Au croisement des neurosciences cognitives, de la psychologie de la perception et de la praxéologie motrice, le concept d’action stream (couramment désigné en français sous les termes de voie de l’action ou de flux d’action) éclaire la manière dont les organismes vivants transforment instantanément des flux d’informations sensorielles hétérogènes en comportements moteurs coordonnés et adaptés. Loin de concevoir le traitement perceptif comme une simple contemplation passive du monde environnant, cette approche démontre que le système nerveux dédie une architecture neurocomputationnelle spécifique à la programmation dynamique et au pilotage en temps réel du geste.
Voie de l’action (Action Stream)
1. Définition concise
La voie de l’action (action stream) désigne, au plan neurofonctionnel, le réseau cortical et sous-cortical dorsolatéral spécialisé dans le traitement sensoriel en temps réel destiné à guider le comportement moteur en ligne. Formulée principalement au sein du modèle des deux systèmes visuels par les neuroscientifiques David Milner et Melvyn Goodale, elle correspond à la projection occipito-pariétale (« voie dorsale ») qui extrait les paramètres spatiotemporels des objets (taille, orientation, localisation égocentrique) nécessaires à la préhension, à la locomotion et à l’interaction motrice fluide.
Dans une acception élargie propre à la psychologie cognitive et comportementale, le terme caractérise également le flux continu d’action : la séquence ininterrompue d’ajustements micromoteurs, d’initiations comportementales et de régulations rétroactives par lesquelles un individu navigue dans son environnement. Cette double dimension articulée souligne que la cognition incarnée ne sépare jamais l’analyse du signal visuel de l’impératif immédiat de l’action motrice finalisée.
Contrairement aux systèmes dédiés à la reconnaissance consciente des formes et des visages, ce flux de traitement opère pour une large part de manière automatique, rapide et implicite. Il fournit ainsi un couplage perceptivo-moteur immédiat garantissant la stabilité posturale, la vitesse d’évitement des obstacles et la précision chirurgicale des mouvements volontaires face à un monde physique perpétuellement mouvant.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression anglaise action stream est un syntagme nominal composé de deux racines linguistiques distinctes. Le vocable action procède directement du latin classique actio (« action, mouvement, accomplissement, fait de plaider »), lui-même dérivé du supin actum issu du verbe agere (« mener, pousser devant soi, accomplir, faire »). Dans le vocabulaire philosophique et psychologique, le mot renvoie traditionnellement à une opération orientée vers une fin, par opposition à la passivité ou à la réaction réflexe mécanique.
Le substantif stream puise ses racines dans le vieil anglais strēam, rattaché au protogermanique *straumaz (« courant, cours d’eau »), issu de la racine indo-européenne *srew- (« couler »). L’importation métaphorique du courant liquide dans l’analyse de l’activité mentale s’enracine dans la célèbre formule de William James, le stream of consciousness (flux de la conscience). Appliquée au traitement moteur et visuel, la notion de stream suggère une dynamicité continue, linéaire mais modulable, qui s’oppose aux modèles séquentiels et compartimentés de la psychologie computationnelle classique.
Dans la littérature scientifique francophone contemporaine, l’expression est le plus souvent traduite par « voie de l’action » lorsqu’elle renvoie au substrat anatomoclinique dorsal, ou par « flux d’action » lorsqu’elle est employée dans le contexte de la psychologie écologique et de la segmentation des événements moteurs continus.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le syntagme nominal d’emprunt action stream conserve son orthographe d’origine anglophone et est conventionnellement employé au genre masculin (« l’action stream », « un action stream »). Sa transcription phonétique en alphabet phonétique international (API) pour la prononciation francophone est généralement [ak.ʃœn stʁim] ou [ak.sjɔn stʁim], tandis que la prononciation standard en anglais britannique est /ˈæk.ʃən striːm/ et en anglais américain /ˈæk.ʃən striːm/.
Sur le plan morphosyntaxique, le terme agit comme un substantif composé invariable au singulier, admettant occasionnellement la marque du pluriel selon les règles typographiques françaises (des action streams). Lorsqu’il est traduit, on observe l’usage des locutions nominales féminines « la voie de l’action » (pluriel : « les voies de l’action ») et masculines « le flux d’action » (pluriel : « les flux d’action » ou « les flux d’actions »).
Dans les publications neuroscientifiques et neuropsychologiques francophones, le terme s’intègre préférentiellement dans des syntagmes prédicatifs tels que « l’activation de la voie dorsale de l’action », « le traitement visuel au sein de l’action stream », ou encore « la rupture du flux d’action dans les syndromes apraxiques ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’essence conceptuelle de l’action stream, il convient de dépasser la métaphore séculaire de l’œil comme une caméra transmettant une photographie unifiée au cortex cérébral. Au contraire, le système visuel primate sépare très tôt les flux de signaux entrants pour répondre à deux contraintes évolutives radicalement distinctes : déterminer ce que sont les entités physiques présentes dans l’environnement (« vision-for-perception ») et déterminer comment interagir physiquement avec elles (« vision-for-action »). L’action stream incarne précisément cette seconde fonction en opérant des transformations coordonnées entre les coordonnées rétinotopiques et les systèmes de repères corporels (mains, bras, tête).
La particularité fondamentale de cette voie réside dans sa métrique spatiale égocentrique et sa temporalité ultracourte. Tandis que la perception consciente repose sur une métrique allocentrique (calculant les relations spatiales relatives entre les objets et restant insensible aux variations d’échelle induites par la perspective), le flux de l’action calcule des grandeurs absolues en temps réel par rapport au corps de l’agent. Par exemple, pour saisir une tasse de café, le cerveau ne peut se contenter d’évaluer la forme générale de l’anse ; il doit calibrer l’ouverture digitale millimètre par millimètre et calculer la trajectoire balistique du membre supérieur avec une latence inférieure à cent millisecondes.
En outre, l’action stream fonctionne sur un principe de mémoire quasi nulle. Les représentations élaborées par ce courant de traitement sont hautement éphémères : elles se dissipent presque instantanément dès que l’action s’achève ou dès que la cible disparaît du champ visuel. Si un délai de quelques secondes est introduit entre la visualisation d’un objet et l’exécution du geste de préhension à l’aveugle, les données expérimentales démontrent que le système moteur cesse de s’appuyer sur la voie dorsale de l’action pour solliciter les représentations mnésiques et perceptives dépendantes de la voie ventrale.
Au niveau comportemental et psychologique, l’action stream structure l’expérience fluide de l’intentionnalité motrice. Il permet l’immersion active dans l’environnement physique sans exiger une délibération attentionnelle constante pour chaque ajustement postural. L’individu peut ainsi converser de sujets abstraits tout en franchissant un terrain rocailleux, car le flux d’action traite les déclivités, ajuste l’amplitude des enjambées et compense les déséquilibres de façon modulaire et semi-autonome.
5. Développement historique
L’émergence du concept d’action stream découle d’un profond changement de paradigme au cours du dernier tiers du vingtième siècle. Initialement, les travaux pionniers de Leslie Ungerleider et Mortimer Mishkin (1982) avaient posé la distinction canonique entre la voie du « quoi » (what stream, reliant le cortex strié au cortex inférotemporal) et la voie du « où » (where stream, connectant V1 au cortex pariétal postérieur). Dans cette formulation séminale, la voie pariétale était comprise comme un système de cartographie spatiale purement perceptif, dédié à la localisation des stimuli.
Cette taxonomie a été profondément révisée en 1992 lorsque Melvyn Goodale et A. David Milner ont publié leur article fondateur dans Trends in Neurosciences, suivi de leur ouvrage classique The Visual Brain in Action en 1995. S’appuyant sur l’examen minutieux de patients cérébrolésés, ils ont soutenu que la dichotomie cérébrale ne portait pas sur le contenu de l’information (objet versus espace), mais sur la finalité du traitement (identification phénoménale versus régulation motrice). C’est ainsi que la voie dorsale a été rebaptisée « voie de l’action » (action stream ou vision-for-action).
Parallèlement, dans le champ de la psychologie écologique, les concepts développés par James J. Gibson sur les affordances et la perception directe avaient déjà préparé le terrain en postulant que percevoir, c’est percevoir des opportunités d’action motrice. Dans les années 1970 et 1980, Roger Barker et Herbert Wright avaient eux aussi introduit le concept de stream of behavior, formalisant l’observation continue des unités de conduite humaine.
Au début du vingt-et-unième siècle, les neurosciences computationnelles et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont affiné ce schéma. Les travaux de Giacomo Rizzolatti sur le réseau fronto-pariétal et la découverte des neurones miroirs ont révélé que l’action stream ne se cantonne pas à l’exécution motrice individuelle, mais participe aussi à la simulation mentale et au décodage sensoriel des gestes d’autrui, élargissant considérablement le périmètre théorique de la notion.
6. Fondements théoriques
La théorisation de l’action stream s’appuie sur le modèle de la dualité visuelle de Goodale et Milner, qui combine neuroanatomie fonctionnelle, neuropsychologie cognitive et cybernétique sensorimotrice. Selon ce cadre, le flux de l’action constitue un système prédictif en boucle fermée alimenté par des signaux d’erreur rapides (feedforward et feedback). Cette architecture permet d’anticiper la cinématique du mouvement avant même le retour tactile ou proprioceptif.
Un deuxième socle théorique provient de l’approche de la cognition incarnée (embodied cognition) développée par des théoriciens comme Francisco Varela ou Andy Clark. Dans cette perspective, la pensée n’est pas un traitement logique de symboles abstraits, mais une boucle dynamique reliant le corps, le cerveau et le monde extérieur. L’action stream constitue l’incarnation neurobiologique de cette interface, prouvant que les structures cérébrales les plus sophistiquées sont façonnées par les impératifs d’interaction physique et motrice.
Enfin, la théorie du contrôle moteur par modèles internes (notamment formalisée par Daniel Wolpert et Mitsuo Kawato) conceptualise l’action stream comme un ensemble de contrôleurs et de prédicteurs directs (forward models). Dès que l’intention d’agir émerge, une copie d’efférence (ou décharge corollaire) est générée en synergie avec les circuits dorsaux pariéto-moteurs pour prédire les conséquences sensorielles immédiates du geste, rendant les corrections motrices fluides et imperceptibles à la conscience.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’architecture de l’action stream peut être décomposée en plusieurs sous-circuits spécialisés, dimensions temporelles et mécanismes computationnels précis :
- Le sous-système dorso-dorsal (contrôle moteur immédiat) : Reliant l’aire visuelle V6, le sillon intrapariétal médial (MIP) et le cortex prémoteur dorsal, ce faisceau gère le pointage en ligne, la portée balistique du membre supérieur et l’évitement rapide des collisions sans délai de planification.
- Le sous-système ventro-dorsal (utilisation d’outils et préhension fine) : Passant par le lobule pariétal inférieur et le sillon intrapariétal antérieur (AIP) pour projeter vers le cortex prémoteur ventral (aire F5), cette voie encode la configuration géométrique de la main (préhension en pince ou en force) et intègre la sémantique de l’outil pour guider les actions instrumentales complexes.
- L’axe spatial égocentrique : Dimension computationnelle indispensable calculant la position des objets non pas les uns par rapport aux autres, mais par rapport aux yeux, à la tête, au tronc et à l’effecteur moteur sollicité.
- La cinématique en temps réel : Dimension dynamique caractérisée par une transmission magnocellulaire à haute vitesse d’échantillonnage temporel, privilégiant la détection des mouvements et des basses fréquences spatiales au détriment des détails colorimétriques fins.
- Le couplage perception-action automatique : Phénomène par lequel la seule vision d’un objet susceptible d’être manipulé déclenche une préactivation subliminale des patrons de préhension correspondants dans l’action stream.
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus éloquente des propriétés de l’action stream provient du cas célèbre de la patiente DF, documenté de façon approfondie par Milner et Goodale. Souffrant d’une intoxication au monoxyde de carbone ayant provoqué des lésions bilatérales massives du cortex occipito-temporal ventral, DF présentait une agnosie visuelle aperceptive sévère : elle était totalement incapable de reconnaître visuellement des formes simples, de distinguer un carré d’un cercle ou d’estimer l’inclinaison d’une fente rectangulaire placée devant elle. Pourtant, lorsqu’on lui demandait de poster une carte postale dans cette même fente inclinée, sa main adaptait son orientation de façon parfaite et sans hésitation dès le déclenchement du mouvement, démontrant l’intégrité complète de son action stream malgré l’effondrement de sa vision perceptive consciente.
Le phénomène inverse s’observe dans l’ataxie optique consécutive à des lésions du cortex pariétal postérieur (composante centrale de l’action stream). Un patient atteint d’ataxie optique peut décrire avec une précision remarquable un verre d’eau posé sur une table (sa forme, sa couleur, sa distance relative), attestant d’une voie ventrale intacte, mais lorsqu’il tente de tendre la main pour le saisir, son geste tâtonne maladroitement, orientant mal les doigts et manquant sa cible, comme si le regard et la main étaient déconnectés.
Dans la vie courante, l’action stream se manifeste lorsqu’un gardien de football anticipe la trajectoire d’un ballon frappé à pleine puissance. Le temps de vol de la balle (quelques fractions de seconde) interdit toute analyse perceptive consciente délibérée. Le gardien plonge et positionne ses mains à l’endroit exact de l’interception grâce au calcul balistique inconscient réalisé par les réseaux pariéto-frontaux de son flux d’action.
Un autre exemple saisissant s’observe dans les illusions visuelles géométriques comme celle d’Ebbinghaus (le rond central entouré de grands cercles paraît plus petit que celui entouré de petits cercles). Si l’on demande à des sujets sains d’estimer verbalement la taille du disque central, ils tombent dans le piège de l’illusion (illusion perceptive de la voie ventrale) ; en revanche, lorsqu’on leur demande de saisir le disque avec les doigts, l’ouverture maximale de la pince digitale (calibrée par l’action stream) reflète fidèlement la taille physique réelle du disque, insensible aux artifices du contexte périphérique.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation quantitative des performances et de l’intégrité de l’action stream mobilise un appareillage méthodologique associant cinématique tridimensionnelle, psychophysique et neuro-imagerie fonctionnelle :
L’analyse optoélectronique du mouvement (systèmes de caméras infrarouges de type Vicon ou Qualisys captant des marqueurs rétro-réfléchissants fixés sur les doigts et le poignet) constitue le standard de référence en laboratoire. Elle permet de mesurer des variables hautement sensibles comme l’ouverture maximale de la pince (maximum grip aperture ou MGA), le temps mis pour atteindre le pic de décélération, la vitesse maximale d’atteinte et les micro-corrections de trajectoire en cours de vol. Ces métriques révèlent si l’encodage sensorimoteur dorsal est préservé et fluide.
Les paradigmes d’ajustement perturbé en ligne (double-step paradigms) sont particulièrement révélateurs : le sujet vise une cible visuelle qui saute imperceptiblement de position au moment précis de l’initiation de la saccade oculaire. Les individus sains corrigent leur trajectoire manuelle de façon entièrement inconsciente et automatique (preuve directe de la réactivité immédiate de l’action stream), tandis que les patients présentant un dysfonctionnement dorsal échouent à réadapter leur geste en vol.
En neuropsychologie clinique, le bilan combine des tests de dissociation entre jugement perceptif et guidage moteur. On utilise des épreuves d’estimation manuelle passive comparées aux tâches de pointage visuellement guidé et de préhension d’objets tridimensionnels de formes diverses. En neuro-imagerie, l’IRM fonctionnelle cinématique et la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) appliquée sur le sillon intrapariétal antérieur permettent d’inhiber temporairement l’action stream chez des volontaires sains et d’étudier la dégradation élective du contrôle moteur rapide.
10. Applications et portée pratique
Les connaissances relatives à l’action stream trouvent des débouchés opérationnels majeurs dans de multiples secteurs pratiques :
En neuro-réadaptation motrice, la compréhension de la dissociation entre voie perceptive et voie de l’action permet de concevoir des programmes thérapeutiques ciblés pour les patients victimes d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) ou de traumatismes crâniens. L’entraînement par observation d’actions (action observation therapy) et les protocoles de réalité virtuelle exploitent l’activation des circuits ventro-dorsaux pour restaurer la motricité fine des mains sans surcharger cognitivement les fonctions verbales ou d’attention réfléchie.
Dans le domaine de l’ergonomie et du design industriel, la conception d’interfaces et d’outils s’appuie désormais sur la capacité des objets à solliciter naturellement l’action stream. Les poignées de commande dans les cockpits d’aviation ou les postes de chirurgie mini-invasive sont configurées de façon à déclencher des prises en main biomécaniques intuitives, réduisant drastiquement les temps de réaction et les erreurs critiques en situation d’urgence.
En psychologie du sport de haut niveau, les programmes de préparation motrice intègrent des exercices de privation temporelle ou de vision stroboscopique. Ces entraînements forcent l’athlète à découpler ses jugements visuels conscients de ses routines motrices réflexes, optimisant le débit computationnel de l’action stream pour le tennis, l’escrime ou les sports collectifs d’anticipation rapide.
Enfin, en robotique autonome et intelligence artificielle biomimétique, les ingénieurs s’inspirent de l’architecture duale du cerveau humain. Plutôt que de contraindre un robot à modéliser une reconstruction tridimensionnelle exhaustive et coûteuse de son environnement avant d’effectuer un mouvement, ils implémentent des modules dédiés de servomoteur visuel direct simulant l’action stream pour la saisie d’objets mobiles.
11. Recherche et données empiriques
L’exploration empirique de l’action stream a généré une immense littérature scientifique confirmant sa robustesse fonctionnelle tout en affinant ses limites :
Les investigations menées par Aglioti, DeSouza et Goodale (1995) ont été les premières à démontrer que la cinématique de préhension manuelle échappe à l’illusion de Titchener (Ebbinghaus), créant un champ expérimental fertile. Par la suite, les travaux en magnétoencéphalographie (MEG) et IRMf événementielle menés par Culham et ses collaborateurs (2003) ont permis de localiser précisément les zones homologues humaines du sillon intrapariétal (notamment hAIP), confirmant que l’activité neuronale y est directement proportionnelle aux contraintes physiques réelles de la prise et non à la taille perçue subjectivement.
Dans le domaine du contrôle visuomoteur rapide, les recherches de Pisella, Gréa et leurs collègues (2000) ont mis en évidence l’existence d’un « pilote automatique » dans le cortex pariétal. Leurs expériences ont montré que des sujets humains ajustent la trajectoire de leur main vers une cible déplacée en moins de 120 millisecondes, bien avant que le cortex conscient n’ait enregistré la modification de position ou qu’un choix volontaire ne puisse être formulé.
Plus récemment, les études d’électrophysiologie intracrânienne chez les primates non humains, complétées par les enregistrements par électrodes implantées chez des patients épileptiques candidats à la chirurgie, ont démontré que les neurones de l’action stream intègrent simultanément les informations somatosensorielles, proprioceptives et visuelles au sein de cartes coordonnées polymodales flexibles, validant l’hypothèse d’une synthèse sensori-motrice immédiate pour l’action.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que les substrats neurobiologiques de l’action stream reposent sur une machinerie évolutive partagée par l’ensemble de l’espèce humaine, ses modalités d’expression et son accordage sensorimoteur présentent des variations culturelles tangibles :
Les habitudes gestuelles, l’outillage traditionnel et les pratiques corporelles forgent des répertoires d’actions hautement différenciés. Des recherches transculturelles comparant des populations utilisant couramment des baguettes, des couverts occidentaux ou la préhension digitale directe pour l’alimentation ont révélé des profils cinématiques distincts dans l’activation du sillon intrapariétal antérieur lors de la présentation d’objets du quotidien. L’action stream apprend et automatise les affordances valorisées par l’écologie matérielle propre à chaque culture.
De plus, l’enculturation spatiale influence la manière dont les individus cartographient les relations corporelles et environnementales. Dans certaines cultures aborigènes australiennes utilisant exclusivement des repères spatiaux géocentriques ou absolus (cardinaux : nord, sud, est, ouest) au détriment des repères égocentriques relatifs (gauche, droite), la coordination visuomotrice s’adapte pour ancrer le guidage de l’action dans une orientation topographique permanente, illustrant la plasticité de l’action stream face aux conventions linguistiques et cognitives de structuration de l’espace.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa puissance explicative, la théorie d’une voie de l’action strictement étanche à la voie de la perception a suscité d’importants débats scientifiques :
La controverse la plus vive a été soulevée par des chercheurs comme Franz, Gegenfurtner ou Smeets et Brenner. Ces auteurs ont contesté l’immunité prétendue de l’action stream face aux illusions visuelles, soutenant que les résultats de Goodale et Milner découlaient d’artefacts méthodologiques (différences d’échelles de mesure ou de conditions d’attention visuelle entre la tâche verbale et la tâche manuelle). Plusieurs méta-analyses ont montré que selon les conditions expérimentales, certaines illusions géométriques parviennent à biaiser légèrement le geste de préhension, suggérant que l’action stream n’est pas totalement imperméable aux représentations ventrales.
Une autre critique théorique majeure vise le dualisme potentiellement simpliste du modèle original. Les partisans d’une vision unifiée et interactive du cerveau (comme Kravitz et al., 2011) rappellent qu’il existe d’abondantes connexions réciproques cortico-corticales reliant les régions temporales et pariétales. Dans le comportement naturel, l’identification sémantique d’un objet (par exemple, reconnaître qu’un récipient est fragile ou brûlant) doit impérativement moduler la force et le positionnement des doigts calculés par l’action stream.
Enfin, la notion de flux continu d’action pose un défi méthodologique : dans le continuum comportemental quotidien, où commence et où s’arrête une action ? La théorie de la segmentation des événements (Event Segmentation Theory de Zacks et Tversky) souligne que le cerveau découpe en réalité ce flux dynamique en sous-unités signifiantes aux frontières précises, nuançant l’idée d’un flux moteur parfaitement homogène et ininterrompu.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour prévenir toute confusion terminologique, il est crucial de distinguer l’action stream d’autres notions neurocognitives voisines :
- Voie ventrale (Perception stream / What stream) : Réseau occipito-temporal dédié à l’identification consciente des stimuli, à l’analyse chromatique et texturale fine et à la reconnaissance des visages, opérant dans un cadre de référence allocentrique et conservant des mémoires perceptives à long terme, là où l’action stream calcule des métriques motrices immédiates.
- Affordance : Concept de psychologie écologique désignant les potentialités d’action offertes objectivement par l’environnement à un organisme. L’action stream est le mécanisme neurocomputationnel par lequel ces affordances sont converties en schèmes cinématiques moteurs concrets.
- Praxie : Capacité à exécuter des mouvements coordonnés appris et finalisés (comme faire un nœud de cravate ou utiliser une clé). La praxie implique une conceptualisation sémantique et gestuelle supérieure, tandis que l’action stream prend en charge le calibrage biomécanique métrique immédiat de l’effecteur dans l’espace physique.
- Flux de conscience (Stream of consciousness) : Déroulement subjectif et phénoménologique continu des pensées, souvenirs et sensations intérieures, par contraste avec l’action stream qui s’intéresse à la cinématique exécutive motrice, souvent opérée en dehors du champ de la conscience phénoménale explicite.
15. Synthèse et points clés à retenir
En somme, le concept d’action stream (voie ou flux de l’action) constitue une pierre angulaire des sciences cognitives contemporaines, bouleversant notre conception du traitement sensorimoteur. Ses caractéristiques fondamentales peuvent être synthétisées comme suit :
- Il correspond anatomiquement à la voie visuelle dorsale reliant le cortex occipital au cortex pariétal postérieur et aux aires prémotrices frontales.
- Sa fonction maîtresse est la « vision pour l’action » : le guidage cinématique millimétrique et la régulation balistique en temps réel des mouvements du corps dans l’environnement.
- Il repose sur une métrique spatiale strictement égocentrique, une vitesse de traitement magnocellulaire ultrarapide et une mémoire de travail très éphémère.
- Il fonctionne de manière largement implicite, automatique et inconsciente, se montrant largement résistant aux illusions d’optique picturales qui trompent la perception consciente.
- Ses lésions sélectives provoquent des troubles de la coordination visuomotrice tels que l’ataxie optique, tout en épargnant la reconnaissance verbale et conceptuelle des objets.
- Ses applications s’étendent de la neurorééducation des patients cérébrolésés à l’ergonomie physique, à la performance sportive et au développement de robots autonomes.
Références
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- Goodale, M. A., & Milner, A. D. (1992). Separate visual pathways for perception and action. Trends in Neurosciences, 15(1), 20–25. https://doi.org/10.1016/0166-2236(92)90344-8
- Milner, A. D., & Goodale, M. A. (2006). The visual brain in action (2e éd.). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780198524724.001.0001
- Pisella, L., Gréa, H., Tilikete, C., Vighetto, A., Desmurget, M., Rode, G., Boisson, D., & Rossetti, Y. (2000). An ‘automatic pilot’ for the hand in human posterior parietal cortex: toward reinterpreting optic ataxia. Nature Neuroscience, 3(7), 729–736. https://doi.org/10.1038/76694
- Rizzolatti, G., & Luppino, G. (2001). The cortical motor system. Neuron, 31(6), 889–901. https://doi.org/10.1016/S0896-6273(01)00423-8
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