectuer une t\u00e2che de recherche visuelle ou de dessin simultan\u00e9 avec les deux mains. Alors qu&rsquo;un individu sain subit un goulot d&rsquo;\u00e9tranglement attentionnel majeur qui ralentit l&rsquo;ex\u00e9cution motrice en pr\u00e9sence de consignes conflictuelles, les patients split-brain accomplissaient ces doubles t\u00e2ches motrices ind\u00e9pendantes sans aucune interf\u00e9rence cognitive mesurable, chaque main tra\u00e7ant sa propre trajectoire g\u00e9om\u00e9trique de mani\u00e8re fluide et parall\u00e8le, attestant d&rsquo;une v\u00e9ritable autonomie computationnelle des deux h\u00e9misph\u00e8res.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche : Dominance linguistique et traitement analytique<\/h2>\n<h3>4.1 La sp\u00e9cialisation phonologique, lexicale et syntaxique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration m\u00e9thodique des patients commissurotomis\u00e9s a confirm\u00e9, avec un niveau de pr\u00e9cision jamais atteint par la simple observation anatomopathologique des patients aphasiques, la supr\u00e9matie absolue de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche dans le traitement des composantes formelles du langage chez l&rsquo;adulte c\u00e9r\u00e9bro-l\u00e9s\u00e9 ou sain. Dans la quasi-totalit\u00e9 des cas \u00e9tudi\u00e9s chez les sujets droitiers, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche abrite les architectures neuronales indispensables \u00e0 l&rsquo;expression motrice phonologique (l&rsquo;aire de Broca dans le gyrus frontal inf\u00e9rieur) et \u00e0 la compr\u00e9hension phon\u00e9mique et s\u00e9mantique s\u00e9quentielle (l&rsquo;aire de Wernicke dans le gyrus temporal sup\u00e9rieur, interconnect\u00e9e par le faisceau arqu\u00e9).<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un stimulus lexical ou iconographique est projet\u00e9 dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel droit (HCD) d&rsquo;un patient split-brain, l&rsquo;information atteint directement l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche. Dans cette configuration, le patient lit, verbalise, d\u00e9crit et explicite le stimulus sans la moindre h\u00e9sitation, avec une aisance syntaxique et lexicale indiscernable de celle d&rsquo;un individu sain. Cet h\u00e9misph\u00e8re poss\u00e8de le lexique mental complet, le syst\u00e8me de d\u00e9codage morphologique et, par-dessus tout, la comp\u00e9tence syntaxique r\u00e9cursive permettant de combiner des morph\u00e8mes selon des r\u00e8gles grammaticales rigides et hi\u00e9rarchis\u00e9es.<\/p>\n<p>Toutefois, cette virtuosit\u00e9 analytique et s\u00e9quentielle de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche comporte des angles morts notables lorsque celui-ci est test\u00e9 de mani\u00e8re totalement isol\u00e9e de son pendant droit. Priv\u00e9 du concours de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche d\u00e9montre une compr\u00e9hension hyper-litt\u00e9rale des \u00e9nonc\u00e9s. S&rsquo;il ma\u00eetrise parfaitement les structures logiques de surface (\u00ab Si P alors Q \u00bb), il \u00e9prouve des difficult\u00e9s manifestes \u00e0 saisir les subtilit\u00e9s implicites du discours, les m\u00e9taphores po\u00e9tiques \u00e9labor\u00e9es, le double sens ou l&rsquo;inflexion ironique d&rsquo;une proposition. Son traitement linguistique demeure analytique, ax\u00e9 sur les d\u00e9tails discrets et le d\u00e9coupage temporel des phon\u00e8mes, op\u00e9rant selon une grille de lecture d\u00e9terministe et d\u00e9contextualis\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.2 Le raisonnement logique, arithm\u00e9tique et inf\u00e9rentiel<\/h3>\n<p>Outre son h\u00e9g\u00e9monie sur le langage articul\u00e9, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche s&rsquo;affirme comme le si\u00e8ge d&rsquo;\u00e9lection de la manipulation symbolique formelle et des op\u00e9rations arithm\u00e9tiques complexes. Des protocoles confrontant les deux h\u00e9misph\u00e8res \u00e0 des calculs math\u00e9matiques ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le lobe pari\u00e9tal gauche (particuli\u00e8rement le gyrus angulaire et le gyrus supramarginal) est indispensable \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration des faits arithm\u00e9tiques en m\u00e9moire verbale (comme les tables de multiplication) ainsi qu&rsquo;au d\u00e9roulement s\u00e9quentiel des algorithmes de calcul pos\u00e9 (additions \u00e0 retenues, soustractions et divisions multi-\u00e9tapes).<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche excelle de mani\u00e8re singuli\u00e8re dans les t\u00e2ches d&rsquo;inf\u00e9rence causale directe. Lorsqu&rsquo;on lui soumet des s\u00e9quences temporelles de faits ob\u00e9issant \u00e0 des lois logiques explicites, il est capable de d\u00e9duire imm\u00e9diatement le r\u00e9sultat attendu ou d&rsquo;identifier la pr\u00e9misse manquante. De m\u00eame, sa propension \u00e0 la cat\u00e9gorisation taxonomique est frappante : si l&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche une image cible (par exemple, un chien) et qu&rsquo;on lui demande de choisir parmi plusieurs images celle qui \u00ab va avec \u00bb, il s\u00e9lectionnera spontan\u00e9ment un objet de m\u00eame classe conceptuelle ou fonctionnelle abstraite (comme un chat ou une laisse), privil\u00e9giant les taxonomies formelles aux relations purement visuelles ou spatiales.<\/p>\n<p>Cette approche algorithmique d\u00e9coule de ce que les neurosciences cognitives qualifient de mode de traitement s\u00e9quentiel et propositionnel. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche d\u00e9compose les probl\u00e8mes environnementaux en \u00e9l\u00e9ments constitutifs \u00e9l\u00e9mentaires, les ordonne temporellement et applique des r\u00e8gles d\u00e9ductives ferm\u00e9es. Cette m\u00e9thode est extr\u00eamement efficiente pour r\u00e9soudre des \u00e9nigmes scientifiques, concevoir des d\u00e9monstrations logiques ou programmer des comportements structur\u00e9s, mais elle s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement rigide d\u00e8s lors que la r\u00e9solution d&rsquo;une situation nouvelle exige une r\u00e9organisation globale, intuitive ou non lin\u00e9aire des patterns sensoriels.<\/p>\n<h3>4.3 Planification motrice et praxies gestuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche s&rsquo;exprime \u00e9galement avec force dans le domaine de la motricit\u00e9 volontaire complexe et des praxies gestuelles. D\u00e8s le d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, le neurologue Hugo Liepmann avait th\u00e9oris\u00e9 que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche contenait les \u00ab formules motrices \u00bb ou engrammes praxiques guidant la r\u00e9alisation des gestes appris, signifiants et orient\u00e9s vers un but (praxies id\u00e9omotrices et id\u00e9atoires). Les exp\u00e9riences conduites sur les patients de Sperry et Gazzaniga ont fourni la confirmation exp\u00e9rimentale d\u00e9finitive du mod\u00e8le de Liepmann.<\/p>\n<p>Chez les patients split-brain, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche commande avec une dext\u00e9rit\u00e9 millim\u00e9trique la main droite pour l&rsquo;\u00e9criture (graphomotricit\u00e9), la manipulation fine d&rsquo;outils et l&rsquo;ex\u00e9cution de gestes symboliques conventionnels sur ordre verbal (faire un salut militaire, faire signe d&rsquo;au revoir, mimer l&rsquo;utilisation d&rsquo;un marteau). En revanche, lorsque l&rsquo;on s&rsquo;adresse verbalement \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche pour lui demander d&rsquo;ordonner \u00e0 la main gauche d&rsquo;ex\u00e9cuter ces m\u00eames gestes symboliques, le patient est victime d&rsquo;une <em>apraxie id\u00e9omotrice unilat\u00e9rale de la main gauche<\/em>. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche comprend parfaitement la consigne verbale et con\u00e7oit la s\u00e9quence motrice ad\u00e9quate, mais le corps calleux \u00e9tant sectionn\u00e9, la commande motrice praxique ne peut plus traverser vers le cortex moteur primaire droit qui contr\u00f4le la musculature de la main gauche.<\/p>\n<p>La main gauche se trouve alors r\u00e9duite \u00e0 des mouvements maladroits, approximatifs ou pers\u00e9v\u00e9ratifs, alors m\u00eame qu&rsquo;elle ne pr\u00e9sente aucune paralysie, par\u00e9sie ou d\u00e9ficit \u00e9l\u00e9mentaire de la force musculaire. De surcro\u00eet, les travaux de Gazzaniga ont soulign\u00e9 le r\u00f4le pivot de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche dans la programmation temporelle fine des s\u00e9quences gestuelles bimanuelle : si une t\u00e2che requiert une succession d&rsquo;actions chronologiquement imbriqu\u00e9es, c&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche qui prend l&rsquo;ascendant moteur, guidant la main droite dans une chor\u00e9graphie s\u00e9rielle fluide l\u00e0 o\u00f9 la main gauche, pilot\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, peine \u00e0 d\u00e9composer l&rsquo;action en sous-programmes moteurs discrets.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit : Traitement spatial, perception holistique et affectivit\u00e9<\/h2>\n<h3>5.1 Le traitement visuospatial et la synth\u00e8se globale<\/h3>\n<p>Longtemps qualifi\u00e9 p\u00e9jorativement d&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re \u00ab mineur \u00bb ou \u00ab muet \u00bb par une tradition m\u00e9dicale obs\u00e9d\u00e9e par le langage verbal, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit a vu son statut scientifique radicalement r\u00e9habilit\u00e9 gr\u00e2ce aux travaux de Caltech. Roger Sperry fut le premier \u00e0 insister sur le fait que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit n&rsquo;\u00e9tait en rien inf\u00e9rieur \u00e0 son homologue, mais poss\u00e9dait une organisation cognitive fondamentalement diff\u00e9rente, taill\u00e9e pour des op\u00e9rations computationnelles o\u00f9 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche se r\u00e9v\u00e8le d&rsquo;une incomp\u00e9tence notoire.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des protocoles les plus spectaculaires administr\u00e9s par Gazzaniga impliquait le test des blocs de Kohs. Dans cette t\u00e2che, le patient doit manipuler des cubes de bois dont les faces sont peintes en rouge, blanc ou divis\u00e9es en diagonale rouge\/blanche, afin de reproduire fid\u00e8lement un dessin g\u00e9om\u00e9trique bidimensionnel pr\u00e9sent\u00e9 sur une carte. Lorsqu&rsquo;on demandait au patient W.J. d&rsquo;ex\u00e9cuter la t\u00e2che avec sa main droite (pilot\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche), ses tentatives se soldaient par des \u00e9checs cuisants : la main droite d\u00e9pla\u00e7ait les cubes de mani\u00e8re chaotique, incapable d&rsquo;appr\u00e9hender la translation d&rsquo;un motif bidimensionnel vers une configuration spatiale tridimensionnelle. En revanche, d\u00e8s que la main gauche intervenait (pilot\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit), le patient r\u00e9solvait l&rsquo;\u00e9preuve avec une v\u00e9locit\u00e9 et une pr\u00e9cision stup\u00e9fiantes. La sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit \u00e9tait si \u00e9crasante que lors des essais avec la main droite, la main gauche du patient tentait fr\u00e9n\u00e9tiquement d&rsquo;intervenir pour corriger les erreurs de sa rivale, obligeant l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00e0 tenir physiquement la main gauche pour tester la droite isol\u00e9e.<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans les t\u00e2ches de dessin en perspective, de reproduction de figures g\u00e9om\u00e9triques complexes (comme le cube de Necker) ou de rotation mentale dans l&rsquo;espace tridimensionnel, la main gauche surpasse syst\u00e9matiquement la main droite. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit privil\u00e9gie un traitement spatial holistique, synth\u00e9tique et simultan\u00e9 : il capture la configuration globale (\u00ab la Gestalt \u00bb), per\u00e7oit d&#8217;embl\u00e9e les relations topologiques, les angles, les proportions et les distances m\u00e9triques relatives, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche ne saisit que des d\u00e9tails isol\u00e9s et fragmentaires sans parvenir \u00e0 les int\u00e9grer dans une structure spatiale coh\u00e9rente.<\/p>\n<h3>5.2 Reconnaissance faciale et prosopagnosie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>La physionomie humaine repr\u00e9sente l&rsquo;un des stimuli visuels les plus complexes auxquels notre syst\u00e8me perceptif est confront\u00e9. Les recherches men\u00e9es sur les patients au cerveau divis\u00e9, notamment \u00e0 l&rsquo;aide des visages chim\u00e9riques con\u00e7us par Jerre Levy, ont mis en lumi\u00e8re la sp\u00e9cialisation critique de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit dans la reconnaissance faciale, pr\u00e9figurant la d\u00e9couverte de l&rsquo;aire fusiforme des visages (FFA) au sein du gyrus fusiforme droit.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un visage chim\u00e9rique (par exemple, la moiti\u00e9 gauche d&rsquo;un visage A combin\u00e9e \u00e0 la moiti\u00e9 droite d&rsquo;un visage B) \u00e9tait projet\u00e9 de fa\u00e7on tachistoscopique au centre de fixation visuelle d&rsquo;un patient split-brain, deux modes d&rsquo;interrogation r\u00e9v\u00e9laient la divergence des comp\u00e9tences h\u00e9misph\u00e9riques :<\/p>\n<ul>\n<li>Si l&rsquo;on demandait au patient de <strong>nommer<\/strong> \u00e0 voix haute la personne qu&rsquo;il venait de voir (t\u00e2che verbale mobilisant l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche), le patient d\u00e9crivait ou identifiait sans h\u00e9siter le visage B (celui projet\u00e9 dans son HCD).<\/li>\n<li>Si l&rsquo;on demandait au patient de <strong>s\u00e9lectionner visuellement<\/strong> avec sa main gauche, parmi une galerie de portraits complets, le visage per\u00e7u, il d\u00e9signait imm\u00e9diatement et infailliblement le visage A (celui projet\u00e9 dans son HCG et trait\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Interrog\u00e9 sur ce qu&rsquo;il avait vu, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche n&rsquo;avait m\u00eame pas conscience qu&rsquo;une chim\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e : il croyait sinc\u00e8rement avoir per\u00e7u un visage unique et complet correspondant \u00e0 la moiti\u00e9 droite. Plus profond\u00e9ment encore, les \u00e9tudes ont montr\u00e9 que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit discrimine les visages sur une base configurationnelle et individuelle d&rsquo;une extr\u00eame finesse, d\u00e9celant instantan\u00e9ment l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;un individu familier ou les micro-expressions \u00e9motionnelles subtiles d&rsquo;un regard. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, quant \u00e0 lui, a tendance \u00e0 cat\u00e9goriser les visages selon des traits physiques discrets et saillants (par exemple : \u00ab c&rsquo;est un homme parce qu&rsquo;il porte des lunettes et une moustache \u00bb), un mode de traitement analytique beaucoup plus lent et vuln\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;erreur perceptive.<\/p>\n<h3>5.3 Compr\u00e9hension \u00e9motionnelle, prosodie et pragmatique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des composantes affectives de la communication a permis d&rsquo;abattre un autre pr\u00e9jug\u00e9 tenace qui r\u00e9duisait l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit \u00e0 une machinerie purement g\u00e9om\u00e9trique. Les donn\u00e9es accumul\u00e9es d\u00e9montrent qu&rsquo;il joue un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans l&rsquo;\u00e9valuation de la valence \u00e9motionnelle des stimuli et dans le d\u00e9codage de la prosodie affective du langage parl\u00e9.<\/p>\n<p>Tandis que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche d\u00e9code le contenu linguistique textuel (les mots et la grammaire), l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit analyse l&rsquo;enveloppe m\u00e9lodique, les modulations tonales, l&rsquo;intensit\u00e9 acoustique et le rythme de la voix (la prosodie). C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 cette sensibilit\u00e9 acoustique globale qu&rsquo;un auditeur d\u00e9termine instantan\u00e9ment si une phrase apparemment anodine (\u00ab Quel magnifique travail \u00bb) est prononc\u00e9e sur un ton d&rsquo;admiration sinc\u00e8re, de col\u00e8re rentr\u00e9e ou de d\u00e9rision sarcastique. Priv\u00e9 du concours de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche s&rsquo;av\u00e8re largement \u00ab sourd \u00bb \u00e0 ces indices \u00e9motionnels subtils et prend l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 au pied de la lettre.<\/p>\n<p>Bien que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit soit d\u00e9pourvu des structures motrices n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;articulation de la parole chez la majorit\u00e9 des patients (\u00e0 quelques exceptions notables pr\u00e8s, document\u00e9es plus tard chez le patient J.W.), il n&rsquo;est pas totalement d\u00e9nu\u00e9 de comp\u00e9tences linguistiques. Sperry et Gazzaniga ont prouv\u00e9 que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit isol\u00e9 dispose d&rsquo;un lexique auditif et visuel passif non n\u00e9gligeable : il comprend des noms concrets d&rsquo;objets, des adjectifs usuels et des ordres simples (\u00ab fermez les yeux \u00bb, \u00ab serrez la main \u00bb), et peut orienter la main gauche pour d\u00e9signer des objets correspondants. Cependant, sa compr\u00e9hension syntaxique est quasi nulle : les phrases passives, les doubles n\u00e9gations ou les relations grammaticales complexes d\u00e9passent ses capacit\u00e9s de calcul. Enfin, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit excelle dans l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9motionnelle directe d&rsquo;images \u00e0 fort impact affectif (sc\u00e8nes de guerre, photographies \u00e9rotiques ou paysages sereins), d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses \u00e9lectrodermales autonomes intenses bien avant que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche n&rsquo;ait pu tenter de rationaliser la situation.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie de \u00ab L&rsquo;Interpr\u00e8te \u00bb de Michael Gazzaniga<\/h2>\n<h3>6.1 D\u00e9finition et m\u00e9canisme du module d&rsquo;interpr\u00e9tation h\u00e9misph\u00e9rique gauche<\/h3>\n<p>Au fil de deux d\u00e9cennies d&rsquo;investigations empiriques minutieuses, une question fondamentale ne cessait de hanter Michael Gazzaniga : comment l&rsquo;\u00eatre humain pr\u00e9serve-t-il un sentiment d&rsquo;unit\u00e9 psychologique subjective inalt\u00e9r\u00e9, alors m\u00eame que son cerveau h\u00e9berge des syst\u00e8mes cognitifs distincts, fonctionnant de mani\u00e8re autonome et traitant simultan\u00e9ment des flux d&rsquo;informations incompatibles ? La r\u00e9ponse jaillit d&rsquo;une exp\u00e9rience canonique r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 avec le patient P.S., qui marqua l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie de \u00ab l&rsquo;Interpr\u00e8te \u00bb (<em>The Interpreter<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ce protocole c\u00e9l\u00e8bre entre tous, deux stimuli visuels furent projet\u00e9s simultan\u00e9ment de mani\u00e8re lat\u00e9ralis\u00e9e : une patte de poule dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel droit (re\u00e7ue exclusivement par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche) et un paysage hivernal sous une temp\u00eate de neige dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel gauche (re\u00e7ue exclusivement par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit). Ensuite, un ensemble d&rsquo;images de r\u00e9f\u00e9rence fut dispos\u00e9 devant le patient, \u00e0 qui l&rsquo;on demanda de choisir avec chaque main l&rsquo;image qui s&rsquo;associait logiquement \u00e0 ce qu&rsquo;il venait de voir :<\/p>\n<ul>\n<li>La main droite (pilot\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche) d\u00e9signa sans h\u00e9siter une <strong>poule<\/strong>.<\/li>\n<li>La main gauche (pilot\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit) d\u00e9signa avec la m\u00eame assurance une <strong>pelle \u00e0 neige<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Jusqu&rsquo;ici, chaque h\u00e9misph\u00e8re avait op\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re parfaitement rationnelle selon les informations qui lui avaient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9cisif survint lorsque Gazzaniga posa au patient la question verbale : \u00ab Pourquoi avez-vous choisi ces deux images ? \u00bb La r\u00e9ponse vocale \u00e9manait obligatoirement de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, car lui seul poss\u00e9dait l&rsquo;appareil phonatoire. Cet h\u00e9misph\u00e8re connaissait la raison de son propre choix (la patte de poule va avec la poule), mais il ignorait absolument tout de la temp\u00eate de neige vue par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit. Tout observateur rationnel se serait attendu \u00e0 ce que le patient r\u00e9ponde : \u00ab J&rsquo;ai choisi la poule parce que j&rsquo;ai vu une patte, mais pour la pelle \u00e0 neige, je n&rsquo;en ai aucune id\u00e9e, ma main gauche a agi toute seule \u00bb.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;en fut rien. Sans le moindre temps de latence, sans aucune marque de doute ou de perplexit\u00e9, le patient r\u00e9pondit avec aplomb : \u00ab Oh, c&rsquo;est tr\u00e8s simple. La patte de poule va avec la poule, et vous avez besoin d&rsquo;une pelle pour nettoyer le poulailler ! \u00bb L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, observant r\u00e9trospectivement le comportement moteur ex\u00e9cut\u00e9 par sa propre main gauche sans en conna\u00eetre l&rsquo;origine causale, avait instantan\u00e9ment tiss\u00e9 une explication narrative coh\u00e9rente a posteriori, fabriquant une causalit\u00e9 logique artificielle afin d&rsquo;int\u00e9grer deux actions disparates dans un r\u00e9cit unifi\u00e9. Gazzaniga baptisa ce syst\u00e8me computationnel situ\u00e9 dans le cortex de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche le <strong>module de l&rsquo;Interpr\u00e8te<\/strong>.<\/p>\n<h3>6.2 Confabulation et rationalisation psychologique<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de l&rsquo;Interpr\u00e8te a jet\u00e9 une lumi\u00e8re crue sur les m\u00e9canismes de la confabulation humaine. Il convient d&rsquo;\u00e9tablir une distinction neuropsychologique fondamentale : l&rsquo;Interpr\u00e8te ne se livre pas \u00e0 un mensonge d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou \u00e0 une simulation manipulatrice. Le sujet qui confabule sous l&rsquo;impulsion de son h\u00e9misph\u00e8re gauche croit avec une sinc\u00e9rit\u00e9 absolue \u00e0 l&rsquo;exactitude de son r\u00e9cit. L&rsquo;Interpr\u00e8te est un module cognitif automatique, inconscient et compulsif, programm\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution pour chercher du sens, d\u00e9tecter des r\u00e9gularit\u00e9s et imputer des relations de cause \u00e0 effet \u00e0 l&rsquo;ensemble des perceptions et des comportements g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne offre un parall\u00e9lisme saisissant avec plusieurs syndromes cliniques bien document\u00e9s en neurologie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;anosognosie de l&rsquo;h\u00e9mipl\u00e9gie (syndrome d&rsquo;Anton-Babinski) :<\/strong> un patient victime d&rsquo;un AVC massif de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit se trouve totalement paralys\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 gauche, mais affirme p\u00e9remptoirement que ses membres fonctionnent parfaitement. S&rsquo;il lui est demand\u00e9 de lever la main gauche et que celle-ci reste inerte, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche fabrique une excuse imm\u00e9diate (\u00ab Je suis fatigu\u00e9 \u00bb, \u00ab J&rsquo;ai une douleur \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule \u00bb, \u00ab Vous m&rsquo;avez mal regard\u00e9 \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La c\u00e9cit\u00e9 corticale anosognosique :<\/strong> le patient devenu aveugle d\u00e9crit des d\u00e9cors imaginaires pour justifier qu&rsquo;il heurte les meubles.<\/li>\n<li><strong>Le syndrome de Korsakoff :<\/strong> face \u00e0 des trous de m\u00e9moire b\u00e9ants r\u00e9sultant d&rsquo;une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde massive, le cortex invente spontan\u00e9ment des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus pour combler le vide mn\u00e9sique narratif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;Interpr\u00e8te est \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;origine de distorsions massives au sein de la m\u00e9moire d\u00e9clarative autobiographique. Dans des exp\u00e9riences o\u00f9 Gazzaniga et ses coll\u00e8gues demandaient \u00e0 des patients de m\u00e9moriser une s\u00e9rie d&rsquo;images conceptuellement apparent\u00e9es, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche avait une tendance marqu\u00e9e \u00e0 identifier faussement de nouvelles images pi\u00e8ges comme ayant d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vues, d\u00e8s lors que ces images appartenaient au m\u00eame champ s\u00e9mantique. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, plus fid\u00e8le aux donn\u00e9es brutes et d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;Interpr\u00e8te sp\u00e9culatif, rejetait correctement ces pi\u00e8ges visuels. En cherchant constamment \u00e0 donner un sens global, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche falsifie la m\u00e9moire au profit de la coh\u00e9rence th\u00e9orique.<\/p>\n<h3>6.3 Implications sur le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 et la construction du Soi<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact philosophique et psychologique de la th\u00e9orie de l&rsquo;Interpr\u00e8te est d&rsquo;une port\u00e9e vertigineuse. Elle d\u00e9montre que ce que nous appelons famili\u00e8rement notre \u00ab volont\u00e9 consciente \u00bb, notre \u00ab ego \u00bb ou notre \u00ab Soi unifi\u00e9 \u00bb n&rsquo;est pas le pilote central ou le grand ordonnateur de nos actions quotidiennes, mais bien plut\u00f4t un commentateur r\u00e9trospectif log\u00e9 dans notre h\u00e9misph\u00e8re gauche linguistique. L&rsquo;organisme prend continuellement des d\u00e9cisions motrices, \u00e9motionnelles et cognitives dict\u00e9es par des sous-syst\u00e8mes modulaires largement distribu\u00e9s et inconscients ; d\u00e8s lors que ces comportements se manifestent dans le monde observable, l&rsquo;Interpr\u00e8te prend la parole pour s&rsquo;en attribuer la paternit\u00e9 et proclamer : \u00ab C&rsquo;est moi qui l&rsquo;ai voulu \u00bb.<\/p>\n<p>Cette observation fait \u00e9cho aux travaux s\u00e9minaux du psychologue social Daniel Wegner sur \u00ab l&rsquo;illusion de la volont\u00e9 consciente \u00bb. Notre sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 \u2014 la certitude intime d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de chaque acte \u2014 repose sur une inf\u00e9rence causale a posteriori : parce qu&rsquo;une pens\u00e9e narrative pr\u00e9c\u00e8de ou accompagne imm\u00e9diatement un comportement observable, l&rsquo;Interpr\u00e8te conclut que la pens\u00e9e a provoqu\u00e9 l&rsquo;action, confondant corr\u00e9lation temporelle et causalit\u00e9 motrice directe.<\/p>\n<p>Sur le plan psychanalytique et psychopathologique, les exp\u00e9riences de Gazzaniga fournissent un substrat neurobiologique rigoureux aux concepts freudiens de <em>rationalisation<\/em> et de <em>m\u00e9canismes de d\u00e9fense de l&rsquo;ego<\/em>. Loin d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;\u00e9difice cart\u00e9sien transparent \u00e0 lui-m\u00eame qu&rsquo;imaginait la philosophie classique, l&rsquo;esprit humain est une fabrique perp\u00e9tuelle de fictions coh\u00e9rentes. L&rsquo;identit\u00e9 personnelle narrative s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une construction \u00e9mergente, une tapisserie symbolique tiss\u00e9e en continu par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche pour dissimuler la disparit\u00e9, la fragmentation et le chaos sous-jacent de nos multiples modules cognitifs.<\/p>\n<h2>7. Conscience et unit\u00e9 du soi : Dualit\u00e9 ou multiplicit\u00e9 de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>7.1 Le d\u00e9bat entre Roger Sperry et Michael Gazzaniga sur le nombre d&rsquo;esprits<\/h3>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation th\u00e9orique des donn\u00e9es du split-brain a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une divergence intellectuelle passionnante entre les deux principaux artisans de ces d\u00e9couvertes, illustrant la difficult\u00e9 de cerner la nature de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" style=\"border-collapse: collapse; width: 100%; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th style=\"width: 30%;\">Auteur<\/th>\n<th style=\"width: 35%;\">Th\u00e9orie de la conscience<\/th>\n<th style=\"width: 35%;\">Statut de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Roger W. Sperry<\/strong><\/td>\n<td><strong>Mod\u00e8le Dualiste :<\/strong> La section du corps calleux scinde la conscience en deux sph\u00e8res subjectives autonomes et compl\u00e8tes, cohabitant dans une m\u00eame bo\u00eete cr\u00e2nienne.<\/td>\n<td>Sujet conscient \u00e0 part enti\u00e8re, dou\u00e9 de volition, d&rsquo;auto-\u00e9valuation, de sentiments \u00e9thiques et d&rsquo;une subjectivit\u00e9 riche, bien que d\u00e9pourvu de parole.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Michael S. Gazzaniga<\/strong><\/td>\n<td><strong>Mod\u00e8le Modulaire :<\/strong> Le cerveau est une constellation de milliers de modules ind\u00e9pendants. La conscience est le r\u00e9sultat dynamique d&rsquo;une alliance changeante.<\/td>\n<td>Syst\u00e8me cognitif performant mais largement non conscient au sens r\u00e9flexif ; seule la verbalisation narratrice de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche engendre la conscience de soi sup\u00e9rieure.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Pour Roger Sperry, la callosotomie d\u00e9montre de mani\u00e8re indiscutable que la conscience n&rsquo;est pas unitaire par n\u00e9cessit\u00e9 ontologique. Il s&rsquo;appuyait sur l&rsquo;observation de comportements volitionnels indiscutables initi\u00e9s par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit : lorsqu&rsquo;on demandait au patient d&rsquo;indiquer avec sa main gauche son humeur, ses ambitions professionnelles futures ou ses pr\u00e9f\u00e9rences politiques sur des \u00e9chelles symboliques, les r\u00e9ponses diff\u00e9raient parfois de celles exprim\u00e9es oralement par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche. Il y avait donc, selon Sperry, deux flux d&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale parall\u00e8les, deux \u00ab personnes \u00bb distinctes r\u00e9sidant dans un cr\u00e2ne unique, priv\u00e9es de la capacit\u00e9 de dialoguer directement par suite de la coupure axonale.<\/p>\n<p>Michael Gazzaniga, en revanche, a d\u00e9velopp\u00e9 une vision beaucoup plus critique et modulaire de l&rsquo;architecture mentale. R\u00e9futant le dualisme simple de Sperry (\u00ab deux cerveaux, deux esprits \u00bb), Gazzaniga avance que parler de deux esprits conscients est encore une concession excessive \u00e0 l&rsquo;illusion de l&rsquo;unit\u00e9. Pour lui, la conscience n&rsquo;est pas une entit\u00e9 globale log\u00e9e dans un h\u00e9misph\u00e8re, mais une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente locale \u00e9manant de r\u00e9seaux modulaires sp\u00e9cialis\u00e9s qui se disputent le contr\u00f4le moteur \u00e0 tout instant. Si l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit d\u00e9montre des capacit\u00e9s perceptives admirables, Gazzaniga a longtemps soutenu qu&rsquo;il lui manquait le m\u00e9talangage narratif fourni par l&rsquo;Interpr\u00e8te gauche pour acc\u00e9der \u00e0 une conscience r\u00e9flexive d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (la capacit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir sur ses propres \u00e9tats mentaux). Ce d\u00e9bat pionnier pr\u00e9figure les querelles actuelles autour de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale (le ressenti brut ou <em>qualia<\/em>) oppos\u00e9e \u00e0 la conscience d&rsquo;acc\u00e8s (l&rsquo;information globalement disponible pour le rapport verbal et l&rsquo;action rationnelle).<\/p>\n<h3>7.2 Cons\u00e9quences pour la philosophie de l&rsquo;esprit et l&rsquo;identit\u00e9 personnelle<\/h3>\n<p>Les patients au cerveau divis\u00e9 ont constitu\u00e9 un v\u00e9ritable s\u00e9isme pour la philosophie contemporaine de l&rsquo;esprit, dynamitant le postulat cart\u00e9sien selon lequel l&rsquo;esprit (la <em>res cogitans<\/em>) est une substance simple, indivisible et unifi\u00e9e par essence. Si l&rsquo;on peut scinder chirurgicalement le substrat mat\u00e9riel du cerveau et voir \u00e9merger des flux intentionnels ind\u00e9pendants, le concept d&rsquo;un \u00ab Moi \u00bb substantiel, singulier et indivisible s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Le philosophe britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/identity-personal\/\">Derek Parfit<\/a>, dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Reasons and Persons<\/em> (1984), s&rsquo;est empar\u00e9 des donn\u00e9es du split-brain pour asseoir sa critique radicale de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle. Parfit d\u00e9montre que ces patients incarnent la r\u00e9futation vivante de la conception classique de l&rsquo;identit\u00e9 comme entit\u00e9 tout-ou-rien. Face \u00e0 un patient commissurotomis\u00e9, il est logiquement impossible de soutenir :<\/p>\n<ul>\n<li>Qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;<strong>une seule<\/strong> personne consciente qui ressent simultan\u00e9ment les deux stimuli sans pouvoir les communiquer (ce que contredisent les comportements conflictuels moteurs).<\/li>\n<li>Qu&rsquo;il y a <strong>deux<\/strong> personnes distinctes enferm\u00e9es dans le m\u00eame corps (car dans la vie courante, le patient se comporte avec une coh\u00e9rence unitaire remarquable).<\/li>\n<li>Qu&rsquo;il n&rsquo;y a <strong>aucune<\/strong> personne consciente.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parfit en conclut que l&rsquo;identit\u00e9 personnelle n&rsquo;est pas ce qui importe fondamentalement : il convient d&rsquo;adopter une conception <em>r\u00e9ductionniste<\/em> de l&rsquo;esprit (analogue au \u00ab faisceau de perceptions \u00bb de David Hume), o\u00f9 il n&rsquo;existe qu&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tats physiques et psychologiques interconnect\u00e9s par des cha\u00eenes de causalit\u00e9 neuronale, sans qu&rsquo;aucun sujet m\u00e9taphysique transcendant ne vienne unifier le tout. Le cerveau divis\u00e9 \u00e9claire \u00e9galement sous un jour nouveau le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab probl\u00e8me difficile de la conscience \u00bb (<em>hard problem of consciousness<\/em>) formul\u00e9 par David Chalmers : comment l&rsquo;int\u00e9gration ph\u00e9nom\u00e9nale se restructure-t-elle lorsque l&rsquo;architecture de connectivit\u00e9 sous-jacente est fragment\u00e9e ? Enfin, la question a soulev\u00e9 des casse-t\u00eates juridiques et bio\u00e9thiques th\u00e9oriques fascinants : si l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit venait \u00e0 commettre un acte d\u00e9lictueux sous l&rsquo;effet d&rsquo;une impulsion que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche r\u00e9prouve et n&rsquo;a pu emp\u00eacher, comment imputer la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale \u00e0 l&rsquo;organisme tout entier ?<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;exp\u00e9rience subjective v\u00e9cue par les patients au quotidien<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des paradoxes les plus d\u00e9routants des \u00e9tudes sur le split-brain r\u00e9side dans l&rsquo;ab\u00eeme s\u00e9parant le comportement des patients en laboratoire exp\u00e9rimental et leur fonctionnement dans la vie de tous les jours. Un observateur profane passant une journ\u00e9e enti\u00e8re en compagnie d&rsquo;un patient callosotomis\u00e9 ne remarquerait absolument rien d&rsquo;anormal. Le patient tient une conversation fluide, pr\u00e9pare ses repas, s&rsquo;habille, conduit parfois un v\u00e9hicule et ne formule jamais spontan\u00e9ment la moindre plainte quant \u00e0 une sensation d&rsquo;\u00ab \u00e9clatement int\u00e9rieur \u00bb, de possession corporelle ou de d\u00e9doublement de sa personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce paradoxe s&rsquo;explique par la mise en place imm\u00e9diate et inconsciente de puissants m\u00e9canismes de compensation comportementale. En dehors du laboratoire et de ses conditions tachistoscopiques drastiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>mouvements saccadiques oculaires<\/strong> spontan\u00e9s (plusieurs saccades par seconde) balayent constamment le champ visuel, projetant instantan\u00e9ment chaque recoin de l&rsquo;espace visuel dans les deux r\u00e9tines, et donc dans les deux h\u00e9misph\u00e8res.<\/li>\n<li>Les <strong>sons ambiants<\/strong> p\u00e9n\u00e8trent les deux oreilles et sont relay\u00e9s bilat\u00e9ralement vers les deux cortex auditifs par les voies cochl\u00e9aires du tronc c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li>Les <strong>sensations tactiles axiales et corporelles globales<\/strong> sont ressenties par les deux h\u00e9misph\u00e8res gr\u00e2ce aux projections bilat\u00e9rales somatosensorielles du tronc et du visage.<\/li>\n<\/ul>\n<p>N\u00e9anmoins, durant la p\u00e9riode post-op\u00e9ratoire pr\u00e9coce (les premi\u00e8res semaines ou les premiers mois suivant la callosotomie), des manifestations cliniques spectaculaires d&rsquo;antagonisme moteur interh\u00e9misph\u00e9rique font parfois irruption au quotidien. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, connu sous le nom d&rsquo;antagonisme inter-manuel ou de <em>dispraxie diagnostique<\/em>, montre la main gauche ex\u00e9cutant des actions en opposition directe avec la volont\u00e9 formul\u00e9e par la main droite. Un patient embl\u00e9matique racontait ainsi que lorsqu&rsquo;il tentait de boutonner sa chemise avec sa main droite, sa main gauche s&#8217;empressait de la d\u00e9boutonner derri\u00e8re elle ; un autre rapportait qu&rsquo;en faisant ses courses dans un supermarch\u00e9, sa main gauche saisissait des articles sur les \u00e9tag\u00e8res pour les reposer ou les jeter, au grand dam de sa main droite qui tentait de remplir son panier. Ces conflits spectaculaires s&rsquo;estompent progressivement avec le temps, \u00e0 mesure que les h\u00e9misph\u00e8res d\u00e9veloppent des strat\u00e9gies de n\u00e9gociation comportementale implicite et que les voies de suppl\u00e9ance sous-corticales s&rsquo;ajustent pour restaurer l&rsquo;harmonie ex\u00e9cutive.<\/p>\n<h2>8. M\u00e9canismes de communication r\u00e9siduelle et voies sous-corticales<\/h2>\n<h3>8.1 Le transfert d&rsquo;informations via les structures du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du dienc\u00e9phale<\/h3>\n<p>La section compl\u00e8te du corps calleux, de la commissure ant\u00e9rieure et de la commissure hippocampique n&rsquo;abolit pas la totalit\u00e9 des ponts anatomiques reliant les deux moiti\u00e9s du n\u00e9vraxe. Sous le manteau t\u00e9lenc\u00e9phalique coup\u00e9 en deux persistent des structures sous-corticales hautement int\u00e9gr\u00e9es, situ\u00e9es dans le dienc\u00e9phale et le tronc c\u00e9r\u00e9bral, dont les connexions commissurales demeurent intactes et assurent une communication r\u00e9siduelle discr\u00e8te mais essentielle.<\/p>\n<p>Au niveau m\u00e9senc\u00e9phalique, les <em>colliculi sup\u00e9rieurs<\/em> (tubercules quadrijumeaux ant\u00e9rieurs) jouent un r\u00f4le pr\u00e9dominant. Ces structures d&rsquo;origine phylog\u00e9n\u00e9tiquement ancienne poss\u00e8dent une cartographie r\u00e9tinotopique de l&rsquo;espace visuel et sont interconnect\u00e9es par la commissure colliculaire. Bien que ces voies sous-corticales tectales soient totalement incapables de discriminer des d\u00e9tails fins, des couleurs ou des lettres alphab\u00e9tiques (faute d&rsquo;un pouvoir de r\u00e9solution spatiale suffisant), elles transmettent avec une tr\u00e8s grande rapidit\u00e9 des informations spatiales grossi\u00e8res, des coordonn\u00e9es de localisation spatiale et des signaux de d\u00e9tection de mouvement p\u00e9riph\u00e9rique. C&rsquo;est ce r\u00e9seau m\u00e9senc\u00e9phalo-thalamique qui permet aux deux h\u00e9misph\u00e8res de coordonner de concert leurs saccades oculaires et d&rsquo;orienter l&rsquo;attention spatiale de mani\u00e8re unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>De m\u00eame, sur le plan de la r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle, les voies limbiques et amygdaliennes sous-corticales reliant les thalamus, les noyaux gris centraux et l&rsquo;hypothalamus autorisent un partage bilat\u00e9ral des \u00e9tats affectifs primaires. Lorsqu&rsquo;une image terrifiante ou choquante est projet\u00e9e dans le champ visuel gauche d&rsquo;un patient split-brain, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche ne peut absolument pas nommer l&rsquo;objet vu, mais le sujet ressent soudainement une bouff\u00e9e d&rsquo;angoisse visc\u00e9rale, son rythme cardiaque s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re et sa conductance cutan\u00e9e s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche commente alors : \u00ab Je ne sais pas ce que vous avez montr\u00e9, mais je me sens nerveux et mal \u00e0 l&rsquo;aise \u00bb. L&rsquo;information s\u00e9mantique a \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e par la transsection calleuse, mais l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;activation \u00e9motionnelle et physiologique autonome a transit\u00e9 via les r\u00e9seaux sous-corticaux pour impr\u00e9gner l&rsquo;ensemble de l&rsquo;enc\u00e9phale.<\/p>\n<h3>8.2 Le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00ab auto-indi\u00e7age \u00bb (Cross-Cuing)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus ing\u00e9nieux de la recherche sur le cerveau divis\u00e9 concerne la mise en \u00e9vidence des strat\u00e9gies d&rsquo;<em>auto-indi\u00e7age<\/em> (souvent d\u00e9sign\u00e9 par le terme anglo-saxon de <em>cross-cuing<\/em>). Les h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9connect\u00e9s, d\u00e9couvrant qu&rsquo;ils ne peuvent plus dialoguer directement par les voies neuronales internes directes, apprennent au fil du temps \u00e0 communiquer par le biais de signaux physiques externes, en utilisant le corps et l&rsquo;environnement sensoriel comme boucle de transmission de substitution.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des exemples les plus \u00e9clatants fut observ\u00e9 lors d&rsquo;une t\u00e2che de discrimination de couleur impos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit. On projetait dans le champ visuel gauche du patient un flash lumineux qui pouvait \u00eatre soit rouge, soit vert. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, devant r\u00e9pondre vocalement, \u00e9tait forc\u00e9 de deviner au hasard : \u00ab C&rsquo;est rouge \u00bb. Si la lumi\u00e8re \u00e9tait effectivement rouge, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit ne manifestait rien. En revanche, si la lumi\u00e8re \u00e9tait verte et que l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche verbalisait par erreur \u00ab Rouge \u00bb, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit r\u00e9agissait instantan\u00e9ment : il entendait la mauvaise r\u00e9ponse vocale \u00e9mise par la bouche du patient, r\u00e9alisait l&rsquo;erreur et d\u00e9clenchait imm\u00e9diatement un froncement de sourcils ou une vive secousse de la t\u00eate. L&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, sentant sa t\u00eate secou\u00e9e de d\u00e9n\u00e9gation, s&#8217;empressait alors de corriger sa r\u00e9ponse orale : \u00ab Oh non, pardon, je voulais dire vert ! \u00bb<\/p>\n<p>Ces m\u00e9canismes d&rsquo;auto-indi\u00e7age peuvent emprunter une multitude de canaux sensorimoteurs subtils :<\/p>\n<ul>\n<li>Des <strong>contractions musculaires faciales imperceptibles<\/strong> ou des claquements de langue cod\u00e9s par un h\u00e9misph\u00e8re et capt\u00e9s tactilement ou auditivement par l&rsquo;autre.<\/li>\n<li>Des <strong>mouvements respiratoires ou axiaux du torse<\/strong> (dont les aff\u00e9rences somesth\u00e9siques projettent de mani\u00e8re bilat\u00e9rale).<\/li>\n<li>Des <strong>mouvements oculaires exploratoires orient\u00e9s<\/strong> guidant la fov\u00e9a vers la zone cible pour forcer l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;information dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re ignorant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne illustre avec brio l&rsquo;extraordinaire capacit\u00e9 d&rsquo;adaptation du cerveau humain : lorsque la connectivit\u00e9 anatomique interne est bris\u00e9e, le syst\u00e8me cognitif cr\u00e9e spontan\u00e9ment des boucles comportementales ext\u00e9rioris\u00e9es pour r\u00e9tablir la communication unifi\u00e9e de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<h3>8.3 Plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale compensatoire et r\u00e9organisation post-l\u00e9sionnelle<\/h3>\n<p>Les cons\u00e9quences neuropsychologiques d&rsquo;une d\u00e9connexion calleuse d\u00e9pendent de mani\u00e8re dramatique de l&rsquo;\u00e2ge auquel survient la rupture axonale. Les \u00e9tudes comparatives entre patients adultes ayant subi une callosotomie chirurgicale tardive et enfants ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la m\u00eame intervention \u00e0 un \u00e2ge pr\u00e9coce (voire porteurs d&rsquo;une ag\u00e9n\u00e9sie cong\u00e9nitale) ont mis en lumi\u00e8re les m\u00e9canismes puissants de la neuroplasticit\u00e9 d\u00e9veloppementale.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une callosotomie est pratiqu\u00e9e chez un jeune enfant avant l&rsquo;\u00e2ge de 6 ou 7 ans (en raison d&rsquo;enc\u00e9phalopathies \u00e9pileptiques catastrophiques comme le syndrome de Lennox-Gastaut ou de Rasmussen), le cerveau d\u00e9ploie des remaniements morphologiques et fonctionnels consid\u00e9rables :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>h\u00e9misph\u00e8re droit d\u00e9veloppe des comp\u00e9tences linguistiques expressives majeures<\/strong>, devenant fr\u00e9quemment capable de produire de la parole articul\u00e9e ou d&rsquo;encoder des r\u00e8gles syntaxiques compl\u00e8tes, ce qui compense presque totalement le syndrome de d\u00e9connexion verbale observ\u00e9 chez l&rsquo;adulte.<\/li>\n<li>Les <strong>voies corticospinales ventrales directes et ipsilat\u00e9rales s&rsquo;hypertrophient<\/strong>, permettant \u00e0 chaque h\u00e9misph\u00e8re d&rsquo;exercer un contr\u00f4le moteur distal fin non seulement sur la main controlat\u00e9rale, mais \u00e9galement sur la main ipsilat\u00e9rale, ce qui neutralise l&rsquo;apraxie unilat\u00e9rale et l&rsquo;antagonisme bimanuel.<\/li>\n<li>Les <strong>voies commissurales alternatives<\/strong> (commissure ant\u00e9rieure, tectum m\u00e9senc\u00e9phalique) voient leur densit\u00e9 synaptique d\u00e9cupler pour prendre le relais fonctionnel du n\u00e9ocortex d\u00e9connect\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chez l&rsquo;adulte m\u00fbr, en revanche, les fen\u00eatres critiques de plasticit\u00e9 axonale et de r\u00e9allocation synaptique \u00e9tant closes, la compensation neuroplastique structurelle demeure extr\u00eamement circonscrite. Le patient adulte n&rsquo;apprend pas \u00e0 cr\u00e9er de nouvelles autoroutes nerveuses ; il doit s&rsquo;appuyer sur des strat\u00e9gies cognitives de contournement, l&rsquo;entra\u00eenement attentionnel et l&rsquo;exploitation maximale des canaux sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques intacts.<\/p>\n<h2>9. Mythes populaires et d\u00e9rives de la dichotomie \u00ab cerveau gauche \/ cerveau droit \u00bb<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;origine de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e9ricit\u00e9 populaire et de la neuromythologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la vulgarisation scientifique offre peu d&rsquo;exemples de d\u00e9tournement conceptuel aussi massifs et tenaces que celui subi par les recherches sur le cerveau divis\u00e9. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970, et avec une acc\u00e9l\u00e9ration fulgurante au cours des d\u00e9cennies 1980 et 1990, les d\u00e9couvertes rigoureuses de Roger Sperry et de Michael Gazzaniga furent extraites de leur contexte m\u00e9thodologique hautement contraignant pour \u00eatre m\u00e9tamorphos\u00e9es en une mythologie populaire s\u00e9duisante : la doctrine de l&rsquo;\u00ab h\u00e9misph\u00e9ricit\u00e9 \u00bb ou la typologie pseudoscientifique \u00ab cerveau gauche versus cerveau droit \u00bb.<\/p>\n<p>Une presse grand public avide de cat\u00e9gorisations binaires simplistes, rapidement imit\u00e9e par les milieux du management d&rsquo;entreprise, du coaching en d\u00e9veloppement personnel et de la programmation neurolinguistique (PNL), forgea une caricature manich\u00e9enne :<\/p>\n<ul>\n<li>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le <strong>\u00ab cerveau gauche \u00bb<\/strong> fut estampill\u00e9 comme le si\u00e8ge de la rationalit\u00e9 froide, de la logique math\u00e9matique, du pragmatisme, de l&rsquo;ordre, de la rigueur analytique et du conformisme socioprofessionnel.<\/li>\n<li>De l&rsquo;autre, le <strong>\u00ab cerveau droit \u00bb<\/strong> fut \u00e9rig\u00e9 en sanctuaire romantique de la cr\u00e9ativit\u00e9 pure, de l&rsquo;intuition po\u00e9tique, de la sensibilit\u00e9 artistique, de la spiritualit\u00e9 holistique, de l&#8217;empathie et de la r\u00e9bellion non conventionnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Une floraison d&rsquo;ouvrages \u00e0 succ\u00e8s, \u00e0 l&rsquo;instar de <em>Drawing on the Right Side of the Brain<\/em> (\u00ab Dessiner gr\u00e2ce au cerveau droit \u00bb) de Betty Edwards, promit d&rsquo;apprendre aux lecteurs \u00e0 \u00ab lib\u00e9rer leur h\u00e9misph\u00e8re droit r\u00e9prim\u00e9 \u00bb par des exercices mentaux cens\u00e9s court-circuiter la tyrannie de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche verbalisateur. Des tests de personnalit\u00e9 pseudoscientifiques fleurirent dans les magazines de ressources humaines pour classifier les individus selon leur \u00ab profil c\u00e9r\u00e9bral dominant \u00bb, pr\u00e9tendant orienter les carri\u00e8res ou expliquer les incompatibilit\u00e9s relationnelles sur la base d&rsquo;une asym\u00e9trie h\u00e9misph\u00e9rique imaginaire.<\/p>\n<h3>9.2 D\u00e9construction scientifique du r\u00e9ductionnisme lat\u00e9ral<\/h3>\n<p>La communaut\u00e9 des neurosciences contemporaines a unanimement et rigoureusement d\u00e9construit cette typologie binaire, d\u00e9montrant qu&rsquo;elle rel\u00e8ve d&rsquo;une m\u00e9compr\u00e9hension totale de l&rsquo;architecture neurofonctionnelle du cerveau intact. Dans un cerveau sain dont le corps calleux n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 sectionn\u00e9 au bistouri d&rsquo;un neurochirurgien, <em>aucun h\u00e9misph\u00e8re ne travaille jamais de mani\u00e8re isol\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;illusion d&rsquo;une ind\u00e9pendance fonctionnelle repose sur une confusion grossi\u00e8re entre <strong>sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique relative<\/strong> et <strong>exclusivit\u00e9 absolue<\/strong>. S&rsquo;il est ind\u00e9niable que certaines composantes computationnelles d&rsquo;une t\u00e2che sollicitent pr\u00e9f\u00e9rentiellement des r\u00e9seaux neuronaux lat\u00e9ralis\u00e9s (par exemple, le traitement phonologique localis\u00e9 \u00e0 gauche ou l&rsquo;analyse des basses fr\u00e9quences spatiales \u00e0 droite), la r\u00e9alisation de toute fonction cognitive complexe exige une synergie continue et indissociable entre les deux h\u00e9misph\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La cr\u00e9ativit\u00e9 :<\/strong> loin d&rsquo;\u00eatre un privil\u00e8ge magique de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, elle mobilise l&rsquo;interaction dynamique entre le <em>Default Mode Network<\/em> (r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut, impliquant des structures pr\u00e9frontales et temporales bilat\u00e9rales pour la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;id\u00e9es spontan\u00e9es) et le <em>Central Executive Network<\/em> (r\u00e9seau ex\u00e9cutif central, situ\u00e9 majoritairement dans les lobes frontaux et pari\u00e9taux bilat\u00e9raux pour le tri s\u00e9lectif, l&rsquo;\u00e9valuation critique et la mise en forme logique de ces id\u00e9es).<\/li>\n<li><strong>Le langage :<\/strong> si la syntaxe et la d\u00e9nomination d\u00e9pendent des aires p\u00e9risylviennes gauches, la compr\u00e9hension m\u00e9taphorique, l&rsquo;humour, le traitement du ton \u00e9motionnel et l&rsquo;int\u00e9gration contextuelle n\u00e9cessitent imp\u00e9rativement l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit.<\/li>\n<li><strong>Le raisonnement math\u00e9matique :<\/strong> il requiert \u00e0 la fois la manipulation lexicale des chiffres \u00e0 gauche et l&rsquo;estimation analogique approximative des magnitudes spatiales sur la ligne num\u00e9rique mentale log\u00e9e dans le cortex intrapari\u00e9tal bilat\u00e9ral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En 2013, une \u00e9tude d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) \u00e0 tr\u00e8s large \u00e9chelle, men\u00e9e par le neurobiologiste Jared Nielsen et ses collaborateurs \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de l&rsquo;Utah aupr\u00e8s de plus de 1 000 participants sains \u00e2g\u00e9s de 7 \u00e0 29 ans, a analys\u00e9 la connectivit\u00e9 fonctionnelle de milliers de r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales. Les r\u00e9sultats ont an\u00e9anti le mythe : il n&rsquo;existe aucune preuve d&rsquo;une dominance globale d&rsquo;un h\u00e9misph\u00e8re sur l&rsquo;autre chez un individu sain. Personne n&rsquo;a un \u00ab cerveau gauche \u00bb ou un \u00ab cerveau droit \u00bb ; le cerveau fonctionne comme un r\u00e9seau int\u00e9gr\u00e9 hautement distribu\u00e9.<\/p>\n<h3>9.3 Cons\u00e9quences p\u00e9dagogiques et \u00e9ducatives des neuromythes<\/h3>\n<p>La persistance de ce neuromythe dans le champ \u00e9ducatif et scolaire repr\u00e9sente l&rsquo;une de ses d\u00e9rives les plus pr\u00e9occupantes. Des \u00e9ducateurs, s\u00e9duits par des discours simplificateurs par\u00e9s du vernis de la modernit\u00e9 neuroscientifique, ont tent\u00e9 d&rsquo;adapter leurs pratiques p\u00e9dagogiques en classant les \u00e9l\u00e8ves en \u00ab apprenants s\u00e9quentiels gauches \u00bb ou en \u00ab apprenants intuitifs droits \u00bb.<\/p>\n<p>Une telle taxonomie comporte des risques p\u00e9dagogiques majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle enferme les enfants dans un <strong>d\u00e9terminisme biologique fallacieux<\/strong> : un \u00e9l\u00e8ve catalogu\u00e9 \u00ab cerveau droit \u00bb risque de se r\u00e9signer face aux math\u00e9matiques ou \u00e0 la grammaire analytique, tandis qu&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve \u00e9tiquet\u00e9 \u00ab cerveau gauche \u00bb sera consid\u00e9r\u00e9 comme imperm\u00e9able \u00e0 l&rsquo;expression artistique et \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/li>\n<li>Elle favorise la p\u00e9n\u00e9tration dans les \u00e9coles de <strong>m\u00e9thodes commerciales infond\u00e9es<\/strong> (comme le programme <em>Brain Gym<\/em> ou la \u00ab kin\u00e9siologie \u00e9ducative \u00bb), pr\u00e9tendant synchroniser les deux h\u00e9misph\u00e8res par des mouvements crois\u00e9s de bras ou d&rsquo;yeux pour gu\u00e9rir la dyslexie ou le trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec hyperactivit\u00e9 (TDAH). Aucune \u00e9tude randomis\u00e9e contr\u00f4l\u00e9e n&rsquo;a jamais valid\u00e9 ces pr\u00e9tentions mercantiles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 ces d\u00e9rives, des institutions internationales telles que le Centre pour la recherche et l&rsquo;innovation dans l&rsquo;enseignement (CERI) de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.oecd.org\/education\/ceri\/\">OCDE<\/a> ont tir\u00e9 la sonnette d&rsquo;alarme, appelant \u00e0 int\u00e9grer une formation \u00e9pist\u00e9mologique et neuroscientifique rigoureuse dans les cursus des enseignants. L&rsquo;apprentissage optimal ne consiste pas \u00e0 stimuler un h\u00e9misph\u00e8re au d\u00e9triment de l&rsquo;autre, mais \u00e0 cultiver leur interconnectivit\u00e9 permanente par des approches p\u00e9dagogiques multimodales combinant rigueur analytique, visualisation spatiale et engagement \u00e9motionnel.<\/p>\n<h2>10. Le mod\u00e8le \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des neurosciences contemporaines et de l&rsquo;imagerie fonctionnelle<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;apport de l&rsquo;IRM fonctionnelle et de la tractographie par tenseur de diffusion (DTI)<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des technologies de pointe en neuro-imagerie non invasive \u00e0 la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle a permis de revisiter les donn\u00e9es recueillies par Sperry et Gazzaniga avec une r\u00e9solution anatomique et physiologique jusque-l\u00e0 inaccessible. L&rsquo;imagerie du tenseur de diffusion (DTI) et la tractographie probabiliste ont rendu possible la cartographie <em>in vivo<\/em> et en trois dimensions de l&rsquo;ensemble des faisceaux de substance blanche composant le corps calleux chez l&rsquo;\u00eatre humain vivant.<\/p>\n<p>Ces techniques de tractographie computationnelle ont confirm\u00e9 avec \u00e9clat la s\u00e9gr\u00e9gation topographique minutieuse des axones transcallosaux :<\/p>\n<ul>\n<li>Elles ont permis de diss\u00e9quer pr\u00e9cis\u00e9ment les trajectoires des fibres reliant les cortex homologues (reliant des aires identiques dans les deux h\u00e9misph\u00e8res, comme V1 \u00e0 V1) mais \u00e9galement les fibres <strong>h\u00e9t\u00e9rologues<\/strong> (reliant des aires diff\u00e9rentes, par exemple le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral gauche aux aires pari\u00e9tales droites), r\u00e9v\u00e9lant une complexit\u00e9 de r\u00e9gulation synaptique bien sup\u00e9rieure aux sch\u00e9mas initiaux.<\/li>\n<li>En imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de repos (<em>resting-state fMRI<\/em>), les neurobiologistes ont fait une d\u00e9couverte stup\u00e9fiante chez des patients callosotomis\u00e9s. Des \u00e9tudes men\u00e9es notamment par Uddin et ses collaborateurs ont montr\u00e9 que, malgr\u00e9 la transsection chirurgicale totale du corps calleux, une <strong>synchronisation fonctionnelle interh\u00e9misph\u00e9rique significative persiste<\/strong> au sein des r\u00e9seaux corticaux \u00e0 grande \u00e9chelle (notamment le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut et les r\u00e9seaux attentionnels).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette observation prouve que la synchronie lente des oscillations neuronales (inf\u00e9rieures \u00e0 0,1 Hz) ne d\u00e9pend pas exclusivement de la substance blanche calleuse n\u00e9ocorticale directe, mais est soutenue par des r\u00e9sonances sous-corticales via le thalamus et le tronc c\u00e9r\u00e9bral, remettant en cause l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une scission fonctionnelle totale et instantan\u00e9e de l&rsquo;activit\u00e9 oscillatoire c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>10.2 Le mod\u00e8le de connectivit\u00e9 dynamique et d&rsquo;int\u00e9gration d&rsquo;information (IIT)<\/h3>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, les donn\u00e9es historiques du cerveau divis\u00e9 constituent l&rsquo;\u00e9talon par excellence auquel se mesurent les grandes th\u00e9ories computationnelles de la conscience contemporaines. Deux paradigmes majeurs s&rsquo;affrontent sur cette fronti\u00e8re conceptuelle :<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, la <strong>Th\u00e9orie de l&rsquo;Information Int\u00e9gr\u00e9e (IIT)<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par Giulio Tononi postule que la conscience correspond math\u00e9matiquement \u00e0 la quantit\u00e9 d&rsquo;information irr\u00e9ductible g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par un syst\u00e8me, formalis\u00e9e par la variable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span>). Si un syst\u00e8me complexe est scind\u00e9 en deux sous-syst\u00e8mes ind\u00e9pendants sans aucun \u00e9change causal entre eux, l&rsquo;IIT pr\u00e9dit math\u00e9matiquement que le complexe conscient unique s&rsquo;effondre instantan\u00e9ment pour laisser place \u00e0 deux complexes ind\u00e9pendants distincts dot\u00e9s chacun de leur propre valeur de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span>. Les donn\u00e9es du split-brain sont fr\u00e9quemment cit\u00e9es par Tononi comme la d\u00e9monstration clinique magistrale de sa th\u00e9orie : la transsection physique supprime l&rsquo;int\u00e9gration d&rsquo;information globale et divise l&rsquo;entit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale en deux \u00eelots de conscience s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, la <strong>Th\u00e9orie de l&rsquo;Espace de Travail Neuronal Global (GNWT)<\/strong> articul\u00e9e par Stanislas Dehaene, Jean-Pierre Changeux et Lionel Naccache propose une grille d&rsquo;analyse compl\u00e9mentaire fond\u00e9e sur des r\u00e9seaux d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 large bande passante. Selon ce mod\u00e8le, une information devient consciente lorsqu&rsquo;elle est s\u00e9lectionn\u00e9e et diffus\u00e9e \u00e0 travers un r\u00e9seau de neurones pyramidaux \u00e0 axones longs distribu\u00e9s principalement dans les cortex pr\u00e9frontaux et pari\u00e9taux. Dans ce cadre :<\/p>\n<ul>\n<li>Chez le sujet sain, le corps calleux constitue la dorsale autorouti\u00e8re essentielle de cet espace de travail global, permettant l&#8217;embrasement coordonn\u00e9 des deux h\u00e9misph\u00e8res.<\/li>\n<li>Chez le patient split-brain, l&rsquo;espace de travail global est physiquement sectionn\u00e9 en deux espaces de travail distincts et \u00e9tanches. L&rsquo;information projet\u00e9e dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit peut s&#8217;embraser localement et acc\u00e9der \u00e0 la conscience de l&rsquo;espace de travail droit, mais ne peut plus franchir le goulet d&rsquo;\u00e9tranglement anatomique pour mobiliser les ressources verbales de l&rsquo;espace de travail gauche.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 R\u00e9\u00e9valuations r\u00e9centes des patients historiques de Sperry et Gazzaniga<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage empirique de Roger Sperry et de Michael Gazzaniga a fait l&rsquo;objet de r\u00e9\u00e9valuations passionn\u00e9es au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, aliment\u00e9es par le suivi \u00e0 tr\u00e8s long terme des patients historiques (notamment J.W. et V.P.) et par l&rsquo;apparition de nouvelles approches exp\u00e9rimentales. L&rsquo;un des pav\u00e9s dans la mare les plus remarqu\u00e9s a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 en 2017 par une \u00e9quipe n\u00e9erlandaise dirig\u00e9e par Yair Pinto dans la revue <em>Brain<\/em>.<\/p>\n<p>Pinto et ses collaborateurs ont test\u00e9 \u00e0 nouveau de mani\u00e8re intensive des patients callosotomis\u00e9s complets \u00e0 l&rsquo;aide de paradigmes visuels et moteurs novateurs. Leurs r\u00e9sultats ont sembl\u00e9 d\u00e9fier le dogme classique de la scission ph\u00e9nom\u00e9nale :<\/p>\n<ul>\n<li>M\u00eame si les patients pr\u00e9sentaient des limitations majeures dans le transfert de d\u00e9tails visuels fins d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre, ils \u00e9taient capables de r\u00e9pondre avec une pr\u00e9cision remarquable sur la pr\u00e9sence ou la localisation de stimuli dans n&rsquo;importe quel point de leur champ visuel global, <em>quelle que soit la main utilis\u00e9e pour r\u00e9pondre<\/em>, ou m\u00eame par r\u00e9ponse vocale.<\/li>\n<li>Pinto en a d\u00e9duit le mod\u00e8le dit de la \u00ab perception unifi\u00e9e avec r\u00e9ponses divis\u00e9es \u00bb (<em>divided action, undivided consciousness<\/em>) : selon cette th\u00e8se provocatrice, la callosotomie ne diviserait pas la conscience en deux esprits distincts, mais cr\u00e9erait un \u00e9tat unique de perception consciente au sein duquel l&rsquo;organisme conserve une unit\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rience subjective, bien que l&rsquo;acc\u00e8s moteur et verbal p\u00e9riph\u00e9rique soit structurellement fragment\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette publication a d\u00e9clench\u00e9 une r\u00e9plique imm\u00e9diate et vigoureuse de Michael Gazzaniga et de ses collaborateurs. Gazzaniga a rappel\u00e9 que les patients \u00e9tudi\u00e9s par Pinto poss\u00e9daient une histoire post-op\u00e9ratoire de plusieurs d\u00e9cennies, au cours desquelles des m\u00e9canismes compensatoires sous-corticaux, de l&rsquo;auto-indi\u00e7age comportemental et une plasticit\u00e9 r\u00e9organisatrice profonde s&rsquo;\u00e9taient consolid\u00e9s. Pour Gazzaniga, les observations de Pinto ne refl\u00e8tent pas l&rsquo;\u00e9tat natif imm\u00e9diat de la d\u00e9connexion callosale, mais illustrent la remarquable capacit\u00e9 d&rsquo;adaptation \u00e0 long terme du syst\u00e8me nerveux central humain. La controverse demeure vive et t\u00e9moigne de la vitalit\u00e9 inalt\u00e9r\u00e9e des questions soulev\u00e9es par Sperry et Gazzaniga.<\/p>\n<h2>11. Pathologies associ\u00e9es et applications cliniques de la lat\u00e9ralisation<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;ag\u00e9n\u00e9sie du corps calleux et les m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation d\u00e9veloppementale<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude du cerveau divis\u00e9 trouve un pendant clinique et biologique naturel dans l&rsquo;exploration de l&rsquo;<strong>ag\u00e9n\u00e9sie du corps calleux (AgCC)<\/strong>, une malformation cong\u00e9nitale rare caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;absence partielle ou totale de formation du corps calleux au cours de l&#8217;embryogen\u00e8se (g\u00e9n\u00e9ralement entre la 12e et la 20e semaine de gestation). L&rsquo;analyse comparative entre patients ag\u00e9n\u00e9siques et patients callosotomis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte a jet\u00e9 les bases de la neuropsychologie du d\u00e9veloppement interh\u00e9misph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Ce qui frappe d&#8217;embl\u00e9e le clinicien chez les individus porteurs d&rsquo;une AgCC isol\u00e9e (sans dysplasie corticale majeure ni hydroc\u00e9phalie associ\u00e9e), c&rsquo;est la quasi-absence du syndrome classique de d\u00e9connexion calleuse observ\u00e9 chez l&rsquo;adulte biseaut\u00e9 au bloc op\u00e9ratoire. Un sujet ag\u00e9n\u00e9sique ne pr\u00e9sente ni anomie tactile gauche, ni apraxie unilat\u00e9rale, et peut lire sans difficult\u00e9 des mots projet\u00e9s dans son h\u00e9mi-champ visuel gauche. Ce prodige adaptatif s&rsquo;explique par la mise en \u0153uvre pr\u00e9coce de compensations neurod\u00e9veloppementales majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les faisceaux longitudinaux de Probst :<\/strong> priv\u00e9s de la possibilit\u00e9 de traverser la ligne m\u00e9diane par suite de l&rsquo;\u00e9chec de guidage axonal embryonnaire, les millions d&rsquo;axones corticaux qui auraient d\u00fb constituer le corps calleux se replient vers l&rsquo;arri\u00e8re et s&rsquo;agr\u00e8gent pour former d&rsquo;\u00e9pais cordons de substance blanche intra-h\u00e9misph\u00e9riques ant\u00e9ro-post\u00e9rieurs longeant les ventricules lat\u00e9raux, modifiant profond\u00e9ment la connectivit\u00e9 locale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hypertrophie compensatoire des commissures alternatives :<\/strong> la commissure ant\u00e9rieure et la commissure hippocampique voient leur volume s&rsquo;accro\u00eetre consid\u00e9rablement, v\u00e9hiculant une masse in\u00e9dite d&rsquo;informations n\u00e9ocorticales entre les deux h\u00e9misph\u00e8res.<\/li>\n<li><strong>La duplication bilat\u00e9rale des repr\u00e9sentations fonctionnelles :<\/strong> les aires du langage et les comp\u00e9tences visuospatiales se distribuent de mani\u00e8re beaucoup plus diffuse et sym\u00e9trique au sein des deux h\u00e9misph\u00e8res.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, cette r\u00e9organisation d\u00e9veloppementale a un co\u00fbt : les patients avec AgCC pr\u00e9sentent fr\u00e9quemment, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, des d\u00e9ficits discrets dans la vitesse de traitement de l&rsquo;information complexe, des difficult\u00e9s dans le raisonnement abstrait, ainsi que des troubles des habilet\u00e9s sociales et de la cognition sociale (difficult\u00e9s dans la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, incompr\u00e9hension des sous-entendus et de l&rsquo;humour), partageant une parent\u00e9 s\u00e9miologique troublante avec les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA).<\/p>\n<h3>11.2 Le syndrome de d\u00e9connexion calleuse et le syndrome de la main \u00e9trang\u00e8re<\/h3>\n<p>En neurologie clinique de l&rsquo;adulte, la rupture structurelle ou isch\u00e9mique du corps calleux engendre le <strong>syndrome de d\u00e9connexion calleuse<\/strong>, un tableau s\u00e9miologique d&rsquo;une pr\u00e9cision remarquable mod\u00e9lis\u00e9 \u00e0 la suite des observations de Caltech. Ce syndrome peut r\u00e9sulter d&rsquo;une intervention neurochirurgicale, mais \u00e9galement d&rsquo;un infarctus c\u00e9r\u00e9bral dans le territoire de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale ant\u00e9rieure, d&rsquo;un gliome infiltrant en aile de papillon, de la maladie de Marchiafava-Bignami ou d&rsquo;un traumatisme cr\u00e2nien avec l\u00e9sions axonales diffuses.<\/p>\n<p>Le syndrome associe de fa\u00e7on caract\u00e9ristique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une anomie tactile gauche :<\/strong> impossibilit\u00e9 absolue de nommer oralement un objet palp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aveugle par la main gauche, alors que l&rsquo;identification par pointage non verbal ou l&rsquo;utilisation mim\u00e9e de l&rsquo;objet demeure pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Une alexie unilat\u00e9rale gauche (ou h\u00e9mialexie) :<\/strong> incapacit\u00e9 totale de lire des mots pr\u00e9sent\u00e9s dans l&rsquo;h\u00e9mi-champ visuel gauche, due \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour l&rsquo;information visuelle occipitale droite d&rsquo;atteindre l&rsquo;aire de la forme visuelle des mots (VWFA) situ\u00e9e dans le gyrus fusiforme gauche.<\/li>\n<li><strong>Une apraxie unilat\u00e9rale gauche :<\/strong> incapacit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cuter des gestes symboliques de la main gauche sur consigne verbale, par rupture de la transmission de l&rsquo;engramme praxique gauche vers le cortex moteur droit.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;incarnation la plus spectaculaire et angoissante de cette d\u00e9connexion demeure le <strong>syndrome de la main \u00e9trang\u00e8re<\/strong> (<em>Alien Hand Syndrome<\/em>). Dans sa forme calleuse pure (souvent distingu\u00e9e des formes frontales motrices pures), le patient a la conviction profonde que son membre sup\u00e9rieur gauche n&rsquo;appartient plus \u00e0 son corps ou qu&rsquo;il est contr\u00f4l\u00e9 par une entit\u00e9 ext\u00e9rieure ind\u00e9pendante. La main \u00e9trang\u00e8re s&rsquo;active de mani\u00e8re t\u00e9l\u00e9ologique et finalis\u00e9e sans aucune participation de la volont\u00e9 consciente rapport\u00e9e par le sujet : elle attrape des poign\u00e9es de porte, d\u00e9chire des papiers, agrippe le bras controlat\u00e9ral ou d\u00e9fait des v\u00eatements que la main droite vient d&rsquo;ajuster. La prise en charge clinique repose sur des am\u00e9nagements ergonomiques (maintenir la main occup\u00e9e par un objet antistress) et des approches r\u00e9\u00e9ducatives bas\u00e9es sur le contr\u00f4le visuel explicite et la r\u00e9troaction proprioceptive assist\u00e9e.<\/p>\n<h3>11.3 Impacts cliniques dans les accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux et la chirurgie de l&rsquo;\u00e9pilepsie moderne<\/h3>\n<p>Les enseignements tir\u00e9s de la callosotomie continuent d&rsquo;irriguer la neurochirurgie moderne et la neuro-r\u00e9habilitation vasculaire. Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9pileptologie contemporaine, bien que l&rsquo;av\u00e8nement des mol\u00e9cules anti\u00e9pileptiques de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration et de la stimulation du nerf vague (VNS) ait r\u00e9duit le recours aux r\u00e9sections chirurgicales radicales, la callosotomie conserve des indications cliniques formelles et salvatrices.<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;adresse \u00e9lectivement aux patients atteints de crises atoniques r\u00e9fractaires (\u00ab drop attacks \u00bb), o\u00f9 des chutes brutales provoqu\u00e9es par une perte instantan\u00e9e du tonus postural causent des traumatismes cr\u00e2niens ou faciaux graves et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Les techniques microchirurgicales contemporaines ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9volutionn\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>La tr\u00e9panation cr\u00e2nienne ouverte laisse aujourd&rsquo;hui place, dans les centres experts, \u00e0 la <strong>thermocoagulation laser interstitielle guid\u00e9e par IRM perop\u00e9ratoire (LITT)<\/strong>. Par une simple incision millim\u00e9trique, une sonde laser est guid\u00e9e avec une pr\u00e9cision inframillim\u00e9trique pour r\u00e9aliser une transsection thermique s\u00e9lective des deux tiers ant\u00e9rieurs du corps calleux, pr\u00e9servant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le spl\u00e9nium afin d&rsquo;\u00e9viter le redoutable syndrome de d\u00e9connexion visuelle compl\u00e8te tout en stoppant net la diffusion des chutes \u00e9pileptiques.<\/li>\n<li>Dans la prise en charge des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux (AVC), la compr\u00e9hension de la connectivit\u00e9 transcallosale \u00e9claire les m\u00e9canismes de l&rsquo;<strong>h\u00e9min\u00e9gligence spatiale unilat\u00e9rale<\/strong> apr\u00e8s l\u00e9sion pari\u00e9tale droite. L&rsquo;asym\u00e9trie r\u00e9sulte souvent d&rsquo;une hyperactivit\u00e9 d\u00e9sinhib\u00e9e de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche sain qui, priv\u00e9 du frein inhibiteur de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit l\u00e9s\u00e9, sur-oriente l&rsquo;attention vers l&rsquo;h\u00e9mi-espace ipsil\u00e9sionnel droit. Des protocoles innovants de stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS) ou de stimulation transcr\u00e2nienne par courant direct (tDCS) s&rsquo;appliquent aujourd&rsquo;hui \u00e0 r\u00e9tablir cet \u00e9quilibre en inhibant s\u00e9lectivement le cortex intact ou en stimulant le cortex l\u00e9s\u00e9 pour restaurer la balance d&rsquo;inhibition interh\u00e9misph\u00e9rique mutuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. H\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et perspectives futures des recherches sur le cerveau d\u00e9connect\u00e9<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;impact \u00e9pist\u00e9mologique sur la naissance des neurosciences cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique laiss\u00e9 par Roger Sperry et Michael Gazzaniga transcende largement la somme de leurs d\u00e9couvertes cliniques : il correspond \u00e0 l&rsquo;acte fondateur d&rsquo;une discipline scientifique tout enti\u00e8re, les <strong>neurosciences cognitives<\/strong>. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, le paysage acad\u00e9mique demeurait profond\u00e9ment cloisonn\u00e9 : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 r\u00e9gnait une psychologie cognitive encore impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;un fonctionnalisme abstrait inspir\u00e9 de l&rsquo;informatique naissante, observant l&rsquo;esprit comme un logiciel (\u00ab software \u00bb) dont l&rsquo;\u00e9tude pouvait s&rsquo;affranchir des d\u00e9tails mat\u00e9riels du cerveau (\u00ab hardware \u00bb) ; de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 prosp\u00e9rait une neurobiologie r\u00e9ductionniste, absorb\u00e9e par les canaux ioniques, la transmission synaptique et la neuroanatomie descriptive pure, incapable de th\u00e9oriser les fonctions mentales sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Michael Gazzaniga, en \u00e9troite collaboration avec le psychologue George A. Miller, forgea le terme m\u00eame de \u00ab neurosciences cognitives \u00bb au cours d&rsquo;un trajet en taxi new-yorkais \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Le paradigme du split-brain fut le catalyseur absolu de cette fusion interdisciplinaire. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire des sciences, des hypoth\u00e8ses psychologiques pr\u00e9cises (sur la nature de la repr\u00e9sentation lexicale, les strat\u00e9gies de rotation spatiale, la cat\u00e9gorisation ou le raisonnement d\u00e9ductif) trouvaient leur validation ou leur r\u00e9futation directe dans la manipulation exp\u00e9rimentale de structures anatomiques c\u00e9r\u00e9brales identifi\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette dynamique institutionnelle conduisit \u00e0 la fondation du <em>Journal of Cognitive Neuroscience<\/em> en 1989 par Gazzaniga, suivie de la cr\u00e9ation de la <em>Cognitive Neuroscience Society<\/em> (CNS). Les recherches sur le cerveau d\u00e9connect\u00e9 ont lib\u00e9r\u00e9 la science de l&rsquo;esprit du carcan du b\u00e9haviorisme radical de Skinner \u2014 qui refusait d&rsquo;ouvrir la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb c\u00e9r\u00e9brale \u2014 tout en immunisant la psychologie contre un mentalisme sp\u00e9culatif sans ancrage biologique. Elles ont impos\u00e9 un <strong>mat\u00e9rialisme fonctionnaliste<\/strong> rigoureux, o\u00f9 la conscience et la cognition sont d\u00e9sormais investigu\u00e9es comme des propri\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes directes d&rsquo;architectures neuronales hautement coordonn\u00e9es et distribu\u00e9es.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;\u00e9mergence des concepts de causalit\u00e9 descendante et d&rsquo;\u00e9mergence selon Sperry<\/h3>\n<p>Dans la derni\u00e8re phase de sa vie acad\u00e9mique, Roger Sperry d\u00e9laissa l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire pour se consacrer \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie et \u00e0 la philosophie des sciences de l&rsquo;esprit. Loin d&rsquo;adh\u00e9rer au mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste ou au physicalisme ultra-r\u00e9ductionniste qui pr\u00e9valait chez de nombreux biologistes contemporains, Sperry \u00e9labora une th\u00e9orie novatrice de la conscience fond\u00e9e sur les concepts d&rsquo;<strong>\u00e9mergence<\/strong> et de <strong>causalit\u00e9 descendante<\/strong> (<em>downward causation<\/em> ou <em>top-down causation<\/em>).<\/p>\n<p>Pour Sperry, la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et les \u00e9tats mentaux subjectifs ne sont pas des \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes inutiles \u2014 de simples \u00ab fum\u00e9es au-dessus de la machine \u00bb neuronale sans pouvoir causal propre :<\/p>\n<ul>\n<li>Les \u00e9tats mentaux \u00e9mergent de la complexit\u00e9 dynamique de l&rsquo;activit\u00e9 synaptique neuronale (causalit\u00e9 ascendante, de bas en haut).<\/li>\n<li>Cependant, une fois ces entit\u00e9s macroscopiques conscientes constitu\u00e9es, elles ob\u00e9issent \u00e0 des lois d&rsquo;organisation propres et exercent en retour un <strong>contr\u00f4le de causalit\u00e9 descendante<\/strong> sur les \u00e9v\u00e9nements microphysiques sous-jacents (de haut en bas), exactement comme la structure d&rsquo;une roue tournant sur une pente entra\u00eene avec elle chacun des atomes et des mol\u00e9cules qui la composent, sans violer les lois \u00e9l\u00e9mentaires de la physique mais en dictant leur trajectoire spatio-temporelle globale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sperry plaidait ainsi avec ferveur pour un \u00ab mentalisme scientifique \u00bb, affirmant que la subjectivit\u00e9, les valeurs \u00e9thiques, les croyances et la volont\u00e9 consciente devaient r\u00e9int\u00e9grer le champ des causes r\u00e9elles agissant sur la machinerie biologique du cerveau. Ce positionnement philosophique a suscit\u00e9 de profonds d\u00e9bats sur la question du <strong>libre arbitre<\/strong> et de la responsabilit\u00e9 humaine, repris plus tard par Michael Gazzaniga dans son ouvrage <em>Who&rsquo;s in Charge? Free Will and the Science of the Brain<\/em> (2011), o\u00f9 il d\u00e9montre que si le cerveau est un automate d\u00e9termin\u00e9 par des lois physiques, la responsabilit\u00e9 \u00e9merge au niveau sup\u00e9rieur de l&rsquo;interaction sociale et normative entre les individus.<\/p>\n<h3>12.3 Horizons technologiques : Interfaces cerveau-machine et commissurotomie virtuelle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, les questions fondamentales l\u00e9gu\u00e9es par le mod\u00e8le du cerveau divis\u00e9 connaissent un renouveau spectaculaire sous l&rsquo;effet des technologies d&rsquo;ing\u00e9nierie neuronale, de la neuromodulation non invasive et de l&rsquo;intelligence artificielle :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re fronti\u00e8re r\u00e9side dans l&rsquo;induction de <strong>\u00ab commissurotomies virtuelles et r\u00e9versibles \u00bb<\/strong> chez le sujet sain. En combinant la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne (TMS) double-site coupl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie haute densit\u00e9 (TMS-EEG), les chercheurs peuvent aujourd&rsquo;hui perturber temporairement, pendant quelques centaines de millisecondes, le synchronisme oscillatoire transcallosal le long de portions sp\u00e9cifiques du corps calleux. Ce protocole permet de r\u00e9pliquer de mani\u00e8re non invasive et transitoire les ph\u00e9nom\u00e8nes de dissociation perceptive ou motrice d\u00e9couverts chez les patients de Sperry, offrant un banc d&rsquo;essai exp\u00e9rimental sans pr\u00e9c\u00e9dent pour tester la dynamique temporelle fine de l&rsquo;inhibition et du transfert interh\u00e9misph\u00e9rique.<\/p>\n<p>Le second horizon, plus fascinant encore, concerne le d\u00e9veloppement des <strong>interfaces cerveau-machine (ICM)<\/strong> bimanuelle et bilat\u00e9rale. Des laboratoires d&rsquo;ing\u00e9nierie biom\u00e9dicale con\u00e7oivent actuellement des implants corticaux bidirectionnels capables de lire l&rsquo;activit\u00e9 motrice de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche et de relayer instantan\u00e9ment, par l&rsquo;entremise de puces \u00e9lectroniques neuromorphiques et d&rsquo;algorithmes de transmission ultrarapide, des informations vers le cortex pari\u00e9tal droit. Ce type d&rsquo;appareillage permettrait litt\u00e9ralement de fabriquer un \u00ab corps calleux proth\u00e9tique ou artificiel \u00bb, capable de restaurer le dialogue interh\u00e9misph\u00e9rique chez des patients ayant subi une l\u00e9sion traumatique ou chirurgicale de la ligne m\u00e9diane.<\/p>\n<p>Enfin, dans le domaine de l&rsquo;<strong>intelligence artificielle contemporaine<\/strong>, la th\u00e9orie de l&rsquo;Interpr\u00e8te et la modularit\u00e9 fonctionnelle th\u00e9oris\u00e9es par Gazzaniga inspirent aujourd&rsquo;hui les concepteurs de mod\u00e8les d&rsquo;apprentissage profond (<em>Deep Learning<\/em>). L&rsquo;architecture des r\u00e9seaux de neurones artificiels \u00e9volue d&rsquo;un syst\u00e8me monolithique uniforme vers des architectures multi-agents distribu\u00e9es, o\u00f9 des sous-r\u00e9seaux sp\u00e9cialis\u00e9s r\u00e9solvent des t\u00e2ches perceptives ou motrices locales, tandis qu&rsquo;un grand mod\u00e8le linguistique (LLM) agit \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un \u00ab Interpr\u00e8te \u00bb central a posteriori, articulant des explications logiques en langage naturel pour justifier les d\u00e9cisions prises par les modules p\u00e9riph\u00e9riques. Ces d\u00e9veloppements posent avec une acuit\u00e9 renouvel\u00e9e les questions soulev\u00e9es il y a plus de soixante ans \u00e0 Caltech : dans quelle mesure nos raisonnements logiques les plus nobles ne sont-ils que les rationalisations \u00e9l\u00e9gantes d&rsquo;une myriade de sous-syst\u00e8mes inconscients qui composent notre fascinante machine c\u00e9r\u00e9brale ?<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Akelaitis, A. J. (1944). A study of gnosis, praxis and language following partial and complete section of the corpus callosum. <em>Journal of Neurosurgery<\/em>, 1(2), 94-102. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3171\/jns.1944.1.2.0094\">https:\/\/doi.org\/10.3171\/jns.1944.1.2.0094<\/a><\/li>\n<li>Bogen, J. E., &amp; Vogel, P. J. (1962). Cerebral commissurotomy in man: Preliminary report. <em>Bulletin of the Los Angeles Neurological Society<\/em>, 27, 169-172.<\/li>\n<li>Chalmers, D. J. (1995). Facing up to the problem of consciousness. <em>Journal of Consciousness Studies<\/em>, 2(3), 200-219.<\/li>\n<li>Dehaene, S., &amp; Changeux, J. P. (2011). Experimental and theoretical approaches to conscious processing. <em>Neuron<\/em>, 70(2), 200-227. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2011.03.018\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2011.03.018<\/a><\/li>\n<li>Gazzaniga, M. S., Bogen, J. E., &amp; Sperry, R. W. (1962). Some functional effects of sectioning the cerebral commissures in man. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 48(10), 1765-1769. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.48.10.1765\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.48.10.1765<\/a><\/li>\n<li>Gazzaniga, M. S. (1985). <em>The Social Brain: Discovering the Networks of the Mind<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Gazzaniga, M. S. (2000). Cerebral specialization and interhemispheric communication: Does the corpus callosum enable the human condition? <em>Brain<\/em>, 123(7), 1293-1326. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/123.7.1293\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/123.7.1293<\/a><\/li>\n<li>Gazzaniga, M. S. (2011). <em>Who&rsquo;s in Charge? Free Will and the Science of the Brain<\/em>. Ecco\/HarperCollins.<\/li>\n<li>Kinsbourne, M. (1974). Mechanisms of hemispheric interaction in man. In M. Kinsbourne &amp; W. L. Smith (Eds.), <em>Hemispheric Disconnection and Cerebral Function<\/em> (pp. 260-285). Charles C Thomas.<\/li>\n<li>Lashley, K. S. (1950). In search of the engram. <em>Symposia of the Society for Experimental Biology<\/em>, 4, 454-482.<\/li>\n<li>Levy, J., Trevarthen, C., &amp; Sperry, R. W. (1972). Perception of bilateral chimeric figures following hemispheric deconnexion. <em>Brain<\/em>, 95(1), 61-78. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/95.1.61\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/95.1.61<\/a><\/li>\n<li>Myers, R. E., &amp; Sperry, R. W. (1953). Interocular transfer of a visual form discrimination habit in cats after section of the optic chiasma and corpus callosum. <em>Anatomical Record<\/em>, 115, 351-352.<\/li>\n<li>Nielsen, J. A., Zielinski, B. A., Ferguson, M. A., Lainhart, J. E., &amp; Anderson, J. S. (2013). An evaluation of the left-brain vs. right-brain hypothesis with resting state functional connectivity magnetic resonance imaging. <em>PLOS ONE<\/em>, 8(8), e71275. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0071275\">https:\/\/doi.org\/10.1371\/journal.pone.0071275<\/a><\/li>\n<li>Parfit, D. (1984). <em>Reasons and Persons<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Pinto, Y., Neville, D. A., Otten, M., Corballis, P. M., Fabri, M., Luo, Q., de Haan, E. H. F., &amp; Gazzaniga, M. S. (2017). Split brain: Divided perception but undivided consciousness. <em>Brain<\/em>, 140(5), 1231-1237. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aww358\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aww358<\/a><\/li>\n<li>Sperry, R. W. (1968). Mental unity following surgical disconnection of the cerebral hemispheres. <em>The Harvey Lectures<\/em>, 62, 293-323.<\/li>\n<li>Sperry, R. W. (1982). Some effects of disconnecting the cerebral hemispheres. <em>Science<\/em>, 217(4566), 1223-1226. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.7112125\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.7112125<\/a><\/li>\n<li>Tononi, G. (2008). Consciousness as integrated information: A provisional manifesto. <em>The Biological Bulletin<\/em>, 215(3), 216-242. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/25470707\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/25470707<\/a><\/li>\n<li>Uddin, L. Q., Mooshagian, E., Zaidel, E., Schwindt, G., Margulies, D. S., Kelly, A. M. C., Shehzad, Z., Adelstein, J. S., Sheng, Z., Petkova, E., Castellanos, F. X., &amp; Milham, M. P. (2008). Residual functional connectivity in the split-brain reveals a stable architecture of intrinsic functional networks. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 105(5), 1735-1740. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0709664105\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.0709664105<\/a><\/li>\n<li>Van Wagenen, W. P., &amp; Herren, R. Y. (1940). Surgical division of commissural pathways in the corpus callosum: Relation to spread of an epileptic attack. <em>Archives of Neurology &amp; Psychiatry<\/em>, 44(4), 740-759. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1940.02280100042004\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneurpsyc.1940.02280100042004<\/a><\/li>\n<li>Wegner, D. M. (2002). <em>The Illusion of Conscious Will<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie des recherches sur le cerveau divis\u00e9 men\u00e9es par Sperry et Gazzaniga, explorant la lat\u00e9ralisation c\u00e9r\u00e9brale et la nature de la conscience.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,459,647],"tags":[6579,5072,5071,6582,5069],"class_list":["post-10226","psych_article","type-psych_article","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-corps-calleux","tag-michael-gazzaniga","tag-roger-sperry","tag-specialisation-hemispherique","tag-split-brain"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/10226","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10226"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_article\/10226\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10226"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10226"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10226"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}