La manière dont un individu structure ses énoncés reflète et façonne simultanément son architecture cognitive, sa perception de la causalité et son sentiment de contrôle sur l’environnement. En psycholinguistique et en psychologie sociale, la voix active ne constitue pas seulement une modalité morphosyntaxique fondamentale, mais s’affirme comme un puissant vecteur d’agentivité, influençant directement l’attribution de la responsabilité et l’efficacité du traitement de l’information.
Voix active
1. Définition concise
La voix active désigne une diathèse grammaticale dans laquelle le sujet grammatical de la proposition coïncide avec l’agent sémantique qui initie, contrôle ou accomplit l’action exprimée par le verbe. Dans ce cadre syntaxique, le flux de l’action se déploie directement depuis l’entité source vers l’entité cible ou patiente, instaurant une relation univoque entre la fonction syntaxique de sujet et le rôle thématique d’agent.
Sur le plan psychologique et cognitif, la voix active incarne la structure propositionnelle par défaut dans la majorité des langues canoniques du monde. Elle permet à l’esprit humain de cartographier les régularités physiques et intentionnelles de l’environnement, en établissant un lien immédiat entre l’intention d’un acteur et la conséquence de son acte. Cette diathèse minimise l’effort de décodage mental en alignant les attentes conceptuelles sur le déroulement temporel et causal des événements perçus.
Dans le domaine de la psychologie clinique et sociale, l’adoption de la voix active dans le discours dénote une posture d’affirmation, une prise de responsabilité subjective et une reconnaissance explicite de l’agentivité personnelle. À l’inverse des formulations passives qui occultent souvent l’agent ou diluent la causalité, la structure active ancre l’émetteur ou le sujet désigné au cœur de la dynamique événementielle, modifiant substantiellement les jugements moraux, légaux et interpersonnels formulés par les auditeurs.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le vocable « active » puise ses racines directes dans le latin classique activus, lui-même dérivé du verbe agere, signifiant « agir », « mener », « conduire » ou « mettre en mouvement ». Le terme « voix », issu du latin vox (la voix humaine, le son proféré, la parole formulée), a été importé dans le métalangage grammatical gréco-latin pour traduire le concept grec de diathesis (διάθεσις), qui désignait la disposition, l’état ou l’attitude du sujet à l’égard du procès verbal.
Les grammairiens de l’Antiquité, notamment Denys le Thrace au IIe siècle avant notre ère dans son traité Tékhnē grammatikē, puis plus tard les auteurs romains tels que Donat et Priscien, ont formalisé cette opposition diathétique en désignant la vox activa comme la catégorie de l’action efficiente, opposée à la vox passiva (du verbe pati, « souffrir », « subir » ou « endurer »). Dès cette genèse philosophique et linguistique, la voix active a été intrinsèquement corrélée à l’initiative, à la puissance motrice et à l’exercice d’une force volitive sur le monde extérieur.
L’intégration de la voix active au corpus de la psycholinguistique moderne s’est opérée au milieu du XXe siècle, sous l’impulsion conjointe du structuralisme et de l’avènement des sciences cognitives. Les chercheurs ont alors cessé d’envisager cette forme comme une simple convention normative pour y discerner la manifestation de schémas sensori-moteurs et cognitifs universels structurant l’expérience humaine de la causalité.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le syntagme « voix active » se transcrit dans l’Alphabet Phonétique International (API) par la suite phonologique /vwa ak.tiv/. En français, il s’agit d’un groupe nominal féminin singulier composé du nom commun féminin « voix » et de l’adjectif qualificatif épithète « active ». Son pluriel orthographique régulier s’écrit « voix actives » (/vwa ak.tiv/).
D’un point de vue morphosyntaxique, la voix active se caractérise par une économie formelle notable : elle ne requiert aucun morphème de passivation ni l’adjonction systématique d’auxiliaires passifs (tels que le verbe « être » suivi d’un participe passé dans les langues romanes ou germaniques). Le verbe s’accorde directement en personne, en nombre et en temps avec le sujet agentif, suivant la séquence canonique Sujet-Verbe-Objet (SVO) dans des langues comme le français ou l’anglais, ou Sujet-Objet-Verbe (SOV) dans d’autres idiomes.
Dans le discours psychologique, le terme s’emploie tant au sens strict de l’analyse linguistique (par exemple, « mesurer le ratio de phrases à la voix active dans un corpus clinique ») qu’au sens métaphorique ou fonctionnel (par exemple, « encourager une voix active intérieure » pour désigner la reconquête d’un sentiment d’efficacité personnelle face aux épreuves existentielles).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la voix active en sciences cognitives, il convient de distinguer son architecture formelle de ses implications psychologiques profondes. Au niveau structural, la voix active assure une linéarité transparente : l’entité dotée de volonté ou d’énergie cinétique occupe la première position mentale et syntaxique. Ce schéma cognitif s’enracine dans ce que les théoriciens de la linguistique cognitive nomment le modèle de l’événement prototypique : une source énergétique transmet une force à un récepteur qui subit une modification d’état.
Cette concordance entre l’ordre syntaxique et l’ordre de causalité physique allège considérablement la charge mentale requise pour décoder le message. Lorsqu’un auditeur entend « Le chien a mordu le passant », le cerveau active immédiatement le référent canin en tant qu’initiateur de la force, puis projette l’issue de cette morsure sur la cible. À l’inverse, une structure passive force l’esprit à réordonner rétroactivement les rôles sémantiques, mobilisant des ressources supplémentaires de la mémoire de travail afin de rétablir l’identité réelle de l’instigateur du comportement.
Sur le plan de l’agentivité psychologique, la voix active agit comme un puissant catalyseur perceptif. Elle met en lumière l’autonomie, l’intentionnalité et le pouvoir d’agir du sujet. Dans les interactions sociales quotidiennes, le recours spontané à des verbes actifs (« j’ai décidé », « nous avons résolu », « il a heurté ») cristallise la responsabilité individuelle, empêchant l’évitement ou l’euphémisation de l’acte accompli. La voix active ne tolère pas l’ellipse de l’auteur de l’action, contrairement à la voix passive qui autorise la suppression du complément d’agent (« la décision a été prise »).
Par ailleurs, la voix active circonscrit clairement les frontières interpersonnelles. En attribuant sans ambiguïté les actions à leurs auteurs respectifs, elle favorise la clarté relationnelle, désamorce les ambiguïtés projectives et structure un récit de vie cohérent. L’individu qui s’exprime majoritairement à la voix active affirme sa condition de sujet agissant au sein de son écosystème, tandis qu’un recours compulsif à des formulations non actives signale souvent une inhibition de l’action ou un détachement émotionnel défensif face aux événements vécus.
5. Évolution historique et théorique
L’étude scientifique de la voix active a connu plusieurs mutations paradigmatiques au cours du dernier siècle. Initialement cantonnée à la philologie prescriptive, elle est devenue un objet d’investigation empirique majeur lors de la révolution cognitiviste des années 1950 et 1960. Les premiers psycholinguistes béhavioristes considéraient la phrase active comme une simple chaîne d’associations verbales stimulus-réponse acquise par conditionnement et répétition.
Cette vision mécaniste a été radicalement bouleversée par l’émergence de la grammaire générative et transformationnelle formulée par Noam Chomsky en 1957. Chomsky a postulé que les phrases à la voix active correspondent à des « phrases noyaux » (kernel sentences), situées au plus près de la structure profonde du langage. Selon cette perspective, les phrases à la voix passive résultaient de règles transformationnelles complexes opérant sur ces structures de base. Dès lors, la voix active a été reconnue comme l’état canonique, élémentaire et universel de la compétence linguistique humaine.
Dans les décennies 1970 et 1980, les travaux pionniers de psychologues cognitivistes tels que George Miller, Dan Slobin et Patricia Wright ont soumis cette théorie transformationnelle à l’épreuve du laboratoire. Bien que le modèle formel de Chomsky ait été nuancé, les mesures de temps de réaction et de taux d’erreurs ont invariablement confirmé que les énoncés à la voix active sont décodés, mémorisés et rappelés plus rapidement et plus fidèlement que leurs équivalents passifs, établissant l’existence d’une asymétrie cognitive fondamentale en faveur de la diathèse active.
À partir des années 1990 et jusqu’à l’ère contemporaine, l’essor de la linguistique cognitive (portée par Ronald Langacker et Leonard Talmy) et de la psychologie sociale discursive a réorienté les questionnements vers l’impact de la voix active sur les représentations idéologiques, la cognition sociale et l’empathie. Les chercheurs ont démontré que le choix syntaxique de la voix active n’est jamais neutre : il participe à la construction des asymétries de pouvoir, module le blâme attribué aux auteurs de violences et oriente l’attention visuelle des témoins lors de l’encodage de scènes réelles.
6. Fondements théoriques et modèles cognitifs
Plusieurs cadres théoriques contemporains rendent compte du fonctionnement de la voix active dans l’esprit humain :
Le modèle de l’alignement canonique et du coût cognitif : Selon l’hypothèse de la complexité dérivationnelle et les modèles récents de traitement syntaxique incrémental, le système de traitement du langage humain fonctionne selon un principe d’économie de l’effort cognitif. La voix active présente un alignement direct entre trois niveaux distincts : l’ordre syntagmatique linéaire (S-V-O), la hiérarchie des rôles sémantiques (Agent > Patient) et l’orientation attentionnelle naturelle de l’observateur (Cause avant Effet). Cette congruence évite au parseur mental d’effectuer des révisions structurales rétrospectives, réduisant l’activation du cortex préfrontal inférieur gauche durant la compréhension.
La théorie de la transmission de force et la sémantique cognitive : Développée notamment par Leonard Talmy dans sa théorie de la dynamique des forces, cette approche postule que le langage encode des interactions physiques prototypiques. La voix active reflète fidèlement la cascade énergétique : une entité interne accumule une tension motrice, initie le mouvement, et décharge son énergie sur une entité extérieure. Les réseaux neuronaux sous-jacents, notamment le système des neurones miroirs et les aires motrices supplémentaires, s’activent de manière congruente lorsque l’énoncé épouse cette dynamique cinétique directe.
Le cadre des théories de l’attribution en psychologie sociale : Échafaudé à partir des travaux fondateurs de Fritz Heider et Harold Kelley, ce cadre démontre que la forme syntaxique guide l’attribution causale. La voix active focalise la saillance perceptive sur le sujet agentif, déclenchant quasi automatiquement l’erreur fondamentale d’attribution : les observateurs attribuent les causes de l’événement aux dispositions internes, aux traits de caractère ou aux intentions délibérées du sujet actif, minimisant l’impact des contraintes contextuelles ou environnementales.
7. Composantes clés, types et dimensions
La voix active s’articule autour de composantes structurelles précises et se déploie selon plusieurs dimensions fonctionnelles :
- L’agentivité prototypique : Présence d’un sujet grammatical animé, doté de conscience, de volition et de contrôle intentionnel sur l’action exécutée (par exemple, « L’athlète a franchi l’obstacle »).
- La transitivité forte : L’action active traverse la frontière du sujet pour aller modifier physiquement ou psychologiquement un objet direct distinct, générant un impact mesurable sur le patient (par exemple, « Le thérapeute rassure le patient »).
- La voix active intransitive : Manifestation d’une action centrée sur le sujet lui-même sans transfert vers un objet extérieur, traduisant une autonomie motrice ou un état dynamique intrinsèque (par exemple, « L’enfant grandit », « Le marcheur progresse »).
- L’agentivité métaphorique ou causale inanimée : Attribution de la position de sujet actif à une entité abstraite, technologique ou naturelle, produisant un effet d’animation et de personnification causale (par exemple, « Le stress chronique altère les défenses immunitaires »).
- La dimension pragmatique de responsabilité : Fonction discursive de la voix active servant à assumer publiquement un acte moral, juridique ou professionnel, excluant toute dissimulation des protagonistes opérationnels.
8. Exemples concrets et études de cas
Cas clinique : Restructuration cognitive et reconquête de l’agentivité
Dans le cadre d’une psychothérapie pour trouble dépressif majeur, un patient de 42 ans utilise un discours systématiquement passif ou impersonnel : « Les opportunités ont été manquées », « La situation a été gâchée », « Beaucoup d’erreurs ont été commises ». Ce style d’élocution témoigne d’un sentiment d’impuissance acquise et d’une déconnexion affective. Le travail de restructuration cognitive et de reformulation narrative amène progressivement le patient à employer la voix active : « J’ai refusé cette opportunité par peur », « Je n’ai pas su gérer cette crise », puis « J’ai décidé d’expérimenter une nouvelle approche aujourd’hui ». Le passage à la voix active réactive le sentiment de contrôle perçu, transformant une posture de résignation passive en une capacité d’autodétermination proactive.
Étude de cas en psychologie sociale : Traitement médiatique des violences
L’analyse expérimentale des comptes rendus médiatiques d’agressions met en exergue l’impact dramatique de l’alternance diathétique. Lorsque les journalistes écrivent : « Un homme a agressé une femme » (voix active), les sujets expérimentaux identifient clairement l’agresseur comme unique responsable, préconisent des peines pénales plus sévères et manifestent une vive empathie pour la victime. En revanche, lorsque le même événement est relaté sous forme passive (« Une femme a été agressée par un individu ») ou avec suppression de l’agent (« Une femme a été agressée »), l’attention cognitive se déplace sur la victime, induisant des biais de blâme de la victime (victim blaming) où les lecteurs s’interrogent spontanément sur la tenue ou la présence de la femme sur les lieux.
9. Mesure, évaluation et méthodes expérimentales
L’évaluation de la voix active en psychologie mobilise un arsenal méthodologique varié, combinant analyses textuelles quantitatives et mesures chronométriques ou neurophysiologiques :
Analyses informatisées du discours et traitement automatique du langage (TAL) : Des logiciels d’analyse textuelle tels que LIWC (Linguistic Inquiry and Word Count) ou des modèles linguistiques avancés permettent d’extraire le ratio d’utilisation de la voix active par rapport aux constructions passives, pronominales ou impersonnelles dans de vastes corpus oraux ou écrits (entretiens cliniques, déclarations politiques, écrits autobiographiques). Un ratio élevé de voix active corrèle positivement avec des scores élevés d’extraversion, d’assertivité et de locus de contrôle interne.
Paradigmes de temps de lecture et de poursuite oculaire (Eye-Tracking) : La méthode de lecture auto-rythmée mot à mot et l’enregistrement des mouvements oculaires évaluent la vitesse de traitement syntaxique. Les fixations oculaires sont systématiquement plus brèves et les régressions saccadiques moins fréquentes sur les syntagmes verbaux à la voix active que sur ceux à la voix passive, confirmant la moindre charge cognitive imposée par la structure active canonique.
Potentiels évoqués cognitifs (EEG / ERP) : L’analyse de l’activité cérébrale montre que l’inversion des attentes syntaxiques dans les phrases passives engendre des ondes P600 (associées au retraitement structural) ou des négativités antérieures gauches précoces (LAN), tandis que la voix active génère un profil électrophysiologique harmonieux reflétant une intégration sémantique et syntaxique fluide et non conflictuelle.
10. Applications cliniques, éducatives et organisationnelles
Les implications appliquées de la voix active sont particulièrement vastes et structurent des protocoles d’intervention ciblés :
En psychothérapie et relation d’aide : Dans les approches cognitivo-comportementales, la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) et la thérapie narrative, les praticiens entraînent délibérément les patients à formuler leurs objectifs, leurs valeurs et leurs choix de vie à la voix active. Remplacer « Il faudrait que les choses s’améliorent » par « Je m’engage à poser cette action » renforce le sentiment d’efficacité personnelle conceptualisé par Albert Bandura, diminuant la propension à l’évitement expérientiel.
En psychologie de l’éducation et pédagogie cognitive : La conception de manuels scolaires et de supports d’apprentissage en ligne privilégie rigoureusement la voix active. Les élèves de tous âges assimilent plus profondément les concepts scientifiques et les consignes méthodologiques lorsque les textes adoptent une structure active directe (« L’acide chlorhydrique dissout le zinc » est mieux mémorisé et compris que « Le zinc est dissous par l’acide chlorhydrique »), ce qui prévient la surcharge cognitive des apprenants en difficulté.
En psychologie du travail et communication organisationnelle : Dans le management et la gestion des crises, l’usage de la voix active est un marqueur d’intégrité, de leadership transparent et d’imputabilité. Les dirigeants qui assument leurs décisions à la voix active (« Notre direction a réorganisé le département ») inspirent une confiance significativement plus grande auprès des équipes que ceux qui s’abritent derrière l’opacité du passif institutionnel (« Des ajustements structurels ont été opérés »).
11. Recherches empiriques et données probantes
Un ensemble robuste de publications scientifiques documente la suprématie cognitive et les effets psychosociaux de la voix active :
Les travaux fondateurs de Miller (1962) et Slobin (1966) ont initialement quantifié le différentiel de temps de traitement, prouvant que les adultes répondent plus vite et avec un taux de rappel supérieur aux questions formulées à la voix active par rapport aux phrases passives correspondantes, qu’elles soient réversibles ou non réversibles.
L’étude remarquable menée par Henley, Miller et Beazley (1995), complétée par les recherches ultérieures de Bohner (2001), a mis en évidence l’effet de manipulation syntaxique dans la presse. En présentant à des groupes de participants des récits d’actes criminels rédigés soit à la voix active, soit à la voix passive sans agent, les chercheurs ont constaté que l’élimination ou le report de l’agent actif diminue de manière statistiquement significative la culpabilité attribuée à l’agresseur et affaiblit le soutien des répondants envers les programmes d’aide aux victimes.
Dans le domaine des neurosciences cognitives, les protocoles d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menés par Mack et ses collaborateurs (2013) ont révélé que le traitement des phrases passives sollicite plus intensément le gyrus frontal inférieur gauche (aire de Broca) et le cortex temporal supérieur gauche que les phrases actives. Ce surcroît d’activation neuronale illustre l’effort de réalignement thématique exigé lorsque la syntaxe contredit l’ordre canonique des schémas d’action.
Enfin, les expériences de Fausey et Boroditsky (2011) sur la mémoire des témoins oculaires ont démontré que la structure linguistique modifie durablement le rappel des détails factuels. Les locuteurs exposés à des descriptions d’événements accidentels formulées à la voix active se rappellent significativement mieux l’identité précise de la personne impliquée que ceux ayant entendu une formulation passive ou intransitive non agentive.
12. Considérations transculturelles et sociolinguistiques
Bien que la distinction actantielle soit universellement repérable, la valorisation et la fréquence d’usage de la voix active varient sensiblement selon les cultures et les structures grammaticales :
Dans les cultures individualistes occidentales (notamment anglo-saxonnes et européennes), où l’autonomie personelle, le mérite individuel et la responsabilité singulière constituent des valeurs cardinales, la voix active est érigée en norme stylistique et éthique suprême. La plupart des guides de rédaction académique et professionnelle y proscrivent explicitement le recours excessif au passif.
À l’opposé, dans plusieurs cultures collectivistes ou holistes, notamment en Asie de l’Est (Japon, Corée), l’harmonie du groupe social et la préservation de la face interpersonnelle priment souvent sur l’affirmation abrupte de l’agentivité individuelle. Dans ces langues, le recours à des formes verbales indirectes, impersonnelles, passives indirectes (parfois appelées « passifs d’adversité » en japonais) permet d’atténuer la confrontation directe, d’éviter de pointer nommément un coupable et de préserver la cohésion relationnelle.
D’un point de vue sociolinguistique, l’emploi de la voix active est également modulé par les rapports de pouvoir et le statut socioéconomique. Les individus en position d’autorité dominante utilisent spontanément une proportion plus élevée de verbes d’action à la voix active que les personnes marginalisées ou subordonnées, lesquelles adoptent fréquemment des formules syntaxiques adoucies ou passivées reflétant leur sentiment objectif de moindre emprise sur leur cadre de vie.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré les bénéfices cognitifs et pragmatiques indéniables de la voix active, son utilisation dogmatique ou exclusive soulève d’importantes controverses méthodologiques et théoriques :
Le biais d’hyper-responsabilisation et l’individualisme méthodologique : L’injonction thérapeutique ou communicationnelle à s’exprimer exclusivement à la voix active (« Je crée ma vie », « J’ai généré cette rupture ») peut dériver vers un piège moralisateur ignorant les déterminismes sociaux, économiques et psychotraumatiques. Dans le traitement des victimes de violences systémiques ou de traumatismes complexes, contraindre un patient à reformuler ses vécus à la voix active risque d’induire une fausse culpabilité et d’accentuer un sentiment dévastateur de responsabilité personnelle infondée face à des événements purement subis.
La fonction cognitive légitime de la topicalisation passive : En linguistique textuelle, la voix active n’est pas toujours la structure la plus fonctionnelle. La voix passive possède une utilité informationnelle majeure : elle permet d’assurer la continuité thématique du discours (la cohérence de surface et de fond) en maintenant comme sujet grammatical l’entité déjà connue des auditeurs. Préférer artificiellement l’active peut rompre le fil narratif et compliquer inutilement le suivi du texte.
L’illusion de la neutralité agentive : Certains psychologues critiques soulignent que survaloriser la voix active comme signe unique de maturité psychologique ou d’assertivité constitue un biais ethnocentrique occidental. La capacité de se vivre comme récepteur, d’accueillir les événements avec lâcher-prise et de tolérer l’incontrôlable relève d’une régulation émotionnelle sophistiquée qui s’exprime plus adéquatement par d’autres diathèses verbales que la stricte voix active conquérante.
14. Notions connexes et distinctions conceptuelles
Pour délimiter rigoureusement le champ de la voix active, il convient de la contraster avec plusieurs notions linguistiques et psychologiques périphériques :
- Voix active vs Voix passive : La voix passive permute les rôles syntaxiques : le patient sémantique devient le sujet grammatical, tandis que l’agent réel est relégué en position de complément circonstanciel ou simplement effacé. Sur le plan cognitif, la passive augmente la charge mentale et décentre l’attention du moteur de l’action vers sa cible.
- Voix active vs Voix moyenne ou pronominale : Dans la diathèse moyenne (très présente en grec ancien ou à travers les verbes pronominaux français comme « se blesser »), l’action reste circonscrite à la sphère interne du sujet, qui est à la fois l’initiateur et le récepteur direct des effets du verbe, brouillant la dichotomie agent/patient typique de l’active pure.
- Agentivité sémantique vs Sujet grammatical : Bien que souvent superposés dans la voix active canonique, un sujet grammatical actif n’est pas toujours un agent doué de conscience (par exemple, dans « La tempête a détruit la toiture », « la tempête » est le sujet syntaxique actif mais constitue un instrument physique ou une force naturelle dépourvue d’intentionnalité subjective).
- Voix active vs Locus de contrôle interne : Le lieu de maîtrise (locus of control) est un construit de personnalité décrivant la croyance globale d’un individu en sa capacité à influencer sa destinée. La voix active constitue son véhicule expressif privilégié dans le langage, mais les deux concepts ne doivent pas être confondus : un individu peut formuler un énoncé à la voix active pour exprimer une croyance passive ou fataliste.
- Transitivité active vs Ergativité : Dans les langues à morphologie ergative-absolutive (comme le basque), le schéma syntaxique sous-jacent ne sépare pas les rôles selon le clivage actif/passif des langues accusatives romanes, révélant une conceptualisation fondamentalement alternative de l’acte et de son auteur au sein de l’esprit humain.
15. Synthèse et points clés à retenir
La voix active représente une structure charnière où se croisent la mécanique syntaxique du langage, l’architecture cognitive humaine et la psychologie sociale de l’interaction. Ses propriétés fondamentales peuvent se résumer ainsi :
Sur le plan formel, elle assure une identité structurelle entre le sujet grammatical et l’agent sémantique, déployant l’événement selon une trajectoire causale directe et transparente.
Sur le plan cognitif, elle constitue le schéma de traitement préférentiel et prototypique de l’esprit, sollicitant moins intensément les ressources de la mémoire de travail et autorisant un décodage perceptif plus rapide et pérenne que les formes passives.
Sur le plan psychologique et relationnel, l’usage de la voix active affirme l’agentivité, assigne la responsabilité morale et légale, structure le sentiment d’efficacité personnelle et sert d’outil diagnostique et thérapeutique déterminant pour accompagner la reconquête du pouvoir d’agir individuel.
Références
- Bandura, A. (2001). Social cognitive theory: An agentic perspective. Annual Review of Psychology, 52(1), 1-26. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.52.1.1
- Bohner, G. (2001). Writing about rape: Use of the passive voice and other distancing text features as an expression of (implicit) rape myth acceptance. European Journal of Social Psychology, 31(5), 515-529. https://doi.org/10.1002/ejsp.84
- Chomsky, N. (1957). Syntactic Structures. Mouton & Co. https://doi.org/10.1515/9783112316009
- Fausey, C. M., & Boroditsky, L. (2011). Who did the deed? Spontaneous language influences memory for events. Cognitive Science, 35(4), 643-667. https://doi.org/10.1111/j.1551-6709.2010.01168.x
- Henley, N. M., Miller, M., & Beazley, J. A. (1995). Syntax, gender, and sexual violence: How media report rape. Language in Society, 24(1), 60-84. https://doi.org/10.1017/S004740450001841X