Trouble amnésique : Quand la mémoire s’efface

Le trouble amnésique est une altération neuropsychologique sélective de la mémoire déclarative, caractérisée par une difficulté marquée à acquérir de nouveaux souvenirs ou à récupérer des événements passés, tout en préservant l’intelligence globale.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

La mémoire constitue le socle fondamental sur lequel reposent l’identité individuelle, la continuité temporelle de la conscience et la capacité d’adaptation à un environnement en perpétuelle mutation. Lorsque cette faculté cognitive est brutalement ou progressivement compromise sans altération massive des autres fonctions intellectuelles, l’individu se trouve confronté à un trouble amnésique, une condition neuropsychologique fascinante et bouleversante qui remet en question la nature même de la subjectivité humaine. Cet état clinique offre aux neurosciences une fenêtre d’observation privilégiée sur l’architecture cérébrale et les mécanismes intimes du traitement mémoriel.

Trouble amnésique

1. Définition concise

Le trouble amnésique se définit sur le plan clinique comme une altération sélective et significative de la mémoire, caractérisée par une incapacité marquée à acquérir et consolider de nouvelles informations (amnésie antérograde) et/ou à récupérer des souvenirs préalablement enregistrés (amnésie rétrograde). Cette perturbation survient en l’absence de détérioration intellectuelle globale, sans déficit massif des fonctions exécutives ou du langage, et en dehors d’un état confusionnel aigu.

Sur le plan psychopathologique et neurologique, ce syndrome traduit une déconnexion ou une destruction des réseaux cérébraux sous-tendant la mémoire déclarative épisodique. Alors que la mémoire de travail immédiate et la mémoire procédurale (savoir-faire moteurs et automatismes) demeurent généralement préservées, le patient éprouve une rupture temporelle profonde qui l’emprisonne fréquemment dans un présent perpétuel, incapable d’inscrire son existence dans une perspective biographique continue.

Historiquement répertorié comme une catégorie autonome dans les classifications nosographiques (telles que le DSM-IV), le trouble amnésique a été intégré dans les éditions ultérieures sous la dénomination de trouble neurocognitif majeur ou léger d’origine médicale, toxique ou traumatique, soulignant ainsi sa dimension organique et ses multiples étiologies cérébrales.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « amnésique » dérive directement du grec ancien am nêstia (ἀμνηστία), signifiant littéralement « oubli » ou « perte de souvenir », lui-même composé du préfixe privatif a- (ἀ-, « sans » ou « absence de ») et de la racine mnēstis (μνῆστις, « mémoire » ou « souvenir »), rattachée au verbe mimnēskō (μιμνῄσκω, « se souvenir », « rappeler à l’esprit »). Cette racine indo-européenne *men- est également à l’origine de concepts tels que le « mental », la « réminiscence » ou le nom de la titanide Mnémosyne, personnification de la mémoire dans la mythologie hellénique.

Sur le plan lexicographique, le substantif « amnésie » fait son apparition dans le vocabulaire médical français et international au cours du XVIIIe siècle, avant d’être consacré au XIXe siècle pour désigner l’abolition morbide de la mémoire. Le syntagme « trouble amnésique » s’est progressivement institutionnalisé dans la seconde moitié du XXe siècle au sein des nomenclatures de psychiatrie biologique et de neuropsychologie clinique pour distinguer ces syndromes focaux des états de démence généralisée.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, l’expression s’énonce phonétiquement sous la forme /tʁu.bl‿am.ne.zik/. Sur le plan grammatical, il s’agit d’un groupe nominal masculin singulier (au pluriel : « les troubles amnésiques »), constitué du substantif commun masculin « trouble » et de l’adjectif qualificatif relationnel « amnésique », lequel dérive directement d’amnésie. L’adjectif peut également être employé comme substantif pour désigner la personne atteinte (« un amnésique », « une amnésique »), bien que l’usage contemporain privilégie la locution « patient amnésique » ou « personne présentant un trouble amnésique » par respect pour les normes déontologiques et humanistes de la clinique neuropsychologique.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender le trouble amnésique dans toute sa complexité, il convient d’analyser minutieusement l’architecture fonctionnelle de la mémoire humaine. Le consensus cognitif moderne, fondé sur les modèles modulaires, distingue plusieurs sous-systèmes de mémoire qui ne sont pas affectés de manière uniforme au cours du syndrome amnésique. Le trouble touche principalement la mémoire déclarative explicite, c’est-à-dire le système qui permet l’évocation consciente de faits généraux (mémoire sémantique) et d’événements personnellement vécus situés dans leur contexte spatio-temporel d’acquisition (mémoire épisodique).

Le cœur du tableau clinique réside dans le syndrome amnésique diencéphalo-temporo-médian. Lorsqu’une lésion affecte l’hippocampe ou les structures limbiques associées, le processus de consolidation mnésique est anéanti. Le patient est capable de maintenir une information active pendant quelques secondes grâce à son empan mnésique et à sa mémoire de travail préfrontale ; cependant, dès que son attention est détournée par un nouveau stimulus, la trace mnésique s’évapore irrémédiablement, faute de transfert vers les aires corticales d’association à long terme. Cette caractéristique transforme la vie quotidienne en un défi insurmontable sans compensation extérieure.

L’amnésie rétrograde, souvent associée à la composante antérograde, obéit fréquemment à un gradient temporel spécifique formalisé sous le nom de loi de Ribot. Selon ce principe fondamental de la neuropsychologie, les souvenirs les plus anciens, ayant bénéficié d’une consolidation étendue au niveau néocortical au fil des décennies, se révèlent beaucoup plus résistants aux atteintes cérébrales que les souvenirs récemment encodés. Un patient amnésique d’âge mûr pourra ainsi réciter avec précision des comptines enfantines ou raconter son service militaire tout en étant totalement incapable de se rappeler les événements de l’année précédente ou ce qu’il a pris au petit déjeuner.

Outre les aspects quantitatifs de la perte mnésique, les troubles amnésiques s’accompagnent fréquemment d’altérations qualitatives telles que les fabulations et les fausses reconnaissances. Contrairement au mensonge délibéré, la fabulation du patient amnésique représente une tentative involontaire et inconsciente de combler les lacunes temporelles béantes de sa mémoire par des fragments de souvenirs réels désorganisés ou des éléments imaginaires plausibles, témoignant d’une défaillance conjointe des mécanismes de contrôle de véracité gérés par le cortex orbito-frontal.

Enfin, le tableau s’oppose radicalement à celui de la démence globale (comme la maladie d’Alzheimer à un stade avancé) en raison de la préservation remarquable d’autres sphères cognitives. Le raisonnement logique déductif, le vocabulaire fondamental, la motricité praxique, la reconnaissance gnosique et les habiletés motrices apprises antérieurement demeurent stables, soulignant le caractère focal et dissocié de cette affection neuropsychologique.

5. Évolution historique

L’histoire de la formalisation des troubles amnésiques est jalonnée de découvertes médicales majeures qui ont façonné la neurologie contemporaine. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les atteintes de la mémoire étaient perçues comme des faiblesses morales ou des manifestations indifférenciées de la « folie ». C’est au psychologue et philosophe français Théodule Ribot que l’on doit, en 1881, la première tentative systématique d’analyse pathologique dans son ouvrage séminal Les Maladies de la mémoire. Ribot y formule sa célèbre loi de régression, postulant que la destruction mnésique progresse du complexe au simple, de l’instable au stable et du récent à l’ancien.

Quelques années plus tard, en 1887, le neuropsychiatre russe Sergueï Korsakoff décrit chez des patients atteints d’alcoolisme chronique sévère une affection singulière associant une polynévrite périphérique à une perte mnésique pure avec désorientation temporo-spatiale et tendance massive à la fabulation. Ce tableau sera universellement consacré sous l’appellation de syndrome de Korsakoff, constituant le prototype même de l’amnésie diencéphalique d’origine nutritionnelle par carence en thiamine (vitamine B1).

Le tournant conceptuel et méthodologique le plus déterminant de l’histoire des neurosciences cognitives survient en 1953 avec l’intervention neurochirurgicale subie par le patient Henry Molaison, mondialement connu sous ses initiales H.M. Pour soulager une épilepsie réfractaire et invalidante, le chirurgien William Scoville procède à une résection bilatérale des lobes temporaux médians, englobant les hippocampes et les amygdales. Sous l’égide de la neuropsychologue Brenda Milner à Montréal, le suivi rigoureux de H.M. a révolutionné la science : le patient présentait une amnésie antérograde pure, absolue et irréversible, combinée à une préservation parfaite de ses capacités intellectuelles, de son langage et de ses capacités d’apprentissage moteur inconscient. Ce cas a constitué la preuve irréfutable que la mémoire n’est pas une fonction diffuse et homogène de l’ensemble du cortex, mais qu’elle dépend de structures anatomiques circonscrites.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres théoriques se sont succédé pour modéliser le fonctionnement du trouble amnésique. Le premier modèle fondamental repose sur la distinction formulée par Endel Tulving entre mémoire épisodique et mémoire sémantique. Dans cette optique théorique, le trouble amnésique épargne souvent la composante sémantique générale (les connaissances sur le monde et les significations lexicales acquises très précocement) pour frapper le système épisodique, caractérisé par la conscience « autonoétique », c’est-à-dire la faculté de voyager mentalement dans le temps subjectif et de se revivre comme acteur de son passé personnel.

Le second pilier théorique réside dans la dissociation fonctionnelle entre mémoire explicite et mémoire implicite, popularisée par Daniel Schacter et Larry Squire. Les études menées chez les amnésiques ont apporté la démonstration expérimentale de l’existence d’apprentissages non déclaratifs : un patient amnésique soumis quotidiennement à l’épreuve de dessin en miroir améliore régulièrement ses performances motrices sans jamais se rappeler avoir déjà vu le dispositif expérimental. Cette découverte fondamentale a conduit à postuler l’indépendance des ganglions de la base et du cervelet par rapport au complexe hippocampique.

Sur le plan de la dynamique de consolidation, deux théories s’affrontent au sein de la communauté scientifique :

  • Le modèle standard de consolidation (Squire & Alvarez) : Cette théorie suggère que l’hippocampe joue un rôle temporaire d’indexation. Avec le temps et la répétition, les traces mnésiques sont progressivement transférées et intégrées dans les réseaux néocorticaux indépendants. Selon cette vision, une lésion hippocampique n’efface pas les souvenirs très anciens car leur consolidation est achevée.
  • La théorie des traces multiples (Nadel & Moscovitch) : Cette perspective soutient que chaque réactivation d’un souvenir épisodique génère une nouvelle trace mnésique hippocampique. Par conséquent, l’hippocampe demeure perpétuellement indispensable à la reviviscence vivace et contextualisée des épisodes personnels, quelle que soit leur ancienneté. Les souvenirs anciens qui survivent à une destruction hippocampique bilatérale auraient en fait été sémantisés et dépouillés de leurs détails perceptifs et émotionnels d’origine.

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

La nosologie neuropsychologique contemporaine structure les atteintes amnésiques selon plusieurs axes sémiologiques et topographiques fondamentaux :

  • Amnésie antérograde : Impossibilité ou extrême difficulté à constituer de nouveaux souvenirs conscients après l’événement déclenchant ou la survenue de la lésion, rendant impossible l’apprentissage de nouveaux patronymes, de trajets inédits ou de faits d’actualité.
  • Amnésie rétrograde : Incapacité à restituer des souvenirs et des informations biographiques ou collectives encodés avant la survenue du trouble, fréquemment soumise au gradient chronologique de Ribot.
  • Amnésie hippocampique (ou bitemporale médiane) : Résulte d’une atteinte directe des hippocampes ou de leurs structures adjacentes (aires parahippocampiques, cortex entorhinal). Elle se manifeste par une amnésie antérograde massive, un oubli très rapide sans possibilité d’aide par l’indiçage, en l’absence notable de fabulations systématiques.
  • Amnésie diencéphalique (type Korsakoff) : Causée par une lésion des corps mamillaires et des noyaux médiodorsaux du thalamus (composantes du circuit de Papez). Elle combine une amnésie antérograde majeure, une amnésie rétrograde étendue, une désorientation temporelle aiguë, des fausses reconnaissances et des fabulations compensatoires profuses.
  • Amnésie frontale : Consécutive à des lésions des régions préfrontales. Elle n’affecte pas directement le stockage mnésique proprement dit, mais les stratégies actives de recherche, d’organisation, de tri de l’information et le jugement temporel de véracité des souvenirs.
  • Ictus amnésique (Amnésie globale transitoire) : Épisode brutal, bénin et réversible durant en moyenne de quatre à douze heures, au cours duquel un individu d’âge mûr présente une amnésie antérograde absolue avec questions itératives incessantes, sans autre signe neurologique focal, avant un retour progressif à la normale.

8. Exemples et cas illustratifs

Le cas emblématique du musicien et chef de chœur britannique Clive Wearing illustre de manière saisissante l’impact dévastateur d’un trouble amnésique bilatéral d’origine infectieuse. Atteint en 1985 d’une encéphalite herpétique ayant détruit ses lobes temporaux et préfrontaux, Wearing s’est retrouvé doté d’une empan mnésique oscillant entre 7 et 30 secondes. Chaque fois qu’il clignait des yeux ou voyait son épouse entrer dans sa chambre, il était convaincu de reprendre conscience pour la toute première fois de son existence, consignant sans relâche sur son carnet : « Maintenant, je suis éveillé pour de bon ». Pourtant, lorsqu’on l’installait devant un piano, il était capable de diriger une chorale et d’interpréter des partitions complexes avec brio, démontrant la préservation parfaite de sa mémoire procédurale et musicale.

Dans le domaine de la pratique clinique hospitalière courante, prenons le cas d’un homme de 48 ans admis aux urgences à la suite d’un arrêt cardio-respiratoire prolongé ayant entraîné une anoxie cérébrale avec nécrose sélective des cellules pyramidales du secteur CA1 de l’hippocampe. Lors de l’entretien clinique, le patient conversa de manière fluide, fit preuve d’un esprit d’analyse aigu et comprit sans peine les métaphores verbales. En revanche, quelques minutes après le départ du médecin, le patient ne conservait aucun souvenir de sa visite, soutenait mordicus être venu à l’hôpital simplement pour un contrôle de routine et cherchait désespérément à joindre ses collègues pour une réunion passée depuis des semaines.

Un autre cas représentatif concerne un travailleur manuel de 54 ans atteint du syndrome de Wernicke-Korsakoff secondaire à une dénutrition associée à une alcoolodépendance. Interrogé par le neuropsychologue sur son emploi du temps de la veille, le patient raconta avec une conviction absolue qu’il avait chassé le sanglier en forêt avec des amis d’enfance et réparé une toiture, alors qu’il était alité en service de neurologie depuis quinze jours. Il s’agissait de fabulations spontanées pures, intégrées dans une anosognosie quasi totale de son déficit mémoriel.

9. Évaluation et mesure clinique

L’évaluation neuropsychologique d’un trouble amnésique requiert une démarche rigoureuse visant à dissocier les différentes facettes du fonctionnement cognitif et à isoler le niveau exact où la mécanique de la mémoire défaille (encodage, stockage/consolidation, ou récupération).

Le protocole d’examen mobilise une batterie d’instruments psychométriques standardisés :

  • L’Échelle clinique de mémoire de Wechsler (MEM-IV / WMS-IV) : Véritable étalon international, cette batterie évalue la mémoire auditive, la mémoire visuelle, la mémoire de travail et la mémoire différée (rappel après un délai de 20 à 30 minutes). La comparaison du score d’indice mnésique avec le quotient intellectuel global (obtenu à la WAIS-IV) permet de mettre en évidence la dissociation pathognomonique caractéristique du trouble amnésique pur lorsque le premier s’effondre alors que le second demeure intact.
  • Le test de rappel libre / rappel indicé à 16 items (RL/RI-16 de Grober et Buschke) : Cet outil diagnostique sépare spécifiquement les troubles de l’encodage et de la récupération des troubles du stockage hippocampique pur. Si les indices sémantiques fournis lors du rappel facilitent la restitution des mots, l’atteinte relève d’une dysfonction frontale ou sous-cortico-frontale ; si l’indiçage s’avère inopérant, le déficit est structurellement hippocampique.
  • La Figure complexe de Rey-Osterrieth : Cette épreuve permet de dissocier les capacités visuo-constructives pures (copie directe du dessin géométrique complexe) de la mémoire visuo-spatiale différée (reproduction de mémoire après trois minutes).
  • L’évaluation de la mémoire rétrograde (Questionnaires d’événements publics et tests biographiques autobiographiques de type TEMPau) : Ils permettent d’objectiver l’étendue de l’amnésie du passé et d’analyser la présence ou l’absence du gradient de Ribot.

Ces explorations psychométriques sont systématiquement confrontées aux données de l’imagerie par résonance magnétique cérébrale (IRM de haute résolution), qui recherche des atrophies focales hippocampiques, des hypersignaux au sein du système limbique ou des lésions des corps mamillaires.

10. Applications et portée pratique

L’identification précise d’un trouble amnésique détermine les stratégies de prise en charge et de réadaptation neuropsychologique. En milieu clinique, la restauration intégrale des circuits cérébraux détruits étant rarement réalisable, la rééducation repose prioritairement sur des approches compensatoires pragmatiques et la mobilisation des systèmes préservés.

L’une des interventions les plus reconnues s’appuie sur la technique de l’apprentissage sans erreur (errorless learning), théorisée par Barbara Wilson. Les patients amnésiques étant incapables d’apprendre par leurs propres erreurs (car ils retiennent l’erreur sans se souvenir de la correction qui leur a été donnée), le thérapeute structure les séances d’entraînement de façon à ce que le patient n’énonce jamais de réponse incorrecte, favorisant ainsi l’ancrage implicite direct du bon comportement.

La mise en place d’aides externes constitue le volet indispensable du quotidien. L’usage de carnets de mémoire hautement structurés, de montres programmables, d’organiseurs vocaux et de téléphones intelligents dotés d’alertes géolocalisées permet de restituer un degré d’autonomie fonctionnelle substantiel. Parallèlement, l’aménagement du cadre de vie (étiquetage rigoureux des tiroirs, organisation spatiale invariable des objets essentiels) réduit l’angoisse inhérente à la désorientation.

Sur le plan médicolégal et sociétal, le diagnostic de trouble amnésique permanent soulève d’immenses questions éthiques quant à la capacité juridique de la personne : aptitude à signer un contrat, à consentir à des soins médicaux, à gérer son patrimoine ou à vivre seule à domicile, imposant fréquemment l’instauration d’un régime de protection légale (tutelle ou curatelle renforcée).

11. Recherche et données empiriques

La recherche contemporaine sur les troubles amnésiques explore activement les dimensions synaptiques et moléculaires de la plasticité cérébrale. Les études d’imagerie fonctionnelle (IRMf et tomographie par émission de positons) ont confirmé que la remémoration d’un souvenir autobiographique nécessite une synchronisation dynamique entre le complexe hippocampique, le précunéus, le cortex rétrosplénial et le cortex préfrontal médian.

Les travaux novateurs de pionniers tels qu’Eric Kandel (prix Nobel de physiologie ou médecine) sur les bases moléculaires de la mémoire chez l’aplysie et les rongeurs ont mis en lumière le rôle central de la protéine CREB, du glutamate et des récepteurs NMDA dans le phénomène de potentialisation à long terme (PLT). Les perturbations de cette cascade moléculaire sous-tendent les défaillances mnésiques observées dans les encéphalopathies anoxiques et toxiques.

Par ailleurs, des recherches récentes se focalisent sur la mémoire prospective (la « mémoire du futur »), démontrant que les patients amnésiques souffrant d’atteintes hippocampiques sont tout aussi incapables de simuler ou de se projeter mentalement dans des scénarios futurs imaginaires qu’ils le sont de se remémorer leur propre passé, consolidant la thèse selon laquelle le système de mémoire épisodique est en réalité un système constructif de projection temporelle bidirectionnelle.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que les lésions cérébrales provoquant un trouble amnésique obéissent à des déterminismes neurobiologiques universels indépendants des appartenances ethniques, l’expression symptomatique et le retentissement psychosocial de l’affection varient notablement selon les cultures.

Dans les sociétés occidentales individualistes, où la valeur et l’autonomie d’un individu sont intrinsèquement corrélées à sa capacité d’autodétermination, à son capital intellectuel et à sa trajectoire autobiographique personnelle, le trouble amnésique est vécu comme une perte catastrophique de l’identité du « soi ». À l’inverse, dans les cultures collectivistes ou communautaires, l’identité d’un individu est davantage ancrée dans le réseau relationnel et les devoirs intergénérationnels. Dans ces contextes, la mémoire du groupe et les rituels partagés se substituent plus naturellement aux défaillances individuelles, amortissant l’isolement du patient amnésique.

De surcroît, le contenu des fabulations amnésiques est profondément façonné par l’environnement socio-culturel : un patient amnésique fabulera autour de thèmes religieux, technologiques, professionnels ou ancestraux selon les représentations dominantes de son groupe d’appartenance.

13. Critiques, débats et limites nosologiques

La classification et la délimitation des troubles amnésiques suscitent plusieurs débats majeurs au sein de la psychiatrie et des neurosciences. L’une des controverses les plus tenaces oppose l’amnésie d’origine organique à l’amnésie dissociative (ou psychogène). Contrairement à l’amnésie organique, l’amnésie psychogène survient typiquement après un traumatisme émotionnel violent, préserve la capacité d’apprentissage antérograde, mais efface de manière spectaculaire l’identité personnelle du sujet (le patient oublie son propre nom), un phénomène quasiment jamais observé dans les lésions hippocampiques pures. Certains cliniciens soulignent toutefois que la frontière neurobiologique entre ces deux entités est plus poreuse qu’il n’y paraît, les réactions neuroendocriniennes au stress extrême pouvant altérer temporairement le fonctionnement hippocampique via une toxicité corticoïde aiguë.

Un autre débat nosologique porte sur la suppression du « trouble amnésique » en tant qu’entité diagnostique autonome dans le DSM-5. Pour de nombreux neuropsychologues, le fait d’avoir englouti ce syndrome sous l’étiquette générique de « trouble neurocognitif majeur » risque de gommer la singularité de ce tableau clinique et de retarder des investigations étiologiques ciblées en assimilant abusivement ces patients à des personnes atteintes de syndromes démentiels dégénératifs d’évolution fatale.

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Pour éviter toute confusion terminologique, il est impératif de distinguer le trouble amnésique de concepts cliniques voisins :

  • Démence (Trouble neurocognitif majeur avec déficits multiples) : Alors que le trouble amnésique se caractérise par une atteinte focale et isolée de la mémoire, la démence implique une altération progressive et conjointe de multiples domaines cognitifs (aphasie, apraxie, agnosie, dysfonction exécutive globale) retentissant sur l’ensemble de l’autonomie de la personne.
  • Syndrome confusionnel (Delirium) : Le délire confusionnel est un état aigu, fluctuant, caractérisé par une altération de la vigilance, une désorganisation massive de la pensée et un trouble prédominant de l’attention globale, alors que le patient amnésique est parfaitement vigilant et attentif.
  • Amnésie dissociative : Perte de mémoire purement fonctionnelle ou psychologique consécutive à un stress majeur, touchant préférentiellement l’identité personnelle et les souvenirs biographiques autobiographiques sans atteinte de la mémoire antérograde.
  • Oubli bénin lié à l’âge : Ralentissement physiologique normal du traitement cognitif et difficultés mineures d’accès au lexique sans défaillance du stockage hippocampique avéré ni retentissement sur les activités quotidiennes.
  • Simulation : Production délibérée et intentionnelle de fausses plaintes amnésiques motivée par l’obtention d’un bénéfice secondaire matériel, financier ou judiciaire.

15. Résumé et points clés

Le trouble amnésique constitue un syndrome neuropsychologique focal défini par une faillite sélective de la mémoire déclarative, prédominant généralement sur l’acquisition de nouveaux souvenirs (amnésie antérograde) et l’accès aux souvenirs passés (amnésie rétrograde). Ses caractéristiques fondamentales peuvent se résumer ainsi :

  • Il résulte principalement de lésions cérébrales bilatérales touchant le complexe hippocampique, le diencéphale (corps mamillaires, thalamus) ou les connexions limbiques unissant ces structures au cortex.
  • Il épargne de manière classique la mémoire de travail immédiate, la mémoire procédurale inconsciente et l’intelligence globale.
  • Ses étiologies sont variées, incluant la carence vitaminique (syndrome de Wernicke-Korsakoff), l’anoxie cérébrale post-arrêt cardiaque, les traumatismes crânio-encéphaliques, les encéphalites infectieuses et les accidents vasculaires cérébraux.
  • L’évaluation clinique rigoureuse exige une dissociation psychométrique fine au moyen de tests standardisés (tels que la MEM-IV ou le test RL/RI-16).
  • La rééducation s’appuie sur l’apprentissage sans erreur et le déploiement d’aides externes compensatoires afin de maximiser l’autonomie du patient dans son quotidien.

Références

Baddeley, A. D., Kopelman, M. D., & Wilson, B. A. (Eds.). (2004). The essential handbook of memory disorders for clinicians. John Wiley & Sons.

Milner, B., Corkin, S., & Teuber, H. L. (1968). Further analysis of the hippocampal amnesic syndrome: 14-year follow-up study of H.M. Neuropsychologia, 6(3), 215-234. https://doi.org/10.1016/0028-3932(68)90021-3

Nadel, L., & Moscovitch, M. (1997). Memory consolidation, retrograde amnesia and the hippocampal complex. Current Opinion in Neurobiology, 7(2), 217-227. https://doi.org/10.1016/S0959-4388(97)80010-4

Ribot, T. (1881). Les maladies de la mémoire. Librairie Germer Baillière.

Squire, L. R., & Wixted, J. T. (2011). The cognitive neuroscience of human memory since H.M. Annual Review of Neuroscience, 34, 259-288. https://doi.org/10.1146/annurev-neuro-061010-113720

Tulving, E. (2002). Episodic memory: From mind to brain. Annual Review of Psychology, 53(1), 1-25. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.53.100901.135114

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Trouble amnésique : Quand la mémoire s’efface. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trouble-amnesique
Looti, Mohammed. “Trouble amnésique : Quand la mémoire s’efface.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trouble-amnesique.
Looti, Mohammed. “Trouble amnésique : Quand la mémoire s’efface.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trouble-amnesique.